The Project Gutenberg eBook of Constantinople de Byzance à Stamboul.
Title: Constantinople de Byzance à Stamboul.
Author: Celâl Esad Arseven
Release date: September 10, 2021 [eBook #66261]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Credits: Turgut Dincer, Hans Pieterse and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
CONSTANTINOPLE
DE BYZANCE A STAMBOUL
LES ÉTUDES D’ART A L’ÉTRANGER
Collection de Volumes in-8o raisin illustrés.
Déjà parus:
Saint François d’Assise et les origines de l’Art de la Renaissance en Italie, par Henry Thode. Traduit de l’allemand par Gaston Lefèvre. 2 volumes illustrés de 64 planches hors texte.
L’Art Chinois, par S. W. Bushell. Traduit de l’anglais par H. d’Ardenne de Tizac, conservateur du Musée Cernuschi. 1 vol. illustré de 208 planches hors texte.
Constantinople, De Byzance à Stamboul, par Djelal Essad. Traduit du turc par l’auteur, 1 vol. illustré de 56 planches hors texte.
CONSTANTINOPLE
DJELAL ESSAD
CONSTANTINOPLE
DE BYZANCE A STAMBOUL
TRADUIT DU TURC PAR L’AUTEUR
Préface de M. CHARLES DIEHL
Professeur à l’Université de Paris.
Ouvrage illustré de 56 planches hors texte.
PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON, 6
1909
A MON AMI
SÉLAH DJIMDJOZ
PRÉFACE
On a beaucoup écrit sur Constantinople: des livres brillants, exquis parfois, le plus souvent un peu sommaires, et des ouvrages d’érudition austère, peu accessibles, souvent rebutants pour les profanes. Le livre de Djelal Essad bey tient le milieu entre ces deux sortes d’ouvrages. C’est ce qui fait son intérêt, son utilité et, en une certaine manière, sa nouveauté.
Djelal Essad bey n’est point un savant de profession. Né d’une grande famille musulmane, il a commencé sa carrière dans l’armée; mais il avait dès ce moment le goût des études d’art, la curiosité des monuments du passé. Dessinateur élégant, architecte habile, il fut chargé, à ce titre, de préparer, pour l’Exposition de Saint-Louis, les plans du pavillon ottoman. La révolution de 1908 lui permit de se donner plus pleinement encore aux choses intellectuelles. Il dirige aujourd’hui, à Constantinople, le journal le Kalem.
Mais si Djelal Essad bey ne prétend pas à être un érudit professionnel, il est, du moins, fort exactement informé de l’érudition d’autrui. Son livre est une mise au point tout à fait intelligente et instructive des résultats essentiels auxquels, depuis cinquante ans, la science est parvenue dans le domaine des choses de Byzance. Et, sans doute, on pourra regretter que l’auteur, né musulman, n’ait point mis davantage à profit, pour des recherches vraiment personnelles, les facilités qu’il eût trouvées à étudier de près et à fond certains monuments souvent malaisément accessibles à d’autres. C’eût été, par exemple, une tâche singulièrement intéressante de relever, dans le dédale des maisons turques qui avoisinent la mosquée d’Ahmed, ce qui peut subsister encore des ruines du grand palais impérial, et il eût valu la peine, ne fût-ce que par quelques sondages, d’entreprendre quelques-unes des fouilles que Djelal Essad bey signale en passant à notre attention. Mais ce n’était point là l’objet que se proposait l’auteur.
Résumer exactement, classer ingénieusement les informations scientifiques relatives à l’antique Byzance,—dresser, plus complètement que ne l’avait fait Mordtmann, la carte monumentale de l’ancienne capitale des basileis,—la faire revivre enfin à nos yeux dans son pittoresque détail et son infinie variété, voilà ce que Djelal Essad bey a voulu faire, et ce qu’il a fait non sans succès. Assurément—et l’auteur le sait aussi bien que moi—il subsiste dans ce livre certaines imperfections, certaines inexpériences, quelques lacunes et quelques erreurs, et on sera tenté, en Occident, de sourire de certaines préoccupations d’un nationalisme un peu bien ardent. Il n’importe. En toute sincérité, on peut et on doit dire que Djelal Essad bey a réussi dans la tâche qu’il s’était donnée. Sans doute, le spécialiste retrouvera dans son livre bien des choses qu’il sait déjà; mais les lecteurs moins initiés—et c’est la majorité, je pense—y apprendront infiniment sur la topographie si difficile et sur les monuments de l’antique Byzance.
Ce n’est pas tout. Fort informé des choses musulmanes, très au courant de l’architecture ottomane, Djelal Essad bey, après les édifices de la capitale byzantine, a décrit attentivement ceux de la capitale turque, et ici il a trouvé l’occasion de faire œuvre plus personnelle et plus originale. Toute cette seconde partie de l’ouvrage est plus et mieux qu’un résumé d’informations empruntées d’ailleurs. Et si l’on songe qu’avant la révolution de 1908, de telles recherches n’étaient ni fort bien vues ni fort encouragées, on appréciera tout ce qu’il a fallu d’efforts, tout ce qu’il a coûté de difficultés pour faire ces descriptions précises des édifices, pour rassembler ces informations souvent inédites sur l’œuvre des grands architectes ottomans, pour présenter le tableau exact et précis des monuments divers de Stamboul.
Jusqu’ici, les savants grecs de Constantinople et les savants d’Occident, Français et Russes, Allemands et Anglais, semblaient s’être réservé le monopole des recherches sur l’ancienne Constantinople. Il est intéressant de voir un Ottoman faire à son tour une place à son pays dans ces études, comme Hamdy-bey la lui a faite, voilà longtemps déjà, dans le domaine de l’archéologie classique. Et il ne me déplaît point, je l’avoue, que cette fois encore cet effort intellectuel s’exprime en notre langue. L’auteur a lui-même traduit l’original turc en français: le lecteur appréciera à leur valeur, je pense, les sérieuses qualités de cette traduction. Il saura surtout gré, je l’espère à Djelal Essad bey de nous avoir donné—ce qui nous manquait sur Constantinople—un livre bien informé, clair, exact, suffisamment lisible, qui est plus qu’un simple guide, mais que n’encombre point non plus un inutile appareil d’érudition, et où revivent, dans leur double et magnifique développement historique, les splendeurs de Byzance chrétienne et les merveilles de la musulmane Stamboul.
CH. DIEHL.
Prinkipo, le 1er août 1907.
Cher Ami,
C’est avec une véritable admiration que je viens de parcourir votre travail monumental sur Constantinople, qui comble une lacune trop longtemps ressentie.
Depuis Hammer et Scarlatos Byzantios, depuis un siècle et demi, personne n’avait osé entreprendre un travail aussi complet, embrassant la période byzantine et les quatre siècles suivants. Pendant les dernières années, la topographie byzantine et les monuments encore debout ont été étudiés à fond par un grand nombre de savants, qui ont changé complètement l’aspect de cette branche. Mais l’étude des monuments si importants, élevés pendant les cinq derniers siècles a enfin rempli les lacunes laissées par Hammer et Scarlatos. Dans votre travail, vous résumez d’abord les résultats des explorations sur l’époque antérieure du XVe siècle. Vous donnez ensuite une description complète et compétente ainsi que l’histoire exacte des monuments ottomans, objets d’une admiration générale. Vous avez le mérite de nous présenter un ensemble de renseignements précieux et correspondant à l’intérêt toujours croissant pour l’art ottoman.
Veuillez agréer mes remerciements chaleureux et mes félicitations pour votre œuvre: exegisti monumentum aere perennius.
Dr Mordtmann.
Pl. 1.
Panorama de Constantinople (Entrée de la Corne d’Or).
Pl. 2.
Panorama de Constantinople.—(Suite.)
CONSTANTINOPLE
PREMIÈRE PARTIE
A TRAVERS BYZANCE
CHAPITRE PREMIER
PRÉCIS HISTORIQUE
I.—L’HISTOIRE DE LA VILLE JUSQU’A LA CONQUÊTE TURQUE
Byzance[1], capitale célèbre dans l’histoire autant qu’Athènes et Rome, s’élève sur les hauteurs qui s’étendent entre la Corne d’Or, la Propontide et le Bosphore.
[1] Byzance a porté successivement les noms de Byzantion, Nova Roma, Constantinopolis, qui furent adoptés par les Grecs. Les Arabes l’ont nommée Constantinié ou Farouk et les Turcs l’ont appelée Islamboul Dersaadet, Deralié, mais généralement on la nomme Stamboul, d’après l’appellation grecque Stin Polin, en ville. Le nom d’Islambol a figuré assez longtemps sur les monnaies turques.
Le mot Bosphore dérive des mots grecs (βοῦς, bœuf, πόρος, passage); d’après la mythologie grecque, ce détroit aurait été traversé à la nage par Jo, fille d’Inachus, premier roi d’Argos, que Jupiter avait changée en génisse et qui avait été confiée à la garde d’Argos par Junon. Le Bosphore réunit la mer Noire (Pont-Euxin)[2] à la mer de Marmara (Propontide). Avec ses rives et ses collines pittoresques, il donne à la ville un charme caractéristique, qui en fait une des plus belles cités du monde.
[2] Les Phéniciens l’appelaient Achkenas, qui signifiait mer du Nord. Les Grecs ont changé cette appellation en Euxinos, qui veut dire hospitalier, quoique la mer Noire ait toujours été une mer hostile aux navigateurs. Il faut donc prendre cette appellation au sens euphémique du mot. La mer Noire était considérée par les Phéniciens comme un abîme de mort. Le petit village qui se trouve à l’embouchure de cette mer était appelé par les Phéniciens Charybdis (la porte de la mort). Son nom actuel de Garibtché provient peut-être de ce mot phénicien. D’après l’opinion des anciens, le détroit du Bosphore et celui des Dardanelles auraient été ouverts par un cataclysme, probablement au temps du déluge de Deucalion, roi de Thessalie, fils de Prométhée et de Pandore. C’est le Noë de la mythologie, comme on sait, qui, seul avec sa femme Pyrrha, aurait échappé au déluge et repeuplé la terre en jetant des pierres qui se transformèrent en hommes et en femmes.
Ses nombreux bassins, ses promontoires qui correspondent exactement à ceux de la rive opposée, les couches de terrains des deux rives qui coïncident parfaitement, sembleraient confirmer la tradition antique d’après laquelle la mer Noire et l’Archipel n’auraient eu, dans les temps préhistoriques, aucune communication entre eux.
Les terrains et les rochers qui se trouvent dans le Haut-Bosphore, tendent à prouver d’autre part que le Bosphore a été creusé par une éruption volcanique. On rencontre, surtout à l’entrée de la mer Noire, des colonnes basaltiques et des cavernes qui ressemblent aux ruines d’un immense château. Dans le Bosphore, les courants sont très violents et les eaux, rejetées d’une rive à l’autre, viennent se briser sur la pointe du Seraï qui les partage en deux. La longueur du Bosphore est d’environ 27 kilomètres. La partie la plus étroite a 550 mètres, et la partie la plus large n’a que 3.000 mètres.
Le nom ancien de Corne d’Or (Chrysos-or, Keras-corne) provient de sa forme qui est celle d’une corne d’abondance. La Corne d’Or a environ 11 kilomètres de longueur, une largeur moyenne de 450 mètres, et une profondeur maxima de 45 mètres. Ses rives ne sont pas aussi découpées que celles du Bosphore. Elles forment un port immense, très favorable au mouillage des plus grands navires et un asile absolument sûr pour les petites embarcations.
Ce sont les avantages de cette situation qui ont toujours attiré l’attention des peuples sur la ville de Byzance.
Byzance a été habitée dès les temps préhistoriques[3]. Les Thraces y avaient une ville bien avant la fondation attribuée aux Mégariens; les Phéniciens fondèrent un comptoir à Moda près de Chalcédoine (Kadikeui)[4], village situé en face de Byzance sur la côte asiatique. Son nom de Chalcédoine provenait du mot phénicien «Khalki-Don» (nouvelle ville); elle fut appelée ensuite «Prokeratis» (avant la Corne d’Or). Elle était la capitale d’un petit État qui comprenait toute la rive asiatique du Bosphore, et elle fut occupée par l’armée de Darius. Cette capitale passa aux Romains en l’an 74 avant J.-C., mais Mithridate la leur enleva bientôt. Elle fut prise plus tard et occupée par Chosroès, roi de Perse (615 et 626 après J.-C.).
[3] On a trouvé dans les environs de Constantinople, à Maltépé, à Erenkeuy et à Yarim Bourgaz des cavernes, des tumulus et des instruments en pierre remontant à l’époque préhistorique. On découvrit autrefois, sur l’acropole de la ville de Byzance, des constructions cyclopéennes appartenant au IXe siècle avant J.-C. Tout cela prouve que Byzance fut habité bien avant les Grecs.
[4] Toutes les appellations données par les Turcs seront indiquées au cours de l’ouvrage en italique.
Beïkos, village situé sur la rive asiatique du Haut-Bosphore, était déjà connu au temps des Argonautes qui allèrent conquérir la Toison d’Or en Colchide.
Quant à la fondation légendaire de Byzance par les Doriens, elle remonte à l’an 658 avant J.-C. Les Mégariens, dit-on, avaient consulté l’oracle de Delphes sur l’emplacement à choisir pour une nouvelle cité. L’oracle leur avait répondu: «en face des aveugles». Alors, des colons de Mégare, dirigés par leur chef Byzas, arrivèrent au Bosphore. Byzas, en voyant Chalcédoine, leur dit que les aveugles désignés par l’oracle ne pouvaient être que les fondateurs de cette ville, puisqu’ils n’avaient pas compris les avantages de la Corne d’Or et lui avaient préféré l’endroit où s’éleva Chalcédoine. L’emplacement indiqué par l’oracle était donc la pointe du Seraï. Les colons y construisirent une ville et, du nom de leur chef Byzas, ils l’appelèrent Byzance. Mais ce récit qu’on rencontre partout ne doit être considéré que comme une légende, car les Grecs habitaient déjà cette ville vers le VIIIe siècle avant J.-C.
La situation avantageuse de Byzance fut la cause d’un développement et d’une prospérité très rapides, en sorte qu’elle se plaça bientôt au même rang que les autres villes grecques.
D’abord gouvernée par un roi, Byzance le fut plus tard par l’aristocratie, puis par l’oligarchie.
Située sur les confins de l’Asie et de l’Europe, elle eut beaucoup à souffrir des guerres médiques, Darius, roi de Perse, au cours de son expédition contre la Grèce, franchit le Bosphore près Anatoli-Hissar, le point le plus rapproché entre les deux rives et où se trouvait alors un temple de Jupiter. Son armée traversa le Bosphore sur un grand pont de bateaux, et investit Byzance et ses environs. La ville fut abandonnée par ses habitants et détruite de fond en comble.
Byzance ne resta que peu d’années au pouvoir des Perses; après la bataille de Platée, en 479, elle fut occupée par Pausanias, chef des Spartiates. Vers l’an 390 avant J.-C., l’oligarchie de Byzance se transforma en démocratie. A partir de cette époque, elle commença à souffrir des luttes intestines et des combats que les principaux États de la Grèce eurent à soutenir pour leur indépendance. Cimon l’Athénien enleva la ville aux Lacédémoniens, mais les Athéniens en furent bientôt chassés. Alcibiade s’en empara par la famine en 408. Mais une nouvelle victoire, remportée par le Spartiate Lysandre, rendit de nouveau Byzance aux Lacédémoniens.
Pl. 3.
Les murs Théodosiens.—Vue du côté des Sept-Tours.
Ainsi Byzance, colonie encore toute récente, aurait succombé pendant la lutte entre Athènes et Sparte, si elle n’avait pas penché tantôt vers l’une, tantôt vers l’autre de ces cités rivales.
Philippe, roi de Macédoine, assiégea Byzance qui avait aidé les Périnthiens. Ceci décida les Grecs à envoyer au secours des Byzantins des troupes qui sauvèrent Byzance[5] (340).
[5] Pendant le siège de Byzance par Philippe, au milieu d’une nuit obscure, la lune, si on doit croire la légende, apparut au ciel et révéla aux assiégés l’approche de l’ennemi. C’est probablement depuis lors que les Byzantins adoptèrent comme emblème le croissant. Quant aux Turcs, ils l’avaient eux-mêmes sur leurs drapeaux bien avant la conquête.
A cette époque, toutes les villes de la Grèce, épuisées et ruinées par les guerres intestines, tombaient en décadence, Byzance seule conservait son antique splendeur, grâce à ses murailles et surtout à sa politique qui consistait à se ranger toujours du côté du plus fort.
Pendant les guerres d’Orient, les Romains avaient déclaré la ville libre, en lui laissant ses lois et en lui assurant les territoires qu’elle possédait sur les côtes de la mer Noire. Ils se bornèrent à prélever le droit de péage que les Byzantins avaient l’habitude d’exiger de tout navire qui traversait le Bosphore.
Pendant plusieurs siècles, Byzance conserva son indépendance. Lorsque l’empereur Vespasien, plaça sous sa domination les provinces d’Achaïe, de Lycie, Rhodes et Samos, Byzance aussi fut transformée en province romaine. C’est à cette époque que saint André vint à Byzance pour la propagation du christianisme, et c’est à Galata qu’il trouva ses premiers disciples. La ville garda un certain temps encore son antique prospérité; mais bientôt un nouvel état de choses vint amener sa ruine.
Septime-Sévère, dans sa lutte contre Pescennius Niger, mit le siège devant Byzance. Ce siège qui resta mémorable dans l’histoire, dura trois années. Les assiégés, réduits à la famine, se nourrissaient de rats, de chats et même de la chair des morts. Les femmes coupèrent leurs cheveux pour que l’on en fit des cordes à arc. Malgré ses murailles imprenables, la ville céda pourtant aux horreurs de la famine et se rendit. Septime fit mettre à mort les défenseurs et retira à Byzance le droit de cité pour la punir d’avoir soutenu son rival; il fit raser ses murailles, sans songer qu’il ruinait ainsi le plus fort rempart de l’Empire contre les Barbares de l’Asie.
Pourtant Septime se repentit bientôt d’avoir détruit Byzance, et sur les prières de son fils Caracalla, se décida à la restaurer. On éleva dans la ville des bains, des portiques, des palais. En ce temps-là, Byzance s’appelait Antonion, nom qui lui venait d’Antonin, père adoptif de Marc-Aurèle[6].
[6] Le musée de Constantinople possède des fragments de briques portant l’inscription d’Antoninia.
Entre tous les empereurs romains qui s’efforcèrent d’effacer les traces des ravages dont Byzance avait souffert, et qui cherchèrent à relever la ville de ses ruines, Constantin le Grand fut celui qui parvint à lui donner la splendeur rêvée par ses prédécesseurs. Resté seul maître de l’Orient et de l’Occident, Constantin accorda aux chrétiens la liberté religieuse, tout en évitant de persécuter les païens. Il réunit le premier concile de Nicée (Isnik) où l’hérésie d’Arius fut condamnée et le repos du dimanche proclamé obligatoire.
Mais avec le gouvernement de Constantin s’accentue le régime monarchique et despotique, jadis contrebalancé par les anciennes institutions de Rome, qui gênaient souvent l’action de l’empereur.
Constantin, sur les accusations calomnieuses de sa seconde femme, Fausta, fille de Maximien, avait ordonné la mort de son propre fils Crispus, né d’une première femme, et celle de Licinius, jeune enfant de douze ans, fils de sa sœur. Ses propres remords et la vive douleur de sa mère Hélène l’éclairèrent sur la faute qu’il avait commise; il découvrit alors les calomnies de Fausta, et la condamna à périr noyée dans un bain d’eau bouillante.
Beaucoup d’autres personnages de la cour subirent le même genre de supplice. Une grande terreur régna dans le peuple, qui redoutait de voir réapparaître l’ancienne tyrannie. Tous ces événements devaient hâter l’exécution d’un projet que l’Empereur caressait depuis quelque temps: la création d’une nouvelle capitale. Les tentatives continuelles des Barbares sur les frontières, tentatives que l’on ne pouvait facilement surveiller de Rome, rendaient nécessaire la création de cette capitale. D’autre part, l’Église catholique ayant, malgré tous les efforts des empereurs romains, établi son siège à Rome, il n’y avait, pour ainsi dire, plus de place dans cette ville pour la Majesté Impériale. C’est surtout cette dernière raison qui détermina Constantin à fonder une nouvelle capitale; depuis le règne de Caracalla d’ailleurs, les empereurs romains avaient la coutume d’établir leur résidence où bon leur semblait.
La nouvelle capitale devait répondre à de nombreuses exigences. Il la fallait assez éloignée pour qu’elle fût à l’écart des événements intérieurs de l’empire romain, et qu’elle fût cependant abritée contre les invasions des Barbares.
L’empereur, désireux de réaliser les vœux des Romains, choisit d’abord l’emplacement de l’ancienne Ilion, patrie des premiers fondateurs de Rome et que son peuple avait maintes fois essayé de réédifier. Toutefois les Romains, opposés à ce que l’Empereur y fixât sa résidence au détriment de Rome, témoignèrent leur mécontentement. C’est pourquoi Constantin décida de ne pas reconstruire l’ancienne ville et choisit Byzance qui, par sa situation privilégiée, son commerce, la fertilité de son sol, ses pêcheries abondantes, répondait à toutes les exigences d’une capitale.
Byzance, avec ses sept collines, ressemblait beaucoup à Rome. L’Empereur fit élever des murailles autour de cinq collines; puis, à l’intérieur, il bâtit des palais, des églises, des thermes, des aqueducs, des fontaines, un forum, un augustéon, deux grands édifices pour le Sénat, deux palais pour le trésor, et une rue principale, ornée de portiques, qu’on appela la Mésè. Toutes ces constructions coûtèrent des sommes énormes à l’Empire, et comme elles avaient été faites à la hâte, on eut beaucoup de peine par la suite à empêcher leur écroulement.
Pour orner la nouvelle ville, il fallut dépouiller les plus précieux monuments de la Grèce et de l’Asie, tels que les anciens temples de Diane, de Vénus et d’Hécate.
Constantin avait obligé les citoyens romains qui possédaient des biens en Asie, à venir habiter Byzance, sous peine de ne plus pouvoir disposer de leurs propriétés. De grands avantages furent promis à ceux qui viendraient peupler la nouvelle capitale.
Le jour de la dédicace de la nouvelle cité (330), un édit gravé sur une colonne de marbre lui donna le nom de nouvelle Rome. Depuis cette date mémorable, chaque⬌ année, le 11 mai, on célébra la fête dite de Nea Roma. Toutefois le nom plus flatteur pour Constantin de Constantinopolis (ville de Constantin) figura bientôt sur les médailles.
Pl. 4.
Ruines du palais de Justinien
Chateau des Sept-Tours.—Escalier conduisant aux remparts.
Constantin gouverna son empire avec une grande largeur de vues, mais sa gloire a été ternie par les cruautés qu’il a commises, et qui ont inspiré des doutes sur la sincérité de sa conversion au christianisme. Néanmoins, et en raison des services qu’il rendit à la religion chrétienne, il fut surnommé le Grand.
L’empire de Byzance ne prit sa physionomie propre qu’après la mort de Théodose dit le Grand. Théodose en mourant, avait partagé l’Empire entre ses deux fils, Honorius et Arcadius, qui devinrent l’un empereur d’Occident, l’autre empereur d’Orient (395). Ainsi le monde romain fut divisé en deux, bien qu’il continuât à ne former politiquement et moralement qu’un seul empire.
Byzance ne se trouvait pas sur la route des Barbares d’Occident, elle possédait en outre des murailles puissantes. Son existence fut donc plus facile et plus longue que celle de Rome, bien que son histoire soit remplie par les querelles religieuses, les intrigues de cour, les troubles de l’hippodrome, et les tristes souvenirs de la dépravation de ses mœurs.
Byzance fut le siège d’une civilisation qui remplit la moitié de l’histoire du moyen âge et qui a répandu de vives lumières sur les peuples voisins.
Le règne de Justinien (527-565) fut pour la capitale une période d’extraordinaire splendeur. Après les ruines causées par la sédition Nika (532), l’empereur rebâtit la ville avec une prodigieuse magnificence, et les grandes églises de Sainte-Sophie et des Saints-Apôtres montrent, entre bien d’autres édifices, le développement somptueux de l’art byzantin.
A l’époque de la dynastie macédonienne, Constantinople n’était pas moins prospère. Ses monuments, ses palais, et surtout ses cérémonies grandioses en faisaient alors la première ville du monde. Un grand mouvement littéraire et scientifique animait l’Université de la capitale. De toutes parts, la jeunesse y accourait pour s’instruire. On y trouvait tous les manuscrits de l’ancienne Grèce. Il est évident que, sans Byzance, nous ne posséderions rien des manuscrits et des œuvres de la Grèce antique.
L’art byzantin rayonnait sur tout l’Orient et l’Occident. Autour de l’empereur Constantin Porphyrogénète, qui était lui-même un artiste, les peintres, les architectes, les sculpteurs, les hommes de lettres se groupaient pour ajouter à la beauté de la ville et enrichir les bibliothèques.
La savante diplomatie des empereurs Comnènes fit plus tard de Byzance le centre de la politique européenne et asiatique. Mais elle ne suffit pas à enrayer la décadence qu’amenaient les troubles intérieurs, la corruption des mœurs et la misère économique dont souffrait l’Empire par suite de l’exploitation commerciale étrangère et des folles dépenses de la cour.
A tous ces malheurs, s’ajoutaient les discordes religieuses qui séparaient les Grecs et les Latins et qui préparèrent la chute de l’Empire.
En France, un saint homme, appelé Foulque de Neuilly, avait avec l’autorisation du pape Innocent III, prêché une quatrième croisade. Plusieurs comtes et barons formèrent une armée de croisés et envoyèrent des messagers à Venise pour prier cette république de leur prêter le secours de ses vaisseaux. Un traité fut signé entre l’armée des croisés et les Vénitiens. Le doge de Venise, Dandolo, âgé de quatre-vingt-dix ans, entreprit lui-même la croisade.
A cette époque, régnait à Byzance l’empereur Alexis, qui avait détrôné son frère Isaac, lui avait fait crever les yeux et l’avait jeté en prison avec son fils Alexis le Jeune. Ce dernier parvint à s’échapper, alla trouver le roi des Romains, Philippe de Souabe, qui avait épousé sa sœur et le décida à envoyer des messagers à Venise avec mission de détourner les efforts des croisés sur Byzance.
Les messagers dirent, raconte Geoffroy de Villehardouin[7]: «Puisque vous marchez pour Dieu, pour le droit et pour la justice, à ceux qui sont déshérités à tort vous devez rendre leur héritage si vous pouvez... Tout premièrement, si Dieu accorde que vous le remettiez en son héritage, il mettra tout l’empire de Romanie en l’obéissance de Rome dont il est séparé depuis longtemps. Après, il sait que vous avez dépensé tout avoir et que vous êtes pauvres, il vous donnera donc deux cent mille marcs d’argent et des vivres à tous ceux de l’armée, petits et grands.»
[7] Poujoulat, Histoire de la conquête de Constantinople.
Venise, qui s’était acquis dans l’Empire byzantin une grande situation commerciale, voulut augmenter son influence en détournant, à son avantage, cette croisade sur Byzance. Le 23 juin 1203, la flotte des croisés, forte de trois cents galères, mouillait devant Constantinople. Grâce à un incendie qui se déclara aux environs du palais, les assaillants pénétrèrent dans la ville. L’empereur Alexis prit la fuite et les Byzantins mirent sur le trône Isaac, père d’Alexis le Jeune, qui se trouvait parmi les croisés. Les Byzantins conclurent un traité avec les Latins. Ceux-ci s’établirent à Galata.
Le jeune Alexis, couronné à Constantinople, parcourut l’Empire avec les croisés. Mais son attitude vis-à-vis de ces derniers mécontenta le peuple, qui mit Murzufle sur le trône. Isaac mourut, et le jeune Alexis ayant été étranglé, les croisés attaquèrent de nouveau la ville et s’en emparèrent (13 avril 1204).
Pendant le pillage, Sainte-Sophie fut dépouillée de ses trésors, les soldats se partagèrent les pierres précieuses, et le grand rideau de l’église, qui avait coûté des sommes énormes, fut déchiré et mis en morceaux. Nicétas, un des témoins oculaires de ces événements, raconte des scènes de sauvagerie inouïe. Les images des saints furent brisés à coups de pied. Les restes de Justinien, qui reposaient depuis sept cents ans dans les caveaux de l’église des Saints-Apôtres, furent dépouillés des bijoux avec lesquels l’Empereur avait été inhumé. Les grands sarcophages de porphyre rouge ou de brèche verte furent brisés et les os des Porphyrogénètes jetés au vent. Les plus illustres monuments de l’art ancien et moderne, qui faisaient la gloire de la ville, ne trouvèrent pas grâce devant ces nouveaux Vandales. Le palais des Blaquernes fut saccagé. On peut dire que c’est durant l’occupation des Latins que l’art byzantin eut le plus à souffrir. Chaque nation eut son quartier à exploiter. On forma de vastes dépôts des objets pillés et on distribua le produit à toutes les troupes, au prorata du grade. Quant aux statues en bronze et en métal des belles époques de la Grèce et de Rome, qui avaient échappé aux tremblements de terre et aux incendies, on en fit de gros sous, de la monnaie noire, comme on disait alors. M. Dethier, ancien directeur du Musée impérial Ottoman à Constantinople, parlant des monuments de Byzance, écrit ce qui suit: «Les Latins, enlevèrent tous les bronzes, des statues tels que le Tetradysion et les ornements de la colonne de Justinien Ier avec tant d’autres, pour en faire frapper de la monnaie. Tout fut détruit, à l’exception des chevaux de bronze de Lysippe transportés à Venise».
Le nouvel Empire latin fut partagé, suivant le système féodal, en royaumes, duchés et comtés. Venise qui avait triomphé dans cette expédition, assura partout son influence et s’établit en maîtresse dans tout un quartier de la ville.
Les Grecs avaient tout de suite fondé de nouveaux États, en Morée, à Trébizonde et surtout à Nicée, et ils n’oublièrent jamais leur but principal, qui était de reconquérir leur empire. Les troubles intérieurs qu’ils fomentaient et les attaques continuelles des Bulgares épuisèrent vite l’Empire latin. Enfin Michel Paléologue VIII, qui régnait à Nicée, eut la bonne fortune de renverser l’Empire latin, de reconquérir Constantinople en 1261 et de faire revivre l’Empire grec pendant deux siècles encore. Sous le règne des Paléologues et des Cantacuzènes, malgré les efforts de quelques empereurs, l’Empire byzantin ne parvint jamais pourtant à regagner son ancienne prospérité. Une portion considérable du territoire fut perdue, car les Vénitiens avaient pris une partie des îles, les seigneurs latins une partie de la Grèce, les Bulgares une partie de la Thrace; l’Empire grec de Trébizonde détenait enfin une partie de l’Asie Mineure.
Les troubles intérieurs affaiblissaient l’Empire. L’armée, composée de mercenaires étrangers, ravageait le pays; d’autre part, les colonies italiennes troublaient l’État par leurs rivalités et leurs empiétements continuels. Les controverses religieuses détournaient l’attention publique des intérêts nationaux. En 1390, Bajazet fit bloquer la ville; Byzance dut acheter la paix moyennant une redevance annuelle. C’est alors que les Turcs obtinrent le privilège d’avoir leur mosquée et leur tribunal dans la ville. En 1422, Murad II assiégea Byzance sans succès; mais bientôt, et pendant que l’Empire byzantin se débattait au milieu de ces tristes événements, les armées de Mehmet II envahirent le territoire byzantin et parvinrent jusqu’aux portes de la capitale (1453).
Constantinople, depuis sa fondation jusqu’à cet événement d’une si grande importance historique, avait été assiégé vingt-neuf fois par différents ennemis: Grecs, Romains, Perses, Avares, Bulgares, Slaves, Russes, Arabes, Varègues, Latins et Turcs. Sept fois seulement au cours des siècles elle était tombée entre les mains des assiégeants.
II.—MEHMET II LE CONQUÉRANT
Pendant son premier règne, le sultan Mehmet n’avait pas eu l’occasion de montrer son énergie. L’opposition du peuple et de ses ministres en fut la cause. A la mort de son père (1451) il arriva à Andrinople et monta pour la deuxième fois sur le trône.
Son premier soin fut de mettre à mort son jeune frère et de renvoyer dans son pays sa belle-mère, fille du roi de Serbie Georges Brancovitch. Tous les ministres qui avaient aidé Murad à monter pour la deuxième fois sur le trône tremblaient devant le nouveau Sultan, car ils craignaient son ressentiment. Mehmet ne leur ayant témoigné aucune haine, ils n’en furent que plus effrayés. Les ambassadeurs et les ministres étrangers venus pour le féliciter furent reçus très froidement. Il renouvela le traité concernant la garde du petit-fils du prince Suleiman interné chez les Byzantins et donna en paiement à l’Empereur les revenus de quelques contrées.
Mehmet II eut d’abord affaire aux Caramans qui inquiétaient le pays. Il résolut donc de marcher tout de suite contre eux, et d’annexer leur État à l’empire. Le Bey de Caramanie effrayé s’enfuit à Tach-Ili, tandis que le Sultan faisait une entrée triomphale à Konia. Se voyant perdu, le bey promit obéissance au sultan et lui donna sa fille. Mais Mehmet ne laissait jamais une affaire sans qu’elle fût définitivement réglée. Il voulut imposer au vaincu des conditions plus dures. Pendant ce temps, l’empereur de Byzance avait fait demander par un ambassadeur qu’on augmentât la pension d’Orkhan, qui était toujours à Byzance. Le Sultan, indisposé par les exigences de l’Empereur, renvoya l’ambassadeur en lui répondant évasivement et donna l’ordre à l’armée de lever le camp. Lorsque l’armée fut arrivée près de Brousse, il se produisit un petit incident qui fit une profonde impression sur l’entourage du Sultan. Les janissaires arrêtèrent le Sultan, pour lui demander le don de joyeux avènement. Les pachas se montraient inquiets, mais Mehmet marcha courageusement, seul, vers les troupes, en poussant son cheval contre les janissaires qui, pour ne pas être écrasés, durent se retirer du chemin. Le Sultan manda les chefs de ce corps d’élite, et leur fit donner cent coups de bâton sur la plante des pieds. Cet acte de vigueur étonna beaucoup les pachas, qui jusqu’alors n’avaient pas eu l’occasion d’apprécier le caractère énergique du Sultan.
Mehmet quitta Brousse avec toute son armée et se rendit par Ismid (Nicomédie), jusqu’au Bosphore. Là, il demanda à l’empereur Constantin Dragasès de lui céder la place de Roumili-Hissar, située en face d’Anatoli-Hissar. Cette dernière forteresse avait été élevée par le sultan Bajazet, sur les ruines d’un temple de Jupiter. L’Empereur répondit au Sultan que l’emplacement de Roumili-Hissar ne lui appartenait pas, mais était possédé par les Génois (1452). Mehmet, sans tenir compte de cette objection, fit commencer immédiatement les travaux d’un fort à Roumili-Hissar par les 2.000 maçons et les 4.000 ouvriers qu’il avait amenés avec lui. En même temps, il donna l’ordre de réparer la forteresse d’Anatoli-Hissar.
Constantin XI, prévoyant le danger qui menaçait la ville, envoya à Mehmet des ambassadeurs pour conclure un traité et lui offrir un tribut annuel. Le Sultan leur répondit froidement que son intention n’était que de barrer le Bosphore aux Génois et aux Vénitiens, qui entravaient sans cesse le passage des troupes ottomanes. «Mon père, dit-il, empêché par les Byzantins de franchir l’Hellespont pendant la campagne de Varna, avait juré d’élever une forteresse à cet endroit du Bosphore; je ne fais qu’exécuter sa volonté. Dites à l’Empereur que je ne ressemble pas à mes ancêtres, qui étaient trop faibles et que mon pouvoir atteint un degré auquel ils ne pouvaient aspirer.»
Il est certain que la construction de ces forts était le pas fait pour préparer le siège de Constantinople, mais le but immédiat n’était réellement que d’assurer le libre passage des troupes ottomanes en Roumélie.
Pendant les travaux, les champs et les jardins des environs eurent naturellement à souffrir des travaux et des pillages des soldats. Une deuxième fois, Constantin envoya des courriers pour prier le Sultan de faire cesser les ravages. Mehmet, loin de tenir compte de cette réclamation, n’arrêta rien et donna même l’ordre de faire paître les troupeaux sur les champs des Grecs.
Constantin, devinant enfin les intentions du Sultan, sentit le besoin de changer de langage. Il envoya de nouveaux ambassadeurs à Mehmet en l’assurant de son amitié. En outre, l’Empereur, qui connaissait bien le faible des hauts personnages ottomans, leur faisait parvenir de nombreux cadeaux. Il gagna ainsi à sa cause Halil et Chahabuddin pachas, qui conseillèrent au Sultan de ne pas mettre le siège devant Byzance et de se contenter du tribut que lui offrait l’Empereur. Mais Mehmet, loin de les écouter, les chargea de lui trouver des hommes au courant de la topographie de la ville, de ses fortifications et de ses portes.
Pl. 5.
| Tour de Galata | Mosquée de Tophané |
L’Empereur, de son côté, cherchait à gagner du temps. Il espérait obtenir des secours de l’Europe, et voulait mettre la ville en état de soutenir un siège qu’il redoutait prochain.
Le fort de Roumili-Hissar fut terminé en quatre mois. On y avait travaillé jour et nuit. Ce fut une des forteresses les plus redoutables de l’époque. On plaça de grosses pièces de canon sur la tour la plus voisine de la mer, qu’on appela la tour de Halil Pacha. Firouz Agha fut nommé commandant de la forteresse, qui reçut une garnison de 400 janissaires. Tous les navires qui montaient ou descendaient le Bosphore furent soumis à la visite et à un droit de passage.
Sfendiar bey, gendre du Sultan, à la tête d’un convoi de chevaux et de troupeaux, ravagea les champs des Grecs, près d’Epibatos, ce qui occasionna une querelle sanglante. En l’apprenant, le Sultan envoya des troupes pour châtier les Grecs. Alors les Byzantins fermèrent toutes les portes de la ville, déclarant prisonniers les Ottomans qui s’y trouvaient. L’Empereur, changeant d’attitude, alla jusqu’à menacer le Sultan de rendre la liberté à Orkhan, petit-fils de Suleiman, ce qui n’eût pas manqué de créer des troubles à l’intérieur de l’Empire ottoman. Le Sultan se montra fort irrité et somma l’Empereur de lui remettre la ville, ou sinon qu’il se préparât à la guerre pour le printemps prochain.
Les mesures de Constantin étaient déjà prises et, aussitôt toutes les portes furent murées.
Le fort de Roumili-Hissar (nommé fort de Bogaz Kessen) venait d’être terminé (1452). Le sultan Mehmet, partit de là le 14 août 1452 pour se rendre à Andrinople, et y terminer les préparatifs de la guerre. En route, il s’arrêta quelques jours aux environs de Constantinople pour relever lui-même le plan des fortifications. Le bey Ierbey Tourkhan fut envoyé contre Démétrius et Thomas, frères de Constantin, qui gouvernaient alors en Morée, pour les empêcher de venir au secours de Byzance.
Plusieurs causes morales et religieuses militaient auprès des troupes en faveur de cette guerre. Tout d’abord, le Prophète avait prédit la prise de Constantinople. De plus, le souvenir des cruautés exercées sur les musulmans par les empereurs byzantins comme Nicéphore Phocas avait excité vivement leur désir de vengeance. Enfin les Ottomans tenaient à posséder Constantinople pour en faire la capitale du monde.
A peine arrivé à Andrinople, Mehmet étudia les moyens de s’emparer le plus facilement de Byzance. Il s’entoura d’ingénieurs et d’hommes capables, se fit décrire la place, dessina lui-même le plan du siège en indiquant les points d’attaque, l’emplacement des tours mobiles, des béliers et des catapultes. Sur ces entrefaites, un Hongrois, nommé Urbain, qui avait été au service de l’empereur de Byzance et qui, mécontent de son traitement, avait quitté la ville, vint trouver le Sultan et lui proposa de fondre des canons d’une dimension colossale. Les deux premiers canons fondus par lui furent placés dans la tour de Halil Pacha à Roumili-Hissar. A cette époque, les canons étaient encore très primitifs, car il y avait à peine un siècle qu’on les avait inventés. Les premiers coups de ces canons furent tirés sur un navire vénitien qui voulait forcer le passage du Bosphore. Ce navire était commandé par un capitaine nommé Ricci; il fut coulé immédiatement. Encouragé par ce succès, le Sultan fit fondre des canons plus forts qui lançaient des boulets de pierre de 600 kilogrammes à un mille de distance. L’armée marcha sur Constantinople (février 1453) au son des tambourins et des grosses caisses. Le grand canon était tiré par 50 couples de bœufs; il fallait 700 hommes pour le diriger et pour établir les routes sur lesquelles il devait passer.
Tous les petits forts byzantins que l’armée rencontra se rendirent sans résistance. Il fallut plus de deux mois pour arriver au pied des murailles de Constantinople.
Constantin, de son côté, avait remis les murs en état et accumulé des vivres en quantité suffisante pour nourrir les assiégés pendant six mois. Il avait demandé le secours d’Hunyade et d’Alphonse, roi de Naples, en leur offrant plusieurs duchés.
On tendit la grande chaîne[8] de l’une à l’autre rive de la Corne d’Or pour empêcher le passage de la flotte ennemie. On arma les tours et le sommet des murailles de canons, de balistes et autres machines de guerre.
[8] Cette chaîne, dont on voit encore aujourd’hui une partie dans la cour de l’église de Sainte-Irène (actuellement musée d’armes) était tendue entre Galata et Stamboul en travers de la Corne d’Or. Ses deux extrémités se fixaient à deux tours, et le poids de la chaîne, qui empêchait le passage des navires, était supporté par des flotteurs.
L’état moral de la ville laissait bien à désirer et allait en s’aggravant. L’Empereur, qui avait demandé le secours du pape, n’obtint que des prêtres catholiques pour célébrer la messe selon le rite latin; à leur tête, se trouvait le cardinal Isidore. Pendant une assemblée qui se tint à Sainte-Sophie (12 novembre 1452) pour discuter de l’union des deux Églises, le débat dégénéra en un tumulte terrible. Une partie de l’assemblée, qui espérait sauver la ville, grâce au secours de l’Europe, était favorable à l’union. Mais l’autre préférait mourir plutôt que de changer de dogme et de se soumettre à Rome. Au cours d’une séance, quelqu’un cria même: «Plutôt le turban que la tiare.» Tout cela retardait l’arrivée des secours du pape. Les Vénitiens offrirent cinq grands navires et les Génois, qui occupaient alors Chio, envoyèrent deux navires avec 700 hommes. La démoralisation régnait dans la ville. Les uns disaient qu’elle serait prise; d’autres, que les Turcs arriveraient jusqu’à Sainte-Sophie, mais que là, ils seraient repoussés. On mura soigneusement plusieurs portes, par lesquelles, selon les oracles, l’ennemi devait pénétrer.
L’armée ottomane au contraire, soutenue par une foi ardente, marchait courageusement à l’assaut, dans l’espoir de conquérir la plus belle ville du monde, et d’allumer prochainement les lampes d’huile sur les tombeaux des saints musulmans qui étaient tombés au cours des différents sièges.
Un vendredi après Pâques (1er avril 1453, v.-s.), les Byzantins virent avec stupeur les turbans des Turcs près des murailles; de la Propontide à la Corne d’Or, les champs qui se trouvaient en face des murailles étaient couverts de tentes. Les troupes arrivées de la Turquie d’Europe avec le sultan Mehmet, furent installées en face de la porte d’Andrinople et leur front formait une ligne se déployant jusqu’à la Corne d’Or. Les troupes d’Asie Mineure, qui avaient passé l’Hellespont, formèrent l’aile droite de l’armée du siège.
Une partie de l’armée, sous les ordres de Saganos pacha, le beau-frère du Sultan et de Karadja bey, était campée à Ok Meidan (champ des flèches), situé sur les hauteurs de Kassim Pacha et aux environs de Péra, afin de surveiller les Génois qui, malgré leur engagement de rester neutres, secouraient secrètement Byzance. De forts détachements de cavalerie gardaient l’arrière de l’armée pour éviter toute surprise.
Le Sultan avait établi son quartier général sur les petites collines situées en face de la porte de Saint-Romain (Top Kapou, Porte du Canon). Les lignes les plus rapprochées des murailles étaient à une distance d’un mille environ.
Pl. 6.
| Porte Melandisia | Porte de Rhegium |
III.—LA PRISE DE CONSTANTINOPLE
Ce siège mémorable commença le 6 avril 1453. Les Ottomans avaient pris toutes les mesures pour atteindre leur but. Les lignes des assiégeants entouraient les murailles depuis la porte des Sept-Tours jusqu’à la Corne d’Or. La partie des murs qui se trouvait entre le palais du Porphyrogénète et la porte Saint-Romain avait été choisie comme point d’attaque, car c’était l’endroit le plus faible. Karadja bey commandait l’aile gauche depuis la Xyloporta jusqu’à la porte de Charisios. Ishak et Mammoud bey commandaient les troupes campées entre la partie des murs appelée Myriandrion et la mer de Marmara. L’historien vénitien Barbaro relate que les Ottomans avaient installé trois bombardes en face du palais impérial des Blaquernes, deux en face de la porte de Charisios, quatre en face de la porte Saint-Romain, avec trois autres grands canons qu’on avait d’abord placés près de la porte Caligaria. Un parc de siège faisait face à la porte de Pegae ou Pigi (porte de Silivri).
Les historiens turcs et étrangers ne sont pas d’accord sur les forces des assiégeants et des défenseurs de la ville. D’après Hammer, l’armée ottomane était composée de 250.000 hommes dont 100.000 cavaliers. La marine comportait 18 galères, 48 birèmes et 300 petits voiliers. Le comte de Ségur ne porte les forces ottomanes qu’à 150.000 hommes et 280 voiliers. Mais, d’après les ouvrages turcs, il n’y avait réellement que 100.000 guerriers, 100.000 porteurs et cochers, y compris les curieux et les pillards. Quant au nombre des défenseurs de la ville, Hammer et d’autres prétendent qu’il ne dépassait pas 9.000 soldats dont 3.000 Génois accourus au secours de la flotte byzantine. Celle-ci était composée de 26 navires dont 3 galères, 3 voiliers génois, 1 espagnol, 1 français et de 6 navires envoyés de Crête. Les navires byzantins étaient bien montés, bien armés et pourvus de bordages très hauts.
Les murailles de la ville, d’une longueur de 16 kilomètres, exigeaient au moins la présence de 160.000 hommes en comptant un homme par mètre. Les portes demandaient à elles seules 20.000 hommes pour leur défense. Par conséquent, on peut évaluer le chiffre des combattants à 150.000 hommes, dont la plupart étaient armés et prêts à défendre la ville.
La flotte ottomane, formée de nombreux petits voiliers construits ou achetés à la hâte, ne pouvait franchir la Corne d’Or, que barrait la fameuse chaîne. Le grand canon, posté d’abord en face de la porte Caligaria, fut transporté plus tard près de la porte Saint-Romain, qui en tira son nom actuel de Top Kapou. Deux autres canons lançant des pierres de 75 kilogrammes y furent également placés, 14 batteries de petit calibre étaient rangées depuis la Xyloporta jusqu’à la Porte des Sept-Tours. Un fossé large et profond rempli d’eau protégeait les murailles. Giustiniani, le chef des Génois, se tenait avec ses troupes à la porte de Charisios. Près de lui, les murailles étaient défendues par Théodore de Carystos et les frères Brochiardi. Les Vénitiens, sous les ordres de Girolamo Minotto, tenaient garnison autour du palais de Constantin. Les environs des Blaquernes et de la porte Caligaria étaient surveillés par le cardinal Isidore, qui commandait les Romains et les Chiotes. Théophile Paléologue, le Génois Maurice Cattaneo et le Vénitien Fabrice Cornaro, gardaient les murailles situées entre le château de l’Heptapyrgion (sept tours) et la porte Saint-Romain. On trouvait, à la porte de Pigi, le Vénitien Dolfino; entre la porte des Sept-Tours et la mer de Marmara, des Vénitiens et des prêtres byzantins sous les ordres de Jacques Contarini; au palais de Boucoléon, des soldats catalans commandés par Pedro Juliano; sur les murailles de la Corne d’Or, des Crétois et des soldats grecs sous les ordres de Lucas Notaras. Le phare de la Corne d’Or était gardé par les Vénitiens. Près de l’église des Saints-Apôtres, on avait constitué une réserve composée de plus de 700 prêtres armés, que commandaient Démétrius Cantacuzène et Nicéphore Paléologue.
Avant de commencer l’attaque, le Sultan avait envoyé Mahmoud Pacha (devenu plus tard grand vizir après la prise de Constantinople), auprès de l’Empereur pour le sommer de rendre la ville afin d’éviter l’effusion du sang. L’Empereur refusa. A l’aube du 6 avril 1453 retentit le premier coup de canon, suivi bientôt d’une canonnade générale. Une grande terreur se répandit dans toute la ville.
Pour charger le gros canon, il ne fallait pas moins de deux heures, de sorte qu’on ne pouvait tirer que huit à dix coups par jour. Les projectiles pesaient 600 kilogrammes. Quatre autres canons, coulés par les ingénieurs turcs, Saroudja et Mousslihiddin, jetaient des projectiles moins lourds.
Tous ces canons dirigeaient leur feu sur les deux extrémités de la base d’un triangle fictif prise sur la partie la plus faible des murs, afin d’ouvrir des brèches, et de tirer ensuite sur le sommet de ce triangle. Cette tactique n’était alors connue que des Byzantins, et ils pensèrent qu’un traître l’avait enseignée à l’ennemi. Les brèches et les parties démolies étaient d’ailleurs réparées avec une activité surprenante. Pendant que les Ottomans faisaient pleuvoir une pluie de flèches sur la muraille, d’autres soldats cherchaient à creuser des souterrains sous les fossés des remparts. Les béliers battaient les portes avec fureur, pendant que les quatre fameuses tours mobiles[9] s’approchaient des murs.
[9] Ces tours, fréquemment employées au moyen âge, étaient construites en charpente solide, on les montait sur des roues, et l’extérieur était capitonné à l’aide de plusieurs couches de peaux qu’on mouillait pour offrir plus de résistance au feu lancé par l’ennemi. Elles contenaient intérieurement des soldats et des matières explosibles, du bois, des buissons pour combler les fossés. Elles étaient munies d’un pont qui permettait de passer sur les murs.
Une de ces tours placée près de la porte Saint-Romain avait occasionné beaucoup de dégâts; l’ennemi réussit à l’incendier à l’aide du feu grégeois. Le gros canon éclata un jour pendant le tir et tua Urbain, son constructeur. Instruits par cet accident, les assiégeants mouillèrent désormais les canons avec de l’huile après chaque coup et les laissèrent se refroidir.
Les ouvriers terrassiers perçaient des galeries souterraines qu’ils consolidaient avec des madriers de bois; ils purent arriver ainsi jusqu’aux fondations des murailles. Mais les Byzantins avaient entendu le bruit des pioches; ils creusèrent des contre-mines et enfumèrent les Turcs qui durent se retirer. On jetait sur les Ottomans qui tentaient d’escalader les murailles, d’énormes blocs de pierre, des torches enflammées et surtout du feu grégeois[10].
[10] Le feu grégeois avait plus d’une fois sauvé Byzance; c’était un explosif qui prenait feu au contact de l’eau. On l’obtenait en mélangeant de la poudre à canon et du pétrole avec une matière résineuse. Toutefois la fabrication de cette poudre était tenue secrète. On y ajoutait probablement de la chaux vive qui, au contact de l’eau dégageait de la chaleur en quantité suffisante pour enflammer la poudre. Ce feu, fort connu des Byzantins, était, selon quelques historiens, d’origine arabe.
Pl. 7.
Sainte-Sophie.—Vue générale prise du côté de l’Hippodrome.
Tout l’effort de l’ennemi se portait sur les murailles du côté de la terre. Les assauts se multipliaient, mais sans résultat. Mehmet estima nécessaire la coopération de la flotte, que la grande chaîne empêchait de pénétrer dans la Corne d’Or.
Le Sultan attachait une grande importance à sa flotte; elle devait arrêter les secours que la ville pourrait recevoir du dehors. Pourtant, d’après les historiens, cette flotte n’était pas considérable: elle n’était composée que de petites embarcations, de voiliers, de transports et de galères à une seule rangée de rames. Elle était commandée par un Bulgare devenu musulman, qui s’appelait Balta-Oglou Suleiman bey.
La flotte ottomane était d’abord restée dans le petit port de Balta-liman[11], au Bosphore. Au début du siège, postée d’abord près de Dolma Bagtché, elle leva l’ancre pour attaquer les navires qui étaient rangés derrière la chaîne, mais la défense énergique des Byzantins et les effets désastreux du feu grégeois l’obligèrent à reculer. Averti par les voiliers turcs venus à la hâte de l’Hellespont, que de grands navires génois et vénitiens arrivaient au secours de la place, le Sultan donna l’ordre à la flotte de se former en ligne pour défendre l’entrée du port.
[11] Ce nom vient de Balta Oglou, amiral turc.
La bataille navale qui eut lieu se termina par la victoire de l’ennemi, dont les vaisseaux purent pénétrer dans le port[12] avec 5.000 hommes de renfort. Selon les historiens grecs, ces navires, au nombre de cinq, avaient des bordages très élevés, ce qui leur permit d’écraser les petites galères ottomanes et d’incendier au moyen du feu grégeois une partie considérable de la flotte turque.
[12] D’après quelques historiens turcs, qui semblent avoir copié les auteurs étrangers, ce port serait celui de la Corne d’Or, mais cela paraît bien improbable. En effet, si l’on avait démonté la chaîne de ses flotteurs pour laisser passer les vaisseaux grecs, on n’aurait pu la remettre assez rapidement pour empêcher les galères ottomanes de pénétrer à leur suite. Selon un manuscrit turc trouvé dans la bibliothèque de Sainte-Sophie, les navires grecs n’auraient été que deux, et le port dans lequel ils purent entrer, serait celui de Théodose, ou Julien, sur les bords de la Marmara. Cette version paraît d’autant plus vraisemblable que ce port étant protégé par des tours et des portes en fer, les navires de secours pouvaient y entrer facilement sans être obligés de courir le risque de livrer bataille au large pour gagner la Corne d’Or.
Ils parvinrent assez facilement à pénétrer dans le port. Le Sultan, qui du rivage assistait au combat naval, était très excité. Il alla jusqu’à pousser son cheval dans la mer, vers une galère qui luttait à une courte distance du bord près de Makri Keuy.
Cette victoire navale de l’ennemi, les réparations actives que les assiégés apportaient aux murailles, la destruction des tours mobiles avaient fortement abattu le courage des Ottomans. C’est à ce moment que l’Empereur byzantin demanda à traiter, offrant un tribut annuel au cas où le siège serait levé.
Un divan se réunit. Le grand vizir, Halil pacha, que plusieurs chefs accusaient de connivence avec les Grecs, conseilla au Sultan de faire la paix. Il alléguait que l’Europe enverrait certainement des secours. Mais Saganos pacha, beau-frère du Sultan, Molla-Mehmed-Gurani et le vénérable cheïkh Ak-Chemsuddine voulaient qu’on continuât la guerre. A leur avis, l’Europe se désintéressait de l’Orient et Constantinople devait certainement tomber sous peu entre les mains des musulmans. Ak-Chemsuddine, que les musulmans considèrent encore comme un Véli (saint), avait prédit la date de la prise de Constantinople en prenant dans un verset du Coran le mot بلدة طيّب (jolie ville), dont les lettres, considérées comme chiffres à la manière arabe, donnaient la date de l’Hégire 857, qui correspondait à l’année 1453. Il répétait au Sultan les louanges du Prophète. «Constantinople sera absolument conquise par les musulmans. Quel magnifique prince que le conquérant, quelles excellentes troupes que son armée, le prince et ses soldats, qui prendront cette jolie ville.» Les propositions de paix furent rejetées.
Le Sultan avait songé d’abord à briser la chaîne pour entrer dans le port et forcer les murailles qui, de ce côté, étaient plus vulnérables qu’ailleurs, mais il dut abandonner ce plan. Il décida ensuite de faire traîner les galères par-dessus les collines qui entouraient Galata, pour les amener dans la Corne d’Or. On construisit une route d’une longueur de deux lieues allant de la vallée de Dolma Bagtché à la vallée de Kassim pacha, et qui aboutissait à la Corne d’Or. On plaça des madriers enduits de graisse et d’huile. En une nuit, plus de 70 bâtiments de différentes grandeurs furent traînés sur cette route par des hommes, des bœufs et des chevaux. Les voiles déployées et gonflées par un vent favorable, facilitèrent beaucoup le travail. Ce dut être un spectacle grandiose que celui de ces milliers d’hommes travaillant dans la nuit tout le long de cette route, au son des tambours, sous la clarté vacillante des torches. Au matin, les galères étaient rangées dans la Corne d’Or, derrière la chaîne.
Cet audacieux coup de main surprit douloureusement les Byzantins; il leur fallut garnir d’une partie de leurs troupes les murailles de la Corne d’Or qui, jusque-là, avaient pu rester sans défense. Giustiniani, le fameux chef génois, résolut d’incendier la flotte ottomane, et s’en approcha vers la nuit. Mais les Turcs, avertis par des Génois qui servaient à tour de rôle dans les deux camps, étaient sur leurs gardes. Le vaisseau que montait Giustiniani fut coulé par un énorme boulet de pierre. La plus grande partie de l’équipage fut noyée; quant au chef génois, vêtu d’une cotte de mailles, il put saisir une bouée et se sauver dans une barque.
Désireux d’occuper à lui seul la Corne d’Or, le Sultan décida de couler sans distinction de nationalité tous les bateaux génois, vénitiens et byzantins qui se trouvaient dans le port: à cet effet, il fit installer sur les hauteurs de Kassim pacha et de Péra des mortiers de son invention qui lançaient, par un tir indirect, des projectiles sur les navires abrités derrière Galata.
Malgré les protestations des Génois, plusieurs bateaux furent ainsi coulés, et le Sultan devenu maître du port, établit sur la Corne d’Or un large pont construit à l’aide de tonneaux attachés les uns aux autres et recouverts de madriers. Une trentaine d’hommes pouvait y marcher de front. Un des chefs vénitiens essaya de brûler ce pont, mais la surveillance incessante des Ottomans fît échouer ce projet. Enfin, après cinquante jours de siège, l’artillerie ouvrit une large brèche près de la porte Saint-Romain. Plusieurs tours furent abattues. Les pierres comblaient déjà en partie le fossé. Du côté de la mer, les murailles étaient menacées par les galères qui bombardaient continuellement la ville, mais sans grand résultat, car les projectiles[13], qui étaient pour la plupart en marbre taillé, n’occasionnaient pas de dégâts importants.
[13] On voit encore aujourd’hui, sur les murs où on les conserve comme souvenirs, des boulets de ce genre.
Le Sultan envoya Sfendiar-Oglou, son gendre, auprès de Constantin; il lui proposait une seconde fois de se rendre, et lui offrait une principauté: «Il ne faut pas, disait-il, verser le sang inutilement». Les hauts dignitaires, découragés, pressaient l’Empereur de capituler, mais celui-ci répondit qu’il défendrait, jusqu’au dernier homme, la ville que Dieu avait confiée à sa garde. Tout ce qu’il pouvait faire était de payer une indemnité au Sultan, à condition qu’on lui laisserait la ville. Mehmet ordonna alors pour le 24 mai 1453 un assaut général par terre et par mer. Il promit à l’armée un grand butin et aux soldats qui monteraient les premiers sur la muraille des récompenses telles que timars et sandjaks (sortes de pension); les fuyards seraient exécutés. Pour exciter le fanatisme des soldats, des derviches parcouraient les camps en faisant des prières. On entendait partout ces mots, cri de guerre insigne de l’islam: «Il n’y a d’autre divinité que Dieu et Mahomet est son prophète.»
La veille du jour fixé, le Sultan prescrivit une illumination générale, (appelée moum donanmasi). Ce lundi soir, Constantinople se trouva au milieu d’un cercle de flammes. Dans toutes les lignes, autour des murailles, sur les galères près de la Corne d’Or et sur la Propontide, sur les hauteurs de Péra, des torches imbibées d’huile, des bûchers de bois résineux brûlaient continuellement. Les lances des soldats étaient munies de flambeaux. Les soldats chantaient, dansaient, faisaient des prières. Les cris des ottomans qui célébraient à l’avance la prise de Constantinople arrivaient jusqu’au centre de la ville.
Les assiégés, qui se croyaient en présence d’une armée fantastique, étaient frappés de terreur. Ils se prosternaient en pleurant devant l’image de la sainte Vierge. Constantin pourtant ne perdit pas son sang-froid; il parcourut tous les postes, ranimant le courage des soldats. Giustiniani fit réparer les fortifications, et creuser de larges fossés derrière la porte Saint-Romain qui venait d’être détruite par les projectiles ottomans. Il fit élever à la hâte de nouveaux remparts, mais les sages dispositions de ce brave et noble étranger étaient sans cesse contrariées par la jalousie des chefs grecs et surtout par Lucas Notaras, premier ministre de l’Empereur. Notaras, qui se trouvait à la tête des défenseurs des murs de la Corne d’Or, avait même refusé de donner à Giustiniani les canons dont il avait besoin. Ces deux chefs ne cessaient de s’insulter. L’Empereur, pour les réconcilier, dut leur montrer le danger que courait la ville. En même temps, les discussions religieuses continuaient de plus belle dans la capitale. Tel était l’état des assiégés.
Au moment de l’attaque, les Ottomans furent arrêtés par la nouvelle qu’une armée composée de Hongrois et d’Italiens venait au secours de Constantinople. Frappés d’inquiétude, ils restèrent deux jours dans l’inaction, attendant les événements. On a attribué la paternité de cette fausse nouvelle au grand vizir Halil pacha, qui l’aurait répandue pour permettre aux Byzantins de gagner du temps, mais les historiens turcs ne sont pas d’accord à ce sujet. Mehmet avait d’ailleurs prévu cette éventualité d’une surprise par une armée de secours et avait laissé une partie de ses cavaliers pour couvrir l’arrière-garde. Il avait même prévu une guerre avec l’Europe à la suite de la prise de Constantinople. Pendant deux ou trois jours néanmoins, l’armée se tint sur le qui-vive.
Tandis que les Ottomans priaient, un orage éclata sur la ville, accompagné d’éclairs et de coups de tonnerre; la foudre tomba et le ciel apparut tout rouge. Ce phénomène ranima l’espoir de l’armée ottomane, cependant qu’il démoralisait l’armée byzantine. Un certain nombre de Byzantins quitta même la ville, passa au camp ennemi et embrassa l’islamisme.
La veille du 29 mai 1453, jour de la prise de la ville, l’ordre d’une attaque générale décisive fut donné pour la seconde fois par le Sultan. Ce dernier parcourut les rangs des soldats, les encourageant par des discours et leur citant des versets du Coran. L’Empereur, enflammé du même zèle que son rival, visita les postes de défense, assista à une grande cérémonie de communion générale à Sainte-Sophie et rentra dans son palais d’où il surveillait les mouvements de l’ennemi.
Le mardi matin 29 mai 1453, dès l’aube, les sours (trompettes en corne), les timbales, les naccaras (petits tambours), donnèrent le signal de l’assaut. Les Ottomans avaient choisi leurs points d’attaque entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios. Les canons tonnaient, une pluie de flèches tombait de part et d’autre. Les Ottomans, après avoir comblé les fossés avec de la terre, des pierres et des fascines, grimpèrent sur les murs au moyen de hautes échelles. Les cris des blessés se mêlaient au bruit des davouls (grosses caisses) et des ourha (hurrah)[14] (frappe, va donc). Une lutte terrible se livrait le long des murailles, du haut desquelles on jetait sur les assiégeants de grosses pierres et de l’huile bouillante. Les sours des tchavouches (officiers d’ordonnance) faisaient entendre par intermittence leurs sons lugubres. A l’intérieur de la ville, toutes les cloches des églises sonnaient sans interruption.
[14] Ce mot, qui a été changé en hourra, est le cri de guerre des armées européennes, tandis que chez les Turcs ce mot a disparu pour faire place au cri Allah! Allah! (Dieu! Dieu!)
Du côté de la Corne d’Or, le feu grégeois flottait sur l’eau en traçant des sillons. On jetait des vases remplis d’explosifs sur les galères ottomanes qui approchaient des murailles. Une épaisse fumée entourait la ville. Du côté de la terre, le vent du nord s’était élevé, poussant vers les assiégeants des tourbillons de fumée qui les aveuglaient. Tous les soldats turcs étaient au pied des murailles. La lutte se poursuivait avec acharnement.
Un nommé Hassan Oulou-Abatli (de la ville d’Oulou Abad), portant son bouclier et son pala (sabre à large lame recourbée) escalada la muraille d’où il fut précipité à coups de pierres. Dix-huit soldats qui l’avaient accompagné gisaient au bas du mur. Le blessé se releva soudain et, pris d’une rage extraordinaire, escalada à nouveau la muraille, mais une énorme pierre jetée du haut d’une tour voisine le renversa et le tua[15]. Le combat continuait depuis plus de deux heures. De larges brèches avaient été pratiquées entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios. Les historiens européens rapportent qu’à ce moment, Giustiniani blessé grièvement par une flèche se décida à quitter la ville malgré les supplications de l’Empereur, et qu’il se rendit sur une de ses galères à Galata, d’où ses compatriotes suivaient tranquillement les phases du combat. La lâcheté du chef grec aurait démoralisé les troupes et contribué à la chute de la ville. D’après d’autres historiens, Giustiniani était déjà blessé au moment où les Ottomans pénétrèrent dans la ville par une porte qu’on avait négligé de fermer près de la porte de Charisios, et il se serait sauvé à bord de son navire qui se trouvait dans le port du côté de la Propontide. Cette version paraît plus vraisemblable, car la Corne d’Or était gardée par les galères turques et le passage était impossible.
[15] Hammer dit que ce soldat était un janissaire, mais, comme son nom d’Oulou Abad l’indique, c’était un Turc originaire d’un village de l’Asie Mineure.
Cinquante soldats turcs entrèrent par la petite porte appelée Kerkorporta, qu’on avait négligé de murer. Mettant à profit le trouble qu’éprouva l’ennemi en les apercevant sur ses derrières, les Ottomans montèrent sur les murs déserts et pénétrèrent dans la ville par les différentes brèches restées sans défenseurs. Les fuyards se précipitaient vers les rivages de la Corne d’Or et de la Propontide. Les clefs des portes avaient été jetées à la mer avant la surprise de l’ennemi. La plupart des Grecs se précipitèrent vers Sainte-Sophie, se rappelant la légende d’après laquelle un ange devait descendre du ciel, donner un sabre à un vieillard près de l’Hippodrome, à la suite de quoi les Turcs seraient tous repoussés. Mais aucun miracle ne vint sauver les Byzantins et bientôt, du côté de la Corne d’Or, les Ottomans envahirent la ville par différentes portes.
Pl. 8.
Sainte-Sophie.—Nef centrale.
Pendant qu’une partie des troupes occupait les murailles situées entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios, les janissaires couraient vers le palais impérial. Constantin Dragasès, averti par ses gardes, voulut prendre la fuite, mais il fut surpris en route par un détachement de soldats turcs qui luttaient avec les Grecs. Ivre de fureur et de vengeance, l’Empereur se précipita sur un Turc déjà blessé qui, faisant un dernier effort avant de mourir, renversa inanimé le dernier empereur des Byzantins.
Comme dans toutes les guerres de l’époque, la ville fut livrée au pillage. Les églises voisines des murailles, comme Saint-Jean-Baptiste, dans le quartier de Petra Palaea et l’église de Chora (actuellement mosquée Kahrié) furent saccagées. Mais le dernier pillage de Byzance par les Turcs est de beaucoup dépassé en horreur par le pillage des croisés.
Un certain nombre de fuyards byzantins s’échappèrent sur des embarcations après avoir brisé les portes, et passèrent à Galata qui était restée neutre pendant la guerre. D’autres parvinrent à se sauver sur des bateaux et gagnèrent la Propontide. Environ 10.000 personnes s’étaient réfugiées à Sainte-Sophie; les portes avaient été fermées, mais ne purent résister à l’effort terrible des conquérants et bientôt la foule se rendit en demandant grâce.
Constantinople était conquise après un siège de cinquante-quatre jours, le mardi 29 mai 1453 (vingtième jour de Djemaziel Akhir de l’Hégire 857). Une légende rapporte que des prêtres grecs étaient occupés à frire des poissons dans le monastère de Balouclou, lorsqu’on vint leur annoncer que la ville était tombée aux mains des Ottomans. Les religieux répondirent qu’ils n’y croiraient que si les poissons à moitié frits sautaient dans un bassin voisin. Les poissons sautèrent, dit la légende, et l’on montre encore aujourd’hui, dans le bassin, des poissons rouges d’un côté et noirs de l’autre. Ce récit, qu’on retrouve partout, paraît bien invraisemblable, car ce monastère, situé hors des murs, était certainement occupé par des soldats turcs. De plus, il est peu probable que, dans un pareil tumulte, les prêtres se soient tranquillement livrés aux soins de la cuisine.
Lorsque les Ottomans eurent occupé tous les quartiers de la ville et rétabli l’ordre en désarmant les dernières résistances, le sultan Mehmet II fit une entrée triomphale dans la ville conquise. Il y pénétra par la porte de Charisios avec son escorte et, par les grandes rues et les places ornées de statues, se rendit à Sainte-Sophie. Là, il descendit de cheval et entra dans le temple[16]. Après avoir contemplé cette merveille du monde, il donna l’ordre de la transformer en mosquée. Puis, il visita les palais impériaux qui étaient pour la plupart depuis longtemps déserts. Ces ruines le remplirent d’une profonde tristesse et on raconte qu’il récita ce distique persan: «Le hibou chante le Nevbet[17] sur le tombeau d’Afrasiab, l’araignée fait le service de «Perdedar»[18] dans le palais de l’empereur.»
[16] On raconte dans plusieurs histoires et dans les guides que le Sultan entra à cheval dans l’église de Sainte-Sophie le jour même de la prise de Constantinople, et qu’il foula des monceaux de cadavres. Il aurait appuyé sa main tachée de sang contre une colonne que l’on montre encore aujourd’hui. Mais, en supposant mortes toutes les personnes que l’église pouvait contenir, la hauteur de leurs cadavres n’aurait pu être que de 50 centimètres; le Sultan étant sur un cheval d’un mètre et demi de hauteur, n’aurait jamais atteint la hauteur d’une dizaine de mètres à laquelle se trouve cette prétendue tache de sang.
[17] L’air de tambour que l’on joue tous les jours pour célébrer l’indépendance.
[18] Celui qui écarte les tentures des portes pour laisser passer les visiteurs.
Le Sultan fit rechercher le ministre byzantin, Lucas Notaras, qui parut bientôt et lui offrit le trésor impérial. Aux reproches qui lui furent adressés pour ne pas avoir consacré ces sommes au bien du pays, Notaras répondit qu’il les avait gardées pour les remettre à sa Majesté. Le Sultan, que cette hypocrisie irritait, lui dit:
—Puisque vous vouliez m’offrir ce trésor, pourquoi l’avez-vous gardé si longtemps?
—Des lettres, envoyées par vos pachas, nous engageaient à résister.
Le grand vizir Halil pacha[19], soupçonné depuis longtemps, fut alors jeté dans la forteresse des Sept-Tours. Quant à Notaras, il eut sa grâce et le Sultan lui demanda la liste des grands fonctionnaires byzantins à qui il accorda des brevets.
[19] Halil fut exécuté par ordre du Sultan qui, outre sa trahison, n’avait pas oublié que ce même grand vizir l’avait fait descendre du trône du vivant de son père Mourad. Cet exemple de l’exécution des premiers ministres fut souvent suivi par les souverains.
Le corps de l’Empereur fut reconnu à ses brodequins pourpres portant des aigles brodés d’or. Le pillage dura deux jours. Bientôt le calme se rétablit dans la ville et le vendredi troisième jour de la conquête, la prière du vendredi (djouma namazi) eut lieu dans l’église de Sainte-Sophie, transformée à la hâte en mosquée. Le Sultan, cimeterre en main, monta lui-même sur le Minber et dit la Kotba. On lit dans quelques manuscrits que, ce jour-là, un prêtre grec sortit des sous-sols de l’église où il était resté caché pendant trois jours, embrassa l’islamisme et montra au Sultan le trésor de l’église.
Ce jour même, le Sultan envoya des ambassadeurs aux Génois de Galata. Un nouveau traité fut signé entre les Génois et les Ottomans, traité par lequel les Génois s’engageaient à démolir la partie supérieure des murs de Galata.
Pour célébrer la conquête, le Sultan réunit l’armée en un grand banquet sur les hauteurs de Kassim pacha[20]; son enthousiasme était tel qu’il offrait de sa main les mets et les fruits à ses vizirs. Comme ces derniers s’en défendaient, le Sultan leur répéta la parole du Prophète: «Le Seigneur d’un peuple, c’est celui qui le sert.» Il récompensa par des cadeaux les chefs de l’armée.
[20] L’endroit où eut lieu cette fête s’appelle Ok Meidan (champ des flèches). Ce nom lui vient des exercices de tir à l’arc qu’on avait l’habitude d’y faire depuis le banquet jusqu’à ces derniers temps.
Les fêtes[21] durèrent plusieurs jours. Quelque temps après, le Sultan envoya une lettre et des présents au sultan d’Égypte, pour lui annoncer la conquête de Constantinople.
[21] Quelques auteurs européens prétendent que les musulmans, pendant cette fête, burent à l’excès, chantèrent et se livrèrent à toutes sortes de débauches. Ces historiens ne prennent pas en considération que les musulmans, surtout au moyen âge, ne touchaient jamais aux boissons alcooliques qui leur étaient absolument interdites par leur religion.
Mehmet laissa aux chrétiens le libre exercice de leur culte ainsi que plusieurs églises; il nomma un patriarche.
Il invita ensuite les Ottomans à venir habiter et peupler la ville. Les différents quartiers furent attribués suivant les divers départements dont les nouveaux habitants étaient originaires.
Comme emblème officiel de l’État, le Sultan adopta le croissant, insigne de l’antique Byzance, auquel il ajouta une étoile.
Pl. 9.
Sainte-Sophie.—Intérieur.