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Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Chapter 8: CHAPITRE IV.
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About This Book

The author offers a personal account of how scientific principles and mechanical ingenuity produce effects commonly mistaken for the supernatural. He walks the reader through a country residence outfitted with ingenious door, bell, and automaton devices, explains the acoustic and electrical methods behind recognition systems, and provides practical descriptions of stage tricks and mystifications. Interspersed with anecdotes about audience reactions, the text combines technical explanation, hands-on instruction, and reflection on the relationship between illusion and perception.

SAC AUX MYSTIFICATIONS.
Le coup de l’étrier.

Voici ce que conjecturait le malheureux aubergiste: La grande malle, lors de son arrivée, devait être remplie par le sable; l’escamoteur, en quittant l’auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire, et muni de ces deux malles, n’en faisant plus qu’une, il était parti pour ne plus revenir.

Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie contemplative que je m’étais créée; mais à force de flâneries et de promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout surpris, un jour, de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée.

Mon père, en homme qui connaît le cœur humain, attendait ce moment pour me parler raison; il me prit à part, un matin, et, sans autre préambule, me dit avec bonté:

—Voyons, mon ami, te voilà sorti du collége avec une instruction solide: je t’ai laissé jouir largement d’une liberté après laquelle tu semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour vivre; il faut maintenant quitter l’habit d’écolier et entrer résolument dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l’état que tu auras embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un goût, une vocation, c’est à toi de me la faire connaître; parle donc et tu me trouveras disposé à te seconder dans la carrière que tu auras choisie.

Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa profession, je pensai, d’après ces paroles, qu’il avait changé d’avis, et je m’écriai avec transport; «Sans doute, j’ai une vocation, et celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais, je n’ai jamais eu d’autre désir que celui d’être....»

Mon père devina ma pensée et ne me laissa pas achever:

—Je vois, reprit-il, que tu ne m’as pas compris, je vais m’expliquer plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu’il serait peu raisonnable d’enterrer dans ma boutique dix années d’études, pour lesquelles j’ai fait de si grands sacrifices: songe d’ailleurs au peu de fortune que m’a procuré mon état, puisque trente années d’un travail assidu ne m’ont donné pour mes vieux jours qu’une bien modeste aisance. Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de faire de la limaille.

Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du chef de famille qui désire élever son fils au-dessus de lui.

Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom, j’étais incapable de les apprécier, et conséquemment d’en choisir une; je restai muet.

En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon choix en faisant valoir les avantages que je trouverais à être pharmacien, avoué ou notaire, etc. Je ne pus que lui répéter que je m’en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le toucher; je m’en aperçus, et voulant tenter un dernier effort sur sa détermination, je lui dis avec effusion:

—Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher père, de te faire une observation. Es-tu bien sûr que ce soit ton état qui manque de ressources, et non la ville où tu l’as exercé? Je t’en supplie, laisse-moi faire, et lorsque, par tes conseils, je serai parvenu à avoir du talent, j’irai à Paris, centre des affaires et de l’industrie, et j’y ferai ma fortune; j’en ai, non pas le pressentiment, mais la conviction.

Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut couper court à cet entretien en évitant de répondre à mon objection.

—Puisque tu t’en rapportes à moi, me dit-il, je te conseille de suivre le notariat; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne doute pas que tu n’y fasses promptement ton chemin.

Deux jours après, j’étais installé dans une des meilleures études de Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l’emploi d’expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du matin au soir des expéditions et des grosses sans trop savoir ce que l’on fait.

Je laisse à penser si ce travail d’automate pouvait longtemps convenir à la nature de mon esprit: des plumes, de l’encre, rien n’était moins propre à l’exécution des idées inventives qui ne cessaient de me poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d’acier n’étaient pas encore inventées; j’avais donc pour me distraire la ressource de tailler mes plumes, et, je l’avoue, j’en usais largement.

Ce seul détail suffira pour donner une idée du spleen qui pesait sur moi comme un manteau de plomb; j’en serais tombé malade infailliblement, si je n’eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l’étude, une occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts.

Parmi les curiosités mécaniques que l’on confiait à mon père pour être réparées, j’avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était une petite scène automatique qui m’avait vivement intéressé. Le dessus de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d’herbe, qu’il se mettait en devoir de brouter; peu après on voyait déboucher d’un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien.

Le Nemrod en miniature s’arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil et mettait en joue; un petit bruit simulant l’explosion de l’arme se faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire, s’enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré.

Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne pouvais que la convoiter, car son propriétaire, outre l’importance qu’il y attachait, n’avait aucune raison pour consentir à s’en défaire, et d’ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle acquisition.

Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en conserver le souvenir, et j’en fis un dessin exact à l’insu de mon père. Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse disposition, et j’en vins à me demander s’il ne me serait pas possible de le mettre à exécution.

Ma réponse fut affirmative.

Pendant six mois, j’eus la persévérance de me lever avec le jour, et, descendant furtivement à l’atelier de mon père, qui, lui, n’était pas matinal, je travaillais jusqu’à l’heure à laquelle il avait l’habitude d’y venir. Ce moment arrivé, je remettais les outils dans l’ordre où je les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je me rendais à l’étude.

La joie que j’éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père, comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination qu’il avait prise à l’égard de ma profession. J’eus de la peine à le convaincre que je n’avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il n’en douta plus, il ne put s’empêcher de m’en faire compliment.

—C’est bien fâcheux, me dit-il d’un air pensif, qu’on ne puisse tirer parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour chasser une idée qui l’importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse; elle pourrait nuire à ton avancement.

Depuis plus d’un an je remplissais les fonctions de clerc amateur, c’est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l’offre me fut faite par un notaire de campagne d’entrer chez lui en qualité de second clerc, avec de modiques appointements.

J’acceptai avec empressement cet avancement inattendu; mais une fois installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que mon officier ministériel m’avait donné de l’eau bénite de cour dans l’énonciation de mon emploi. La place que je remplissais chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c’est-à-dire que je faisais les courses de l’étude, le premier et unique clerc suffisant à lui seul pour le reste de la besogne.

Il est vrai que je gagnais quelque argent; c’était le premier que mon travail me procurait: cette considération rendit la pilule moins amère à mon amour-propre. D’ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon nouveau patron) était bien le meilleur des hommes; son abord, plein de bienveillance et de bonté, m’avait séduit dès le premier jour, et je puis ajouter que je n’eus qu’à me louer de ses procédés envers moi, tout le temps que je passai dans son étude.

Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d’Avaray, dont il régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble client, il s’en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A Avaray, du reste, les affaires de notariat étaient peu nombreuses, et nous venions facilement à bout de la besogne qu’elles nous procuraient; pour mon compte j’avais bien des loisirs que je ne savais comment occuper; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma disposition. J’eus la bonne fortune d’y trouver le Traité de botanique de Linné, et j’acquis les premières notions de cette science.

L’étude de la botanique exigeait du temps, et je n’avais à lui consacrer que les moments qui précédaient l’ouverture du cabinet; or, sans savoir pourquoi, j’étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence opiniâtre et j’inventai un réveil-matin dont l’originalité me semble mériter une mention toute particulière.

La chambre que j’occupais dépendait du château d’Avaray, et était située au-dessus d’une voûte fermée par une lourde grille. Ayant remarqué que, chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette grille, qui donnait passage dans les jardins, l’idée me vint de profiter de cette circonstance pour me faire un réveil-matin.

Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques: chaque soir, en me couchant, j’attachais à l’une de mes jambes l’extrémité d’une corde dont l’autre bout, passant par ma fenêtre entr’ouverte, allait se fixer à la partie supérieure de la porte grillée.

On comprendra facilement le jeu de cet appareil: le portier, en poussant la grille, m’entraînait sans s’en douter au beau milieu de la chambre. Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m’accrocher à mes couvertures; mais, plus je résistais, plus l’impitoyable Thomas poussait de son côté, et je finissais par me réveiller en l’entendant, chaque fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de l’huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné à la main, j’allais demander à la nature ses admirables secrets, dont l’étude m’a fait passer de si doux instants.

 

Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les devoirs de mon emploi, je m’étais promis de ne plus m’occuper de la mécanique, dont je redoutais l’irrésistible attrait, et je m’étais religieusement tenu parole. Il y avait donc tout lieu de croire qu’adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets, m’avait tracé une toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer devant une tentation trop forte pour mon courage.

Dans l’étude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière remplie d’une multitude de canaris dont le chant et le plumage avaient pour destination de tromper l’impatience du client, quand par hasard il était forcé d’attendre.

Cette volière étant considérée comme meuble de l’étude, j’étais, en ma qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de veiller à l’alimentation de ses habitants.

Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui dont je m’acquittai avec le plus de zèle; j’apportai même tant de soins au bien-être et à l’amusement de mes pensionnaires, qu’ils absorbèrent bientôt presque tout mon temps.

Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que j’avais inventées au collége dans de semblables circonstances; insensiblement, j’en en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de la volière un objet d’art et de curiosité, auquel nos visiteurs trouvaient un véritable attrait.

Ici, c’était un bâton près duquel le sucre et l’échaudé étalaient leurs séductions; l’imprudent canari qui se laissait prendre à cette traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu’une petite cage circulaire l’enveloppait vivement et le retenait prisonnier jusqu’à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui délivrait le captif. Là, c’étaient des bains et des douches forcés; plus loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus l’oiseau semblait s’en approcher, plus il s’en éloignait en réalité. Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la faisant venir à lui à l’aide de petits chariots qu’il tirait avec le bec.

 

Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt oublier que j’étais à l’étude pour toute autre chose que pour les menus plaisirs des canaris. Le premier clerc m’en fit l’observation en y ajoutant de justes remontrances; mais j’avais toujours quelque prétexte pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase de mes volatiles.

Enfin, les choses en vinrent au point que l’autorité supérieure, c’est-à-dire le patron en personne, dut intervenir.

—Robert, me dit-il d’un ton sérieux qu’il prenait rarement avec ses clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c’était, vous le savez, pour vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour satisfaire vos goûts et vos fantaisies; des avertissements vous ont été donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n’en avez tenu aucun compte; je viens donc vous dire aujourd’hui qu’il faut prendre une détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, ou je me verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père.

Ce bon monsieur Roger s’arrêta, comme pour reprendre haleine, après les reproches qu’il venait de me faire, j’en suis certain, bien à contre-cœur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton paternel, il ajouta:

—Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous ai étudié, et j’ai la conviction que vous ne ferez jamais qu’un clerc très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que vous pouvez devenir un bon mécanicien. Il serait donc très sage d’abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d’espoir de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si heureuses dispositions.

Le ton d’intérêt avec lequel M. Roger venait de me parler m’engagea à lui ouvrir mon cœur; je lui fis part de la détermination qu’avait prise mon père de m’éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le chagrin que j’en avais ressenti.

—Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une profession plus lucrative que la sienne; il pensait sans doute n’avoir à vaincre en vous qu’une simple fantaisie de jeunesse; moi je suis persuadé que c’est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos parents dès demain, et je ne doute pas que je ne les amène à partager mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir.

Depuis que j’avais quitté la maison paternelle, mon père avait vendu son établissement et vivait retiré dans une petite propriété près de Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l’avait promis. Une longue conversation s’en suivit, et, après de nombreuses objections de part et d’autre, l’éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon père, qui se rendit enfin:

—Allons, dit-il, puisqu’il le veut absolument, qu’il prenne mon état. Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est mon élève, fera pour mon fils ce que j’ai fait pour lui-même.

Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j’allais entrer dans une nouvelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu’en raison de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray.

Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon parent ma première leçon de mécanique.

CHAPITRE III.

Le cousin Robert.—L’événement le plus important de ma vie.—Comment on devient sorcier.—Mon premier escamotage.—Fiasco complet.—Perfectibilité de la vue et du toucher.—Curieux exercice de prestidigitation.—Monsieur Noriet.—Une action plus ingénieuse que délicate.—Je suis empoisonné.—Un trait de folie.

Ayant de parler de mes études dans l’horlogerie, je ferai connaître à mes lecteurs mon nouveau patron.

Et tout d’abord, pour me mettre à l’aise et parce que pour moi cela résume tout, je dirai que le cousin Robert, comme je le nommais, a été dès mon entrée chez lui et est toujours demeuré depuis un de mes meilleurs et plus chers amis. C’est qu’il serait difficile en effet d’imaginer un caractère plus heureux, un cœur plus affectueux et plus dévoué.

Comme ouvrier, mon cousin avait des qualités non moins précieuses: à une rare intelligence il joignait une adresse qui, je le déclare sans fausse modestie, semble être un privilége de notre famille; il avait, du reste, la réputation du plus habile horloger de Blois, et cette ville, comme on le sait, excella longtemps dans l’exécution des machines à mesurer le temps.

Mon père ne pouvait donc mieux faire que de me confier à un homme qui possédait toutes mes sympathies et chez qui je trouvais réunies à la fois la bienveillance d’un ami et la science d’un maître.

Mon cousin commença par me faire faire de la limaille, comme disait mon père, mais je n’eus pas besoin d’apprentissage pour arriver à me servir des outils, car depuis longtemps j’en avais acquis l’habitude, et les débuts du métier, ordinairement si ennuyeux, n’eurent rien de pénible pour moi. Je pus, dès les premiers jours, être employé à de petits travaux dont je m’acquittai avec assez d’habilité pour mériter les éloges de mon maître.

Je ne voudrais pas laisser croire cependant que je fus toujours un élève parfait; j’avais conservé dans mon nouvel état cette disposition d’esprit qui est innée en moi, et qui m’attira de la part du cousin plus d’une réprimande: je ne pouvais me résoudre à enchaîner mon imagination à l’exécution des idées d’autrui; je voulais à toute force inventer ou perfectionner.

Toute ma vie j’ai été dominé par cette passion, ou si l’on veut par cette manie. Jamais je n’ai pu arrêter ma pensée sur une œuvre quelconque sans chercher les moyens d’y apporter un perfectionnement ou d’en faire jaillir une idée nouvelle. Mais cette disposition d’esprit, qui plus tard me fut si favorable, était à cette époque très préjudiciable à mes progrès. Avant de suivre mes propres inspirations et de m’abandonner à mes fantaisies, je devais m’initier aux secrets de mon art, apprendre à surmonter les difficultés signalées par les maîtres et chasser, enfin, des idées qui n’étaient propres qu’à me détourner des vrais principes de l’horlogerie.

Tel était le sens des observations paternelles que m’adressait de temps à autre mon cousin et j’étais bien forcé d’en reconnaître la justesse. Alors je me remettais à l’ouvrage avec plus de zèle, tout en gémissant en secret sur cet assujettissement qui m’était imposé.

Pour favoriser mes progrès et seconder mes efforts, mon patron m’engagea à étudier quelques ouvrages traitant de la mécanique en général et de l’horlogerie eu particulier. Cela rentrait trop bien dans mes goûts pour que je ne suivisse pas son conseil; et je me livrais sans réserve à ces attrayantes études, lorsqu’un fait, bien simple en apparence, vint tout-à-coup décider du sort de ma vie en me dévoilant une vocation dont les mystérieuses ressources devaient ouvrir plus tard un vaste champ à mes idées inventives et fantastiques.

Un soir, j’entre dans la boutique d’un bouquiniste nommé Soudry, pour acheter le Traité d’horlogerie de Berthoud, que je savais être en sa possession.

Le marchand, engagé en ce moment dans une affaire d’une toute autre importance que celle qui m’amenait, sort de ses rayons deux volumes, me les remet et me congédie sans plus de façon.

Revenu chez moi, je me dispose à lire avec la plus grande attention mon Traité d’horlogerie, mais que l’on juge de ma surprise, lorsque sur le dos de l’un de ces volumes je lis ces mots: Amusements des sciences.

Étonné de trouver un titre semblable sur un ouvrage sérieux, j’ouvre impatiemment ce livre, je parcours la table des chapitres, et ma surprise redouble en lisant ces mots étranges:

Démonstration des tours de cartes..... Deviner la pensée de quelqu’un..... Couper la tête d’un pigeon et le faire ressusciter, etc...

Soudry s’était trompé: dans sa préoccupation, au lieu d’un Berthoud il m’avait remis deux volumes de l’Encyclopédie. Fasciné toutefois par l’annonce de semblables merveilles, je dévore les pages du mystérieux in-quarto, et, plus j’avance dans ma lecture, plus je vois se dérouler devant moi les secrets d’un art pour lequel j’avais, à mon insu, plus que de la vocation.

Je crains d’être taxé d’exagération ou tout au moins de n’être pas compris d’un grand nombre de lecteurs, lorsque je dirai que cette découverte, trésor inespéré, me causa l’une des plus grandes joies que j’aie jamais éprouvées. C’est qu’en ce moment de secrets pressentiments m’avertissaient que le succès, la gloire peut-être, se trouvaient un jour pour moi dans l’apparente réalisation du merveilleux et de l’impossible, et ces pressentiments ne m’ont heureusement pas trompé.

La ressemblance de deux in-quarto et la préoccupation d’un bouquiniste, telles furent les causes vulgaires de l’événement le plus important de ma vie.

 

Plus tard, dira-t-on, des circonstances différentes eussent pu éveiller en moi cette vocation; c’est probable; mais plus tard il n’eût plus été temps. Un ouvrier, un industriel, un négociant établi quittera-t-il une position faite, si médiocre qu’elle soit, pour céder à une passion qui serait infailliblement taxée de folie! non certes. C’était donc seulement à cette époque que mon irrésistible penchant vers le mystérieux pouvait être raisonnablement suivi.

Combien de fois depuis n’ai-je pas béni cette erreur providentielle sans laquelle je serais resté sans doute un modeste horloger de province! Ma vie, il est vrai, se serait ainsi écoulée calme, douce, et tranquille; bien des peines, des émotions, des angoisses m’eussent été épargnées; mais aussi de quelles vives sensations, de quelles joies profondes mon âme n’eût-elle pas été privée?

 

J’étais passionnément courbé sur mon précieux in-quarto, dévorant jusqu’aux moindres détails de ces tours de main merveilleux; ma tête brûlait et je restais parfois plongé dans des réflexions qui tenaient de l’extase. Cependant les heures s’écoulaient, et tandis que mon imagination se berçait dans des rêves fantastiques, je ne m’apercevais pas que ma chandelle était arrivée à sa dernière période; sa lueur pâlissait sensiblement et j’entendis bientôt crépiter la mèche; puis, réduite à un imperceptible lumignon, elle s’affaissa brusquement et rendit le dernier soupir.

Comprendra-t-on tout mon désappointement? Cette chandelle était la dernière que j’eusse en ma possession; force me fut donc de quitter les sublimes régions de la magie faute de pouvoir les éclairer. A cet instant de dépit, que n’aurais-je pas donné pour la lumière la plus vulgaire, fût-ce même pour un lampion!

Ce n’était pas que je fusse dans une obscurité complète; une blafarde clarté me venait d’un réverbère voisin, mais quelques efforts que je fisse pour profiter de ses pâles rayons, je ne pouvais parvenir à déchiffrer un seul mot, et, bon gré mal gré, je dus me résigner à me coucher.

J’essayai vainement de dormir; la surexcitation fiévreuse que m’avait donnée cette lecture ne me permit ni sommeil ni repos; je repassais dans mon esprit les endroits qui m’avaient le plus frappé, et l’intérêt qu’ils m’inspiraient exaltait de plus en plus mon imagination.

Incapable de rester au lit, je retournais de temps en temps me mettre à la fenêtre, et, jetant sur le reverbère des regards de convoitise, j’en étais arrivé à former le projet d’aller lire à sa clarté, au beau milieu de la rue, lorsque soudain une autre idée traverse mon esprit. Dans mon impatience de la réaliser, je ne me donne même pas le temps de m’habiller, et, bornant mon vêtement au strict nécessaire, si l’on peut appeler ainsi des pantoufles et un caleçon, je prends mon chapeau d’une main, une paire de pincettes de l’autre, et je descends l’escalier à tâtons.

Une fois dans la rue, je me dirige rapidement vers le réverbère; car je dois avouer au lecteur que poussé, sans doute, par le désir de mettre promptement à exécution certaines notions que je venais d’acquérir sur la prestidigitation, j’avais conçu la pensée d’escamoter à mon profit le quinquet affecté par la municipalité à la sûreté de la ville. Le rôle destiné aux pincettes et au chapeau dans cette audacieuse opération consistait, pour les premières, à briser la petite porte de tôle derrière laquelle s’enroulait la corde qui servait à monter et à descendre le réverbère, et pour le second, à jouer l’office de lanterne sourde, en étouffant les jets lumineux qui eussent pu trahir mon larcin.

Tout se passa au gré de mes désirs, et déjà je me retirais triomphant, quand un misérable incident vint me faire perdre le fruit de mon coup de main. Au moment même où j’allais disparaître avec mon butin, un mitron, oui, un vulgaire mitron, me fit échouer en apparaissant subitement au seuil de sa boutique. Je me blottis aussitôt dans l’encoignure d’une porte, et là, redoublant de soins pour absorber dans mon chapeau les rayons du quinquet, j’attendis, dans l’immobilité la plus complète, qu’il plût au malencontreux boulanger de rentrer chez lui. Mais que l’on juge de ma douleur et de mon effroi, quand je le vis s’adosser à la porte et fumer tranquillement sa pipe!

La position devenait intolérable; le froid et aussi la crainte d’être découvert faisaient claquer mes dents, et, pour comble de désespoir, je sentis bientôt la coiffe de mon chapeau s’enflammer. Il n’y avait pas à hésiter: je serrai convulsivement ma soi-disant lanterne sourde entre mes mains et parvins ainsi à étouffer l’incendie; mais à quel prix, grand Dieu! Mon pauvre chapeau, celui dont je me parais le dimanche, était roussi, rempli d’huile et complètement déformé. Et tandis que je subissais toutes ces tortures, mon bourreau continuait à fumer avec un air de calme et de béatitude qui me causait des accès de rage.

Je ne pouvais pourtant demeurer là jusqu’au jour, mais comment sortir de cette situation critique? Demander le secret au boulanger, c’était faire appel à son indiscrétion et me couvrir de ridicule; rentrer directement chez moi, c’était me trahir, car j’étais obligé de passer devant lui, et un réverbère peu éloigné jetait assez de clarté pour me faire reconnaître. Restait un troisième parti: c’était d’enfiler rapidement une rue qui se trouvait à ma gauche et de regagner la maison par un chemin détourné. Ce fut celui-là auquel je m’arrêtai au risque d’être rencontré dans mon excursion en costume de baigneur.

Sans plus tarder, je mets sous mon bras et chapeau et quinquet, car je me vois forcé de les emporter avec moi pour enlever toute trace de mon délit, je pars comme un trait.

Dans mon trouble, je m’imagine que le boulanger me poursuit, je crois même entendre ses pas derrière moi, et voulant à toute force le dépister, je redouble de vitesse; je prends tantôt à droite, tantôt à gauche, et traverse un si grand nombre de rues, que ce n’est qu’au bout d’un quart-d’heure d’une marche effrenée que je me retrouve dans ma chambre, haletant, n’en pouvant plus, mais heureux d’en être quitte encore à si bon marché.

Il faut avouer que pour un homme destiné à jouer plus tard un certain rôle dans les fastes de l’escamotage, je n’avais pas eu la main heureuse pour mon coup d’essai, ou pour m’exprimer en termes de théâtres, je dirai que je venais de faire un fiasco complet.

Cependant, je ne fus aucunement découragé; loin de là, dès le lendemain, j’oubliais mes infortunes de la veille en me retrouvant avec mon précieux traité de magie blanche, et je me remettais avec ardeur à la lecture de ses intéressants secrets.

Huit jours après je les possédais tous.

De la théorie je résolus de passer à la pratique; mais, ainsi que cela m’était arrivé avec le livre de Carlosbach, je me trouvai subitement arrêté devant un obstacle. L’auteur était, il est vrai, plus consciencieux que le mystificateur Bordelais; il donnait de ses tours une explication très facile à comprendre; seulement il avait eu le tort de supposer à tous ses lecteurs une certaine adresse pour les exécuter. Or, cette adresse me manquait complètement, et, si désireux que je fusse de l’acquérir, je ne trouvais rien dans l’ouvrage qui m’en indiquât les moyens. J’étais dans la position d’un homme qui tenterait de copier un tableau sans avoir les moindres notions du dessin et de la peinture.

Faute d’un professeur pour me guider, je dus créer les principes de la science que je voulais étudier.

D’abord, comme base fondamentale de la prestidigitation, j’avais facilement reconnu que les organes qui jouent le principal rôle dans l’exercice de cet art sont la vue et le toucher. Je compris que, pour approcher le plus possible de la perfection, il fallait que le prestidigitateur développât en lui une perception plus rapide, plus délicate et plus sûre de ces deux organes, par cette raison que dans ses séances il doit embrasser d’un seul regard tout ce qui se passe autour de lui, et exécuter ses prestiges avec une dextérité infaillible.

J’avais été souvent frappé de la facilité avec laquelle les pianistes peuvent lire et exécuter, même à première vue, un morceau de chant avec son accompagnement. Il était évident, pour moi, que par l’exercice on pouvait arriver à se créer une faculté de perception appréciative et une habileté du toucher qui permettent à l’artiste de lire simultanément plusieurs choses différentes, en même temps que ses mains s’occupent d’un travail très compliqué. Or, c’est une semblable faculté que je désirais acquérir pour l’appliquer à la prestidigitation; seulement, comme la musique ne pouvait me fournir les éléments qui m’étaient nécessaires, j’eus recours à l’art du jongleur, dans lequel j’espérais trouver des résultats, sinon semblables, du moins analogues.

On sait que l’exercice des boules développe étonnamment le toucher. Mais n’est-il pas évident qu’il développe également le sens de la vue?

En effet, lorsqu’un jongleur lance en l’air quatre boules qui se croisent dans différentes directions, ne faut-il pas que ce sens soit bien perfectionné chez lui, pour que ses yeux puissent, d’un seul regard, suivre avec une merveilleuse précision chacun des dociles projectiles dans les courbes variées que leur ont imprimées les mains?

Il y avait précisément à Blois, à cette époque, un pédicure nommé Maous, qui possédait le double talent de jongler assez adroitement et d’extirper les cors avec une habileté digne de la légèreté de ses mains. Maous, malgré ce cumul, n’était pas riche; je le savais, et cette particularité me fit espérer obtenir de lui des leçons à un prix en rapport avec mes modestes ressources.

En effet, moyennant dix francs, il s’engagea à m’initier à l’art du jongleur.

Je me livrai avec une telle ardeur aux exercices qu’il m’indiqua, et mes progrès furent si rapides, qu’en moins d’un mois je n’avais plus rien à apprendre; j’en savais autant que mon maître, si ce n’est pourtant l’art d’extirper les cors, dont je lui laissai le monopole. J’étais parvenu à jongler avec quatre boules.

Cela ne satisfit pas encore mon ambition; je voulus, s’il était possible, surpasser la faculté de lire par appréciation que j’avais tant admirée chez les pianistes. Je plaçai un livre devant moi, et tandis que mes quatre boules voltigeaient en l’air, je m’habituai à y lire sans hésitation.

Je ne serais point étonné que ceci parût extraordinaire à bien des lecteurs; mais, ce qui les surprendra peut-être plus encore, c’est que je viens à l’instant même de me donner la satisfaction de répéter cette curieuse expérience; pourtant trente ans se sont écoulés depuis le fait que je viens de raconter, et pendant ce temps j’ai bien rarement touché à mes boules; car jamais je ne m’en suis servi dans mes séances.

Je dois avouer toutefois que sur ce point mon adresse a baissé d’un degré; ce n’est plus qu’avec trois boules que j’ai pu lire avec facilité.

On ne saurait croire combien, alors, cet exercice communiqua à mes doigts de délicatesse et de sûreté d’exécution, en même temps que cette lecture par appréciation donnait à mon regard une promptitude de perception qui tenait du merveilleux. Je parlerai plus tard du service que me rendit cette dernière faculté pour l’expérience de la seconde vue.

Après avoir ainsi rendu mes mains souples et dociles, je n’hésitai plus à m’exercer directement à la prestidigitation. Je m’occupai spécialement de la manipulation des cartes et de l’empalmage.

Cette opération d’escamotage exige un long travail; car il faut, tout en ayant la main droite ouverte et renversée, arriver à y retenir invisiblement des boules, des bouchons de liége, des morceaux de sucre, des pièces de monnaie, etc., sans que les doigts soient fermés ou perdent rien de leur liberté.

En raison du peu de temps dont je pouvais disposer, les difficultés inhérentes à ces nouveaux exercices eussent été insurmontables si je n’eusse trouvé le moyen de satisfaire les exigences de ma passion sans négliger mon état. Voici comment je m’y pris.

Selon la mode de l’époque, j’avais de chaque côté de ma redingote, dite à la propriétaire, des poches assez vastes pour pouvoir y manipuler avec facilité. Cette disposition me présentait cet avantage qu’aussitôt qu’une de mes mains n’était plus occupée au dehors, elle se glissait dans l’une de mes poches et se mettait à l’œuvre avec des cartes, des pièces de monnaie ou l’un des objets que j’ai cités.

Il est aisé de comprendre combien cette organisation me faisait gagner de temps. Ainsi, par exemple, dès que j’étais en course, mes deux mains pouvaient travailler chacune de son côté; au dîner, il m’arrivait très souvent de manger ma soupe d’une main, tandis que je faisais sauter la coupe de l’autre. Bref, si court que fût le répit que me laissait le travail de ma profession, j’en profitais immédiatement pour mes occupations favorites.

Comme on était loin de se douter que mon paletot fût en quelque sorte une salle d’étude, cette manie de tenir constamment mes mains renfermées passa pour une originalité de mauvais goût; mais, après quelques plaisanteries sur ce sujet, on ne m’en parla plus.

Quelle que fût ma passion pour l’escamotage, j’eus toutefois assez d’empire sur moi-même pour m’appliquer à ne pas mécontenter mon patron, qui ne s’aperçut jamais d’aucune distraction dans mon travail et n’eut que des éloges à me donner sous le double rapport de l’exactitude et de l’application.

Je vis enfin arriver le terme de mon noviciat, et, un beau jour, le cousin me déclara ouvrier et m’assura que j’étais apte à recevoir désormais un salaire. Ce fut avec le plus vif plaisir que je reçus cette déclaration, dans laquelle je trouvais, outre ma liberté, l’avantage de pouvoir relever ma situation financière.

Je ne fus pas longtemps, du reste, sans profiter des bénéfices de ma nouvelle position. Une place m’ayant été offerte chez un horloger de Tours, je partis le lendemain du jour où je devins libre.

Mon nouveau patron était ce M. Noriet qui, plus tard, acquit une certaine célébrité comme sculpteur. Son imagination, qui déjà pressentait ses œuvres futures, lui faisait dédaigner le travail routinier des rhabilleurs de montres, et il laissait volontiers à ses ouvriers le soin de faire ce qu’il appelait par dérision le décrotage de l’horlogerie. C’était pour remplir cette fonction qu’il m’avait fait venir chez lui.

Je devais gagner, en sus de la nourriture et du logement, trente-cinq francs par mois; c’était peu, à la vérité, mais la somme était énorme pour moi qui, depuis ma sortie de chez le notaire d’Avaray, n’avais vécu que des ressources d’un revenu plus que modeste.

Quand je dis que je gagnais trente-cinq francs, c’est pour établir une somme ronde; en réalité, je ne les touchais pas dans leur intégralité. Mme Noriet, en sa qualité d’excellente ménagère, possédait au plus haut point l’intelligence des escomptes et des retenues. Aussi avait-elle trouvé le moyen de modifier mon traitement par un procédé aussi ingénieux qu’indélicat: c’était de me payer en écus de six livres. Or, comme à cette époque les pièces de six francs ne valaient que cinq francs quatre-vingts centimes; il en résultait chaque mois pour la patronne un bénéfice de vingt-quatre sous, que de mon côté je portais au compte de mes profits et pertes.

Chez M. Noriet, mon temps était certainement bien rempli par ma besogne, et pourtant je trouvais encore le moyen d’exécuter mes exercices dans les poches de ma redingote; tous les jours, je constatais avec joie les progrès sensibles que je devais à mon travail persévérant. J’étais parvenu à faire disparaître avec la plus grande facilité tout objet que je tenais entre mes mains; quant aux principes des tours de cartes, ils n’étaient plus pour moi qu’un jeu d’enfant et me servaient à produire de charmantes illusions.

J’étais fier, je l’avoue, de mes petits talents de société et je ne négligeais aucune occasion de les faire valoir. Le dimanche, par exemple, après l’invariable partie de loto qui se jouait dans la famille toute patriarcale de M. Noriet, je donnais, à la grande satisfaction de l’assistance, une petite séance de prestidigitation qui venait égayer les fronts soucieux des victimes du plus monotone de tous les jeux. On trouvait que j’étais un agréable farceur, et ce compliment me ravissait d’aise.

Ma conduite régulière, mon assiduité au travail, et peut-être aussi un certain enjouement dont j’étais doué à cette époque, m’avaient concilié l’amitié du patron et de la patronne, si bien que j’étais devenu un membre indispensable de leur société et que je participais à toutes leurs parties de plaisir. Il nous arrivait assez souvent d’aller à la campagne.

Dans une de ces excursions, c’était le 25 juillet 1828 (et je n’oublierai jamais cette date mémorable, car peu s’en fallut qu’elle ne marquât la fin de mon existence), nous étions allés faire une promenade dans le but d’assister à la fête d’un village voisin. Avant de partir, nous avions annoncé notre retour pour cinq heures, en recommandant à la bonne de tenir le dîner prêt pour ce moment; mais entraînés par le plaisir, nous ne pûmes être exacts, et nous n’arrivâmes au logis que vers huit heures.

Après avoir subi la mauvaise humeur de la cuisinière, dont le dîner s’était refroidi, nous nous mettons à table et mangeons comme des gens dont l’appétit a été aiguisé par une longue promenade, le grand air et huit ou dix heures d’abstinence.

Quoi qu’en eût dit Jeannette (c’était le nom de notre cordon bleu) tout ce qu’elle nous servit fut trouvé excellent, à l’exception pourtant d’un certain ragoût que tout le monde déclara détestable et auquel on toucha à peine. Seul je dévorai ma part du mets, sans m’inquiéter, le moins du monde, de sa qualité. Malgré les railleries que m’attira mon avidité, j’en demandais même une seconde fois et j’aurais sans doute absorbé tout le plat, si la maîtresse de la maison ne s’y était opposée dans l’intérêt de ma santé.

Cette précaution me sauva la vie. En effet, le repas était à peine fini et la partie de loto commencée, que déjà j’éprouvais un malaise indéfinissable. Je ne tardai pas à me retirer dans ma chambre, où des douleurs atroces me saisirent et me forcèrent à requérir les soins d’un médecin. Le docteur, après s’être minutieusement renseigné, acquit bientôt la certitude qu’une forte dose de vert-de-gris s’était formée dans la casserole où le ragoût avait été préparé et déclara que j’étais empoisonné.

Les suites de cet empoisonnement furent terribles pour moi; pendant quelque temps l’on désespéra de mes jours, mais enfin grâce aux soins intelligents dont je fus entouré, mes souffrances, bien qu’elles n’eussent pas encore dit leur dernier mot, semblèrent se calmer et me laissèrent un peu de repos.

Ce qu’il y eut d’étrange dans cette seconde période de ma maladie, c’est que ce fut seulement à partir du moment où le docteur déclara que j’étais hors de danger, que je fus saisi d’une idée fixe de mort prochaine, à laquelle vint se joindre un désir immodéré de finir mes jours près de ma famille.

Cette idée, sorte de monomanie, me poursuivait sans cesse, et je n’eus bientôt plus d’autre pensée que de partir. Je ne pouvais espérer obtenir du docteur l’autorisation de me mettre en voyage, lorsque ses recommandations tendaient à ce que je prisse les plus grands ménagements; je résolus de m’en passer.

Un matin, à six heures, profitant d’un moment où l’on m’avait laissé seul, je m’habille à la hâte, je descends l’escalier et je gagne une voiture publique faisant le service de Tours à Blois.

Je m’installe aussitôt dans la rotonde, où par parenthèse je me trouve seul, et, deux minutes après, l’équipage, léger de voyageurs et de bagages, part au galop.

On ne sera point surpris lorsque je dirai que la route ne fut pour moi qu’un horrible martyre. J’étais consumé par une fièvre brûlante, et ma tête semblait se briser à chaque cahot de la voiture. Dans mon délire, je voulais fuir mes souffrances, et mes souffrances voyageaient incessamment avec moi et s’augmentaient encore. N’y pouvant plus tenir, je passe le bras par la fenêtre, j’ouvre la porte du compartiment, et, au risque de me tuer, je saute à terre où je tombe privé de connaissance...

Je ne saurais dire ce que je devins après mon évanouissement; je me rappelle seulement de longues journées remplies par une existence vague et pénible dont je ne pus apprécier la durée; j’étais en proie au délire; je faisais des rêves affreux; j’avais des cauchemars épouvantables. Un d’eux surtout se renouvelait sans cesse. Il me semblait que mon crâne s’ouvrait comme une tabatière, qu’un médecin, les bras nus, les manches retroussées, et muni d’une énorme fourchette en fer, retirait de mon cerveau des marrons rôtis, qui aussitôt éclataient comme des bombes et projetaient devant mes yeux des milliers d’étincelles.

Cette fantasmagorie finit par s’évanouir, et la maladie vaincue ne me laissa plus que quelques souffrances beaucoup plus supportables.

Mais ma raison avait été si fortement ébranlée qu’elle ne m’éclairait plus. Une existence d’automate, une indifférence complète, voilà à quoi j’étais réduit. Si j’entrevoyais quelques objets, ils étaient comme perdus dans un épais nuage, et je ne pouvais suivre un raisonnement. Il est vrai aussi de dire que tout ce qui frappait mes sens était d’une bizarrerie à mettre mon intelligence en défaut. Je me sentais comme emporté et ballotté dans une voiture, et pourtant j’étais bien sûr que j’occupais un bon lit, dans une petite chambre d’une propreté exquise. C’était à croire que j’étais encore sous l’empire de quelque hallucination!

Enfin je sentis une lueur d’intelligence s’éveiller en moi, et la première impression un peu vive que j’éprouvai fut produite par les soins empressés d’un homme que j’aperçus au chevet de mon lit. Ses traits m’étaient inconnus. Il s’approcha de moi et m’engagea affectueusement à prendre une potion. J’obéis: après quoi il me recommanda de garder le silence et de conserver le calme le plus parfait.

Hélas! l’état de faiblesse où je me trouvais rendait cette recommandation facile à suivre. Je cherchai cependant à deviner qui était cet homme, et j’interrogeai mes souvenirs.

Ce fut en vain! je ne voyais plus rien à partir du moment où, dans le transport de la douleur, je m’étais précipité par la portière de la diligence.

CHAPITRE IV.

Je reviens à la vie.—Un étrange médecin.—Torrini et Antonio: Un escamoteur et un mélomane.—Les confidences d’un meurtrier.—Une maison roulante.—La foire d’Angers.—Une salle de spectacle portative.—J’assiste pour la première fois a une séance de prestidigitation.—Le coup de Piquet de l’aveugle.—Une redoutable concurrence.—Le signor Castelli mange un homme vivant.

Je suis très peu fataliste, et si je le suis, ce n’est qu’avec de grandes réserves; toutefois, je ne puis m’empêcher de faire remarquer ici qu’il y a dans la vie humaine bien des faits qui tendraient à donner raison aux partisans de la fatalité.

Supposons, cher lecteur, que, au moment où je sortais de Blois pour me rendre à Tours, le destin, dans un élan de bonté pour moi, m’eût ouvert son livre à l’une des plus belles pages de ma vie d’artiste. J’aurais été certainement ravi d’un si bel avenir, mais dans mon for intérieur n’aurais-je pas eu lieu de douter de sa réalisation?

En effet, je partais comme simple ouvrier avec l’intention bien arrêtée de faire ce qu’on appelle un tour de France. Ce voyage, dont je ne pouvais préciser la durée, devait me conduire fort loin, car j’allais, sans doute, m’arrêter un an ou deux dans chacune des villes que je visiterais, et la France est grande! Puis quand je serais suffisamment habile, je comptais revenir au pays natal pour m’établir en qualité d’horloger.

Mais le destin en a décidé autrement; il faut, pour ne pas mentir à ses propres décrets, qu’il m’arrête en chemin, me fasse revenir sur mes pas, et m’instruise dans l’art auquel je suis prédestiné. Que m’envoie-t-il pour cela? Un empoisonnement qui me rend fou de douleur et me jette inanimé sur la voie publique.

Ce serait pourtant à croire que ma carrière est terminée et que le destin se trouve en défaut. Pas du tout! ainsi qu’on le verra par la suite de ce récit, rien n’était plus logique dans l’ordre de ma destinée que cet événement, et plus tard, lecteur, vous ne pourrez vous empêcher de convenir avec moi que c’est à mon empoisonnement que je dois d’avoir été prestidigitateur.

Mais j’en étais à rappeler mes souvenirs après ma bienheureuse catastrophe; je reprends mon récit au point où je l’ai laissé.

Que m’était-il arrivé depuis mon évanouissement; où étais-je; et à quel titre cet homme si bon, si affectueux, me prodiguait-il tous ses soins? Je brûlais d’avoir la solution de ces problèmes, et je n’eusse pas manqué de la demander à mon hôte sans la recommandation expresse qu’il venait de me faire. Comme la pensée ne m’était pas interdite, je me lançai dans le champ des suppositions, en les établissant sur l’examen de ce qui m’entourait.

La chambre dans laquelle je me trouvais pouvait avoir trois mètres de long sur deux de large; les parois, brillantes de propreté, étaient en bois de chêne poli. De chaque côté, dans le sens de la largeur, était pratiquée, à hauteur d’appui, une petite fenêtre garnie de rideaux de mousseline blanche; quatre chaises en noyer, des tablettes servant de table et mon excellent lit, dont je ne pouvais voir la forme, composaient le mobilier de cette chambre roulante qui, au luxe près, ressemblait fort à une large cabine de bateau à vapeur.

Il devait y avoir deux autres compartiments; car, à ma gauche, je voyais de temps en temps disparaître mon docteur derrière deux larges rideaux de damas rouge ornés de crépines d’or, et je l’entendais marcher dans une pièce dont je ne pouvais voir l’intérieur, tandis que, à ma droite, j’entendais à travers une mince cloison une voix qui adressait des encouragements à des chevaux. Cette circonstance me fit conclure que j’étais réellement dans une voiture, et que cette voix était celle de notre conducteur.

Je connaissais déjà le nom de ce dernier, pour l’avoir entendu appeler plusieurs fois par celui que je supposais être son maître. Il se nommait Antonio; c’était du reste un mélomane parfait, et il chantait à ravir des morceaux italiens qu’il interrompait parfois pour faire la grosse voix, avec un accent très prononcé, et stimuler par un juron énergique la lenteur de son attelage. Je n’avais point encore eu l’occasion de voir ce garçon.

Quant au maître, c’était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, dont la taille, au-dessus de la moyenne, était bien prise; dont la figure triste ou sérieuse, respirait toutefois un air de bonté qui prévenait en sa faveur. Une longue chevelure noire, naturellement bouclée, tombait sur ses épaules, et il avait pour vêtement une blouse avec un pantalon en toile écrue, pour cravate un foulard de soie jaune.

Mais aucune de ces particularités ne pouvait m’aider à deviner qui il était, et mon étonnement redoublait, en le voyant se tenir constamment à mes côtés, me combler de soins et de prévenances, et me couver des yeux, comme eût fait la plus tendre des mères.

Un jour s’était écoulé depuis la recommandation qui m’avait été faite de garder le silence. J’avais repris un peu de forces, et il me semblait que j’étais assez bien pour pouvoir parler; j’allais donc prendre la parole, lorsque mon hôte, devinant mon intention, me prévint:

—Je conçois, me dit-il, que vous soyez impatient de savoir où vous êtes et avec qui vous vous trouvez; je ne vous cacherai pas que, de mon côté, je suis tout aussi curieux de connaître les circonstances qui ont amené notre rencontre. Cependant, dans l’intérêt de votre santé, dont j’ai pris la responsabilité, je vous demande de laisser passer encore la nuit; demain, j’ai tout lieu d’espérer que nous pourrons, sans aucun risque, causer aussi longuement qu’il vous plaira.

N’ayant aucune raison sérieuse à opposer à cette prière, et d’ailleurs, habitué depuis quelque temps à suivre aveuglément tout ce que me prescrivait mon étrange docteur, je me résignai.

La certitude d’avoir bientôt le mot de l’énigme contribua, je crois, à me procurer un sommeil paisible dont je sentis l’heureuse influence à mon réveil. Aussi, quand le docteur vint pour étudier mon pouls, fut-il étonné lui-même des progrès qui s’étaient opérés en quelques heures, et, sans attendre mes questions:

—Oui, me dit-il, comme répondant au muet interrogatoire que lui adressaient mes yeux, je vais satisfaire votre juste curiosité; je vous dois une explication, et je ne vous la ferai pas attendre plus longtemps.

—Je me nomme Torrini, et j’exerce la profession d’escamoteur. Vous êtes chez moi, c’est-à-dire dans la voiture qui me sert ordinairement d’habitation. Vous serez étonné, je n’en doute pas, d’apprendre que la chambre à coucher que vous occupez en ce moment, peut, en s’allongeant, se transformer en salle de spectacle; pourtant, c’est l’exacte vérité. Dans la petite pièce que vous voyez derrière ces rideaux rouges, est la scène où sont rangés mes instruments.

A ce mot d’escamoteur, je ne pus réprimer un mouvement de satisfaction dont mon sorcier ne devina pas la cause, car il ignorait qu’il eût près de lui un des plus fervents adeptes de son art.

—Quant à vous, poursuivit-il, je ne vous demanderai pas qui vous êtes; votre nom, votre profession, ainsi que les causes de votre maladie, me sont connus. J’ai puisé ces renseignements sur votre livret et sur quelques notes trouvées sur vous, et que j’ai cru devoir consulter dans votre intérêt.

—Je dois maintenant vous faire connaître ce qui s’est passé depuis le moment où vous avez perdu connaissance.

—Après avoir donné quelques représentations à Orléans, je me rendais de cette ville à Angers, où bientôt va s’ouvrir la foire, lorsque, à quelque distance d’Amboise, je vous ai rencontré étendu, la face contre terre et entièrement privé de sentiment. Par bonheur pour vous, je me trouvais alors près de mes chevaux, faisant ma tournée du matin, ainsi que cela m’arrive, chaque jour, quand je suis en voyage, et c’est à cette circonstance que vous devez de n’avoir pas été écrasé.

—Avec l’aide d’Antonio, je vous déposai sur ce lit, où ma pharmacie portative et mes connaissances en médecine vous rappelèrent à la vie. Pauvre enfant! Le transport d’une fièvre ardente vous donnait des accès de folie furieuse; vous me menaciez sans cesse, et j’eus toutes les peines du monde à vous contenir.

—En passant à Tours, j’aurais bien désiré m’arrêter pour consulter un docteur, car votre position était grave, et il y a longtemps que je ne pratique plus la médecine que pour mon usage particulier. Mais j’étais à heures comptées; il fallait que j’arrivasse promptement à Angers où je désire être un des premiers, afin de choisir un emplacement pour mes représentations; puis, je ne sais pourquoi, j’avais un pressentiment que je vous sauverais, et ce pressentiment ne m’a point trompé.

Ne sachant comment remercier ce bon Torrini, je lui tendis la main qu’il serra dans les siennes; mais l’avouerai-je? je fus arrêté dans l’effusion de cet élan par une pensée que je me reprochai vivement plus tard:

—A quel motif, me disais-je, dois-je attribuer une affection aussi instantanée? Ce sentiment, quelque sincère qu’il soit, doit avoir nécessairement une cause; et, dans mon ingratitude, je cherchais si mon bienfaiteur ne cachait pas quelque motif d’intérêt sous son apparente générosité.

Torrini, comme s’il eût deviné ce qui se passait en moi, reprit avec un accent plein de bonté:—Vous attendez une explication plus complète, n’est-ce pas? Eh bien! quoi qu’il puisse m’en coûter, je vous la donnerai;.... la voici;

—Vous êtes étonné qu’un saltimbanque, un banquiste, un homme appartenant à une classe qui ne pèche pas d’habitude par excès de délicatesse et de sensibilité, ait compati si vivement à vos douleurs?

—Votre surprise cessera, mon enfant, lorsque vous saurez que cette compassion prend sa source dans une douce illusion de l’amour paternel.

Ici, Torrini s’arrêta un instant, parut se recueillir et continua d’une voix émue.—J’avais un fils, un fils chéri; c’était mon idole, ma vie, tout mon bonheur; une fatalité terrible m’a enlevé mon enfant! il est mort, et, chose horrible à dire, il est mort assassiné, et vous voyez son assassin devant vous.

A un aveu si inattendu, je ne pus réprimer un mouvement d’horreur; une sueur froide inonda mon visage.

—Oui, oui, son assassin, répéta Torrini dont la voix s’animait par degrés; et cependant, la loi n’a pu m’atteindre, on m’a laissé la vie... J’ai eu beau m’accuser devant mes juges; ils m’ont traité de fou, et mon crime a passé pour un fait d’homicide par imprudence... Que m’importent, après tout, leur appréciation et leur jugement? que ce soit par incurie ou par imprudence, comme ils le disent, mon pauvre Giovanni n’en est pas moins perdu pour moi, et toute ma vie, j’aurai sa mort à me reprocher.

La voix de Torrini se perdit au milieu des sanglots; il resta quelque temps les yeux couverts de ses mains, puis, faisant un effort sur lui-même, il continua avec plus de calme:

—Pour vous épargner des émotions dangereuses dans votre position, j’abrégerai le récit d’infortunes dont cet événement ne fut qu’un prélude. Ce que je vais vous dire suffira pour vous faire comprendre la cause bien naturelle de ma sympathie pour vous.

Lorsque je vous vis, je fus frappé d’une conformité d’âge et de taille entre vous et mon malheureux enfant; je crus même retrouver dans quelques-uns de vos traits une certaine ressemblance avec les siens, et m’abandonnant à cette illusion, je décidai que je vous garderais auprès de moi, que je vous donnerais des soins, comme si vous étiez mon propre fils.

—Vous pouvez vous faire maintenant une idée des angoisses que me causa, pendant huit jours, votre maladie, et de la douleur qui s’empara de moi, quand j’en vins à désespérer de vos jours.

—Mais enfin, la Providence, nous prenant tous deux en pitié, vous a sauvé. Vous êtes maintenant en pleine convalescence, et, sous peu de jours, je l’espère, vous serez complétement rétabli...

—Voilà, mon enfant, le secret de mon affection et de mon dévouement pour vous.

Profondément ému des malheurs de ce père, touché jusqu’aux larmes de la tendre sollicitude dont il m’avait entouré, je ne sus lui exprimer ma reconnaissance que par des phrases entrecoupées; je suffoquais d’émotion.

Torrini, sentant lui-même la nécessité d’abréger cette scène attendrissante, sortit en me promettant un prompt retour.

Je ne fus pas plus tôt seul, que mille réflexions vinrent assaillir mon esprit. Cet événement, tragique et mystérieux, dont le souvenir semblait égarer la raison de Torrini; ce crime, dont il s’accusait avec tant d’insistance; ce jugement, dont il contestait la justice, m’intriguaient au plus haut point, et me donnaient un vif désir d’avoir des détails plus complets sur ce drame intime.

Puis je me demandais comment cet homme, doué d’une agréable physionomie, qui ne manquait ni de jugement ni d’esprit, et qui joignait à une instruction solide une conversation facile et des manières distinguées, se trouvait ainsi descendu aux derniers degrés de sa profession.

Comme j’étais absorbé dans ces pensées, la voiture s’arrêta: nous étions arrivés à Angers. Torrini nous quitta un instant pour aller demander à la Mairie l’autorisation de donner des représentations, et, dès qu’il l’eut obtenue, il se mit en devoir de s’installer sur le terrain qui lui était assigné.

Ainsi que je l’ai dit, la chambre que j’habitais dans la voiture, devait être transformée en salle de spectacle; on me transporta donc dans une auberge voisine, et à ma demande, on me plaça dans un excellent fauteuil, près d’une fenêtre ouverte. Le temps était beau; le soleil apportait dans ma chambre une tiède chaleur qui me ranimait; je me sentais revivre, et, perdant insensiblement cette égoïste indifférence que donne une souffrance continue, je retrouvai dans mon imagination rafraîchie toute mon activité d’autrefois.

De ma place, je voyais Antonio et son maître, habit bas, manches retroussées, travailler à la construction du théâtre forain. En quelques heures la transformation de notre demeure fut terminée: la maison roulante était devenue une charmante salle de spectacle. Il est vrai de dire que tout y était préparé, disposé et machiné, comme pour un changement à vue.

La distribution et l’organisation de cette singulière voiture sont restées si profondément gravées dans ma mémoire qu’il m’est facile encore d’en faire aujourd’hui une exacte description.

J’ai déjà donné, plus haut, quelques détails sur l’intérieur de l’habitation de Torrini; je vais les compléter.

Le lit, sur lequel j’avais reçu des soins, pendant ma maladie, se ployait par une ingénieuse combinaison, et rentrait, par une trappe dans le parquet où il occupait un très petit espace.

Avait-on besoin de linge ou de vêtement? on ouvrait une trappe voisine de la précédente, et, à l’aide d’un anneau, on dressait devant soi un meuble à tiroir, qui semblait apparaître comme par enchantement. Un moyen analogue procurait une petite cheminée, qui, par une disposition toute particulière, chassait la fumée en dessous du foyer.

Enfin le garde-manger, la batterie de cuisine et quelques autres accessoires de ménage, mystérieusement casés, se trouvaient facilement sous la main pour le service, et reprenaient ensuite leurs places respectives.

Ce bizarre mobilier occupait, sous la voiture, tout l’emplacement compris entre les quatre roues, de sorte que la chambre, bien que suffisamment meublée, était cependant dégagée de tout embarras.

Mais si quelque chose me surprit, ce fut surtout lorsque je vis le véhicule, qui mesurait à peine cinq ou six mètres, prendre tout à coup une extension de deux fois cette longueur. Voici par quel ingénieux procédé on avait obtenu ce résultat: la caisse de la voiture était double, et on l’avait allongée en la tirant, ainsi que cela se pratique pour les tuyaux d’une lorgnette. Ce prolongement, soutenu par des tréteaux, présentait la même solidité que le reste de l’édifice.

La cloison qui séparait la chambre du cabriolet avait été enlevée, de manière que ces deux compartiments ne formaient plus qu’une seule pièce. On devait recevoir le public de ce côté, et un escalier, muni d’une rampe, conduisait à l’entrée, devant laquelle une élégante marquise simulait un vestibule, où était le bureau pour les billets.

Enfin, pour que rien ne manquât à l’aspect monumental de cette étrange salle de spectacle, on avait revêtu l’extérieur d’un décor simulant des pierres de taille et des ornements d’architecture.

La vue de cette machine, enflammant mon imagination, m’inspira un de ces rêves comme peut en concevoir une tête de vingt ans; véritable château en Espagne qui fut longtemps le but de mon ambition mais que la Providence ne me permit pas de réaliser.

Je me voyais en perspective possesseur d’une voiture semblable, mais un peu plus petite, en raison du genre d’exhibition que je me proposais d’y faire.

Ici, je me trouve forcé d’ouvrir une parenthèse pour donner une explication que je crois nécessaire. J’ai tant parlé de prestidigitation, que l’on pourrait penser, d’après ce qui précède, que j’avais complétement abandonné mes idées sur la mécanique. Loin de là, j’étais plus que jamais passionné pour cette science; seulement, depuis que l’amour du merveilleux s’était emparé de mon esprit, j’en avais modifié les applications. Ne rêvant plus que prestiges, je les cherchais aussi dans mon art favori, sous formes d’automates, que je me proposais de mettre tôt ou tard à exécution.

Je me voyais donc possesseur d’une voiture munie d’une scène, où je faisais, en imagination, fonctionner les machines que j’avais inventées et exécutées moi-même.

Je m’y réservais, pour mon domicile privé, une petite pièce, dont je pouvais faire à ma volonté, ainsi que Torrini, une salle à manger, un salon ou une chambre à coucher. Là, j’avais en outre un établi, des outils de mécanicien, un atelier complet, enfin, puis je voyageais de ville en ville, à bien petites journées, il est vrai, mais je charmais l’ennui de la route par le travail. Quel plaisir, aussi, je me promettais de marcher à pied, quand l’envie m’en prendrait, et de m’arrêter pour visiter les lieux intéressants! Je ne voulais rien moins que parcourir la France, l’Europe, le monde peut-être, en récoltant partout honneur, plaisir et profit.

Au milieu de ces riantes pensées, je ne tardai pas à voir renaître mes forces et ma santé, et je pus espérer que Torrini me permettrait bientôt d’assister à une de ses représentations. Il ne tarda pas, en effet, à m’en faire l’agréable surprise.

Un soir, m’aidant à descendre, il me conduisit jusqu’à son théâtre, et m’installa sur le premier banc de places, qu’il décorait pompeusement du titre de stalles.

J’étais le premier, l’heure d’entrée pour le public n’ayant pas encore sonné. Torrini me laissa pour aller terminer les apprêts de sa séance, et, dès que je fus seul, je me recueillis, afin de pouvoir mieux savourer mon bonheur, car cette séance, la première de ce genre à laquelle j’allais assister, devait être une fête, je dirai plus, une véritable solennité pour moi.

L’entrée du public vint me tirer de mes rêveries.

J’avais d’avance calculé son empressement sur l’intérêt que je portais moi-même à la représentation de Torrini, et je m’attendais à soutenir un assaut autour de ma place. Il n’en fut rien, et, si courtes que fussent les banquettes, je remarquai, avec peine et surprise, qu’elles n’étaient pas entièrement garnies de spectateurs; chacun avait ses coudées franches.

L’heure fixée pour le commencement du spectacle était arrivée. La sonnette résonna trois fois, le rideau s’ouvrit, et une charmante petite scène s’offrit à nos regards. Ce qu’elle avait surtout de remarquable, c’est qu’elle était entièrement dégagée de cet attirail d’instruments qui supplée à l’adresse de la plupart des escamoteurs. Par une innovation de bon goût et dont les yeux des spectateurs se trouvaient à merveille, quelques bougies, artistement disposées, remplaçaient cette prodigalité de lumière qui, à cette époque, était l’ornement indispensable de tous les cabinets de physique amusante.

Torrini parut, s’avança vers le public avec une grande aisance, fit, selon l’usage du temps, un long salut, puis annonçant, en quelques mots, son désir de bien faire, sollicita l’indulgence des spectateurs, et termina par un compliment adressé aux dames.

Ce petit discours, bien que débité d’un ton froid et mélancolique, reçut du public quelques bravos encourageants.

La séance commença au milieu du plus profond silence, chacun semblant disposé à lui prêter toute son attention. Quant à moi, le cou tendu, les yeux inquiets, l’oreille attentive, je respirais à peine, tant je craignais de perdre un seul mot, un seul geste.

Je ne raconterai pas les différentes expériences dont je fus le témoin; elles furent toutes d’un intérêt palpitant pour moi; mais Torrini me sembla se surpasser encore dans les tours de cartes. Cet artiste possédait deux qualités bien précieuses dans la pratique de cet art, que l’on dit, je ne sais pourquoi, renouvelé des Grecs: c’était une adresse extrême et une incroyable hardiesse d’exécution. A cela, il joignait une manière tout aristocratique de toucher les cartes; ses mains blanches et soignées semblaient à peine effleurer le jeu; et son travail était tellement dissimulé, ses artifices, voilés par un naturel si parfait, que le public s’abandonnait invinciblement à une sympathique confiance. Sûr de l’effet qu’il produisait, il exécutait les passes les plus difficiles, avec un aplomb qu’on était bien loin de lui supposer, et obtenait par cela même les plus heureux résultats.

Pour clore la séance, Torrini pria l’assemblée de désigner quelqu’un pour venir jouer une partie de piquet avec lui. Un monsieur monta aussitôt sur la scène.

—Monsieur, lui dit Torrini, pardonnez-moi mon indiscrétion, mais il m’est indispensable pour la réussite de mon expérience de connaître votre nom et votre profession.

—Rien n’est plus facile, Monsieur; je me nomme Joseph Lenoir, et j’exerce la profession de maître de danse.

Un autre que Torrini n’eut pas manqué en pareille circonstance de faire quelque jeu de mots ou quelque plaisanterie sur le nom et la qualité de l’émule de Vestris; il n’en fit rien. Torrini n’avait fait cette demande que dans le but de gagner du temps, car il n’entrait ni dans son caractère, ni dans ses habitudes, de faire aucune mystification; il se contenta d’ajouter:

—Je vous remercie, Monsieur, de votre complaisance, et maintenant que nous savons qui nous sommes, nous pouvons avoir confiance l’un dans l’autre. Vous êtes venu, Monsieur, jouer au piquet avec moi, mais connaissez-vous bien ce jeu?

—Oui, Monsieur, je m’en flatte.

—Ah! ah! fit en riant Torrini, attendez, je vous prie, pour vous en flatter, que nous ayons joué notre partie. Toutefois, pour ne pas vous faire déchoir dans votre propre estime, je veux bien vous accorder que vous êtes très fort; mais, je vous en préviens, cela ne vous empêchera pas de perdre avec moi, et pourtant les conditions de la partie seront toutes à votre avantage.

—Ecoutez-moi: le tour que je vais exécuter et qu’on nomme le coup de piquet de l’aveugle, exige que je sois complètement privé de la vue; veuillez donc me bander les yeux avec soin.

M. Joseph Lenoir, qui, par parenthèse, portait des lunettes, était très méticuleux; aussi prit-il des précautions inouïes dans l’accomplissement de sa tâche. Il commença par poser sur les yeux du patient des étoupes en coton qu’il recouvrit successivement de trois épais bandeaux, et, comme si cette quadruple cloison ne devait pas suffire pour aveugler son antagoniste, il lui entoura encore la tête d’un énorme châle dont il serra très étroitement les extrémités.

J’ignore comment Torrini put tenir, sans étouffer, sous ces chaudes enveloppes; pour moi, mon front ruisselait de sueur, tant je souffrais de le voir ainsi empaqueté! Ne connaissant pas alors toutes les ressources dont cet habile prestidigitateur pouvait disposer, je n’étais pas sans inquiétude sur l’issue de son expérience, et mon anxiété fut portée à son comble, lorsque je l’entendis s’adresser en ces termes à son adversaire: