WeRead Powered by ReaderPub
Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier cover

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Chapter 11: CHAPITRE VII.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The author offers a personal account of how scientific principles and mechanical ingenuity produce effects commonly mistaken for the supernatural. He walks the reader through a country residence outfitted with ingenious door, bell, and automaton devices, explains the acoustic and electrical methods behind recognition systems, and provides practical descriptions of stage tricks and mystifications. Interspersed with anecdotes about audience reactions, the text combines technical explanation, hands-on instruction, and reflection on the relationship between illusion and perception.

Et si nous nous grisons de vin,
Enivrons-nous aussi du regard de nos belles!

Je ne puis dire quelles furent les impressions du marquis: je le sentis rester sous ma main comme une statue de pierre. Quand à ses amis, ils me regardaient avec un ébahissement mêlé de stupeur, me prenant sans doute pour une folle, tandis que les femmes riaient aux éclats de mon étrange sortie.

—Eh bien! Messieurs, continuai-je, d’où vient votre surprise? ne reconnaissez-vous pas en moi le ténor Antonio Torrini, bon vivant, ma foi, et tout prêt à rendre raison, le verre ou les armes à la main, à qui de droit. En même temps je déposai mes pistolets sur la table.

A ces mots, le marquis sortit enfin de la torpeur où l’avait plongé l’évanouissement de ses beaux rêves; il se redressa furieux et leva la main pour me frapper au visage. Mais ses yeux n’eurent pas plutôt rencontré les miens, que, subissant encore l’influence d’une illusion qu’il abandonnait avec peine, il retomba sur son siége.

—Non, dit-il, je ne me déciderai jamais à frapper une femme.

—Qu’à cela ne tienne, monsieur le marquis, repris-je en quittant la table, je ne vous demande que dix minutes pour reparaître avec le costume de mon nouveau rôle. Je passai dans une pièce voisine où je quittai robes, jupes et falbalas. Il ne manquait que l’habit aux vêtements que j’avais conservés sous mon accoutrement féminin. Mais un habit n’est pas indispensable pour recevoir un soufflet, et comme j’étais, par ce fait, en costume de combat, je rentrai dans la salle.

En mon absence, la scène avait complétement changé. Quand je me présentai, il me sembla que j’avais manqué mon entrée, comme on dit au théâtre lorsqu’on se trouve en retard pour donner la réplique. Tout le monde me regardait en souriant, et l’un des convives s’approchant de moi:

—Monsieur Antonio, me dit-il, les témoins de mon ami et les vôtres, que nous avons nommés d’office en votre absence, ont arrangé l’affaire; nous n’avons pas jugé convenable qu’on se battît pour des torts qui sont compensés. Approuvez-vous notre décision?

Je présentai la main au marquis, qui la reçut d’assez mauvaise grâce, pour me prouver qu’il me gardait encore rancune de l’amère mystification que je lui avais infligée.

Ce dénouement suffisait à ma vengeance: je me retirai. Mais, avant de partir, chacun de nous jura sur l’honneur d’être discret. Les femmes furent admises à ce serment.

Après avoir remercié ce bon Antonio de son dévouement et l’avoir complimenté sur son esprit d’à-propos:

—Ces messieurs, ajoutai-je, ont agi très galamment avec les dames, en confiant un secret à leur discrétion; mais moi qui me flatte de connaître le cœur féminin, je dis avec François Ier:

Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie.

C’est pourquoi le mariage aura lieu après-demain, et trois jours après nous partirons pour Constantinople.

Ce ne fut que dans la capitale de la Turquie qu’Antonio raconta à sa sœur le danger qu’elle avait couru et la ruse par laquelle il l’avait sauvée.

Antonio aimait sa sœur autant que moi-même, et il avait raison, ajouta Torrini, car c’était bien la femme la plus parfaite qu’il y ait jamais eu dans ce monde. Pour s’en faire une idée, mon ami, il faudrait se figurer toutes les qualités d’une belle âme unies à la plus ravissante beauté. C’était un ange enfin!

Le comte de Grisy s’était tellement exalté à ce souvenir, qu’il s’était soulevé en portant les bras vers le ciel, où il semblait chercher la femme qu’il avait tant aimée. Mais il retomba aussitôt, accablé par d’horribles souffrances que lui causa le dérangement de ses appareils. Il dut interrompre son récit et le remettre au lendemain.

CHAPITRE VII.

Suite de l’histoire de Torrini.—Le Grand-Turc lui fait demander une séance.—Un tour merveilleux.—Le corps d’un jeune page coupé en deux.—Compatissante protestation du Sérail.—Agréable surprise.—Retour en France.—Un spectateur tue le fils de Torrini pendant une séance.—Folie: Décadence.—Ma première représentation.—Facheux accident pour mes débuts.—Je reviens dans ma famille.

Le jour suivant, Torrini reprit son récit sans attendre que je lui en fisse la demande:

—Arrivés à Constantinople, me dit-il, nous goûtâmes pendant quelque temps le bien-être d’un doux repos, dont le charme s’augmentait encore de tous les enivrements de la lune de miel.

Au bout d’un mois cependant, je pensai que notre mutuel bonheur ne devait pas m’empêcher de chercher à réaliser le projet que j’avais formé de jouer devant Selim III. Avant de solliciter cette faveur, je crus devoir me faire connaître en donnant des représentations dans la ville. Quelque retentissement qu’eussent eu mes séances en Italie, il était peu probable que mon nom eût traversé la Méditerranée: c’était donc une nouvelle réputation à me faire.

Je fis construire un théâtre, dans lequel se continua le cours de mes succès: le public vint en foule; et les plus hauts personnages furent bientôt au nombre de mes plus zélés spectateurs.

Je peux me glorifier, mon ami, de cette vogue, car les Turcs, de leur nature si indolents et si flegmatiques, épris du spectacle que je leur offrais, me rappelaient par leur enthousiasme mes bouillants spectateurs italiens.

Le grand visir vint lui-même assister à une de mes séances; il en parla à son souverain, et excita si vivement sa curiosité, que Selim m’envoya l’invitation, pour ne pas dire l’ordre, de venir à la cour.

Je me rendis en toute hâte au palais, où l’on me désigna l’appartement dans lequel devait avoir lieu la séance. De nombreux ouvriers furent mis sous mes ordres, et l’on me donna toute latitude pour mes dispositions théâtrales. Une seule condition m’était imposée: c’est que l’estrade ferait face à certain grillage doré, derrière lequel, me dit-on, devaient se tenir les femmes du Sultan.

Au bout de deux jours, mon théâtre était élevé et complètement décoré. Il représentait un jardin rempli de fleurs naturelles, dont les vives couleurs et les parfums pénétrants charmaient à la fois la vue et l’odorat. Dans le fond et au milieu d’un épais feuillage, un jet d’eau, s’élevant en forme de gerbe, retombait dans un bassin de cristal en milliers de gouttes qui, à la clarté de nombreuses lumières, semblaient autant de diamants. Cette gerbe avait en outre l’avantage de répandre une douce fraîcheur qui devait doubler le charme de la représentation. Enfin, à droite et à gauche, des bosquets touffus devaient me servir de coulisses et de laboratoire. C’est au milieu de ce véritable jardin d’Armide que se dressait le gradin chargé de mes brillants appareils.

Quand tout fut prêt, le Sultan et sa nombreuse suite vinrent prendre les places assignées par leur rang à la cour. Le sultan, couché sur un sopha, avait près de lui son grand-visir, tandis qu’un interprète, se tenant respectueusement en arrière, devait lui faire la traduction de mes paroles. Dans la salle s’étalaient les brillants costumes des grands de la cour.

Au lever du rideau, une pluie de feuilles de roses tomba sur la scène et forma bientôt un tapis odorant et moelleux. Je parus aussitôt, vêtu d’un riche costume de cour de Louis XV.

Je vous fais grâce du détail des expériences qui composaient ma séance; je tiens seulement à vous faire connaître un tour qui, ainsi que celui de la montre brisée, fut un à-propos dont l’effet fut immense.

L’imagination de mes spectateurs avait été déjà fortement impressionnée lorsque je le présentai.

M’adressant à Selim avec le ton grave et solennel du magicien: «Noble Sultan, lui dis-je, je vais cesser de simples tours d’adresse pour m’élever maintenant aux hauteurs de la sublime science de la magie; mais pour réussir dans mes mystérieuses incantations, j’ai besoin de m’adresser directement à votre auguste personne. Que Votre Hautesse veuille donc me confier ce bijou qui m’est nécessaire.» Et en même temps, je désignais un superbe collier de perles fines qui ornait son cou. Le sultan me le remit et je le déposai entre les mains d’Antonio. Celui-ci me servait d’aide sous le costume d’un jeune page.

On sait, continuai-je, que la magie a des pouvoirs illimités, parce qu’elle tient dans sa dépendance des esprits familiers qui, respectueux et soumis, exécutent aveuglément les ordres de leur maître. Que ces esprits se préparent à m’obéir, je vais les évoquer.»

En même temps, je traçai majestueusement avec ma baguette un cercle autour de moi, et je prononçai à voix basse certaines paroles magiques. Puis, je me tournai vers mon page pour reprendre le collier.

Le collier avait disparu.

Vainement j’interroge Antonio. Pour toute réponse, il fait entendre un rire strident et sarcastique, comme s’il eût été possédé d’un des esprits que je venais d’évoquer.

—Grand prince, dis-je alors au Sultan, veuillez croire que loin d’avoir participé à cette audacieuse soustraction, je me trouve forcé d’avouer que je suis en butte à un complot cabalistique que j’étais loin de prévoir.

Mais que Votre Hautesse veuille bien se rassurer: nous possédons des moyens de répression pour faire rentrer nos subordonnés dans le devoir. Ces moyens sont aussi puissants que terribles, je vais vous en donner un exemple.

A mon appel, deux esclaves apportèrent, l’un une boîte longue et étroite, l’autre un chevalet propre à scier le bois. Antonio paraissait en proie à une terreur indicible: j’ordonnai froidement aux esclaves de le saisir, de l’enfermer dans la boîte dont le couvercle fut aussitôt cloué, et de le mettre en travers sur le chevalet.

Alors je m’arme d’une scie, et le pied appuyé sur la boîte, je me disposais à l’entamer pour la couper en deux, lorsque des cris perçants se font entendre derrière le grillage doré. C’étaient les femmes du Sultan qui protestaient contre ma barbarie. Je m’arrête un moment pour leur laisser le temps de se remettre; mais dès que je veux reprendre mon travail, de nouvelles protestations, où je reconnais des menaces, me forcent encore à suspendre mon opération.

Ne sachant si je puis me permettre d’adresser la parole au grillage doré, je prends un biais pour rassurer indirectement ces dames dans leur compatissante frayeur:

—Seigneurs, dis-je à mon nombreux auditoire, ne craignez rien, je vous prie, pour le supplicié: loin de ressentir aucune douleur, je puis vous assurer qu’il éprouvera au contraire les sensations les plus agréables.

Spectateurs et spectatrices ajoutèrent sans doute foi à cette étrange assertion, car le silence se rétablit, et je pus continuer mon expérience.

Le coffre était enfin séparé en deux parties; j’en relevai les tronçons de manière que chacun produisit un piédestal, je les rapprochai l’un de l’autre et les couvris d’un énorme cône en osier, sur lequel je jetai un grand drap noir parsemé de signes cabalistiques brodés en argent.

Cette fantasmagorie terminée, je recommençai la petite comédie d’évocation, de cercles magiques et de paroles sacramentelles; puis tout-à-coup, au milieu du plus profond silence, on entendit sous le drap noir deux voix humaines exécutant en duo une ravissante mélodie.

Pendant ce temps, des feux de Bengale s’allumaient de tous côtés comme par enchantement. Enfin, les voix et les feux s’étant insensiblement éteints, un bruit effrayant se fit entendre, le cône et le voile noir se renversèrent, et... Tous les spectateurs poussèrent un cri de surprise et d’admiration: deux pages identiquement semblables parurent, chacun sur un piédestal, se tenant d’une main, tandis que de l’autre ils soutenaient un plateau d’argent sur lequel était le collier de perles. Mes deux Antonios se dirigèrent vers le Sultan, et lui offrirent respectueusement son riche bijou.

La salle entière s’était levée comme pour donner plus de force aux applaudissements qui me furent prodigués. Le sultan lui-même me remercia dans son langage, que je ne compris pas, mais je crus lire sur son visage l’expression d’une profonde satisfaction.

Le lendemain, un officier du palais vint me complimenter de la part de son maître, et m’offrit en présent le collier qui avait été si bien escamoté la veille.

Le tour des deux pages, ainsi que je l’avais nommé, fut un des meilleurs que j’aie jamais exécutés, et cependant, je dois l’avouer, c’est peut-être un des plus simples. Ainsi, vous devez parfaitement comprendre, mon cher enfant, qu’Antonio escamote le collier, tandis que j’occupe l’attention du public par mes évocations. Vous comprenez encore que, lorsqu’il est enfermé dans la caisse, et pendant qu’on est occupé à la clouer, il en sort par une autre ouverture qui correspond à une trappe pratiquée dans le parquet du théâtre; la caisse est déjà vide lorsqu’on la couche sur le chevalet, je n’ai donc à couper que des planches. Enfin, à la faveur du grand cône, et du drap qui le couvre, Antonio et sa sœur portant le même costume, sortent invisiblement de dessous le plancher et viennent se placer sur les deux piédestaux. La mise en scène et l’aplomb de l’opérateur font le reste.

Ce tour fit grand bruit dans la ville. Le récit passant de bouche en bouche atteignit bientôt les proportions d’un miracle, et contribua considérablement au succès des représentations que je donnai à la suite de cette séance.

J’aurais pu, à la faveur de cette vogue, rester longtemps encore à Constantinople et parcourir ensuite les provinces où j’étais sûr de réussir. Mais la vie paisible que je menais me causait un ennui mortel: j’éprouvais le besoin de changer de place pour courir après de nouvelles émotions. Je me sentais le commencement d’un malaise que je ne pouvais définir: c’était quelque chose comme le spleen ou bien un commencement de nostalgie; c’était peut-être l’un et l’autre. Ma femme me pressait en outre de retourner en Italie ou dans tout autre pays chrétien, ne voulant pas, disait-elle, que notre premier-né, dont l’arrivée nous était annoncée, vînt au monde au milieu des infidèles.

Je me rendis d’autant plus volontiers à ses vœux, que tout en cherchant à lui être agréable, je satisfaisais le plus ardent de mes désirs. J’étais venu à Constantinople dans un but de curiosité et avec le projet de jouer devant le Sultan. Puisque ce projet était réalisé et que ma curiosité était satisfaite, nous pouvions nous éloigner: nous partîmes pour la France.

Mon intention était de me rendre à Paris, mais arrivé à Marseille, je lus dans les journaux l’annonce de représentations données par un escamoteur nommé Olivier. Son programme comprenait la séance entière de Pinetti, qui était à peu près la mienne. Lequel des deux, de Pinetti ou d’Olivier, était le plagiaire? tout porte à croire que c’était ce dernier. Quoiqu’il en soit, n’ayant cette fois aucune raison pour engager une nouvelle lutte, je tournai vers la droite et je me dirigeai sur Vienne.

Je n’eus pas, du reste, à m’en repentir, car l’accueil que je reçus me consola de la marche rétrograde que m’avait fait faire la célébrité d’Olivier.

Il m’est impossible, mon ami, de vous retracer l’itinéraire que j’ai parcouru pendant seize ans: je me bornerai à vous dire que j’ai visité l’Europe entière, en m’arrêtant de préférence dans les capitales.

Longtemps j’eus une vogue qui me paraissait ne devoir jamais s’épuiser, mais ainsi que Pinetti, je devais éprouver l’inconstance de la fortune.

Un beau jour je m’aperçus que mon étoile commençait à pâlir; je ne voyais plus le même empressement du public à mes représentations; je n’entendais plus ces bravos qui me saluaient à mon entrée en scène et qui me suivaient pendant ma séance; les spectateurs me paraissaient pleins de réserve, je dirais presque d’indifférence. A quoi cela tenait-il? Quelle était la cause de cet abandon, de ce caprice? Mon répertoire était toujours le même: c’était mon répertoire d’Italie, dont j’étais si fier, et pour lequel j’avais fait de si grand sacrifices. Je n’avais introduit aucun changement dans mes expériences; celles que j’offrais alors au public étaient les mêmes qui m’avaient conquis tant de suffrages. Je sentais aussi que je n’avais rien perdu de la vigueur, de l’entrain et de l’adresse que j’avais autrefois.

Mais c’est précisément parce que je restais toujours le même, que le public avait changé à mon égard.

Un auteur a dit avec raison:

L’artiste qui ne monte pas, descend.

Ce mot s’appliquait justement à ma position: tandis qu’autour de moi la civilisation marchait en avant, j’étais resté stationnaire; par conséquent je descendais.

Quand je fus pénétré de cette vérité, je fis une réforme complète dans la composition de mes expériences. Les tours de cartes qui tenaient une grande place dans mon répertoire, n’avaient plus l’attrait de la nouveauté maintenant que les moindres escamoteurs les connaissaient et les exécutaient. J’en supprimai un grand nombre, et je les remplaçai par d’autres exercices.

Le public aime et recherche les spectacles émouvants: j’en imaginai un qui, sous ce rapport, devait pleinement le satisfaire et le ramener à moi. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis que je réussisse? Pourquoi ma tête a-t-elle conçu cette idée fatale? s’écria Torrini, en levant vers le Ciel ses yeux remplis de larmes. Sans elle j’aurais encore mon fils et je n’aurais pas perdu mon Antonia!

Tandis qu’il exprimait ces douloureux regrets, la tête du pauvre Torrini, agitée par son tic nerveux, semblait vouloir se débarrasser de poignants souvenirs. Néanmoins, après une légère pause, pendant laquelle il avait tenu la main sur ses yeux, comme pour se concentrer dans sa douleur, il continua:

—Il y a deux ans environ, j’étais à Strasbourg; je jouais au théâtre, et chacun voulait voir cette expérience si émouvante que j’avais intitulée le fils de Guillaume Tell.

Giovani (c’était le nom de mon fils) jouait le rôle de Walter, fils du héros suisse. Au lieu de placer la pomme sur sa tête, il la mettait entre ses dents. A un signal donné, un spectateur, armé d’un pistolet, faisait feu sur Giovani, et la balle allait se loger au milieu même du fruit.

Grâce au succès que me valut ce tour, mon coffre, vide depuis quelque temps, se remplit de nouveau. Cela me rendit une grande confiance dans l’avenir, et loin de profiter des leçons de l’adversité, je repris mes habitudes de luxe d’autrefois, tant je croyais avoir, cette fois encore, fixé pour jamais le public, la fortune et la vogue.

Cette illusion me fut cruellement ravie.

Le Fils de Guillaume Tell, dont j’avais fait un petit acte à part, terminait ordinairement la soirée. Nous nous disposions à le jouer pour la trentième fois, et j’avais fait baisser le rideau, afin de donner à la scène l’aspect de la place publique d’Altorf. Tout-à-coup mon fils, qui venait de revêtir le costume helvétique traditionnel, s’approcha de moi en se plaignant d’une violente indisposition et en me priant de hâter la fin de la séance. J’avais déjà saisi la sonnette pour donner au machiniste le signal de lever le rideau, lorsque mon enfant tomba évanoui.

Sans m’inquiéter de la longueur de l’entr’acte ni de l’impatience du public, nous entourâmes de soins empressés mon pauvre Giovani, et je le transportai près d’une croisée. Le grand air le remit assez vite; toutefois, il conservait sur ses traits une pâleur mortelle qui ne lui permettait pas de paraître en scène. J’étais moi-même saisi d’un pressentiment indéfinissable qui me poussait à arrêter la représentation, et je résolus d’en faire l’annonce au public. Je fis lever le rideau.

Les traits contractés par l’inquiétude, je m’avançai vers la rampe. Giovani, plus pâle encore et se tenant à peine, était près de moi.

J’exposai brièvement l’accident qui le mettait dans l’impossibilité d’exécuter l’expérience annoncée, et je proposai de rendre le montant de leurs places aux personnes qui en feraient la réclamation. Mais à ces mots, qui pouvaient susciter de grands embarras et surtout de graves abus, mon courageux enfant, faisant un effort sur lui-même, prit la parole pour annoncer que depuis quelques instants il se trouvait mieux et se sentait la force de continuer la séance où d’ailleurs, disait-il, il n’avait qu’un rôle passif et peu fatigant.

Le public accueillit cette annonce avec de vifs applaudissements, et moi, père insensé et barbare, ne tenant aucun compte de l’avertissement que le Ciel m’envoyait pour la conservation des jours de mon enfant, j’eus la cruauté, la folie d’accepter ce généreux dévouement. Il ne fallait pourtant qu’un mot pour éviter la ruine, le déshonneur, la folie, et ce mot expira sur mes lèvres! Je me laissai étourdir par les bruyantes acclamations du public, et je commençai.

J’ai déjà dit quelle était la nature du tour qui faisait courir la ville. Tout le prestige était dans la substitution d’une balle à une autre. Un savant m’avait enseigné une composition métallique imitant le plomb à s’y méprendre. J’en avais fait des balles, qui, placées à côté de balles véritables, n’en pouvaient être distinguées. Seulement il fallait éviter de les presser trop fortement, parce que la matière dont elles étaient faites était très friable; mais par cette raison, aussi, lorsqu’elles étaient lancées par le pistolet, elles se divisaient à l’infini, et n’allaient pas plus loin que la bourre elle-même.

Jusqu’alors je n’avais pas songé qu’il pût y avoir le moindre danger dans l’exécution de cette expérience; j’avais pris du reste mes précautions contre toute erreur. Les fausses balles étaient enfermées dans un petit coffre dont seul j’avais la clef, et je ne l’ouvrais qu’au moment où le besoin l’exigeait.

Ce soir-là, j’avais mis la plus grande circonspection dans les apprêts de cette scène; aussi, comment expliquerai-je la cruelle erreur qui fut commise? Je ne le puis; aucune conjecture ne m’éclaire; je ne dois accuser que la fatalité. Toujours est-il qu’une balle de plomb mêlée aux autres se trouva dans la cassette, et qu’elle fut mise dans le pistolet.

Concevez-vous, maintenant, ce qu’il y a d’horrible dans cette action? Voyez-vous un père venant, le sourire sur les lèvres, commander le coup de feu qui doit tuer son fils!..... C’est affreux, n’est-ce pas?

Le coup part, et le spectateur cruellement adroit a visé si malheureusement, que l’enfant, frappé au milieu du front, tombe aussitôt la face contre terre, se roule, se tord dans les convulsions d’une courte agonie et rend le dernier soupir.....

 

Un instant, je restai immobile, souriant encore aux spectateurs et ne pouvant croire à un aussi grand malheur; en une seconde, mille pensées se croisent dans mon esprit. Est-ce une illusion, une surprise que j’ai ménagée et dont je ne me souviens plus? n’est-ce qu’une émotion de l’enfant, une suite du malaise qu’il vient d’éprouver?

Paralysé par le doute et l’horreur, j’hésite à changer de place: mais le sang qui sort en abondance de la blessure, me rappelle violemment à l’affreuse réalité. Je comprends enfin, et, fou de douleur, je me précipite sur le corps inanimé de mon fils.

J’ignore ce qui se passa ensuite, ce que je devins. Lorsque je recouvrai l’usage de mes sens, je me trouvai dans une prison, en face de deux hommes, dont l’un était un médecin, et l’autre un juge d’instruction. Ce magistrat, compatissant à mon malheur, eut la bonté de mettre tous les égards et toutes les formes possibles dans l’accomplissement de sa pénible mission. J’avais peine à comprendre les questions qu’il m’adressait; je ne savais que répondre et je me contentais de verser des larmes.

L’instruction fut promptement achevée et l’on me traduisit en cour d’assises.

Le croiriez-vous, mon enfant? Ce fut avec un indicible bonheur que je m’assis sur le banc d’infamie, espérant n’en sortir que pour recevoir la juste punition du crime que j’avais commis. J’étais résigné à la mort, je la désirais même, et je voulais faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour qu’on me délivrât d’une vie qui m’était odieuse.

J’avais déclaré ne pas vouloir me défendre: on me nomma d’office un avocat qui, pour me sauver, déploya un talent malheureusement remarquable. Malgré mes aveux, le jugement fut rendu, et contre mon attente, le chef principal d’accusation ayant été écarté, je ne fus reconnu coupable que d’homicide par imprudence et condamné à six mois de prison, que je passai dans une maison de santé.

Ce fut seulement là que je pus communiquer avec Antonio. Il vint m’apporter une affreuse nouvelle: ma chère Antonia n’avait pu supporter tant de chagrins; elle aussi était morte!

Ce nouveau coup m’accabla tellement que je faillis en perdre la vie; je passai la plus grande partie de ma détention dans un affaiblissement voisin de la mort; mais enfin ma nature vigoureuse lutta contre toutes ces secousses, l’emporta, et je recouvrai la santé. J’étais en convalescence, lorsqu’on m’ouvrit les portes de ma prison.

Le chagrin et le découragement me suivirent partout et me jetèrent dans une apathie dont rien ne pouvait me tirer. Je fus pendant trois mois comme un insensé, courant la campagne et ne prenant de nourriture que ce qu’il en fallait pour ne pas mourir de faim. Je sortais de chez moi au petit jour et n’y rentrais qu’à la nuit. Il m’eût été impossible de dire ce que j’avais fait pendant ces longues excursions; je marchais probablement sans autre but que celui de changer de place.

Une semblable existence ne pouvait durer longtemps: la misère et son triste cortége s’avançaient d’un pas inévitable.

La maladie de ma femme, les frais judiciaires, ma détention et notre dépense pendant ces trois mois sans travail, avaient absorbé, non-seulement mes ressources pécuniaires, mais encore la valeur entière de mon cabinet. Antonio m’exposa notre situation et me supplia d’en sortir en reprenant le cours de mes représentations.

Je ne pouvais laisser ce bon frère, cet excellent ami, dans une situation aussi critique: je cédai à sa prière, à la condition cependant que je changerais mon nom contre celui de Torrini, et que je ne jouerais jamais sur aucun théâtre.

Antonio se chargea de tout arranger suivant mes désirs. En vendant les bijoux que j’avais reçus en présent à différentes époques, et qu’il avait à mon insu soustraits aux griffes des hommes de loi, il paya mes dettes et fit construire la voiture où nous venons de subir un si rude échec.

De Strasbourg nous nous rendîmes à Bâle. Mes premières représentations furent empreintes de la plus grande tristesse, mais insensiblement je suppléai à la gaîté et à l’entrain par la bonne exécution de mes expériences; et le public finit par m’accepter ainsi.

Après avoir visité les principales villes de la Suisse, nous rentrâmes en France, et c’est en la parcourant, mon cher enfant, que vous trouvai sur la route de Blois à Tours.

Je vis, aux dernières phrases de Torrini et à la manière dont il cherchait à abréger la fin de son récit, que non-seulement il avait besoin de repos, mais encore qu’il sentait la nécessité de se remettre de toutes les émotions que ces tristes souvenirs avaient excitées en lui.

Pourtant, j’avais remarqué avec joie depuis quelque temps que si ces souvenirs étaient douloureux pour son cœur, ils n’y laissaient plus qu’une résignation empreinte de mélancolie. Sa raison avait fini par maîtriser les écarts de son imagination, et il ne lui restait plus d’autre trace de sa folie passée que son tic, qu’il garda jusqu’à ses derniers moments.

Quelques mots échappés à Torrini pendant son récit m’avaient confirmé dans la pensée que sa position pécuniaire était embarrassée; je le quittai sous le prétexte de le laisser reposer, et je priai Antonio de faire une promenade avec moi. Je voulais lui rappeler qu’il était temps de mettre à exécution le plan que nous avions conçu et qui consistait à donner, sans en parler à notre cher malade, une ou plusieurs représentations à Aubusson.

Antonio fut de cet avis. Mais lorsqu’il s’agit de décider qui de nous deux monterait sur la scène, il se récusa, prétendant ne connaître de l’escamotage que ce qu’il avait été forcé d’apprendre pour son service. Il savait, me dit-il, glisser au besoin une carte, un mouchoir, une pièce de monnaie dans la poche d’un spectateur sans que celui-ci s’en aperçût, mais rien au-delà.

J’ai su plus tard que, sans être très adroit, Antonio en savait plus qu’il ne voulait le dire.

Nous décidâmes que je serais le représentant de notre sorcier.

Il fallait que je fusse soutenu par un grand désir d’être utile à Torrini et d’acquitter une partie de ma dette de reconnaissance envers lui, pour me décider si brusquement à paraître en scène. Car, si j’avais déjà donné quelques séances devant des amis, je les admettais gratuitement à mon spectacle; cette fois, il s’agissait de spectateurs payant leurs places, et cette distinction me causait une grande appréhension.

Cependant, une fois ma détermination prise, je me rendis avec Antonio chez le maire pour obtenir de lui l’autorisation de donner des représentations.

Ce magistrat était un homme excellent; il connaissait l’accident qui nous était arrivé, et voyant qu’il s’agissait d’une bonne œuvre à faire, il nous offrit gratuitement une salle destinée aux concerts.

Bien plus, pour nous procurer l’occasion de faire quelques connaissances qui pourraient nous être utiles, il nous engagea à aller passer chez lui la soirée du dimanche suivant.

Nous acceptâmes avec reconnaissance et nous eûmes lieu de nous en féliciter. Les invités de M. le Maire, charmés de certains tours que j’avais exécutés devant eux, furent fidèles à la promesse qu’ils nous avaient faite de venir assister à ma première représentation. Pas un ne manqua.

Toutefois, j’eus besoin encore, je l’avoue, de me dire que les spectateurs, instruits du but de la séance, me tiendraient compte sans doute de mon dévouement, car le cœur me battit à rompre ma poitrine, au moment où le rideau se leva. Quelques applaudissements me rendirent de la confiance et je ne me tirai pas trop mal des premiers tours que j’exécutai. La réussite augmenta mon assurance, et je finis même par avoir un aplomb dont je ne me serais pas cru capable.

Du reste, je possédais parfaitement la séance pour l’avoir vu bien des fois exécuter par Torrini. Mes principaux tours furent la houlette, les Pyramides d’Egypte, l’Oiseau mort et vivant, l’Omelette dans le chapeau. Je terminai par le Coup de piquet de l’aveugle, que j’avais étudié avec soin. J’eus le bonheur de le réussir, et il enleva tous les suffrages.

Un accident, qui m’arriva dans cette séance, modéra singulièrement la joie de mon triomphe.

J’avais emprunté un chapeau pour y faire mon omelette. Les personnes qui ont vu faire ce tour savent qu’il est principalement destiné à provoquer la gaîté dans l’assemblée, et qu’il n’y a rien à craindre pour l’objet emprunté.

Je m’étais fort bien tiré de la première partie, qui consiste à casser des œufs, à les battre, à y joindre du sel et du poivre et à jeter le tout dans le chapeau.

Il s’agissait, après cela, de simuler la cuisson de l’omelette; je posai un flambeau à terre, puis mettant au-dessus, à une distance où elle ne pouvait être atteinte, la coiffure qui devait simuler la poêle, je lui fis décrire un petit cercle, imitant ainsi le mouvement d’oscillation que fait une cuisinière pour empêcher l’omelette de brûler. En même temps, je débitais avec assez d’entrain des plaisanteries appropriées à la circonstance. Le public riait si bien et si haut que je m’entendais à peine parler. Je ne me doutais guère à ce moment de la cause réelle de cette hilarité. Hélas! je ne tardai pas à la connaître. Une forte odeur de roussi me fit jeter les yeux sur la lumière, elle était éteinte. Je regardai vivement le chapeau; le fond en était entièrement brûlé et taché. Il paraît que n’ayant pas convenablement apprécié la hauteur de la bougie, j’avais commencé par rôtir le malheureux chapeau, puis sans me douter de ce qui m’arrivait, et continuant toujours à tourner, j’étais descendu un peu plus bas et je l’avais barbouillé de cire fondue.

Tout interdit à cette vue, je m’arrêtai, ne sachant comment sortir de ce mauvais pas. Heureusement pour moi que mon désappointement, si véritable qu’il fût, passa pour une comédie bien jouée; on ne doutait pas que cet accident ne fût un des agréments du tour et ne fût promptement réparé.

Cette confiance dans mon savoir-faire était un supplice de plus, car, pauvre magicien, mon pouvoir surnaturel s’arrêtait devant la simple réparation d’un chapelier. Je n’avais qu’un moyen, c’était de gagner du temps et de m’inspirer des circonstances. Je continuai donc l’expérience d’un air assez dégagé pour ma position, et j’exposai aux regards du public ébahi une omelette cuite à point, que j’eus encore le courage d’assaisonner de quelques bons mots.

Cependant, ce quart d’heure dont parle Rabelais était arrivé. Ce n’était pas assez de payer d’audace, il fallait rendre le chapeau, et, faute de mieux, confesser publiquement ma maladresse.

Je m’étais résigné à cet acte d’humilité et je cherchais déjà à le faire le plus dignement possible, lorsque je m’entendis appeler de la coulisse par Antonio. Sa voix suspendit sur mes lèvres la parole prête à s’échapper et me rendit le courage, car je ne doutais pas que mon compère ne m’eût préparé quelque porte de sortie. Je me rendis près de lui; il m’attendait un chapeau à la main.

—Tenez, me dit-il en l’échangeant contre celui que je portais, c’est le vôtre; mais peu importe, faites bonne contenance; brossez-le comme si vous veniez d’enlever les taches, et en le remettant à la personne dont vous avez reçu l’autre, priez-la à voix basse de lire ce qui est au fond.

Je fis ce qui m’était recommandé. Le propriétaire du chapeau brûlé, après avoir reçu le mien, se disposait à me faire une réclamation, lorsque je le prévins par un geste qui l’engageait à lire la note fixée sur la coiffe. Cette note était ainsi conçue:

«Une étourderie m’a fait commettre une faute que je réparerai. Demain, j’aurai l’honneur de vous demander l’adresse de votre chapelier; en attendant, soyez assez bon pour me servir de compère et cacher ma mésaventure.»

Ma requête eut tout le succès que je pouvais désirer, car mon secret fut parfaitement gardé et mon honneur fut sauf.

Le succès de cette représentation m’engagea à en donner plusieurs autres qui furent également très suivies. Les recettes furent excellentes, et nous réalisâmes une somme assez importante.

Que l’on juge de notre joie en portant triomphalement notre trésor à Torrini! Ce brave homme, après avoir écouté tous les détails de notre complot, avait bien envie de nous gronder du silence que nous avions gardé. Il ne put y parvenir; l’attendrissement le gagna, et, s’y laissant aller, il nous remercia avec toute l’effusion de son excellent cœur.

Nous nous occupâmes immédiatement de liquider notre situation financière, car notre malade était arrivé au terme de son traitement et pouvait désormais vaquer à ses affaires.

Torrini donna satisfaction complète à ses créanciers; il acheta deux bons chevaux, fit réparer sa voiture, après quoi, n’ayant plus rien à faire à Aubusson, il décida qu’il partirait.

Le moment de nous séparer était arrivé, et mon vieil ami y était préparé depuis huit jours. Les adieux furent douloureux pour tous; un père quittant son enfant, sans espoir de le revoir jamais, n’eût pas éprouvé un plus violent chagrin que celui que ressentit Torrini en me serrant dans ses bras pour la dernière fois. De mon côté, je ne pouvais me consoler de perdre deux amis avec lesquels j’eusse si volontiers passé ma vie.

Je partis pour Blois, tandis que Torrini prenait la route de l’Auvergne.

CHAPITRE VIII.

Des Acteurs prodiges.—Mlle Houdin.—J’arrive a Paris.—Mon mariage.—Comte.—Études sur le public.—Un habile directeur.—Les billets roses.—Un style musqué.—Le Roi de tous les cœurs.—Ventriloquie.—Les mystificateurs mystifiés.—Le père.—Jules de Rovère.—Origine du mot prestidigitateur.

...............
...............Le cœur plein de bonheur
Je m’écriais: ô mon père! ô ma mère!
O mes amis! ô ma simple cité!
Je vous revois; dans ma félicité,
Je n’ai plus rien à désirer sur la terre.

Comme le cœur me battit, lorsque je rentrai dans ma ville natale! Il me semblait que j’en étais absent depuis un siècle et ce siècle n’avait pourtant duré que six mois. Les larmes me vinrent aux yeux en embrassant mon père et ma mère; je suffoquais d’émotion. J’ai depuis fait en pays étrangers de longs voyages; je suis toujours revenu près des miens avec bonheur, mais jamais, je puis le dire, je ne fus ému aussi profondément qu’alors. Peut-être en est-il de cette impression comme de tant d’autres, hélas! que l’habitude finit par émousser.

Je trouvai mon père fort tranquille sur mon compte. La raison en était que pour ne pas éveiller son inquiétude, j’avais usé de ruse: un horloger avec lequel j’avais lié connaissance, lui avait fait parvenir mes lettres comme venant d’Angers, et cet ami s’était également chargé de m’envoyer les réponses.

Il fallait maintenant donner une cause à mon retour, et j’hésitais à révéler mon séjour chez Torrini. Toutefois, poussé par le désir commun à tous les touristes de raconter leurs impressions de voyage, je me laissai aller à faire le récit de mes aventures jusque dans leurs moindres détails.

Ma mère effrayée et craignant que je ne fusse encore malade, n’attendit pas la fin de ma narration pour envoyer chercher un médecin. Celui-ci la rassura en affirmant, ce que ma figure annonçait du reste, que j’étais dans un état de santé parfaite.

On trouvera peut-être que je me suis trop longuement étendu sur les événements qui ont suivi mon empoisonnement. Je devais le faire, car l’expérience que j’acquis près de Torrini, le récit de son histoire, nos conversations et ses conseils eurent une influence considérable sur mon avenir. Avant cette époque, ma vocation pour l’escamotage était encore bien vague; depuis, elle me domina impérieusement.

Cependant cette vocation, il me fallait la repousser de toutes mes forces et lutter corps à corps avec elle: il n’était pas supposable que mon père, qui avait déjà dû céder à ma passion pour l’horlogerie, poussât la faiblesse jusqu’à me laisser tenter une voie nouvelle et surtout si étrange. J’eusse pu certainement profiter du bénéfice de mon âge, car j’étais majeur; mais, outre qu’il m’eût coûté de déplaire à mon père, je réfléchissais encore que, possesseur d’une bien petite fortune, je ne pouvais l’exposer sans son consentement. Ces raisons m’engagèrent, sinon à renoncer à mes projets, du moins à les ajourner.

D’ailleurs, mes succès à Aubusson n’avaient pu changer une opinion bien arrêtée que j’avais sur l’escamotage: c’est que pour représenter convenablement un homme adroit et capable d’exécuter des choses incompréhensibles, il faut avoir un âge en rapport avec les longues études qu’on a dû faire pour arriver à cette supériorité.

Le public accordera bien à un homme de trente-cinq à quarante ans le droit de le tromper et de lui faire subir ces amusantes déceptions; il ne l’accordera pas à un jeune homme.

Après quelques jours de vacances consacrés à célébrer mon retour, j’entrai chez un horloger de Blois, qui m’employa à rhabiller et à brosser des montres. Or, je l’ai déjà dit, ce travail machinal et ennuyeux s’il en fut, rabaisse l’artiste horloger au niveau du manœuvre. Il s’agissait d’accomplir chaque jour un travail tournant incessamment dans le cercle invariable d’un ressort à remplacer, d’une verge à remettre (les montres à cylindre étaient rares à cette époque), d’une chaîne à raccommoder et finalement, après visite sommaire de la montre, d’un coup de brosse à donner pour brillanter l’ouvrage.

Dieu me garde pourtant de vouloir déprécier le métier d’horloger rhabilleur, et de voir dans mes anciens confrères des artistes sans capacité. Loin de là; je me plairai toujours à reconnaître l’intelligence qu’exige l’art de réparer une montre en y faisant le moins possible.

Quelquefois, dira-t-on, la montre revient de chez l’horloger à peu près aussi malade qu’elle y était entrée. C’est vrai; mais à qui la faute?

Au public, il me semble.

En province surtout, on a une peine infinie à accorder une gratification convenable au travail d’une consciencieuse réparation, et l’on marchande pour sa montre ou sa pendule, comme on le ferait pour l’achat de légumes. Qu’arrive-t-il alors? c’est que l’horloger est obligé de composer avec sa conscience et que bien souvent le client en a pour son argent.

Toujours est-il que je me plaisais peu à cette besogne et que j’étais devenu à cet endroit d’une excessive paresse. Mais si l’on me voyait froid et indolent à l’égard des montres et des pendules que l’on me donnait à rhabiller, j’avais, d’un autre côté, un besoin d’activité qui me dévorait. Pour le satisfaire, je m’abandonnai tout entier à certaine distraction à laquelle je trouvais le plus vif attrait. Je veux parler de la comédie de société.

Personne, je le pense, ne peut m’en faire un reproche, car parmi ceux qui me lisent, quel est celui qui n’a pas un peu joué la comédie? Depuis le jeune enfant qui récite un rôle à la distribution des prix, jusqu’au vieillard qui souvent accepte un emploi de père noble dans une de ces agréables parties, organisées pour charmer les longues soirées d’hiver, chacun n’aime-t-il à se donner la satisfaction si douce de se faire applaudir? Moi aussi, j’avais cette faiblesse, et, poussé par mes souvenirs de voyage, je voulais revoir ce public qui s’était montré déjà si bienveillant envers moi.

De concert avec quelques amis nous avions organisé une véritable troupe de vaudeville. Chacun y avait son emploi; celui des comiques m’avait été dévolu, et je ne remplissais ni plus ni moins que les rôles de Perlet dans les pièces les plus en vogue de cette époque.

Notre spectacle était gratis; aussi ne faut-il pas demander si nous avions de nombreux spectateurs. Il va sans dire également que nous étions tous des acteurs prodiges; on nous le disait, du moins, et notre amour-propre satisfait ne trouvait aucune raison pour repousser ces éloges. Dieu sait pourtant quels acteurs nous faisions!

Malheureusement pour nos éclatants succès, des rivalités, des susceptibilités blessées, ainsi que cela arrive le plus souvent, amenèrent la discorde parmi nous, et bientôt il ne resta plus de tout le personnel que le coiffeur et le lampiste. Ces deux fidèles débris de notre troupe se voyant ainsi abandonnés à eux-mêmes, tinrent conseil, et, après mûre délibération, ils décidèrent que ne pouvant satisfaire aux exigences de la scène, ils se donnaient mutuellement leur démission. Afin d’expliquer l’héroïque persistance de ces deux artistes, il est bon de dire que seuls de la troupe ils étaient payés de leurs services.

Mon père m’avait vu avec peine négliger le travail pour le plaisir. Afin de me ramener à de plus sages idées, il conçut pour moi un projet, qui devait avoir le double avantage de régulariser ma conduite et de me fixer irrévocablement auprès de lui: il s’agissait de m’établir et de me marier.

Je ne sais, ou plutôt je ne veux pas dire, comment un tiers me poussa à refuser la dernière de ces deux propositions, sous le prétexte que je ne me sentais aucune vocation pour le mariage. Quant à l’établissement d’horlogerie, je fis facilement comprendre à mon père que j’étais encore trop jeune pour y songer.

Mais je venais à peine de lui déclarer mon refus, que des circonstances d’une grande simplicité cependant, vinrent complètement changer ma détermination et me faire oublier les serments auxquels j’avais promis de rester fidèle.

Les succès que j’avais obtenus dans mes rôles m’avaient ouvert l’entrée de quelques salons où j’allais souvent passer d’agréables soirées; là encore on jouait la comédie, sous forme de charades en action.

Un soir, dans l’une de ces maisons où plus qu’ailleurs se trouvait toujours nombreuse compagnie, on nous pria comme de coutume d’égayer la soirée par quelques-unes de nos petites scènes. Je ne me rappelle plus quel fut le mot proposé; je me souviens seulement que je fus chargé de remplir un rôle de gastronome célibataire. Je me mis à table, et tout en faisant un repas à la façon de ceux dont on se contente au théâtre, j’improvisai un chaud monologue sur les avantages du célibat. Cette apologie m’était d’autant plus facile que je n’avais qu’à répéter les beaux raisonnements que j’avais faits à mon père, lors de sa double proposition. Or, il arriva que parmi les personnes qui écoutaient cette description plus ou moins juste de la béatitude du célibat, se trouvait une jeune fille de dix-sept ans, laquelle semblait apporter une sérieuse attention à mes arguments contre le mariage. C’était la première fois que je la voyais; je ne pus trouver d’autre cause à cette extrême attention que le désir de deviner le mot de la charade.

On est toujours enchanté de trouver un auditeur attentif, et à plus forte raison, lorsque cet auditeur est une charmante jeune fille: c’est pourquoi je crus de mon devoir, dans le courant de la soirée, de lui adresser quelques mots de politesse. Une conversation s’ensuivit et devint si intéressante, que nous avions encore quantité de choses à nous dire quand il fallut nous séparer. Je crois du reste que je ne fus pas seul à regretter que la soirée fût sitôt terminée.

Cet événement si simple fut pourtant cause de mon mariage avec mademoiselle Houdin, et ce mariage me conduisit à Paris.

Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je me nomme Robert-Houdin; mais ce qu’il ignore et ce que je vais lui apprendre, c’est que ce double nom, que j’avais d’abord pris pour éviter une confusion avec mes nombreux homonymes, est devenu plus tard, grâce à la décision du Conseil d’Etat, mon seul nom patronymique, s’écrivant d’un seul trait Robert-Houdin. On me pardonnera d’ajouter que cette faveur, toujours difficile à obtenir, ne m’a été accordée qu’en raison de la popularité que mes longs et laborieux travaux m’avaient acquise sous ce nom.

Mon beau-père, M. Houdin, horloger célèbre, né à Blois, et par conséquent mon compatriote, était venu à Paris pour tirer de son savoir un meilleur parti qu’il n’eût pu faire dans sa ville natale. Il fabriquait de l’horlogerie de commerce, en même temps qu’il exécutait de ses mains des pendules astronomiques, des régulateurs, des pièces de précision et des instruments propres à leur exécution. Il fut convenu entre mon beau-père et moi que nous vivrions ensemble, et qu’aidé de ses conseils je l’aiderais à mon tour de mon travail.

M. Houdin était au moins aussi passionné que moi pour la mécanique, dont il connaissait à fond tous les secrets. Nous avions sur ce sujet de longues et intéressantes conversations.

Un entretien dans lequel entre de la passion rend facilement communicatif. Ce fut à la suite d’une de ces conversations que je confiai à mon beau-père les projets que j’avais autrefois formés pour la création d’un cabinet de curiosités mécaniques jointes à des expériences de prestidigitation. Déjà plusieurs fois en famille j’avais eu l’occasion de donner un échantillon de mon savoir-faire.

M. Houdin me comprit, adopta mes plans et m’engagea à continuer mes études dans la voie que je m’étais tracée. Fort de l’approbation d’un homme dont je connaissais l’extrême prudence, je me livrai sérieusement, dans mes moments de loisir, à mes exercices favoris, et je commençai à créer quelques instruments pour mon futur cabinet.

Mon premier soin, en arrivant à Paris, avait été d’assister aux représentations de Comte, qui depuis fort longtemps trônait dans son théâtre de la galerie de Choiseul. Ce célèbre physicien se reposait déjà sur ses lauriers, et ne jouait plus qu’une fois par semaine. Les autres jours étaient consacrés aux représentations de ses jeunes acteurs, véritables prodiges de précocité.

Tout le monde se rappelle d’avoir lu sur les affiches de ce théâtre les singulières annonces de chefs d’emploi que je vais citer.

Jeune premier(grands rôles):    M. Arthur, âgé de 5 ans.
Jeune premièreid.    Mlle Adelina, âgée de 4 ans ½.
Grandes coquettes Mlle Victorine, âgée de 7 ans.
Pères nobles Le petit Victor, âgé de 6 ans.

Ces artistes en bourrelet, ces comédiens en brassière, faisaient courir tout Paris.

Comte aurait pu quitter tout à fait la scène, se contenter de son rôle de directeur et de père nourricier des enfants de Thalie, et arrondir tranquillement sa fortune déjà fort convenable. Mais Comte tenait à se montrer au moins une fois par semaine, et il avait pour cela un double motif: c’est que ses séances, devenues rares, exercaient toujours une heureuse influence sur la recette, et que d’un autre côté, en continuant de jouer, il écartait les physiciens ses concurrents, qui auraient pu avoir l’idée de venir le remplacer, dans le cas où il se serait retiré de l’arène.

Les expériences de Comte étaient presque toutes puisées dans un répertoire que je connaissais parfaitement: c’était celui de Torrini et de tous les escamoteurs de l’époque. Elles ne pouvaient donc avoir pour moi un véritable intérêt. Toutefois, j’en retirais encore quelques profits, car n’ayant pas à me préoccuper des expériences, j’étudiais autant le spectateur que le physicien lui-même.

J’écoutais avec attention ce qui se disait autour de moi, et souvent j’entendais de très judicieuses observations. Comme elles étaient faites pour la plupart par des gens qui ne semblaient pourtant pas doués d’un grand esprit de pénétration, cela me donna à penser qu’un prestidigitateur doit surtout se méfier du vulgaire, et en y réfléchissant, j’arrivai à me faire cette opinion: c’est qu’il est plus difficile de faire illusion à un ignorant qu’à un homme d’esprit.

Ceci à l’air d’un paradoxe; je vais l’expliquer.

L’homme vulgaire ne voit généralement dans les tours d’escamotage qu’un défi porté à son intelligence, et, pour lui, les séances de prestidigitation deviennent un combat dont il veut à tout prix sortir vainqueur.

Toujours en garde contre les paroles dorées à l’aide desquelles l’illusion s’opère, il n’écoute rien et se renferme dans cet inflexible raisonnement:

—L’escamoteur, dit-il, tient dans sa main un objet qu’il prétend faire disparaître. Hé bien! quelque chose qu’il dise pour distraire mon imagination, mes yeux ne quitteront pas ses mains, et le tour ne pourra se faire sans que je sache comment il s’y est pris.

Il s’ensuit que l’escamoteur, dont les artifices s’adressent particulièrement à l’esprit, doit redoubler d’adresse pour dépister cette résistance obstinée.

Le trait suivant vient à l’appui de mon opinion.

Un paysan se trouvait dans une assemblée de savants; un des membres vint soumettre à ses doctes confrères cette intéressante question: Pourquoi, lorsque l’on introduit un poisson dans un vase entièrement plein d’eau, ce vase ne déborde-t-il pas? Chacun alors de se creuser la tête et de chercher à donner l’explication de ce singulier phénomène. Mais on avait beau parler, aucun raisonnement n’obtenait l’approbation de l’assemblée, et les dissertations continuaient à perte de vue, quand le paysan demanda la parole:

—Au lieu de tant discourir, dit-il, ne serait-il pas préférable de mettre d’abord un poisson dans un vase rempli d’eau? on verrait ce qui en résulterait et l’on serait plus en mesure de discuter ensuite sur le sujet.

On suivit cet avis, aussi simple que sage, et la solution du problème fut bientôt trouvée: le poisson fit déborder le vase.

Messieurs les savants s’aperçurent qu’ils avaient été victimes d’une mystification.

L’homme d’esprit, au contraire, qui assiste à une séance de prestidigitation, y est venu dans le seul but de jouir d’illusions et, loin de mettre obstacle aux tours du physicien, il est le premier à en favoriser l’exécution. Plus il est trompé, plus il est satisfait, puisqu’il a payé pour cela. Il sait, du reste, que ces amusantes déceptions ne peuvent porter atteinte à sa réputation d’homme intelligent. C’est pourquoi il s’abandonne avec confiance aux raisonnements du prestidigitateur, les suit complaisamment dans tous leurs développements et se laisse facilement égarer.

N’avais-je donc pas raison de penser qu’il est plus facile de tromper un homme d’esprit qu’un ignorant?

Comte était aussi pour moi un autre objet d’études non moins intéressantes: je l’étudiais comme directeur et comme artiste.

Comme directeur, Comte aurait pu en remontrer aux plus habiles, et nul ne savait mieux que lui faire venir, comme on dit, l’eau à son moulin. On connaît la plupart des petits moyens qu’un directeur emploie communément pour attirer le spectateur et augmenter ses recettes. Comte, pendant longtemps, n’eut pas besoin d’y recourir, sa salle s’emplissait d’elle-même. Pourtant un jour vint où les banquettes furent moins bien garnies. C’est alors qu’il inventa les billets de famille, les médailles, les loges réservées aux lauréats des pensions et des colléges, etc.

Les billets de famille donnaient droit à quatre places, moyennant la moitié du prix ordinaire. Quoique tout Paris en fût inondé, chacun de ceux aux mains desquels ils tombaient croyait à une faveur spéciale de Comte, et l’on ne manquait pas de répondre à son appel. Ce que le directeur perdait sur la qualité des spectateurs, il le regagnait largement sur la quantité.

Mais Comte ne s’en tint pas là; il voulut encore que les billets roses (c’est ainsi qu’il appelait les billets de famille) lui produisissent un petit bénéfice pécuniaire pour lui faire oublier la réduction de prix qu’il avait accordée.

Il imagina donc de faire remettre à chaque personne qui se présentait au contrôle avec un de ses billets, une médaille en cuivre sur laquelle était gravée son adresse, et de réclamer en échange la somme de deux sous. Voulait-on la refuser?—Alors vous n’entrerez pas, disait l’employé du bureau.

Puisqu’on était venu jusque-là, on préférait s’exécuter: on payait et l’on entrait.

C’était une misère, me dira-t-on, que cet impôt de dix centimes. Pourtant, avec cette misère, Comte payait son luminaire; du moins il le disait, et on peut le croire.

A l’époque des vacances, les billets roses disparaissaient et faisaient place aux billets réservés aux lauréats des pensions et des colléges. Et ceux-ci étaient autrement productifs que les premiers. Quels parents auraient refusé à leurs jeunes lauréats le plaisir d’accepter l’invitation de M. Comte, lorsque surtout ils pouvaient se procurer à eux-mêmes le bonheur de voir ces chers fils dans une loge où ne se trouvaient que des têtes couronnées. Les parents accompagnaient donc leurs enfants, et, pour un billet de faveur, l’administration encaissait cinq ou six fois la valeur de sa gracieuse libéralité.

Je pourrais citer bien d’autres moyens dont Comte usait pour augmenter ses bénéfices, je n’en rapporterai plus qu’un seul.

Arriviez-vous un peu tard et la longueur de la queue vous faisait-elle craindre de ne plus trouver de billets au bureau, vous n’aviez qu’à entrer dans le petit café attenant au théâtre, et qui donnait sur la rue Ventadour. Vous y payiez un peu plus cher qu’ailleurs la tasse de café ou le petit verre de liqueur, mais vous étiez sûr qu’avant l’heure où le public entrait au théâtre, un garçon vous ouvrirait une porte secrète qui vous permettrait d’arriver au bureau et de choisir votre place.

En réalité, le café de Comte était un véritable bureau de location. Seulement, le spectateur profitait d’une consommation pour la somme qu’il est d’usage de prélever sur les places réservées.

Le directeur du théâtre Choiseul avait sur ses confrères un avantage sous le rapport de la délicatesse des procédés.

Comme artiste, Comte possédait le double talent de ventriloque et de prestidigitateur. Ses tours étaient exécutés avec adresse et surtout avec beaucoup d’entrain. Ses séances plaisaient généralement. Les dames y étaient fort bien traitées. On en jugera par le tour suivant, que je crois être de son invention et que je lui voyais toujours faire avec plaisir.

Cette expérience portait le titre de la Naissance des fleurs. Elle commençait par une petite harangue en forme de plaisanterie galante.

—Mesdames, disait notre physicien, je me propose dans cette séance d’escamoter douze d’entre vous au parterre (les dames étaient admises au parterre), vingt aux premières et soixante-douze aux secondes.

Après l’explosion de rires que ne manquaient pas de provoquer cette plaisanterie, Comte ajoutait: «Rassurez-vous», Messieurs, pour ne pas vous priver du plus gracieux ornement de cette salle, je n’exécuterai cette expérience qu’à la fin de la soirée. Ce compliment, dit sans aucune prétention, était toujours fort bien accueilli.

Comte passait ensuite à l’exécution de son expérience.

Après avoir semé des graines sur de la terre contenue dans une petite coupe, il faisait quelques conjurations, répandait sur cette terre une liqueur enflammée et la couvrait avec une cloche qui, disait-il, devait concentrer la chaleur et stimuler la végétation. En effet, quelques secondes après, un bouquet de fleurs variées apparaissait dans la petite coupe. Comte le distribuait aux dames qui garnissaient les loges, et pendant cette distribution il trouvait moyen de placer ces mots gracieux ou à double sens: Madame, je vous garde une pensée.—Puissiez-vous ici, Messieurs, ne jamais trouver de soucis.—Mademoiselle, voici une rose que vous avez fait rougir de jalousie.—Tiens, Benjamin (c’était le nom de son domestique ou plutôt de son comique), tiens, Benjamin, disait-il en lui offrant un œillet, ton œillet rouge.—Comment, mon œil est rouge! c’est donc pour cela qu’il me faisait si grand mal tout à l’heure.

Cependant le petit bouquet tirait à sa fin, il n’en restait plus que quelques fleurs. Tout à coup, les mains du physicien s’en trouvaient littéralement remplies. Alors, d’un air de triomphe, il s’écriait, en montrant ces fleurs, venues comme par enchantement: J’avais promis d’escamoter et de métamorphoser toutes ces dames: pouvais-je choisir une forme plus gracieuse et plus aimable? En vous métamorphosant toutes en roses, n’est-ce pas, Mesdames, offrir la copie au modèle? n’est-ce pas aussi vous escamoter pour vous rendre à vous-mêmes? dites-moi, Messieurs, n’ai-je pas bien réussi?

Pour ces mots aimables, le prestidigitateur recevait une nouvelle salve de bravos.

Dans une autre circonstance, Comte, offrant une rose et une pensée à une dame, lui disait: N’est-ce pas vous trait pour trait, Madame? la rose peint la fraîcheur et la beauté; la pensée, l’esprit et les talents.

Il disait encore à propos de l’as de cœur, qu’il avait fait prendre à une de ses spectatrices choisie parmi les plus jolies: Voulez-vous, Madame, mettre la main sur votre cœur..... Vous n’avez qu’un cœur, n’est-il pas vrai!.... Je vous demande pardon de cette question indiscrète: mais elle était nécessaire, car bien que vous n’ayez qu’un cœur, vous pourriez les posséder tous.

Comte n’était pas moins gracieux envers les souverains.

A la fin d’une séance qu’il donnait aux Tuileries devant Louis XVIII, il proposa à Sa Majesté de choisir une carte dans un jeu de piquet. On pourrait croire que le hasard fit que le roi de cœur se trouva la carte choisie; je dirai que l’adresse du physicien en fut la seule cause. Pendant ce temps, un domestique déposait sur une table entièrement isolée un vase rempli de fleurs.

Comte prend alors un pistolet chargé à poudre, dans lequel il met le Roi de cœur en forme de bourre, et s’adressant à son auguste spectateur, il le prie de diriger ses regards vers le vase, au-dessus duquel la carte lancée par le pistolet doit aller se placer.

Le coup part, et au milieu des fleurs on voit apparaître le buste de Louis XVIII.

Le roi, ne sachant que conclure de ce dénouement inattendu, demande à Comte le sens de cette apparition, et lui dit même d’un ton quelque peu railleur:

—Il me semble, monsieur, que votre tour ne se termine pas comme vous l’aviez annoncé.

—J’en demande pardon à Votre Majesté, répond Comte, en prenant les manières et le maintien d’un courtisan, j’ai parfaitement tenu ma promesse. Je me suis engagé à faire paraître le Roi de cœur sur ce vase; j’en appelle à tous les Français: ce buste ne représente-t-il pas le Roi de tous les cœurs?

On doit croire que le compliment fut fort bien accueilli par les assistants. En effet, voici comment s’exprime le Journal Royal, du 20 décembre 1814, en terminant le récit de cette séance:

«Toute l’assemblée s’écrie avec M. Comte: nous le reconnaissons, c’est bien lui, c’est bien le Roi de tous les cœurs, l’amour des Français, de l’univers, Louis XVIII, l’auguste petit-fils de Henri IV.

»Un concert général d’applaudissements plonge dans une douce ivresse, dans des idées de paix et de bonheur, tout ce cercle aimable et vraiment français.

»Le roi, ému de cette chaleureuse acclamation, complimenta M. Comte sur son adresse.

»—Ce serait bien dommage, monsieur le sorcier, lui dit-il, de vous faire brûler; vous nous avez fait trop de plaisir pour que nous vous fassions de la peine. Vivez longtemps pour vous d’abord, et pour nous ensuite.

»M. Comte répondit à ce compliment de son souverain par une scène de ventriloquie, dans laquelle une voix lointaine ayant l’accent et le son de celle du physicien, s’exprima ainsi: