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Contes à la brune cover

Contes à la brune

Chapter 28: IV
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About This Book

A collection of lyrical short stories and poems that mix delicate prose, verse, and illustration to explore facets of love, beauty, and seasonal moods. The pieces alternate melancholy and gaiety, celebrate dark-haired women while playfully debating appearances, and offer theatrical and social reflections ranging from intimate romantic vignettes to satirical observations on calendars, customs, and moral hypocrisies. Recurring motifs include moonlit imagery, contrasts of darkness and light, yearning desire, and the bittersweet tension between joy and suffering. The tone shifts between elegiac lyricism and witty commentary, presenting varied sketches rather than a single narrative arc.

SUPER FLUMINA

J'ai gardé certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est comme malgré moi que, tous les huit jours, un accès de paresse qu'aucune fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque flânerie à l'aventure, dans la campagne où meurt le tintement des cloches lointaines, à l'heure où les derniers fidèles franchissent les porches des églises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, égrenant sur ma route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oubliés, lévite de toutes les religions méprisées, suprême croyant de toutes les croyances déchues.

Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de bise ridait, sur une rive à peu près déserte, suivant le quai dont la pierre limée par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans un de ces paysages de banlieue que Rafaëlli excelle si bien à décrire et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres silhouettes des arbres dépouillés, semblent des griffonnages d'enfants. De toutes les choses, l'eau est peut-être celle qui proteste le plus tard contre les mélancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de lumière qui passent, à sa surface, comme les derniers éclairs d'épées d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux gelées qui la figent, tandis que partout règne la grande immobilité de la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin où je n'entendais guère que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mêla, une rumeur de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et sourd, quelque chose de sinistre qui mêlait une note d'horreur à cette mélancolie. Je m'arrêtai, je regardai et trouvai que j'étais arrivé, sans y prendre garde, jusqu'à la gueule débordante d'un égout, là où la grande ville déverse son opulent trésor d'ordures, infectant au loin la rivière et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses odeurs malsaines, la fétide haleine de tout ce qu elle vomit.

* * * * *

Et comme toutes nos pensées ne sont que les impressions réfléchies qui nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un océan de dégoût qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous assistons depuis quelques jours y avaient amassé. De l'image matérielle qui m'avait fait détourner les yeux, une vision morale se dégagea, celle de l'immonde société qui, pareille à ces eaux croupies et déshonorées, nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procès,—celui même de notre état social,—nous révèle, occupant toute l'échelle des classes, depuis ce qui devrait être l'honneur à jamais respecté jusqu'au devoir inexorablement subi; toute cette canaille remuée comme une mare putride où tombe une pierre, et qui grouille avec des éclats de rire, comme grisée de sa propre infection; tous ces types révoltants de cynisme qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe, dans mon cerveau, avec les détritus, les trognons, les immondices que l'égout roule à mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique de mensonges; pas une révolte de la conscience dans cette clameur de coquins se jetant l'ignominie à la face les uns des autres; pas une foi qui surgisse, de ce désarroi de toutes les confiances, pas une foi dans un homme dont on ose dire: Celui-là ne peut être soupçonné! Magistrats, ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la trompe et qui préfère s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilité qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette jetée au vent de tous les respects. Des accusés, encore sous la menace des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxénète et son infâme amant, relâchés, sans doute, parce que les prisons aussi ont quelquefois besoin d'être assainies. Il ne se trouve personne pour cracher au nez de ces ignobles drôles, pour les chasser comme on balaye les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrière de cette pourriture vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre compagnie.

