WeRead Powered by ReaderPub
Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier cover

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Chapter 15: CHAPITRE XI.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The author offers a personal account of how scientific principles and mechanical ingenuity produce effects commonly mistaken for the supernatural. He walks the reader through a country residence outfitted with ingenious door, bell, and automaton devices, explains the acoustic and electrical methods behind recognition systems, and provides practical descriptions of stage tricks and mystifications. Interspersed with anecdotes about audience reactions, the text combines technical explanation, hands-on instruction, and reflection on the relationship between illusion and perception.

Toula, 6 novembre 1777,
DANS LA SALLE DES CONCERTS,

EXPOSITION D’UN AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS,
INVENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KEMPELEN.

NOTA.—Les combinaisons mécaniques de cette pièce sont si merveilleuses, que l’inventeur n’hésite pas à porter un défi aux plus forts joueurs de cette ville.[8]

On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de Toula: non-seulement des joueurs se firent inscrire à l’envi, mais de forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes.

Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encouragé par son succès, il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les plus forts joueurs réunis.

Je n’ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus d’empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi.

Cette fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise, quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur de Worousky. La salle entière, y compris les perdants, célébrèrent par des bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs colonnes de louanges et de félicitations à l’adresse de l’automate et de son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement méritée.

M. de Kempelen et son compagnon, rassurés désormais par l’éclat de leur début, prirent congé du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent vers la frontière.

La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux de tous: aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d’une grande susceptibilité dans les rouages de l’automate, la caisse énorme qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions. Mais ces soins n’avaient d’autre but que de protéger l’habile joueur d’échecs qui s’y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires laissaient circuler l’air dans cette singulière chaise de poste.

Worousky prenait son mal en patience, dans l’espoir de se voir bientôt hors des atteintes de la police moscovite et d’arriver sain et sauf au terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, il est vrai, étaient compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur leur chemin.

Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient arrivés à Vitebsk, lorsqu’un matin Worousky vit entrer brusquement M. de Kempelen dans la chambre où il demeurait constamment séquestré.

—Un affreux malheur nous menace, s’écria le mécanicien d’un air consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait si nous parviendrons à le conjurer! L’impératrice Catherine II ayant appris par les journaux le merveilleux talent de l’automate, joueur d’échecs, désire faire une partie avec lui et m’engage à le transporter immédiatement à son palais. Il s’agit maintenant de nous concerter pour trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur.

Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême.

—Eluder une pareille visite! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs de la Czarine sont des ordres qu’on ne peut enfreindre sans danger; nous n’avons donc d’autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa demande. Votre empressement aura le double avantage de la disposer favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur votre merveilleux automate. D’ailleurs, ajouta l’intrépide soldat, avec une certaine fierté, j’avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en face de la grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont elle fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains cas, la surpasser en intelligence.

—Insensé que vous êtes! s’écria M. de Kempelen, effrayé de l’exaltation du fougueux proscrit, pensez donc que nous pouvons être découverts, et qu’il y va de la vie pour vous, et pour moi d’un exil en Sibérie.

—C’est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt, j’en ai la conviction, nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu’un jour nous pourrons dire que l’impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire, fut abusée par votre génie et vaincue par moi!

M. de Kempelen, quoique ne partageant pas l’enthousiasme de Worousky, fut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois déjà l’occasion d’apprécier l’inflexibilité. D’ailleurs, le soldat avait tant d’autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui faire des concessions, dans l’intérêt de sa propre renommée.

On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et difficile par suite des précautions infinies qu’exigeait le transport de la caisse où se trouvait Worousky. En route, M. de Kempelen ne quitta pas un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de lui pour adoucir la rigueur d’une aussi pénible locomotion.

Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du voyage. Mais quelque promptitude qu’eussent mise les voyageurs, la Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine humeur.

—Les routes sont-elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu’il faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?

—Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d’excuse.

—Faites, répondit Catherine, pourvu que ce ne soit pas l’aveu de l’incapacité de votre merveilleuse machine.

—Au contraire, je viens avouer à Votre Majesté qu’en raison de sa force au jeu d’échecs, j’ai voulu lui présenter un adversaire digne d’elle. J’ai donc dû, avant de partir, ajouter à mon automate des combinaisons indispensables pour une partie aussi solennelle.

—Ah! ah! fit en souriant l’Impératrice, déridée par cette flatteuse explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez l’espoir de me faire battre par votre automate.

—Je serais bien étonné qu’il en fût autrement, répondit respectueusement M. de Kempelen.

—C’est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l’Impératrice en agitant la tête d’un air de doute et d’ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?

—Quand il plaira à Votre Majesté.

—S’il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.

M. de Kempelen prit congé de Catherine et courut faire ses préparatifs pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait qu’au bonheur qu’il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter l’aventure, il voulait prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret ne pût être pénétré, et qu’une voie de salut lui restât, même en cas de danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l’automate, dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.

Huit heures sonnaient comme l’Impératrice, escortée d’une suite nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de l’échiquier.

J’ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu’on passât derrière l’automate, et qu’il ne consentait à commencer la partie que lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.

La cour se plaça derrière l’Impératrice, et de tous côtés il n’y eut qu’une seule voix pour prédire la défaite de l’automate.

Sur l’invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, et quand on se fut bien convaincu qu’il ne contenait rien autre chose que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure d’engager la partie.

Favorisée par le sort, Catherine profita de l’avantage de jouer le premier pion; l’automate riposta, et la partie se continua au milieu du plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d’abord sans que rien se décidât. Cependant on ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la Czarine, que l’automate se montrait peu galant envers elle, et qu’il était digne après tout de la réputation qu’on lui avait faite. Un cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l’habile musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la noble joueuse, quand tout à coup le Turc quittant son impassible gravité, frappa violemment de la main sur son coussin, et remit à sa place une pièce avancée par son adversaire.


L’AUTOMATE JOUEUR D’ÉCHECS.

Catherine II venait de tricher. Etait-ce pour éprouver l’intelligence de l’automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire. Néanmoins, la fière impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse, replaça la pièce à l’endroit où elle l’avait frauduleusement avancée et regarda l’automate d’un air d’impérieuse autorité.

Le résultat ne se fit pas attendre: le Turc, d’un coup de main, renversa vivement toutes les pièces sur l’échiquier, et aussitôt le bruit d’un rouage, qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire entendre. La machine s’arrêta, comme si elle était subitement détraquée.

Pâle et tremblant, M. de Kempelen, reconnaissant là le fougueux caractère de Worousky, attendit avec effroi l’issue de ce conflit entre le proscrit et sa souveraine.

—Ah! ah! monsieur l’automate, vous avez des manières un peu brusques, dit avec gaîté l’impératrice, qui n’était pas fâchée de voir ainsi se terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès. Oh! vous êtes fort, j’en conviens; mais vous avez craint de perdre la partie, et par prudence vous avez brouillé le jeu. Allons, je suis maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère nerveux.

M. de Kempelen commença à respirer, et reprenant courage, il voulut tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impression produite par le manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait toute la responsabilité.

—Que votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une explication sur ce qui vient de se passer.

—Pas du tout, monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine, pas du tout; je trouve au contraire cela très amusant, et je vous dirai même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire l’acquisition. J’aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif peut-être, mais assez habile pour me tenir tête. Laissez-le donc dans cet appartement et venez me voir demain matin pour conclure le marché.

A ces mots et sans attendre la réponse de M. de Kempelen, l’Impératrice quitta la salle.

En témoignant le désir que l’automate restât au palais jusqu’au lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte à le croire. Heureusement l’habile mécanicien sut déjouer cette curiosité féminine en faisant passer Worousky dans la caisse qu’il avait fait apporter à tout hasard, comme nous l’avons dit.

L’automate resta dans la bibliothèque, mais Worousky n’y était plus.

Le lendemain, Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition d’acheter son joueur d’échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui était impossible de la vendre.

L’Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa libéralité.

Trois mois après, l’automate était en Angleterre sous la direction d’un M. Anthon, auquel M. de Kempelen l’avait cédé. Worousky continua-t-il à faire partie de la machine? Je l’ignore, mais on doit le supposer, en raison de l’immense succès qu’eut à cette époque le joueur d’échecs, dont tous les journaux firent mention.

M. Anthon parcourut l’Europe entière, suivi toujours des mêmes succès, mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien Maëlzel, qui l’embarqua pour New-York. C’est sans doute alors que Worousky prit congé de son Turc hospitalier, car l’automate fut loin d’avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur d’échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu’il ne devait plus revoir; il mourut dans la traversée d’une indigestion[9].

Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments, et c’est d’eux que Cronier tenait sa précieuse relique.

Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions d’étude que je pusse désirer.

Un Prussien, nommé Koppen, montra à Paris, vers 1829, un instrument portant le nom de Componium. C’était un véritable orchestre mécanique, jouant des ouvertures d’opéras avec un ensemble et une précision fort remarquables.

Le nom de Componium venait de ce que, à l’aide de combinaisons vraiment merveilleuses, l’instrument improvisait de charmantes variations sans jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu’on le fit jouer de suite. On prétendait qu’il était aussi difficile d’entendre deux fois la même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chances fournies par le hasard.

Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser la curiosité des amateurs d’harmonie, et dut songer à la retraite, après avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs de bénéfices nets, dans une année.

Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps après, l’instrument fut mis en vente.

Un spéculateur nommé D..., séduit par l’espérance de voir se renouveler pour lui en pays étranger des recettes aussi magnifiques, acheta l’instrument et le transporta en Angleterre.

Malheureusement pour D..., au moment où cette poule aux œufs d’or arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.

La cour et l’aristocratie, seuls mélomanes dans ce pays de commerce et d’industrie, et sur qui D.... comptait pour l’exploitation de cette œuvre d’art, prirent le deuil et, selon l’usage anglais, se cloîtrèrent pendant quelques mois. Le spectacle se trouva sans spectateurs.

Pour éviter des frais inutiles, D.... jugea prudent de renoncer à une entreprise commencée sous de si malheureux auspices, et il se décida à revenir à Paris. Le Componium fut, en conséquence, démonté pièce à pièce, mis dans des caisses et ramené en France.

D.... espérait faire rentrer son instrument en franchise de droits. Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice; la douane l’arrêta, et il fut obligé d’en référer au ministre du commerce. En attendant la décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins humides de l’entrepôt. Ce ne fut guère qu’au bout d’un an, et après des formalités et des difficultés sans nombre, que l’instrument rentra dans Paris.

Ce fait peut donner une idée de l’état de désordre, de dépècement et d’avarie où se trouva alors le Componium.

Découragé par l’insuccès de son voyage en Angleterre, D.... résolut de se défaire de son improvisateur mécanique; mais auparavant, il se mit à la recherche d’un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en état. J’ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la douane française, n’avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa patrie.

La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait fournir le moindre renseignement. D..... lui même, n’ayant aucune notion de mécanique, ne pouvait être en cela d’aucun secours; il fallait que l’ouvrier ne s’inspirât que de ses propres idées.

J’entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être un peu trop avantageuse de moi-même, ou plutôt ébloui par la gloire d’un aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense réparation.

On me rit au nez: l’aveu est humiliant, mais c’est le mot propre. Il faut dire aussi que ce n’était pas tout à fait sans motif, car je n’étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter une grande confiance. On craignait que, loin de remettre l’instrument en état, je ne lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer.

Cependant, comme D.... ne trouvait pas mieux, et que je faisais la proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances.

On trouvera sans doute que j’étais réellement un ouvrier bien conciliant et surtout bien consciencieux. Au fond, j’agissais dans mon intérêt, car cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets d’étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique.

Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m’apporta dans une vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des draps de lit étendus à cet effet sur le carreau.

Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades de pièces dont j’ignorais les fonctions, cette forêt d’instruments de toutes formes et de toutes grandeurs, tels que cors d’harmonie, trompettes, hautbois, flûtes, clarinettes, bassons, tuyaux d’orgue, grosse caisse, tambour, triangle, cymbales, tam-tam, et tant d’autres échelonnés par grandeur sur tous les tons de l’échelle chromatique, je fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche, que je restai pour ainsi dire anéanti pendant quelques heures.

Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, à laquelle ma passion pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir d’excuse, je dois dire que je n’avais jamais vu fonctionner le Componium; tout était donc pour moi de l’inconnu. Ajoutons à cela que le plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de vert-de-gris.

Assis au milieu de cet immense Capharnaüm, et la tête appuyée dans mes mains, je me fis cent fois cette simple question: Par où vais-je commencer? Et le découragement s’emparant de moi glaçait mon esprit et paralysait mon imagination.

Un matin pourtant, me sentant tout dispos et subissant l’influence de cet axiome d’Hippocrate: Mens sana in corpore sano, je m’indignai tout à coup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense travail.

Si je devais n’avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur décrirais, à l’aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais, mes études! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos!

Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou lectrices prêts à tourner la page pour chercher la conclusion d’un chapitre qui menace de tourner au sérieux. Cette pensée m’arrête, et je me contenterai de dire que, pendant une année entière, je procédai du connu à l’inconnu pour la solution de cet inextricable problème, et qu’un jour enfin j’eus le bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès: le Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres.

Cette réussite, inattendue de tous, me valut les plus grands éloges, et D.... se mit à ma discrétion pour le salaire qu’il me plairait de réclamer. Mais quelque sollicitation qu’il me fît, me trouvant satisfait d’un aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes déboursés. Et cependant, si élevée qu’eût été la gratification, elle n’eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche au-dessus de mes forces!

CHAPITRE X.

Les supputations d’un inventeur.—Cent mille francs par an pour une écritoire.—Déception.—Mes nouveaux automates.—Le premier physicien de France; décadence.—Le choriste philosophe.—Bosco.—Le jeu des gobelets.—Une exécution capitale.—Résurrection des suppliciés.—Erreur de tête.—Le serin récompensé.—Une admiration rentrée.—Mes revers de fortune.—Un Mécanicien cuisinier.

Les veilles, les insomnies, et pardessus tout l’agitation fébrile résultant de toutes les émotions d’un travail aussi ardu que pénible avaient miné ma santé. Une fièvre cérébrale s’ensuivit, et si je parvins à en réchapper, ce ne fut que pour mener pendant cinq ans une existence maladive, qui m’ôta toute mon énergie. Mon intelligence était comme éteinte. Chez moi plus de passion, plus d’amour, plus d’intérêt même pour des arts que j’avais tant aimés; l’escamotage et la mécanique n’existaient plus dans mon imagination qu’à l’état de souvenirs.

Mais cette maladie qui avait bravé pendant si longtemps la science des maîtres de la Faculté, ne put résister à l’air vivifiant de la campagne, où je me retirai pendant six mois, et lorsque je revins à Paris, j’étais complètement régénéré. Avec quel bonheur je revis mes chers outils! avec quelle ardeur aussi je repris mon travail si longtemps délaissé! Car j’avais à regagner et le temps perdu et les dépenses énormes qu’un traitement si long m’avait occasionnées.

Mon modeste avoir se trouvait pour le moment sensiblement diminué, mais j’étais à cet endroit d’une philosophie à toute épreuve. Mes futures représentations ne devaient-elles pas combler toutes ces pertes et m’assurer une fortune honnête? J’escomptais ainsi un avenir incertain; mais n’est-ce pas le fait de tous ceux qui cherchent à inventer d’aimer à transformer leurs projets en lingots d’or?

Peut-être aussi subissais-je, sans le savoir, l’influence d’un de mes amis, grand faiseur d’inventions, que ses déceptions et ses mécomptes ne purent jamais empêcher de former des projets nouveaux. Notre manière de supporter l’avenir avait une grande analogie. Cependant je dois lui rendre justice: quelque élevées que fussent mes appréciations, il était dans ce genre de calcul d’une force à laquelle je ne pouvais atteindre. On en jugera par un exemple.

Un jour, cet ami arrive chez moi, et me montrant un encrier de son invention, lequel réunissait le double mérite d’être inversable et de conserver l’encre à un niveau toujours égal:

—Pour le coup, mon cher, me dit-il, voici une invention qui va faire une révolution dans le monde des écrivains, et qui me permettra de me promener la canne à la main, avec une centaine de mille livres de rentes, au bas mot, entends-tu bien! Au reste tu vas en juger, si tu suis bien mon calcul.

Tu sais qu’il y a trente-six millions d’habitants en France?

Je fis un signe de tête en forme d’adhésion.

—Partant de là, je ne crois pas me tromper, si sur ce nombre j’estime qu’il doit y en avoir au moins la moitié qui sait écrire. Hein?... tiens, mettons le tiers, ou pour être plus sûrs encore, ne prenons que le compte rond, soit dix millions.

—Maintenant, j’espère qu’on ne me taxera pas d’exagération si, sur ces dix millions d’écrivains, j’en prends un dixième, soit un million, pour nombrer ceux qui sont à la recherche de ce qui peut leur être utile.

Et mon ami s’arrêta en me regardant d’un ton qui semblait dire: Comme je suis raisonnable dans mes appréciations!

—Nous avons donc en France un million d’hommes capables d’apprécier l’avantage de mon encrier. Or, sur ce nombre, combien vas-tu m’en accorder qui, dès la première année, pourront avoir connaissance de ma découverte et qui, la connaissant, en feront l’acquisition?

—Ma foi, répondis-je, je t’avoue que je suis très embarrassé pour te donner un chiffre exact.

—Eh mon Dieu! qui est-ce qui te parle de chiffre exact? Je ne te demande qu’une approximation, et encore je la désire la plus basse possible, afin que je n’aie pas de déception.

—Dame! fis-je en continuant les supputions décimales de mon ami, mettons un dixième.

—Tu vois, c’est toi-même qui l’as dit, un dixième! autrement dit, cent mille. Mais, continua l’inventeur, enchanté de m’avoir fait participer à ses brillants calculs, sais-tu bien ce que me rapportera dès la première année, la vente de ces cent mille écritoires?

—Non, je ne m’en doute pas.

—Je vais te l’apprendre; écoute bien. Sur ces cent mille écritoires vendues, je me suis réservé un franc de bénéfice par chaque pièce; il en résulte donc pour moi un bénéfice de.....?

—Cent mille francs, parbleu.

—Tu vois, ce n’est pas plus difficile que cela à compter. Oui, cent mille francs, ni plus ni moins. Tu dois comprendre aussi que les autres neuf cent mille écrivains que nous avons laissés de côté, finiront par connaître mon encrier; ils en achèteront à leur tour. Puis les autres neuf millions que nous avons négligés, que feront-ils, je te le demande?... Et note bien ceci, je ne t’ai parlé que de la France, qui est un point sur le globe. Quand l’étranger en aura connaissance, quand les Anglais et leurs colonies surtout en demanderont; vois-tu, mais, c’est incalculable!...

Mon ami essuya son front, qui s’était couvert de sueur dans la chaleur de son exposition, et il finit en me disant encore: Rappelle-toi bien que nous avons mis tout au plus bas dans notre estimation.

Malheureusement le calcul de mon ami péchait par la base. Son encrier, d’un prix beaucoup trop élevé, ne fut point acheté, et l’inventeur finit par mettre cette mine d’or au chapitre de ses déceptions déjà si nombreuses.

 

Moi aussi, je l’avoue, je basais mes calculs sur les chiffres de population ou du moins sur le nombre approximatif des visiteurs de la capitale, et toujours avec mes supputations, même les plus raisonnables, j’arrivais encore à un résultat fort satisfaisant. Mais je ne regrette pas de m’être abandonné souvent à ces fantaisies de mon imagination. Si elles m’ont fait éprouver plus d’un mécompte dans ma vie, elles servaient à entretenir quelque énergie dans mon esprit et à me rendre capable de lutter contre les difficultés sans nombre que je rencontrais dans l’exécution de mes automates. D’ailleurs, qui n’a pas fait, au moins une fois dans sa vie, les supputations dorées de mon ami, le marchand d’écritoires?

J’ai déjà parlé plusieurs fois d’automates que je confectionnais; il serait temps, je pense, de dire quelle était la nature de ces pièces destinées à figurer dans mes représentations.

C’était d’abord un petit pâtissier sortant à commandement d’une élégante boutique et venant apporter, selon le goût des spectateurs, des gâteaux chauds et des rafraîchissements de toute espèce. On voyait sur le côté de l’établissement des aides-pâtissiers pilant, roulant la pâte et la mettant au four.

Une autre pièce représentait deux clowns, Auriol et Debureau. Ce dernier tenait à la force des bras une chaise, sur laquelle son joyeux camarade faisait des gambades, des évolutions et des tours de force, ceux de l’artiste du cirque des Champs-Élysées. Après ces exercices, mon Auriol fumait une pipe et finissait la séance en accompagnant sur un petit flageolet un air que lui jouait l’orchestre.

C’était ensuite un oranger mystérieux sur lequel naissaient des fleurs et des fruits, à la demande des dames. Pour terminer la scène, un mouchoir emprunté était envoyé à distance dans une orange laissée à dessein sur l’arbre. Celle-ci s’ouvrait, laissait voir le mouchoir, tandis que deux papillons venaient en prendre les coins et le développaient aux yeux des spectateurs.

J’avais encore un cadran en cristal transparent, marquant l’heure au gré des spectateurs, et sonnant sur un timbre également en cristal le nombre de coups indiqué.

 

Au moment où j’étais le plus absorbé par ces travaux, je fis une rencontre qui me fut des plus agréables.

Passant un jour sur les boulevards, fort préoccupé, selon mon habitude, je m’entends appeler.

Je me retourne et me sens presser la main par un homme fort élégamment vêtu.

—Antonio! m’écriai-je en l’embrassant; que je suis aise de vous voir! Mais comment êtes-vous ici? Que faites-vous? et Torrini?....

Antonio m’interrompit:

—Je vous conterai tout cela, me dit-il, venez chez moi, nous y serons plus à notre aise; je demeure à quelques pas d’ici.

En effet, au bout de deux minutes, nous arrivions rue de Lancry, devant une maison de fort belle apparence.

—Montons, me dit Antonio, je demeure au deuxième.

Un domestique vint nous ouvrir.

—Madame est-elle à la maison? dit Antonio.

—Non, Monsieur, mais Madame m’a chargé de vous dire qu’elle ne tarderait pas à rentrer.

Une fois qu’il m’eut introduit dans un salon, Antonio me fit asseoir près de lui sur un canapé.

—Voyons maintenant, mon ami, me dit-il, causons, car nous devons avoir bien des choses à nous dire.

—Oui, causons; je vous avoue que ma curiosité est bien vivement excitée. Je ne sais, en vérité, si je rêve.

—Je vais vous ramener à la réalité, reprit Antonio, en vous racontant ce qui m’est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. Commençons, ajouta-t-il tristement, par donner un souvenir à Torrini.

Je fis un mouvement de douloureuse surprise.

—Que me dites-vous là, Antonio, est-ce que notre ami?...

—Hélas, oui, ce n’est que trop vrai. Ce fut au moment où nous avions tout lieu d’espérer un sort plus heureux, que la mort l’a frappé.

En vous quittant, vous le savez, l’intention de Torrini était de se rendre au plus vite en Italie. Revenu à des idées plus saines, le comte de Grisy avait hâte de reprendre son nom et de se retrouver sur les théâtres, témoins de ses succès et de sa gloire; il espérait s’y régénérer et redevenir le brillant magicien d’autrefois. Dieu en a décidé autrement. Comme nous allions quitter Lyon, où il avait donné des représentations assez bien suivies, il fut subitement atteint d’une fièvre typhoïde qui l’emporta en quelques jours.

Je fus son exécuteur testamentaire. Après avoir rendu les derniers devoirs à l’homme auquel j’avais voué ma vie, je m’occupai de la liquidation de sa petite fortune. Je vendis les chevaux, la voiture et quelques accessoires de voyage qui m’étaient inutiles, et je gardai les instruments, avec l’intention d’en faire usage. Je n’avais aucune profession; je crus ne pouvoir mieux faire que d’embrasser une carrière dont le chemin m’était tout tracé, et j’espérais que mon nom, auquel mon beau-frère avait donné en France une certaine célébrité, aiderait à mes succès.

J’étais bien prétentieux, sans doute, de prendre la place d’un tel maître, mais à défaut de talent je comptais me tirer d’affaire avec de l’aplomb.

Je m’appelai donc Il signor Torrini, et à ce nom j’ajoutai, à l’exemple de mes confrères, le titre de Premier physicien de France. Chacun de nous est toujours le premier et le plus habile du pays où il se trouve, quand il veut bien ne pas se donner pour le plus fort du monde entier. L’escamotage est une profession où, vous le savez, on ne pèche pas par excès de modestie; et l’habitude de produire des illusions facilite cette émission de fausse monnaie, que le public, il est vrai, se réserve ensuite d’apprécier et de classer selon sa juste valeur.

C’est ce qu’il fit pour moi, car malgré mes pompeuses affiches, j’avoue franchement qu’il ne me fit pas l’honneur de me reconnaître la célébrité que je m’attribuais. Loin de là; mes représentations furent si peu suivies, que leur produit suffisait à peine à me faire vivre.

Néanmoins, j’allais de ville en ville, donnant mes représentations et me nourrissant plus souvent d’espérance que de réalité. Mais il vint un moment où cet aliment peu substantiel ne pouvant plus suffire à mon estomac, je me vis contraint de m’arrêter. J’étais à bout de ressources; je ne possédais plus rien que mes instruments; mon vestiaire était réduit à sa plus simple expression et menaçait de me quitter d’un moment à l’autre; il n’y avait pas à balancer. Je pris le parti de vendre mes instruments et, muni de la modique somme que j’en avais retirée, je me rendis à Paris, dernier refuge des talents incompris et des positions désespérées.

Malgré mon insuccès, je n’avais rien perdu de ce fond de philosophie que vous me connaissez, et j’étais sinon très heureux, du moins plein d’espoir dans l’avenir. Oui, mon ami, oui, j’avais alors le pressentiment de la brillante position que le sort m’a faite et vers laquelle il m’a conduit pour ainsi dire par la main.

Une fois à Paris, je pris une modeste chambre, et je me proposai de vivre avec économie pour faire durer autant que possible mes faibles ressources pécuniaires. Vous voyez que malgré ma confiance en l’avenir, je prenais cependant quelques précautions, afin de ne pas me trouver exposé à mourir de faim. Vous allez voir que j’avais tort de ne pas m’abandonner complètement à mon étoile.

Il y avait à peine huit jours que j’étais à Paris, que je me rencontrai face à face avec un ancien camarade. C’était un Florentin qui, dans le théâtre où je jouais à Rome, tenait l’emploi de basse et remplissait des rôles secondaires. Lui aussi avait été maltraité du sort et, venu à Paris pour y chercher fortune, il s’était trouvé réduit, à défaut d’un plus beau rôle, à accepter celui de figurant dans les chœurs du Théâtre-Italien.

Mon ami, quand je l’eus mis au courant de ma position, m’annonça qu’une place de ténor était vacante dans les chœurs où il chantait lui-même. Il me proposa de faire les démarches nécessaires pour me la faire obtenir.

J’acceptai cette offre avec plaisir, mais bien entendu comme position transitoire, car il m’en coûtait de déchoir. Seulement, je voulais, en attendant mieux, me mettre à l’abri de la misère: la prudence m’en faisait une loi.

J’ai souvent remarqué, continua Antonio, que les événements qui nous inspirent le plus de défiance sont souvent ceux qui nous deviennent les plus favorables. En voici une nouvelle preuve:

Comme en dehors de mes occupations de théâtre, j’avais beaucoup de loisirs, l’idée me vint de les employer à donner des leçons de chant. Je me présentai comme artiste du Théâtre-Italien, en cachant toutefois la position que j’y occupais.

