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Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier cover

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Chapter 17: CHAPITRE XIII.
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About This Book

The author offers a personal account of how scientific principles and mechanical ingenuity produce effects commonly mistaken for the supernatural. He walks the reader through a country residence outfitted with ingenious door, bell, and automaton devices, explains the acoustic and electrical methods behind recognition systems, and provides practical descriptions of stage tricks and mystifications. Interspersed with anecdotes about audience reactions, the text combines technical explanation, hands-on instruction, and reflection on the relationship between illusion and perception.

Le premier point en partant du haut de la carte, à gauche, ainsi que dans l’exemple précédent, représentera du cœur; le second en descendant, du carreau; le troisième du trèfle; le quatrième du pique.

Si maintenant, à l’un de ces points, qui sont naturellement placés par le dessin du tarot pour marquer la couleur de la carte, on ajoute un autre petit point à l’un des huit endroits que l’on peut se figurer sur sa circonférence, on désignera la nature de la carte.

Ainsi on représentera, au point culminant, un as, en tournant à droite un roi, le troisième sera une dame, le quatrième un valet et ainsi de suite en suivant pour le dix, le neuf, le huit et le sept.

Il est bien entendu qu’il ne faut qu’un seul point comme dans la figure 2, où celui qui est joint au troisième point ou couleur, représentera un huit de trèfle.

Il y a bien encore d’autres combinaisons, mais celles-là sont aussi difficiles à expliquer qu’à comprendre. Ainsi par exemple, j’ai eu à expertiser des cartes tarotées où il n’y avait véritablement aucune marque; seulement les dessins du tarot étaient plus ou moins attaqués par la coupe de la carte et cette simple particularité les désignait toutes.

Il y a aussi les cartes sur le bord desquelles le Grec en jouant fait avec son ongle un léger morfil qu’il peut reconnaître au passage. S’il joue à l’écarté, ce sont les rois qu’il a marqués ainsi, et lorsqu’en donnant les cartes ces dernières se présentent sous sa main, il peut, par un tour familier à l’escamotage, les laisser sur le jeu et donner à la place la carte suivante. Cette substitution peut se faire si habilement qu’il est impossible d’y rien voir. Enfin, j’ai vu des gens dont la vue était si habilement exercée, qu’après avoir joué deux ou trois parties avec le même jeu, ils pouvaient reconnaître toutes les cartes.

 

Pour revenir aux cartes frelatées, on se demandera comment on peut changer les jeux, puisque dans les cercles et dans les maisons où l’on joue, les paquets ne sont décachetés qu’au commencement de la partie.

Eh! mon Dieu, c’est encore bien simple.

On s’informe du marchand de cartes où ces maisons se fournissent. On lui fait d’abord quelques petits achats pour lier connaissance; on y retourne plusieurs fois pour le même motif; puis un beau jour, on se dit chargé par un ami d’acheter une douzaine de sixains ou plus ou moins selon l’importance du magasin.

Le lendemain, sous prétexte que les jeux ne sont pas de la couleur qui a été demandée, on les rapporte.

Les paquets sont encore cachetés, le marchand, plein de confiance, les échange contre d’autres.

Mais le grec a passé la nuit à décacheter les bandes et à les recacheter par un procédé connu en escamotage; les cartes ont toutes été marquées et remises en ordre; le marchand les a maintenant dans son magasin; le tour est fait; on les attend à domicile.

Toutes ces supercheries certes sont fort redoutables; eh bien! il y en a une bien plus redoutable encore, c’est la télégraphie imperceptible. On en jugera, lorsque je dirai que sans la moindre apparence de communication, le Grec peut parfaitement recevoir d’un compère, par des principes analogues à ceux de ma seconde vue, l’annonce du jeu de son adversaire.

J’aurais certainement beaucoup d’autres trucs à signaler, mais je m’arrête. Je crois en avoir assez dit sur les escrocs et leurs tricheries pour engager tout joueur à ne tenir les cartes que vis-à-vis de personnes dont la probité ne peut être mise en doute.

Maintenant, autant pour faire oublier les détails quelque peu compromettants que je viens de donner, que pour reposer mon esprit de descriptions qui, j’en suis certain, ont dû paraître beaucoup plus courtes au lecteur qu’à moi-même, je vais revenir à la prestidigitation proprement dite, en donnant une notice biographique sur un physicien-sorcier-magicien-prestidigitateur, dont le succès dans Paris fut, vers cette époque, des plus éclatants.

Philippe Talon, originaire d’Alais, près Nîmes, après avoir exercé la douce profession de confiseur à Paris, s’était vu forcé, par suite d’insuccès, de quitter la France.

Londres, ce pays de Cocagne, cet Eldorado en perspective, était à deux pas; notre industriel s’y rendit et ne tarda pas à fonder un nouvel établissement dans la capitale des Trois-Royaumes-Unis.

Le confiseur français avait bien des chances de réussite. Outre que les Anglais sont très friands de chatteries, on sait que la confiserie française a eu, de tout temps, chez les enfants d’Albion, une renommée qui ne peut être comparée qu’à celle dont a joui jadis en France le véritable cirage anglais.

Néanmoins, malgré ces avantages, il paraît que de nouvelles amertumes se glissèrent bientôt dans son commerce; les brouillards de la Tamise, d’autres disent des spéculations trop hasardeuses, vinrent fondre les fragiles marchandises du nouveau magasin et les mirent en déconfiture.

Talon plia bagage une seconde fois et quitta Londres pour aller à Aberdeen demander l’hospitalité aux montagnards écossais, auxquels en échange il proposa ses séduisantes sucreries.

Malheureusement, les Ecossais d’Aberdeen, fort différents des montagnards de la Dame Blanche, ne portent ni bas de soie ni souliers vernis, et font très peu d’usage des pâtes de jujube et des petits fours. Aussi le nouvel établissement n’eût pas tardé à subir le sort des deux autres, si le génie inventif de Talon n’avait trouvé une issue à cette position précaire.

Le confiseur pensa avec raison que pour vendre une marchandise, il est bon qu’elle soit connue, et que, pour qu’elle soit connue, il faut s’occuper de la faire connaître.

Fort de ce judicieux raisonnement, Talon sut bien forcer les Aberdeenois à manger ses bonbons, après toutefois les leur avoir fait payer.

A cette époque, il y avait à Aberdeen une troupe de comédiens qui se trouvaient dans la position des sucreries de Talon: ces artistes étaient incompris et peu goûtés.

En vain le directeur avait-il monté une pantomime à grand renfort de changements à vue et de transformations; le public était resté sourd à ses appels réitérés.

Un beau jour, Talon se présente chez l’impresario écossais:

«Monsieur, lui dit-il sans autre préambule, je viens vous faire une proposition qui, si elle est acceptée, remplira votre salle, j’en ai la conviction.

—Expliquez-vous, Monsieur, dit le directeur affriandé, mais peu confiant dans une promesse qu’il avait de bonnes raisons de croire difficile à réaliser.

—Il s’agit simplement, poursuivit Talon, de joindre à l’attrait de votre spectacle l’annonce d’une loterie dont je ferai tous les frais. Voici quelle en sera l’organisation: chaque spectateur en entrant paiera en sus du prix de sa place la somme de six pences (60 centimes), qui lui donneront droit à:

1º Un cornet de bonbons assortis;

2º Un numéro de loterie, avec lequel il pourra gagner le gros lot, représenté par un magnifique bonbon monté de la valeur de cinq livres (125 francs).

Talon promit en outre un divertissement nouveau, dont il confia le secret avec recommandation de ne pas le divulguer.

Ces propositions ayant été agréées, on mit sur le tapis la question d’intérêt. Le marchand de sucreries n’avait aucune raison de tenir la dragée haute au directeur; le marché fut donc promptement conclu.

L’intelligent Talon ne s’était point trompé; le public, alléché par l’appât des bonbons, par l’attrait de la pantomime et par une surprise qu’on lui promettait, accourut en foule, et remplit la salle.

La loterie fut tirée; le gros lot fit un heureux, et les douze ou quinze cents autres spectateurs, munis de leurs cornets de bonbons, se consolèrent de leur déception en se faisant entre eux des échanges de douceurs.

Dans d’aussi heureuses dispositions, la pantomime fut trouvée charmante.

Cependant cette pièce tirait à sa fin et l’on n’avait encore d’autre surprise que celle de ne pas l’avoir encore vu arriver, lorsque tout à coup, à la fin d’un ballet, les danseurs s’étant rangés en cercle comme pour l’apparition d’un premier sujet, un bruit aigu se fait entendre, et un superbe polichinelle, riant de sa voix aigre et chevrotante, s’élance d’un bond sur le devant de la scène et fait un magnifique écart.

C’était Talon, revêtu des deux bosses de coton et de l’habit pailleté.

Notre nouvel artiste s’acquitta avec un rare talent de la danse excentrique de Polichinelle et fut couvert de bravos.

Pour remercier le public de son bienveillant accueil, le danseur essaya une révérence dans l’esprit de son rôle, mais il la fit si malheureusement, que le pauvre Polichinelle tomba violemment sur le côté sans pouvoir se relever.

On s’approche en toute hâte, on soutient le blessé. Il se remet un peu; il veut parler; on écoute; il se plaint d’une côte cassée et demande avec instance des pilules de Morisson[11]. On se rend à ses désirs et un domestique se hâte d’apporter des pilules d’une grosseur exagérée.

Le public, qui jusque-là compatissait à la douleur de Polichinelle et se tenait dans un silencieux attendrissement, commence à flairer une plaisanterie. Il sourit d’abord, puis rit aux éclats, lorsque le malade prenant une des pilules, l’escamote habilement en feignant de l’avaler tout d’un trait. Une seconde suit la première, et la demi-douzaine ayant pris la même route, Polichinelle se trouva tout à fait remis, salua gracieusement et fit sa retraite au lieu de bruyants hurrahs.

Philippe venait de faire sa première séance: le confiseur avait troqué le bâton de sucre d’orge pour celui de magicien.

Cette scène burlesque eut un succès fou. Les recettes qu’elle fit faire, chaque soir, vinrent réconforter la situation financière du directeur et de son habile associé, de sorte que le marchand de bonbons, qui avait liquidé son fonds de boutique dans ses représentations, n’eut plus qu’à fermer la porte. Il partit pour donner dans d’autres villes des représentations de son nouveau talent.

Où le nouveau magicien avait-il puisé les éléments de son art? Je l’ignore. Il est probable (c’est toujours avec des probabilités que se comblent les lacunes de l’histoire), il est probable que Talon avait appris l’escamotage comme la danse de Polichinelle, pour sa satisfaction personnelle et le plaisir de ses amis. Ce qu’il y a de certain, c’est que la séance qu’il donna devant les naïfs spectateurs d’Aberdeen ne fut pas de première force, et que c’est à la suite de ces premiers succès qu’il se perfectionna dans l’art auquel il dut plus tard sa réputation.

Abdiquant désormais les sucreries, le vêtement de Polichinelle et la pratique[12], Philippe (c’est ainsi que s’appela dès lors le prestidigitateur) parcourut les provinces d’Angleterre en donnant d’abord de très modestes représentations. Puis son répertoire s’étant successivement augmenté d’un certain nombre de tours pris çà et là aux escamoteurs de cette époque, il attaqua les grandes villes et vint à Glascow, où il se fit construire une baraque en bois pour y donner des représentations.

Pendant la construction de son temple de magie, Philippe distingua, parmi les ouvriers menuisiers employés à cet ouvrage, un jeune garçon de bonne mine qui lui sembla doué d’une intelligence toute particulière; il voulut l’attacher à ses entreprises théâtrales et le faire paraître en scène comme aide magicien.

Macalister (c’était le nom du jeune menuisier) avait inné en lui le génie des trucs et des ficelles; il n’eut à faire aucun apprentissage dans cet art mystérieux, et comprenant tout de suite les finesses de l’escamotage, il composa quelques tours qui lui méritèrent les éloges de son maître.

Depuis ce moment, soit par suite du concours de Macalister, soit pour toute autre cause, tout sembla réussir à Philippe, qui se mit à travailler en grand, c’est-à-dire qu’il abandonna les baraques pour la scène plus noble du théâtre des grandes villes.

Après avoir longtemps voyagé dans l’Angleterre, il passa en Irlande et donna des représentations à Dublin. Ce fut dans cette ville qu’il fit l’acquisition de deux tours auxquels il dut plus tard un véritable succès.

 

Trois Chinois, venus en France pour y présenter divers exercices très surprenants, avaient essayé de donner à Paris quelques représentations qui, faute d’une publicité convenable, n’eurent d’autre résultat que de brouiller les trois habitants du Céleste-Empire. En France aussi bien qu’en Chine, lorsqu’il n’y a pas de foin au râtelier, les chevaux se battent, dit-on; nos trois jongleurs n’en étaient pas arrivés à cette extrémité, mais ils s’étaient séparés. L’un d’eux s’en alla à Dublin, et ce fut là que, sur la demande de Philippe, il lui enseigna le tour des poissons ainsi que celui des anneaux.

Le premier de ces trucs une fois acquis, Philippe se trouva très embarrassé, il lui fallait une robe pour son exécution.

Prendre un costume de Chinois eût été chose plus que pittoresque, l’ex-confiseur n’ayant dans la physionomie aucun des caractères d’un mandarin. Il ne fallait pas non plus songer à une robe de chambre. Si riche qu’elle eût été, la séance de magie eût pris un caractère de sans-façon que le public n’aurait pas toléré.

Philippe sut se tirer de cette difficulté: il s’habilla en magicien. C’était une innovation hardie, car, jamais jusqu’alors, un escamoteur n’avait osé endosser la responsabilité d’un tel costume.

Possesseur de ces deux nouveaux tours, Philippe conçut le projet de revoir son ingrate patrie et de se réconcilier avec elle en lui présentant les résultats de ses travaux. Il vint donc à Paris dans l’été de l’année 1841 et donna des représentations dans la salle Montesquieu.

Le tour des poissons, celui des anneaux, un brillant costume de magicien, un superbe bonnet pointu, une séance bien organisée et convenablement présentée, attirèrent chez lui grand nombre de spectateurs, parmi lesquels le hasard conduisit le directeur d’un des théâtres de Vienne.

 

L’Autrichien, enchanté de la représentation, proposa, séance tenante, au prestidigitateur, un engagement à participation de recette.

Philippe accepta d’autant plus volontiers que, pendant la saison pour laquelle il s’engageait, la salle Montesquieu était réservée pour des bals publics. D’un autre côté, cet engagement lui donnait le temps de faire construire un théâtre dans lequel il pourrait à son retour continuer tranquillement le cours de ses représentations.

Dans le service de l’Autriche,
Le militaire n’est pas riche:

a dit l’auteur du Châlet, et pour ce motif d’opéra, ainsi que pour d’autres encore, notre voyageur n’était pas sans éprouver de vives inquiétudes à l’endroit de ses futures recettes. Il ignorait sans doute que l’Autriche ne devait cette mauvaise réputation qu’à l’exigence de la versification française, et que cette rime riche arrivant après une négation indispensable à la structure du vers, avait tout naturellement rendu pauvre le militaire de l’Autriche.

L’artiste ne tarda pas du reste à être tranquillisé; il reconnut que la capitale de cette nation calomniée de par les règles de la poésie, valait mieux que sa réputation; il en rapporta pour preuve nombre de thalers, avec lesquels il paya les frais de construction d’un théâtre que, pendant son absence, on lui avait élevé au bazar Bonne-Nouvelle.

Philippe avait encore recruté dans sa route quelques nouveautés. Il apportait avec lui plusieurs automates qu’il devait montrer dans ses représentations.

L’ouverture de la salle Bonne-Nouvelle fit sensation dans Paris; on vint en foule voir ce fameux truc des poissons, auquel les spectateurs de la salle Montesquieu avaient déjà fait une réputation méritée.

Que le lecteur veuille bien entrer avec moi dans le palais des prestiges (c’est ainsi que s’appelait ce nouveau temple de magie), je le ferai assister à quelques-unes des expériences du magicien.

 

Le palais des prestiges n’était point un monument, ainsi que pouvait le faire supposer son titre; mais lorsqu’on était arrivé au bout de la galerie du premier étage du bazar Bonne-Nouvelle, on passait sous une porte de couloir et l’on était tout étonné de se trouver dans une salle fort convenablement distribuée pour ce genre de spectacle. Il y avait des stalles, un parterre, un rang de galeries et un amphithéâtre. La décoration en était proprette et élégante, et par dessus tout, on y était confortablement assis.

Un orchestre, composé de six musiciens d’un talent contestable, exécutait une symphonie avec accompagnement de mélophone, sorte d’accordéon récemment inventé par un nommé Lecler, chargé de la direction musicale du palais.

Le rideau se lève.

Au grand étonnement des spectateurs, la scène est plongée dans la plus profonde obscurité.

Un monsieur, tout de noir habillé, sort d’une porte latérale et s’avance vers nous. C’est Philippe; je le reconnais à son accent voilé et quelque peu teinté de provençal. Tous les autres spectateurs le prennent pour le régisseur; on est interdit; on craint une annonce d’autant plus fâcheuse, que ce monsieur porte le pistolet au poing.

L’incertitude est bientôt dissipée; Philippe se fait connaître. Il annonce qu’il se trouve en retard pour ses préparatifs, mais que, pour ne pas faire attendre tout le temps nécessaire à l’éclairage de son laboratoire, il va, d’un coup de pistolet, allumer les innombrables bougies dont la salle est ornée.

Bien que l’arme à feu ne soit pas nécessaire à l’expérience, et qu’elle n’ait d’autre but que de jeter de la poudre aux yeux des spectateurs, les bougies se trouvent subitement enflammées au bruit de la détonation.

On bat des mains de toutes parts, et c’est justice, car ce truc est saisissant de surprise. Si applaudi qu’il soit cependant, il ne l’est jamais autant qu’il le mérite en raison du temps qu’exige sa préparation et des mortelles angoisses qu’il cause à l’opérateur.

En effet, ainsi que toutes les expériences où l’électricité statique joue le principal rôle, cette magique inflammation n’est pas infaillible. Lorsque ce malheur arrive, la position de l’opérateur se trouve d’autant plus embarrassante que le phénomène a été annoncé comme une œuvre de magie. Or, un magicien doit être tout-puissant, et s’il n’en est pas ainsi, il doit éviter à tout prix ces fiasco qui lui font perdre aux yeux du public le prestige de son omnipotence.

La scène une fois éclairée, Philippe commençait sa séance. La première partie, composée de tours d’un médiocre intérêt, était rehaussée par la présentation de quelques curieux automates, tels que:

Le Cosaque, que l’on eût pu aussi bien appeler le Grimacier, pour les contorsions comiques auxquelles il se livrait. C’était du reste un très habile escamoteur que ce cosaque, car il faisait passer adroitement dans ses poches divers bijoux que son maître avait empruntés à des spectateurs;

Le Paon magique, faisant entendre son ramage anti-mélodieux, étalant son somptueux plumage et mangeant dans la main;

Et enfin un Arlequin semblable à celui que possédait Torrini.

Après la première partie de la représentation, le rideau se baissait pour les préparatifs d’une séance que le programme indiquait sous le titre de: Une fête dans un palais de Nankin. Titre attrayant pour les marchands de cette étoffe, mais qui n’avait été choisi, sans doute, que pour rappeler au spectateur le tour chinois qui devait couronner la séance.

A cette seconde apparition, la scène était entièrement transformée; les tapis de tables, assez modestes d’abord, avaient été remplacés par des brocarts étincelants de dorures et de pierres précieuses (vues de loin). Les bougies, déjà si nombreuses, s’étaient encore multipliées et donnaient au théâtre l’aspect d’une fournaise ardente, véritable demeure d’un suppôt du diable.

Le magicien paraissait. Il était revêtu d’un riche costume que, dans son admiration, le public estimait d’un prix à épuiser les richesses de Golconde.

La Fête de Nankin commençait par le tour des anneaux, venant des Chinois.

Philippe prenait légèrement entre ses doigts des anneaux de fer qui avaient vingt centimètres environ de diamètre, et, sans que le public pût s’expliquer comment, il les faisait entrer les uns dans les autres et en formait des chaînes et des faisceaux inextricables. Puis tout à coup, quand on croyait qu’il lui serait impossible de débrouiller son ouvrage, il l’effleurait du souffle, et les anneaux se séparant, tombaient à ses pieds.

Ce tour produisait une illusion charmante.

Celui qui lui succédait, et que je n’ai pas vu faire par d’autres que par Philippe, ne lui cédait pas en intérêt.

Macalister, le menuisier écossais, qui servait en scène sous la figure d’un nègre nommé Domingo, apportait sur une table deux pains de sucre encore garnis de cet affreux papier que l’épicier vend dans son commerce aux prix des denrées coloniales.

Philippe empruntait une douzaine de foulards (non pas des foulards de compères); il les mettait dans un large canon de fusil, et lorsqu’on lui avait désigné un des deux pains de sucre, il faisait feu dessus. Il le cassait ensuite à coup de hache, et tous les foulards s’y trouvaient réunis.

Venait ensuite le Chapeau de Fortunatus.

Philippe, après avoir fait sortir de ce chapeau, qui n’était autre que celui d’un spectateur, une innombrable quantité d’objets, en retirait enfin des plumes de quoi garnir au moins un lit édredon. Mais ce qui amusait et faisait surtout rire dans ce tour, c’était un enfant, que le prestidigitateur avait fait mettre à genoux au-dessous de cette singulière avalanche, et qui s’y trouvait complètement enseveli.

Un autre tour à effet était celui de la Cuisine de Parafaragaramus[13].

Sur l’invitation de Philippe, deux écoliers montaient près de lui sur la scène. Il les habillait aussitôt, l’un en marmiton, l’autre en cuisinière de bonne maison. Ainsi affublés, les deux jeunes cordons bleus subissaient toutes sortes de plaisanteries et de mystifications (c’était de l’école Castelli).

L’escamoteur passait ensuite à l’exécution du tour. A cet effet, il suspendait à un trépied un énorme chaudron de cuivre entièrement plein d’eau, et il ordonnait aux deux cuisiniers d’y mettre des pigeons morts, un assortiment de légumes et force assaisonnements. Alors il chauffait le dessous du récipient avec une flamme d’esprit de vin et prononçait quelques paroles sacramentelles. A sa voix, les pigeons, redevenus vivants, prenaient leur volée en s’échappant de la chaudière. L’eau, les légumes et les assaisonnements avaient complétement disparu.

Philippe terminait ordinairement ses soirées par le fameux tour chinois, qu’il appelait pompeusement les Bassins de Neptune ou les Poissons d’or.

Le magicien, revêtu de son brillant costume, montait sur une espèce de table basse qui l’isolait du parquet. Après quelques évolutions pour prouver qu’il n’avait rien sur lui, il jetait un châle à ses pieds, et lorsqu’il le relevait, on voyait apparaître un bassin de cristal rempli d’eau, dans lequel se jouaient des poissons rouges.

Cet exercice se recommençait trois fois avec le même résultat.

Voulant enchérir sur ses confrères du Céleste-Empire, le prestidigitateur français avait ajouté à leur tour une variante qui terminait gaiement la séance. En jetant une dernière fois le châle à terre, il en faisait sortir plusieurs animaux, tels que lapins, canards, poulets, etc.

Ce truc était exécuté, sinon gracieusement, du moins de manière à exciter une vive admiration parmi les spectateurs.

En général, Philippe était très amusant dans ses soirées. Ses expériences étaient exécutées avec beaucoup de conscience, d’adresse et d’entrain, et je n’hésite pas à dire que le prestidigitateur du bazar Bonne-Nouvelle pouvait passer alors pour un des meilleurs de l’époque.

Philippe quitta Paris, l’année suivante, et continua depuis à donner ses séances à l’étranger ou dans les provinces de la France.

Les succès de Philippe n’auraient pas manqué de raviver encore mon désir de hâter la réalisation de mes projets de théâtre, si à cette époque un malheur ne fût venu me jeter dans un profond découragement. Je perdis ma femme.

Resté seul avec trois enfants en bas-âge, il me fallut, si inhabile que je fusse aux soins du ménage, en surveiller la direction. Aussi, au bout de deux ans, volé par les uns, trompé par les autres, j’avais perdu peu à peu l’aisance que mon travail avait apporté dans ma maison, et je marchais à ma ruine.

Poussé par les exigences de ma position, je songeai à me refaire un intérieur: je me remariai.

J’aurai tant de fois l’occasion de parler de ma nouvelle épouse, que je me dispenserai pour le moment de lui rendre le tribut d’éloges qui lui sont si bien dus. D’ailleurs je ne suis pas fâché d’abréger ces détails d’intérieur, qui, très importants dans ma vie, ne sont dans ce récit que d’un bien faible intérêt.

L’exposition de 1844 allait avoir lieu; je demandai et j’obtins l’autorisation d’y présenter les objets de ma fabrication. L’emplacement que l’on m’assigna, situé en face de la porte d’honneur, fut sans contredit un des plus beaux de la salle.

Je fis ériger un gradin circulaire, sur lequel je mis un spécimen de toutes les pièces mécaniques que j’avais exécutées jusqu’alors. Dans le nombre figurait en première ligne mon écrivain, que M. G.... avait bien voulu me confier pour cette circonstance.

J’eus, je puis le dire, les honneurs de l’exposition. Mes produits étaient constamment entourés d’une foule de spectateurs d’autant plus empressés, que le divertissement auquel ils assistaient se donnait gratis.

Louis-Philippe faisait des visites journalières au Palais de l’Industrie, et mes automates lui avaient été signalés comme méritant son attention. Il témoigna le désir de les voir, et me fit annoncer sa visite, vingt-quatre heures à l’avance. J’eus donc le temps nécessaire pour mettre tout en ordre.

Le Roi arriva tenant le Comte de Paris par la main. Je me plaçai à sa gauche pour lui donner l’explication de mes différentes pièces. La Duchesse d’Orléans était près de moi; les autres membres de la famille royale formaient cercle autour de Sa Majesté. La foule, maintenue par les gardiens du Palais et les agents de police, laissait un vide autour de mon exposition.

Le Roi fut d’une humeur charmante et sembla prendre plaisir à tout ce que je lui présentai. Il m’interrogeait souvent, et ne manquait aucune occasion de faire valoir son excellent jugement.

Pour terminer la séance, on s’était arrêté devant mon écrivain.

Cet automate, on doit se le rappeler, écrivait ou dessinait, suivant la question qui lui était posée.

Le Roi lui fit cette demande:

Combien Paris renferme-t-il d’habitants?

L’écrivain leva la main gauche qu’il tenait appuyée sur son bureau, comme pour indiquer qu’il fallait lui remettre une feuille de papier. Quand il l’eut reçue, il écrivit très distinctement:

Paris contient 998,964 habitants.

Le papier passa des mains du roi dans celles de sa famille, et chacun se plut à reconnaître la perfection des caractères; mais je vis que Louis-Philippe avait une critique à me faire; son sourire plein de finesse l’annonçait assez. Aussi ne fus-je point surpris, lorsque me montrant le papier qui lui était revenu:

—Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous n’avez peut-être pas réfléchi que ce chiffre ne se trouvera pas d’accord avec le nouveau recensement, que l’on est sur le point de terminer.

Contre mon attente, je me sentais à mon aise devant ces illustres visiteurs.

—Sire, répondis-je avec assez d’assurance pour un homme peu habitué à se trouver en face d’une tête couronnée, j’espère qu’à cette époque mon automate sera devenu assez intelligent pour faire des corrections, s’il y a lieu.

Le Roi parut satisfait de ma réponse.

Je profitai de cette bonne disposition pour lui faire connaître que mon Ecrivain Dessinateur était également poète, et j’expliquai que l’on pouvait lui proposer, sous forme de demande, un quatrain incomplet, qu’il achèverait par le mot répondant à la question contenue dans les trois premiers vers.

Le Roi choisit celui-ci:

L’espérance, ajouta l’écrivain sur la quatrième ligne, complétant ainsi le quatrain.

—C’est vraiment charmant, me dit le Roi. Mais, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il à demi-voix et d’un ton confidentiel: pour faire un poète de votre écrivain, vous lui avez donc donné de l’instruction?

—Oui, Sire, selon mes faibles moyens.

—Alors mon compliment s’adresse au maître plus encore qu’à l’élève.

Je m’inclinais pour remercier le Roi, autant pour son compliment que pour la manière délicate dont il m’avait été adressé.

—Dites-moi, maintenant, Monsieur Robert-Houdin, reprit Louis-Philippe, je vois, d’après la notice placée au bas de cet automate, qu’il joint à son double talent d’écrivain et de poète celui de dessinateur. S’il en est ainsi, voyons, fit-il en s’adressant au Comte de Paris, choisissez vous-même le sujet d’un dessin.

Pensant être agréable au Prince, j’eus recours à l’escamotage pour influencer sa décision, et grâce à ce stratagème, il choisit une couronne.

L’automate commença à tracer les contours de cet ornement royal avec la plus rare perfection, et chacun suivait ce travail avec intérêt, lorsqu’à mon grand désappointement, le crayon du dessinateur, venant à se casser, la couronne ne put être achevée.

Désolé de ce contre-temps, je veux faire recommencer; le roi me remerciant, m’en empêcha.

—Puisque vous savez dessiner, dit-il au Comte de Paris, vous achèverez vous-même cet ouvrage.

Cette séance, outre qu’elle fut le prélude du bienveillant intérêt que me témoigna plus tard la famille d’Orléans, eut peut-être quelqu’influence sur la décision du jury, qui, j’aime à le croire, obéissant aussi à sa propre conscience, m’accorda une médaille d’argent.

CHAPITRE XIII.

Projets de réforme.—Construction d’un théatre au Palais-Royal.—Formalités.—Répétition générale.—Singulier effet de ma séance.—Le plus grand et le plus petit théatre de paris.—Tribulations.—Première représentation.—Panique.—Découragement.—Un prophète faillible.—Réhabilitation.—Succès.

Il pourrait sembler étrange de me voir passer tour-à-tour de mes travaux en mécanique à mes études sur la prestidigitation. Mais si l’on veut bien réfléchir que ces deux sciences devaient concourir au succès de mes séances, on comprendra facilement que je leur portais un même degré d’affection, et qu’après avoir parlé de l’une je parle de l’autre. Les préoccupations de l’exposition ne me faisaient point oublier mes projets de théâtre.

Les instruments destinés à mes futures représentations étaient sur le point d’être terminés, car je n’avais jamais cessé d’y travailler. Je me trouvais donc en mesure de commencer mes séances aussitôt que l’occasion s’en présenterait. En attendant, je m’occupais à noter les diverses modifications que je me proposais d’apporter à un grand nombre d’idées reçues parmi mes devanciers en escamotage.

Ma séance devait avoir deux caractères bien distincts: l’adresse et la mécanique, représentées par des automates et de la prestidigitation. L’une devait aider au charme de l’autre en délassant l’esprit par une agréable variété.

Me rappelant les principes de Torrini, je rêvais une scène élégante et simple, dégagée de ces innombrables instruments en tôle vernie, dont l’assemblage nommé Pallas par les escamoteurs, ressemble plutôt à une boutique de bimbeloterie qu’à un cabinet de Physicien.

Plus de ces énormes couvercles en métal sous lesquels se mettent les objets que l’on veut faire disparaître et dont les secrètes fonctions ne peuvent échapper à l’imagination même la plus naïve. Des appareils en cristal opaque ou transparent, selon le besoin, devaient suffire pour toutes mes opérations.

Je voulais, dans l’exécution de mes tours, supprimer l’usage des boîtes à double fond, dont quelques escamoteurs avaient fait un si grand abus, ainsi que des instruments destinés à donner le change sur l’adresse de l’opérateur.

La véritable prestidigitation ne doit pas être l’œuvre d’un ferblantier, mais celle de l’artiste lui-même; on ne vient pas chez ce dernier dans le but de voir fonctionner des instruments.

On doit penser, d’après le blâme que j’ai porté sur les compères, que j’en supprimai complètement l’usage. J’ai toujours considéré cette tricherie comme peu digne d’un prestidigitateur, car elle fait douter de son adresse. D’ailleurs, j’avais plusieurs fois servi moi-même de compère, et je me rappelais l’impression défavorable que cet emploi m’avait laissé sur le talent de mon partenaire.

Des becs de gaz recouverts de globes dépolis devaient remplacer sur ma scène ces myriades de bougies ou de cierges, dont l’éclat n’a d’autre résultat que d’éblouir les spectateurs et de nuire ainsi à l’effet des expériences.

Parmi les réformes que je devais apporter sur la scène, la plus importante de toutes était la suppression de ces longs tapis de table tombant jusqu’à terre, sous lesquels on a toujours supposé, avec quelque raison, un auxiliaire pour les tours d’adresse. Ces immenses boîtes à compère devaient être remplacées par des consoles en bois doré, genre Louis XV.

Je m’abstenais, bien entendu, de tout costume excentrique.

Il n’est jamais entré dans mes idées de rien changer aux vêtement que le bon goût impose, et j’ai toujours pensé que les accoutrements bizarres, loin d’attirer aucune considération à celui qui les porte, jettent au contraire sur lui de la défaveur.

Je m’étais tracé aussi pour mes représentations une ligne de conduite dont je ne me suis du reste jamais écarté: c’était de ne faire ni calembourgs, ni jeux de mots, et encore moins de me permettre aucune mystification, dussé-je être sûr d’en obtenir le plus grand succès.

Je voulais, enfin, présenter des expériences nouvelles dégagées de tout charlatanisme, et sans autres ressources que celles que peuvent offrir l’adresse des mains et l’influence des illusions.

C’était, on le voit, une régénération complète des séances de prestidigitation.

Mais le public accepterait-il ces importantes réformes? se contenterait-il de cette élégante simplicité? Là était mon inquiétude.

Il est vrai que j’étais encouragé dans cette voie de réformes par Antonio, le confident habituel de mes plans et de mes pensées.

—Ne vous inquiétez pas du succès, me disait-il, n’avez-vous pas pour vous encourager des précédents qui attestent le bon goût du public et sa facilité à accepter les réformes basées sur la raison?

Rappelez-vous Talma, apparaissant tout-à-coup sur la scène du Théâtre-Français, revêtu de la simple toge antique, alors qu’on jouait les tragédies en habit de soie, en perruque à poudre et en talons rouges.

Je me rendais à ce raisonnement, sans reconnaître toutefois la justesse de la comparaison. En effet, Talma pouvait imposer son goût au public par l’autorité de son talent et de sa réputation; tandis que moi, qui n’avais encore aucun grade dans la hiérarchie des adeptes de la magie, je tremblais de voir mes innovations mal accueillies.

 

Nous étions au mois de décembre de l’année 1844. N’ayant plus rien qui pût désormais m’arrêter, je me décidai à frapper le grand coup, c’est-à-dire qu’un matin je sortis, bien déterminé à chercher enfin l’emplacement de mon théâtre.

Je passai la journée entière le nez au vent, tâchant de trouver un endroit qui réunît à la fois les convenances de quartier, les chances de recettes et beaucoup d’autres avantages. Je m’arrêtais de préférence aux plus beaux emplacements, devant les plus belles maisons, mais je ne rencontrais rien qui me satisfît complètement.

Au bout de recherches, j’en vins à rabattre singulièrement de mes prétentions et de mes exigences. Ici c’était un prix fabuleux pour un local qui ne me convenait qu’à moitié; là, des propriétaires qui ne voulaient pour aucun prix une salle de spectacle dans leurs maisons; enfin partout des obstacles et des impossibilités.

Je courus ainsi tout Paris, pendant quinze jours, passant alternativement des plus vastes aux plus modestes demeures, et je finis par me convaincre que le sort s’était décidément déclaré contre mes projets.

Antonio me tira d’affaire. Ce brave ami, qui avait bien voulu s’occuper de ces recherches, vint m’annoncer qu’il avait trouvé pour moi, dans le Palais-Royal, un appartement pouvant être facilement converti en salle de spectacle.

Je me rendis aussitôt au numéro 164 de la galerie de Valois, où je trouvai, en effet, réunies toutes les conditions que j’avais si longtemps cherchées ailleurs.

Le propriétaire de cette maison rêvait vainement, depuis longtemps aussi, un locataire bénévole qui, tout en lui payant un prix exorbitant pour son appartement, y entrât sans demander aucune réparation. Que l’on juge si je fus bien accueilli, lorsque j’accordai non-seulement le prix qui m’était demandé, mais que je passai en outre par toutes les exigences d’impositions, de portes et fenêtres, de concierge, etc. J’aurais donné bien plus encore, tant j’avais peur que cette maison si désirée ne vînt à m’échapper.

Le marché une fois conclu, je m’adressai à un architecte, qui ne tarda pas à me présenter le plan d’une charmante petite salle que j’adoptai immédiatement. Quelques jours après on se mit à l’œuvre; les cloisons furent abattues, le terrain fut débarrassé et les charpentiers commencèrent l’érection de mon théâtre. Il devait contenir de cent quatre-vingts à deux cents personnes.

Quoique petite, cette salle était tout ce qu’il fallait pour mon genre de spectacle. En supposant, d’après mon fameux calcul de supputations, qu’elle fût constamment pleine, son exploitation devenait pour moi une excellente affaire.

Antonio, toujours plein de zèle pour mes intérêts, rendait des visites assidues à mes ouvriers et stimulait leur activité.

Un jour, mon ami fut frappé d’une idée subite:

—Ah çà, me dit-il, avez-vous pensé à demander à la préfecture de police la permission de construire votre théâtre?

—Pas encore, répondis-je, avec tranquillité. On ne peut me la refuser, puisque cette construction ne change rien aux dispositions architecturales de la maison.

—C’est possible, ajouta Antonio, mais à votre place je ferais immédiatement cette démarche, afin de n’avoir pas plus tard quelque difficulté à redouter de ce côté.

Je suivis son conseil, et nous nous rendîmes ensemble au bureau de M. X..... qui avait alors la direction des affaires théâtrales.

Après une heure d’antichambre, nous fûmes introduits devant le chef de bureau. Celui-ci, absorbé en ce moment par une lecture intéressante, ne sembla pas même s’apercevoir de notre présence.

Au bout de dix minutes cependant, M. X.... posa lentement son livre, ouvrit et ferma quelques tiroirs, sonna le garçon de bureau, donna des ordres, releva ses lunettes, et nous fit signe qu’il était disposé à écouter une phrase que j’avais déjà commencée deux ou trois fois, sans pouvoir la finir.

Cet impertinent sans-façon me faisait bouillir le sang; pourtant, je dis aussi poliment que me le permettait le dépit: Je viens, Monsieur, vous demander l’autorisation d’ouvrir, dans un des bâtiments du Palais-Royal, une salle de spectacle destinée à des séances de prestidigitation et à l’exposition de pièces mécaniques.

—Monsieur, me répondit assez sèchement le chef de bureau, si c’est le Palais-Royal que vous avez choisi pour l’emplacement de votre salle, je puis vous annoncer que vous n’obtiendrez pas la permission.

—Pourquoi cela, Monsieur? demandai-je tout consterné.

—Parce qu’une décision ministérielle s’oppose à ce qu’aucun nouvel établissement se forme dans cette enceinte.

—Mais, Monsieur, pensez donc que rien ne me faisant connaître cette décision, j’ai loué un appartement pour un long bail et que mon théâtre est ce moment en voie de construction. C’est ma ruine que ce refus d’autorisation; voyons, que voulez-vous que je fasse maintenant?

—Ce n’est point mon affaire, répliqua dédaigneusement le bureaucrate, je ne suis pas entrepreneur de spectacle. Sur ce, M. X....., suivant la méthode employée par MM. les avocats et médecins pour annoncer qu’une consultation est terminée, se leva, nous reconduisit jusqu’à la porte et, tournant lui-même le bouton, nous indiqua clairement ce qui nous restait à faire.

Aussi désespérés l’un que l’autre, nous restâmes, Antonio et moi, plus d’une heure à la porte de la préfecture de police, nous creusant vainement la tête pour sortir de ce pas critique. Malgré nos raisonnements, nous arrivions toujours à cette conclusion désolante, que nous n’avions d’autre parti à prendre que d’arrêter les travaux de construction, et chose plus désolante encore, d’entrer en composition avec le propriétaire B.... pour la résiliation de mon bail.

C’était ma ruine, Antonio le comprenait comme moi et ne pouvait s’en consoler.

—Eh mais! fit-il tout-à-coup en se frappant le front.... une idée.... Dites-moi: à l’époque de l’exposition dernière, n’avez-vous pas vendu une pendule mystérieuse à un banquier, M. Benjamin Delessert?

—En effet, mais quel rapport peut-il y avoir entre....

—Comment, vous ne comprenez pas? M. Delessert est frère du préfet de police. Allez le voir, on le dit excellent; peut-être vous donnera-t-il un bon conseil et même mieux que cela. S’il voulait parler à son frère en votre faveur, nous serions sauvés, car M. Gabriel Delessert est tout puissant en affaire de théâtre.

J’adoptai avec transport le conseil d’Antonio et je le mis tout de suite à exécution.

M. Benjamin Delessert me reçut avec bonté, me complimenta sur ma pendule, dont il était très satisfait, et me fit visiter sa magnifique galerie de tableaux, où elle se trouvait placée.

Enhardi par ce bienveillant accueil, je lui fis part de l’embarras où je me trouvais.

—Allons, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, consolez-vous; nous pourrons peut-être arranger cette affaire. Précisément je donne une grande soirée mercredi prochain, et mon frère doit y assister. Faites-moi le plaisir d’y venir également; vous nous donnerez une petite séance de vos tours d’adresse, et lorsque M. le Préfet vous aura apprécié, je lui parlerai de votre affaire avec tout l’intérêt que je vous porte.

Le mercredi, je me rendis chez mon nouveau protecteur, qui eut la bonté de me présenter à quelques-uns de ses invités, en faisant, de confiance, un grand éloge de mes talents en prestidigitation. Du reste, ma séance eut lieu, et si je dois en juger par les félicitations que je reçus, je puis dire qu’elle justifia ces compliments anticipés.

Huit jours s’étaient à peine écoulés depuis cette soirée, que je reçus du Préfet de police une invitation de passer à son cabinet. Je m’y rendis en toute hâte, et M. Gabriel Delessert m’annonça que, grâce à l’insistance qu’il y avait mise, il était parvenu à faire revenir le ministre sur sa décision. «Vous pouvez donc maintenant, ajouta-t-il, aller prendre votre permission dans les bureaux de M. X..., où elle a été déposée pour quelques formalités.»

J’étais curieux de voir la réception qui me serait faite, lorsqu’au sortir du cabinet de son supérieur, je courus chez le chef de bureau.

Cette fois, M. X.... se montra à mon égard d’une politesse si outrée, qu’elle compensait largement les façons cavalières dont il avait usé lors de notre première entrevue. Loin de me laisser debout, il m’eût offert volontiers deux chaises au lieu d’une, et lorsque je sortis de son cabinet, il m’accabla de tous les égards que l’on doit à un homme protégé par un pouvoir supérieur. J’étais trop heureux pour garder rancune à M. X.... de ses procédés; nous nous quittâmes donc parfaitement réconciliés.

Je fais maintenant grâce au lecteur des tribulations sans nombre qui signalèrent mon interminable construction; les mécomptes de temps et d’argent dans ces sortes d’affaires sont choses trop ordinaires pour qu’il en soit question ici.

Le terme de ces ennuis arriva, et ce fut avec le plus vif plaisir que je vis le dernier des ouvriers disparaître pour ne plus revenir.

Nous étions alors au milieu du mois de juin; j’espérais débuter dans les premiers jours de juillet. A cet effet, je hâtai mes préparatifs, car chaque jour était une perte énorme, attendu que je dépensais beaucoup et que je ne gagnais rien.

Plusieurs fois en famille et devant Antonio, j’avais répété la mise en scène et le boniment de mes expériences.

Quelques-uns de mes lecteurs ne comprennent peut-être pas le sens du mot boniment; je vais l’expliquer.

Ce mot, tiré du vocabulaire des anciens escamoteurs, n’a pas d’équivalent dans la langue française. Comment, en effet, exprimer ce que l’on dit en exécutant un tour? Ce n’est pas un discours, encore moins un sermon, une narration, une description. Le boniment est tout simplement la fable destinée à donner à chaque tour d’escamotage l’apparence de la vérité. Il m’arrivera quelquefois encore, pour des raisons analogues à celle-ci, de me servir de mots techniques, mais j’aurai soin d’en donner la signification.

J’avais donc déjà fait quelques répétitions partielles; je résolus d’en faire une qui précédât la répétition générale. Comme je n’étais pas entièrement sûr de la réussite de mes expériences, je n’invitai qu’une demi-douzaine d’amis intimes, qui devaient me donner leur avis avec la plus grande sévérité. Cette séance fut fixée au 25 juin 1845.

Ce jour-là, je fis mes préparatifs avec autant de soin que si j’eusse dû, le soir même, faire mon grand et solennel début. Je dis solennel, car il faut que je confesse que, depuis un mois environ, j’étais possédé d’une panique anticipée, à laquelle je ne pouvais attribuer d’autre cause que mon tempéramment excessivement nerveux et impressionnable.

Je passais mes nuits dans une complète insomnie; l’appétit m’avait entièrement abandonné, et ce n’était qu’avec un serrement de cœur indéfinissable que je pensais à mes séances. Moi, qui jusqu’alors avais traité si légèrement les représentations que je donnais devant mes amis; moi, qui avais obtenu près des habitants d’Aubusson un véritable succès de début, je tremblais comme un enfant.

C’est qu’autrefois je donnais mes séances devant des spectateurs toujours bienveillants, toujours souriants ou toujours prêts à sourire; c’est qu’autrefois le plus ou moins de succès de mes expériences n’entraînait aucune conséquence pour l’avenir. Maintenant, j’allais paraître devant un véritable public, et je tremblais à la seule pensée