* * * * *

J'entends des gens dire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pas vrai. Cette promiscuité de tous les appétits fraternisant dans la même honte lucrative, cette démocratie qui unit, dans la malpropreté d'une immense étreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le même sac d'écus, sont d'invention très contemporaine et bien ce qu'on est convenu d'appeler des «signes des temps.» Ce n'est pas la première fois que de pareilles éclipses du sens moral sont signalées dans notre astronomie historique. La seconde moitié du siècle dernier ne présentait pas, à son début, un spectacle beaucoup plus ragoûtant. Il a fallu beaucoup de sang pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus plus bas qu'alors, parce que la virilité des races s'épuise à ces rouges métamorphoses. Heureux ceux qui ont vécu dans des temps meilleurs et mieux épris de tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine! Parmi nous, ceux-là sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passé et ne veulent vivre que de la mémoire des âges où fleurissait l'idéal.

Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive où s'était arrêtée ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours, non plus souillé et comme encombré de ruines, mais limpide et emportant, avec lui, une poussière fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante, le couchant étendait, çà et là, de grandes opacités fulgurantes, comme des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une éclaircie s'était faite, à l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil, sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque posé sur une large lame de cuivre, en équilibre, comme on voit faire les bateleurs forains. Ce qui fut les verdures estivales frangées de rouille par l'automne, n'est plus qu'un enchevêtrement de petites branches noires se découpant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait déjà disparu pour moi, celle du cloaque où mes regards étaient tombés, celle du gouffre où avait plongé mon esprit. Que m'importe, après tout, cette fange qui descend dans le fleuve!—Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait la honte qui envahit la vie contemporaine!—Le temps marche et le néant est au bout. La nature est là, impassible et douce pour nous faire prendre patience. L'amour est là, vibrant et cruel pour ne pas souffrir que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurés fidèles à l'idéal de poésie et de tendresse qui berça si longtemps les douleurs de l'humanité! Plus haut que les ruisseaux débordants, plus haut que cette mer de boue qui peut s'étendre mais ne saurait s'élever,—car les océans bleus ont seuls des vagues audacieuses,—planent l'immortel soleil de nos espérances et l'immortel objet de nos désirs. Plus haut, sur un autel tout embrumé de l'encens de mes voeux, sont posés tes pieds divins et blancs, ma bien-aimée aux noirs cheveux, grand lis debout dans la solitude jalouse de mes rêves, consolation du terrestre exil, toi qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres l'infini!

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DERNIÈRES VIOLETTES

Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant. J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant, les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés s'envoler!

* * * * *

A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde, que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris, paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales, dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que cette désolation est pour durer toujours?—Non! disent les violettes de leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame, j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver, à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois, quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire, vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces muettes éloquentes dont le langage est un parfum!

* * * * *

Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail; vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie, modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres.

Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure, l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de lointaines amours.

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L'AGE D'OR

Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours, ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles, comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres, par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis des purs esprits n'est pas le mien.

Oui, paradis! C'était un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au détour profond d'une allée, un morceau du paradis qu'avait oublié de garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant, de droite et de gauche, c'était bien octobre avec ses tons jaunes ou pourprés qui sont comme la couleur des déclins. C'était une débauche d'ocre sur la grande palette de la nature, très clair aux branches frémissantes des peupliers, plus foncé sur les masses plus denses des autres essences. Mais partout la brûlure des étés prête à s'envoler aux premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sèches. On eût dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnés avait été promené sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrêt dont est atteint tout ce qui doit périr. Certes, il y avait beaucoup de mélancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel éclat et quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un féerique embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulée de métal scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des lumières couraient sur toutes les arêtes vives ou s'étendaient, par ondées, sur les plaines.

—On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup, rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie.

* * * * *

Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte, une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons. La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes; tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé caresser la chimère…. L'homme seul était resté de toutes les bêtes, l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable, pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies, emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés, sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce, l'alma parens antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.

* * * * *

Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé. Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera, faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là, plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des choses…. Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues. Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis biblique à nos fils éperdus!

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CHOSES D'AMOUR

Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses blessures par les dernières flèches du soleil couchant.

Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne mirent que le ciel.

Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrénéens au bord de l'Ariège, où je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savouré la douceur amère, sous l'oeil attendri des étoiles qui, toujours, ont des larmes pour les amoureux!

