WeRead Powered by ReaderPub
Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier cover

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier

Chapter 9: CHAPITRE V.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The author offers a personal account of how scientific principles and mechanical ingenuity produce effects commonly mistaken for the supernatural. He walks the reader through a country residence outfitted with ingenious door, bell, and automaton devices, explains the acoustic and electrical methods behind recognition systems, and provides practical descriptions of stage tricks and mystifications. Interspersed with anecdotes about audience reactions, the text combines technical explanation, hands-on instruction, and reflection on the relationship between illusion and perception.

—Monsieur Lenoir, ayez la bonté de vous asseoir, en face de moi, à cette table; j’ai encore un petit service à réclamer de votre obligeance, avant de commencer la partie. Grâce à vos soins, je suis entièrement privé de la vue. Ce n’est pas assez; pour que mon incapacité soit complète, il faut que vous me liiez les mains.

Monsieur Lenoir releva ses lunettes et regarda Torrini d’un air stupéfait. Mais ce dernier, avançant tranquillement les bras sur la table, et mettant ses deux pouces en croix:—Allons, Monsieur, attachez-moi cela solidement.

Le maître de danse prit une corde placée près de lui, et s’acquitta de ce nouveau travail avec autant de conscience qu’il en avait montré précédemment.

—Suis-je maintenant aveugle et privé de l’usage de mes mains, dit Torrini, en s’adressant à son vis-à-vis.

—J’en ai la certitude, répondit Joseph Lenoir.

—Eh bien! alors, commençons la partie. Mais, dites-moi d’abord en quelle couleur vous voulez être repic?

—En trèfle.

—Soit! veuillez distribuer vous-même les cartes, en les donnant, par deux ou par trois, à votre gré. Lorsque les jeux seront faits, vous pourrez, je vous le permets encore, choisir celui que vous jugerez le plus convenable pour déjouer le pic annoncé.

Le plus grand silence régnait dans la salle.

—Voici les cartes mêlées, coupez, dit d’un ton railleur le maître de danse, qui se croyait déjà sûr de la victoire.

—Volontiers, répondit Torrini. Et, bien qu’il fût gêné dans ses mouvements, il parvint aussitôt à satisfaire son adversaire.

Les cartes ayant été distribuées, M. Lenoir déclara qu’il gardait celles qui se trouvaient devant lui.

—Très-bien, dit Torrini. Vous avez désiré, je crois, d’être repic en trèfle?

—Oui, Monsieur.

—Suivez donc mon jeu. J’écarte les sept de pique, de cœur et de carreau et mes deux huit; ma rentrée me donne alors une quinte en trèfle, quatorze de Dames et quatorze de Rois, avec lesquels je vous fais repic; comptez, Monsieur, et vérifiez.

Torrini disait vrai; des bravos unanimes accueillirent ce coup d’éclat, en même temps que des plaisanteries reconduisaient jusqu’à sa place le pauvre maître de danse qui, tout interdit et confus de sa défaite, s’était empressé de quitter la scène.

La séance terminée, j’exprimai à Torrini le plaisir que m’avaient fait éprouver ses expériences, et je lui fis de sincères compliments sur l’adresse qu’il avait déployée, pendant toute la soirée, et plus particulièrement encore dans son dernier tour.

—Ces félicitations me flattent d’autant plus de votre part, me répondit-il en souriant, que je sais maintenant qu’elles me viennent, sinon d’un confrère, au moins d’un amateur, qui doit à coup sûr posséder une certaine habileté dans l’escamotage.

Je ne sais qui des deux, de Torrini ou de moi, fut le plus charmé des compliments que nous venions de nous adresser réciproquement; mais je dois avouer que, pour ma part, je fus très sensible à l’opinion favorable qu’il avait conçue de mes talents. Une chose m’intriguait cependant: je n’avais jamais dit un mot de ma passion pour la prestidigitation; comment donc avait-il pu la connaître?

Il devina ma pensée et ajouta:

—Vous êtes étonné de voir vos secrets ainsi pénétrés, n’est-ce pas, et vous voudriez bien savoir comment je m’y suis pris pour les découvrir? Je vous le dirai volontiers.

—Ma salle est petite; il m’est donc facile, quand je suis en scène, d’embrasser d’un coup-d’œil toutes les physionomies, et de voir les différentes impressions que je produis sur mes spectateurs. Je vous ai observé particulièrement, et j’ai pu, en suivant la direction de vos regards, juger ce qui se passait dans votre esprit. Ainsi, lorsque je me livrais à quelque paradoxe amusant, dans le but d’attirer l’attention du public du côté opposé à l’endroit où devait se faire le travail de l’escamotage, vous seul de tout l’auditoire, évitant le piége, vous teniez constamment vos yeux fixés là où s’accomplissait le tour dont vous guettiez l’exécution.

Quant à mon coup de piquet, bien que je n’aie pu vous apercevoir tandis que je l’exécutais, j’ai des raisons pour être assuré que vous ne le connaissez pas.

—Vous avez deviné très juste, mon cher sorcier, et je ne puis disconvenir aussi que dans mes moments de loisir, je me sois amusé à quelques-uns de ces exercices, pour lesquels je me suis toujours senti une certaine inclination.

—Inclination! Permettez-moi de vous dire, mon enfant, que ce mot n’est pas celui qui convient ici; vous avez plus que de l’inclination pour l’escamotage; vous avez de la passion. Voici, du reste, sur quelles observations j’ai basé cette opinion. Ce soir, à ma séance, dès le lever du rideau, vos traits animés, votre œil avide, votre bouche béante et légèrement crispée, tout en vous dénotait des sensations vivement surexcitées. Votre physionomie, par exemple, portait dans ce moment là l’expression que doit avoir celle d’un gourmand devant une table somptueusement servie; ou plutôt celle d’un avare couvant du regard son trésor. Pensez-vous qu’avec de tels indices il soit besoin d’être sorcier pour avoir découvert tout l’empire que l’escamotage exerce sur votre esprit?

J’allais répondre à Torrini et lui donner raison, quand tirant sa montre et me la mettant sous les yeux: «Voyez, me dit-il, l’heure est avancée: il est temps pour un convalescent de prendre du repos; nous continuerons cette conversation dans un moment plus convenable pour votre santé.» A ces mots, mon docteur me conduisit à ma chambre, et, après avoir consulté mon pouls, dont il parut satisfait, il me quitta.

Malgré le plaisir que j’éprouvais à causer, je ne fus pas fâché cependant de me trouver seul, car j’avais mille souvenirs à évoquer. Je voulais revoir encore en imagination les expériences qui m’avaient le plus vivement frappé, mais ce fut en vain.

Une pensée dominait toutes les autres, et me causait un serrement de cœur dont je ne pouvais me défendre. Je cherchais, sans pouvoir y parvenir, à me rendre compte des motifs du peu d’empressement du public pour les représentations intéressantes de Torrini.

Ce motif, Antonio me le fit connaître plus tard, et il est trop curieux pour que je le passe sous silence. D’ailleurs, j’y trouve l’occasion de faire connaître, dès maintenant, au lecteur, une variété très curieuse de cette grande famille des banquistes, famille originale, multiple, peu ou mal étudiée jusqu’à présent, et dont plus tard j’essaierai d’esquisser les mille physionomies.

 

J’ai dit que nous étions arrivés à Angers, en temps de foire; or, parmi les nombreux entrepreneurs d’amusements qui sollicitaient à l’envi la présence et l’argent des Angevins, se trouvait un autre escamoteur, nommé Castelli.

Pas plus que Torrini, celui-ci n’était italien. Je dirai plus tard le véritable nom de Torrini et les raisons qui l’avaient décidé à le changer contre celui que nous lui connaissons. Quant à son confrère, il était normand d’origine, et il n’avait pris le nom de Castelli, que pour se conformer à l’usage adopté par le grand nombre des escamoteurs de cette époque, qui pensaient inspirer plus de confiance en s’attribuant une origine italienne.

Castelli était loin de posséder l’adresse merveilleuse de Torrini, et ses séances même ne présentaient aucun intérêt sous le rapport de la prestidigitation; mais il pensait comme Figaro que le savoir-faire vaut mieux que le savoir, et il le prouvait par ses nombreux succès. Vraiment cet homme était le charlatanisme incarné et rien ne lui coûtait pour piquer la curiosité publique. On voyait, chaque jour, sur ses gigantesques affiches, l’annonce de quelque nouveau prodige. Ce prodige n’était en réalité qu’une déception, et le plus souvent même une mystification pour les spectateurs; mais il se résumait toujours dans rencaissement d’une bonne recette: donc le tour était bon. Le public venait-il à se fâcher d’être pris pour dupe? Castelli connaissait l’art de se tirer d’un mauvais pas et de mettre les rieurs de son côté: il lançait avec assurance au parterre quelques lazzis baragouinés en mauvais italien et auxquels il était impossible de résister. Le public riait et se trouvait désarmé.

D’ailleurs, on doit se rappeler aussi qu’à cette époque, l’escamotage ne faisait pas, comme aujourd’hui, l’objet d’une représentation sérieuse; on allait à ces sortes de séances avec l’intention de rire aux dépens des victimes de l’escamoteur, dût-on subir soi-même les attaques du mystificateur.

Il faut avoir vu le mystificateur par excellence, le célèbre physico-ventriloque de l’époque, Comte, enfin, pour se faire une idée du sans-façon avec lequel on en agissait envers le public. Ce physicien, si gracieux et si galant envers les dames, était impitoyable envers les hommes. Il lui semblait que les cavaliers (comme on disait alors) fussent prédestinés à servir aux distractions du beau sexe.

Mais n’anticipons pas sur la biographie du Physicien du Roi, qui doit prendre place dans ce volume et dont nous ne voulons pas déflorer l’intéressante esquisse.

Le jour même où j’avais assisté à la séance donnée par Torrini, les affiches de Castelli étalaient cette annonce, dont la singularité, il faut l’avouer, était bien faite pour tenter la curiosité du public:

THÉATRE DU SIGNOR CASTELLI.
Aujourd’hui 10 Août 1828,
Avec la permission de M. le Maire de cette Ville,
LE SIGNOR CASTELLI
Premier Prestidigitateur des deux Hémisphères,
Mangera
U N   H O M M E   V I V A N T.

NOTA.—Pour que le Public soit bien persuadé que le Spectateur qui sera mangé n’est point un Compère, le signor CASTELLI admettra toute personne qui voudra bien l’honorer de sa confiance. Le signor CASTELLI s’engage en outre à verser le produit de sa recette dans la caisse du Bureau de Bienfaisance de la ville d’Angers, dans le cas où il refuserait de faire l’expérience promise.

A ce séduisant appel, la ville entière, mise en émoi, s’était précipitée en foule à la porte de l’escamoteur; on s’était poussé, coudoyé, bousculé pour avoir des places, et même des billets avaient été payés le double de leur valeur par des retardataires, jaloux d’assister à pareil spectacle.

Mais le nouveau tour qui fut joué dans cette séance par l’escamoteur fut en tous points digne de ceux qu’on avait déjà cités de lui.

Castelli, après avoir exécuté diverses expériences d’un intérêt secondaire, en était enfin à celle qui faisait palpiter d’impatience les spectateurs même les plus calmes.

—Messieurs, dit-il alors en s’adressant au public, nous allons passer au dernier tour de ma séance. J’ai promis de manger, pour mon souper, un homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui veut bien consentir à me servir de pâture (Castelli prononça ce dernier mot avec l’expression d’un véritable cannibale) se donne la peine de monter sur ma scène.

Deux victimes vinrent immédiatement s’offrir en holocauste.

Par un effet du hasard, les deux individus offraient un contraste parfait.

Castelli, qui entendait l’art de la mise en scène, en profita habilement. Il les plaça côte à côte, le visage tourné vers les spectateurs, puis, après avoir toisé des pieds à la tête l’un d’eux, grand gaillard sec et efflanqué, au teint jaune et bilieux:

—Monsieur, lui dit-il avec une politesse affectée, mon intention n’est pas de vous humilier, mais j’ai le regret de vous dire qu’en fait de nourriture, je suis entièrement du goût de M. le curé. Comprenez-vous?

Le grand homme sec parut un instant chercher la solution d’un problème, et finit par se gratter l’oreille, geste significatif qui, chez toutes les nations civilisées ou barbares, se traduit par ces mots: je ne comprends pas.

—Je vais me faire comprendre, reprit Castelli, d’un ton visant à la mystification. Sachez donc que M. le curé n’aime pas les os; on le dit du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le déclarer, je partage l’antipathie de M. le curé sur ce point; vous pouvez donc vous retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force salutations exagérées à son visiteur éconduit, qui se hâta de regagner sa place.

—Maintenant à nous deux, Monsieur, fit l’escamoteur, en s’adressant à celui qui restait:

—Voyons, mon gros ami, vous consentez donc à être mangé tout vif?

—Oui, Monsieur, j’y consens d’autant plus volontiers que je suis venu ici pour cela.

On apporta au même instant une gigantesque salière.

Le gros garçon regardait d’un air ébahi, semblant demander quel pouvait être l’usage de cet étrange ustensile.

—N’y faites pas attention, lui dit Castelli. Je mange d’ordinaire très épicé, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer, comme j’ai l’habitude de faire.

Et il se mit à saupoudrer le malheureux d’une poudre blanche qui, s’attachant à son visage, à ses mains, à ses vêtements, lui donna bientôt la plus singulière physionomie.

Le gros garçon qui, au début de cette petite scène, essayait de lutter d’entrain et de gaîté avec l’escamoteur, ne riait plus du tout et semblait désirer ardemment la fin de la plaisanterie.

—Ah çà, maintenant, ajouta Castelli en roulant des yeux effrayants, mettez-vous à genoux, élevez vos deux mains au-dessus de la tête et joignez-les en forme de paratonnerre.... Fort bien, mon ami, on dirait vraiment que vous n’avez fait d’autre métier de votre vie que de vous faire manger. Allons, faites votre prière et je commence mon repas.... Y êtes-vous?....

—Oui, Monsieur, murmura le gros garçon devenu blême d’émotion. J’y suis!

Aussitôt Castelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient et les mord d’une telle force, que ce dernier, comme poussé par un ressort, se redresse tout d’un trait, en s’écriant avec énergie:

—Sacredié! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal!

—Comment! je vous fais mal, dit Castelli avec le plus grand calme; ah çà, mais que direz-vous donc quand j’en arriverai à votre tête? C’est certainement par enfantillage que vous criez ainsi à la première bouchée. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j’ai une faim d’enfer et vous me faites languir.

Et Castelli le poussant par les épaules voulait lui faire reprendre sa position. Mais le gros garçon résistait de toutes ses forces en criant d’une voix altérée par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je ne veux plus! ça fait trop de mal. Enfin, par un effort suprême, il s’échappa des mains de l’escamoteur.

Pendant ce temps, le public, qui entrevoyait le dénouement de cette plaisante scène, remplissait la salle de bruyants éclats de rire. Ce ne fut qu’à grand’peine que Castelli parvint à se faire entendre.

—Messieurs, dit-il en affectant le ton du plus grand désappointement, vous me voyez à la fois surpris et fort contrarié de la fuite de ce Monsieur, qui n’a pas eu le courage de se voir manger entièrement. J’attends maintenant quelqu’un qui veuille bien le remplacer, car, loin de reculer devant l’accomplissement de ma promesse, je me trouve dans de si heureuses dispositions, que je m’engage, après avoir mangé le premier spectateur qui se présentera, à en manger un second, puis un troisième, et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos applaudissements, je promets de dévorer la salle entière.

Cette plaisanterie eut encore un immense succès de rire; mais la farce était jouée, et personne ne se présentant de nouveau pour être dévoré, chacun prit le parti d’aller digérer chez lui la mystification dont il avait eu sa part.

Si de semblables manœuvres réussissaient, on conçoit qu’il devait rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une certaine dignité vis-à-vis du public, cet homme consciencieux n’annonçait sur ses affiches que des expériences qu’il exécutait réellement, et, s’il tâchait parfois d’en rendre les titres attrayants, il demeurait néanmoins dans les limites de la plus exacte vérité.

CHAPITRE V.

Confidences d’Antonio.—Comment on peut provoquer les applaudissements et les ovations du public.—Le comte de....., banquiste.—Je répare un automate.—Atelier de mécanicien dans une voiture.—Vie nomade: heureuse existence.—Leçons de Torrini; ses principes sur l’escamotage.—Un grec du grand monde, victime de son escroquerie.—L’escamoteur Comus.—Duel aux coups de piquet.—Torrini est proclamé vainqueur.—Révélations.—Nouvelle catastrophe.—Pauvre Torrini!

Le lendemain de la séance, Antonio, selon son habitude, vint s’informer de ma santé.

J’ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et ramenait, souvent la gaîté dans notre intérieur, qui sans cela eût été fort triste.

En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air d’opéra qu’il fredonnait depuis le bas de l’escalier.

—Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement mêlé d’italien, comment va la santé ce matin?

—Très bien, Antonio, très bien, merci.

—Ah oui! très bien, Antonio, très bien! et mon Italien cherchait à reproduire l’intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le docteur mon maître.

—J’y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car j’éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu’à vous remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m’acquitter envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie.

—Per Diou! que dites-vous là, s’écria Antonio, penseriez-vous à nous quitter? Oh! j’espère bien que non.

—Vous avez raison, Antonio, je n’y pense pas aujourd’hui, mais j’y penserai dès que je serai en état de le faire. Vous devez comprendre, mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il faudra bien en arriver là. J’ai hâte de retourner à Blois pour rassurer ma famille, qui doit être dans une mortelle inquiétude.

—Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n’ayant pas eu de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du travail.

—C’est vrai, mais...

—Mais, mais, interrompit Antonio, vous n’aurez aucune bonne raison à me donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je suis sûr que vous seriez de mon avis.

Antonio s’arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu’il qu’il avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin: «Ah bast! fit-il résolument, puisque c’est nécessaire, je n’hésite plus.

—Vous parliez tout à l’heure de vous acquitter envers mon maître, sachez donc que c’est plutôt lui qui se trouverait votre obligé.

—Je ne vous comprends pas.

—Eh bien, écoutez-moi, mon cher ami, dit Antonio d’un air mystérieux, je vais m’expliquer. Vous n’ignorez pas que notre pauvre Torrini est affecté d’une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que, dans une douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance avec son fils, mon maître, grâce à cette bienfaisance hallucination, perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à quelques courts accès de gaîté. Hier, par exemple, pendant sa séance, vous l’ayez vu deux ou trois fois égayer son public, ce qui ne lui était pas, arrivé depuis longtemps.

Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif, si vous l’aviez vu avant le fatal événement, alors qu’il jouait sur les plus grands théâtres d’Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain! Hélas! qui aurait pu dire à cette époque qu’on verrait un jour le Comte de..... Antonio se reprit vivement, qu’on verrait le célèbre Torrini réduit à jouer dans une barraque, en concurrence avec le dernier des saltimbanques, lui, le prestidigitateur sans rival, lui, l’artiste fêté, qu’on appelait partout le beau, l’élégant Torrini. Du reste, ce n’était que justice, car il éclipsait les plus riches par son luxe et par la distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par son talent et son adresse de plus légitimes acclamations.

Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans l’entraînement de ses confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre?

Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent; mais, vous le savez, il a souvent besoin d’être guidé dans les élans de son admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon maître, je lui ménageai quelques ovations qui purent contribuer à étendre et à prolonger ses succès.

Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquèrent l’explosion des sentiments de la salle entière? Que de fois aussi des murmures approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignements passionnés?

Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j’organisai, et dans laquelle j’eus une réussite inespérée.

C’était à Mantoue, à la sortie d’une représentation où le signor Torrini s’était vraiment surpassé; ses expériences avaient toutes été couvertes de frénétiques applaudissements, car, ajouta Antonio avec une certaine fierté, une fois lancé, l’Italien n’est pas enthousiaste à demi.

Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant également le théâtre, monta dans sa voiture.

A un signal donné par moi, quelques amis poussent d’éclatants bravos en l’honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini! crions-nous de toute la force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense acclamation. «Il faut le conduire en triomphe,» ajoutons-nous en chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons leur place.

La foule, électrisée par notre ardeur, se met elle-même à pousser aux roues, et finit par nous disputer l’honneur de traîner la voiture.

Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal jusqu’à l’hôtel.

Là, Torrini se débattant au milieu de la foule toujours grossissante, monte à grand’peine à son balcon, d’où il remercie le peuple avec tous les signes de l’émotion la plus vive.

Quels succès, mon cher, quels succès nous avions alors! Je ne saurais mieux vous en donner l’idée, qu’en vous disant qu’à cette époque mon maître avait de la peine à dépenser tout l’argent que lui rapportaient ses séances.

—Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant dans l’avenir, il n’ait pas conservé une partie de cette fortune, qu’il serait si heureux de retrouver aujourd’hui.

—Nous avons fait souvent aussi cette réflexion, répliqua-t-il, mais elle n’a servi qu’à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la fortune nous tournerait si brusquement le dos? D’ailleurs, mon maître croyait le luxe nécessaire pour acquérir le prestige dont il aimait à s’entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient encore à la popularité que lui procurait son talent.

Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque Torrini appela Antonio, qui me quitta brusquement.

Un incident m’avait frappé dans cette conversation; c’était le moment où Antonio s’était repris à propos du nom de son maître. Cette remarque contribua à m’inspirer un vif désir de connaître l’histoire de Torrini. Mais je n’avais pas de temps à perdre, car la dernière représentation était annoncée pour le lendemain, et j’étais résolu à retourner immédiatement après dans ma famille.

Je m’armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire d’Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner que nous prîmes ensemble, j’entamai ainsi la conversation, espérant trouver l’occasion de l’amener à me raconter ce que je désirais tant savoir.

—Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j’ai le regret de ne pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu’il puisse m’en coûter après le service que vous m’avez rendu et les bons soins dont vous m’avez comblé.

Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille les dépenses que lui avait occasionnées ma maladie, et je terminai en l’assurant de ma profonde reconnaissance.

Je m’attendais à entendre Torrini se récrier à l’annonce de notre séparation; il n’en fut rien.

—Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus grande tranquillité, je n’accepterai rien de vous. Puis-je vous faire payer ce qui a été pour moi une source de bonheur? Ne parlons donc jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me quitterez pas.

J’allais répliquer.

—Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que vous n’avez aucune raison pour le faire et que, tout à l’heure, vous en aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.

D’abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre santé profondément altérée, et pour déraciner les restes d’un mal dont vous devez craindre le retour. En outre, j’ajouterai que j’attendais votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne pouvez me refuser. Il s’agit de la réparation d’un automate que je tiens d’un certain Opré, mécanicien hollandais, et j’en suis convaincu, vous vous en tirerez à merveille.

A ces excellentes raisons, Torrini, qui craignait sans doute quelque indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.

—Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues causeries sur l’escamotage, je vous expliquerai le coup de piquet qui vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je vous raconterai les événements les plus importants de mon existence. Vous apprendrez par mon récit ce qu’il est permis à l’homme de souffrir sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d’une vie presque terminée, serviront peut-être à vous guider dans votre carrière à peine commencée. Enfin, fit-il en me tendant la main, votre présence contribuera, je l’espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui depuis longtemps m’assiégent et m’ôtent toute énergie.

Je n’avais rien à répondre à d’aussi pressantes sollicitations: je me rendis aux désirs de Torrini.

Le jour même, il me remit l’automate que je devais réparer.

C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter quelques évolutions, et à rentrer de lui-même dans sa prison lorsqu’on lui en donnait l’ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que je dus songer à la refaire presque entièrement. A cet effet, j’organisai un petit atelier dans la voiture, et deux jours après, assis devant mon établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d’automates, tandis que nous roulions sur la route d’Angers à Angoulême.

Je vivrai longtemps encore avant d’oublier les joies intimes de ce voyage; la santé m’était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté et le réveil de mes facultés morales.

Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la lenteur de ce trajet, jamais le temps ne s’écoula pour moi plus vite et plus agréablement. Ce voyage n’était-il pas en effet l’accomplissement de mes plus beaux rêves? Que pouvais-je désirer de plus? Installé dans une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l’Angoumois, je me trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la construction d’un automate dans lequel je voyais le premier né d’une nombreuse famille à venir; il m’était impossible de rien imaginer au-delà.

Dès le début de notre voyage, je m’étais mis à l’ouvrage avec tant d’ardeur, que Torrini, toujours plein de sollicitude pour ma santé, avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m’engagea, en me présentant un jeu de cartes, à lui montrer mon savoir-faire.

Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont l’adresse m’avait tant émerveillé, je m’armai de courage et je commençai par un de ces effets auxquels j’avais donné le nom de fioritures. Prélude brillant des tours de cartes, il n’avait pour but que d’éblouir les yeux, en montrant l’extrême agilité des doigts.

Torrini me regarda faire d’un air indifférent; et j’aperçus même un sourire effleurer ses lèvres; j’en fus, je l’avoue, un peu désappointé, mais il se hâta de me consoler:

—J’admire sincèrement votre adresse, me dit-il, mais je dois ajouter que je fais peu de cas de ces fioritures, comme vous les appelez; je les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la fin de vos tours de cartes.

—Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement d’une séance un exercice dont le but est de s’emparer de l’imagination des spectateurs.

—Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous différons sur ce point; moi, je pense qu’il ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison:

—Après une exposition aussi brillante, le spectateur ne verra plus dans vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu’en affectant beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l’empêcherez d’attribuer une cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous passerez pour un véritable sorcier.

Je me rendis complétement à ce raisonnement, d’autant plus que dès mes premiers travaux en escamotage, j’avais toujours considéré le naturel et la simplicité comme les bases essentielles de l’art de produire des illusions, et que je m’étais posé cette maxime (applicable seulement à l’escamotage), qu’il faut d’abord gagner la confiance de celui que l’on veut tromper. Je n’avais pas été conséquent avec mes principes, et j’en fis humblement l’aveu.

Il faut avouer que c’est une singulière occupation pour un homme auquel la franchise est naturelle, que de s’exercer incessamment à dissimuler sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge deviennent des qualités ou des défauts, selon les applications qui en sont faites?

Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités précieuses pour faire valoir sa marchandise?

La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et simplicité?

Enfin, n’est-il pas jusqu’à ce qu’on appelle le bon ton ou l’usage de la bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations et de tromperies?

Quant à l’art que je cultivais, que pouvait-il être sans le mensonge?

Encouragé par Torrini, je repris de l’assurance; je continuai à exécuter tous mes exercices d’escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux principes que j’avais imaginés.

Mon maître, cette fois, me fit quelques compliments auxquels il joignit de sages avis.

—Je vous conseille, me dit-il, de modérer la vivacité de votre jeu. Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au contraire une grande tranquillité; et vous éviterez ainsi ces étourdissantes gesticulations par lesquelles les escamoteurs en général croient détourner l’attention des spectateurs, lorsqu’ils ne parviennent qu’à les fatiguer.

Mon professeur joignant ensuite l’exemple aux préceptes, prit le jeu de mes mains, et, dans les mêmes passes que j’avais exécutées, il me montra les finesses de la dissimulation appliquées à l’escamotage.

J’étais dans la plus complète admiration.

Flatté sans doute de l’impression qu’il produisait sur moi:

—Puisque nous sommes sur le chapitre des tours de cartes, me dit Torrini, je vais vous donner l’explication de mon coup de piquet; mais avant, il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son exécution.

Torrini alla chercher une petite boîte qu’il me remit.

Vingt fois je retournai l’instrument sans pouvoir en comprendre les fonctions.

—Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si pénibles que soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle avait été primitivement imaginée.

—Il y a vingt-cinq ans environ, j’habitais Florence, où j’exerçais la profession de médecin; je n’étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec un profond soupir, et plût au ciel que je ne l’eusse jamais été!

Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m’étais particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman.

Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de loisir que nous laissait l’exercice de notre profession; c’est vous dire que nous nous quittions à peine. Nos goûts étaient à peu près les mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement.

Zilberman aimait passionnément le jeu, moi je n’y trouvais aucun attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l’exemple, car mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de mener un train de grand seigneur, tandis que moi, tout en vivant avec la plus stricte économie, je contractais des dettes.

Quoi qu’il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus fraternelle intimité. Sa bourse m’était souvent ouverte; mais j’en usais avec d’autant plus de discrétion, que j’ignorais quand je pourrais lui rendre ce qu’il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi me portaient à croire qu’il était franc et loyal envers tout le monde. Je me trompais!

Un jour, il y avait quelques heures à peine que je l’avais quitté, lorsqu’un de ses domestiques vint en toute hâte m’annoncer que, dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre auprès de lui.

J’y courus aussitôt.

Mon malheureux ami, le visage couvert d’une pâleur mortelle, gisait étendu sur son lit.

Surmontant ma douleur, je m’approchai pour le secourir.

Zilberman m’arrêta, me fit signe de m’asseoir, congédia les personnes qui l’entouraient et, après s’être assuré que nous étions seuls, il me pria de l’écouter.

Sa voix, affaiblie par d’horribles souffrances, arrivait à peine à mon oreille; je fus obligé de me pencher vers lui.

—Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m’a traité d’escroc... je l’ai provoqué en duel..., nous nous sommes battus au pistolet, et j’ai reçu sa balle en pleine poitrine.

Et comme j’insistais près de Zilberman pour lui donner des soins.

—C’est inutile, mon ami; je sens que je suis frappé à mort; il me reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je réclame toute votre indulgente amitié.... Sachez, ajouta-t-il en me tendant une main déjà glacée, que je n’ai point été injustement insulté... J’ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, je vis au dépens des dupes que je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus encore par un instrument que j’ai imaginé, je trichais journellement au jeu.

—Comment! vous, Zilberman? fis-je en retirant vivement ma main de la sienne.

—Oui, moi, répondit le moribond, qui d’un regard suppliant sembla me demander grâce;...

Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qui lui restait de forces, au nom de notre ancienne amitié ne m’abandonnez pas..... pour l’honneur de ma famille, qu’on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. Il découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte.

Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y rien comprendre.

Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec l’expression de la plus vive admiration: Voyez pourtant comme c’est ingénieux! Cette boîte peut s’attacher au bras sans en augmenter visiblement le volume. On y met des cartes que l’on a disposées à son gré. Lorsqu’il s’agit de couper, on place sans affectation la main sur le jeu qui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier; on presse la détente que vous voyez là, en appuyant légèrement le bras sur le tapis, et aussitôt, les cartes préparées sortent, tandis qu’une pince vient subtilement saisir l’autre jeu et le ramène dans la boîte.

Aujourd’hui, pour la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la pince a laissé une carte sur la table.... mon adversaire.....

Zilberman ne put terminer la phrase..... il avait rendu le dernier soupir.

Les confidences de Zilberman, sa mort, m’avaient jeté hors de moi-même, ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi, je me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à Florence, je me décidai à partir pour Naples.

J’emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l’usage que j’en pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai de côté. Cependant, quand je me livrai à l’escamotage, j’y songeai pour l’exécution de mon coup de piquet, et l’heureuse application que j’en fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur.

A ce souvenir, les yeux de Torrini s’animèrent d’un éclat inaccoutumé, et me firent pressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes:

Un escamoteur nommé Comus[1], possédait un coup de piquet qu’il exécutait, il faut le dire, avec une merveilleuse adresse. Les éloges qu’on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait exécuter ce tour incomparable, portant ainsi un défi à tous les prestidigitateurs en renom. J’avais alors quelque réputation. Cette prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur au sien, je résolus de relever le gant qu’il jetait à la face de tous ses rivaux.

Je me rendis donc à Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer sur notre mérite respectif.

Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de spectateurs accourut pour nous voir opérer.

En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert, pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manières de faire, je vais d’abord vous dire comment il exécuta sa partie.

S’étant fait donner un jeu, il le décacheta, le fit mêler, puis le reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière qu’elles se trouvèrent face contre face ou dos à dos. Ce dérangement, qui semblait un effet du hasard, lui procura l’occasion de manipuler le jeu, tout en ayant l’air de le remettre dans un ordre convenable; aussi, quand il eut terminé, je reconnus, comme je m’y attendais, qu’il avait marqué d’un petit pli, à peine perceptible, certaines cartes qui devaient lui donner une dix-huitième majeure, un roi, un quatorze d’as.

Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux; précaution inutile, soit dit en passant, car quel que soin que l’on prenne pour priver quelqu’un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse toujours un vide suffisant pour qu’on y voie distinctement.

Quand le partenaire eut fini, Comus prit encore le jeu comme pour le mêler à son tour, mais vous comprenez facilement qu’il ne s’agissait pour lui, cette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que celles qu’il avait marquées lui échussent dans la distribution que ferait son adversaire.

Le saut de coupe, comme vous le savez, neutralise l’action de couper; par conséquent Comus était sûr du succès.

En effet, les choses se passèrent ainsi, et de chaleureux applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.

J’ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des spectateurs était même si manifeste, qu’il eût suffi pour m’intimider si, à cette époque, je n’avais été en quelque sorte cuirassé contre toutes les appréciations ou préventions du public.

Les spectateurs étaient loin de s’attendre à la surprise que je leur ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que l’avait mon rival, ce fut à Comus lui-même que je m’adressai pour ma partie.

A cette demande, je vis chacun se regarder avec surprise. Mais quelles ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore que je le laissais libre, lorsqu’il aurait désigné dans quelle couleur il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrait!

J’avais un jeu tout préparé[2] dans ma petite boîte; j’étais sûr de mon instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?

Grâce à ces dispositions secrètes, ma manière de faire était si simple, qu’il était impossible de deviner comment je m’y prenais, tandis que les manipulations de Comus faisaient nécessairement supposer qu’on était victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à l’unanimité. Des bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis mêmes de Comus, délaissant mon rival, vinrent m’offrir une charmante épingle en or, surmontée d’un gobelet, insigne de ma profession. Cette épingle, à ce que m’apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre Comus, qui croyait bien qu’elle lui serait revenue.

Je puis, ajouta Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si Zilberman m’avait laissé la boîte, il ne m’avait pas montré le coup de piquet dont j’ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n’était-il pas, je vous le demande, bien supérieur à celui de Comus qui, il est vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre prestidigitateur pouvait facilement deviner?

En sa qualité d’inventeur, Torrini avait un amour-propre extrême; mais c’était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S’il attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à cœur qu’on lui rendît la justice qui lui était due.

Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères, tant sur son invention que sur l’avantage qu’il en avait retiré vis-à-vis de Comus.

Ainsi voyageant, et nous arrêtant de temps à autre pour donner des séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette ville à Clermont.

Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le chef-lieu du Puy-de-Dôme, après quoi il voulait retourner directement en Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.

Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux mois que nous voyagions ensemble; or, c’était à peu près le terme que j’avais fixé pour la réparation de l’automate, et mon travail était sur le point d’être terminé.

D’un autre côté, j’avais le droit de demander mon congé, sans crainte d’être taxé d’ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne que nous pouvions l’espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je pouvais raisonnablement disposer.

Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation, car mon professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas que je puisse avoir d’autre intérêt, d’autre désir que celui de continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou son successeur.

Sans doute, cette position m’aurait convenu à bien des égards, car, je l’ai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l’intimité dans laquelle je vivais avec Torrini m’eût ouvert les yeux sur les inconvénients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu’à sa succession.

Ma détermination de partir était donc bien arrêtée: de pénibles circonstances retardèrent encore le moment de la séparation.

Nous étions sur le point d’arriver à Aubusson, ville célèbre par ses nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur le devant de la voiture; moi j’étais à mon travail; nous descendions une côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les roues de notre véhicule. Tout à coup, j’entends le bruit d’un objet qui se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout briser et produisent un balancement régulier qui s’accroît en nous menaçant d’une chute épouvantable.

Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une planche de salut et, les yeux fermés, j’attends avec terreur la mort qui paraît inévitable.

Un instant nous sommes sur le point d’échapper à notre catastrophe. Nos vigoureux chevaux, habilement dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans cette course effrénée; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà même nous passions devant les premières maisons d’Aubusson, quand la fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui, sortant d’une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage. Son conducteur ne s’aperçut du danger que lorsqu’il n’était plus temps d’y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut terrible.

Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi par la douleur, mais presqu’aussitôt revenu à moi, je pus encore descendre de voiture et m’approcher de mes compagnons de voyage. Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Torrini, qui beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe cassée.

Nos deux chevaux gisaient sur la place; ils avaient été tués sur le coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le reste se trouvait complétement démembré.

Un médecin, que l’on alla chercher, arriva presque en même temps que nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits.

Ici, je pus admirer la force d’âme de Torrini qui, dissimulant avec un courage héroïque ses vives souffrances, voulut qu’on s’occupât d’abord de nous avant de songer à lui. Quelques instances que nous fîmes, il nous fut impossible de vaincre sa résolution.

Ma guérison et celle d’Antonio furent assez rapides; quelques jours suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n’en fut pas ainsi de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les différentes phases d’une jambe cassée.

Cet homme, qui n’avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur.

Cependant elles pouvaient être terribles pour lui: la réparation de la voiture, le médecin, notre séjour forcé à l’auberge allaient lui coûter fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses chevaux perdus, etc.? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes à Antonio et à moi. Torrini seul ne désespérait pas de l’avenir:

—Laissez faire, disait-il avec une entière confiance en lui-même, quand une fois je serai rétabli, tout ira bien; que peut craindre un homme courageux et plein de santé? Aide-toi, le Ciel t’aidera, a dit notre bon Lafontaine; eh bien! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute que nous ne sortions de ce mauvais pas.

Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques distractions, j’apportai mon établi près de son lit et, tout en travaillant, je repris avec lui le cours de nos conversations, qui avaient été si fatalement interrompues.

Le jour vint enfin où j’eus la joie de mettre la dernière main à mon automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut enchanté. Si notre blessé avait été moins malheureux, j’aurais profité de cette circonstance pour prendre congé de lui, mais pouvais-je abandonner en cet état l’homme qui m’avait sauvé la vie? D’ailleurs, une autre pensée m’était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit de sa position pécuniaire, nous croyions, Antonio et moi, nous apercevoir qu’elle était fort embarrassée. Mon devoir n’était-il pas de chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai certain projet à Antonio, qui l’approuva en me priant toutefois d’en remettre l’exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos suppositions s’étaient vérifiées.

Cependant les journées étaient bien longues près du malade, car, ainsi que je l’ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et l’escamotage était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé.

Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une parole à échanger, je me souvins de la promesse qu’il m’avait faite de me raconter l’histoire de sa vie, et je la lui rappelai.

A cette demande, Torrini soupira.

—Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs, ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de ma vie d’artiste. Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, c’est une dette que j’ai contractée envers vous, je dois m’acquitter.

Ne vous attendez pas à ce que je vous raconte jour pour jour toute mon existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour ainsi dire, les jalons d’une carrière beaucoup trop agitée, et vous donner la description de quelques tours qui ne doivent point être arrivés à votre connaissance. Ce sera, j’en suis certain, la partie de mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton d’une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd’hui votre résolution de ne pas suivre l’art que je cultive, je puis pourtant, sans être un Nostradamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez entendre, mon ami, vous montrera, du reste, qu’il n’est pas permis à l’homme de dire, avec le dicton populaire: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau.

CHAPITRE VI.

Torrini me raconte son histoire.—Perfidie du chevalier Pinetti.—Un escamoteur par vengeance.—Course au succès entre deux magiciens.—Mort de Pinetti.—Séance devant le Pape Pie VII.—Le chronomètre du cardinal ***.—Douze cents francs sacrifiés pour l’exécution d’un tour.—Antonio et Antonia.—La plus amère des mystifications.—Constantinople.

Mon nom est Edmond de Grizy, et celui de Torrini appartient à Antonio, mon beau-frère. Ce brave garçon, que vous avez pris à tort pour mon domestique, a bien voulu me suivre dans ma mauvaise fortune, afin de m’aider dans mes séances. Vous avez pu remarquer, du reste, aux égards que je lui témoigne, que, tout en lui laissant des travaux qui conviennent mieux à son âge qu’au mien, je le regarde comme mon égal, et que je le considère, j’aurais dit autrefois comme mon meilleur ami, je dis à présent comme l’un de mes deux meilleurs amis.

Mon père, le comte de Grisy, habitait dans le Languedoc une propriété, reste d’une fortune jadis considérable, mais que les circonstances avaient de beaucoup diminuée.

Dévoué au roi Louis XVI, et l’un de ses plus fidèles serviteurs, il courut au jour du danger faire un rempart de son corps à son souverain, et il fut tué lors de la prise des Tuileries, dans la journée du 10 août.

J’étais alors moi-même à Paris, et profitant du désordre qui régnait dans la capitale, je pus franchir les barrières et gagner notre petit domaine de famille. Là, je déterrai à la hâte une somme de cent louis que mon père réservait pour les cas imprévus; je joignis à cet argent quelques bijoux qui me venaient de ma mère, et, muni de ces faibles ressources, je me rendis à Florence.

Les valeurs que j’avais sauvées se montaient à cinq mille francs; cette somme était insuffisante pour me faire vivre de mes rentes; je dus chercher dans mon travail de quoi subvenir à mon existence. Mon parti fut bientôt pris; mettant à profit l’excellente instruction que j’avais reçue, je me livrai avec ardeur à l’étude de la médecine. Quatre ans après j’obtenais le diplôme de docteur. J’avais alors vingt-sept ans.

Je m’étais fixé à Florence, où j’espérais me créer une clientèle. Malheureusement pour moi, dans cette ville au climat si doux, au soleil si bienfaisant, le nombre des médecins dépassait celui des malades, et ma nouvelle profession, à cela près du profit, était une véritable sinécure.

Je vous ai raconté déjà, à propos du malheureux Zilberman, comment je partis brusquement de la capitale de la Toscane pour aller me fixer à Naples.

Plus heureux qu’à Florence, j’eus la chance, en y arrivant, de traiter avec succès un malade qui avait résisté à la science des meilleurs médecins de l’Italie.

Mon client était un jeune homme d’une très haute famille. Sa guérison me fit le plus grand honneur, et me plaça immédiatement parmi les médecins renommés de Naples.

Ce succès, la vogue qu’il me valut, m’ouvrirent bientôt les portes de tous les salons, et la noblesse de mon nom, rehaussée par les manières d’un gentilhomme élevé à la cour de Louis XVI, me rendit l’homme indispensable des soirées et des fêtes.

De quelle douce et belle existence n’eussé-je pas continué de jouir, si le sort, jaloux de mon bonheur, ne fût venu briser cet heureux avenir en me lançant dans les vives et brûlantes émotions de la vie artistique!

 

On était aux premiers jours du carnaval de 1766. Un homme remplissait l’Italie de son nom et de son immense popularité; il n’était bruit partout que des prodiges opérés par le chevalier Pinetti.

Ce célèbre escamoteur vint à Naples, et la ville entière courut à ses intéressantes représentations.

Je me passionnai moi-même pour ce genre de spectacle; j’y passais toutes mes soirées, cherchant à deviner chacun des tours exécutés par le chevalier, et pour mon malheur, je finis par avoir la clef d’un grand nombre d’entre eux.

Je ne m’en tins pas là: je voulus aussi les exécuter devant quelques amis; le succès stimula mon amour-propre et me donna l’ambition d’augmenter mon répertoire. J’arrivai à posséder la séance complète de Pinetti.

Le chevalier fut pour ainsi dire éclipsé. On ne parlait plus dans la ville que de mon habileté et de mon adresse; c’était à qui solliciterait la faveur d’obtenir de moi une représentation. Mais je ne répondais pas à toutes les demandes, car par un raffinement de coquetterie j’étais avare de mon talent, espérant ainsi en relever le prix.

Mes spectateurs privilégiés s’en montraient d’autant plus remplis d’enthousiasme, et chacun prétendait que j’égalais Pinetti, si je ne le surpassais même.

Le public est si heureux, mon cher enfant, fit Torrini d’un ton de mélancolique regret, lorsqu’il peut opposer à l’artiste en renom quelque talent naissant! Il semble que ce souverain dispensateur de la vogue et de la renommée se fasse un malin plaisir de rappeler à l’homme qu’il encense que toute réputation est fragile, et que l’idole d’aujourd’hui peut être brisée demain.

La fatuité m’empêchait d’y songer; je croyais à la sincérité des éloges que l’on me prodiguait, et moi, l’homme sérieux, le docteur en renom, j’étais fier de ces futiles succès.

Pinetti, loin de se montrer jaloux de mes triomphes, témoigna le désir de me connaître, et il vint lui-même me trouver.

Il pouvait avoir alors quarante-six ans, mais les apprêts d’une toilette recherchée le faisaient paraître beaucoup plus jeune. Sans avoir les traits fins et réguliers, il possédait une certaine distinction dans la physionomie; ses manières étaient excellentes. Cependant, par un travers d’esprit qu’on ne saurait expliquer, il avait le mauvais goût de porter au théâtre un brillant costume de général, sur lequel s’étalaient de nombreuses décorations.

Cette bizarrerie, qui rappelait trop le charlatan, aurait dû peut-être m’éclairer sur la valeur morale de l’homme; mais ma passion pour l’escamotage me rendit aveugle; nous nous abordâmes comme de vieux amis, et notre intimité fut en quelque sorte instantanée.

Pinetti se montra charmant, causa avec moi de ses secrets, sans y mettre la moindre réticence, et m’offrit même de me conduire au théâtre, pour me montrer les dispositions scéniques de sa séance.

J’acceptai avec le plus grand empressement, et nous montâmes dans son riche équipage.

Dès ce moment, le chevalier affecta avec moi la plus grande familiarité. De la part d’un autre, cela m’eût blessé, ou tout au moins eût excité ma défiance, et je me serais tenu sur la réserve. J’en fus, au contraire, enchanté, car Pinetti avait, par son luxe effréné, conquis une telle considération, qu’un grand nombre de jeunes gens des plus nobles de la ville s’honoraient de son amitié. Pouvais-je me montrer plus fier que ces messieurs?

En peu de jours, nous étions devenus deux amis inséparables. Nous ne nous quittions que pour le temps de nos représentations respectives.

 

Un soir, après l’une de ces séances intimes, dans laquelle j’avais été couvert d’applaudissements, la tête encore échauffée de ce triomphe, j’allai, comme d’habitude, souper chez Pinetti. Par extraordinaire, je le trouvai seul.

En me voyant entrer, le chevalier accourut au devant de moi, m’embrassa avec effusion et demanda des nouvelles de ma soirée. Je ne lui cachai pas mon succès.

—Oh! mon ami, me dit-il, cela ne me surprend pas, car vous êtes incomparable; certes, ce ne sera point vous faire un compliment exagéré, si je dis que vous pouvez défier les plus habiles et les plus illustres... Et pendant tout le souper, quelques efforts que je fisse, il ne voulut parler que de moi, de mon adresse, de mes succès.

J’avais beau me défendre de ses éloges, le chevalier semblait y mettre tant de sincérité, que je finis par me rendre.

Ma défaite eut même tant de charmes pour moi, que je finis par m’accorder quelques compliments. Comment croire que tous ces éloges n’étaient qu’une comédie pour amener une mystification?

Quand Pinetti me vit arrivé à ce point, et que le champagne eut fini de me tourner la tête:

—Savez-vous, cher comte, me dit l’escamoteur, que vous pourriez faire demain aux habitants de Naples une surprise qui vaudrait son pesant d’or pour les pauvres de la ville?

—Laquelle? dis-je.

—Ce serait, mon cher ami, de jouer à ma place dans une représentation que je dois donner au bénéfice des indigents. Nous mettrions votre nom sur l’affiche au lieu du mien, et l’on ne verrait dans cette substitution qu’une bonne et loyale entente entre deux artistes. Une séance de moins pour moi n’ôterait rien à ma réputation, tandis qu’elle vous couvrirait de gloire; j’aurais alors la double satisfaction d’avoir contribué à secourir bien des infortunes et à mettre en relief le talent de mon meilleur ami.

Cette proposition m’effraya tellement que je me levai de table, comme si j’eusse craint d’en entendre davantage, mais Pinetti avait une éloquence si persuasive, il semblait se promettre tant de plaisir de mon futur triomphe, qu’insensiblement je me laissai aller à promettre tout ce qu’il voulut.

—A la bonne heure, me dit Pinetti, quittez donc enfin cette défiance de vous-même qu’on pardonnerait à peine à un écolier. Voyons, ajouta-t-il, puisqu’il en est ainsi, nous n’avons pas de temps à perdre. Rédigeons notre programme; choisissez dans mes expériences celles qui vous conviendront le mieux, et quant aux apprêts de la séance, reposez-vous-en sur moi, je serai là pour que tout marche selon vos désirs.

Le plus grand nombre des tours de Pinetti s’exécutaient avec le concours de compères, qui apportaient au théâtre différents objets dont l’escamoteur avait les doubles. Cela facilitait singulièrement ses prétendus prodiges. Je ne devais donc pas craindre d’échouer.

Nous eûmes bientôt arrêté le programme, puis nous passâmes à la rédaction de l’affiche, en tête de laquelle j’écrivis avec une profonde émotion: