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Contes à la brune

Chapter 16: I
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About This Book

A collection of lyrical short stories and poems that mix delicate prose, verse, and illustration to explore facets of love, beauty, and seasonal moods. The pieces alternate melancholy and gaiety, celebrate dark-haired women while playfully debating appearances, and offer theatrical and social reflections ranging from intimate romantic vignettes to satirical observations on calendars, customs, and moral hypocrisies. Recurring motifs include moonlit imagery, contrasts of darkness and light, yearning desire, and the bittersweet tension between joy and suffering. The tone shifts between elegiac lyricism and witty commentary, presenting varied sketches rather than a single narrative arc.

CHOSES VÉCUES

Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope! tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle tendresse.

Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est…. Non! j'ai juré d'être décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les demoiselles.

Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais pas son nom,—ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus savante en botanique que moi;—c'est une fleur à peine, une façon de petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon portefeuille.

J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur! si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de Linné ou de Jussieu!

* * * * *

Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée. Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos lèvres.

Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.

L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!

[Illustration]

II

CONTES D'ÉTÉ

[Illustration]

FÊTE DES FLEURS

C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin; car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche, pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui, voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les têtes indifférentes des passants.

Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux. Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures. Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes, s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée.

Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même, invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or.

* * * * *

Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs

         ….Concerts riches de cuivre,
  Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
  Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre,
  Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.

Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus amusantes bouffonneries.

Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge mur.

* * * * *

C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement, nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets, cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu.

N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe, comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée (Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes) vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail, quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et laissait s'entr'ouvrir la porte défendue.

Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas!

* * * * *

Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre, nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau, palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la Vague ou de l'Espérance. Car c'est un vrai poète que ce blanc et mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui constituer une grande réputation de paresse.

J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du mensonge!… Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au front couronné d'immortels lauriers … que voulez-vous! Il n'est rien, dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle cette rumeur vienne mourir.

J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin de vergiss mein nicht, cette petite fleur qui regarde avec un oeil bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés.

[Illustration]

[Illustration]

EN MESSIDOR

  Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées,
  Neige odorante du printemps!

Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum.

Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes, pour leur goût personnel?

Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce frileux et délicat ornement….—Eh! me diriez-vous, qu'il en soit ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu gourmande, hélas!

Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte, semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir!

* * * * *

Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un pantalon, pour ne me pas enrhumer,—et cela avec une tendresse dont les instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,—je goûtais, moi, mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait, pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux. Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air.

Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit, ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les promeneurs sentimentaux!

Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.

comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs.

* * * * *

Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois, madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation. La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable chrétienne, et je vous en excuserai davantage.

* * * * *

Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes. Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu, par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère, dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même. Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!

[Illustration]

[Illustration]

BATEAUX ROUGES

I

Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien dans mon âme, j'ai trouvé … devinez quoi…? un jouet de mon enfance, mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne, pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et furtives, viennent nous toucher au coeur.

Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir. Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah! que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses qui s'envolent aux premiers souffles du matin!

Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature, comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet animae dimidium mex.

On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes, d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions, avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie. Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille enchantements.

Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un mystère charmant et féerique.

Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon rêve!

II

Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait, de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise, partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin, presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela.

Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser.

Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi, devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu, depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air, comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament plein d'étoiles.

Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut- être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la mer.

Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un violon.

Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière.

Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!

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AU PAYS DES RÊVES

Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique. L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres; l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!

Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre. Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours, rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les fenêtres?… Mais non, vous ne le ferez pas!… Donc nous avions regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris.

* * * * *

Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin lui-même quand il me dit sur un ton de protection:

—Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité, mais je te sauverai.

—Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.

—Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de toi. Tu sais ce qui te reste à faire?

—Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles.

—Rappelle-toi l'exemple de Noé.

—Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité?

—Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te souviens-tu plus de l'arche?

—Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées?

—Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.

—Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.

—Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la déplorable espèce à laquelle tu appartiens!

—J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers de celle que j'aime; mais les miens, jamais!

—Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.

Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit enchifrongné des narines de M. Delaunay.

* * * * *

L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions nous embarquer:

—Et François? me demandâtes-vous.

—Qui ça, François?

—Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais l'appeler François!

—Bon! m'écriai-je; il est encore temps.

C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai, mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur:

—Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié!

Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez promis de manger une aile de poulet.

—Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours sur les crédits de Madagascar!

L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença à parler.

Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible. J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de vos yeux.

* * * * *

Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète, qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est bien moins difficile:

  Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
  Durant l'éternité rêver à votre dos.

Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles étoiles!

Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre suppliante et le ciel miséricordieux…. Non! l'heure implacable du réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus heureux de mes rêves est conté.

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NUIT BLANCHE

Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme, dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.

Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair. Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se brisait et que le vent emportait.

Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle.

Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges. Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles, des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?… Après, j'ai peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant, mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez aimé.

* * * * *

J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé.

De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois, de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine, je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par l'inexorable vent des destinées.

O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées!

Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve, le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au souvenir une immortalité.

  Sous l'aile blanche du matin,
  Toute la terre se recueille;
  Un frisson passe de la feuille
  Du chêne à la feuille du thym.

  Tandis que pâlit la grande Ourse,
  Descend un long frémissement
  De l'oeil profond du firmament
  A l'oeil entr'ouvert de la source.

  Ainsi, partout, autour de moi,
  Comme un torrent tombant des cimes,
  Roulant des faites aux abîmes,
  S'étend l'universel émoi.

  Il n'est que mon coeur solitaire,
  Loin de tes yeux, aux morts pareil,
  En qui ne vibre aucun réveil,
  Quand tout se réveille sur terre!

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PARAPHRASE

  Pour charmer mes heures moroses,
  Je chante, le coeur plein de vous:
  Ce n'est pas aux lèvres des roses
  Qu'est le sourire le plus doux.

  J'évoque vos candeurs insignes
  Et vos virginales fraîcheurs:
  Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
  Que sont les plus pures blancheurs.

  Je vous vois passer sous les branches
  Sur vos noirs cheveux se penchant
  Ce n'est pas aux yeux des pervenches
  Qu'est le regard le plus touchant.

  Votre image, en tous lieux suivie,
  Seule, brille à travers mes pleurs
  Tout ce que j'aime dans la vie,
  Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!

* * * * *

Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine! La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice, la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues, admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil!

* * * * *

  Fou de printemps, ton coeur s'étonne
  De me voir, prophète attristé,
  Penser quelquefois à l'automne,
  Sous les premiers feux de l'été.

  Oui, je pense, en voyant les roses
  Ouvrir leurs vivantes couleurs,
  Que l'aile des autans moroses
  Effeuillera toutes les fleurs.

  Que, des feuillages où tout chante,
  Tous les oiseaux seront bannis,
  Et que, sous l'averse méchante,
  Se briseront les pauvres nids?

  Va! que l'autan ouvre son aile!
  Que l'averse attriste les cieux!
  De l'An la jeunesse éternelle
  Reste sur ton front gracieux.

* * * * *

Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux fois—les deux seules de ma vie,—j'ai vraiment commencé d'aimer. Le printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses. Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or, à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair. Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie. Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime, pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi, au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le mien vers la coupe mortelle du premier baiser!

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MATUTINA

C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenêtre ouverte, est venue voler jusque sur le papier où ma plume allait courir. Elle est très jaune, très sèche et toute recroquevillée. J'y reconnais cependant, sous l'ondulation des brûlures solaires, sa forme en fer de flèche. C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportée.

Qu'allais-je vous conter déjà? Une histoire d'amour, sans doute, ou quelque rêverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-être vous dire les vers très simples que j'ai écrits pour que Capoul les chante sur une musique de Lacôme:

  Je demande à l'oiseau qui passe
  Sur les arbres, sans s'y poser,
  Qu'il t'apporte, à travers l'espace,
  La caresse de mon baiser.

  Je demande à la brise pleine
  De l'âme mourante des fleurs,
  De prendre un peu de ton haleine
  Pour en venir sécher mes pleurs.

  Je demande au soleil de flamme,
  Qui boit la sève et fait les vins,
  Qu'il aspire toute mon âme,
  Et la verse à tes pieds divins!

et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines. Oui, je me sentais l'esprit alerte et disposé à d'aimables confidences.

Ah! maudite fenêtre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon cerveau?

* * * * *

Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli, précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants. Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures, et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients, l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau sous le vent qui la fouette….

Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?

* * * * *

Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif, je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement le mane, thecel, phares apparaissant sur l'obscurité des murailles lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables, contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage, tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence; tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit, dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:

Le monotone ennui de vivre est en chemin.

Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés! C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit le mausolée des floraisons mortes.

Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous mes yeux!

* * * * *

Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie! Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies. Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant mêlées dans le même rêve immortel!

Mais qu'ils prennent garde à la première feuille morte, au premier froissement qui est comme la chute d'une première illusion dans ce monde enchanté! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!

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III

CONTES D'AUTOMNE

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DANS LES JARDINS

I

PLUIE D'OR

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.

J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente. Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant l'autel de la Beauté infinie.

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré; quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources sacrées!

Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit innombrable de chocs invisibles et joyeux.

Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer.

II

CHRYSANTHÈMES

  Pour savoir a quel point je t'aime,
  Effeuille, en rêvant, mon trésor,
  Non la marguerite au coeur d'or,
  Mais ce coeur blanc du chrysanthème.

  Car plus serrés et plus nombreux,
  Ses pétales, faisceau de glaives,
  Diront mieux l'infini des rêves
  Où se perd mon coeur amoureux.

  «Un peu!—beaucoup!» mots sans pensée;
  Et même: «passionnément»,
  Un mot qui ne dit rien vraiment
  Du mal dont mon âme est blessée.

  C'est par mille et mille douleurs
  Que mon être se multiplie
  Et, languissant, vers toi se plie
  Comme le chrysanthème en fleurs.

  La marguerite plus ne dure,
  Quand l'automne, de ses doigts lourds,
  Des mousses jaunit le velours
  Et disperse au vent la verdure.

  Même après l'adieu du soleil,
  Seul, dans les jardins qu'il décore,
  Le chrysanthème s'ouvre encore,
  A mon coeur fidèle pareil.

  Pour savoir à quel point je t'aime,
  Effeuille, en rêvant, mon trésor,
  Non la marguerite au coeur d'or,
  Mais le coeur blanc du chrysanthème!

III

BOUTON DE ROSES

Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage, un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la racine est au profond douloureux de mon coeur.

Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que l'inutile trésor des bonheurs perdus!

IV

OEILLETS ROUGES

  L'oeillet d'automne est sans parfums.
  Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
  Il semble porter dans ses veines
  Le sang glacé des coeurs défunts.

  Fleur sans parfum, âme sans rêves!
  Oiseaux sans ailes, toutes deux,
  Dont jamais les vols hasardeux
  Pour les cieux n'ont quitté les grèves.

  Malgré ses velours éclatants
  Dont ton regard charmé s'étonne,
  Ne cueille pas l'oeillet d'automne,
  Toi dont le coeur est tout printemps!

  Toi dont l'être est tout envolée
  Vers les firmaments apaisés,
  Où monte l'odeur des baisers
  A l'odeur des roses mêlée.

  Si c'est du rouge que tu veux
  Pour éclairer leur ombre, imprègne
  De mon sang la fleur que ton peigne
  Tient mourante dans tes cheveux,

  Et par les souffles embaumée
  Autour de ton être flottants,
  Toi dont la grâce est tout printemps.
  Vivant Avril, ma bien-aimée!

  L'oeillet d'automne est sans parfums.
  Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
  Il semble porter dans ses veines
  Le sang glacé des coeurs défunts.

[Illustration]

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