Toutes mes voix ne valent pas la vôtre;
Que ne puis-je à l’instant, d’après l’un, d’après l’autre,
Raconter vos vertus, vos talents, vos bienfaits;
Je deviendrais l’écho de la voix des Français[3].
Autant Comte était aimable avec les dames, autant il était impitoyable pour les messieurs.
J’en aurais trop long à raconter, si je disais toutes les malignes allusions et les mystifications dont son public masculin était l’objet.
C’était, par exemple, certain tabouret sur lequel un spectateur en s’asseyant produisait un son des plus risqués, ou bien le tour des as de cœur, qu’il terminait en faisant sortir des as de toutes les parties du vêtement du patient qui, fouillé, secoué, bousculé, ne savait plus à quel saint se vouer pour échapper à cette avalanche de cartes. C’était encore le monsieur chauve, qui avait complaisamment prêté son chapeau et qui recevait une bordée de plaisanteries du genre de celles-ci:
«Ce vêtement vous appartient, sans doute, disait Comte en sortant une perruque du chapeau.... Ah! ah! il paraît que monsieur a de la famille; voici maintenant de petits bas; il va falloir parler bas.... puis une brassière.... un petit jupon.... une charmante petite robe, etc., etc.» Et comme le public riait à cœur joie: «Ma foi! je trouve ça beau aussi, ajoutait-il en retirant une chaussure de bois.... Rien ne manque au trousseau! pas même le petit corset et son lacet. C’était pour me lasser, monsieur, que vous aviez mis cet objet dans votre chapeau....»
La ventriloquie prêtait un grand charme aux séances de Comte, en faisant de charmants intermèdes sous formes de petites scènes comiques de la plus grande illusion. C’est qu’en effet il était impossible de porter à un plus haut degré l’imitation de la voix humaine et de la combiner avec plus d’intelligence et d’habileté, pour la lancer au loin ou pour la rapprocher graduellement des spectateurs.
Cette faculté lui inspirait souvent l’idée de curieuses mystifications. Mais les meilleures (si une mystification peut être jamais bonne) étaient réservées pour ses voyages; il les faisait alors servir à la publicité de ses annonces, elles contribuaient à attirer la foule à ses représentations.
A Tours, par exemple, il fait enfoncer quatre portes pour arriver jusqu’à un soi-disant malheureux, mourant de faim, que l’on croit enfermé dans une boutique où le ventriloque avait jeté sa voix. A Nevers, il renouvelle le prodige de l’ânesse de Balaam, en communiquant la parole à un baudet fatigué de porter son maître.
Une autre fois, pendant la nuit, il jette la terreur dans une diligence; plusieurs voix se font entendre aux portières; on dirait une douzaine de brigands qui demandent la bourse ou la vie. Les voyageurs effrayés s’empressent de remettre leurs bourses, leurs montres à Comte, qui se charge de traiter avec les voleurs; la bande satisfaite paraît s’éloigner.
Les voyageurs se félicitent d’en être quittes à si bon marché, et le lendemain, à leur plus grande satisfaction le ventriloque remet à chacun l’offrande qu’il a faite à la peur, et leur révèle le talent dont ils ont été dupes.
Un jour encore, sur le marché de Mâcon, il voit une paysanne chassant devant elle un gros cochon qui se traînait à peine, tant il était chargé de lard.
—Combien vaut votre porc, ma brave femme?
—Cent francs tout au juste, mon beau monsieur, à votre service, si vous voulez l’acheter.
—Certainement, je veux l’acheter, mais c’est trop des deux tiers; j’en donne dix écus.
—C’est cent francs ni plus ni moins, à prendre ou à laisser.
—Tenez, reprit Comte en s’approchant de l’animal, je suis sûr que votre cochon est plus raisonnable que vous.
—Voyons, l’ami, dis-moi, en conscience, vaux-tu bien cent francs?
—Nous sommes bien loin de compte, répond le cochon d’une voix rauque et caverneuse, je ne vaux pas cent sous. Je suis ladre, ma maîtresse veut vous attraper.
La foule qui s’était assemblée autour de la paysanne et de son cochon, recule épouvantée, et les regarde comme deux ensorcelés.
Comte regagne aussitôt son hôtel où l’on vient lui raconter à lui-même cette petite histoire. On lui apprend en outre que quelques personnes courageuses s’étant approchées de la sorcière, la sollicitent de se faire exorciser pour chasser l’esprit impur du corps de son cochon.
Cependant Comte ne se tira pas toujours aussi heureusement d’affaire, et il faillit payer fort cher une mystification qu’il avait fait subir à des paysans du canton de Fribourg, en Suisse. Ces fanatiques le prirent pour un sorcier véritable et l’assaillirent à coups de bâtons. Déjà même ils allaient le jeter dans un four allumé, si Comte n’était parvenu à se sauver en faisant sortir du four une voix terrible qui répandit la terreur parmi eux.
Je terminerai la nomenclature de ces plaisantes aventures par une petite anecdote dans laquelle Comte et moi, nous fûmes tour à tour mystificateurs et mystifiés.
Au sortir d’une visite que le célèbre ventriloque me fit au Palais-Royal, je le reconduisis jusqu’au bas de mon escalier, ainsi que le commandait la plus simple politesse.
Comte, tout en continuant de causer, descendait devant moi, de sorte que les poches de sa redingote se trouvaient naturellement à ma discrétion. L’occasion était si belle que je ne pus résister à la tentation de jouer un tour de ma façon à mon habile confrère.
Aussitôt conçue, cette idée fut mise à exécution. En un tour de main, non pas! soyons exact dans notre récit, en deux tours de main, je retirai du vêtement de mon ami son mouchoir et une fort belle tabatière en or, puis, j’eus soin de retourner la poche en dehors, pour prouver que mon travail avait été consciencieusement exécuté.
Je m’applaudissais du succès de mon expédition et je riais en moi-même du dénouement comique qu’elle aurait, lorsque je remettrais ces objets à Comte. Mais on a raison de dire, à trompeur trompeur et demi, car tandis que je violais ainsi les lois de l’hospitalité, Comte, de son côté, ruminait quelque perfidie.
Je venais à peine de mettre en lieu de sûreté mouchoir et tabatière que, prêtant l’oreille, j’entendis de l’étage supérieur une voix qui m’était inconnue.
—Monsieur Robert-Houdin, criait-on, voulez-vous monter tout de suite au bureau de location, je voudrais vous dire un mot.
—Tout-à-l’heure, répondis-je encore préoccupé de mon larcin, je vais y aller.
—Mais, me dit Comte avec bonhomie, puisque ce monsieur n’a qu’un mot à vous dire, allez-y, je vais vous attendre, car j’ai encore à vous parler.
—Soit, répondis-je, et sans réfléchir davantage je remonte au premier étage.
On a déjà deviné que le ventriloque vient de me jouer un tour de son métier. En arrivant au bureau, je ne trouve que l’employé qui ne sait ce que je veux lui dire.
Je m’aperçois, mais trop tard, que je suis une des nombreuses victimes de la ventriloquie, j’entends Comte qui chante sa victoire en riant aux éclats.
J’avoue sans fausse honte qu’un instant je fus vexé d’avoir donné dans le piége. Mais je me remis bien vite à la pensée d’une petite vengeance que je pouvais tirer de la situation même où je me trouvais. J’affectai de descendre avec tranquillité.
—Que voulait donc cette personne du bureau de location, me dit Comte d’un ton de dupeur satisfait?
—Vous ne le devinez pas? répondis-je en copiant mon intonation sur la sienne.
—Ma foi! non.
—Je vais alors vous le dire: c’était un voleur repentant, qui m’a prié de vous rendre des objets qu’il vous a escamotés. Les voici, mon maître!
—Je préfère que cela se termine ainsi, me dit Comte en réintégrant sa poche dans sa redingote, pour y remettre ensuite les objets que je lui présentais; nous sommes quittes, et j’espère que nous resterons toujours bons amis.
De tout ce qui précède, on peut conclure que la base fondamentale des séances de Comte était les mystifications aux Messieurs (les souverains exceptés), les compliments aux Dames et les calembours à tout le monde.
Comte avait raison d’employer ces moyens, puisque généralement il atteignait le but qu’il s’était proposé: il charmait avec les uns et faisait rire avec les autres. A cette époque, cette tournure de l’esprit était dans les mœurs françaises, et notre physicien, en s’inspirant des goûts et des instincts du public, était sûr de lui plaire.
Mais tout est bien changé depuis. Le calembour n’a plus la même faveur. Banni de la bonne compagnie, il s’est réfugié dans les ateliers d’artistes, où les élèves en font trop souvent un usage immodéré, et si quelquefois il est admis avec faveur dans une conversation intime, il ne saurait convenir dans une séance de prestidigitation.
La raison est facile à comprendre. Non seulement le calembour fait croire que le prestidigitateur a des prétentions à l’esprit, ce qui peut lui être défavorable; mais encore, lorsqu’il réussit, il provoque un rire qui nuit nécessairement à l’intérêt de ses expériences.
Il est un fait reconnu; c’est que pour ces sortes de spectacles, où l’imagination a la principale part:
Car si l’esprit se souvient de ce qui l’a charmé, le rire ne laisse aucune trace dans la mémoire.
Le langage symbolique, complimenteur et parfumé, est aussi complètement tombé en désuétude; du moins le siècle ne pèche point par excès de galanterie, et des compliments musqués seraient aujourd’hui mal accueillis en public, plus encore que partout ailleurs. Du reste, j’ai toujours pensé que les dames qui assistent à une séance de prestidigitation, y viennent pour se récréer l’esprit et non pour être elles-mêmes mises en scène. On doit croire qu’elles préfèrent rester simples spectatrices plutôt que de se voir exposées à recevoir des compliments à brûle-pourpoint.
Quant à la mystification, je laisse à de plus forts que moi le soin d’en faire l’apologie.
Ce que j’en dis, ce n’est pas pour jeter un blâme sur Comte, loin de là. Je parle en ce moment avec l’esprit de mon siècle; Comte agissait avec le sien; tous deux nous avons réussi avec des principes différents; ce qui prouve que:
Ces séances de Comte enflammaient néanmoins mon imagination; je ne rêvais plus que théâtre, escamotage, machines, automates, etc.; j’étais impatient, moi aussi, de prendre ma place parmi les adeptes de la magie, et de me faire un nom dans cet art merveilleux. Le temps que j’employais à prendre une détermination, me semblait un temps perdu pour mes futurs succès. Mes succès! Hélas! j’ignorais les épreuves que j’aurais à subir avant de les mériter; je ne soupçonnais guère les peines, les soucis, les travaux dont il me faudrait les payer.
Quoi qu’il en fût, je résolus de hâter mes études sur les automates et sur les instruments propres à produire les illusions de la magie.
J’avais été à même de voir chez Torrini un grand nombre de ces appareils, mais il m’en restait encore beaucoup à connaître, car le répertoire des physiciens de cette époque était très étendu. J’eus bientôt l’occasion d’acquérir en peu de temps une connaissance parfaite de ce sujet.
J’avais remarqué, en passant dans la rue Richelieu, une modeste et simple boutique, à la devanture de laquelle étaient exposés des instruments de Physique amusante. Tel était le nom que portaient ces instruments, destinés à la vérité à une science amusante, mais qui n’avaient rien à démêler avec la physique.
Cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. J’achetai d’abord quelques-uns de ces objets, puis, en faisant de fréquentes visites au maître de la maison, sous prétexte de lui demander des renseignements, je finis par gagner ses bonnes grâces, il me regarda comme un habitué de sa boutique.
Le père Roujol (c’est ainsi que s’appelait ce fabricant de sorcelleries) avait des connaissances très étendues dans toutes les parties de sa profession; il n’y avait pas un seul escamoteur dont il ne connût les secrets et dont il n’eût reçu les confidences. Il pouvait donc me fournir des renseignements précieux pour mes études. Je redoublai de politesse auprès de lui, et le brave homme qui, du reste, était très communicatif, m’initia à tous ses mystères.
Mes visites assidues à la rue Richelieu avaient encore un autre but: j’espérais y rencontrer quelques maîtres de la science, auprès desquels je pourrais accroître les connaissances que j’avais acquises.
Malheureusement, la boutique de mon vieil ami n’était plus aussi bien achalandée que jadis. La révolution de 1830 avait tourné les idées vers des occupations plus sérieuses que celles de la physique amusante, et le plus grand nombre des escamoteurs étaient allés chercher à l’étranger des spectateurs moins préoccupés. Le bon temps du père Roujol était donc passé, ce qui le rendait fort chagrin.
—Cela ne va plus comme autrefois, me disait-il, et l’on croirait vraiment que les escamoteurs se sont escamotés eux-mêmes, car je n’en vois plus un seul. Je n’ai plus maintenant qu’à me croiser les bras. Quand reviendra donc ce temps, ajoutait-il, où M. le duc de M..... ne dédaignait pas d’entrer dans ma modeste boutique et d’y rester des heures entières à causer avec moi et mes nombreux visiteurs? Ah! si vous aviez vu, il y a une dizaine d’années, l’aspect qu’offrait mon magasin, alors fréquenté par tous les physiciens et amateurs de l’époque. C’étaient Olivier, Préjean, Brazy, Conus, Chalons, Comte, Jules de Rovère, Adrien père, Courtois, et tant d’autres; un véritable club d’escamotage; club brillant, animé, divertissant, s’il en fut, car chacun de ces maîtres, voulant prouver sa supériorité sur ses confrères, se plaisait à montrer ses meilleurs tours et à déployer toute son adresse.
Ces regrets du père Roujol m’étaient au moins aussi sensibles qu’à lui-même. En effet, quel bonheur n’eussé-je pas éprouvé à pareilles fêtes, moi qui aurais fait vingt lieues pour causer avec un physicien?
J’eus pourtant la chance de faire chez lui la rencontre du fameux Jules de Rovère, qui le premier se servit d’un mot généralement employé aujourd’hui pour qualifier un escamoteur en renom.
Jules de Rovère était fils de parents nobles, ainsi que l’indique la particule qui précède son nom.
En montant sur la scène, le physicien aristocrate voulut un titre à la hauteur de sa naissance.
Le nom vulgaire d’escamoteur avait été repoussé bien loin par lui comme une triviale dénomination; celui de physicien était généralement porté par ses confrères et ne pouvait par cela même lui convenir; force lui fut d’en créer un pour se faire une place à part.
On vit donc, un jour, sur une immense affiche de spectacle, s’étaler pour la première fois, le titre pompeux de PRESTIDIGITATEUR; l’affiche donnait en même temps l’étymologie de ce mot: presto digiti (agilité des doigts). Venaient ensuite les détails de la séance, entremêlés de citations latines, qui devaient frapper l’esprit du public en rappelant l’érudition de l’escamoteur; pardon, du prestidigitateur.
Ce mot, ainsi que celui de prestidigitation du même auteur, fut promptement adopté par les confrères de Jules de Rovère, tant ils furent séduits par d’aussi beaux noms. L’Académie elle-même suivit cet exemple; elle sanctionna la création du physicien et la fit passer à la postérité.
Je dois cependant ajouter que ce mot, primitivement si pompeux, n’est plus maintenant une distinction, car depuis son apparition, le plus humble des escamoteurs ayant pu se l’approprier, il s’ensuit qu’escamotage et prestidigitation sont devenus synonymes, et qu’il peuvent maintenant marcher de front en se donnant la main.
L’escamoteur qui veut un titre doit le rechercher dans son propre mérite, et se pénétrer de cette vérité, qu’il vaut mieux honorer sa profession que d’être honoré par elle. Quant à moi, je n’ai jamais fait aucune différence entre ces deux mots, et je les emploierai indistinctement, jusqu’à ce qu’un nouveau Jules de Rovère vienne encore enrichir le Dictionnaire de l’Académie française.
CHAPITRE IX.
Les automates célèbres.—Une mouche d’airain.—L’homme artificiel.—Albert-le-Grand et saint Thomas-d’Aquin.—Vaucanson; son canard; son joueur de flute; curieux détails.—L’automate joueur d’échecs; épisode intéressant.—Catherine II et M. de Kempelen.—Je répare le Componium.—Succès inespéré.
Grâce à mes persévérantes recherches, il ne me restait plus rien à apprendre en escamotage; mais pour suivre le programme que je m’étais tracé, je devais encore étudier les principes d’une science sur laquelle je comptais beaucoup pour la réussite de mes futures représentations. Je veux parler de la science, ou pour mieux dire de l’art de faire des automates.
Tout préoccupé de cette idée, je me livrai à d’actives investigations. Je m’adressai aux bibliothèques et à leurs conservateurs, dont ma tenace importunité fit le désespoir. Mais tous les renseignements que je reçus, ne me firent connaître que des descriptions de mécaniques beaucoup moins ingénieuses que celles de certains jouets d’enfants de notre époque[4], ou de ridicules annonces de chefs-d’œuvre publiés dans des siècles d’ignorance. On en jugera par ce qui va suivre.
Je trouve dans un ouvrage ayant pour titre Apologie pour les grands hommes accusés de magie, que «Jean de Mont-Royal présenta à l’empereur Charles-Quint une mouche de fer, laquelle
Prit sans aide d’autrui sa gaillarde volée,
Fit une entière ronde et puis d’un cerceau las,
Comme ayant jugement, se percha sur son bras.»
Une pareille mouche est déjà quelque chose d’extraordinaire et pourtant j’ai mieux que cela à citer au lecteur. Il s’agit encore d’une mouche.
Gervais, chancelier de l’empereur Othon III, dans son livre intitulé Ocia Imperatoris nous annonce que «Le Sage Virgile, évêque de Naples, fit une mouche d’airain qu’il plaça sur l’unes des portes de la ville, et que cette mouche mécanique, dressée comme un chien de berger, empêcha qu’aucune autre mouche n’entrât dans Naples; si bien que pendant huit ans, grâce à l’activité de cette ingénieuse machine, les viandes déposées dans les boucheries ne se corrompirent jamais.»
Combien ne doit-on par regretter que ce merveilleux automate ne soit pas parvenu jusqu’à nous? Que d’actions de grâce les bouchers, et plus encore leurs pratiques, ne rendraient-ils pas au savant évêque.
Passons à une autre merveille:
François Picus rapporte que «Roger Bacon, aidé de Thomas Bungey, son frère en religion, après avoir rendu leur corps égal et tempéré par la chimie, se servirent du miroir Amuchesi pour construire une tête d’airain qui devait leur dire s’il y aurait un moyen d’enfermer toute l’Angleterre dans un gros mur.
»Ils la forgèrent pendant sept ans sans relâche, mais le malheur voulut, ajoute l’historien, que lorsque la tête parla, les deux moines ne l’entendirent pas, parce qu’ils étaient occupés à tout autre chose.»
Je me suis demandé cent fois comment les deux intrépides forgerons connurent que la tête avait parlé, puisqu’ils n’étaient pas là pour l’entendre. Je n’ai jamais pu trouver d’autre solution que celle-ci: c’est sans doute parce que leur corps était égal et tempéré par la chimie.
Mais voici, cher lecteur, une merveille qui va bien plus vous étonner encore:
Tostat, dans ses Commentaires sur l’Enode, dit «qu’Albert-le-Grand, provincial des Dominicains à Cologne, construisit un homme d’airain, qu’il forgea continuellement pendant trente ans. Ce travail se fit sous diverses constellations et selon les lois de la perspective.»
Lorsque le soleil était au signe du zodiaque, les yeux de cet automate fondaient des métaux sur lesquels se trouvaient empreints des caractères du même signe. Cette intelligente machine était également douée du mouvement et de la parole; Albert en recevait les révélations de ses importants secrets[5].
Malheureusement, saint Thomas-d’Aquin, disciple d’Albert, prenant cette statue pour l’œuvre du diable, la brisa à coups de bâton.
Pour terminer cette nomenclature de contes propres à figurer parmi les merveilles exécutées par mesdames les Fées du bonhomme Perrault, je citerai, d’après le Journal des Savants, 1677, page 252, l’homme artificiel de Reysolius, statue ressemblant tellement à un homme, qu’à la réserve des opérations de l’âme, on y voyait tout ce qui se passait dans le corps humain.
Est-ce dommage que le mécanicien se soit arrêté en aussi bonne voie? il lui coûtait si peu, pendant qu’il était en train d’imiter à s’y méprendre la plus belle œuvre du créateur, d’ajouter à son automate une âme fonctionnant par les ressource de la mécanique!
Cette citation fait beaucoup d’honneur aux savants qui ont accepté la responsabilité d’une semblable annonce, et vient montrer une fois de plus comment on écrit l’histoire.
On croira facilement que ces ouvrages ne m’avaient fourni aucun enseignement sur l’art que je désirais tant étudier. J’eus beau continuer mes recherches, je ne retirai de ces patientes investigations qu’un découragement complet et la certitude que rien de sérieux n’avait été écrit sur les automates.
—Comment! me disais-je, cette science merveilleuse qui a élevé si haut le nom de Vaucanson, cette science dont les combinaisons ingénieuses peuvent animer une matière inerte et lui donner en quelque sorte l’existence, est-elle donc la seule qui n’ait point ses archives?
J’étais découragé de mes infructueuses recherches, lorsqu’enfin un Mémoire de l’inventeur du Canard automate, me tomba sous la main. Ce mémoire, portant la date de 1738, est adressé par l’auteur à Messieurs de l’Académie des Sciences; ou y trouve une savante description de son joueur de flûte, ainsi qu’un rapport de l’Académie, que je transcris ici.
Extrait des registres de l’Académie Royale des Sciences, du 30 avril 1738.
«L’Académie, ayant entendu la lecture d’un Mémoire de monsieur de Vaucanson, contenant la description d’une statue de bois copiée sur le Faune en marbre de Coysevox, qui joue de la flûte traversière, sur laquelle elle exécute douze airs différents avec une précision qui a mérité l’attention du public, a jugé que cette machine était extrêmement ingénieuse; que l’auteur avait su employer des moyens simples et nouveaux, tant pour donner aux doigts de cette figure les mouvements nécessaires que pour modifier le vent qui entre dans la flûte, en augmentant ou diminuant sa vitesse suivant les différents tons, en variant la disposition des lèvres et faisant mouvoir une soupape qui fait les fonctions de la langue; enfin, en imitant par art tout ce que l’homme est obligé de faire, et qu’en outre le Mémoire de monsieur de Vaucanson avait toute la clarté et la précision dont cette matière est susceptible; ce qui prouve l’intelligence de l’auteur et ses grandes connaissances dans les différentes parties de la mécanique. En foi de quoi j’ai signé le présent certificat.
»A Paris, ce 3 mai 1738.
»FONTENELLE,
»Secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des Sciences.»
Après ce rapport vient une lettre de Vaucanson, adressée à M. l’abbé D. F., dans laquelle il lui annonce son intention de présenter au public, le lundi de Pâques:
1º Un joueur de flûte traversière.
2º Un joueur de tambourin.
3º Un canard artificiel.
«Dans ce canard, dit le célèbre automatiste, je présente le mécanisme des viscères destinés aux fonctions du boire, du manger et de la digestion; le jeu de toutes les parties nécessaires à ces actions y est exactement imité; il allonge son cou pour prendre du grain, il l’avale, le digère et le rend par les voies ordinaires tout digéré; la matière digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la sortie.
»Les personnes attentives comprendront la difficulté qu’il y a eu de faire faire à mon automate tant de mouvements différents; comme lorsqu’il s’élève sur ses pattes et qu’il porte son cou à droite et à gauche. Elles verront également que cet animal boit, barbote avec son bec, croasse comme le canard naturel, et qu’enfin il fait tout les gestes que ferait un animal vivant.»
Je fus d’autant plus émerveillé du contenu de ce Mémoire, que c’était le premier renseignement sérieux que je recevais sur les automates. La description du joueur de flûte me donna une haute idée du mécanicien qui l’avait exécuté. Cependant, je dois avouer que d’un autre côté j’eus un grand regret de n’y trouver qu’une exposition sommaire des combinaisons mécaniques du canard artificiel. Combien j’eusse été heureux de connaître les moyens à l’aide desquels la nourriture prise par l’animal se transformait en excréments par une imitation parfaite des opérations de la nature! Je dus pour le moment me contenter d’admirer de confiance l’œuvre du grand maître.
Mais en 1844, le canard de Vaucanson lui-même[6] fut exposé à Paris dans une salle du Palais-Royal. Je fus, comme on doit le penser, un des premiers à le visiter, et je restai frappé d’admiration devant les nombreuses et savantes combinaisons de ce chef-d’œuvre de mécanique.
A quelque temps de là, une des ailes de l’automate s’étant détraquée, la réparation m’en fut confiée et je fus initié au fameux mystère de la digestion. A mon grand étonnement, je vis que l’illustre maître n’avait pas dédaigné de recourir à un artifice que je n’aurais pas désavoué dans un tour d’escamotage. La digestion, ce tour de force de son automate, la digestion, si pompeusement annoncée dans le Mémoire, n’était qu’une mystification, un véritable canard enfin. Décidément Vaucanson n’était pas seulement mon maître en mécanique, je devais m’incliner aussi devant son génie pour l’escamotage.
Voici du reste, dans sa simplicité, l’explication de cette intéressante fonction.
On présentait à l’animal un vase, dans lequel était de la graine baignant dans l’eau. Le mouvement que faisait le bec en barbotant, divisait la nourriture et facilitait son introduction dans un tuyau placé sous le bec inférieur du canard; l’eau et la graine, ainsi aspirés, tombaient dans une boîte placée sous le ventre de l’automate, laquelle boîte se vidait toutes les trois ou quatre séances. L’évacuation était chose préparée à l’avance; une espèce de bouillie, composée de mie de pain colorée de vert, était poussée par un corps de pompe et soigneusement reçue sur un plateau en argent comme produit d’une digestion artificielle. On se passait alors l’objet de main en main en s’extasiant à sa vue, tandis que l’industrieux mystificateur riait de la crédulité du public.
Cet artifice, loin de modifier la haute opinion que j’avais conçue de Vaucanson, m’inspira au contraire une double admiration pour son savoir et pour son savoir-faire.
Le lecteur s’attend sans doute à ce que je lui donne une petite notice biographique sur cet homme célèbre. C’est mon intention en effet.
Jacques de Vaucanson naquit à Grenoble le 24 février 1809, d’une famille noble; son goût pour la mécanique se déclara dès sa plus tendre enfance.
Ce fut vers 1730, environ, que le flûteur des Tuileries lui suggéra l’idée de construire sur ce modèle un automate jouant véritablement de la flûte traversière; il consacra quatre années à composer ce chef-d’œuvre.
Le domestique de Vaucanson, dit l’histoire, était seul dans la confidence des travaux de son maître. Aux premiers sons que rendit le flûteur, le fidèle serviteur, qui se tenait caché dans un appartement voisin, vint tomber aux pieds du mécanicien qui lui paraissait plus qu’un homme, et tous deux s’embrassèrent en pleurant de joie.
Le canard et le joueur de tambourin suivirent de près et furent principalement exécutés en vue d’une spéculation sur la curiosité publique.
Vaucanson, quoique noble de naissance, ne dédaigna pas de présenter ses automates à la foire de Saint-Germain et à Paris, où il fit de fabuleuses recettes, tant fut grande l’admiration pour ses merveilleuses machines.
Il inventa aussi, dit-on, un métier sur lequel un âne exécutait une étoffe à fleurs; il avait fait cette machine pour se venger des ouvriers en soie de la ville de Lyon, qui l’avaient poursuivi à coups de pierre, se plaignant qu’il cherchait à simplifier les métiers.
On doit à Vaucanson une chaîne qui porte son nom, ainsi qu’une machine pour en fabriquer les mailles toujours égales.
On dit qu’il fit encore pour la Cléopâtre de Marmontel, un aspic qui s’élançait en sifflant sur le sein de l’actrice chargée du rôle principal. A la première représentation de cette pièce, un plaisant, plus émerveillé du sifflement de l’automate que de la beauté de la tragédie, s’écria: «Je suis de l’avis de l’aspic!»
Il ne manquait à la gloire de Vaucanson que d’être célébré par Voltaire; l’illustre poète fit sur lui les vers suivants:
Le hardi Vaucanson, rival de Prométhée,
Semblait, de la nature imitant les ressorts,
Prendre le feu des cieux pour animer les corps.
Cet illustre mécanicien conserva toute son activité jusqu’au dernier moment de sa vie. Dangereusement malade, il s’occupait encore à faire exécuter la machine à fabriquer sa chaîne sans fin.
—Ne perdez pas une minute, disait-il à ses ouvriers, je crains de ne pas vivre assez longtemps pour vous expliquer mon idée en entier.
Huit jours après, le 21 novembre 1782, il rendait le dernier soupir à l’âge de 73 ans. Mais avant de quitter ce monde, il avait eu la consolation de voir fonctionner sa machine.
Une bonne fortune n’arrive jamais sans une autre: Ce fut aussi dans l’année 1844 que je vis chez un nommé Cronier, mécanicien à Belleville, le fameux joueur d’échecs, dont les combinaisons ont fait pâlir les savants de l’époque. Automate si merveilleux en effet, que pas un des plus forts joueurs ne le put vaincre! Je ne l’ai jamais vu fonctionner. Mais depuis, j’ai eu sur ce chef-d’œuvre des renseignements qui ne manquent pas d’originalité et que je vais communiquer au lecteur. J’espère lui causer la même surprise que celle dont j’ai été saisi lorsque je les ai reçus.
Il semblera peut-être étrange qu’à propos d’un automate, je sois obligé de faire intervenir au début de ma narration un trait de la politique européenne. Cependant, que le lecteur se rassure; il ne s’agit pas ici d’une longue et savante dissertation sur l’équilibre des Etats; modeste historien, je me contenterai de quelques mots pour faire entrer en scène le héros de ce récit.
L’histoire se passe en Russie.
Le premier partage de la Pologne, en 1772, avait laissé bien des ferments de discorde qui, plusieurs années après, excitaient encore de nombreux soulèvements.
Vers l’année 1776, une révolte d’une certaine gravité éclata dans un régiment mi-partie russe, mi-partie polonais, qui tenait garnison dans la ville forte de Riga.
A la tête des rebelles, était un officier nommé Worouski, homme d’une haute intelligence et d’une grande énergie. Sa taille était petite, mais bien prise; ses traits accentués semblaient autant de cicatrices et donnaient à sa mâle physionomie le caractère du brave que, dans son pittoresque vocabulaire, le soldat français appelle le troupier racorni.
Cette insurrection prit des proportions telles, que les troupes envoyées pour la réprimer furent obligées de se replier deux fois, après avoir éprouvé des pertes considérables. Cependant des renforts arrivèrent de Saint-Pétersbourg, et dans un combat livré en rase campagne, les insurgés furent vaincus. Bon nombre périrent, le reste prit la fuite à travers les marais, où les vainqueurs les poursuivirent avec ordre de ne faire aucun quartier.
Dans cette déroute, Worousky eut les deux cuisses fracassées par un coup de feu, et il tomba sur le champ de bataille. Toutefois, il échappa au massacre en se jetant dans un fossé recouvert d’une haie, qui le déroba à la vue des soldats.
La nuit venue, Worouski se traîna avec peine et put gagner la demeure voisine d’un médecin nommé Osloff, connu pour sa bienfaisante humanité.
Le docteur, touché de sa position, lui donna des soins et consentit à le cacher chez lui. La blessure de Worouski était grave, et cependant le brave docteur eut longtemps l’espoir de le guérir. Mais la gangrène s’étant déclarée tout à coup, la position du blessé prit un caractère tel, qu’il devint urgent, pour lui sauver la vie, de sacrifier la moitié de son corps à l’autre. L’amputation des deux cuisses fut pratiquée avec bonheur, et Worouski fut sauvé.
Sur ces entrefaites, M. de Kempelen, illustre mécanicien viennois, vint en Russie pour rendre visite à M. Osloff, avec lequel il était lié d’une étroite amitié.
Ce savant voyageait alors dans le but de se familiariser avec les langues étrangères, dont l’étude devait plus tard lui faciliter son beau travail sur le mécanisme de la parole, qu’il a si bien décrit dans son ouvrage publié à Vienne en 1791.
Dans chaque pays dont il désirait apprendre la langue, M. de Kempelen faisait un court séjour, et grâce à son étonnante facilité et à son intelligence extrême, il parvenait bientôt à la posséder.
Cette visite fut d’autant plus agréable au docteur, que depuis quelque temps il avait conçu des inquiétudes sur les conséquences de la bonne action à laquelle il s’était laissé entraîner. Il craignait d’être compromis si l’on venait à en avoir connaissance, et son embarras était extrême, car, vivant seul avec une vieille gouvernante, il n’avait personne dont il pût recevoir un bon conseil ou attendre aucun secours.
L’arrivée de M. de Kempelen fut donc un événement heureux pour le docteur, qui comptait sur l’imagination de son ami pour le sortir d’embarras.
M. de Kempelen fut d’abord effrayé de partager un tel secret: il savait que la tête du proscrit avait été mise à prix, et que l’acte d’humanité auquel il allait s’associer était un crime que les lois moscovites punissaient avec rigueur. Mais quand il vit le corps mutilé de Worousky, il se laissa aller à tout l’intérêt que ne pouvait manquer d’inspirer une si grande infortune, et il chercha dans son esprit inventif les moyens d’opérer la fuite de son protégé.
Le docteur Osloff était passionné pour le jeu d’échecs, et, autant pour satisfaire sa passion que pour apporter une distraction au malade, pendant les longs jours de convalescence, il faisait de nombreuses parties avec lui. Mais Worousky était d’une telle force à ce jeu, que son hôte ne pouvait même égaliser la partie, malgré des concessions de pièces considérables. M. de Kempelen s’unit au docteur pour lutter contre un aussi habile stratégiste. Ce fut en vain: Worousky sortait toujours vainqueur de la partie. Cette supériorité inspira à M. de Kempelen l’idée du fameux automate joueur d’échecs. En un instant il en eut arrêté le plan et, la tête enflammée par les idées qui s’y pressaient en foule, il se mit immédiatement à l’œuvre. Chose incroyable! ce chef-d’œuvre de mécanique, création merveilleuse dont les combinaisons étonnèrent le monde entier, fut inventé, exécuté et entièrement terminé dans l’espace de trois mois.
M. de Kempelen voulut que le docteur eût seul les prémisses de son œuvre: le 10 octobre 1796, il l’invita à faire une partie.
L’automate représentait un Turc de grandeur naturelle, portant le costume de sa nation, et assis derrière un coffre en forme de commode, qui avait à peu près 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 80 centimètres de largeur. Sur le dessus du coffre et au centre, se trouvait un échiquier.
Avant de commencer la partie, le mécanicien ouvrit plusieurs portes pratiquées dans la commode, et M. Osloff put voir dans l’intérieur une grande quantité de rouages, leviers, cylindres, ressorts, cadrans, etc., qui en garnissaient la plus grande partie. En même temps il ouvrit un long tiroir contenant les échecs et un coussin sur lequel le Turc devait appuyer le bras. Cet examen terminé, la robe de l’automate fut levée, et l’on put également voir dans l’intérieur de son corps.
Les portes ayant ensuite été fermées, M. de Kempelen fit quelques arrangements dans sa machine, et remonta un des rouages avec une clé qu’il introduisit dans une ouverture pratiquée au coffre.
Alors le Turc, après un petit mouvement de tête en forme de salut, porta la main sur une des pièces posées sur l’échiquier, la saisit du bout des doigts, la porta sur une autre case, et posa ensuite son bras sur le coussin près de lui. L’auteur avait annoncé que son automate ne parlant pas, ferait avec la tête trois signes pour indiquer l’échec au Roi et deux pour l’échec à la Reine.
Le docteur riposta, et attendit patiemment que son adversaire, dont les mouvements avaient toute la gravité du sultan qu’il représentait, jouât une autre pièce. Quoique conduite avec lenteur au début, la partie n’en fut pas moins promptement engagée. Bientôt même Osloff s’aperçut qu’il avait affaire à un antagoniste redoutable, car malgré tous ses efforts pour lutter contre la machine, son jeu se trouvait dans une position désespérée.
Il est vrai de dire que depuis quelques instants, le docteur était devenu très distrait. Une idée semblait le préoccuper. Mais il hésitait à communiquer ses réflexions à son ami, quand tout à coup la machine fit trois signes de tête. Le Roi était mat.
—Parbleu! s’écria le perdant avec une teinte d’impatience qui se dissipa bien vite à la vue de la figure épanouie du mécanicien, si je n’étais persuadé que Worousky est en ce moment dans son lit, je croirais que je viens de jouer avec lui! Sa tête seule est capable de concevoir un coup semblable à celui qui m’a fait perdre. Et puis, ajouta le docteur en regardant fixement M. de Kempelen, pouvez-vous me dire pourquoi votre automate joue de la main gauche[7], ainsi que le fait Worousky?
Le mécanicien viennois se mit à rire, et ne voulant pas prolonger cette mystification, qui devait être le prélude de tant d’autres, il avoua à son ami que c’était en effet avec Worouski qu’il venait de faire la partie.
—Mais, alors, où diable l’avez-vous placé? dit le docteur en regardant autour de lui pour tâcher de découvrir son antagoniste.
L’inventeur riait de tout son cœur.
—Eh bien! vous ne me reconnaissez donc pas? s’écria le Turc, qui, tendit au docteur la main gauche en signe de réconciliation, tandis que M. de Kempelen levait la robe, et montrait le pauvre mutilé logé dans la carcasse de l’automate.
M. Osloff ne put garder plus longtemps son sérieux: le rire le gagna et il fit chorus avec ses deux mystificateurs. Mais il s’arrêta le premier; il lui manquait une explication.
—Comment avez-vous fait, dit-il, pour escamoter Worouski et le rendre invisible?
M. de Kempelen expliqua alors de quelle façon il était parvenu à dissimuler l’automate vivant, avant qu’il pût entrer dans le corps du Turc.
—Voyez, dit-il, en ouvrant le buffet; ces nombreux rouages, ces leviers, ces poulies qui garnissent une partie du buffet ne sont que le simulacre d’une machine organisée. Les châssis qui les supportent sont à charnière, et en se repliant pour se mettre sur le côté, ils laissent une place au joueur qui s’y trouvait blotti, pendant que vous examiniez l’intérieur de l’automate.
Cette première visite terminée, et dès que la robe a été baissée, Worousky est subitement entré dans le corps du Turc que nous venions d’examiner. Puis, tandis que je vous montrais le buffet et les rouages qui le garnissent, il prenait son temps pour passer ses bras et ses doigts dans ceux de la figure. Vous comprenez également qu’en raison de la grosseur du cou, dissimulée par cette barbe et cette énorme collerette, il a pu, en passant la tête dans ce masque, voir facilement l’échiquier et conduire sa partie. Je dois ajouter que lorsque je fais le simulacre de monter la machine, ce n’est que dans le but de couvrir le bruit des mouvements de Worousky.
—Ainsi, dit le docteur, qui tenait à prouver qu’il avait parfaitement compris l’explication, quand j’examinais le buffet, mon diable de Worousky se trouvait dans le corps du Turc; et quand on soulevait la robe, il était passé dans le buffet. J’avoue franchement, ajouta M. Osloff, que j’ai été dupe de cette ingénieuse combinaison, mais je m’en console en pensant que plus fin que moi s’y serait trouvé pris.
Les trois amis furent aussi émerveillés l’un que l’autre du résultat obtenu dans cette séance privée, car cet instrument offrait un merveilleux moyen d’évasion pour le pauvre proscrit, et lui assurait pour toujours une existence à l’abri du besoin.
Séance tenante, l’on convint de l’itinéraire à suivre pour gagner promptement la frontière, et des précautions de sûreté à prendre pour le voyage. Il fut également convenu que, pour n’éveiller aucun soupçon, on donnerait des représentations dans toutes les villes qui se trouvaient sur le passage, en commençant par Toula, Kalouga, Smolensk, etc.
Un mois après, Worousky, entièrement rétabli, donnait devant un nombreux public une première preuve de son étonnante habileté.
L’affiche, écrite en langue russe, était conçue en ces termes: