Le portier pour cent francs m’assura des Dieux Lares.
Dans ce simple réduit, composé d’une chambre et d’un cabinet, on ne voyait pour tout ameublement qu’un lit, une commode, une table et quelques chaises, et encore ce mobilier ne brillait-il pas par excès de luxe.
Cet acte de folie, ainsi qu’on l’appelait, cette détermination héroïque selon moi, me sauva d’une ruine imminente et fut le premier échelon de ma vie artistique. A partir de ce moment, se développa chez moi une volonté opiniâtre qui m’a fait aborder de front bien des obstacles et des difficultés.
Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec l’heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d’aucune distraction.
Néanmoins, je dois-le dire, les premiers jours de ma retraite me furent pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m’isolait ainsi de toutes mes affections. Je m’étais fait un besoin, une consolation de la société de ma femme et de mes enfants; une caresse de ces êtres si chers me retrempait dans mes moments de chagrin et ravivait mon énergie, et j’en étais privé! Il fallait vraiment, que je fusse soutenu par une grande puissance de volonté pour n’avoir pas faibli devant la perspective de ce vide affreux.
Il m’arrivait bien quelquefois d’essuyer furtivement une larme. Mais alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les nombreuses combinaisons qui devaient l’animer m’apparaissaient comme une vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j’avais créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d’autres enfants, et, quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail, plein d’une courageuse résignation.
Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi passer la soirée avec moi, et que, de mon côté, j’irais dîner à Paris tous les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient les seules distractions que je me permisse.
A la demande de ma femme, la portière de la maison s’était chargée de préparer mes repas; cette excellente créature, ancien cordon bleu, avait quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce Monsieur Auguste me jugeant d’après la modeste existence que je menais dans sa maison, ne voyait en moi qu’un pauvre diable qui avait grand’peine à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec moi des airs de bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c’était un brave homme; je lui pardonnais ses manières et je ne faisais qu’en rire.
Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici comment j’avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi, mercredi et jeudi, je vivais sur un énorme plat, auquel mon chef donnait l’appellation générique de fricot, mais dont le nom m’importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d’hygiène, je faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défrayaient mes repas; avec cela une soupe variée rappelant souvent les goûts gastronomiques d’un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux encore, que Brillat-Savarin lui-même.
Cette manière de vivre m’offrait deux avantages: je dépensais peu, et jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées. J’en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les difficultés mécaniques fussent les seuls obstacles contre lesquels j’eusse à lutter, dans la confection de mon automate. On en jugera par le trait suivant, qui viendra prouver également la vérité de ce dicton: «vouloir c’est pouvoir.»
Dès le commencement de mon travail, j’avais dû songer à commander à un sculpteur sur bois le corps, la tête, les jambes et les bras de mon écrivain. Je m’étais adressé à un artiste qu’on m’avait particulièrement recommandé comme devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et j’avais tâché de lui faire bien comprendre toute l’importance que j’attachais à ce que mon automate eût une figure aussi intelligente que possible. Mon Phidias m’avait répondu que je pouvais m’en rapporter à lui.
Un mois après, le sculpteur se présente; il ôte avec soin l’enveloppe qui protège son œuvre, me montre, avec une certaine satisfaction de lui-même, des bras et des jambes parfaitement exécutés, et enfin il me remet la tête d’un air qui semble signifier: Que dites-vous de cela?
D’après ce que je venais de voir, je m’étais préparé à l’admiration pour ce morceau capital. Que l’on juge de ma stupéfaction! Cette tête, à cela près de la couronne d’épines, offrait le type exact et parfait d’un Christ mourant.
Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une explication. Il semble ne pas me comprendre et continue à me faire valoir toutes les beautés de son œuvre. Je n’avais aucune bonne raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui, dans son genre, était une très belle tête. Je l’acceptai donc, quoiqu’elle ne pût me servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engager mon sculpteur à choisir un tel type. A force de le questionner, je finis par apprendre qu’il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore, il s’était laissé aller à la routine.
Après cet échec, j’eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette fois de m’informer préalablement s’il ne sculptait pas des Christs pour les crucifix. J’eus beau faire. Malgré mes précautions, je n’obtins de ce dernier sculpteur qu’une tête sans expression, ayant un air de famille avec celle des mannequins en bois qu’on fabrique à Nuremberg, et qui sont destinés à servir de modèles pour des poses dans les ateliers de peinture.
Je ne me sentis pas le courage de tenter une troisième épreuve.
Cependant il fallait une tête à mon écrivain, et je considérais l’un après l’autre mes deux chefs-d’œuvre. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient me convenir. Une tête entièrement dépourvue d’expression gâtait mon automate, et une tête de Christ sur le corps d’un écrivain en costume Louis XV (car tel était le costume dont je voulais vêtir mon personnage), formait un anachronisme par trop choquant.
«J’ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front, l’image qu’il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse l’exécuter!... Si j’essayais!»
Il a été de tout temps dans mon caractère de me mettre immédiatement à l’exécution d’un projet dès qu’il est conçu, et quelles qu’en doivent être les difficultés.
Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j’en fis une boule dans laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les yeux, puis plaçant au centre une petite boule en forme de nez, je m’arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre.
Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l’aide de deux règles parallèles, que l’on pousse et que l’on tire alternativement? Eh bien! ces sculptures primitives que l’on vend, je crois, deux sous, y compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d’œuvre auprès de mon premier ouvrage dans l’art de la statuaire.
Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe et je cherchai un autre moyen de sortir d’embarras.
Mais, ainsi que je l’ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presque au bout des doigts des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à force de promener l’ébauchoir sur ma boulette, à force d’ôter d’un côté pour remettre sur l’autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un nez, sinon réguliers, au moins ayant apparence de forme humaine.
Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail. Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure était assez régulière, mais cela ne suffisait pas: il fallait lui donner encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n’avais point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces.
L’idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même quels pouvaient être les traits qui donnent de l’expression. Me mettant donc en posture d’écrivain, je m’examinai de face et de profil, je me tâtai pour apprécier les formes et je cherchai ensuite à les imiter. Je fus longtemps à cet ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée et je m’arrêtai pour la considérer avec plus d’attention. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je m’aperçus que, sans m’en douter, j’avais fait mon exacte ressemblance.
Loin d’être contrarié de ce résultat inattendu, je m’en félicitai, car il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes traits. Je n’étais pas fâché d’apposer ce cachet de famille à une œuvre à laquelle j’attachais une grande importance.
Il y avait déjà plus d’un an que je m’étais retiré à Belleville et je voyais avec bonheur s’approcher sensiblement le terme de mes travaux et de ma séquestration. Après bien des doutes sur la réussite de mon entreprise, j’étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de mon écrivain.
J’avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine. Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se disposer à répondre aux questions que j’allais lui faire. Je n’avais plus qu’à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps attendu. Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je tremblais d’émotion à la seule pensée de cet imposant début.
Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une feuille de papier, en lui posant cette question:
Quel est l’artiste qui t’a donné l’être?
Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit.
Je respirais à peine, tant j’avais peur de troubler le spectacle auquel j’assistais.
L’automate me fit un salut; je ne pus m’empêcher de lui sourire comme je l’eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant inerte et sans vie, s’animer maintenant et tracer d’une main sûre ma propre signature et mon paraphe, oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux, et dans un élan de reconnaissance, j’adressai avec ferveur un remerciement à l’Être suprême. C’est qu’aussi en dehors de la satisfaction que j’éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que j’eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif.
Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des fac-simile de ma signature, je lui fis cette autre question:
Quelle heure est-il?
L’automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule, écrivit:
Il est deux heures du matin.
C’était un avertissement plein d’à-propos; j’en profitai et me couchai aussitôt. Contre mon attente, je dormis d’un sommeil que je ne connaissais plus depuis longtemps.
Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s’en trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque œuvre de leur cerveau. Elles devront savoir alors qu’après le bonheur de jouir soi-même de sa production, rien ne flatte autant que de la soumettre à l’appréciation d’un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le lendemain matin, de prier ma portière et son mari d’assister aux premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur.
C’était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec son pouce sur un morceau de pain qui eût pu aisément passer pour un fort moellon; dans l’autre main, il avait un couteau dont le manche était fixé à sa ceinture par une lanière en cuir.
Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière, et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une sardine et d’assister à la représentation tout aristocratique d’un seigneur du siècle de Louis XV.
La femme du maçon choisit cette question:
Quel est l’emblème de la fidélité?
L’automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un coussin.
Mme Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.
M. Auguste, lui, semblait absorbé dans une profonde méditation.
Plus étonné que piqué de son silence:—Eh bien, quoi, lui dis-je, mon automate ne vous convient donc pas?
—Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain, qu’il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.
—Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?
Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de pain; puis, s’essuyant la bouche du revers de sa main:
—Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la tête d’un air d’importance?
—Certainement, monsieur Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous en prie.
—Pour lors, voilà: c’est dommage que vous ne m’ayez pas consulté lorsque vous avez fait votre bonhomme.
—Pourquoi cela?
—Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez-vous, il n’y a rien de pareil pour la fidélité; c’est connu....
Une envie de rire me prit; je me contins.
—Savez-vous, Monsieur Auguste, répondis-je avec une apparente condescendance, que cette observation est très profonde, et que je partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m’inspirer une idée: si l’on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois, comme en ont les chiens d’aveugles, hein! qu’en dites-vous?
—Je dis que l’idée est fameuse... Eh! mais, ajouta le maçon, qui tenait à être mon collaborateur, après c’temps-là, si nous faisions aussi l’aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c’est un chien d’aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: «Plus je suis pauvre et plus il m’est fidèle,» et puis l’on pourrait faire encore....
—Des passants, peut-être?
—Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon.
—Mais, Monsieur Auguste, vous ne vous apercevez pas qu’il y aurait aussi une difficulté.
—Laquelle?
—C’est qu’en voyant le chien, l’aveugle et le petit garçon, il ne serait plus possible de savoir lequel des trois est l’emblème de la fidélité?
—Vous croyez?
—Certainement.
—Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.
—Il n’y a rien de plus simple; je mettrais sur l’écriteau de l’aveugle: ceci est l’emblème de la fidélité.
—Qui cela, l’aveugle?
—Mais non, le chien!
—Ah bien, je comprends.
—Pardienne! c’est si simple! dit le maçon d’un air triomphant.
M. Auguste, enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils, demanda à voir l’intérieur de l’automate.
—Je comprends un peu tout ça, me dit-il du ton qu’eût pu prendre un confrère ami; c’est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l’huile au cric du chantier, je l’ai même démonté deux fois. Ah! mais, c’est que, voyez-vous, si je m’occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que je deviendrais très fort.
Voulant jusqu’à la fin faire les honneurs de cette séance à mes Augustes visiteurs, je mis l’intérieur de mon automate à découvert.
Mon collaborateur avait terminé son déjeûner; il s’approcha, prit son menton dans l’une de ses mains, tandis que de l’autre il se grattait la tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu’il voyait, le maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine, puis enfin, comme se laissant aller à l’impulsion de sa franchise:
—Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d’un ton protecteur, je vous ferais bien encore une observation.
—Faites-la toujours, Monsieur Auguste, et soyez sûr que je l’apprécierai comme elle le mérite.
—Hé bien! moi, à votre place, j’aurais fait cette mécanique beaucoup plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s’y connaissent pas pourraient la comprendre plus facilement.
Si j’eusse eu près de moi un ami, il est certain que j’aurais éclaté de rire; j’eus la force de tenir mon sérieux jusqu’au bout.
—C’est pourtant très vrai ce que vous dites-là, répondis-je d’un air de conviction, je n’y avais pas songé; mais, maintenant, soyez persuadé, Monsieur Auguste, que je vais profiter de votre juste observation, et que très prochainement j’ôterai la moitié des pièces de mon automate; il y en aura toujours bien assez.
—Oh! certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles, certainement qu’il y en aura bien assez....
A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste, toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m’ayant également quitté, je pus rire tout à mon aise.
N’est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur, qui intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d’un portier! Tant il est vrai que l’on n’est pas plus prophète dans sa maison que dans son pays.
On comprend que je m’inquiétai peu et que je me blessai encore moins des observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée par un caniche, et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus, c’est que, dans la suite, si j’avais eu un changement à faire, c’eût été au contraire pour ajouter des apparences de complication; voici pourquoi:
Le public (je ne parle pas du public éclairé), ne comprend généralement rien aux effets mécaniques à l’aide desquels on peut animer un automate; il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n’en apprécie le mérite qu’en raison de la multiplicité des pièces qui le composent.
J’avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi simple que possible; je m’étais surtout attaché, en surmontant des difficultés inouïes, à faire fonctionner cette pièce sans qu’on entendît le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j’avais voulu imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent cependant d’une façon tout à fait imperceptible.
Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j’avais fait de si grands efforts, fut défavorable à mon automate?
Dans les premiers temps de son exhibition, j’entendis plusieurs fois des personnes qui n’en voyaient que l’extérieur; s’exprimer ainsi:
—Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de grands effets!
L’idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique que font entendre les machines à filer le lin. Alors le bon public apprécia tout autrement mon ouvrage, et son admiration s’accrut en raison directe de l’intensité de ce tohu-bohu. On n’entendait plus que ces exclamations:—Comme c’est ingénieux! Quelle complication! et qu’il faut de talent pour organiser de semblables combinaisons!
Pour obtenir ce résultat, j’avais rendu mon automate moins parfait, et j’avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour produire un plus grand effet, chargent leurs rôles. Ils font rire, mais ils s’écartent des règles de l’art et sont rarement placés parmi les bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine fut remise dans son premier état.
Mon écrivain une fois terminé, j’aurais pu faire cesser l’emprisonnement volontaire auquel je m’étais condamné, mais il me restait à exécuter une autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m’était nécessaire. Bien que très compliqué lui-même, ce second automate, en raison de la différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier travail et m’offrait quelques distractions. C’était un rossignol que m’avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m’étais engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce charmant musicien des bois.
Cette entreprise n’était pas sans offrir des difficultés sérieuses, car, si j’avais déjà exécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de fantaisie, et pour le composer je n’avais consulté que mon goût. Une imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat: ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables.
Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle.
De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de Romainville, dont la lisière touche presque à l’extrémité de la rue que j’habitais. Je m’enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon maître (On sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le moindre son de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en verve).
Il s’agissait d’abord de formuler dans mon imagination les phrases musicales avec lesquelles l’oiseau compose ses mélodies.
Voici de quels souvenirs mon oreille se trouva à peu près frappée: Tiou... tiou... tiou... ut, ut, ut, ut, ut, tchitchou, tchitchou, tchit, tchit, rrrrrrrrrrrrouit..., etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons étranges, ces gazouillements sans nom, ces rrrrrrrouit impossibles, et les recomposer par des procédés musicaux.
Là était la difficulté; je ne savais de la musique que ce qu’un sentiment naturel m’en avait appris, et mes connaissances en harmonie devaient m’être d’une bien faible ressource. J’ajouterai que pour imiter cette flexibilité de gosier et reproduire ces harmonieuses modulations, je n’avais qu’un instrument presque microscopique. C’était un petit tube en cuivre de la grosseur et de la longueur environ d’un tuyau de plume, dans lequel un piston d’acier, se mouvant avec la plus grande liberté, pouvait donner les divers sons qui m’étaient nécessaires; ce tube était en quelque sorte le gosier du rossignol.
Cet instrument devait fonctionner mécaniquement: un rouage faisait mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de langue, les notes coulées et les gazouillements, et guidait le piston suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu’il était nécessaire d’atteindre.
J’avais aussi à donner de l’animation à cet oiseau: je devais lui faire remuer le bec en rapport avec les sons qu’il articulait, battre des ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce travail m’effrayait beaucoup moins que l’autre, car il rentrait dans le domaine de la mécanique.
Je n’entreprendrai point de détailler au lecteur les tâtonnements et les recherches qu’il me fallut faire dans cette circonstance. Il me suffira de dire qu’après bien des essais, j’arrivai à me créer une méthode moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons, pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes les exigences de l’harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un commencement d’imitation que je n’avais plus qu’à perfectionner par de nouvelles études.
Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.
Je m’installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j’avais souvent entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force parmi les virtuoses de son espèce.
Je remontai le rouage de la machine et je la fis jouer au milieu du plus profond silence.
A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements animés, que j’aurais été presque tenté de prendre pour une protestation en masse contre ma grossière imitation.
Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but; je voulais comparer, étudier, et je ne distinguais absolument rien. Heureusement pour moi que tout à coup, et comme si tous ces musiciens se fussent donné le mot, ils s’arrêtèrent, et un seul d’entre eux continua; c’était sans doute le premier sujet, le Duprez de la troupe, peut-être le rossignol dont je parlais tout à l’heure. Ce ténor, quel qu’il fût, me donna une suite de sons et d’accents délicieux, que je suivis avec toute l’attention d’un élève studieux.
Je passai ainsi une partie de la nuit; mon professeur se montrait infatigable, et de mon côté je ne me lassais pas de l’entendre; enfin il fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j’éprouvais, le froid commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir. Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j’avais à faire, que dès le lendemain j’apportai d’importantes corrections à ma machine. Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis par obtenir le résultat que j’avais poursuivi: j’avais imité le chant du rossignol.
Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je rentrai enfin dans Paris, chez moi, près de ma femme, près de mes enfants; je me retrouvai au milieu de mes ouvriers, auxquels je n’eus que des félicitations à adresser.
En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j’avais gagné, par l’exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept mille francs.
Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon père! Hélas! cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes succès; j’avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes revers de fortune. Combien il se fût félicité de m’avoir laissé prendre un état selon ma vocation, et qu’il eût été fier du résultat que je venais d’obtenir, lui qui se plaisait tant aux inventions mécaniques!
CHAPITRE XII.
La fortune pour lui n’a jamais de caprices
Un Grec habile.—Ses confidences.—Le Pigeon cousu d’or.—Tricheries dévoilées.—Un magnifique truc!—Le génie inventif d’un confiseur.—Le prestidigitateur Philippe.—Ses debuts comiques.—Description de sa séance.—Exposition de 1844.—Le Roi et sa Famille visitent mes automates.
Revenu à une certaine aisance, je pus alors me donner quelques distractions, revoir quelques amis délaissés, et entre autres Antonio, qui n’eut pas le courage de me garder rancune pour l’avoir abandonné aussi longtemps. Dans nos longues conversations, mon ami ne cessait de m’encourager à la réalisation des projets que lui-même avait fait naître: je veux parler de mes projets de théâtre, dont il certifiait d’avance tout le succès.
Sans négliger mes travaux, j’avais repris mes exercices d’escamotage, et je m’étais remis à la recherche d’escamoteurs. Je voulus voir aussi ces gens adroits qui, faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus grand théâtre, vont dans les cafés exécuter leurs tours. Il y a là en effet des études curieuses à faire: ces hommes ont besoin de recourir à des artifices d’autant plus fins, qu’ils ont affaire à des gens qui ne se font pas faute de chercher à les déjouer. Je rencontrai quelques types intéressants, dans lesquels je trouvai des sujets d’utiles observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas à me faire comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens adroits que je recherchais.
Un escamoteur que j’avais jadis rencontré chez le père Roujol, et auquel j’avais rendu un service, me présenta un jour un nommé D...... C’était un jeune homme de figure agréable et distinguée; sa mise avait une certaine recherche, et il se présentait avec les manières d’un homme du monde.
—Monsieur, me dit-il en m’abordant, mon ami m’a dit que vous recherchiez toute personne possédant une certaine adresse. Bien que je ne veuille pas débuter près de vous en m’adressant un compliment, je vous dirai que, faisant ma profession d’enseigner des tours d’escamotage aux gens du monde, j’ai pensé pouvoir vous montrer des choses qui vous sont inconnues.
—J’accepte avec empressement votre proposition, répondis-je, mais je vous avertis que je ne suis point un commençant.
Cette présentation se faisait dans mon cabinet; nous nous assîmes près d’une table sur laquelle je fis servir quelques rafraîchissements. C’était là, du reste, un piége que je tendais à mon visiteur pour le rendre plus communicatif.
Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l’exemple à M. le Professeur, que pour lui indiquer le point de départ de ses leçons, je lui fis voir ma dextérité à faire sauter la coupe, et j’exécutai différents tours.
J’observais D....., pour juger de l’impression que je faisais sur lui. Après être resté sérieux pendant quelques instants, il regarda son compagnon en faisant un léger clignement d’œil dont je ne compris pas la signification. Je m’arrêtai un moment, et sans vouloir provoquer une explication directe, je débouchai une bouteille de vin de Bordeaux et lui en versai quelques rasades. J’eus un plein succès: le vin lui délia la langue, et au milieu d’une conversation qui commençait à tourner à l’épanchement:
—Il faut, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il en mettant son verre à sec et en le présentant sans façon pour le faire remplir, il faut que je vous fasse un aveu. Sachez donc que j’étais venu ici avec la conviction que je devais avoir affaire à ce que nous appelons un pigeon. Je m’aperçois qu’il en est tout autrement, et comme je ne veux pas compromettre mes trucs, qui sont mon gagne-pain, je me contenterai du plaisir d’avoir fait votre connaissance.
Ces mots, étrangement techniques, me semblèrent un contraste choquant avec les manières élégantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me décider à abandonner la partie sans connaître au moins quelques secrets de ce singulier personnage.
—Monsieur, répondis-je un peu désappointé, j’espère que vous reviendrez sur cette décision, et que vous ne sortirez pas d’ici sans me montrer à votre tour comment vous maniez les cartes? Vous me devez bien cela.
A ma grande satisfaction, D.... se ravisa.
—Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n’avons pas du tout la même manière de travailler.
Il me serait difficile en effet de donner un nom à ce qu’il exécuta devant moi. Ce n’était pas à proprement parler de la prestidigitation; c’étaient des ruses et des finesses d’esprit appliquées aux cartes, et ces ruses étaient tellement inattendues, qu’il était impossible de n’en être pas dupe. Ce travail, du reste, n’était que l’exposition de quelques principes dont je connus plus tard l’application.
Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une fois partis, ne peuvent plus s’arrêter, D....., entraîné sans doute, et par la sincérité des éloges que je lui prodiguais, et par le grand nombre de verres de Bordeaux qu’il avait absorbés, me dit avec cet épanchement familier si commun aux buveurs:
—Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j’ai seulement quelques tours que je montre aux amateurs. Ces leçons, vous devez le comprendre, ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme s’il eût voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir je vais dans les cercles où j’ai l’adresse de me faire introduire, et que là, je mets à profit quelques-uns des principes que je vous ai fait connaître tout-à-l’heure.
—Alors, vous donnez des séances?
D...... sourit légèrement et répéta ce clignement d’œil qu’il avait fait déjà à son camarade.
—Des séances? répondit-il, non, jamais! Ou plutôt, oui, j’en donne, mais à ma façon; je vous expliquerai cela dans un instant. Je veux d’abord vous amuser, en vous contant comment je parviens à me faire payer assez généreusement les leçons que je donne à mes amateurs; nous reviendrons après cela à mes séances.
Vous saurez que, pour des raisons faciles à deviner, je ne donne jamais de leçons qu’à un élève que je suppose avoir la poche bien garnie. En commençant mes explications, je l’avertis que je le laisse libre de fixer lui-même le prix du tour que je vais lui montrer, et, pendant ma démonstration, je m’arrête un instant pour exécuter un petit intermède qui doit plus tard forcer sa générosité.
Je m’approche de mon pigeon, passez-moi le mot.
—Je vous l’ai déjà passé.
—Ah! bien; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son habit, voici un moule qui perce l’étoffe et que vous pourriez perdre.
Je jette en même temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue tous ses boutons les uns après les autres, et de chacun d’eux je feins de faire sortir une pièce d’or.
Je n’ai exécuté ce tour que comme une plaisanterie sans importance; aussi je ramasse mes pièces en affectant la plus grande indifférence. Je pousse même cette indifférence jusqu’à en laisser comme par mégarde une ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu.
Je continue ma leçon, et ainsi que je m’y attends, mon élève n’y prête qu’une attention médiocre, tout préoccupé qu’il est des réflexions que je lui ai habilement suggérées.
Ira-t-il offrir cinq francs à un homme qui semble avoir sa poche pleine d’or? Non, c’est impossible; le moins qu’il puisse faire, c’est d’augmenter d’une pièce le nombre de celles que je viens d’étaler sous ses yeux, et cela ne manque jamais d’arriver.
Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi. Quelquefois je suis assez riche; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j’en suis réduit à une douzaine de ces charmants jaunets, mais ceux-là, je ne m’en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis m’en procurer d’autres. Je vous dirai qu’il m’est arrivé de dîner plus que modestement, et même de ne pas dîner du tout, ayant sur moi ce petit trésor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l’entamer.
—Les séances que vous donnez dans les cercles, dis-je à mon narrateur pour le ramener sur ce chapitre, doivent être nécessairement plus fructueuses.
—En effet, mais la prudence me défend de les donner aussi souvent que je le voudrais.
—Je ne vous comprends pas.
—Je m’explique. Lorsque je suis dans un cercle, j’y suis en amateur, en fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je me trouve, je joue. Seulement, j’ai ma manière de jouer, qui n’est pas celle de tout le monde, mais il paraît qu’elle n’est pas mauvaise, puisqu’elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger.
Ici mon narrateur s’arrêta pour se rafraîchir, puis, comme s’il se fût agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me montra divers tours, ou plutôt diverses escroqueries fort curieuses, et qu’il exécuta avec tant de grâce, d’adresse et de naturel, qu’il eût été impossible de le prendre en défaut.
Il faut savoir ce que c’est que l’amour d’un art ou d’une science dont on cherche à pénétrer les mystères, pour comprendre l’effet que me produisirent ces coupables confidences.
Loin d’éprouver de la répulsion, du dégoût même pour cet homme, avec lequel la justice pouvait avoir d’un jour à l’autre un compte à régler, je l’admirais, j’étais ébahi. La finesse, la perfection de ses tours m’en faisaient oublier le but blâmable.
Le moment vint enfin où les confidences de mon Grec (car c’en était un) s’épuisèrent; il prit congé de moi.
D.... m’eut à peine quitté, que le souvenir de ses confidences me revenant à l’esprit, me fit monter le rouge au visage. J’eus honte de moi-même comme si je m’étais associé à ses coupables manœuvres; j’en vins même à me reprocher sévèrement l’admiration dont je n’avais pu me défendre et les compliments qu’elle m’avait arrachés.
Pour l’acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme à ma porte. Précaution inutile! car jamais depuis je n’entendis parler de lui.
Qui croirait cependant que c’est à la rencontre de D.... et aux communications qu’il m’avait faites, que je dus plus tard la satisfaction de rendre un service à la société, en démasquant à la justice une escroquerie dont les plus habiles experts n’avaient pu trouver le mot?
Dans l’année 1849, M. B...., juge d’instruction au tribunal de la Seine, me pria de m’occuper de l’examen et de la vérification de cent cinquante jeux de cartes, saisis en la possession d’un homme dont les antécédents étaient loin d’être aussi blancs que ses jeux.
Ces cartes étaient en effet toutes blanches, et cette particularité avait dérouté jusqu’alors les plus minutieuses investigations. Il était impossible à l’œil le plus exercé d’y découvrir la moindre altération, la plus petite marque, et elles semblaient toutes posséder les qualités des jeux du meilleur aloi.
J’acceptai cette expertise, dans laquelle j’espérais trouver des subtilités d’autant plus fines qu’elles étaient plus cachées.
Ce n’était qu’après mes séances que je pouvais me livrer à ce travail de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, je m’attablais près d’une excellente lampe, et j’y restais jusqu’à ce que le sommeil ou le découragement vînt me gagner.
Je passai ainsi près d’une quinzaine de jours, examinant tant avec mes yeux qu’avec une excellente loupe, la matière, la forme et les imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je ne pouvais parvenir à rien découvrir, et de guerre lasse, je finis par me ranger de l’avis des experts qui m’avaient précédé.
—Décidément il n’y a rien à ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant, un soir, loin de moi sur la table.
Tout-à-coup, sur le dos brillant d’une des cartes, et près d’un de ses angles, je crois apercevoir un point mat qui m’avait échappé jusqu’alors. Je m’en approche; le point disparaît. Mais, chose étrange! il reparaît à mes yeux dès que j’en suis éloigné.
Quel magnifique truc! m’écriai-je dans l’enthousiasme d’une idée qui me traversait l’esprit (Le lecteur appréciera, je le pense, le sens de cette exclamation). C’est bien cela! j’y suis! c’est une marque distinctive.
Et suivant certain principe que D.... m’avait indiqué dans ses confidences, je m’assurai que toutes les cartes portaient également un point, qui placé à un endroit déterminé en indiquait la nature et la couleur.
Comprend-on tout l’avantage qu’un Grec pouvait tirer de la possibilité de connaître le jeu de ses adversaires? D.... avait été surpassé dans cette tricherie, car son point de marque, si fin qu’il fût, ne disparaissait pas selon le besoin.
Depuis un quart d’heure, je meurs d’envie de communiquer au lecteur un procédé qui certes ne peut manquer de l’intéresser, mais je suis retenu par l’idée que cette ingénieuse fourberie peut tomber entre des mains criminelles et faciliter de coupables actions.
Pourtant, il est une vérité incontestable: c’est que pour éviter un danger, il faut le connaître. Or, si chaque joueur était initié aux stratagèmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans l’impossibilité de s’en servir.
Réflexion faite, je me décide à faire ma communication.
Je viens de dire qu’un seul point placé à certain endroit sur une carte suffisait pour la faire connaître. Je vais employer une figure pour le démontrer.
Il faut supposer par estimation la carte divisée en huit parties dans le sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure 1re. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur couleur. La marque se place au point d’intersection de ces divisions. Voilà tout le procédé; l’exercice fait le reste.
Quant au procédé à employer pour imprimer le point mystérieux dont j’ai parlé plus haut, on me permettra de ne pas l’indiquer, car mon but est de signaler une fourberie et non d’enseigner à la faire. Il suffira de dire que vu de près, ce point se confond avec le blanc de la carte, et qu’à distance, la réflection de la lumière rend la carte brillante, tandis que la marque seule reste mate.
Au premier abord, il semblera peut-être assez difficile de pouvoir se rendre compte de la division à laquelle appartient un point isolé sur le dos d’une carte. Cependant, pour peu qu’on veuille y prêter attention, on pourra juger que celui que j’ai mis pour exemple ne peut appartenir ni à la seconde ni à la quatrième division verticale, et, par un raisonnement analogue, on comprendra que ce même point se trouve en regard de la deuxième division horizontale. Il représentera donc une dame de carreau.
D’après l’explication que je viens de donner, le lecteur, j’en suis sûr, a déjà pris son parti sur les cartes blanches.
—Puisqu’il peut en être ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu’avec des cartes tarotées, et j’éviterai d’être trompé.
Malheureusement, les cartes tarotées prêtent encore plus à l’escroquerie que les autres, et pour le prouver, je me vois forcé de faire une seconde communication, et peut-être même une troisième. Supposons un tarot formé de points ou de toutes autres figures rangées symétriquement comme le sont d’ordinaire ces genres de dessins.
FIGURE 2.