AUJOURD’HUI, 6 JUIN 1786,
Cette boîte de fer, contenant six mouchoirs, a été placée au milieu des racines d’un oranger par moi, Balsamo, comte de Cagliostro, pour servir à l’accomplissement d’un acte de magie qui sera exécuté dans soixante ans, à pareil jour, devant Louis-Philippe d’Orléans et sa famille.
—Décidément, cela tient du sortilége, dit le Roi de plus en plus étonné..... Rien ne manque à la réalité, car le sceau et la signature du célèbre sorcier sont apposés au bas de cette déclaration qui, Dieu me pardonne, sent fortement le roussi.
A cette plaisanterie, l’auditoire se prit à rire.
—Mais, ajouta le Roi, en sortant de la boîte un paquet cacheté avec beaucoup de soin, serait-il possible que les mouchoirs fussent sous cette enveloppe?
—En effet, Sire, ils y sont; seulement, avant d’ouvrir ce paquet, je prie Votre Majesté de remarquer qu’il est également scellé du cachet du comte de Cagliostro.
Ce cachet, qui a joué un grand rôle sur les fioles d’élixir de longue vie et sur les sachets d’or potable du célèbre alchimiste, avait une certaine célébrité. Torrini, qui avait beaucoup connu Cagliostro, m’en avait, dans le temps, remis une empreinte que j’avais conservée, et sur laquelle j’avais pris un cliché.
—Certainement, c’est bien le même, répondit mon Royal spectateur en regardant à deux fois le sceau de cire rouge.
Toutefois, impatient de connaître le contenu du paquet, le Roi en déchira vivement l’enveloppe, et bientôt il étala devant les spectateurs étonnés les six mouchoirs qui, quelques minutes auparavant, étaient encore sur ma table.
Ce tour me valut de vifs applaudissements. Mais pour l’expérience de la seconde vue, qui devait terminer la séance, j’eus réellement à soutenir une lutte acharnée, ainsi que le Roi me l’avait annoncé.
Parmi les objets qui me furent présentés, se trouvait, je me rappelle, une médaille avec laquelle on croyait bien nous embarrasser. Cependant, je ne l’eus pas plus tôt entre les mains, que mon fils en fit la description de la façon suivante:
—C’est, dit-il avec assurance, une médaille grecque en bronze sur laquelle est un mot composé de six lettres que je vais épeler: lambda, epsilon, mu, nu, omicron, sigma, ce qui fait Lemnos.
Mon fils connaissait l’alphabet grec; il put donc lire le mot Lemnos, quoiqu’il lui eût été impossible d’en donner la traduction.
C’était déjà, comme on doit le penser, un véritable tour de force pour ce jeune enfant; mais la famille Royale ne s’en tint pas là.
On me remit encore une petite pièce de monnaie chinoise, percée, comme on le sait, d’un trou dans le milieu; le nom et la valeur de la pièce furent aussitôt désignés. Enfin, une difficulté dont j’eus le bonheur de me tirer avec avantage, vint clore brillamment cette expérience.
J’avais été étonné que la duchesse d’Orléans, qui prenait un intérêt tout particulier à la seconde vue, se fût absentée pour rentrer dans son appartement. Elle ne tarda pas à revenir et me remit entre les mains un petit écrin dont elle me pria de faire désigner le contenu par mon fils, mais en me recommandant expressément de ne pas l’ouvrir.
J’avais prévu la défense; aussi, pendant que la princesse me parlait, j’ouvris l’écrin d’une main et, d’un coup-d’œil rapide, je m’assurai de ce qu’il renfermait. Cependant je feignis de reculer un instant devant cette proposition, afin de produire un plus grand effet.
—Votre Altesse, répondis-je en rendant l’écrin, me permettra de me défendre d’une pareille impossibilité, car elle a dû remarquer que jusqu’à ce moment il fallait que l’objet me fût connu pour que mon fils le nommât.
—Vous avez pourtant surmonté de plus grandes difficultés, reprit la belle-fille de Louis-Philippe. Néanmoins, si cela ne se peut pas, n’en parlons plus, je serais fâchée de vous mettre dans l’embarras.
—Ce que demande Votre Altesse est, je le répète, impossible, et pourtant, jaloux de justifier la confiance que vous avez dans sa clairvoyance, mon fils, par un effort suprême de ses facultés, va tâcher de voir à travers l’écrin ce qu’il contient.
—Le peut-il, même à travers mes mains, reprit la Duchesse en cherchant à cacher l’écrin.
—Oui, Madame, et Votre Altesse fût-elle dans l’appartement voisin, mon fils le verrait encore.
La Duchesse d’Orléans, sans accepter cette nouvelle épreuve, que je lui proposais, se contenta d’interroger elle-même mon fils.
L’enfant, qui depuis longtemps avait ses instructions, répondit sans hésiter: il y a dans cet écrin une épingle en or, surmontée d’un diamant, autour duquel est un cercle d’émail bleu ciel.
—C’est de la plus grande exactitude, dit la Duchesse en présentant au Roi le bijou qu’elle sortit de sa boîte. Jugez vous-même, Sire.
Et se retournant vers moi:
—Tenez, Monsieur Robert-Houdin, me dit-elle avec une grâce infinie, voulez-vous accepter cette épingle en souvenir de votre visite à Saint-Cloud?
Je remerciai vivement Son Altesse, en l’assurant de ma reconnaissance.
La représentation était terminée; le rideau se baissa et je pus à mon tour jouir librement d’un curieux spectacle: c’était de voir par un petit trou mon auditoire rassemblé par groupes et se communiquant à l’envi ses impressions.
Avant de quitter le château, le Roi et la Reine me firent encore adresser les plus flatteuses paroles par la personne chargée de me remettre un souvenir de leur munificence.
Cette représentation ne put augmenter ma vogue; cela n’était plus possible, mais elle contribua puissamment à l’entretenir. Ma séance à Saint-Cloud eut surtout du retentissement dans l’aristocratie qui, jusqu’à ce moment, avait hésité à venir dans ma petite salle; la curiosité la fit passer par dessus quelques considérations, et elle vint à son tour s’assurer de la réalité des merveilles qui m’étaient attribuées.
Cependant les chaleurs de l’été commençaient à se faire sentir: nous étions aux premiers jours de juillet, je dus songer à fermer mon théâtre; seulement, au lieu d’aller courir fortune, comme l’année précédente, je m’occupai à changer et à renouveler ma séance. La tâche était grande, mais j’étais rempli d’une courageuse émulation, car je n’ignorais pas que mon succès m’imposait des obligations, et que pour le voir se continuer il me fallait constamment en être digne. Loin de me laisser décourager par ce dicton rétrograde: Nil novi sub sole, qu’Alfred de Musset a spirituellement paraphrasé ainsi:
Que sous ce vieux soleil tout est fait à présent;
je m’inspirais de cette pensée du même auteur:
Je ferai du nouveau, n’en fût-il plus au monde.
Ce qu’il y avait de plus pénible dans mon travail de recherches, c’est qu’il fallait que mes inventions fussent terminées à heure et à jour nommés, car la reprise de mes représentations était fixée au premier septembre suivant, et, pour bien des raisons, je tenais à être exact.
CHAPITRE XVI.
Nouvelles expériences.—La suspension éthéréenne, etc.—Séance à l’Odéon.—Un double accroc.—La protection d’un entrepreneur de succès.—1848.—Les théâtres aux abois.—Je quitte Paris pour Londres.—Le Directeur Mitchell.—La publicité anglaise.—Le grand Wizard.—Les moules à beurre servant à la réclame.—Affiches singulières.—Concours public pour le meilleur calembour.
Au lieu de faire la réouverture de mes séances au commencement de septembre, ainsi que je l’avais espéré, mes vacances forcées, que je pourrais mieux appeler mes travaux forcés, se prolongèrent un mois de plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de présenter mes nouvelles expériences.
Mes intérêts étaient grandement compromis par ce retard, mais j’espérais, avec quelque raison, me dédommager de mes pertes par l’empressement que mettrait le public à venir me visiter.
Mon nouveau répertoire se composait du Coffre de cristal, du Carton fantastique, du Voltigeur au trapèze, du Garde-Française, de la Naissance des fleurs, des Boules de cristal, de la Bouteille inépuisable, de la Suspension éthéréenne, etc., etc.
J’avais surtout donné tous mes soins à cette dernière expérience, sur laquelle je fondais de grandes espérances. La chirurgie m’en avait donné la première idée.
On se rappelle que vers 1847 on commença, en France, à appliquer aux opérations chirurgicales l’insensibilité produite par l’aspiration de l’éther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux effets de cette anesthésie et de ses heureuses applications; c’était aux yeux de bien des gens une opération tenant presque de la magie.
Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine, je me demandai si par ce fait ils ne me donnaient pas le droit d’user de représailles. Je le fis en inventant aussi mon opération éthéréenne, qui était, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes confrères en chirurgie.
Le sujet sur lequel je devais opérer était le plus jeune de mes enfants, et je ne pouvais rencontrer une physionomie plus heureuse pour mon expérience. C’était un gros garçon de six ans, dont la figure fraîche et épanouie respirait la santé. Malgré son jeune âge, il mit la plus grande intelligence à apprendre son rôle, et il le joua avec une telle perfection, que les plus incrédules en furent dupes.
Ce tour était l’un des plus applaudis de ma séance. Il est vrai de dire que la mise en scène en était parfaitement combinée. Pour la première fois, j’avais essayé de diriger la surprise de mes spectateurs en la faisant croître comme par degrés, jusqu’au moment où elle devait en quelque sorte faire explosion.
J’avais divisé mon expérience en trois points, dont les effets étaient successivement plus étonnants les uns que les autres.
Ainsi, lorsque j’ôtais le tabouret de dessous les pieds de l’enfant[14], le public, qui avait souri pendant les préparatifs de la suspension, commençait à devenir sérieux;
Quand ensuite j’ôtais l’une des cannes, on entendait des exclamations de surprise et de crainte;
Enfin, au moment où je soulevais mon fils à la position horizontale, les spectateurs, à ce dénouement inattendu, couronnaient l’expérience de bravos unanimes.
Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant l’éthérisation trop au sérieux, protestaient intérieurement contre les applaudissements et m’écrivaient des lettres dans lesquelles elles tançaient vertement le père dénaturé, qui sacrifiait au plaisir du public la santé de son pauvre enfant. On alla même jusqu’à me menacer de solliciter contre moi la sévérité des lois, si je n’abandonnais pas mon inhumaine opération.
Les auteurs anonymes de ces récriminations ne se doutaient guère du plaisir qu’ils me faisaient éprouver. Après nous être égayés de ces lettres en famille, je les gardais précieusement comme des témoignages de l’illusion que j’avais produite.
La vogue que me procura cette séance ne pouvait surpasser celle de l’année précédente; je n’avais à espérer d’autre résultat que celui d’emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour.
La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expériences. On loua la salle entière pour une après-midi, en sorte que mes séances du soir ne furent pas interrompues.
Cette représentation, à laquelle assistait également la reine des Belges avec sa famille, ne me présenta du reste d’autre particularité que de voir dans ma petite salle l’imposant spectacle d’une aussi considérable réunion de hauts personnages. Toutes les places étaient occupées, car Leurs Majestés étaient accompagnées de leurs cours respectives et d’un grand nombre d’ambassadeurs et de dignitaires du royaume.
Comme j’avais lieu de l’espérer, mes nobles spectateurs furent satisfaits et daignèrent m’adresser de vive voix leurs compliments.
Au milieu de ces douces satisfactions, j’avais tout lieu de croire que je possédais les bonnes grâces du public. Cependant j’appris à mes dépens, on va en juger, que si solide que paraisse la faveur de ce souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir près de s’évanouir.
Le 10 février 1848, Madame Dorval donnait à l’Odéon une représentation à son bénéfice. J’avais promis à cette éminente artiste d’y joindre comme intermède quelques-unes de mes expériences.
Je fus de la plus grande exactitude à ce rendez-vous d’Outre-Seine; onze heures et demie sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l’entr’acte qui devait précéder ma séance. Comme j’étais déjà depuis quelques instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un dernier coup-d’œil à mes apprêts.
Mon premier soin, en prenant possession de la scène, avait été de me soustraire aux regards indiscrets; j’avais congédié tout le monde. Malheureusement je n’avais même pas fait d’exception en faveur du régisseur, et l’on va voir quelles furent les tristes conséquences de cette mesure.
Plein d’excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups d’usage par mon domestique, et l’orchestre commence à jouer, tandis que, retiré dans la coulisse, je me prépare à faire mon entrée en scène. Mais au moment où le rideau se lève, je me rappelle avoir oublié un de mes accessoires, je cours le chercher à ma loge et reviens en toute hâte. O fatalité! dans ma précipitation je ne vois pas un trapillon[15] que le machiniste a imprudemment laissé ouvert, et ma jambe s’y enfonce jusqu’au-dessus du genou.
Une vive douleur m’arrache un cri de détresse; mon domestique accourt, et ce n’est qu’avec peine qu’il parvient à me dégager. Mais dans quel état! mon pantalon, ouvert et déchiré sur toute la longueur, laisse voir ma jambe couverte de sang et affreusement écorchée.
Dans ce désastreux état, il ne m’est plus possible de paraître en scène, je cherche alors autour de moi quelqu’un pour aller annoncer au public l’événement dont je viens d’être la victime; je n’aperçois que deux pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi délicate! il ne fallait pas y songer. J’avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l’on sache que ce brave garçon était un nègre aux cheveux crépus, aux lèvres épaisses, au teint d’ébène, dont le langage naïf n’eût pas manqué d’exciter une risée générale sur ma triste position.
Le régisseur seul eût pu se charger de la mission; mais où le trouver?
Ces réflexions, promptes comme l’éclair, sont interrompues par les préludes d’un orage qui couve dans la salle; le public m’appelle, car, on s’en souvient, le rideau est levé, et, aux yeux des spectateurs, l’artiste a manqué son entrée; c’est là une faute irrespectueuse et par cela même impardonnable!
Mon nègre, sans s’inquiéter de ce qui se passe au-dehors, déchire son mouchoir et le mien, et bande ma plaie avec beaucoup d’habilité. Cela ne m’empêche pas d’en ressentir une vive souffrance, mais je ne tarde pas à éprouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j’entends éclater dans la salle une bruyante tempête. Le public, qui avait commencé par frapper des pieds, siffle maintenant, crie, hurle, sur tous les tons discordants du mécontentement.
Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hâte[16] et je me décide à aller moi-même faire l’annonce de ma catastrophe. Je me dirige vers la porte du fond, et je me dispose à l’ouvrir lorsqu’un vacarme épouvantable, paroxisme effréné de l’impatience, me glace d’effroi et m’arrête; je n’ose plus, le cœur me manque. Pourtant il faut en finir. «Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur moi-même, du courage!» et tout aussitôt ouvrant les deux battants, j’entre en scène.
Je n’oublierai jamais la réception qui me fut faite à mon arrivée. D’un côté, des cris, des sifflets, des huées; de l’autre, des trépignements et des applaudissements à tout rompre. C’étaient comme deux partis en présence cherchant à s’écraser l’un l’autre par un excès de tapage.
Pâle et tremblant devant une aussi rude épreuve, j’attends, immobile, le moment où les combattants venant à faire une trêve, me permettront de me justifier de mon retard. Ce moment arriva enfin, et je pus raconter ma triste aventure. Ma pâleur attestait la vérité de mes paroles; le public se laissa désarmer, et les sifflets cessèrent de se mêler aux applaudissements qui accueillirent mes explications.
Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures bienveillantes font passer de soulagement et de bien-être dans le cœur d’un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui s’opéra en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces me revinrent, et possédé d’une énergie nouvelle, j’annonçai au public que me trouvant beaucoup mieux, j’allais exécuter ma séance. Je le fis en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous l’empire de laquelle j’étais, que je sentis à peine le mal causé par ma blessure.
J’ai dit qu’à mon entrée en scène j’avais été salué par des démonstrations d’une nature toute différente: si beaucoup de spectateurs sifflaient, d’autres m’applaudissaient. La vérité exige de ma part un aveu; j’étais soutenu, ce soir là, par un protecteur tout puissant.
Ceci demande explication; aussi pour donner à mon lecteur le mot de cette énigme, je suis obligé de lui raconter une toute petite anecdote.
A l’époque où j’inventai l’expérience de la seconde vue, plusieurs directeurs de Paris me firent la proposition de venir la présenter comme intermède sur leurs théâtres. Je m’y étais refusé par la raison que, déjà très fatigué de mes propres représentations, il me coûtait de les prolonger encore. Ma détermination était donc bien arrêtée sur ce point, lorsque je reçus la visite d’une artiste du Palais-Royal, madame M..., qui y remplissait l’emploi des duègnes.
—«Monsieur, me dit-elle avec une certaine hésitation, je n’ai pas l’honneur d’être connue de vous; aussi n’est-ce qu’avec crainte que je me présente pour vous prier de me rendre un grand service. Voici le fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner à mon bénéfice une représentation dont le produit, s’il est suffisant, doit être employé à libérer mon fils du service militaire. Il ne tiendrait qu’à vous, Monsieur, d’assurer le succès de cette représentation en lui accordant votre concours.» Et cette pauvre mère, puisant son éloquence dans son amour pour son fils, me peignit avec de si vives couleurs le chagrin qu’elle éprouverait d’un insuccès, que, touché de son malheur, je revins sur ma détermination et consentis à joindre à sa soirée mon expérience de la seconde vue.
Je n’ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succès de la représentation; toujours est-il que la salle fut comble, et que la recette couvrit largement les frais d’un remplaçant.
Le lendemain, l’heureuse mère vint me faire part de son bonheur et m’adresser ses remerciements. Elle était accompagnée d’un Monsieur que je ne connaissais pas, mais qui, aussitôt que Madame M... eut cessé de parler, m’exposa à son tour le but de sa visite.
—J’ai pris la liberté d’accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous complimenter de ce que vous avez fait pour elle; c’est là une bonne action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un gré infini; pour ma part, j’espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma manière.
Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j’étais très intrigué du sens de sa dernière phrase; il s’en aperçut, et, sans me donner le temps de lui répondre, il continua:
—Ah! j’oubliais de vous dire qui je suis; j’aurais dû commencer par là. Je me nomme Duhart, et je suis entrepreneur des succès du théâtre du Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été satisfait de l’entrée que je vous ai faite hier?
J’avoue que cette confidence m’ôta une douce illusion; j’avais cru ne devoir qu’à moi-même la réception qui m’avait été faite, et voilà que je ne savais plus quelle était au juste la part d’applaudissements que ma séance m’avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa bienveillance passée et de celle qu’il me promettait pour l’avenir.
Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu’un jour où je devais donner une séance à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez moi mon ami Duhart.
—Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de s’asseoir, j’ai lu sur les affiches que vous jouez au bénéfice de Raucourt; j’ai été vous recommander à P... qui vous soignera.
Je fus soigné, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une entrée digne des plus hautes célébrités artistiques. Il était facile de reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant je dois dire que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le cours de la soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le public, ainsi que l’on dit en langue romaine, portait coup, et que les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la salle.
A quelques mois de là, à propos d’une représentation que je donnai au Gymnase, même visite de Duhart, même recommandation à son confrère, et même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions hors de ma scène, auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant.
Je dois le dire, je le laissais faire, et je n’y voyais aucun mal. Loin de là, ces encouragements étaient un stimulant pour moi: chaque fois je redoublais d’efforts pour les mériter.
Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le caractère d’homme capable d’être aussi longtemps reconnaissant d’un peu de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du reste, la représentation de l’Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea pour moi. La révolution de février arriva quelques jours plus tard.
On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les théâtres.
Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire, les directeurs, aux abois, voyant leur agaceries infructueuses, se réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi désastreuse situation.
J’avais été convoqué à cette réunion. Mais si j’y fis acte de présence, ce fut par pure politesse, car je me trouvais dans une position tout exceptionnelle relativement à mes confrères.
Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de porter le nom de théâtre, s’appelait un spectacle[17]. Moyennant cette légère différence de dénomination, je jouissais de droits infiniment plus étendus.
Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d’une dimension déterminée par une ordonnance de police, j’avais la liberté, moi, directeur de spectacle, de faire l’annonce de mes séances dans des proportions illimitées.
Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon ma fantaisie, ce qui n’était pas un des moindres avantages de mon administration.
Enfin j’avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma salle dans ma poche, de congédier mes employés et de me promener, en attendant des destins plus doux.
Toutefois ces avantages, auxquels j’ajouterai celui d’avoir des frais beaucoup plus modérés que mes confrères, ne m’offrirent d’autre résultat que celui de ne pas perdre d’argent. J’eus beau faire feu des quatre pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur.
Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement provisoire de très gracieuses lettres sous forme de laissez-passer, qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des écoles Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient accompagnés.
J’étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait augmenter le nombre de mes rares spectateurs; je jouais au moins devant une salle assez bien garnie, et je n’avais plus le crève-cœur de voir ces maudites banquettes vides, dont l’aspect paralyse d’ordinaire les moyens de l’artiste, même le plus philosophe.
Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir, après la séance, mon caissier faisait, en m’abordant, une triste figure.
Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de l’aveugle déesse qui, pendant quelque temps, m’avait accordé de si douces faveurs!
Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute sincérité, les déceptions et les tourments ne sont pas tous dans les chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à garnir son théâtre et il donne gratuitement des billets. Je recourus à ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c’est que ces billets qui, un mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent reçus avec beaucoup d’indifférence; souvent même il arriva que l’on ne se donnait pas la peine de répondre à mon invitation.
Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma salle à peu près vide, et je n’envoyai plus d’invitations. D’ailleurs j’avais eu l’occasion d’étudier le billet de faveur (c’est ainsi que l’on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j’avais remarqué que ce genre de public est, ou semble toujours être très indifférent au spectacle. En effet, le billet de faveur, lorsqu’il sait que le théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance en se rendant à l’invitation qui lui est faite. Une fois entré, s’il voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que le spectacle doit être peu amusant. S’il arrive qu’il se trompe, il n’applaudit pas, parce qu’il craint d’être reconnu pour être venu gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en applaudissements.
J’en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je reçus la visite du directeur du Théâtre-Français de Londres. Mitchell (c’est le nom du directeur), loin de chercher à m’étourdir par des promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition:
—Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres; venez donner des représentations au théâtre Saint-James, et tout me porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste, nous y serons également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur ma part, je paierai tous les frais des représentations. Vous alternerez avec mon opéra-comique, c’est-à-dire que vous jouerez les mardi, jeudi et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain, c’est-à-dire dans un mois, à partir d’aujourd’hui.
Ces conditions me semblant très acceptables, j’ajouterai même fort avantageuses, j’y souscrivis avec empressement. Mitchell alors me tendit la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction amicale fut le seul traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de part ni d’autre, point de conventions secondaires, point de signature, et jamais marché ne fut mieux cimenté.
Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j’eus maintes fois l’occasion d’apprécier toute la valeur de sa parole. C’est qu’aussi, je puis le dire hautement, c’est sans contredit un des plus consciencieux directeurs que j’aie jamais rencontrés. A la religion de la foi donnée, Mitchell joint en outre une affabilité extrême, une générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute circonstance, on le voit agir quite a gentleman, comme on dit en anglais, ou comme on dirait en France, en parfait gentilhomme. Une des plus brillantes qualités qu’on doit lui reconnaître, comme directeur, c’est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait suivant peut en donner un exemple.
Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours où je donnais mes représentations à Saint-James, de sorte que, malgré tout le désir que j’avais d’aller l’entendre, je ne pouvais me décider à sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une circonstance trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il faut dire qu’outre l’exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute l’année une certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon la coutume anglaise, il les revendait aux plus offrants. Il arrivait parfois que des coupons n’étaient pas vendus au moment de la représentation; Mitchell en faisait alors profiter quelques amis privilégiés. Je savais cette particularité, et je me proposai de lui faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d’une semblable faveur.
Au moment où j’allais sortir de chez moi pour aller trouver mon directeur, il entra dans ma chambre.
—Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l’abordant, j’allais précisément chez vous pour présenter une requête.
—Quelle qu’elle soit, mon ami, me répondit-il gracieusement, soyez assuré d’avance qu’elle sera très bien accueillie.
Et lorsque je lui eus expliqué ce dont il s’agissait:
—Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d’une véritable contrariété, que vous me faites de peine de me demander cela!
—Pourquoi donc? repris-je sur le même ton; si cela ne se peut pas, mon cher ami, mettons que je n’ai rien dit.
—Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut très bien; je suis seulement contrarié d’avoir manqué la surprise que je voulais vous faire; je vous apportais précisément une excellente loge pour ce soir... La voici.
Peut-on trouver rien de plus délicat et de plus aimable que cette manière de faire?
Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis mon entrevue avec Mitchell, qu’après une traversée des plus heureuses, je débarquais à Londres. Dès mon arrivée, mon directeur me conduisit dans un charmant logement attenant à son théâtre, et, après l’avoir mis à ma disposition, il m’en fit visiter toutes les pièces. Arrivés dans la chambre à coucher:
—Vous voyez là, me dit-il, un lit célèbre; c’est ici que Rachel, Déjazet, Jenny Colon et plusieurs autres célébrités artistiques se sont reposées des émotions de leurs succès. Vous ne pouvez y avoir que de très belles inspirations dans les rêves qu’évoquera en vous le souvenir de ces hôtes illustres. A tout autre que vous, mon cher Houdin, je dirais que ces célèbres prédécesseurs lui porteront bonheur, mais votre chance à vous est dans la vertu de votre baguette magique.
Mitchell voulant donner à mes représentations tout l’attrait désirable, avait commandé, pour mes séances, au décorateur de son théâtre, un salon Louis XV d’une grande richesse, ainsi qu’un rideau d’avant-scène, sur lequel devait être peint en lettres d’or le titre, adopté pour mon théâtre de Paris, Soirées fantastiques de Robert-Houdin. Ce travail, assez long à exécuter, ne me permettait de commencer l’organisation de ma séance que lorsqu’il serait entièrement terminé.
En attendant, n’ayant rien de mieux à faire, j’allais me promener, chaque jour, dans les magnifiques parcs de Londres, et je prenais des forces en prévision des fatigues que j’allais éprouver dans mes séances.
A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le droit de croire que mon séjour à Londres sera, en quelque sorte, un temps de repos, puisqu’au lieu de jouer sept fois par semaine comme chez moi, je ne dois plus donner que trois représentations dans le même laps de temps.
Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail et les fatigues sont moins dans l’exécution des séances que dans leur organisation. Or, comme à Saint-James, j’allais jouer alternativement avec une troupe d’opéra-comique, il en résultait que, pour ne pas gêner les artistes dans leurs études, je devais leur laisser tout le temps nécessaire à leurs répétitions qui, on le sait, prennent la plus grande partie de la journée. En conséquence j’avais promis de débarrasser la scène aussitôt ma représentation terminée, et de n’en prendre possession que dans le milieu du jour qui m’était réservé. Ajoutons que dans le travail d’installation et de déménagement, il ne suffisait pas seulement de l’œil du maître, il fallait pour bien des raisons que je misse la main à l’œuvre.
On comprendra facilement ce qu’une telle situation devait me causer de fatigue.
Mitchell avait, pour l’aider dans la direction de son théâtre, deux employés de la plus grande intelligence: ils se nommaient Chapman et Nemmo. L’un calme et réfléchi, s’occupait de la partie administrative; l’autre, vif, alerte, actif, surveillait certains détails du théâtre et particulièrement tout ce qui regardait la publicité.
D’après les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement les choses pour l’annonce de mes représentations. D’énormes affiches, sur lesquelles étaient représentées les différentes expériences de ma séance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l’usage anglais, promenées dans les rues de la ville, à l’aide d’une voiture semblable à celles que nous avons à Paris pour les déménagements.
Mais, quelque grande que fût cette publicité, elle était encore modeste comparativement à celle que vint nous opposer un compétiteur, qui peut passer à bon droit pour le plus habile et le plus ingénieux puffiste de l’Angleterre.
Lorsque j’arrivai à Londres, un escamoteur, nommé Anderson, qui prenait le titre de Great Wizard of the North (le grand sorcier du Nord), donnait depuis longtemps des représentations dans le petit théâtre du Strand.
Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l’attention publique, essaya d’éclipser la publicité de mes séances. Il lança donc dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organisée:
Quatre énormes voitures, couvertes d’affiches et d’images représentant des sortiléges de toute sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes, suivaient à la file et portaient chacun une bannière, sur laquelle était peinte une lettre d’un mètre de hauteur.
A chaque carrefour, les quatre voitures s’arrêtaient côte à côte, et représentaient une affiche de vingt à vingt-cinq mètres de long, tandis que, au commandement d’un chef, tous les hommes, autrement dit toutes les lettres, s’alignaient, à l’exemple des voitures.
Vues par devant, les lettres formaient cette phrase:
THE CELEBRATED ANDERSON!!!
et on lisait de l’autre côté des bannières:
THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.
Malheureusement pour le Wizard, ses séances étaient attaquées d’une maladie mortelle: un séjour trop prolongé dans Londres avait fini par amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et ne pouvait lutter avec les tours nouveaux que j’allais présenter. Que pouvait-il opposer à la seconde vue, à la suspension, à la bouteille inépuisable, au carton fantastique, à l’escamotage de mon fils, etc., etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la province où, grâce à ses puissants moyens de publicité, il sut comme toujours faire d’excellentes affaires.
J’ai rencontré dans ma vie bien des puffistes, mais je puis dire que jamais je n’en ai vu qui atteignîssent à la hauteur où Anderson s’est élevé. L’exemple que je viens de citer peut déjà donner une idée de sa manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre l’homme.
Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et qu’elles ont été annoncées à grand renfort de publicité, Anderson parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui ne regardent ni les journaux ni les affiches.
A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville des moules en bois sur lesquels sont gravés son nom, son titre et l’heure de sa séance, il les prie d’imprimer son cachet sur leurs marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement représentée. Comme il n’est pas une seule famille en Angleterre qui ne mange du beurre à son déjeuner, si ce n’est même à tous ses repas, il en résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l’escamoteur, un programme qui l’engage to pay a visit (à rendre visite) à l’illustre sorcier du nord.
Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une douzaine d’hommes, porteurs de ces énormes plaques à jour, à l’aide desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant longtemps couvert d’annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des trottoirs, qui, on le sait, sont en Angleterre de la plus grande propreté, l’annonce des séances du sorcier. Bon gré mal gré, chaque marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses affaires, ne peut faire autrement que de lire le nom d’Anderson et le programme de son spectacle. Il est vrai que quelques heures après, ces annonces sont effacées par les pas des passants, mais des milliers de personnes les ont lues. Le Wizard n’en demande pas davantage.
Ses affiches n’accusent pas moins d’originalité. On m’en montra une, un jour, d’un format gigantesque, qui avait été faite à l’occasion de son retour à Londres après une longue absence. C’était une imitation en charge du fameux tableau le Retour de l’île d’Elbe de Napoléon.
Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme. Au-dessus de sa tête flotte un immense étendard portant ces mots: la merveille du monde; derrière lui, et un peu perdu dans la pénombre, se tiennent respectueusement l’empereur de Russie et plusieurs autres monarques. Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs fanatiques du sorcier embrassent ses genoux, tandis qu’une foule immense le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s’incline devant lui, le grand Wizard. Enfin il n’est pas jusqu’à la tour de Saint-Paul qui ne se penche aussi très humblement.
Au bas est cette inscription: Retour du Napoléon de la Nécromancie.
Prise au sérieux, cette image eût été une réclame de très mauvais goût; comme charge, elle est excessivement comique. Du reste, elle obtint le double résultat de faire rire le public de Londres et de rapporter grand nombre de shillings à l’habile puffiste.
Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, où il a épuisé toutes les ressources de la publicité et qu’il n’a plus rien à espérer, il sait le moyen de faire encore une énorme recette.
Il commande au meilleur orfèvre de la ville un vase d’argent de cinq ou six cents francs; il loue, pour un jour seulement, le plus grand théâtre ou la plus grande salle de l’endroit et fait annoncer que, dans une séance d’adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera établi, pendant l’entr’acte, un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur calembour.
Le vase d’argent sera le prix du vainqueur.
On sait que le peuple anglais se livre très volontiers à l’exercice des jeux de mots.
Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville pour juger, de concert avec le public, la valeur de chaque calembour.
On convient que lorsque le mot sera trouvé bon, on applaudira; qu’on ne dira rien pour le passable, et que l’on grognera pour le mauvais. (En Angleterre, on ne siffle pas pour désapprouver, on grogne).
Les places sont retenues à l’avance, la salle est envahie, elle est comble; on vient moins pour la séance, que l’on connaît déjà, que pour se donner le plaisir de faire de l’esprit en public. Chacun lance son mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est décerné au plus spirituel de la société.
Tout autre qu’Anderson se contenterait d’encaisser l’énorme recette que lui rapporte cette séance, mais le Grand Sorcier du Nord n’a pas dit son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il annonce qu’un sténographe a été chargé par lui d’inscrire tous les calembours, et qu’ils paraîtront chez les principaux libraires de la ville sous forme de recueil.
Chaque spectateur qui a donné son trait d’esprit n’est pas fâché de le voir imprimé, et il achète le livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.) On peut se faire une idée du nombre d’exemplaires qui peuvent être vendus par le nombre des calembours qu’ils contiennent. J’ai en ma possession un de ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du 15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces facéties.
Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les conserve précieusement, comme des modèles du genre. Il en est une surtout qui est le sublime de la blague, fût-elle même américaine. Je vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l’émule de Barnum.
Je copie mot à mot:
«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l’Age, le vrai, le seul Wizard des Wizards, qui a été honoré des sourires approbateurs des royautés, de l’élite de la société et des hommes savants de toute dénomination; le Wizard qui a étonné d’innombrables myriades de spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa magie; le voici, l’incompréhensible maître de la sorcellerie moderne, qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que vous soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté scientifique et de ses prodiges. Le voici, le Wizard qui défie tout compétiteur, le Wizard qui commande l’examen et l’attention, le Wizard qui est infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont impénétrables, indéfinissables et incontestables. Venez donc tous à son mystique banquet de la joie intellectuelle.
»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques reviennent et reviennent encore pour assister à sa science délectable et jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent des impossibilités. Tous le proclament sans rival et s’écrient: Ce mystérieux magicien des temps modernes est bien la vraie lumière et la merveille de l’âge.
»Signé: Anderson.»
Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je le regarde comme tel, car il n’est pas supposable qu’Anderson ait jamais eu l’intention de s’adresser sérieusement de tels compliments; si je me trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en escamotage, plus que de la vanité. Je le crois au fond très modeste.
CHAPITRE XVII.
Le théatre Saint-James.—Invasion de l’Angleterre par les artistes français.—Une fête patronnée par la Reine.—Le Diplomate et le Prestidigitateur.—Une recette de 75,000 francs.—Séance à Manchester.—Les spectateurs au carcan.—What a capital caraçao.—Montagne humaine.—Cataclysme.—Représentation au palais de Buckingham.—Un repas de Sorciers.
Mais il est temps de revenir à Saint-James; les machinistes, peintres et décorateurs doivent avoir terminé leurs travaux, car le 7 mai est arrivé, et ce jour est le terme fixé pour que la scène me soit livrée.
En effet, chacun a été de la plus grande exactitude. Dès le matin, le nouveau décor se trouve en place, et comme, grâce à la recommandation faite par Mitchell, on a suspendu, ce jour-là, les répétitions de l’opéra-comique, le théâtre reste entièrement libre pour toute la journée; je puis donc me livrer tranquillement aux préparatifs de ma séance. Du reste, tout a été si bien prévu, si bien disposé à l’avance, que mes apprêts se trouvent terminés lorsque le public commence à entrer dans la salle.
J’avais, ainsi qu’on doit le penser, pris toutes mes précautions, toutes mes mesures, pour que rien ne manquât dans ma séance, car une expérience qui, si elle réussit, doit produire de l’étonnement, n’est plus en cas d’insuccès qu’une mystification à l’adresse de l’opérateur. Pauvres sorciers que ceux dont le pouvoir surnaturel, dont les miracles tiennent à un fil!
Il est vrai qu’un prestidigitateur intelligent, quel que soit le mécompte qui lui survienne, doit toujours savoir se tirer d’embarras, en se réservant un faux-fuyant qui puisse donner le change au public. Néanmoins, si habile que l’on soit dans ces sortes de réparations, il est très difficile d’en obtenir un heureux résultat, car ce n’est toujours qu’un rhabillage dont on voit quelquefois le joint.
J’avais bien, en toute occasion, une double manière de faire, mais j’avoue que j’étais désolé quand j’étais obligé d’avoir recours à ces moyens secondaires qui, en allongeant l’expérience, en rendent l’effet beaucoup moins saisissant.
Lorsqu’il s’agit de tours d’adresse, la chose est impossible, car là un escamoteur ne doit jamais faillir, pas plus qu’un bon musicien ne doit faire une fausse note. S’il arrive qu’il se trompe, c’est qu’il n’est pas suffisamment adroit, et il doit recourir au travail pour se perfectionner dans son art; mais dans les expériences, il survient souvent des accidents que j’appellerai des coups de massue et que l’homme le plus soigneux et le plus circonspect ne peut prévoir. On ne peut, dans ces circonstances compter que sur les expédients que suggère l’esprit.
Ainsi, par exemple, il m’arriva un jour de briser le verre d’une montre qui m’avait été confiée dans une séance. La position était embarrassante, car c’est une très mauvaise conclusion pour un tour, que de rendre endommagé un objet qui vous a été confié en bon état.
Je m’approchai tranquillement de la personne qui m’avait prêté sa montre; je la lui présentai en ayant soin que le cadran se trouvât tourné en-dessous, et au moment de la remettre, je la retirai doucement.
—Est-ce bien votre montre? dis-je avec assurance.
—Oui, Monsieur, c’est elle.
—A merveille; j’étais bien aise de le faire constater. Voulez-vous, Monsieur, ajoutai-je en baissant la voix, me la laisser pour un autre tour, que je vais faire dans quelques instants?
—Volontiers, me répondit le complaisant spectateur.
J’emporte alors le bijou sur la scène, et le remettant furtivement à mon domestique, je lui donne l’ordre de courir en toute hâte chez un horloger pour y faire remettre un autre verre.
Une demi-heure après, je reviens auprès du propriétaire de la montre, et la lui rendant:
—Mon Dieu! Monsieur, lui dis-je, je viens de m’apercevoir avec regret que l’heure avancée de la soirée ne me permet pas de faire le tour que je vous ai promis; mais comme j’espère avoir encore le plaisir de vous voir à mes séances, veuillez me le rappeler la première fois que vous viendrez, et je pourrai alors vous faire jouir de cette intéressante expérience... J’étais sauvé.
Cependant le public entrait à Saint-James, mais avec tant de calme que, bien que la loge où je m’habillais fût près de la scène, je n’entendais aucun bruit dans la salle. J’en étais effrayé, car ces entrées paisibles sont en France le pronostic certain d’une mauvaise recette pour le directeur, et pour l’artiste les sinistres préliminaires d’un insuccès, disons le mot, d’un fiasco.
Dès que je fus en mesure de me présenter sur la scène, je courus au trou du rideau. Je vis alors avec autant de surprise que de joie la salle complètement remplie et présentant en outre la plus charmante société que j’eusse encore vue.
Il faut dire aussi que le théâtre Saint-James est un établissement hors ligne; il est en quelque sorte un point de réunion pour la fine fleur de l’aristocratie anglaise, qui s’y rend dans le double but de jouir du spectacle et de se perfectionner dans la prononciation de la langue française.
Un fait donnera une idée de l’élégance, du ton et de la tenue des spectateurs: il n’est permis à aucune dame de garder son chapeau; si élégant qu’il soit, elle doit en entrant le déposer au vestiaire. Cette mesure, du reste, rentre dans les habitudes anglaises, car les dames vont à ce théâtre en toilette de bal, c’est-à-dire coiffées en cheveux et décolletées autant que la mode et les convenances le permettent. De leur côté, les hommes s’y présentent vêtus de l’habit noir, cravatés de blanc et gantés d’une manière irréprochable.
A Saint-James, le parterre n’existe que pour mémoire; relégué sous les balcons, c’est à peine si l’on s’aperçoit de son existence. Tout le rez-de-chaussée est garni de stalles ou plutôt d’élégants fauteuils, où les dames sont admises.
Le prix des places est en rapport avec le confortable qu’elles peuvent offrir. Chaque stalle se loue douze shillings (quinze francs), et l’on peut entrer aux modestes places du parterre moyennant trois shillings (trois francs soixante-quinze centimes). Ce n’est pas plus cher qu’à l’Opéra.
Tandis que j’étais à regarder avec ravissement cette élégante assemblée, je me sentis légèrement frapper sur l’épaule. C’était Mitchell, qui venait délicatement me faire part de quelques invitations qu’il avait cru convenable de faire.
—Eh bien! Houdin, me dit-il, quel est le résultat de votre examen? Comment trouvez-vous la composition de notre salle?
—Charmante, mon cher Mitchell; je dirai même que c’est la première fois que, dans un théâtre, je me trouve appelé à donner des représentations devant une aussi brillante réunion.
—Brillante est en effet le mot, mon ami, car vous saurez qu’au nombre de vos admirateurs (qu’on me passe le mot de louange, c’est Mitchell qui parle) se trouve toute la presse anglaise, et la presse anglaise possède un nombreux effectif. Nous devons avoir également pour spectateurs quelques gentlemen dont l’opinion a la plus grande influence dans les salons de la capitale des Trois-Royaumes; enfin grand nombre de places sont occupées par des célébrités artistiques qui seront de justes appréciateurs de ce Robert-Houdin que, selon l’expression champenoise, nous avons fait mousser comme il le mérite.
On doit penser, d’après ces détails, si cette représentation fut une solennité pour moi, et combien j’apportai de zèle et de soins dans l’exécution de mes expériences. Je puis le dire, j’obtins un véritable succès.
Parlerai-je maintenant de la bienveillance et des encouragements du public du théâtre Saint-James? J’en appelle aux artistes célèbres qui, avant moi, ont joué sur cette scène: Rachel, Roger, Samson, Regnier, Duplessis, Déjazet, Bouffé, Levassor, etc.; y a-t-il en Europe des spectateurs comparables à ceux de Saint-James? Là, point de claqueurs; ils y seraient superflus; le public se charge lui-même d’encourager les artistes. Les gentlemen ne craignent pas de faire craquer leurs gants, et les dames font avec leurs petites mains tout le bruit dont elles sont capables.
Mais je m’arrête, car je craindrais en continuant de tomber dans le style du Grand Wizard.
Mes représentations suivirent leur cours à Saint-James, et me dédommagèrent amplement de ce que j’avais perdu à Paris. Bien que je ne donnasse que quatre représentations par semaine, leur résultat dépassait encore celui de mes plus beaux jours en France. Je ne pouvais certainement désirer rien au-delà; mais Mitchell, plus expérimenté que moi en affaires de théâtre, avait une ambition qu’il m’avait communiquée.
—Il faut, mon ami, m’avait-il dit, que vous jouiez devant la Reine, car alors seulement votre vogue à Londres sera sanctionnée, et elle deviendra par conséquent plus durable.
Toutefois, Mitchell ne pouvait se dissimuler la difficulté d’obtenir la commande de cette représentation; les circonstances, et je dirais même la politique, si je l’osais, semblaient s’y opposer.
Après les journées de février, les théâtres de Paris furent, ainsi que je l’ai dit plus haut, réduits à n’avoir à peu près pour toute encaisse métallique que des billets de faveur; ils cherchèrent donc dans les pays voisins, comme je l’avais fait moi-même, un public moins préoccupé de politique, et par conséquent plus accessible à l’attrait des plaisirs.
L’Angleterre était le seul pays qui n’eût rien changé à ses habitudes de luxe et de plaisir; aussi nombre de directeurs tournèrent-ils des regards d’espérance vers cet Eldorado.
Le théâtre du Palais-Royal, qui pourtant était un des moins malheureux, en raison des affaires comparativement bonnes qu’il faisait, fut un des premiers à tirer à vue sur la riche métropole des trois Royaumes-Unis.
Dormeuil, son habile directeur, divisa sa troupe en deux parties; l’une resta à Paris, tandis que l’autre vint au théâtre Saint-James, en remplacement de l’opéra-comique qui avait terminé son engagement avec Mitchell. Levassor, Grassot, Ravel, Mlle Scrivaneck, etc., eurent un éclatant succès auprès de nos communs spectateurs.
Cette réussite fut connue à Paris et monta la tête du directeur du Théâtre Historique, M. H.....
Après s’être entendu avec les propriétaires d’un théâtre de Londres (Covent-Garden, je crois), l’impressario y vint également avec une partie de sa troupe, pour représenter en deux soirées la pièce de Monte-Christo.
L’arrivée de ces artistes, tous pour la plupart d’un grand mérite, mit en émoi les directeurs anglais, et ceux-ci, craignant avec quelque raison un accaparement complet de leurs spectateurs, résolurent de s’opposer à cette redoutable invasion.
—Que les théâtres Français et Italien de Londres, disaient-ils dans leurs récriminations, fassent jouer sur leurs scènes des pièces, quelles qu’elles soient, leur privilége les y autorise, et nous respectons leur droit. Mais nous ne souffrirons jamais que tous nos théâtres soient ainsi envahis, et que Shakespeare soit détrôné par des auteurs étrangers.
La question de concurrence théâtrale prit bientôt le caractère d’une question de nationalité. Les journaux prirent fait et cause pour les théâtres; le peuple lui-même adopta l’opinion des journalistes, et devint une armée militante contre les nouveaux-venus.
M. H.... essaya néanmoins de faire représenter le chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas; mais il fut impossible d’en entendre un mot, tant il se fit de bruit et de vacarme dans la salle, pendant tout le temps que dura la représentation. En vain le directeur mit-il la plus courageuse persistance dans son entreprise, il fut contraint céder devant cette imposante protestation, qui menaçait de dégénérer en émeute, et il se décida à fermer le théâtre.
Mitchell tendit la main au malheureux directeur, et il lui offrit l’hospitalité à son théâtre pour qu’au moins, avant de partir, il pût y représenter sa double pièce. A cet effet, il lui accorda un des jours attribués aux représentations du Palais-Royal, et il lui promit de s’entendre avec moi sur la soirée du lendemain, à laquelle j’avais droit pour ma séance.
Je n’avais rien à refuser à Mitchell, et le drame fut représenté dans son entier; après quoi la troupe retourna en France.
Je fis cette concession avec le plus grand plaisir, puisqu’elle obligea d’estimables artistes; j’ajouterai même que si semblable occasion se présentait encore d’obliger personnellement M. H...., je la saisirais avec empressement, ne fût-ce que pour le faire penser à me remercier du premier service que je lui ai rendu.
Quoi qu’il en soit, les protestations de la presse et du public contre les artistes étrangers avaient eu du retentissement, et la reine Victoria croyait devoir observer une certaine réserve à notre égard. Mais Mitchell n’était pas homme à se laisser décourager; il tenait à cette séance; il la voulait pour notre intérêt commun, et il finit par l’obtenir. L’occasion vint du reste se présenter d’elle-même.
Une fête de bienfaisance, dont l’objet était la création d’un établissement de bains pour les pauvres, fut organisée par les soins des plus hautes dames de l’Angleterre.
Cette fête devait avoir lieu dans une charmante villa, située à Fulham, petit village à deux pas de Londres et appartenant à sir Arthur Webster, qui l’avait obligeamment mise à la disposition des dames patronnesses.
Ce gracieux essaim de sœurs de charité était représenté par dix duchesses, quinze marquises et une trentaine de comtesses, vicomtesses, baronnes, etc., en tête desquelles était la Reine, qui devait honorer la fête de sa présence. C’était déjà plus qu’il n’en fallait pour faire promptement enlever tous les billets, quel qu’en fût le prix. Cependant, par un excès de conscience, ces dames songèrent à joindre à cet attrait quelques divertissements pour occuper agréablement les loisirs de la journée.
La première idée fut d’organiser un concert, et l’on songea naturellement, vu la qualité des spectateurs, à choisir les meilleurs chanteurs de la capitale. On jeta les yeux sur le Théâtre Italien.
Mais là vint surgir une difficulté: il fallait aller demander à chaque artiste le concours gratuit de son talent, et, comme c’était une faveur à implorer, l’ambassade présentait pour les jolies solliciteuses une position délicate, qu’elles craignaient d’accepter.
Heureusement ces dames avaient eu le soin de s’adjoindre mon directeur, dont les conseils intelligents devaient être très précieux dans l’organisation de la fête.
Mitchell fut chargé de voir les artistes, et il ne tarda pas à présenter une liste des talents les plus remarquables: c’étaient Mme Grisi, Mme Castellan, Mme Alboni, Mario, Roger, alors engagé au Théâtre Italien, Tamburini et Lablache.
Après le concert devait avoir lieu un divertissement qui ne pouvait manquer de piquer vivement la curiosité. Un grand nombre de dames, revêtues de costumes empruntés aux diverses parties du monde, avaient promis de former sur la pelouse des quadrilles de fantaisie dans lesquels elles exécuteraient des danses de caractère; on avait dressé, à cet effet, des tentes élégantes et spacieuses.
Mais ce divertissement ne pouvait durer plus d’une heure, et il en restait encore deux, pendant lesquelles on n’avait plus à offrir aux invités que les plaisirs de la promenade. On comprit que cette distraction n’était pas suffisante, surtout en songeant que le prix d’entrée était fixé à deux livres (50 francs). On chercha alors, et l’on pensa à ma séance.
C’était ce que Mitchell attendait. Aussi prit-il sur lui, en raison de notre liaison amicale, d’obtenir mon consentement. Il fit plus. Voulant à son tour apporter son obole aux malheureux, il offrit de construire à ses frais un théâtre, dans le parc même, et d’y faire apporter la scène sur laquelle je donnais ma séance. C’était en quelque sorte transporter le théâtre Saint-James à Fulham.
Mitchell me fit part de cette heureuse nouvelle, dont il attendait les meilleurs résultats, et je puis dire tout de suite que ses prévisions se trouvèrent réalisées. Dès que l’on sut que la Reine assisterait à une de mes représentations, bien des membres de la haute aristocratie, qui n’étaient pas encore venus à Saint-James, y firent demander des loges.
Au jour fixé pour la fête de Fulham, je partis après mon déjeûner pour la résidence de sir Arthur Webster. Mon régisseur, en compagnie des machinistes de Saint-James, y était depuis le matin, en sorte qu’en arrivant je trouvai le théâtre complètement organisé. Décors, coulisses, frises, rideau, tout y était, excepté cependant la rampe, qu’on avait jugée inutile, puisque le soleil devait la remplacer avantageusement.
L’entrée du public était fixée à une heure après-midi, et bien que je ne dusse donner ma représentation que vers quatre heures, mes dispositions étaient entièrement prises au moment où les portes furent ouvertes. Déjà aussi les dames patronnesses étaient à leur poste pour recevoir la reine et les autres membres de la famille royale. Ces dames étaient assistées par des commissaires pris dans la plus haute noblesse, et parmi eux on citait le duc de Beaufort, le marquis d’Abercorn, le marquis de Douglas, etc.
En attendant que je fusse acteur à mon tour, je ne songeai qu’à prendre part à la fête en simple spectateur; je me dirigeai d’abord vers la porte d’entrée.
A peine y étais-je arrivé, que je vis descendre de voiture le duc de Wellington, le héros populaire, devant lequel nobles et vilains s’inclinaient avec une respectueuse déférence.
Quelques minutes après, parurent le duc et la duchesse de Cambridge accompagnés de Son Altesse le prince Frédérick-William de Hesse, et dans un groupe qui suivit immédiatement ces hauts personnages, on me fit remarquer la duchesse de Kent, puis la duchesse Bernhard de Saxe-Weimar, ainsi que les princesses Anne et Amélie.
Ces illustres visiteurs furent reçus par les dames patronnesses avec les honneurs dus à leurs rangs, tandis que la musique des Royal-horse-Guards accompagnait chaque entrée de chants nationaux.
On entendait au dehors la foule bruyante et animée, qui se pressait pour voir passer, au risque de se faire écraser, les somptueux équipages bardés de ces laquais pimpants et poudrés dont la tête est taxée par l’État à un si haut prix.
Les nombreux souscripteurs entraient avec empressement; chacun voulait être exact; on savait que la Reine devait assister à la fête, et pour rien au monde un Anglais, grand ou petit, ne voudrait manquer le plaisir de contempler une fois de plus les traits de her most gracious majesty.
Le poste que j’avais choisi était on ne peut plus favorable pour passer en revue les nouveaux arrivants et ne manquer aucun personnage. Cependant, quelque attrait que pût me présenter ce brillant panorama, j’avais hâte de prendre également connaissance de l’intérieur de ce palais féerique, et je me préparais à m’y rendre, lorsque je jetai un dernier coup-d’œil sur la porte d’entrée. Bien m’en prit, car en ce moment arrivaient à peu de distance l’un de l’autre, le prince Louis-Napoléon, notre Empereur actuel, le prince Edouard de Saxe-Weimar, le prince Lawenstein, le prince Léopold de Naples et plusieurs autres grands personnages dont les noms m’échappent aujourd’hui.
Déjà à l’intérieur, les jardins, les serres, les appartements étaient encombrés de tout ce que Londres possédait de plus riche et de plus puissant. C’est tout au plus si l’on pouvait circuler librement. A chaque instant, un essaim formidable de marquises et de ladies me barrait le passage et me forçait à m’effacer pour ne pas m’exposer à froisser les plus éblouissantes toilettes que j’eusse jamais vues. Cela m’était assez difficile, car de quelque côté que je me jetasse complaisamment, je risquais fort de rencontrer le même inconvénient, tant était nombreuse et compacte la réunion de Fulham.
A deux heures et demie, la Reine n’était pas encore arrivée, et l’on ignorait si l’on devait attendre Sa Majesté pour commencer la fête ou passer outre, lorsque des hurrahs frénétiques, dont l’air retentit à un mille de distance, annoncèrent qu’elle paraîtrait bientôt.
Aussitôt les cloches du village sonnèrent à triple volée; la musique entonna l’hymne nationale de God save the queen (Dieu sauve la Reine), et les plus jeunes et les plus jolies femmes vinrent former une double haie sur le passage de Sa Majesté.
Ces apprêts étaient à peine terminés, que la Reine descendit de voiture, et suivant une immense avenue tapissée de drap rouge et abritée par un dais aux riantes couleurs, se dirigea vers le salon où le concert attendait sa présence pour commencer.
Là, au milieu du cercle qu’avaient formé les dames patronnesses, Sa Majesté prit place, et le concert commença.
Certes, c’eût été avec bonheur que j’aurais écouté les douces mélodies, les voix si suaves et si sonores qui furent entendues dans cette enceinte. Malheureusement le salon, malgré ses vastes proportions, ne pouvait contenir tout le monde, et l’affluence était si grande que non-seulement il était comble, mais que les abords s’en trouvaient envahis jusqu’au point où les dernières vibrations des voix venaient s’éteindre.
Il fallut donc me contenter d’entendre du dehors les nombreux bravos accordés aux habiles chanteurs. Roger surtout obtint un véritable triomphe dans son morceau de Lucie de Lammermoor; on sait la manière ravissante dont il le chante. La Reine, elle-même, demanda qu’il le dît une seconde fois.
Le concert se terminait à peine que, suivant le programme qui en avait été rédigé d’avance, la Royale spectatrice vint assister aux quadrilles dans lesquels figuraient, on se le rappelle, des dames revêtues de costumes rivalisant d’élégance et de richesse.
J’avais bien aussi le plus grand désir d’assister à ce gracieux spectacle, mais je crus utile à mes intérêts d’aller jeter un dernier coup-d’œil sur ma scène. Je me dirigeai donc vers mon théâtre où l’on m’avait réservé une entrée particulière, et j’allais gravir les quelques marches qui y conduisaient, quand je me sentis saisir par le bras.
—Ah! Monsieur Robert-Houdin, me dit en souriant un Monsieur, qui se mit à monter l’escalier avec moi, cela se trouve à merveille, nous allons entrer de compagnie.
—Où cela, Monsieur? demandai-je, tout étonné de cette proposition.
—Où cela? mais sur votre théâtre, répondit l’inconnu d’un ton d’autorité, et j’espère bien que vous ne me refuserez pas ce plaisir-là.
—Je suis fâché de vous refuser, Monsieur; mais cela ne se peut pas, dis-je poliment, sachant que dans l’enceinte de Fulham, il ne pouvait y avoir que des gens pour lesquels on devait avoir des égards.
—Pourquoi cela ne se pourrait-il pas? riposta mon interlocuteur avec une insistance marquée; je trouve au contraire que rien n’est plus facile. Si nous ne pouvons passer de front par la porte, nous y entrerons l’un après l’autre.
—Pardonnez-moi, Monsieur, de vous refuser, mais aucun étranger ne doit pénétrer sur ma scène.
—Ah bien! dit alors mon assaillant sur le ton de la plaisanterie, s’il en est ainsi, pour ne pas vous être plus longtemps étranger, je vais vous dire mon nom. Je suis le baron Brunow, ambassadeur de Russie, aussi grand admirateur de vos mystères que désireux de les pénétrer. Et il continuait à monter, en cherchant à forcer la barrière que je lui opposais. Comment, Monsieur Robert-Houdin, ajouta-t-il, vous me refusez? je ne vous demande pourtant qu’une ou deux confidences, rien de plus.
—Je persiste dans mon refus, Monsieur le baron, pour plusieurs raisons et principalement pour celle-ci...
—Laquelle?
—C’est que vous possédez une perspicacité et un esprit trop généralement reconnus, pour que je vous prive du plaisir de découvrir vous-même ces secrets, dignes à peine de votre haute intelligence.
—Ah! ah! fit en riant le baron, voilà de belle et bonne diplomatie; est-ce que vous voudriez marcher sur mes brisées?
—J’en suis indigne, Monsieur le baron.
—Très bien! très bien! En attendant je me trouve repoussé avec perte et réduit à prendre place parmi les spectateurs.—Je me rends; mais dites-moi, Monsieur Robert-Houdin, vous n’avez jamais été en Russie?
—Non, Monsieur, jamais.