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Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier cover

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Chapter 22: CHAPITRE XVIII.
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About This Book

The author offers a personal account of how scientific principles and mechanical ingenuity produce effects commonly mistaken for the supernatural. He walks the reader through a country residence outfitted with ingenious door, bell, and automaton devices, explains the acoustic and electrical methods behind recognition systems, and provides practical descriptions of stage tricks and mystifications. Interspersed with anecdotes about audience reactions, the text combines technical explanation, hands-on instruction, and reflection on the relationship between illusion and perception.

—Alors, donnez-moi votre carte.

—La voici.

L’ambassadeur mit son nom au bas du mien.

—Tenez, me dit-il en me la rendant, si vous avez le désir de visiter notre pays, cette carte vous sera très utile, et si je me trouvais à Saint-Pétersbourg à cette époque, venez me voir, je vous procurerai l’honneur de jouer devant Sa Majesté l’empereur Nicolas.

Je remerciai le baron Brunow, et il me quitta.

Pendant cet entretien, les quadrilles s’exécutaient, et ils n’étaient pas encore terminés, que déjà la foule envahissait les places qui n’étaient pas réservées pour la famille Royale et la cour. La Reine elle-même ne tarda pas à arriver, et aussitôt je reçus l’ordre de commencer.

Que n’ai-je une plume plus habile pour peindre avec de vives couleurs le riche tableau qui, à cet instant, se déroula devant mes yeux éblouis! Je vais toutefois essayer de le décrire.

Que l’on se figure une immense pelouse s’élevant devant moi en amphithéâtre et comme disposée pour être le parterre de ma scène. Certes, l’on n’eût pu dire si l’herbe ou le sable recouvrait ces gradins naturels, tant ils étaient couverts de spectateurs, je devrais dire de spectatrices, car les Messieurs n’étaient point admis dans cette enceinte.

Au premier plan et près de mon théâtre, la Reine, ayant à sa droite son Royal époux, était entourée de sa jeune et gracieuse famille. Un peu en arrière, les dames de la cour, assistées des dames patronnesses, formaient l’entourage de Sa Majesté. Puis, au second plan, à une distance respectueuse, étaient assises les femmes et les filles des nombreux souscripteurs. Quant aux Messieurs, on les voyait symétriquement groupés autour de cette vaste enceinte.

C’était vraiment un coup-d’œil ravissant que ces femmes aux blanches parures, éblouissantes de jeunesse et de beauté, couvertes de diamants et de fleurs, et rivalisant entre elles de bon goût, de richesse et d’éclat.

De l’endroit où je me trouvais, on eût dit une vaste prairie couverte de neige, sur laquelle s’étalaient les plus riches fleurs du printemps, et les habits noirs des spectateurs qui encadraient ce riant tableau, loin de l’obscurcir, en rehaussaient l’éclat.

Sur les côtés de la pelouse, des chênes séculaires apportaient leur frais ombrage à cette salle de spectacle improvisée.

De quel noble orgueil je me sentis saisi, en voyant qu’à moi seul je tenais, pour ainsi dire, suspendus à mes doigts, ces jolis yeux de duchesses, si fiers quelquefois, mais alors si bienveillants, et qui semblaient à chaque instant prendre un nouvel éclat à la vue des surprises que je leur causais!

Dans cette représentation unique dans ma vie, le temps se passa pour moi avec une telle rapidité, que je fus tout étonné d’en être arrivé à présenter la dernière de mes expériences.

Avant de quitter sa place, la Reine, bien qu’elle eût plusieurs fois témoigné sa satisfaction, me fit complimenter par un officier d’ordonnance, qui m’exprima également le désir de Sa Majesté d’avoir plus tard une représentation à son palais de Buckingham.

Afin de n’être point retardé par le départ des nombreux équipages qui stationnaient aux portes du parc, j’avais pris toutes mes mesures pour partir immédiatement après ma séance. Aussi, tandis que chacun reconduisait la Reine, je montai en voiture et je quittai la fête.

Un fait peut donner une idée du nombre de mes spectateurs, c’est que je fus plus d’un quart d’heure à dépasser les équipages qui étaient rangés sur une double ligne, le long de la route. Du reste, le produit de la fête le fera mieux connaître encore. La recette s’est élevée à deux mille cinq cents guinées, quelque chose comme soixante-quinze mille francs!

Dès le lendemain, Mitchell fit mettre en tête des affiches annonçant mes séances, les armes de la Reine, et au-dessous, cette phrase sacramentelle, sorte de certificat de baptême: Robert-Houdin who has had the honor to perform befor her most gracious Majesty the Queen, the prince Albert, the Royal family and the nobitily of the united Kindom...

Ma vogue n’en devint que plus grande à Saint-James.

Nous étions alors à la fin de juillet, et tout autre qu’un Anglais comprendra difficilement comment il est possible d’obtenir un succès dans un théâtre pendant les chaleurs caniculaires de l’été. Je dirai donc que chez nos voisins d’Outre-Manche, où tous nos usages sont intervertis, la saison des concerts, des fêtes et des spectacles a lieu à partir du mois de mai jusqu’à la fin d’août. Une fois septembre arrivé, la noblesse rejoint ses manoirs féodaux, et pendant six mois, consacre à la vie de famille un temps que les plaisirs et les fêtes ne viennent plus lui disputer.

Je fis comme mes spectateurs; je quittai Londres vers le commencement de septembre, non, comme eux, pour prendre du repos, mais au contraire pour entrer dans une vie encore plus agitée que celle que je quittais. Je me dirigeai vers le théâtre de Manchester, dont Knowles, le directeur, avait contracté avec moi un engagement pour une quinzaine de représentations.

Le théâtre de cette ville est immense; semblable à ces vastes arènes de l’antique Rome, il peut renfermer dans son sein un peuple tout entier. Il suffira de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que douze cents spectateurs remplissent à peine le parterre.

Lorsque je pris possession de la scène, je fus effrayé de sa vaste étendue; je craignais de m’y perdre, car là un homme ne paraît plus dans ses proportions naturelles, et la voix s’égare comme dans un désert.

On m’expliqua plus tard les raisons qui avaient fait construire un aussi gigantesque monument.

Manchester, ville éminemment industrielle et manufacturière, compte les ouvriers par milliers. Or, ces rudes travailleurs sont tous amateurs de spectacle, et, dans leur existence au jour le jour, ils sacrifient volontiers à ce plaisir une ou deux soirées par semaine; il fallait donc une enceinte capable de les contenir.

On doit penser, vu la grandeur de la salle, qu’un grand nombre des expériences que je présentais à Saint-James ne devaient plus convenir au théâtre de Manchester; je fus obligé de composer un programme, dans lequel il n’y aurait que des prestiges qui pussent être vus de loin, et dont l’effet frappât les masses.

A l’annonce de mes représentations, les ouvriers accoururent en foule, et, le parterre, leur place favorite, fut littéralement encombré, tandis que les autres places laissaient apercevoir bien des vides. C’est assez l’ordinaire du reste, aux premières représentations en Angleterre: pour se décider à aller voir une pièce ou un artiste, certaines gens veulent lire sur le journal le compte-rendu et l’opinion du feuilletonniste, qui ne manque jamais de paraître le lendemain.

L’entrée s’était faite avec un tumulte dont on ne pourrait trouver d’exemple dans aucun théâtre, en France, si ce n’est dans les représentations gratuites données à Paris dans les grandes solennités. Avant de faire lever le rideau, je dus attendre et laisser à mon bruyant public le temps de se calmer; insensiblement l’ordre et le silence s’étant à peu près rétablis, je commençai ma séance.

Au lieu de ce monde fashionable, de ces élégantes toilettes, de ces spectateurs qui semblaient répandre dans la salle un parfum tout aristocratique, de ce public d’élite enfin, que je rencontrais à Saint-James, je me trouvais en présence de simples ouvriers aux vêtements modestes et uniformes, aux manières brusques, aux ardentes démonstrations.

Mais ce changement, loin de me déplaire, stimula au contraire ma verve et mon entrain, et je me mis bientôt à l’aise avec mes nouveaux spectateurs lorsque je vis qu’ils prenaient un vif intérêt à mes expériences. Pourtant, un incident faillit dès le principe, susciter contre moi un mécontentement fâcheux.

Loin de venir à mes séances pour se perfectionner dans l’étude de la langue française, les ouvriers de Manchester furent très étonnés quand ils m’entendirent m’exprimer dans une langue autre que la leur. Des protestations m’interrompirent à plusieurs reprises; speack english, criait-on de toutes parts et sur tous les tons, speack english.

Me faire parler anglais était une exigence à laquelle il m’était matériellement impossible de me soumettre; j’étais resté, il est vrai, six mois à Londres, mais me trouvant constamment en contact avec des compatriotes, ou avec des gens qui comprenaient le français, je n’avais jamais eu besoin de recourir à la langue anglaise. J’essayai pourtant de satisfaire une réclamation que je sentais légitime, et de suppléer à ce qui me manquait par de l’audace et de la bonne volonté. Je savais quelques mots d’anglais, je me mis à les débiter; lorsque mon vocabulaire se trouvait en défaut et que j’étais sur le point de rester court, j’inventais des expressions, des phrases qui, en raison de leur tournure bizarre, amusaient beaucoup mon auditoire. Il m’arrivait souvent aussi, dans les cas embarrassants, de m’adresser à lui pour qu’il me vînt en aide, et c’était à mon tour d’avoir bonne envie de rire.

—How do you call it? (comment appelez-vous cela?) disais-je avec un sérieux comique en présentant l’objet dont je voulais savoir le nom. Et tout aussitôt cent voix répondaient à ma demande. Rien n’était plus plaisant que cette leçon ainsi prise, et dont les cachets, contrairement à l’usage, avaient été payés par mes spectateurs.

Grâce à ma condescendance, je parvins à faire la paix avec mon public, et il la cimenta chaudement à plusieurs reprises par de bruyants applaudissements. Le dernier tour surtout obtint d’unanimes suffrages; je veux parler de la bouteille inépuisable, qui fut entourée d’une mise en scène qu’on n’a peut-être jamais vue dans aucun théâtre.

Le tableau que présenta ce tour est indescriptible; un habile pinceau pourrait seul en retracer les nombreux détails. En voici cependant une esquisse aussi exacte que possible:

 

J’ai dit plus haut que, si les spectateurs manquaient dans quelques endroits de la salle, le parterre était comble; il représentait par conséquent un groupe de plus de douze cents individus.

C’était pour moi une scène vraiment curieuse de voir toutes ces têtes sortant invariablement de vestes dont la couleur foncée rehaussait encore la fraîcheur de ces physionomies, que peuvent seuls donner le Porter et le rosbif de la Grande-Bretagne.

Pour que je pusse communiquer plus facilement avec mes nombreux spectateurs, le machiniste avait établi un plancher qui allait de la scène à l’extrémité du parterre, et, comme je désirais m’adresser également aux personnes placées sur le côté, on avait mis à quelques centimètres de l’appui des galeries deux autres praticables beaucoup moins longs que celui du centre. Ces deux derniers n’avaient pas comme l’autre le désavantage d’occuper des places, car ils se trouvaient directement au-dessus d’un passage. Seulement, ceux qui arrivaient par là avaient été forcés de se courber pour se rendre à leur destination? mais qu’était ce petit inconvénient en raison du plaisir qu’on se promettait en voyant a french conjuror (un sorcier français), ainsi que m’appelaient les ouvriers.

Or, ma séance était commencée, que le public entrait encore au parterre; et l’on y mit tant de monde, qu’à la fin il n’y eut plus de places pour les retardataires.

Plusieurs d’entre eux eurent la constance de rester courbés sous les praticables, et, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, ils purent suivre, tant bien que mal, le cours de mes expériences. Mais un de ces intrépides spectateurs, fatigué sans doute de la posture incommode qu’il était obligé de garder, s’ingénia de passer la tête à travers l’étroit espace qui se trouvait entre le praticable et la galerie. Il s’y prit du reste fort adroitement: il passa d’abord son chef de côté, puis il se retourna vers moi, exactement comme s’il se fût agi d’un bouton dans une boutonnière.

Cette innovation fut, comme on le pense bien, gaiement et bruyamment accueillie par l’assemblée, et ce malheureux eut à subir le sort réservé à tous les novateurs: on lui fit un affreux charivari, on l’accabla de quolibets. Mais il ne s’en inquiéta pas, et son flegme désarma les détracteurs de son invention.

Encouragé par son exemple, un voisin essaya du mécanisme de la boutonnière, puis un second, un troisième, et enfin, vers le milieu de la séance, une demi-douzaine de têtes dont on ne connaissait pas les corps se trouvaient symétriquement rangées de chaque côté de la scène et présentaient assez l’aspect de jeux de boules attendant les amateurs de cet exercice.

J’en étais donc arrivé au tour de la bouteille, qui consiste, on le sait, à faire sortir d’un flacon vide toutes les liqueurs qui peuvent être demandées, quel que soit le nombre des consommateurs.

La réputation de cette fameuse bouteille était déjà établie à Manchester; les journaux de Londres y avaient porté les détails de cette expérience. Aussi un hurrah général s’éleva de toutes parts quand je parus armé de ma fiole merveilleuse, car outre l’attrait que pouvait offrir ce tour, l’ouvrier comptait encore sur le plaisir to drinck a glass of brandy, ou de toute autre liqueur.

Flatté de cette réception, je m’avançai jusqu’au milieu du parterre suivi de mon domestique, qui portait une innombrable quantité de verres. Je n’eus pas besoin, comme à Londres, de provoquer les demandes. A peine étais-je arrivé, que déjà mille voix criaient à l’envi: brandy, wiskey, gin, curaçao, kirsch, rhum, etc.

Il m’était impossible de satisfaire à la fois tout le monde; je voulus alors procéder par ordre, et, remplissant un verre, je le présentai à celui qui semblait m’avoir fait la première demande; mais, amère déception pour le consommateur! vingt mains s’élancent pour lui disputer la précieuse liqueur, et chacune tirant de son côté, le verre se renverse. Les spectateurs, livrés au supplice de Tantale, appellent à grands cris ce liquide, qui n’a pu s’approcher de leurs lèvres; je remplis un second verre, il subit le même sort que le premier, et l’acharnement devient tel, que le cristal se brise entre les mains des lutteurs obstinés.

Plus loin on m’adresse la même demande, je fais la même distribution, et nul ne peut encore en profiter.

Sans m’inquiéter du résultat, je verse la liqueur à profusion et la livre à la rapacité des consommateurs.

Bientôt tous les verres ont disparu; c’est en vain que je les réclame pour continuer mes largesses, il n’en reste plus vestige. Mon expérience allait donc se trouver brusquement terminée, lorsqu’un spectateur plus avisé eut l’idée de me tendre la main en guise de coupe.

Le procédé, ma foi, était aussi simple qu’ingénieux; c’était l’œuf de Christophe-Colomb. L’étonnement qu’en éprouvèrent les voisins permit à l’inventeur de tirer parti de sa découverte, chose bien rare, hélas!

La coupe improvisée fit fortune, et chacun de me tendre la main; mais, ô imitatores, servum pecus, comme dit Horace, les imitateurs virent leur contrefaçon éprouver, sauf la casse, les mêmes péripéties que les verres et leur apporter le même résultat.

De guerre lasse, j’allais me retirer, quand un nouveau perfectionnement fut proposé par un spectateur aussi altéré que tenace: renversant la tête en arrière et ouvrant démesurément la bouche, il m’engagea par gestes à lui ingurgiter du curaçao. Trouvant l’idée originale, je le satisfis sur-le-champ.

What a capital curaçao, fit mon homme en se passant la langue sur les lèvres.

Cette séduisante exclamation fut à peine entendue, que toutes les bouches étaient ouvertes et les têtes immodérément renversées; c’était à me faire fuir de frayeur. Cependant, pour ne pas laisser inachevée une aussi curieuse scène, je fis une tournée d’arrosage ajustant les embouchures de mon mieux. Il arrivait bien quelquefois que l’entonnoir, bousculé par les voisins, laissait égarer un peu de liqueur sur les vêtements, mais, sauf ce léger inconvénient, tout allait à merveille, et je crus avoir enfin rempli la rude tâche de désaltérer mon auditoire. Pourtant j’entendis encore quelques réclamations. A glass of wiskey, implorait un de ces intrépides spectateurs qui s’étaient, on se le rappelle, glissés entre le plancher et la galerie, et dont la tête ruisselante de sueur semblait être le chef de quelque corps bien replet.

Mon fils, qui me servait en scène, et qui, l’un des premiers, avait entendu cette requête, comprit tout le désir que pouvait avoir le pauvre solliciteur; il courut sur la scène chercher un verre que je me hâtai d’emplir, et il le lui porta.

Mais une difficulté surgit tout-à-coup; le réclamant et ses compagnons étaient enfermés dans leurs carcans, côte à côte, et cette circonstance ne leur permettait pas d’élever les bras, à moins qu’il ne se fît un vide entre eux. Mon fils, qui n’y réfléchissait pas, présenta le verre, et voyant que personne ne le prenait, se disposa à le reporter sur la scène. Un gémissement le fit retourner sur ses pas, et, à l’air du patient, il comprit que celui-ci le suppliait de se baisser, et d’approcher le verre de ses lèvres.

Cette délicate opération s’effectua du reste avec beaucoup d’adresse de part et d’autre, et malgré les rires du public, chacun des compagnons du privilégié réclama à son tour le même service.

Cette petite scène semblait avoir calmé l’ardeur du public; je crus possible de terminer mon expérience par le coup de fouet qui doit la faire valoir. Il s’agit, lorsque ma bouteille semble épuisée, d’en faire sortir encore un énorme verre de liqueur; mais une scène à laquelle j’étais loin de m’attendre fut celle qui m’accueillit alors.

On a souvent parlé des saturnales que provoquaient les affreuses distributions de vin et de comestibles qui se faisaient sous la restauration. Eh bien! ces orgies n’étaient que des repas de bonne compagnie, comparativement à l’assaut qui se livra pour arriver jusqu’au verre que je tenais à la main.

Une montagne humaine se dressa subitement devant moi, et de cette pyramide vivante, sortirent deux cents bras pour se disputer leur proie, comme aussi s’ouvrirent cent bouches pour l’engloutir.

Je songeai qu’il était prudent de battre en retraite, dans la crainte d’être englouti sous cette masse informe. Impossible! Derrière moi, une haie de buveurs altérés me barra le passage.

Le danger était pressant, car la pyramide se penchait pour m’atteindre et semblait devoir perdre l’équilibre d’un moment à l’autre; les cris des malheureux qui la supportaient, témoignaient assez de la position douloureuse à laquelle je pouvais à mon tour être soumis; je me précipitai, tête baissée, traversai l’obstacle qu’on voulait m’opposer, et je pus arriver sur la scène assez à temps pour jouir du curieux spectacle de l’éboulement de la montagne.

Je renonce à peindre les cris de joie, les hurras, les applaudissements qui accueillirent cette chute, tandis que les victimes vociféraient des récriminations, s’agitaient, pêle-mêle, ne trouvant pour se relever d’autre appui que les corps récalcitrants de leurs compagnons d’infortune. C’était un vacarme digne de l’enfer.

Le rideau se baissa sur cette scène, mais des cris et des battements de mains se firent entendre aussitôt; on rappelait le conjuror Houdin pour le féliciter de sa séance.

Je me rendis à cet appel, et quand je parus, soit que dans le tour de la bouteille j’eusse été peut-être un peu trop prodigue de mes liqueurs, soit que mes braves spectateurs, comme j’aime à le croire, eussent été satisfaits de ma séance, des trépignements et des applaudissements éclatèrent d’une manière si formidable, que j’en restai saisi, tout en ressentant vivement le plaisir qu’ils me procuraient. Car il faut le dire, ce bruit de deux mains frappant l’une contre l’autre, si agaçant qu’il soit en lui-même, n’a rien qui choque l’oreille d’un artiste. Au contraire, plus il est étourdissant, plus il semble harmonieux à celui qui en est l’objet.

Les séances qui suivirent furent loin d’être aussi tumultueuses que la première, et la raison en est tout simple. Les représentants du commerce et de l’industrie, la seule aristocratie de Manchester, ayant entendu parler de ma séance, vinrent à leur tour, en compagnie de leurs familles, pour y assister; leur présence contribua à tenir en respect les ouvriers, dont le plus grand nombre se trouvait sous leur direction. La salle changea d’aspect, et je n’eus plus qu’à me louer par la suite de la tranquillité des spectateurs du parterre.

Quinze représentations consécutives n’avaient pas épuisé la curiosité des habitants de la ville, et certes j’eusse pu continuer encore pendant quinze jours au moins, lorsqu’à mon grand regret je fus obligé de céder la place à deux artistes célèbres, Jenny Lind et Roger, avec lesquels Knowles avait également contracté un engagement, à jour fixe.

Si j’étais fâché d’abandonner ainsi un aussi beau succès, d’un autre côté, je l’avoue, je me trouvais heureux de fuir au plus vite cette atmosphère lourde et enfumée, qui fait ressembler la capitale industrielle de l’Angleterre à une ville de ramoneurs. Je ne pouvais habituer mes poumons à respirer en guise d’air vivifiant les flocons de noir de fumée dont l’air est incessamment chargé. J’étais tombé dans une tristesse qui tenait presque du spleen et qui ne me quitta que lorsque j’arrivai dans la riante ville de Liverpool, où je m’étais engagé à rester quelques semaines.

Le lecteur me permettra de ne pas parler des représentations que j’y donnai, non plus que de celles qui eurent lieu dans d’autres villes.

J’étais alors en pleine voie de succès. Toutes mes séances commençaient par des applaudissements et finissaient par l’encaissement d’une bonne recette. Je me contenterai de dire qu’après avoir joué successivement sur les théâtres de Liverpool, de Birmingham, de Worcester, Cheltenam, Bristol et Exeter, je rentrai à Londres pour y donner encore une quinzaine de représentations avant de revenir en France.

 

Quelques jours après ma rentrée à Saint-James, la Reine se souvenant, sans doute, du désir qu’elle m’avait témoigné à Fulham, me fit demander une représentation dans son Palais de Buckingham.

Cette invitation ne pouvait m’être que très agréable, je l’acceptai avec empressement.

Au jour indiqué, dès huit heures du matin, je me rendis à la demeure royale. L’intendant du palais, auquel on m’adressa, me conduisit à l’endroit où devait avoir lieu ma représentation. C’était une longue et magnifique galerie de tableaux. On y avait élevé un théâtre dont la scène représentait un salon Louis XV, blanc et or, à peu de chose près semblable à celui que j’avais à Saint-James.

Mon conducteur me montra ensuite une salle à manger voisine: c’était, me dit-il, celle des dames d’honneur, et il me pria d’indiquer l’heure à laquelle je désirais qu’on nous y servît à déjeûner.

J’étais trop préoccupé pour penser à manger, car j’avais à organiser ma séance. Toutefois je commandai, à tout hasard, mon repas pour une heure de l’après-midi, et je me mis aussitôt à l’œuvre.

Grâce à l’assistance de mon secrétaire (sorte de factotum) et de mes enfants, qui m’aidaient dans la proportion de leurs moyens, je parvins à surmonter toutes les difficultés que m’offraient les dispositions provisoires de la scène. Mais ce ne fut qu’à deux heures que j’eus entièrement terminé tous mes apprêts. Je tombais presque d’inanition, car moins heureux que mes compagnons de travail, je n’avais encore rien pris de la journée. Aussi ce fut avec un véritable plaisir que j’ouvris la marche dans la direction de la salle à manger.

La séance devait avoir lieu à trois heures; j’avais donc une heure devant moi pour me réconforter.

J’avais à peine fait quelques pas, que je m’entendis appeler derrière moi. C’était un officier du palais qui demandait à me parler.

—Monsieur, me dit-il en fort bon français, il y aura bal dans cette galerie, après votre séance; on doit pour cela faire quelques apprêts qui seront peut-être plus longs qu’on ne pense; en conséquence, la Reine vous prie de vouloir bien commencer votre représentation une heure plus tôt; elle se trouve prête à venir y assister, et elle ne tardera pas à arriver.

—Je regrette vivement de ne pouvoir accorder à Sa Majesté ce qu’elle me demande, répondis-je; mes préparatifs ne sont pas encore terminés, et puis je vous avouerai que...

—Monsieur Robert-Houdin, reprit poliment l’officier, tout en conservant le flegme d’un enfant de la Tamise, ce sont les ordres de la Reine, je ne puis rien vous dire de plus. Et sans attendre mes explications, il me salua avec urbanité et s’éloigna.

—Nous aurons toujours bien le temps de déjeûner à la hâte, dis-je à mon secrétaire; dirigeons-nous au plus vite vers la salle à manger.

Je n’avais pas achevé ces paroles, que la Reine, le Prince Albert et la famille Royale entrèrent, suivis d’une suite nombreuse.

A cette vue, je ne me sentis pas le courage d’aller plus loin; je revins sur mes pas, et, ainsi que cela m’était arrivé dans des circonstances analogues, je m’armai de résignation contre la souffrance. Protégé par le rideau qui me séparait des spectateurs, je me hâtai de terminer quelques petits préparatifs qui me restaient à faire, et cinq minutes après, je reçus l’ordre de commencer.

Lorsque le rideau se leva, je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à mes yeux.

Leurs Majestés, la Reine Douairière, le Duc de Cambridge, oncle de la Reine, et les enfants Royaux occupaient le premier rang. Derrière eux, se tenait une partie de la famille d’Orléans; puis venaient des personnages de la plus haute distinction, parmi lesquels je reconnus des ambassadeurs revêtus de leurs costumes nationaux, et des officiers supérieurs, couverts de brillantes décorations. Toutes les dames étaient en toilettes de bal et ornées de riches parures. La galerie était entièrement remplie.

Je ne puis dire ce qui se passa en moi, lorsque je commençai ma séance. Mon malaise s’était subitement évanoui, et je me trouvais même parfaitement dispos.

Pourtant cette situation s’explique sans difficulté. Il est un fait reconnu, c’est qu’il n’y a plus de souffrance pour l’artiste dès qu’il est en scène. Une sorte d’exaltation de ses facultés suspend en lui toute sensation étrangère à son rôle, et jamais tant qu’il restera en présence du public, on ne le verra soumis à aucune des misères de la vie. La faim, la soif, le froid, le chaud, la maladie même sont forcés de battre en retraite devant la puissance de cette exaltation, dussent-elles après reprendre plus vivement leur empire.

Cette petite digression était nécessaire pour expliquer les bonnes dispositions dont je me sentis animé, lorsque je me présentai devant la noble assemblée.

Jamais, je crois, je n’eus autant de verve et d’entrain dans l’exécution de mes expériences; jamais aussi, je n’eus un public plus gracieusement appréciateur.

La Reine daigna plusieurs fois m’encourager par des paroles flatteuses, tandis que le Prince Albert, si bon pour les artistes, applaudissait joyeusement des deux mains.

J’avais préparé un tour intitulé le bouquet à la Reine; voici ce qu’en disait le Court Journal (le journal de la cour) dans un compte-rendu qu’il fit de ma séance:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«La Reine, dit le journal anglais, prenait un plaisir extrême à ces expériences; mais celle qui sembla la frapper le plus, fut le bouquet à la Reine, surprise très gracieuse et d’un charmant à-propos. Sa Majesté ayant prêté son gant à M. Robert-Houdin, celui-ci en fit immédiatement sortir un petit bouquet, qui devint bientôt assez gros pour être difficilement contenu dans les deux mains. Enfin ce bouquet, posé dans un vase et arrosé d’une eau magique, se transforma en une guirlande dont les fleurs formèrent le nom de VICTORIA.

»La Reine fut également émerveillée de l’étonnante lucidité du fils de Robert-Houdin dans l’expérience de seconde vue. Les objets les plus compliqués avaient été préparés à l’avance, afin d’embarrasser et de mettre en défaut la sagacité du père et la merveilleuse faculté du fils. Tous deux sont sortis victorieux de ce combat intellectuel et ont déjoué tous les projets.»

Après la séance, le même officier auquel j’avais eu déjà affaire vint de la part de la Reine et du Prince Albert m’adresser leurs félicitations. La Duchesse d’Orléans avait bien voulu y joindre ses compliments et ceux de sa famille.

Une fois le rideau baissé, ne me trouvant plus soutenu par la présence des spectateurs, je me sentis presque défaillir. Je m’étais assis, et je n’avais plus la force de me lever pour aller prendre le repas dont j’avais un si grand besoin.

J’allais cependant le faire, lorsque je fus tiré de mon accablement par l’apparition d’un corps nombreux d’ouvriers, qui arrivaient en toute hâte pour démolir le théâtre, l’enlever et organiser les apprêts du bal.

Que l’on juge de mon embarras et de mon tourment! Il fallait démonter et emballer toutes mes machines, qui sans cela eussent été brisées.

Je voulus protester, retarder l’exécution d’un tel travail; ce fut en vain: des ordres supérieurs avaient été donnés; ils devaient être exécutés. Je fus alors obligé de puiser dans une nouvelle énergie la force nécessaire à mon emballage, qui ne dura pas moins d’une heure et demie.

Six heures sonnaient quand tout fut terminé. Il y avait juste vingt-quatre heures que je n’avais pris de nourriture.

Conduit par mon régisseur, qui avait eu la précaution de faire servir le dîner, je me traînai jusqu’à la salle à manger.

Le jour venait de finir, et l’appartement n’était pas encore éclairé. Ce fut à grand’peine que nous distinguâmes une table. Je tombai plutôt que je ne m’assis sur une chaise qui se trouva près de moi, et tandis que mon fils aîné sonnait pour qu’on apportât de la lumière, je commençai un travail de seconde vue par appréciation. Cette faculté me servit à merveille; je mis la main sur une fourchette et, piquant à tout hasard devant moi, je rencontrai quelque chose qui s’y attacha. Je portai prudemment l’objet à mon odorat et, satisfait de ce contrôle, j’y donnai un victorieux coup de dent.

C’était délicieux; je crus reconnaître un salmis de perdreaux.

Je fis une seconde exploration pour m’en assurer, et après quelques coups de fourchette, je pus me convaincre que je ne m’étais pas trompé. Mon régisseur et mes enfants avaient suivi mon exemple et s’escrimaient aussi de leur côté.

On est lent, à ce qu’il paraît, à servir dans les maisons royales, car avant que les lumières fussent arrivées, nous eûmes le temps de nous familiariser avec l’obscurité.

Du reste, ce repas devenait pour nous, en raison de son originalité, une véritable partie de plaisir; j’avais même déjà saisi un flacon pour me verser à boire, quand soudain la porte de la salle s’ouvrit et deux valets se présentèrent portant des candélabres. En nous voyant ainsi attablés et mangeant de la façon la plus tranquille, ces deux hommes faillirent tomber à la renverse. Je suis persuadé qu’ils nous prirent, à cet instant, pour de véritables sorciers, car ce fut à grand’peine qu’ils se décidèrent à rester pour continuer leur service.

Nous prîmes alors nos aises; la table était bien servie, les vins étaient excellents, et nous pûmes nous remettre des fatigues et des émotions de la journée. Sur la fin du repas, l’intendant du palais nous fit une visite, et dès qu’il eut appris mes infortunes, il m’en témoigna tous ses regrets; la Reine, m’assura-t-il, serait d’autant plus fâchée de cette nouvelle, si elle lui parvenait, qu’elle avait donné les ordres les plus exprès pour que rien ne vous manquât dans son palais.

Je répondis que je me trouvais bien dédommagé de quelques instants de souffrance par la satisfaction d’avoir été appelé à présenter mes expériences devant la gracieuse souveraine. C’était aussi la vérité.

CHAPITRE XVIII.

Un régisseur optimiste.—Trois spectateurs dans une salle.—Une collation magique.—Le public de Colchester et les noisettes.—Retour en France.—Je cède mon théatre.—Voyage d’adieu.—Retraite a Saint-Gervais.—Pronostic d’un Académicien.

Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec Mitchell.

Au lieu de rentrer en France comme je l’eusse tant désiré après une aussi longue absence, je pensai qu’il était plus favorable à mes intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises jusqu’au mois de septembre, époque où j’espérais faire la réouverture de mon théâtre à Paris.

En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis.

Mais peut-être le lecteur n’a-t-il pas envie de me suivre dans cette longue excursion. Qu’il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi, d’autant plus que ma seconde course à travers l’Angleterre ne présente presque aucun détail qui soit digne d’être mentionné ici. Je me contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite aventure qui m’est arrivée, parce qu’elle peut servir de leçon aux artistes, quels qu’ils soient, en leur apprenant qu’il est dangereux pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d’épuiser trop à fond la curiosité publique, dans les différentes localités où l’espoir de bonnes recettes les conduit.

Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à Cambridge, mais à moitié route, j’eus la fantaisie de m’arrêter à Herford, petite ville d’une dizaine de mille âmes, pour y donner quelques représentations.

Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup diminué, je me décidai à n’en pas donner d’autres.

Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui ne manquaient certainement pas de valeur.

—Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et déjà deux jeunes gens m’ont chargé de retenir leurs places pour le cas où vous vous détermineriez à rester.

Grenet, c’était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du monde. Mais j’aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa disposition d’esprit à voir tout en beau. C’était l’optimisme incarné. Les supputations de succès qu’il me fit pour la séance future eussent laissé bien loin derrière elles celles de l’inventeur d’écritoires. A l’entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me visiter.

Tout en plaisantant Grenet sur l’exagération de ses idées, je consentis néanmoins à ce qu’il fit poser les affiches pour la représentation qu’il me demandait.

Le lendemain, à sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon habitude, à la porte du théâtre pour donner l’ordre de faire ouvrir les bureaux et de laisser entrer le public. La séance devait commencer à huit heures précises.

Je trouvai mon régisseur complétement seul. Pas une âme ne s’était encore présentée; cependant cela ne l’empêcha pas de m’aborder d’un air radieux; c’était du reste son air normal.

—Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s’il avait eu à m’annoncer une excellente nouvelle, il n’y a encore personne à la porte du théâtre, mais c’est bon signe.

—C’est bon signe, dites-vous? Ah ça! mon cher Grenet, comment me prouverez-vous cela?

—C’est très facile à comprendre; vous avez dû remarquer, Monsieur, qu’à nos dernières séances nous n’avions eu que l’aristocratie du pays.

—Rien ne me prouve qu’il en ait été ainsi, mais je vous l’accorde; après?

—Après? c’est tout simple. Le commerce n’est point encore venu nous visiter, et c’est aujourd’hui que je l’attends. Ces négociants sont toujours si occupés, qu’ils remettent souvent au dernier jour pour se procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant, l’assaut que nous aurons à soutenir!

Et il regardait vers la porte d’entrée, de l’air d’un homme convaincu que ses prévisions se réaliseraient.

Nous avions encore une demi-heure, c’était plus qu’il n’en fallait pour remplir la salle. J’attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une vaine attente; personne ne se présenta au bureau.

—Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n’avons pas encore de spectateurs: qu’en dites-vous, Grenet?

—Ah! Monsieur, votre montre avance; ça, j’en suis sûr, car.....

Mon régisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tirée de son imagination, lorsque l’horloge de l’Hôtel-de-Ville sonna. Grenet se trouvant à bout de raisons, se contenta de garder le silence en jetant, toutefois, un coup-d’œil désespéré vers la porte.

Tout à coup je vois sa figure s’empourprer de plaisir.

—Ah! je l’avais bien dit, s’écrie-t-il en me montrant deux jeunes gens qui se dirigeaient de notre côté; voilà le public qui commence à arriver, on se sera sans doute trompé d’heure. Allons! chacun à son poste!

La joie de Grenet ne fut pas de longue durée; il reconnut bientôt dans ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places dès la veille.

—On n’a pas envahi nos stalles, crièrent-ils à l’optimiste, en se hâtant d’entrer.

—Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, répondit Grenet en faisant une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en cherchant à leur donner un motif sur le vide de la salle qu’il prétendait momentané.

Il était à peine revenu au bureau qu’un monsieur d’un certain âge monte en toute hâte le péristyle du théâtre et se précipite vers le contrôle avec un empressement que mes succès des jours précédents pouvaient justifier.

—Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d’une voix essoufflée?

A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne sait plus que répondre; il se contente d’adresser à son interlocuteur une de ces phrases banales que l’on emploie souvent pour gagner du temps.

—Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez.....

—Je sais, Monsieur, je sais; il n’y a plus de places; je m’y attends; mais de grâce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque petit coin pour me caser.

—Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire...

—C’est inutile...

—Mais puisque, au contraire...

—A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je puis me placer dans un des couloirs.

A bout d’arguments, Grenet délivra le billet.

On peut se figurer l’étonnement de l’ardent visiteur, quand en entrant dans la salle il s’aperçut qu’il composait à lui seul le tiers de l’assemblée.

Quant à moi, j’eus bientôt pris mon parti sur cette déconvenue. C’était, il est vrai, un four que je faisais, mais ce four se présentait d’une façon si originale que, en raison de sa singularité, je le regardais comme une diversion à mes succès passés; je voulus même le faire tourner à l’agrément de ma soirée. On n’est pas, je crois, plus philosophe.

Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du théâtre complétement déserts.

Après avoir donné, pour l’acquit de ma conscience, le quart d’heure de grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes trois spectateurs que, n’écoutant que mon désir de leur être agréable, j’allais donner ma représentation.

Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous forme de remerciement.

J’avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour ouverture, l’air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de grosse caisse, de même qu’ils ne manquaient jamais de terminer la séance par le God save the queen.

L’introduction patriotique terminée, je commençai ma séance.

Mon public s’était groupé sur le premier banc de l’orchestre, de sorte que pour m’adresser à lui dans mes explications, j’aurais été obligé de tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse vues animées pour moi d’une bienveillante attention.

Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je déployai, pour l’exécution de mes expériences, le même soin, la même verve, le même entrain que devant un millier d’auditeurs.

De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me faire presque croire que la salle était complétement garnie.

La séance entière ne fut qu’un échange de bons procédés, et chacun des spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes expériences. Celle-là n’était pas indiquée sur l’affiche; je la réservais comme la meilleure de mes surprises.

—Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j’ai besoin, pour l’exécution de ce tour, d’être assisté de trois compères. Quelles sont les personnes parmi l’assemblée qui veulent bien monter sur la scène?

A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint obligeamment se mettre à ma disposition.

Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène, avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun un verre vide, en leur annonçant qu’il se remplirait d’excellent punch aussitôt qu’ils en témoigneraient le désir, et j’ajoutai que, pour faciliter l’exécution de ce souhait, il faudrait qu’ils répétassent après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l’enchanteur Merlin.

Cette plaisanterie n’était proposée que pour gagner du temps, car tandis que nous l’exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s’opérait derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j’avais exécuté mes expériences était remplacée par une autre garnie d’une excellente collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu.

Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d’une cuillère, en stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la volonté de voir leurs verres se remplir de punch:

—Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez voir vos souhaits accomplis.

Ce fut un coup de théâtre pour mes trois adeptes, qui restèrent un instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter l’expérience en faisant emplir leurs verres.

Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins de deux heures à deviser sur l’agrément de cette expérience.

Grâce à la prodigalité de l’inexhaustible bowl of punch, mes convives furent tous saisis d’une tendre expansion. Peu s’en fallut qu’on ne s’embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.

L’enseignement que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que, pour présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre qu’il n’y soit plus pour les recevoir.

 

Au sortir d’Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond, à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à l’importance de la population. Je n’ai conservé de ces cinq villes que trois souvenirs: le fiasco d’Herfort, l’accueil enthousiaste des étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.

Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit m’a causées.

Il est d’usage dans la ville de Colchester, lorsque l’on va au spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d’ailleurs, n’en a-ton pas chez soi, qu’on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie cassante, en sorte qu’il s’établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l’artiste qui est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu’il pense n’avoir pas été entendue.

Rien ne m’agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première représentation s’en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser, je fis ma séance tout entière sur le ton de l’irritation. Malgré cet ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il eut beau m’assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se faire à cette étrange musique; que même il n’était pas rare de voir en scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique, je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.

Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir ceux des grandes cités.

A Colchester devait s’arrêter ma tournée, et je me disposais à plier bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d’entreprendre avec lui un voyage à travers l’Irlande et l’Ecosse. Nous étions alors au mois de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais agité par les questions politiques; les théâtres en France n’existaient que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec mon english menager.

Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers la fin d’octobre que je remis le pied sur le sol français.

Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le public parisien, dont je n’avais pas oublié le bienveillant patronage? Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le comprendront, car ils savent que rien n’est doux au cœur comme les applaudissements donnés par des concitoyens.

Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je m’aperçus avec peine du changement qui s’était opéré dans ma santé; ces séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient maintenant dans un pénible accablement.

Il m’était facile d’attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles, les fatigues, l’incessante préoccupation de mes représentations et plus encore l’atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes forces. Ma vie s’était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il m’eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l’année. Je ne pus que prendre des précautions pour l’avenir, dans le cas où je me trouverais tout à fait forcé par ma santé de m’arrêter. Je me décidai à former un élève qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en attendant, me venir en aide.

Un artiste d’un extérieur agréable et dont je connaissais l’intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le futur prestidigitateur montra du reste de l’aptitude et un grand zèle pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes expériences, puis il m’aida dans l’administration de mon théâtre, et lorsque vinrent les grandes chaleurs de l’été, en 1850, au lieu de fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui d’Hamilton.

Eu égard à son peu d’études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne les douceurs d’un repos longtemps désiré.

Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la fatigue que lorsque, après s’être arrêté quelques instants pour se reposer, il veut continuer son voyage. C’est ce que j’éprouvai quand, le terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour recommencer l’existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus de lassitude; jamais aussi je n’eus un désir plus vif de jouir d’une complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu’on peut appeler justement le collier de misère.

A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi, diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d’émerveiller une assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit?

Je me trouve forcé de justifier mon expression.

Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et la responsabilité attachées à une séance de magie n’empêchent pas le prestidigitateur d’être soumis aux autres misères de l’humanité. Or, quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant chaque soir et à heure fixe les refouler dans son cœur pour revêtir le masque de l’enjouement et de la santé.

C’est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n’est pas tout, il lui faut encore, et ceci s’applique à tous les artistes en général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer, surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour son argent.

Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?

En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable, s’ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de la vie.

Je puis le dire avec orgueil: jusqu’au dernier jour de ma vie artistique, je n’ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus je m’efforçais de m’en montrer toujours digne, plus je sentais que mes forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre dans la retraite et la liberté.

Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon théâtre, l’œuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon successeur.

Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie tranquille et solitaire, il est bien rare qu’il renonce tout-à-coup et pour toujours à mériter les applaudissements dont il s’est fait une douce habitude. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que je voulus, après m’être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques représentations, avant de prendre définitivement congé du public.

Je ne connaissais pas l’Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je donnerais mes représentations. Je m’arrêtai donc de préférence dans ces séjours de fête que l’on nomme des villes de bains, et je visitai successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa. Chacune de mes séances, ou peu s’en faut, fut honorée de la présence d’un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique.

Mon intention était de rentrer en France après les représentations que j’avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d’un théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et je partis pour la capitale de la Prusse.

J’avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon succès et aussi les excellentes relations que j’eus avec mon directeur me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne pouvais, du reste, prendre congé du public d’une manière plus brillante; jamais peut-être je n’avais vu une foule plus compacte assister à mes séances. Aussi, l’accueil que j’ai reçu des Berlinois restera-t-il dans ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs.

De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que je m’étais choisie.

Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d’une liberté si longtemps désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et elle n’eût pas manqué de s’émousser par la jouissance même, si je n’avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles j’espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir acquis un bien-être matériel à l’aide de travaux traités bien à tort de futiles, j’allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le conseillait jadis un membre de l’Institut.

Le fait auquel je fais allusion remonte à l’époque de l’exposition de 1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques.

Le jury chargé de l’examen des machines et instruments de précision s’était approché de mes produits, et j’avais, en sa présence, renouvelé la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi Louis-Philippe.

Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que j’avais eu à surmonter dans l’exécution de mes automates, l’un des membres du jury prenant la parole:

—C’est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n’ayez pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d’imagination que vous avez déployés pour des objets de fantaisie.

Cette critique me blessait d’autant plus, qu’à cette époque je ne voyais rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves d’avenir, je n’ambitionnais d’autre gloire que celle du savant auteur du canard automate.

—Monsieur, répondis-je d’un ton visiblement piqué, je ne connais pas de travaux plus sérieux que ceux qui font vivre un honnête homme. Toutefois je suis prêt à changer de direction si vous m’en donnez l’avis après que vous m’aurez écouté.

A l’époque où je m’occupais d’horlogerie de précision, je gagnais à peine de quoi vivre. Aujourd’hui, j’ai quatre ouvriers pour m’aider dans la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa journée; jugez ce que je dois gagner moi-même.

Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner à mon ancienne profession.

Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s’approchant de moi, me dit à demi-voix:

—Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j’ai l’assurance que vos ingénieux travaux, après vous avoir conduit au succès, vous mèneront tout droit à des découvertes utiles.

—Monsieur le baron Séguier, répondis-je sur le même ton, je vous remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le justifier[18].

J’ai suivi l’avis de l’illustre savant, et je m’en suis fort bien trouvé.

CHAPITRE XIX.

Voyage en Algérie.—Convocation des chefs de tribus.—Fêtes.—Représentations devant les Arabes.—Enervation d’un Kabyle.—Invulnerabilité.—Escamotage d’un Maure.—Panique et fuite des Spectateurs.—Réconciliation.—La secte des Aïssaoua.—Leurs prétendus miracles.—Excursion dans l’intérieur de l’Algérie.—La demeure d’un Bach-Agha.—Repas comique.—Une soirée de hauts dignitaires Arabes.—Mystification d’un marabout.—L’Arabe sous sa tente, etc. etc.—Retour en France.—Conclusion.