Il en fut de mon premier élève comme du premier billet de mille francs d’une fortune que l’on veut amasser, et que l’on dit être le plus difficile à acquérir. Je l’attendis assez longtemps. Il vint enfin, puis d’autres encore, et insensiblement, soit que je fusse secondé par cette chance en laquelle j’ai toujours eu confiance, soit aussi que l’on fût satisfait de ma méthode et surtout des soins que je donnais à mes écoliers, j’eus assez de leçons pour quitter le théâtre.

Je dois vous dire aussi que cette détermination avait encore une autre cause. J’aimais une de mes écolières et j’en étais aimé. Dans ce cas, il n’était pas prudent de garder mon emploi de choriste, qui eût pu jeter sur moi quelque déconsidération.

Vous vous attendez sans doute à quelque aventure romanesque. Rien de plus simple pourtant que l’événement qui couronna nos amours: ce fut le mariage.

Madame Torrini, que vous verrez tout à l’heure, est la fille d’un ancien passementier. Veuf, et sans autre enfant, le père n’avait de volonté que celle de sa fille; il accueillit favorablement ma demande.

C’était bien le meilleur des hommes. Malheureusement nous l’avons perdu, il y a deux ans. Grâce à la fortune qu’il nous a laissée, j’ai quitté le professorat, et maintenant je vis heureux et tranquille dans une position qui réalise pour moi mes rêves les plus brillants d’une autre époque. Voilà, dit en terminant mon ami philosophe, ce qui prouve une fois de plus que, quelle que soit la position précaire où il se trouve, l’homme ne doit jamais désespérer d’un avenir meilleur.

 

Mon récit ne devait pas être aussi long que celui d’Antonio; sauf mon mariage, aucun événement ne valait la peine de lui être raconté. Je lui parlai cependant de ma longue maladie et du travail qui l’avait causée. J’avais à peine cessé de parler, que madame Torrini rentra.

La femme de mon ami était charmante et surtout fort gracieuse.

—Monsieur, me dit-elle, après que je lui eus été présenté par son mari, je vous connaissais déjà depuis longtemps. Antonio m’a conté votre histoire, qui m’a inspiré le plus grand intérêt, et nous avons souvent regretté, mon mari et moi, de ne point avoir de vos nouvelles. Mais, monsieur Robert, ajouta-t-elle, puisque nous vous retrouvons, considérez-vous ici comme un ancien ami de la maison, et venez nous voir souvent.

Je mis à profit cette aimable invitation, et plus d’une fois j’allai puiser près de ces bons amis des consolations et des encouragements.

 

Antonio s’occupait toujours un peu d’escamotage. Ce n’était pour lui, il est vrai, qu’une simple distraction, un moyen d’amuser ses amis. Néanmoins, il n’y avait pas d’escamoteur dont il ne suivît avec empressement les représentations, qui lui rappelaient un autre temps.

Un matin, je le vis entrer dans mon atelier d’un air empressé.

—Tenez, me dit-il, en me représentant un journal, vous qui recherchez les escamoteurs célèbres, en voilà un qui va vous donner du fil à retordre; lisez.

Je pris la feuille avec empressement et lus la réclame suivante:

«Le fameux Bosco, qui escamote une maison comme une muscade, va donner incessamment à Paris une série de représentations, dans lesquelles seront exécutées des expériences qui tiennent du miracle.»

—Eh bien! que dites-vous de cela? me demanda Antonio.

—Je dis qu’il faut posséder un bien grand talent pour soutenir la responsabilité de semblables éloges. Après tout, je pense que le journaliste a voulu s’amuser aux dépens de ses lecteurs, et que le fameux Bosco n’existe que dans ses colonnes.

—Détrompez-vous, mon cher Robert. Cet escamoteur n’est point un être imaginaire. Non-seulement j’ai lu cette réclame dans plusieurs journaux, mais ce qui est plus sérieux, c’est que j’ai vu moi-même Bosco donnant hier soir, dans un café, un échantillon de son savoir-faire, et annonçant sa première séance pour mardi prochain.

—S’il en est ainsi, dis-je à mon ami, je vous invite à passer la soirée chez M. Bosco, et si cela vous convient, je vous prendrai chez vous pour vous y conduire.

—Accepté! me dit Antonio. Soyez chez moi mardi soir, à sept heures et demie. La séance commence à huit heures.

Au jour et à l’heure convenus, nous arrivons, Antonio et moi, à la porte de la salle Chantereine, où devait avoir lieu la représentation annoncée. Au contrôle, nous nous trouvons en face d’un gros monsieur, vêtu d’une redingote ornée de brandebourgs et garnie de fourrures qui lui donnent tout-à-fait l’air d’un prince russe en voyage. Antonio me pousse du coude, et se penchant vers moi: C’est lui, me dit-il tout bas.

—Qui, lui?

—Eh! mais, Bosco.

—Tant pis, dis-je, j’en suis fâché pour lui.

—Expliquez-vous, car je ne comprends pas le tort que peut faire à un homme un vêtement de boyard?

—Mais, mon ami, répondis-je, c’est moins pour son costume que pour la place qu’il occupe à son contrôle, que je blâme M. Bosco. Il me semble qu’il est peu convenable pour un artiste de prodiguer sa personne en dehors de la scène. Il y a tant de différence entre l’homme que toute une salle écoute, admire, applaudit, et le directeur de spectacle venant ostensiblement surveiller de mesquins intérêts, que ce dernier rôle doit évidemment nuire au premier.

Pendant ce colloque, nous étions entrés et installés, mon ami et moi, chacun à notre place.

D’après l’idée que je m’étais faite du laboratoire du magicien, je m’attendais à me trouver en face d’un rideau dont les larges plis, après avoir vivement piqué ma curiosité, allaient, en s’ouvrant, étaler à mes yeux éblouis une scène resplendissante et garnie d’appareils dignes de la célébrité qui m’était annoncée. Dès mon entrée dans la salle, mes illusions à ce sujet s’étaient subitement évanouies.

Le rideau avait été jugé superflu: la scène était à découvert. Devant moi se dressait un long gradin à triple étage, entièrement recouvert d’une étoffe d’un noir mat. Ce lugubre buffet était orné d’une forêt de flambeaux garnis de cierges, entre lesquels se trouvaient des appareils en fer-blanc verni. Sur le point culminant de cette étagère, se pavanait une tête de mort, bien étonnée sans doute de se trouver à pareille fête, et dont l’effet complétait assez bien l’illusion d’un service funèbre.

En avant de la scène et près des spectateurs, était une table cachée sous un tapis brun qui tombait jusqu’à terre, et sur laquelle cinq gobelets de cuivre jaune étaient symétriquement rangés. Enfin, au-dessus de cette table, une boule de cuivre, suspendue au plafond, piqua vivement ma curiosité[10].

J’eus beau me demander à quel usage elle était destinée, je ne pus parvenir à le deviner. Je pris le parti d’attendre, en rêvant, que Bosco vînt me donner le mot de l’énigme. Pour Antonio, il avait lié conversation avec son voisin, et celui-ci lui faisait le plus grand éloge de la séance à laquelle nous allions assister.

Le bruit argentin d’un petite sonnette agitée dans la coulisse mit fin à ma rêverie et à l’entretien de mon ami. Bosco parut sur la scène.

L’artiste avait changé de costume. A la redingote moscovite, il avait substitué une petite jaquette en velours noir, serrée au milieu du corps par une ceinture de cuir de même couleur. Ses manches, excessivement courtes, laissaient voir un gros bras bien potelé. Il portait un pantalon noir collant, garni par le bras d’une ruche de dentelle, et autour du cou une large collerette blanche. Comme on le voit, ce bizarre accoutrement, à quelques détails près ressemblait assez bien au classique costume des Scapins de notre comédie.

Après avoir majestueusement salué son auditoire, le célèbre escamoteur se dirigea silencieusement et à pas comptés vers la fameuse boule de cuivre. Il s’assura si elle était solidement fixée, prit ensuite sa baguette qu’il essuya avec un mouchoir blanc, comme pour la dégager de toute influence étrangère, puis, avec une imperturbable gravité, il frappa par trois fois sur la sphère métallique, en prononçant au milieu du plus profond silence, cette impérieuse évocation: Spiriti miei infernali, obedite (esprits infernaux qui êtes soumis à ma puissance, obéissez).

Je respirais à peine dans l’attente de quelque miraculeuse production. Simple que j’étais! Ceci n’était qu’une innocente plaisanterie, un naïf préambule à l’exercice des gobelets.

Je fus, je l’avoue, un peu désappointé, car pour moi ce jeu était un de ces tours tombés dans le domaine de la place publique, et je n’aurais jamais pensé qu’en l’année de grâce 1838, on osât l’exécuter dans une représentation théâtrale. Cela était d’autant plus vraisemblable, que journellement on voyait dans les rues de Paris deux artistes en plein vent, Miette et Lesprit, qui ne craignaient pas de rivaux pour les tours de gibecière. Pourtant, je dois dire que Bosco déploya dans ce jeu une grande adresse, et qu’il reçut du public d’unanimes applaudissements.

—Hein! disait victorieusement le voisin d’Antonio; qu’est-ce que je vous disais? quelle habileté!

Et pour donner plus d’éclat à sa satisfaction, le voisin applaudissait à rompre les oreilles.

—Vous allez voir, ajoutait-il, quand il consentait à baisser le ton de son enthousiasme, vous allez voir; ce n’est rien que cela.

Soit qu’Antonio fût ce soir-là très mal disposé, soit que réellement la séance ne lui convînt pas, il ne put parvenir dans toute la soirée à placer l’admiration à laquelle il était si bien préparé. Bientôt même, je le vis manifester la plus vive impatience. Bosco avait commencé le tour des pigeons. Mais il faut convenir que la mise en scène et l’exécution étaient bien de nature à irriter des nerfs moins sensibles même que ceux de mon ami.

Un domestique apporte sur deux guéridons placés de chaque côté de la scène, deux petits blocs de bois noir, sur chacun desquels est peinte une tête de mort. Ce sont les billots pour les suppliciés. Bosco se présente tenant un coutelas d’une main, et de l’autre un pigeon noir:

«Voici, dit-il, un pizoun (j’ai oublié de dire que Bosco parle un français fortement italianisé): Voici un pizoun qui n’a pas été saze. Zé vas loui couper le cou. Voulez-vous, mesdames, que ce soit avec sang ou sans sang?» (Ceci est un des mots à effet de Bosco.)

On rit, mais les dames hésitent à répondre à cette étrange question.

«Sans sang» dit un spectateur. Bosco met alors la tête du pigeon sur le billot et la tranche, en ayant soin de presser le cou pour l’empêcher de saigner.

«Vous voyez, mesdames, dit l’opérateur, que le pizoun, il ne saigne pas, per que vous l’avez ordonné.»

«Avec du sang?» demande un autre spectateur. Et Bosco de lâcher l’artère et de faire couler le sang sur une assiette qu’il fait examiner de près, pour qu’on constate bien que c’est du sang véritable.

La tête une fois coupée, est placée debout sur un des billots. Alors, Bosco, profitant d’un mouvement convulsif, reste d’existence qui fait ouvrir le bec du supplicié, lui adresse cette barbare plaisanterie: «Voyons, mossiou, faites le zentil, salouez l’aimable compagnie, encore oune fois. Bien! bien! vous êtes zentil.»

Le public écoute mais ne rit pas.

La même opération s’exécute sur un pigeon blanc sans la moindre variante. Après quoi, Bosco place le corps de ses deux victimes, chacun dans une large boîte à tiroir, en ayant soin de mettre la tête noire avec le pigeon blanc, et la tête blanche avec le pigeon noir. Il recommence au-dessus des boîtes la conjuration de spiriti miei infernali, obedite, et lorsqu’il les ouvre, on voit apparaître d’un côté un pigeon noir portant une tête blanche, de l’autre un pigeon blanc possesseur d’une tête noire. Chacun des suppliciés, au dire de Bosco, est ressuscité, et a repris la tête de son camarade.

—Eh bien! comment trouvez-vous cela, dit à Antonio son voisin, qui pendant toute l’opération n’avait cessé de battre des mains.

—Ma foi, répondit mon ami, puisque vous me demandez mon avis, je vous dirai que le tour n’est pas fort. Et tout au plus trouverais-je la plaisanterie passable, si la manière dont elle est exécutée n’était aussi cruelle.

—Monsieur a les nerfs bien délicats, dit le voisin. Est-ce que par hasard vous éprouvez de semblables émotions, lorsque vous voyez tuer un poulet et qu’on le met à la broche?

—Mais, Monsieur, avant de vous répondre, répliqua vivement mon ami, permettez-moi de vous demander si je suis ici pour voir un spectacle de cuisinier?

La discussion s’échauffa, et elle prenait une fâcheuse tournure, lorsqu’un plaisant du voisinage termina le différend par cette burlesque plaisanterie:

—Pardieu, Monsieur, dit-il à Antonio, si vous n’aimez pas les cruautés, au moins n’en dégoûtez pas les autres.

Chacun se prit à rire, et nos deux champions désarmés se contentèrent de se jeter réciproquement un regard de dédain.

Bosco venait de faire un petit intermède pour les préparatifs du tour final; il revint en scène avec un canari, dont il tenait les pattes entre ses doigts.

—«Messiou, dit-il, voilà Piarot qui est très pouli et qui va vous salouer; Voyons, Piarot, faites votre devoir.» Et il pinçait avec tant de force les pattes de l’oiseau, que le malheureux chercha à se dégager de cette cruelle étreinte. Vaincu par la douleur, il s’affaissa sur la main de l’escamoteur, en jetant des cris de détresse.

Bien, bien, zé souis countant dé vous. Vous voyez, mesdames, non-soulement il saloue, ma il dit bonsoir. Continouez, Piarot, vous serez récoumpensé.

La même torture fit encore saluer deux fois le malheureux canari, et, pour le récoumpenser, son maître alla le remettre entre les mains d’une dame en la priant de le garder. Mais pendant le trajet l’oiseau avait vu la fin de ses peines, et la dame ne reçut qu’un oiseau mort. Bosco l’avait étouffé.

«Ah! mon Diou, madame, s’écria l’escamoteur ze crois que vous m’avez toué mon Piarot, vous l’avez trou pressé. Piarot! Piarot! ajouta-t-il en le faisant sauter en l’air; Piarot, réponds-moi. Ah! madame, il est décidément mouru. Qu’est-ce que ma fâme elle va dire, quand elle va voir arriver Bosco sans son Piarot; bien sour qué zé sérai battou par madame Bosco.» (J’ai besoin de faire observer ici que tout ce que je rapporte de la séance est textuel).

L’oiseau fut enterré dans une grande boîte, d’où, après de nouvelles conjurations, sortit un oiseau vivant. Cette nouvelle victime eut moins longtemps à souffrir. Elle fut mise vivante dans le canon d’un gros pistolet et bourrée comme une balle, puis, Bosco, tenant une épée à la main, pria un spectateur de tirer en visant sur la pointe de l’arme qu’il lui présentait. Le coup part et l’on voit aussitôt un canari, troisième victime, accroché et se débattant au bout de l’épée.

Antonio se leva:

—Sauvons-nous, me dit-il, car j’en suis malade.

—Malade de quoi? dit son antagoniste qui voulait avoir le dernier mot avec lui.

—Eh parbleu, Monsieur! malade d’une admiration rentrée, répliqua mon ami d’un air narquois.

—Vous êtes bien difficile, Monsieur, se contenta de dire l’admirateur systématique.

J’ai revu bien des fois Bosco depuis cette époque, et chaque fois je l’ai scrupuleusement étudié, tant pour m’expliquer la cause de la grande vogue dont il a joui, que pour être en mesure de comparer les différents jugements portés sur cet homme célèbre. Voici quelques déductions tirées de mes observations:

Les séances de Bosco plaisent généralement au plus grand nombre, parce que le public suppose que par une adresse inexplicable, les exécutions capitales et autres sont simplement simulées, et que, tranquille sur ce point, il se livre à tout le plaisir que lui causent le talent du prestidigitateur et l’originalité de son accent.

Bosco porte un nom sonore, bizarre, et propre à devenir facilement populaire. Personne mieux que lui ne possède l’art de le faire valoir. Ne négligeant aucune occasion de se mettre en scène, il donne des séances à chaque instant du jour, quels que soient la nature et le nombre des spectateurs. En voiture, à table d’hôte, dans les cafés, dans les boutiques, il ne manque jamais de donner un spécimen de ses expériences, en escamotant soit une pièce de monnaie, soit une bague, une muscade, etc.

Les témoins de ces petites séances improvisées se croient obligés de répondre à la politesse de M. Bosco, en assistant à son spectacle. On a fait connaissance avec le célèbre escamoteur, et l’on tient à soutenir la réputation de son nouvel ami. On le prône donc, on sollicite pour lui des spectateurs, on les entraîne même au besoin, et la salle se trouve généralement pleine.

De nombreux compères, il faut le dire aussi, aident également à la popularité de Bosco. Chacun d’eux, on le sait, est chargé de remettre au physicien, un mouchoir, un foulard, un châle, une montre, etc. Le physicien possède ces objets en double. Cela lui permet de les faire passer avec une apparence de magie ou tout au moins d’adresse, dans un chou, un pain, une boîte ou tout autre objet. Ces compères, en s’associant aux expériences de l’escamoteur, ont tout intérêt à les faire réussir et à les vanter: leur amour-propre trouve sa part dans la réussite de la mystification. D’ailleurs, ils ne sont pas fâchés intérieurement de s’attribuer une partie des applaudissements, car, enfin, ils ont su jouer leur rôle en simulant une grande surprise lors de l’apparente transposition de l’objet. Il en résulte donc pour le magicien autant d’admirateurs que de compères, et l’on conçoit l’influence que peuvent exercer dans une salle une douzaine de prôneurs intelligents.

Telles ont été les influences qui, jointes au talent de Bosco, lui ont valu pendant de longues années, un aussi grand renom.

CHAPITRE XI.

Le pot au feu de l’artiste.—Invention d’un automate écrivain dessinateur.—Séquestration volontaire.—Une modeste villa.—Les inconvénients d’une spécialité.—DEUX Augustes visiteurs.—L’emblême de la fidélité.—Naïvetés d’un maçon érudit.—Le gosier d’un rossignol mécanique.Les Tiou ET LES rrrrrrrrouit.—Sept mille francs en faisant de la limaille.

Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant, cette tâche une fois terminée, prendre enfin une détermination pour mon établissement. Mais quelqu’activité que je déployasse, j’avançais bien peu vers la réalisation de mes longues espérances.

Il n’y a qu’un inventeur qui puisse savoir ce que vaut une journée de travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque instant déjouer les plans les mieux conçus, et semblent réaliser cette plaisante impossibilité d’un voyage, dans lequel on prétend arriver au but en faisant deux pas en avant et trois en arrière.

J’exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien que j’eusse quelques pièces fort avancées, il m’était impossible encore de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates qui étaient prêts. Je m’entendis avec un architecte, qui dut m’aider à chercher un emplacement convenable à la construction d’un théâtre. Hélas! J’avais à peine commencé les premières démarches, qu’une catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous enleva la presque totalité de ce que nous possédions.

Ce revers de fortune me jeta dans un découragement indicible. J’y voyais avec terreur un retard indéfini à l’accomplissement de mes projets. Il ne s’agissait plus maintenant d’inventer des machines, il fallait travailler au jour le jour pour soutenir ma nombreuse famille. J’avais quatre enfants en bas âge, et c’était une lourde charge pour un homme qui jamais encore n’avait songé à ses propres intérêts.

On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n’en est pas moins vraie: le temps dissipe les plus grandes douleurs; c’est ce qui arriva pour moi. Je fus d’abord désespéré autant qu’un homme peut l’être; puis mon désespoir s’affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la résignation. Enfin, comme il n’est pas dans ma nature de garder longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma situation. Alors l’avenir, qui me semblait si sombre, m’apparut sous une tout autre face, et j’en vins, de raisonnements en raisonnements, à faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.

Pourquoi me désespérer, me disais-je? A mon âge le temps seul est une richesse, et de ce côté j’ai un fond de réserve considérable. D’ailleurs, qui sait si, en m’envoyant cette épreuve, la Providence n’a pas voulu retarder une entreprise qui n’offrait pas encore toutes les chances de succès désirables?

En effet, que pouvais-je présenter au public pour vaincre l’indifférence que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d’escamotage perfectionnés? Cela, certes, ne m’eût pas empêché d’échouer, car j’ignorais à cette époque que, pour plaire au public, une idée doit être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à devenir méconnaissable. A cette condition seulement l’artiste échappera à cette apostrophe toujours si terrible pour lui: j’ai déjà vu cela. Mes automates, mes curiosités mécaniques n’eussent pas trahi, il est vrai, les espérances que je fondais sur eux, mais j’en avais un trop petit nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d’études et de travail.

Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle situation, je résolus d’opérer une réforme complète dans mon budget. Je n’avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon industrie.

En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs par an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63.

Cet appartement se composait d’une chambre, d’un cabinet et d’un fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait le nom de cuisine.

De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune; je pris le cabinet pour mon atelier, et le fourneau-cuisine servit à la préparation de mes modestes repas.

Ma femme, bien que d’une santé faible et délicate, se chargea des soins de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu fatigante, car d’un côté, le menu de nos repas était de la plus grande simplicité, et de l’autre, notre appartement étant aussi restreint que possible, il n’y avait pas à se déranger beaucoup pour aller d’une pièce à l’autre.

Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage que, lorsque ma ménagère s’absentait, je pouvais, sans trop de dérangement quitter un levier, une roue, un engrenage pour veiller au pot au feu ou soigner le ragoût.

Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien des gens, mais quand on n’a pas d’autre domestique que soi-même et que la qualité du repas, composé d’un seul plat, tient à ces petits soins, on fait bon marché d’une vaniteuse dignité et l’on soigne sa cuisine, sinon avec plaisir, au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que je m’acquittais à merveille de cette mission de confiance, car mon intelligente exactitude m’a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois avouer que j’avais peu de dispositions pour l’art culinaire, et que cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d’encourir les reproches de ma cuisinière en chef.

Cette humble existence, cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles que je ne l’avais pensé: j’ai toujours été sobre, et la privation de mets succulents me touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants, auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en espérant un meilleur avenir.

J’avais repris ma première profession, je m’étais remis à la réparation des montres et des pendules. Toutefois ce travail n’était pour moi qu’une occupation provisoire: tout en faisant des rhabillages, j’étais parvenu à imaginer une pièce d’horlogerie dont le succès apporta un peu d’aisance dans notre ménage. C’était un réveil-matin, dont voici les curieuses fonctions.

Le soir, on le mettait près de soi, et à l’heure désirée, un carillon réveillait le dormeur, en même temps qu’une bougie sortait tout allumée d’une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d’autant plus fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes idées qui me rapporta un bénéfice.

Ce réveil-briquet, ainsi que je l’appelais, eut une telle vogue que, pour satisfaire les nombreuses demandes qui m’étaient faites, je me trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Je pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d’horlogerie.

Encouragé par un aussi beau résultat, je tournai de nouveau mes idées vers les inventions, et je donnais un libre essor à mon imagination.

Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles, parmi lesquelles était une pièce que quelques-uns de mes lecteurs se rappelleront peut-être avoir vue dans les principaux magasins d’horlogerie de Paris.

C’était un cadran de cristal, monté sur une colonne de même matière. Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu’entièrement transparente, donnait l’heure avec la plus grande exactitude, et sonnait sans qu’il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher.

Je construisis aussi plusieurs automates: escamoteur jouant des gobelets, danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.

Il devrait sembler au lecteur qu’avec tant de cordes à mon arc et d’aussi séduisantes marchandises, ma situation eût dû s’améliorer considérablement. Il n’en était pas ainsi. Chaque jour au contraire apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage, et je voyais même avec effroi s’approcher une crise financière qu’il m’était impossible de conjurer.

Quelle pouvait être la cause d’un tel résultat? Je vais le dire. C’est que tout en m’occupant des pièces mécaniques que je viens de citer, je travaillais également à mes automates de théâtre, pour lesquels ma passion, un instant assoupie, s’était réveillée par les travaux analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette insensiblement jusqu’à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais dans mon organisation théâtrale les produits de mon travail, dans l’espoir de retrouver bientôt à cette source le centuple de ce que j’y sacrifiais.

Mais il était écrit que je ne pourrais voir s’approcher la réalisation de mes espérances, sans qu’aussitôt j’en fusse éloigné par un événement inattendu. J’en étais arrivé à cette triste position d’avoir à payer pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et je n’en avais pas, comme on dit communément, le premier sou! Il ne restait plus que trois jours jusqu’à l’échéance du billet que j’avais souscrit.

Que cet embarras arrivait mal à propos! Je venais précisément de concevoir le plan d’un automate sur lequel je fondais le plus grand espoir. Il s’agissait d’un écrivain-dessinateur, répondant par écrit ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs. Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur théâtre.

Me voilà donc encore une fois forcé d’enrayer l’essor de mon imagination, pour m’absorber dans le vulgaire et difficile problème de payer un billet, quand on n’a pas d’argent.

J’aurais pu, il est vrai, sortir d’embarras en recourant à quelques amis, mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de chercher à m’acquitter avec mes propres ressources.

La Providence me sut gré sans doute de cette loyale détermination, car elle m’envoya une idée qui me sauva.

J’avais eu l’occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche marchand de curiosités, M. G..., qui s’était toujours montré envers moi d’une bienveillance extrême. J’allai le trouver et je lui fis une description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il paraît que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que, séance tenante, il m’acheta de confiance l’automate, que je m’engageai à livrer dans l’espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq mille francs, dont M. G... consentit à me payer moitié par avance, à titres d’arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par l’achat d’autres pièces mécaniques de ma fabrication.

Que l’on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires! Mais ce qui peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me livrer à l’exécution d’une pièce qui devait pendant quelque temps satisfaire ma passion pour la mécanique.

Cependant la manière princière avec laquelle M. G.... avait conclu ce marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l’engagement que j’avais pris vis-à-vis de lui. J’entrevoyais maintenant avec terreur mille circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. Je calculais que, quand bien même je donnerais au travail tout le temps dont je pouvais disposer, j’en perdrais beaucoup encore par suite de mille causes que je ne pouvais ni prévoir ni empêcher. C’étaient d’abord les amis, les acheteurs, les importuns; puis un dîner de famille, une soirée qu’on ne pouvait refuser, une visite qu’il fallait rendre, etc. Ces exigences de politesse et de convenance, que je devais respecter, ne me conduisaient-elles pas tout droit à manquer à ma parole? Je me mettais en vain l’esprit à la torture pour trouver le moyen de m’en affranchir et de gagner du temps ou du moins de n’en pas perdre; je ne parvenais qu’à gagner du dépit et de la mauvaise humeur.

Je pris alors une résolution que mes parents et amis taxèrent de folie, mais dont ils ne purent parvenir à me détourner: ce fut de me séquestrer volontairement jusqu’à l’entière exécution de mon automate.

Paris ne me paraissait pas un endroit sûr contre les importunités de tout genre, je choisis la banlieue pour retraite. Un beau jour, malgré les prières et les supplications de ma famille entière, après avoir confié les soins de ma fabrication à l’un de mes ouvriers, dont j’avais reconnu l’intelligence et la probité, j’allai à Belleville m’installer dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an. On peut juger par son prix que ce n’était pas une villa, car: