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Contes à Ninon

Chapter 50: X
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About This Book

A cycle of short narratives framed as intimate tales told to a cherished companion mixes lyrical recollection and imaginative fable. The pieces evoke sun‑baked rural landscapes and youthful ardor, alternating tender domestic scenes, playful satire, and occasional macabre or moral parables. Recurring motifs of memory, desire, social observation, and the tension between dream and reality unify these varied sketches into a reflective, often sensual meditation on adolescence and the persistence of early attachments.

—Moi, frère, je suis tenté de croire qu'ils n'existent ni l'un ni l'autre.

—Peut-être bien, mon mignon. Si nous avions le temps nécessaire pour prendre une idée sommaire de toutes les connaissances, je veux dire plusieurs existences d'homme, je te prouverais, par un troisième raisonnement, que la nuit et le jour existent l'un et l'autre. Mais c'est assez nous occuper des sciences physiques; passons aux sciences naturelles.

Médéric et Sidoine ne s'arrêtaient pas pour causer. Comme, après tout, le seul but de leur promenade était de découvrir le Royaume des Heureux, ils descendaient le globe du nord au midi, le traversaient de l'est à l'ouest, sans se permettre la moindre halte. Cette façon de chercher un empire avait certainement de grands avantages, mais on ne saurait dire qu'elle fût exempte de désagréments. Sidoine risquait depuis la veille des rhumes et des engelures, à passer sans transition des chaleurs accablantes des tropiques aux vents glacés des pôles. Ce qui le contrariait le plus était la brusque disparition du soleil, quand il entrait d'un hémisphère dans l'autre. Toutes les vulgarisations du monde n'auraient pu lui expliquer ce phénomène, qui produisait à ses yeux le va-et-vient de lumière irritant que fait, dans une chambre, un volet ouvert et fermé avec rapidité. Tu peux juger par là le bon pas dont marchaient nos deux compagnons. Quant à Médéric, voituré à l'aise dans l'oreille de son mignon, plus mollement que sur les coussins de la calèche la mieux suspendue, il s'inquiétait peu des incidents de la route, se garait du froid et du chaud. D'ailleurs, il se souciait médiocrement du miroitement du jour et de la nuit.

Les voyageurs venaient de rentrer dans l'hémisphère éclairé. Médéric mit le nez dehors.

—Mon mignon, dit-il, dans les sciences naturelles, l'étude la plus intéressante est celle des diverses races d'une même espèce animale. D'autre part, l'étude de l'espèce humaine offre un attrait tout particulier aux savants, car elle affirme avoir coûté au Créateur toute une journée de travail et n'être pas de la même création que les autres créatures. Nous allons donc examiner les différentes races de la grande famille des hommes. Reste au soleil, afin de voir nos frères et de lire sur leurs faces la vérité de mes paroles. Dès le premier regard, tu peux t'en convaincre, leurs visages, pour l'observateur désintéressé, est aussi laid en tous pays. Dans chaque contrée, je le sais, ils trouvent, chez certains d'entre eux, une rare beauté de lignes; mais c'est là une pure imagination, puisque les peuples ne s'accordent pas sur l'idée de beauté absolue, chacun adorant ce que dédaigne le voisin; une vérité est vraie, à la condition d'être vraie toujours et pour tous. Je n'appuierai pas davantage sur la laideur universelle. Les races humaines,—tu les vois à tes pieds-sont au nombre de quatre: la noire, la rouge, la jaune et la blanche. Il y a certainement des teintes intermédiaires; en cherchant, on arriverait à établir la gamme entière, du noir au blanc, en passant par toutes les couleurs. Une question, la seule que je veuille approfondir aujourd'hui, se pose d'abord pour l'homme qui veut vulgariser avec honneur. Voici cette question: Adam était-il blanc, jaune, rouge ou noir? Si j'affirme qu'il était blanc, étant blanc moi-même, je ne sais comment expliquer les singuliers changements de couleurs survenus chez mes frères. Eux-mêmes faisant sans doute le premier père à leur image, les voilà tout aussi embarrassés que moi, lorsqu'ils me considèrent. Avouons-le, la question est épineuse. Ceux qui font métier de la haute science t'expliqueraient peut-être le fait par les influences diverses des climats et des aliments, par cent belles raisons difficiles à prévoir et à comprendre. Moi, je vulgarise, tu m'entendras sans peine. Mon mignon, si l'on trouve aujourd'hui des hommes de quatre couleurs, des noirs, des rouges, des jaunes et des blancs, c'est que Dieu, au premier jour, a créé quatre Adams, un blanc, un jaune, un rouge et un noir.

—Mon frère Médéric, ton explication me satisfait pleinement. Mais, dis-moi, n'est-elle pas un peu impie? Où serait la fraternité universelle des hommes? En outre, n'existe-t-il pas un saint livre, dicté par Dieu lui-même, qui parle d'un seul Adam? Je suis un simple d'esprit, il serait mal à toi de me mettre en tentation de mal penser.

—Mon mignon, tu es trop exigeant. Je ne puis avoir raison et ne pas donner tort aux autres. Sans doute, ma façon de voir en cette matière, qui m'est d'ailleurs personnelle, attaque une vieille croyance, très-respectable pour son grand âge. Mais quel mal cela peut-il faire à Dieu, d'étudier son oeuvre en toute liberté, puisqu'il nous a laissé cette liberté? Ce n'est pas le nier, que de discuter son ouvrage. Quand même je nierais le Créateur sous une certaine forme, ce serait pour te le présenter sous une autre. Eh! mon mignon, je vulgarise la théologie à cette heure! La théologie est la science de Dieu.

—Bon! interrompit Sidoine, je la sais, celle-là. Il suffit pour y être passé maître d'avoir l'esprit droit. Enfin je trouve une science simple, qui ne doit pas demander deux mois de raisonnement.

—Que dis-tu là, mon mignon! La théologie, une science simple! Pas deux mots de raisonnement! Certes, il est simple, pour les coeurs naïfs, de reconnaître un Dieu et de borner là leur science, ce qui leur permet d'être savants à peu de frais. Mais les esprits inquiets, une fois Dieu trouvé, en font leur Dieu. Chacun a le sien, qu'il a abaissé à son niveau, afin de le comprendre; chacun défend son idole, attaque l'idole d'autrui. De là un effroyable entassement de volumes, une éternelle matière à querelle: les façons d'être de Celui qui est, la meilleure méthode de l'adorer, ses manifestations sur la terre, le but final qu'il se propose. Le ciel me garde de vulgariser une telle science; je tiens trop à mon bon sens!

Médéric se tut, ayant l'âme attristée de ces mille vérités qu'il remuait à la pelle. Sidoine, ne l'entendant plus, hasarda une enjambée et arriva droit en Chine. Les habitants, leurs villes, leur civilisation, l'étonnèrent profondément. Il se décida à poser une question.

—Mon frère Médéric, demanda-t-il, voici un peuple qui me fait désirer de t'entendre vulgariser l'histoire. Certainement cet empire doit tenir une large place dans les annales des hommes?

—Mon mignon, répondit Médéric, puisque tu ne peux te lasser de t'instruire, je veux bien te faire en peu de mots un cours d'histoire universelle. Ma méthode est fort simple; je compte l'appliquer tout au long, un de ces jours. Elle repose sur le néant de l'homme. Lorsque l'historien interroge les siècles, il voit les sociétés, parties de la naïveté première, s'élever jusqu'à la plus haute civilisation, puis retomber de nouveau dans l'antique barbarie. Ainsi, les empires se succèdent, en s'écroulant tour à tour; chaque fois qu'un peuple se croit parvenu à la suprême science, cette science elle-même cause sa ruine, et le monde est ramené à son ignorance native. Au commencement des temps, l'Égypte bâtit ses pyramides, borde le Nil de ses cités; dans l'ombre de ses temples, elle résout les grands problèmes dont l'humanité cherche encore aujourd'hui les solutions; la première, elle a l'idée de l'unité de Dieu et de l'immortalité de l'âme; puis, elle meurt, au soir des fêtes de Cléopâtre, en emportant avec elle les secrets de dix-huit siècles. La Grèce sourit alors, parfumée et mélodieuse; son nom nous parvient mêlé à des cris de liberté et à des chants sublimes; elle peuple le ciel de ses rêves, elle divinise le marbre de son ciseau; bientôt lasse de gloire, lasse d'amour, elle s'efface, ne laissant que des ruines pour témoigner de sa grandeur passée. Enfin Rome s'élève, grandie des dépouilles du monde; la guerrière soumet les peuples, règne par le droit écrit, et perd la liberté en acquérant la puissance; elle hérite des richesses de L'Égypte, du courage et de la poésie de la Grèce; elle est toute volupté, toute splendeur; mais, lorsque la guerrière s'est changée en courtisane, un ouragan venu du nord passe sur la ville éternelle, en dissipe aux quatre vents les arts et la civilisation.

Si jamais discours fit bâiller Sidoine, ce fut celui que Médéric déclamait de la sorte.

—Et la Chine? demanda-t-il d'un ton modeste.

—La Chine! s'écria Médéric, le diable t'emporte! Voilà mon histoire universelle inachevée, j'ai perdu l'élan nécessaire pour une pareille tâche. Est-ce que la Chine existe? Tu crois la voir, et les apparences te donnent raison, je l'avoue; mais ouvre le premier traité d'histoire venu, tu ne trouveras pas dix pages sur cet empire prétendu si grand par ces mauvais plaisants de géographes. Une moitié du monde a toujours parfaitement ignoré l'histoire de l'autre moitié.

—Le monde n'est pourtant pas si grand, remarqua Sidoine.

—D'ailleurs, mon mignon, sans plus vulgariser, j'estime singulièrement la Chine, je la crains même un peu, comme tout ce qui est inconnu. Je crois voir en elle la grande nation de l'avenir. Demain, quand notre civilisation tombera, ainsi qu'ont tombé toutes les civilisations passées, l'extrême Orient héritera sans doute des sciences de l'Occident, et deviendra à son tour la contrée polie, savante par excellence. C'est là une déduction mathématique de ma méthode historique.

—Mathématique! dit Sidoine, qui venait de quitter la Chine à regret.
C'est cela. Je veux apprendre les mathématiques.

—Les mathématiques, mon mignon, ont fait bien des ingrats. Je consens cependant à te faire goûter à ces sources de toutes vérités. La saveur en est âpre; il faut de longs jours pour que l'homme s'habitue à la divine volupté d'une éternelle certitude. Car sache-le, les sciences exactes donnent seules cette certitude vainement cherchée par la philosophie.

—La philosophie! Tu ne pouvais mieux parler, mon frère Médéric. La philosophie me paraît devoir être une étude très-agréable.

—Sûrement, mon mignon, elle a certains charmes. Les gens du peuple aiment à visiter les maisons d'aliénés, attirés par leur goût du bizarre, par le plaisir qu'ils prennent au spectacle des misères humaines. Je m'étonne de ne pas leur voir lire avec passion l'histoire de la philosophie; car les fous, pour être philosophes, n'en sont pas moins des fous très-récréatifs. La médecine…

—La médecine! que ne le disais-tu plus tôt? Je veux être médecin pour me guérir, lorsque j'aurai la fièvre.

—Soit. La médecine est une belle science; quand elle guérira, elle deviendra une science utile. Jusque-là, il est permis de l'étudier en artiste, sans l'exercer, ce qui est plus humain. Elle a quelque parenté avec le droit, qu'on étudie par simple curiosité d'amateur, pour ne plus s'en préoccuper ensuite.

—Alors, mon frère Médéric, je ne vois aucun inconvénient à commencer par l'étude du droit.

—Quelques mots d'abord sur la rhétorique, mon mignon.

—Oui, la rhétorique me convient assez.

—En grec…

—Le grec, je ne demande pas mieux.

—En latin…

—Le latin d'abord, le grec ensuite, comme tu voudras, mon frère Médéric. Mais ne serait-il pas bon de connaître auparavant l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol et les autres langues modernes?

—Oh! la la! mon mignon! cria Médéric essoufflé, vulgarisons avec mesure, je te prie. J'ai la langue sèche. Je reconnais humblement ne pouvoir dire qu'un nombre limité de mots par minute. Chaque science, s'il plaît à Dieu, viendra à son heure. Par grâce, un peu de méthode. Ma première leçon n'est pas précisément remarquable par la clarté de l'exposition ni l'enchaînement logique des sujets. Causons toujours, si cela te plaît, mais causons à l'avenir avec l'ordre et le calme qui distinguent la conversation des honnêtes gens.

—Mon frère Médéric, tes sages paroles me donnent à réfléchir. J'aime peu à parler, encore moins à écouter, parce que, dans le second cas, il me faut penser pour comprendre, besogne inutile dans le premier. Certes, il me plairait d'approfondir toutes les connaissances humaines; mais, vraiment, je préfère les ignorer ma vie entière, si tu ne peux me les communiquer toutes ensemble en trois mots.

—Eh! mon mignon, que ne me confiais-tu ton horreur des détails? Je t'aurais, dès le début et sans ouvrir la bouche, donné la pure essence des mille et une vérité de ce monde, cela dans un simple geste. N'écoute plus, regarde. Voici la suprême science.

Ce disant, Médéric grimpa sur le nez de Sidoine, ce nez qu'il avait si heureusement comparé au clocher de son village. Il s'assit à califourchon sur l'extrémité, les jambes dans l'abîme; puis, il se renversa un peu en arrière, regardant son mignon d'une façon sournoise et railleuse. Il leva ensuite la main droite grande ouverte, appuya délicatement le pouce au bout de son propre nez; et, se tournant aux quatre points de l'horizon, il salua la terre en agitant les doigts de l'air le plus galant qu'on puisse voir.

—Oh! alors, dit Sidoine, les ignorants ne sont pas ceux qu'on pense.
Grand merci de la vulgarisation.

X

DE DIVERSES RENCONTRES, ÉTRANGES ET IMPRÉVUES, QUE FIRENT SIDOINE ET MÉDÉRIC

Le soir venu, Sidoine s'arrêta court. Je dis le soir, et je m'exprime mal. Les moments que nous nommons soir et matin n'existaient pas pour des gens suivant le soleil dans sa course, faisant le jour et la nuit à leur volonté. En toute vérité, nos voyageurs couraient le monde depuis environ douze heures.

—Les poings me démangent, dit Sidoine.

—Gratte-les, mon mignon, répondit Médéric. Je ne puis t'offrir d'autre soulagement. Mais, dis-moi, l'éducation n'a-t-elle pas un peu adouci ton naturel batailleur?

—Non, frère. A vrai dire, mon métier de roi m'a dégoûté des taloches.
Les hommes sont vraiment trop faciles à tuer.

—Voilà, mon mignon, de l'humanité bien entendue. Hé! marche donc! Tu le sais, nous cherchons la Royaume des Heureux.

—Si je le sais! Cherchons-nous réellement le Royaume des Heureux?

—Comment! mais nous ne faisons autre chose. Jamais homme n'est allé aussi droit au but. Ce Royaume des Heureux doit être singulièrement situé, je l'avoue, pour toujours échapper à nos regards. Il serait peut-être bon de demander notre chemin.

—Oui, frère, occupons-nous des sentiers, si nous voulons qu'ils nous conduisent quelque part.

En ce moment, Sidoine et Médéric se trouvaient sur une grande route, non loin d'une ville. Des deux côtés s'étendaient de vastes parcs, enclos de murs peu élevés, au-dessus desquels passaient des branches d'arbres fruitiers, chargées de pommes, de poires, de pêches, appétissantes à voir, et qui auraient suffi au dessert d'une armée.

Comme ils avançaient, ils avisèrent, assis contre un de ces murs, un bonhomme d'aspect misérable. A leur approche, la pauvre créature se leva, traînant les pieds, grelottant de faim.

—La charité, mes bons messieurs! demanda-t-il.

—La charité! lui cria Médéric; mon ami, je ne sais où elle est.
Seriez-vous égaré comme nous?

Vous nous obligeriez, si vous pouviez nous indiquer le Royaume des
Heureux.

—La charité, mes bons messieurs! répéta le mendiant. Je n'ai pas mangé depuis trois jours.

—Pas mangé depuis trois jours! dit Sidoine émerveillé. Je ne pourrais en faire autant.

—Pas mangé depuis trois jours! reprit Médéric. Eh! mon ami, pourquoi tenter une pareille expérience? il est universellement reconnu qu'il faut manger pour vivre.

Le bonhomme s'était de nouveau assis au pied du mur. Il se frottait les mains l'une contre l'autre, fermant les yeux de faiblesse.

—J'ai bien faim, dit-il à voix basse.

—Vous n'aimez donc ni les pèches, ni les poires, ni les pommes? demanda Médéric.

—J'aime tout, mais je n'ai rien.

—Eh! mon ami, êtes-vous aveugle? Allongez la main. Il y a là, sur votre nez, une pêche magnifique qui vous donnera à boire et à manger, le tout ensemble.

—Cette pêche n'est pas à moi, répondit le pauvre.

Les deux compagnons se regardèrent, stupéfaits de dette réponse, ne sachant s'ils devaient rire ou se fâcher.

—Écoutez, bonhomme, reprit Médéric, nous n'aimons pas qu'on se moque de nous. Si vous avez fait gageure de vous laisser mourir de faim, gagnez tout à votre aise votre pari. Si, au contraire, vous désirez vivre le plus longtemps possible; mangez et digérez au soleil.

—Monsieur, répondit le mendiant, je le vois, vous n'êtes pas de ce pays. Vous sauriez qu'on y meurt parfaitement de faim, sans en faire la gageure. Ici, les uns mangent, les autres ne mangent pas. On se trouve dans l'une ou l'autre classe, selon le hasard de la naissance. D'ailleurs, c'est là un état de choses accepté; il faut que vous veniez de loin pour vous en étonner.

—Voilà de singulières histoires. Et combien êtes-vous qui ne mangez pas?

—Mais plusieurs centaines de mille.

—Ah! mon frère Médéric, interrompit Sidoine, la rencontre me paraît des plus étranges et des plus imprévues. Je n'aurais jamais cru qu'on pût trouver sur la terre des gens qui eussent le singulier don de vivre sans manger. Tu ne m'as donc pas tout vulgarisé?

—Mon mignon, j'ignorais cette particularité. Je la recommande aux naturalistes, comme un nouveau caractère bien tranché séparant l'espèce humaine des autres espèces animales. Je comprends maintenant que, dans ce pays, les pêches ne soient pas à tout le monde. Les petitesses de l'homme ont leurs grandeurs. Du moment où tous n'ont pas une commune richesse, il naît de cette injustice une belle et suprême justice, celle de conserver à chacun son bien.

Le mendiant avait repris son sourire doux et navrant. Il s'affaissait sur lui-même, comme ne pensant plus, comme s'abandonnant au bon plaisir du ciel. Il balbutia de nouveau, de sa voix traînante:

—La charité, mes bons messieurs!

—La charité, bonhomme, dit Médéric, je sais où elle est. Cette pêche n'est pas à toi, et tu n'oses la prendre, obéissant en cela aux lois de ton pays, te conformant à cette idée du respect de la propriété que tu as sucée avec le lait de ta mère. Ce sont là de bonnes croyances qui doivent être fortement enseignées chez les hommes, s'ils veulent que le tremblant échafaudage de leur société ne croule pas aux premières attaques de l'esprit d'examen. Moi, qui ne suis pas de cette société, qui refuse toute fraternité avec mes frères, je puis enfreindre leurs lois, sans porter le moindre tort à leur législation ni à leurs croyances morales. Prends donc ce fruit, mange-le, pauvre misérable. Si je me damne, je le fais de gaieté de coeur.

Médéric, en parlant ainsi, cueillait la pêche et l'offrait au mendiant. Celui-ci s'empara du fruit, qu'il considéra avidement. Puis, au lieu de le porter à la bouche, il le rejeta dans le parc, par-dessus le mur. Médéric le regarda faire sans s'étonner.

—Mon mignon, dit-il à Sidoine, je te prie de regarder cet homme. Il est le type le plus pur de l'humanité. Il souffre, il obéit; il est fier de souffrir et d'obéir. Je le crois un grand sage.

Sidoine fit quelques enjambées, le coeur triste d'abandonner ainsi un pauvre diable mourant de faim. D'ailleurs, il ne cherchait pas à s'expliquer la conduite du misérable; il fallait être un peu plus homme qu'il ne l'était pour résoudre un pareil problème. Au départ, il avait ramassé la pêche; il regardait maintenant devant lui, cherchant du regard quelque pauvre moins scrupuleux à qui la donner.

Comme il approchait de la ville, il vit sortir d'une des portes un cortège de riches seigneurs, accompagnant une litière où se trouvait couché un vieillard. A dix pas, il reconnut que le vieillard n'avait guère plus de quarante ans; l'âge ne pouvait avoir flétri ses traits ni blanchi ses cheveux. Assurément, le malheureux mourait de faim, à voir sa face pâle et la faiblesse qui alanguissait ses membres.

—Mon frère Médéric, dit Sidoine, offre donc ma pêche à cet indigent. Je ne puis comprendre comment il manque de tout, couché dans le velours et la soie. Mais il a si mauvaise mine que ce ne peut être qu'un pauvre.

Médéric pensait comme son mignon.

—Monsieur, dit-il poliment à l'homme de la litière, vous n'avez sans doute pas mangé ce matin. La vie a ses hasards.

L'homme ouvrit les yeux à demi.

—Depuis dix ans je ne mange plus, répondit-il.

—Que disais-je! s'écria Sidoine. L'infortuné!

—Hélas! reprit Médéric, ce doit être une double souffrance, de manquer de pain au milieu de ce luxe qui vous entoure. Tenez, mon ami, prenez cette pêche, apaisez votre faim.

L'homme n'ouvrit pas même les yeux. Il haussa les épaules.

—Une pêche, dit-il, voyez si mes porteurs ont soif. Ce matin, mes servantes, de belles filles aux bras nus, se sont agenouillées devant moi, m'offrant leurs corbeilles, pleines de fruits qu'elles venaient de cueillir dans mes vergers. L'odeur de toute cette nourriture m'a fait mal.

—Vous n'êtes donc pas un mendiant? interrompit Sidoine désappointé.

—Les mendiants mangent quelquefois. Je vous ai dit que je ne mangeais jamais.

—Et le nom de cette laide maladie?

Médéric, ayant compris quelle était la misère de cet indigent paré de bijoux et de dentelle, se chargea de répondre à Sidoine.

—Cette maladie est celle des pauvres millionnaires, dit-il. Elle n'a pas de nom savant, parce que les drogues n'ont aucun effet sur elle; elle se guérit par une forte dose d'indigence. Mon mignon, si ce seigneur ne mange plus, c'est qu'il a trop à manger.

—Bon! s'écria Sidoine, voici un monde bien étrange! Que l'on ne mange pas, quand on manque de pêches, je le comprends jusqu'à un certain point; mais que l'on ne mange pas davantage, quand on possède des forêts d'arbres à fruits, je me refuse à accepter cela comme logique. Dans quel absurde pays sommes-nous donc?

L'homme à la litière se souleva à demi, soulagé dans son ennui par la naïveté de Sidoine.

—Monsieur, répondit-il, vous êtes en plein pays de civilisation. Les faisans coûtent fort cher; mes chiens n'en veulent plus. Dieu vous garde des festins de ce monde. Je me rends chez une brave femme de ma connaissance, pour essayer de manger une tranche de bon pain noir. Votre gaillarde mine m'a mis en appétit.

L'homme se recoucha, et le cortège se remit lentement en marche. Sidoine, en le suivant des yeux, haussa les épaules, hocha la tête, fit claquer les doigts, donnant ainsi des signes fort clairs de dédain et d'étonnement. Puis il enjamba la ville, tenant toujours à la main la pêche dont il avait tant de peine à faire l'aumône. Médéric songeait.

Au bout d'une dizaine de pas, Sidoine sentit une légère résistance à la jambe gauche. Il crut que sa culotte venait de rencontrer quelque ronce. Mais s'étant baissé, il demeura fort surpris: c'était un homme, d'air avide et cruel, qui gênait ainsi sa marche. Cet homme demandait tout simplement la bourse aux voyageurs.

Sidoine ne voyait plus que mendiants affamés sur les routes; sa charité de fraîche date avait hâte de s'exercer. Il n'entendit pas bien la demande de l'homme, il le prit par la peau du cou, l'élevant à la hauteur de son visage, pour converser plus librement.

—Hé! pauvre hère, lui dit-il, n'as-tu pas faim? Je le donne volontiers cette pêche, si elle peut te soulager dans tes souffrances.

—Je n'ai pas faim, répondit le brigand mal à l'aise. Je sors d'une excellente taverne où j'ai bu et mangé pour trois jours.

—Alors que me veux-tu?

—Je ferais un joli métier, si je ne détroussais les passants que pour leur prendre des pêches. Je veux ta bourse.

—Ma bourse! et pourquoi faire, puisque tu n'auras pas faim de trois jours?

—Pour être riche.

Sidoine, stupéfait, prit Médéric dans son autre main. Il le regarda gravement.

—Mon frère, dit-il, les gens de ce pays s'entendent pour se moquer de nous. Dieu ne peut avoir créé des créatures aussi peu sensées. Voici maintenant un imbécile n'ayant pas faim et arrêtant les passants pour leur demander leur bourse, un fou qui a un bon appétit et qui cherche à le perdre en devenant riche.

—Tu as raison, répondit Médéric, tout ceci est parfaitement ridicule. Seulement tu ne me parais pas avoir bien compris quelle sorte de mendiant tu tiens là entre tes doigts. Les voleurs font métier d'accepter uniquement les aumônes qu'ils prennent.

—Écoute, dit alors Sidoine au brigand: d'abord tu n'auras pas ma bourse, et cela pour une excellente raison. Ensuite je crois juste de t'infliger une légère correction. Tout bien examiné, ce qui est doit être; je ne puis te laisser manger en paix, lorsque je viens de quitter un pauvre diable mourant de faim. Mon frère Médéric me lira un jour le code, pour que je revienne te pendre dans les formes. Aujourd'hui, je me contenterai de laver ta laide mine dans la mare qui est là, à mes pieds. Bois pour trois jours, mon ami.

Sidoine ouvrit les doigts, et le voleur tomba dans la mare. Un honnête homme se serait noyé; le coquin se sauva à la nage.

Les voyageurs, sans regarder derrière eux, continuèrent à marcher, Sidoine tenant toujours sa pêche, Médéric songeant aux trois dernières rencontres.

—Mon mignon, dit soudain ce dernier, tu alignes assez proprement les phrases, maintenant. Jamais tu n'as si bien parlé.

—Oh! répondit Sidoine, c'est une simple habitude à prendre. Je ne me bats plus, je parle.

—Tais-toi, je te prie, j'ai à te faire part de graves réflexions. Je reconstruis en pensée la triste société qui a pu nous offrir au regard, en moins d'une heure, un honnête homme mourant de faim, un gueux le ventre plein pour trois jours, un puissant frappé d'impuissance. Il y a là un grand enseignement.

—Plus d'enseignement, par pitié, mon frère! Je veux croire simplement que nous avons rencontré aujourd'hui des hommes de race particulière, qui n'ont encore été décrits par aucun voyageur.

—Je t'entends, mon mignon. J'ai lu de bien curieux détails dans de vieux livres. Il est des pays dont les habitants n'ont qu'un oeil au milieu du front, d'autres où leurs corps sont mi-partis homme et cheval, d'autres encore où leurs têtes et leurs poitrines, ne font qu'un. Sans doute nous traversons, en ce moment, une contrée dont les habitants ont l'âme dans les talons, ce qui les empêche de juger sainement les choses et leur donne une remarquable absurdité d'actes et de paroles. Ce sont des monstres. L'homme, fait à l'image de son Dieu, est une créature bien autrement supérieure.—

—C'est cela, mon frère Médéric, nous sommes dans un pays de monstres. Hé! regarde. Vois-tu venir à nous ce quatrième mendiant que j'attendais? Est-il assez déguenillé, assez maigre, assez affamé, assez effarouché? Certes, celui-là marche sur son âme, comme tu le disais tantôt.

L'homme qui s'avançait suivait le bord du fossé, faisant avec amour des miracles d'équilibre. Il venait, les mains derrière le dos, le nez au vent; son pauvre corps flottait dans ses minces vêtements, sa face exprimait je ne sais quel singulier mélange de béatitude et de souffrance. Il paraissait rêver, le ventre vide, d'un large et plantureux festin.

—Je ne comprends plus rien à la terre, reprit Sidoine, si ce vagabond n'accepte pas ma pêche. Il meurt de faim, et ne me paraît ni un coquin ni un honnête homme. Le tout est de la lui offrir poliment. Mon frère Médéric, charge-toi de cette délicate expédition.

Médéric descendit à terre. Comme il était sur le bout du soulier de
Sidoine, l'homme vint à l'apercevoir.

—Oh! dit-il, le joli petit insecte! Mon bel ami, buvez-vous la rosée, vous nourrissez-vous de fleurs?

—Monsieur, répondit Médéric, l'eau pure m'indispose, et je ne puis, sans maux de tête, endurer les parfums.

—Eh! l'insecte parle! L'excellente rencontre! Vous me sauvez d'une grande disette, mon aimable scarabée.

—Ainsi, vous avouez que vous avez faim?

—Faim! ai-je dit cela? Certes, j'ai toujours faim.

—Et vous mangerez volontiers une pêche?

—La pêche est un fruit que j'estime pour le velouté de sa peau. Merci, je ne puis manger. J'ai bien autre chose en tête. Enfin je viens de trouver ce que je cherchais depuis une heure.

—Ça, dit Sidoine impatienté, que cherchiez-vous donc, monsieur l'affamé, si ce n'est un morceau de pain?

—Bon! s'écria le pauvre diable, seconde trouvaille! Un géant en chair et en os. Monsieur le géant, je cherchais une idée.

À cette réponse, Sidoine s'assit sur le bord de la route, prévoyant de longues explications.

—Une idée! reprit-il, quel est ce mets?

—Monsieur le géant, continua l'homme sans répondre, je suis poète de naissance. Vous ne l'ignorez pas, la misère est mère du génie. J'ai donc jeté ma bourse à la rivière. Depuis cet heureux jour, je laisse aux sots le triste soin de chercher leur repas. Moi, qui n'ai plus à m'occuper de ce détail, je cherche des idées le long des routes. Je mange le moins possible pour avoir le plus possible de génie. Ne perdez pas votre pitié à me plaindre; je n'ai vraiment faim que lorsque je ne trouve pas mes chères idées. Les beaux festins parfois! Tantôt, en voyant votre petit ami d'une tournure si galante, il m'est venu à la pensée deux ou trois strophes exquises: un mètre harmonieux, des rimes riches, un trait final du meilleur esprit. Jugez si je me suis rassasié. Puis, quand je vous ai aperçu, franchement, j'ai craint les suites d'un pareil régal. Je tenais une antithèse, une belle et bonne antithèse, le plus fin morceau qui puisse être servi à un poète. Vous le voyez, je ne saurais accepter votre pêche.

—Bon Dieu! s'écria Sidoine après un moment de silence, le pays est décidément plus absurde que je ne croyais. Voilà un fou d'une étrange sorte.

—Mon mignon, répondit Médéric, celui-ci est un fou, mais un fou innocent, un mendiant d'âme généreuse, donnant aux hommes plus qu'il ne reçoit. Je me sens aimer comme lui les grandes routes et la jolie chasse aux idées. Pleurons ou rions, si tu veux, à le voir grand et ridicule; mais, je t'en prie, ne le rangeons pas parmi les trois monstres de tantôt.

—Range-le comme tu voudras, mon frère, reprit Sidoine de méchante humeur. La pêche me reste, et ces quatre imbéciles ont tellement troublé mes idées sur les biens de la terre, que je n'ose y porter la dent.

Cependant, le poète s'était assis au bord de la route, écrivant du doigt sur la poussière. Un bon sourire éclairait sa figure maigre, donnant à ses pauvres traits fatigués une expression enfantine. Dans son rêve, il entendit les dernières paroles de Sidoine. Et, comme s'éveillant:

—Monsieur, dit-il, êtes-vous véritablement embarrassé de cette pêche? Donnez-la-moi. Je sais, près d'ici, un buisson aimé des moineaux d'alentour. J'irai y déposer votre offrande, et je vous assure qu'elle ne sera pas refusée. Demain, je reprendrai le noyau, je le planterai dans quelque coin, pour les moineaux des printemps à venir. Il prit la pêche, il se remit à écrire.

—Mon mignon, dit Médéric, voilà notre aumône donnée. Pour te tranquilliser l'esprit, je veux bien te faire remarquer que nous rendons aux moineaux ce qui appartenait aux moineaux. Quant à nous, puisque l'homme ne jouit pas d'une nourriture providentielle, nous tâcherons de ne plus manger ce que le ciel nous enverra. Notre passage en ce pays a fait naître dans nos esprits de nouvelles et tristes questions. Nous les étudierons prochainement. Pour l'instant, contentons-nous de chercher le Royaume des Heureux.

Le poète écrivait toujours, couché dans la poussière, la tête nue au soleil.

—Hé! monsieur, lui cria Médéric, pourriez-vous nous indiquer le
Royaume des Heureux?

—Le Royaume des Heureux? répondit le fou en levant la tête, vous ne sauriez mieux vous adresser. Je me rends souvent dans cette contrée.

—Eh quoi! serait-elle près d'ici? Nous venons de battre le monde, sans pouvoir la trouver.

—Le Royaume des Heureux, monsieur, est partout et nulle part. Ceux qui suivent les sentiers, les yeux grands ouverts, ceux qui le cherchent, comme un royaume de la terre, étalant au soleil ses villes et ses campagnes, passeront à son côté toute leur vie, sans jamais le découvrir. Si vaste qu'il soit, il tient bien peu de place en ce monde.

—Et le chemin, je vous prie?

—Oh! le chemin est simple et direct. Quel que soit le pays où vous vous trouviez, au nord ou au midi, la distance reste la même, et vous pouvez d'une enjambée passer la frontière.

—Bon! interrompit Sidoine, voici qui me regarde. Dans quel sens dois-je faire cette enjambée?

—Dans n'importe quel sens, vous dis-je. Voyons, laissez-moi vous introduire. Avant tout, fermez les yeux. Bien. Maintenant, levez la jambe.

Sidoine, les yeux fermés, la jambe en l'air, attendit une seconde.

—Posez le pied, commanda de nouveau le poëte. La, vous y êtes, messieurs.

Il n'avait pas bougé de son lit de poussière, il acheva tranquillement une strophe.

Sidoine et Médéric se trouvaient déjà au beau milieu du Royaume des
Heureux.

XI

UNE ÉCOLE MODÈLE.

—Sommes-nous au port, mon frère? demanda Sidoine. Je suis las, j'ai grand besoin d'un trône pour m'asseoir.

—Marchons toujours, mon mignon, répondit Médéric. Il nous faut connaître notre royaume. Le pays me paraît paisible. Nous y dormirons, je crois, nos grasses matinées. Ce soir, nous nous reposerons.

Les deux voyageurs traversaient les villes et les campagnes, regardant autour d'eux. La terre les ayant attristés, ils trouvaient un délassement dans les purs horizons, dans les foules silencieuses de ce coin perdu de l'univers. Je l'ai dit, le Royaume des Heureux n'était pas un paradis aux ruisseaux de lait et de miel, mais une contrée de clarté douce, de sainte tranquillité.

Médéric comprit l'admirable équilibre de ce royaume. Un rayon de moins, et la nuit eût été faite; un rayon de plus, et la lumière aurait blessé les yeux. Il se dit que là devait être la sagesse, où l'homme consentait à se mesurer le bien comme le mal, à accepter sa condition sous le ciel, sans se révolter par ses dévouements ou par ses crimes.

Comme ils avançaient, lui et son compagnon, ils trouvèrent, au milieu d'un champ, un hangar fermé de grilles. Médéric reconnut l'école modèle fondée par l'aimable Primevère, pour ses chers animaux. Depuis longtemps il désirait connaître les suites de cet essai de perfectibilité. Il fit coucher Sidoine au pied du mur; puis, tous deux, appuyant leurs fronts aux barreaux, ils purent contempler et suivre dans ses détails une scène étrange qui acheva leur éducation.

Au premier regard, ils ne surent quelles créatures bizarres ils avaient devant eux. Trois mois de caresses, d'enseignement mutuel, de régime frugal, avaient mis les pauvres bêtes sur les dents. Les lions, pelés et galeux, semblaient d'énormes chats de gouttière; les loups portaient la tête basse, plus maigres, plus honteux que des chiens errants; quant aux autres bêtes de complexion plus délicate, elles gisaient pêle-mêle sur le sol, n'offrant à la vue que des côtes saillantes, des museaux allongés. Les oiseaux et les insectes étaient encore moins reconnaissables, ayant perdu les belles couleurs de leurs ajustements. Tous ces êtres misérables tremblaient de faim et de froid, n'étant plus ce que Dieu les avait créés, mais se trouvant d'ailleurs parfaitement civilisés.

Médéric et Sidoine, peu à peu, finirent par reconnaître les différents animaux. Malgré leur respect du progrès et des bienfaits de l'instruction, ils ne purent s'empêcher de plaindre ces victimes du bien. Il y a tristesse à voir la création s'amoindrir.

Cependant, les bêtes de l'école modèle se traînèrent en gémissant au centre du hangar; là, elles se rangèrent en cercle. Elles allaient tenir conseil.

Un lion, comme ayant gardé le plus de souffle, porta le premier la parole.

—Mes amis, dit-il, notre plus cher désir, à nous tous qui avons le bonheur d'être enfermés ici, est de persévérer dans l'excellente voie de fraternité et de perfection que nous suivons avec des résultats si remarquables.

Un grognement d'approbation l'interrompit.

—Je n'ai que faire, reprit-il, de vous présenter le délicieux tableau des récompenses qui attendent nos efforts. Nous formerons un seul peuple dans l'avenir, nous aurons une seule langue, tandis qu'une suprême joie naîtra pour chacun de n'être plus soi et d'ignorer qui on est. Vous dites-vous bien le charme de cette heure où il n'existera plus de races, où toutes les bêtes auront une pensée unique, un même goût, un même intérêt? O mes amis, le beau jour, et combien il sera gai!

Un nouveau grognement témoigna de l'unanime satisfaction de l'assemblée.

—Puisque nous hâtons de nos voeux la venue de ce jour, continua le lion, il serait urgent de prendre des mesures pour que nous puissions le voir se lever. Le régime suivi jusqu'ici est certainement excellent, mais je le crois peu substantiel. Avant tout, il nous faut vivre, et nous maigrissons avec constance; la mort ne saurait être loin si, dans le but louable de nourrir nos âmes, nous continuons à négliger de nourrir nos corps. Il serait absurde, songez-y, de tenter un paradis dont nous ne saurions jouir, par la nature même des moyens employés. Une réforme radicale est nécessaire. Le lait est une nourriture très-moralisante, d'une digestion facile, ce qui adoucit singulièrement les moeurs; mais je pense résumer toutes les opinions en disant que nous ne pouvons supporter le lait plus longtemps, que rien n'est plus fade, qu'en fin de compte il nous faut un ordinaire plus varié et moins écoeurant.

Une véritable ovation de hurlements et de bruits de mâchoires accueillit ces dernières paroles de l'orateur. La haine du lait était populaire parmi ces honnêtes animaux vivant depuis trois mois de cette boisson sucrée. L'écuelle quotidienne leur donnait des nausées. Ah! qu'un peu de fiel leur eût semblé doux!

Lorsque le silence se fut rétabli:

—Mes amis, reprit le lion, le sujet de notre délibération se trouve donc fixé. Nous tenons conseil pour proscrire le lait, pour le remplacer par un aliment nous engraissant, nous aidant tout à la fois aux bonnes pensées. Ainsi, nous allons proposer chacun notre mets; puis, nous nous déciderons en faveur de celui qui réunira le plus de suffrages. Ce mets constituera dès lors notre commun ordinaire. Je crois inutile de vous faire observer quel esprit doit vous guider dans votre choix: cet esprit est l'entière abnégation de vos goûts personnels, la recherche d'une nourriture convenant également à chacun, offrant surtout des garanties de morale et de santé.

A ce point de l'allocution, l'enthousiasme fut au comble. Rien n'est plus doux que de faire cas de la morale, quand le ventre est préalablement rempli. Une même pensée, une touchante unanimité de sentiments animait l'assemblée.

Le lion, pour sa part, discourait d'un ton humble et affable. Le regard baissé, il eût converti ses frères du désert, tant il offrait un spectacle édifiant. Du geste il réclama l'attention. Il termina en ces termes:

—Je me crois autorisé par ma longue expérience à vous donner le premier mon avis en cette matière délicate. Je le ferai avec toute la modestie qui convient à un simple membre de cette assemblée, mais aussi avec toute l'autorité d'une bête convaincue. C'est dire que je désespère de notre unité future, si mon plat n'est pas accepté à l'unanimité. En mon âme et conscience, ayant longtemps réfléchi au mets nous convenant le mieux, prenant en considération l'intérêt commun, je déclare, j'affirme hautement que rien ne contentera l'estomac et le coeur de chacun, comme une large tranche de chair saignante mangée le matin, une seconde tranche à midi, et une troisième le soir.

Le lion s'arrêta sur cette parole pour recueillir les justes applaudissements que lui semblait mériter sa proposition. Il était de bonne foi, il demeura tout étonné du manque d'ensemble des grognements. Adieu l'unanimité! L'assemblée n'approuvait plus avec un complet abandon. Les loups et autres bêtes fauves, les oiseaux et les insectes d'appétits sanguinaires, s'extasièrent sur l'excellence du choix. Mais les animaux de nature différente, ceux qui vivent dans les prairies ou sur le bord des étangs, témoignèrent, par leur silence, par leurs mines contristées, du peu de vertu civilisatrice qu'ils accordaient à la chair.

Quelques minutes s'écoulèrent, pleines de froideur et de malaise. On risque gros à combattre l'avis des puissants, surtout lorsqu'ils parlent au nom de la fraternité. Enfin une brebis, plus osée que ses soeurs, se décida à prendre la parole.

—Puisque nous sommes ici, dit-elle, pour émettre franchement nos opinions, laissez-moi vous donner la mienne avec la naïveté qui sied à ma nature. J'avoue n'avoir aucune expérience. du mets proposé par mon frère le lion; il peut être excellent pour l'estomac et d'une rare délicatesse de goût; je me récuse sur ce point de la discussion. Mais je crois ce mets d'une influence nuisible, quant à la morale. Une des plus fermes bases de notre progrès doit être le respect de la vie; ce n'est point la respecter que de nous nourrir de corps morts. Mon frère le lion ne craint-il pas de s'égarer en son zèle, de créer une guerre sans fin, en choisissant un tel ordinaire, au lieu d'arriver à cette belle unité dont il a parlé en termes si chaleureux? Je le sais, nous sommes d'honnêtes bêtes; n'est pas question de nous dévorer entre nous. Loin de moi cette vilaine pensée! Puisque les hommes déclarent pouvoir nous manger, sans cesser d'être de bonnes âmes, des créatures selon l'esprit de Dieu, nous pouvons assurément manger les hommes et rester de sages, de fraternels animaux, tendant à une perfection absolue. Toutefois, je crains les mauvaises tentations, les forces de l'habitude, si un jour les hommes venaient à manquer. Aussi ne puis-je voter une nourriture aussi imprudente. Croyez-moi, un seul mets nous convient, un mets que la terre produit en abondance, sain, rafraîchissant, d'une quête amusante et facile, varié à l'infini. O les plantureux festins, mes bons frères! Luzerne, légumes, toutes les herbes des plaines, toutes les herbes des montagnes! J'en parle savamment, sans arrière-pensée, n'ayant que l'innocent désir de vivre sans tuer. Je vous le dis en vérité: hors de l'herbe, pas d'unité.

La brebis se tut, constatant à la dérobée l'effet produit par son discours. Quelques maigres adhésions s'élevèrent du côté de l'assemblée occupé par les chevaux, les boeufs et autres mangeurs de grains et de verdure. Quant aux bêtes qui avaient approuvé le choix du lion, elles parurent accueillir la nouvelle proposition avec un singulier mépris, une grimace de mauvais présage pour l'orateur.

Un ver à soie, de vue basse et privé de tact, prit alors la parole. C'était un philosophe austère, s'inquiétant peu du jugement d'autrui, prêchant le bien pour le bien.

—Vivre sans tuer, dit-il, est une belle maxime. Je ne puis qu'applaudir aux conclusions de ma soeur la brebis. Seulement, ma soeur me paraît très-gourmande. Pour un mets que nous cherchons, elle nous en offre cinquante; elle paraît même se complaire dans la pensée d'un menu de prince, aux plats nombreux et de goûts divers. Oublie-t-elle que la sobriété, le dédain des fins morceaux, sont des vertus nécessaires à des bêtes se piquant de progrès? L'avenir d'une société dépend de la table: manger peu et d'un seul plat, là est l'unique moyen de hâter la venue d'une haute civilisation, forte et durable. Je propose donc, pour ma part, de veiller sur notre appétit, surtout de nous contenter d'une seule sorte de feuilles. Le choix n'étant plus qu'une affaire de goût, je pense satisfaire celui de chacun en choisissant la feuille du mûrier.

—Ça, vieux radoteur, cria un pélican, ne sommes-nous pas assez maigres, sans risquer des coliques, à nous nourrir d'herbe humide? Fraternise avec la brebis. Moi, je pense comme mon frère le lion, si ce n'est qu'il me paraît faire un choix regrettable en proposant de la chair saignante. La chair seule donne au corps la force de faire le bien, mais j'entends la chair de poisson, blanche, délicate; c'est là une nourriture d'un manger savoureux, aimée de tout le monde. Enfin, et ce dernier argument doit vous convaincre, les mers occupant sur le globe deux fois plus de place que les continents, nous ne saurions avoir un plus vaste garde-manger. Mes frères comprendront ces raisons.

Les frères se gardèrent de comprendre. Ils jugèrent à propos, pour clore les débats, de crier tous à la fois. Autant d'animaux, autant d'opinions; pas deux pauvres esprits pensant de compagnie, pas deux natures semblables. Chaque bête se mit à gesticuler, à pérorer, offrant son mets, le défendant au nom de la morale et de la gourmandise. A les en croire, si tous les plats proposés avaient été acceptés, le monde entier aurait passé en ragoût; il n'est matière qui ne fut déclarée excellente nourriture, depuis la feuille jusqu'au bois, depuis la chair jusqu'au caillou. Profond enseignement, comme disait Médéric, montrant ce qu'est la terre, un foetus ne vivant encore qu'à demi, où la vie et la mort luttent dans nos temps à forces égales.

Au milieu du vacarme, un jeune chat s'évertuait pour faire comprendre à l'assemblée qu'il désirait lui communiquer une vérité décisive. Il joua ferme des pattes et du gosier, si bien qu'il finit par obtenir un peu de silence.

—Hé! dit-il, mes bons frères, par pitié, cessez cette discussion qui afflige ici les âmes tendres. Mon coeur saigne à voir cette scène pénible. Hélas! nous sommes loin de ces moeurs douces, de cette sagesse de paroles que, pour ma part, je cherche depuis mes jeunes ans. Voilà bien un grand sujet de querelle, une méchante nourriture, soutien d'un corps périssable! Rappelez vos esprits; vous rirez de votre colère, vous laisserez là cette misérable question. Le choix plus ou moins heureux d'un vil aliment n'est pas digne de nous occuper une seconde. Vivons comme nous avons vécu, n'ayant souci que de réformes morales. Philosophons, mes bons frères, et buvons notre écuelle de lait. Après tout, le lait est d'un goût fort agréable; je l'estime supérieur aux plats par lesquels vous voulez le remplacer.

Des hurlements épouvantables accueillirent ces derniers mots. La malencontreuse idée du jeune chat acheva de rendre les bêtes furieuses, en leur rappelant le fade breuvage dont elles s'étaient lavé les entrailles pendant trois longs mois. Il leur vint une faim terrible, aiguisée de toute leur colère. La nature l'emporta. Elles oublièrent, en une seconde, les bons procédés que se doivent entre eux des animaux civilisés, elles se sautèrent simplement à la gorge les uns des autres. Celles qui avaient choisi la chair, à bout d'arguments, trouvèrent plus commode de prêcher d'exemple. Les autres, n'ayant ni grain, ni herbe, ni poisson, ni aucun plat pour se venger, se contentèrent de servir à la vengeance de leurs frères.

Ce fut, pendant quelques minutes, une mêlée effrayante. Le nombre des affamés diminuait rapidement, sans qu'il restât un seul blessé à terre. Singulière lutte, dans laquelle les morts tortillaient on ne savait où. A peine rassasié, le mangeur était mangé. Tous s'engraissaient mutuellement; la fête commençait au plus faible pour finir au plus fort. Au bout d'un quart d'heure, le plancher se trouva net. Seules, dix ou douze bêtes fauves, assises sur leurs derrières, se léchaient complaisamment, les yeux demi-clos, les membres alanguis, ivres de nourriture.

L'école modèle avait donc eu pour résultat la plus grande unité possible, celle qui consiste à s'assimiler autrui corps et âme. Peut-être est-ce là l'unité dont l'homme a vaguement conscience, le but final, le travail mystérieux des mondes tendant à confondre tous les êtres en un seul. Mais quelle rude raillerie aux idées de notre âge qui promettent perfection et fraternité à des créatures différentes d'instincts et d'habitudes, parcelles de boue où un même souffle de vie produit des effets contraires! Sans philosopher davantage, les lions sont les lions.

—Mon frère Médéric, dit Sidoine, voici devant nous dix ou douze scélérats qui ont sur la conscience un poids énorme de péchés. Ils ont parlé le mieux du monde, mais ils ont agi comme des sacripants. Voyons si mes poings ne sont pas rouillés.

Ce disant, il assena sur le hangar un renfoncement formidable qui pulvérisa les poutres et fit voler les pierres de taille en éclats. Les animaux restante, seul espoir de la régénération des bêtes, ne poussèrent pas un cri. Médéric parut chagrin de cette exécution.

—Hé! mon mignon, cria-t-il, que ne m'as-tu consulté! Voilà un coup de poing dont tu auras tristesse et remords. Écoute-moi.

—Quoi! mon frère, n'ai-je pas frappé justement?

—Oui, selon l'idée que nous nous faisons du bien. Mais, entre nous, et ceci je le dis tout bas pour ne pas troubler une croyance nécessaire, le bien et le mal ne sont-ils pas de création humaine? Un loup commet-il vraiment une mauvaise action lorsqu'il mange un agneau? L'homme, ami des agneaux, qui lui porterait un plat de légumes, ne serait-il pas plus ridicule que le loup ne serait coupable?

—Voudrais-tu, frère, induire logiquement de là que le bien et le mal n'existent pas?

—Peut-être, mon mignon. Vois-tu, nous voulons trop souvent devancer l'heure fixée par Dieu. Il est certaines lois, sans doute d'une essence divine, qui échappent à notre intelligence et auxquelles nous avons donné le vilain nom de fatalités. Nous désirons sottement réagir contre la nature. Nous admettons, par un rare blasphème, que le mal a pu être créé, et nous voilà nous érigeant en juges, récompensant et punissant, parce que nos sens sont trop faibles pour pénétrer chaque chose, pour nous montrer que tout est bien devant Dieu. Remarque l'absurde justice de ton coup de poing. Tu as puni ces bêtes d'agir selon les lois d'après lesquelles elles doivent vivre. Tu les as jugées en égoïste, au point de vue purement humain, surtout poussé par cet effroi de la mort qui a donné à l'homme le respect de la vie. Enfin, tu t'es scandalisé de voir une race en dévorer une autre, lorsque toi-même tu ne te fais aucun scrupule de te nourrir de la chair des deux.

—Mon frère Médéric, parle plus clairement, ou je n'aurai aucun remords de mon coup de poing.

—Je t'entends, mon mignon. Somme toute, je le veux bien: le mal existe; ce qui me dispense de te prouver que le bien absolu est impossible. D'ailleurs, les décombres sur lesquels nous sommes assis en sont la preuve. Mais, dis-moi, voulais-tu manger ces bêtes fauves?

—Certes non. Je n'aime pas le gros gibier.

—Alors, mon mignon, pourquoi les tuer? A cette question, Sidoine demeura fort sot. Il chercha une réponse, qu'il ne trouva pas. Le plus vif étonnement se peignit dans ses gros yeux bleus. Puis, comme un homme qui découvre enfin une vérité:

—Eh! mais, cria-t-il, tu l'as dit, mon coup de poing est absurde. On ne doit tuer que pour manger. Voilà un précepte éminemment pratique, ayant au plus haut point cette justice relative et humaine dont tu m'as parlé. Les hommes devraient le faire écrire en lettres d'or sur les murs de leurs tribunaux et sur les drapeaux de leurs armées. Hélas! mes pauvres poings! On ne doit tuer que pour manger.

XII

MORALE.

Le soleil venait de disparaître derrière les collines du couchant. La terre, voilée d'une ombre douce, sommeillait déjà à demi, rêveuse et mélancolique. Au-dessus des horizons s'étendait un ciel blanc, sans transparence. Il est une heure, chaque soir, d'une profonde tristesse: la nuit n'est pas encore, la lumière s'éteint lentement, comme à regret; et l'homme, dans cet adieu, se sent au coeur une vague inquiétude, un besoin immense d'espérance et de foi. Les premiers rayons du matin mettent des chansons sur les lèvres; les derniers rayons du soir mettent des larmes dans les yeux. Est-ce la pensée désolante du labeur sans cesse repris, sans cesse abandonné, l'âpre désir mêlé d'effroi d'un repos éternel? Est-ce la ressemblance de toutes choses humaines avec cette lente agonie de la lumière et du bruit?

Sidoine et Médéric s'étaient assis sur les décombres du hangar. Dans l'effacement de la terre et du ciel, une étoile brillait au-dessus des branches noires d'un chêne. Et tous deux regardaient cette lueur consolatrice trouant d'un rayon d'espoir le voile morne du crépuscule.

Une voix qui sanglotait l'amena leurs regards sur le sentier. Entre les haies, ils virent venir à eux Primevère, blanche dans les ténèbres. Elle s'avançait à petits pas, les cheveux dénoués.

Elle s'assit au côté de Médéric. Puis, appuyant la tête à son épaule:

—O mon ami, dit-elle, que les bêtes sont méchantes!

Et elle pleurait toutes ses larmes, les laissant couler sur ses joues, les mains jointes, sans les essuyer.

—Les pauvres dédaignées, reprit-elle, je les aimais comme des soeurs. Je croyais par mes caresses leur avoir fait oublier leurs dents et leurs griffes. Est-ce donc si difficile de n'être pas cruel?

Médéric se garda de répondre. La science du bien et du mal n'était pas faite pour cette enfant.

—Dites-moi, demanda-t-il, n'êtes-vous pas l'aimable Primevère, reine du Royaume des Heureux?

—Oui, répondit-elle, je suis Primevère.

—Alors, ma mie, essuyez vos larmes. Je viens pour vous épouser.

Primevère essuya ses larmes. Et mettant les mains dans les mains de
Médéric, elle le regarda en face.

—Je ne suis qu'une ignorante, dit-elle doucement. Voilà des yeux mauvais, qui pourtant ne me font pas peur. Il y a de la bonté, sous je ne sais quelle triste raillerie, dans ces yeux-là. Avez-vous besoin de mes caresses pour devenir meilleur?

—J'en ai besoin, répondit Médéric. J'ai couru le monde et je suis las.

—Le ciel est bon, reprit l'enfant. Il ne laisse pas chômer ma tendresse. Je vous épouserai, cher seigneur.

Ce disant, elle s'assit de nouveau. Elle songeait à cette pitié inconnue qui naissait en elle; jamais elle n'avait senti pareil désir de consoler. Dans sa naïveté, elle se demandait si elle ne venait pas de trouver enfin la mission confiée par Dieu en ce monde aux jeunes reines d'âme tendre et charitable. Les hommes jouissent d'une félicité si parfaite, qu'ils se fâchent au moindre bienfait; les bêtes ont de méchants caractères, malaisés à comprendre. Sûrement, puisque le ciel lui donnait des pleurs et des caresses, elle ne pouvait les donner à son tour à aucune créature, si ce n'était à son cher seigneur, qui lui disait en avoir grand besoin. Pour ne rien cacher, elle se sentait tout autre; elle ne pensait plus à son peuple, elle oubliait même complètement ses pauvres élèves sur le tombeau desquels elle se trouvait. Son amour, offert à la création entière et que la création refusait, venait de grandir encore, en se fixant sur un seul être. Elle s'abîmait dans cet infini, insoucieuse de la terre, ignorante du mal, comprenant qu'elle obéissait à Dieu, et qu'une heure de pareille extase est préférable à mille ans de progrès et de civilisation.

Tous trois, Primevère, Sidoine et Médéric, se taisaient. Autour d'eux, un immense silence, de grandes ombres vagues changeant la campagne en un lac de ténèbres, aux flots lourds et immobiles; au-dessus de leurs têtes, un ciel sans lune, semé d'étoiles, voûte noire criblée de trous d'or. Là, suivant chacun leurs pensées, ayant le monde à leurs pieds, ils songeaient dans la nuit, assis sur les ruines de l'école modèle. Primevère, mince et souple, avait passé les bras au cou de Médéric; elle se laissait aller sur sa poitrine, les yeux grands ouverts, regardant les ténèbres. Sidoine, renversé à demi, honteux et désespéré, cachait ses poings, pensait en dépit de lui-même.

Soudain il parla, et sa voix rude eut un accent d'indicible tristesse. —Hélas! dit-il, mon frère Médéric, que ma pauvre tête est vide, depuis le jour où tu l'as emplie de pensées! Où sont mes loups galeux que j'assommais de si bon coeur, mes beaux champs de pommes de terre qu'ensemençaient les voisins, ma brave stupidité qui me garait des vilains songes?

—Mon mignon, demanda doucement Médéric, regrettes-tu nos courses et la science acquise?

—Oui, frère. J'ai vu le monde et ne l'ai pas compris. Tu as cherché à me le faire épeler, mais les leçons ont eu je ne sais quoi d'amer qui a troublé ma sainte quiétude de pauvre d'esprit. Au départ, j'avais des croyances d'instinct, une foi entière en mes volontés naturelles; à l'arrivée, je ne vois plus nettement ma vie, je ne sais où aller ni que faire.

—J'avoue, mon mignon, t'avoir instruit un peu à l'aventure. Mais, dis-moi, dans ce tas de sciences imprudemment remuées, ne te rappelles-tu pas quelques vérités vraies et pratiques?

—Eh! mon frère Médéric, ce sont justement ces belles vérités qui me chagrinent. Je sais à présent que la terre, ses fruits, ses moissons, ne m'appartiennent pas; je vais jusqu'à mettre en doute mon droit de me distraire en écrasant des mouches le long des murs. Ne pouvais-tu m'épargner le terrible supplice de la pensée? Va, je le dispense maintenant de tenir tes promesses.

—Que t'avais-je donc promis, mon mignon?

—De me donner un trône à occuper et des hommes à tuer. Mes pauvres poings, qu'en faire à cette heure? Sont-ils assez inutiles, assez embarrassants! Je n'aurais pas le courage de les lever sur un moucheron. Nous nous trouvons dans un royaume sagement indifférent aux grandeurs et aux misères humaines; point de guerre, point de cour, presque point de roi. Hélas! et nous voici cette ombre de monarque. C'est là sans doute le châtiment de notre ambition ridicule. Je t'en prie, mon frère Médéric, calme le trouble de mon esprit.

—Ne t'inquiète ni ne t'afflige, mon mignon, nous sommes au port. Il était écrit que nous serions rois, mais c'est là une fatalité dont nous saurons nous consoler. Nos voyages ont eu cet excellent résultat de changer nos idées premières de domination et de conquêtes. En ce sens, notre règne chez les Bleus a été un apprentissage aussi rude que salutaire. Le destin a sa logique. Il nous faut remercier la fortune de ce que, ne pouvant épargner la royauté, elle nous a donné un beau royaume, vaste et fertile à souhait, où nous vivrons en honnêtes gens. Nous gagnerons tout au moins la liberté, à ce métier de roi honoraire, n'ayant pas les soucis de la charge; nous vieillirons dans notre dignité, jouissant de notre couronne en avares, je veux dire ne la montrant à personne; ainsi, notre existence aura un noble but, celui de laisser nos sujets tranquilles, et notre récompense sera la tranquillité qu'ils nous donneront eux-mêmes. Va, mon mignon, ne te désespère. Nous allons reprendre notre vie d'insouciance, oubliant tous les vilains spectacles, toutes les vilaines pensées du monde que nous venons de traverser; nous allons être parfaitement ignorants et n'avoir cure que de nous aimer. Dans nos domaines royaux, au soleil en hiver, en été sous les chênes, moi j'aurai la mission de caresser Primevère, tandis que Primevère aura celle de me rendre deux caresses pour une; toi, comme tu ne saurais, sans mourir d'ennui, garder tes poings en repos, pendant ce temps, tu laboureras nos champs, les sèmeras de grains, couperas nos moissons, vendangeras nos vignes; de la sorte, nous mangerons du pain, boirons du vin, qui nous appartiendront. Nous ne tuerons jamais plus, même pour manger. En ces questions seules je consens à rester savant. Je te le disais bien au départ: "Je te taillerai une si belle besogne que dans mille ans le monde parlera encore de tes poings." Car les laboureurs des temps à venir s'émerveilleront, en passant au milieu de ces campagnes. A voir leur éternelle fécondité, ils se diront entre eux: "Là travaillait jadis le roi Sidoine." Je l'avais prédit, mon mignon, tes poings devaient être des poings de roi; seulement ce seront des poings de roi travailleur, les plus beaux, les plus rares qui existent.

A ces mots, Sidoine ne se sentit pas d'aise. Sa mission, dans la vie commune, lui parut de beaucoup la plus agréable, comme étant celle qui demandait le plus de force.

—Parbleu! frère, cria-t-il, raisonner est une belle chose, quand on conclut sagement. Me voici tout consolé. Je suis roi et je règne sur mon champ. On ne saurait mieux trouver. Tu verras mes légumes superbes, mon blé haut comme des roseaux, mes vendanges à saouler une province. Va, je suis né pour me battre avec la terre. Dès demain, je travaille et dors au soleil. Je ne pense plus.

Sidoine, en terminant, croisa les bras, se laissant aller à un demi-sommeil. Primevère regardait toujours les ténèbres, souriante, les bras au cou de Médéric, n'entendant que les battements du coeur de son ami.

Après un silence:

—Mon mignon, reprit celui-ci, il me reste à faire un discours. Ce sera le dernier, je le jure. Toute histoire, assure-t-on, demande une morale. Si jamais quelque pauvre hère, malade de silence, se met un jour en tête de conter l'étonnant récit de nos aventures, il fera bien auprès de ses lecteurs la plus sotte mine du monde, en ce sens qu'il leur paraîtra parfaitement absurde, s'il reste véridique. Je crains même qu'on ne le lapide, pour la liberté de paroles et d'allures de ses héros. Comme ce pauvre hère naîtra sans doute sur le tard, au milieu d'une société parfaite en tous points, son indifférence et ses négations blesseront à juste titre le légitime orgueil de ses concitoyens. Il serait donc charitable de chercher, avant de quitter la scène, la moralité de nos aventures, afin d'éviter à notre historiographe le chagrin de passer pour un malhonnête homme. Toutefois, s'il a quelque probité, voici ce qu'il écrira sur le dernier feuillet: "Bonnes gens qui m'avez lu, nous sommes, vous et moi, de parfaits ignorants. Pour nous, rien n'est plus près de la raison que la folie. Je me suis, il est vrai, moqué de vous; mais, auparavant, je me suis moqué de moi-même. Je crois que l'homme n'est rien. Je doute de tout le reste. La plaisanterie de notre apothéose a trop duré. Nous menions effrontément, en nous déclarant le dernier mot de Dieu, la créature par excellence, celle pour laquelle il a créé le ciel et la terre. Sans doute, on ne saurait imaginer une fable plus consolante; car si demain mes frères venaient à s'avouer ce qu'ils sont, ils iraient probablement se suicider chacun dans leur coin. Je ne crains pas d'amener leur raison à ce point extrême de logique; ils ont une inépuisable charité, une copieuse provision de respect et d'admiration pour leur être. Donc, je n'ai pas même l'espoir de les faire convenir de leur néant, ce qui eût été une moralité comme une autre. D'ailleurs, pour une croyance que je leur ôterais, je ne pourrais leur en donner une meilleure; peut-être essayerai-je plus tard. Aujourd'hui, j'ai grande tristesse; j'ai conté mes mauvais songes de la nuit dernière. J'en dédie le récit à l'humanité. Mon cadeau est digne d'elle; et, de toutes manières, peu importe une gaminerie de plus parmi les gamineries de ce monde. On m'accusera de n'être pas de mon temps, de nier le progrès, aux jours les plus féconds en conquêtes. Eh! bonnes gens, vos nouvelles clartés ne sont encore que des ténèbres. Comme hier, le grand mystère nous échappe. Je me désole à chaque prétendue vérité que l'on découvre, car ce n'est pas là celle que je cherche, la Vérité une et entière, qui seule guérirait mon esprit malade. En six mille ans, nous n'avons pu faire un pas. Que si, à cette heure, pour vous éviter le souci de me juger fou à lier, il vous faut, absolument une morale aux aventures de mon géant et de mon nain, peut-être vous contenterai-je en vous donnant celle-ci: Six mille ans et six mille ans encore s'écouleront, sans que nous achevions jamais notre première enjambée." Voilà, mon mignon, ce qu'un historien consciencieux conclurait de notre histoire. Mais, tu penses, les beaux cris qui accueilleraient une pareille conclusion! Je me refuse nettement à être une cause de scandale pour nos frères. Dès ce moment, désireux de voir notre légende courir le monde dûment autorisée et approuvée, j'en rédige la morale comme suit: "Bonnes gens qui m'avez lu, écrira le pauvre hère, je ne puis vous détailler ici les quinze ou vingt morales de ce récit. Il y en a pour tous les âges, pour toutes les conditions. Il suffit de vous recueillir et de bien interpréter mes paroles. Mais la vraie morale, la plus moralisante, celle dont je compte moi-même faire profit à ma prochaine histoire, est celle-ci: Lorsqu'on se met en route pour le Royaume des Heureux, il faut en connaître le chemin. Êtes-vous édifiés? J'en suis fort aise." Hé! mon mignon Sidoine, tu n'applaudis pas?

Sidoine dormait. Au ciel, la lune venait de se lever; une clarté douce emplissait l'horizon, bleuissant l'espace, tombant en nappes d'argent des hauteurs dans la campagne. Les ténèbres s'étaient dissipées; le silence régnait, plus profond. A l'effroi de l'heure précédente avait succédé une sereine tristesse. Dans le premier rayon, Médéric et Primevère apparurent au sommet des décombres, enlacés, immobiles; tandis que, à leurs pieds, gisait Sidoine, éclairé par de larges pans de lumière.

Il ouvrit un oeil, et, moitié endormi:

—J'entends, dit-il. Mon frère Médéric, où est la sagesse?

—Mon mignon, répondit Médéric, prends une pêche.

—J'entends, dit Sidoine. Où est le bonheur?

Alors Primevère, lente, repliant les bras, se souleva. Elle allongea les lèvres et baisa les lèvres de Médéric.

Sidoine, satisfait, se rendormit, dodelinant de la tête, tournant les pouces, plus bête que jamais.