* * * * *

Vous rêviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel lien mystérieux dont la Poésie grecque a cherché l'image dans le tableau gracieux de la naissance de Vénus. J'aime mieux, pour ma part, la fable d'ève foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de son berceau. Il fallait l'épanouissement des jardins à la première apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur les lèvres lesquels y sont demeurés depuis ce temps-là. Et, cependant, la mer fait penser à la femme et la femme fait penser à la mer.

  La trahison vous fit parentes éternelles.
  Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond!
  Le mensonge du ciel habite vos prunelles,
  Double abîme d'azur où notre espoir se fond.

Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gardé quelque chose dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux où la pensée sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous attirent vers les irréparables naufrages du coeur. Oui, les vôtres, madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures innomées et, dans leur verte transparence, sans cesse traversée d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont l'insensible océan berce les prières inutiles et les désespoirs silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre regard, et souvent il y passe des éclairs d'épée comme lorsque le flot s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace glauque est sillonné.

Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie éternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils amants, pas plus que vos cruautés n'ont pu décourager ma tendresse. Le grand symbole de la beauté toujours adorée et pardonnée est fait pour vous séduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunité!

* * * * *

Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constellé et les souffles tout parfumés de l'âme des bruyères; vous m'avez avoué le charme mystérieux et pervers peut-être que la Mer avait pour vous. Ainsi nous sommes-nous séparés sans que mon âme se soit, un seul instant, éloignée de vous qui êtes, pour elle, comme une de ces patries qu'on emporte partout où l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et soupirer la flûte du pâtre. Vous vous êtes bercée sans doute, au bruit monotone et profond des vagues à l'heure où les dernières voiles semblaient à peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer. Que m'avez-vous gardé de vous dans ces heures de rêveries? Comme les barques lointaines qui s'enfonçaient dans les brumes rougies par le couchant, votre pensée a-t-elle, par delà l'horizon incendié, tenté l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'espérer et je devrais vous dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouvé des oublis charmants au caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a fait tout d'abord un être désarmé devant vous. Devant le magnifique panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une floraison de lis, des vallées profondes le long desquelles les grandes ombres pendaient comme des chevelures, des ravins où l'eau se brisait avec des clameurs et de grandes colères d'écume, savez-vous où s'en allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette tranquille allée du bois où, pour la première fois, votre main s'est posée sur mon bras, vers ce paysage à demi parisien qui fut le décor de mes premières et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la toilette que vous portiez ce jour-là? Nous aimons le bleu, tous les deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-être est-ce ce goût qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient légèrement sur le sable humide des premières fraîcheurs de l'automne! Ils dictaient un rythme nouveau à mon coeur qui leur fut un docile écolier. Un frisson de rouille passait déjà sur les feuilles et vous vous sentiez toute triste du déclin des dernières roses.

Car vous avez pour les fleurs toutes les pitiés que vous n'avez pas pour moi! Nous suivions une toute petite allée, tandis que tout près, dans une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre voix. Oui, ma chère, voilà tout ce que j'ai rêvé devant le grandiose paysage des Pyrénées: cette allée dont un soleil déjà pâle de septembre traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de gazons étaient brûlées et piétinées, cette petite allée du bois où je respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que vous ne le sentîtes même pas.

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IV

CONTES D'HIVER

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PREMIÈRE NEIGE

Nous nous étions quittés avec un serrement de main à peine ébauché, sans la chaude étreinte accoutumée, sans la réconciliation franche qui terminait d'ordinaire nos futiles querelles, après des propos vraiment cruels échangés et de mauvaises paroles restées sur le coeur. Elle ne m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement délicieusement brusque, sa belle chevelure débordante sur le front pour que j'y misse un dernier baiser. Elle était remontée en voiture sans se retourner, sans me montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrière, un coin de visage blanc éclairé par une caresse des yeux. Moi, j'avais continué mon chemin à pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumée avant les célestes étoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la saison; à travers un décor plein d'une bruyante mélancolie. C'était l'heure où l'activité populaire agonise avant le calme du repas du soir. Tout le boulevard était dans les cafés, hors quelques rôdeuses affamées, ombres vivantes attachées aux rares passants et dont les zigzags captifs laissaient derrière elles un fade parfum. La gaieté de ce spectacle n'était pas pour me distraire des méditations douloureuses qui m'assaillaient. Après une longue période de foi aveugle, je me reprenais à douter que la femme fût autre chose qu'un mensonge délicieux fleuri de regards et de sourires où elle ne laisse rien de son âme. Tout ce bruit charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien qu'un bruit comme celui de l'onde indifférente ou du vent impassible qui passe. A quoi bon garder précieusement dans la mémoire le souvenir des étreintes où notre coeur s'est fondu en délices désespérées? Nous ne sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystérieuse cuirasse le défend de nos faiblesses, et des seins magnifiques où meurt notre désir ne sont qu'un rempart qui l'éloigne davantage du nôtre. Elle est l'illusion qui charme et qui tue, l'éternelle embûche dressée sur le chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles énergies.

Ainsi pensais-je, découragé de l'amour par un amour plus grand et plus vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prêtre parmi les ruines d'un temple écroulé, me meurtrissant dans la nuit à des débris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelèrent, et je me trouvai subitement mêlé, en pleine lumière, à des groupes de causeurs joyeux assis devant des verres où riaient des poisons couleur d'émeraude, d'or brun et de rubis sanglant.

* * * * *

Quand je les quittai, une heure après, la neige avait tombé abondamment, rayant encore de légères broderies blanches le manteau gris du ciel, pareille à un vol de flèches obliques criblant les maigres arbres nus comme des saints Sébastiens. Les toits, les voitures, les chaussées, tout était blanc, et c'était un craquement sous les pas s'enfonçant dans ce froid tapis. Une vague clarté montait de toutes ces candeurs répandues, argentée comme si cet orient eût été fait de rayons de lune en fusion. Les étoiles ont souvent l'air de rêver. Peut-être Perrette devenue étoile, comme c'est le commun destin des belles âmes, avait-elle laissé choir à nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous regardent.

Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec une garniture d'ouate à chaque roue, les chevaux philosophes manquant d'un pied, au moins, à chaque pas, résignés aux cinglements du fouet inutile qui avait au moins le mérite de le réchauffer, ayant des buées aux naseaux, des buées où les reflets des réverbères mettaient des fumées de sang clair. Puisque j'étais condamné à la promenade, l'idée me vint d'y mêler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'écartait pas beaucoup de mon chemin. Idée miraculeuse et vraiment géniale, car je me trouvai, dès les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse à Paris, où elle se résout presque immédiatement en boue noire, la neige apporte à la Nature un merveilleux élément de féerie. C'était un enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur égale, étalés en éblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues d'une mer immobile et figée dans une rigidité marmoréenne. Les routes larges, et d'un seul jet immaculé, scintillaient aux premiers plans, et les masses moutonnaient à l'horizon, comme un troupeau couché dans la pénombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande méditation de toutes les choses et un mystérieux recueillement sous ce baptême de pureté rajeunie.

* * * * *

Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel, pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler; que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur, les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide, n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre vie.

Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était, autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient désunis.

Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil, le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre, et,—comme nous étions brouillés encore,—je me retrouvai sous la même impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint, qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir.

Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges éternelles.

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CARNAVAL AMOUREUX

Savez-vous ce que j'ai rêvé? ma chère. Que vous aviez parié de vous déguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaître. L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un héritage tombé du ciel,—je les aimerais mieux ainsi que montant de la terre, comme des fleurs empoisonnées et mouillées de larmes,—me permettait du donner un libre cours à votre caprice. Pour que rien n'y fit obstacle, je vous ouvris un crédit illimité chez les costumiers les plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous étions rencontrés au bal masqué que donne, chaque année, à cet anniversaire et dans son somptueux hôtel du quartier de l'Étoile, cette fameuse Mme de C… dont les fêtes sont justement recherchées. Vous sachant des intelligences dans la maison, j'étais certain que tout y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rôle des Nigaudinos de féerie. Mais je me voulais un très grand mérite dans cette épreuve, un mérite qui vous touchât et me valût un de ces infinis des grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'étais-je pas sûr de vous reconnaître à la fin? De quelques voiles qu'il fût enveloppé, votre être ne me crierait-il pas votre présence? Pourrais-je mettre seulement le pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me guiderait-il pas sûrement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous faisait sourire et vous y répondiez par un air de future victoire absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le premier regard me fut comme un défi qui me valut tant de souffrances.

* * * * *

Les songes marchent vite;—il est malheureux qu'on ne puisse les atteler aux Petites-Voitures;—le mien m'avait emporté déjà au bal où nous nous devions retrouver. Mon ambition avait été de vous y reconnaître du premier coup, de marcher droit à vous comme le prophète au Dieu qui l'appelle.

Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'étiez pas encore arrivée et toute l'attention était pour cet aimable prince nègre venu en France pour y conquérir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour paraître plus beau, a emmené le fils d'un de ses ministres en façon de repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous les jours en pure ébène, de sorte qu'auprès de lui le prince semble porter sur le visage un clair de lune. C'est une manière agréable de faire faire le tour de France à son favori. La foule des invités était considérable déjà, mais, je vous le jure, j'étais moralement sûr que vous n'y étiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eût personne. Je pourrais vous dire le moment précis où vous entrâtes. Mais tant de monde m'entourait déjà que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand je tentai de vous surprendre à votre entrée. La ruse sur laquelle vous comptiez m'était déjà, d'ailleurs, révélée aussi depuis longtemps. Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revêtu le même costume que vous. Plus de cent déguisements pareils sur de jeunes femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappé mes yeux. Ils étaient les plus ingénieux du monde pour embarrasser l'esprit, enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans leur mauresque pudeur, rien voir à peu près du visage. A peine un rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparaît celui des étoiles sur un ciel balayé de rapides nuées.

* * * * *

La danse dissémina les groupes et les couples y passèrent. Vous dansiez certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il y avait là un homme que j'aurais étranglé avec une joie féroce: celui dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les étoffes légères et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour qui la vraie musique était le rythme harmonieux de votre souffle; sur qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siècles. Quel immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et compassés de nos pères! Je me mis à errer comme les bêtes de proie qui fouillent des narines les souffles épais dans le vent. Un de vos raffinements encore: le même parfum très doux, mais tyrannique et pénétrant, baignait les ombres pareilles à vous. Un son de voix saisi au hasard? Toutes étaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls parlaient et je m'aperçus qu'ils étaient terriblement plus bavards que les femmes. Et mes tortures recommençaient sous forme de mazurkes, de polkas, de tournoiements méthodiques où mon coeur était broyé comme sous une meule. J'eus un moment de désespoir. Vous avez un signe auquel je ne me tromperais pas. Mais là! Vous savez comme moi où il est placé. Il aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager sous les jupes. Je sais que ce sont des manières que Mme de C… n'aime pas, que vous appréciez peu vous-même. Si j'allais justement tomber sur vous, à la première passe! Vous seriez furieuse…. Oui, mais je n'en aurais pas moins gagné mon pari et vous n'en seriez pas moins obligée de me donner l'Infini convenu.

* * * * *

Mon respect de la décence luttait mal contre mon désir de vaincre à tout prix. Hoc signo vinces! m'écriai-je en moi-même, m'inspirant des étendards du pieux Constantin. Un éclair de vrai génie descendu certainement sur moi du trône Paradisiaque où siège aujourd'hui, dans les phalanges sacrées, ce monarque sanctifié, traversa le désordre de mon esprit et l'illumina. «Tu vaincras par un signe», me répétai-je en bon français. Si je vous forçais, vous, à me reconnaître! Je me souvins que vous m'aviez menacé de quelque chose la première fois que j'aurais de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il m'arrive quelquefois. Je m'éclipsais un instant et revins barbouillé de ces débris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une aile du nez. Mais l'effet fut immédiat, une petite main,—la vôtre,—me lança un soufflet, et une petite voix,—la vôtre aussi,—ajouta à ce geste charmant ces mots aimables:

—Animal, je te l'avais promis.

A moi l'Infini, ma chère! Vous vous étiez trahie. Hélas! je me suis réveillé avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais les inspirations du rêve nous viennent certainement des dieux et c'est un religieux devoir d'y obéir quand la pleine conscience de nos actes nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plaît!

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BROUILLARDS

Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre, comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et qui s'appelle: Brouillard.

Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières.

Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament, le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.

La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous, inquiète, affolée, quaerens quem devoret. Tout cela est empreint d'une mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent.

* * * * *

Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes. C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant, j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son carquois!

* * * * *

Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant, nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai, par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces. Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles. Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!…

Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites, seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami.

TAÏAUT

Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre:

L'homme absurde est celui qui ne change jamais.

Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que, comme le dit un vieux et sage proverbe:

Quand on est mort, c'est pour longtemps.

Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait, puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière. Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise, mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de trouver imbéciles pour cette puérile raison!»

* * * * *

Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que, la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi, l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants, venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce, des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble, intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes. Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!» J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire, comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut!

* * * * *

Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très instructif de mon ami Léonce Détroyat: La France dans l'Indo-Chine, et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot: Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint, il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots. Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi triomphant au village…. J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux, ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que, ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes promenades.

C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons, dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais, je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré. C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu! J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien. Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi, sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis. Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux:

—Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part de mon cheval et de la mienne.

* * * * *

Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant pourtant que le nôtre!

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AMOROSA

Un tapis de neige, mais si léger que partout le gazon le perçait de mille flèches d'émeraude et que le sable des allées, apparaissant au travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une poussière de neige courant le long des branches noires et saupoudrant les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannées. Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs rugueux ses lumières décomposées qui les faisaient apparaître bleus à l'envers de sa course. Des lointains presque violets, très estompés de gris clair et rayés imperceptiblement par l'enchevêtrement des futaies. Sur tout cela, la sérénité silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y descendait avec celui des moineaux et des mésanges s'abattant sur les mousses avec de petits cris où pleurait la désespérance du printemps. Quelques jacinthes ça et là crevaient cependant la terre noire, et des bourgeons trop tôt venus perlaient aux branches. Un peu de patience, mésanges et moineaux! Un peu de courage, ô coeur impatient de renaître!

Après une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au visage, je m'étais assis sur un banc, dans un coin largement illuminé, ce qui lui donnait une impression de tiédeur relative. Mes yeux, fatigués de l'horizon scintillant où semblaient passer des vapeurs de givre, s'étaient abaissés vers le sol, mille clartés roses me passaient sous les paupières et de minuscules étoiles d'or à travers les cils. Mon regard flottait, avec ma pensée, dans un vague très doux, quand il s'arrêta soudain sur une place d'une blancheur immaculée que traversait un dessin bizarre tracé par la course d'un oiseau. Les petites pattes avaient semé comme un trèfle noir qui courait suivant une ligne capricieuse. On eût dit des hiéroglyphes et je me pris, le plus sérieusement du monde, à vouloir déchiffrer cette mystérieuse écriture, à chercher un sens à ces caractères si nets, et se succédant suivant un rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonté pour complice du hasard dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom, comme si mon coeur était soudain tombé sur cette neige.

L'oiseau tout seul était remonté dans la nue, sans y emporter mon âme.

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Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée, je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la berce.

O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis!

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Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations. Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait, un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices furieuses de la chair rassasiée?

Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée. Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.

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Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser, la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va, aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit:

  Ce sont les plus petites choses
  Qui témoignent le plus d'amour.

En attendant les grandes, comtesse, cependant!

[Illustration]

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