—Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je connais un petit pays de Touraine où les gens de la campagne font mentir vos observations. Du côté de Chinon, les naturels de notre pays sont possédés d'une fureur courte et vive qui leur donne l'énergie de se livrer à leurs passions, puis ils rentrent soudain dans cette douceur spirituelle et railleuse qui distingue le caractère tourangeau. Serait-ce que Caïn aurait peuplé les environs de Chinon, dont les habitans sont nommés Caïnones dans les cartulaires, ou faut-il attribuer ce sentiment de vengeance immédiate à la vie sauvage que mènent les habitans des campagnes? Le docteur Gall aurait bien dû venir visiter le Chinonnais, où, du reste, il y a de fort honnêtes gens. Un des avocats les plus distingués de ce pays me disait en riant que cet arrondissement devrait lui constituer une rente, parce que la plupart des procès civils et criminels étaient issus de ce pays si célébré par Rabelais. Quant à moi, j'ai vu de mes yeux un exemple frappant de cette observation, dont je ne voudrais pas cependant garantir la vérité psycologique.
Voici le fait:
—Je revenais, en 181..., d'Azai à Tours par la voiture de Chinon. En prenant ma place, je vis, sur la banquette de derrière deux gendarmes, entre lesquels était un gars d'environ vingt-deux ans.
—Qu'a-t-il donc fait celui-là?... dis-je au brigadier, croyant qu'il s'agissait de quelque délit forestier ou autre.
—Presque rien... répondit le gendarme; il s'est permis de rompre avec une barre de fer l'échine de son maître, et il l'a tué, pas plus tard qu'hier...
Là-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie d'un assassin. Celui-ci se tenait coi dans la carriole, regardant avec assez d'insouciance les arbres du chemin, qui fuyaient avec autant de rapidité que sa vie promise à l'échafaud. Il avait une figure douce, quoique brune et fortement colorée.
—Pourquoi donc a-t-il assommé son maître?... dis-je au brigadier.
—Pour une misère... répondit le gendarme. En allant à la foire de Tours, son bourgeois, qui était un fort métayer, avait promis de rapporter les cadeaux d'usage à la fille de basse-cour et à ce gars-là... Pour lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un gilet rouge pour lui. Au retour, il paraît que le fermier eut quelque motif de mécontentement contre lui. Il donna bien le tablier à la fille, mais il garda le gilet. Assoupi par la chaleur, et fatigué, vu qu'il avait fait la route sans arrêt et à cheval, il s'endormit sur le coin de sa table, dans la salle. Alors le gars prit la barre de fer, et lui en asséna un grand coup sur la nuque; le métayer a encore eu la force de se relever et de lui dire:
—Malheureux!...
Et il lui a donné un second coup, qui finalement l'a tué raide. Et après il a été se cacher dans l'écurie avec le gilet; mais il n'a pas seulement pris un liard de l'argent que son maître rapportait de Tours, et il s'est laissé empoigner sans résistance.
—Comment, lui dis-je, en me tournant vers le paysan, as-tu pu tuer un homme pour un gilet?...
—Dam!... j'avais compté là-dessus pour aller à la danse.
Ce fut tout ce que je tirai de ce garçon... qui ne paraissait point méchant du tout. Les gendarmes ne lui avaient seulement pas lié les mains. La voiture vint à verser au-dessus de Bellon.—Mais non, elle ne versa pas. L'un des brancards s'était cassé. Nous en sortîmes tous; les gendarmes se mirent de chaque côté de ce malheureux en le laissant libre; néanmoins ils avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-là, voyant le conducteur s'y prendre assez mal pour relever la patache, l'aida, lia lui-même une perche pour remplacer le brancard; et quand tout fut fini:
—Ah! ça ira!... maintenant, dit-il en achevant de serrer le dernier noeud d'une corde, et il remonta dans cette voiture qui le menait pour ainsi dire au supplice. Il fut exécuté à Tours.
—Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire, dit un jeune homme qui était venu du salon du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait pas assisté aux prémisses de mon argumentation. Il existe une foule d'anecdotes sur les derniers momens des criminels; et, si je vous cite à ce propos un fait de ce genre, bien autrement curieux, c'est parce que je le crois peu connu; je l'ai entendu raconter à l'auteur des Souvenirs de la Révolution. Le syndic du tribunal de Brest se nommait Vignes, et le président Vigneron. Ils furent condamnés à mort. En se trouvant sur l'échafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit à l'autre en lui montrant la foule:
—Hein! ils vont se trouver bien embarrassés sans vignes ni vigneron.
M. Vignes passa le premier; mais au moment où le couteau lui tranchait la tête, les deux montans de la guillotine se désunirent; enfin il se dérangea quelque chose dans l'instrument du supplice, et comme il était fort tard, l'exécuteur des hautes-oeuvres républicaines dit au président:
—Ma foi, monsieur, vous voilà sauvé; car c'est quelque chose que vingt-quatre heures par ce temps-ci.
—Il faut que tu sois un grand lâche, répondit M. Vigneron. Comment, parce que tes planches ont un peu joué, tu vas me faire attendre? Le jugement ne m'a pas condamné à vivre vingt-quatre heures de plus...
Il prit lui-même le marteau, les clous, et raccommoda la guillotine; puis, quand elle fut jugée solide, il se coucha sur la planche, et fut exécuté.
Ceci est autre chose que de mettre une perche à un brancard, et c'est du sang froid argent comptant...
—Docteur, dit une dame, vous qui devez voir beaucoup de mourans, avez-vous rencontré souvent des exemples de cette singulière tranquillité?...
—Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement des gens doués d'une organisation très-puissante, en sorte qu'ils ont plus de chances que les malades affaiblis par de longues agonies pour dire de jolies choses. On les tue vivans, tandis que les malades meurent tués. Puis, chez certains hommes, l'ame est fortement excitée par l'attente du supplice, et ils rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut. Il y a exaltation. Cependant j'ai vu de belles morts particulières... Pour moi, la plus belle a été celle de la femme d'un célèbre médecin allemand, auquel j'étais fort attaché. Le tableau que cette scène nous offrit est toujours vif et coloré comme au moment où j'en fus témoin.
Nous avions passé la nuit au chevet de la mourante; elle était attaquée de la poitrine, et la pulmonie, arrivée au dernier degré, ne laissait aucun espoir. Mon maître s'était endormi; sa femme, s'étant réveillée vers quatre heures du matin, me fit, de la manière la plus touchante et en souriant, un signe amical pour me dire de la laisser reposer, et cependant elle allait mourir. Elle était arrivée à une maigreur extraordinaire; mais son visage avait conservé ses traits et ses formes, qui étaient belles. Sa pâleur faisait ressembler sa peau à de la porcelaine derrière laquelle il y a une lumière. Ses yeux vifs et ses couleurs tranchaient sur ce teint plein d'une molle élégance, et il y avait dans sa physionomie une sorte de sublimité qui imposait. Elle paraissait plaindre son mari, auquel sa vie avait été vouée; mais ce sentiment prenait sa source dans une tendresse élevée, qui semblait ne plus connaître de bornes aux approches de la mort. Le silence était profond; la chambre, doucement éclairée par une lampe, avait l'aspect de toutes les chambres de malades au moment de la mort. C'était un désordre pittoresque... En ce moment, la pendule sonna, et le docteur, au désespoir d'avoir dormi, se réveilla. Je ne vis pas le geste d'impatience par lequel il peignit le regret qu'il éprouvait d'avoir perdu de vue sa femme pendant un des derniers momens qui lui étaient accordés; mais il est sûr qu'une personne autre que la mourante aurait pu s'y tromper. Ce médecin, homme d'un grand talent, avait mille de ces bizarreries apparentes qui font prendre les gens de génie pour des fous, mais dont l'explication se trouve dans la nature exquise et les exigences de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil, près du lit de sa femme, et la regarda fixement. Alors elle avança un peu la main, prit celle de son mari, la serra faiblement, et d'une voix douce, mais émue, elle lui dit:
—Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?...
Puis elle mourut en le regardant.
—Les histoires que conte le docteur, reprit une dame après un moment de silence, me font des impressions bien profondes.
Le médecin salua gravement.
—Oui, elles sont douces et intéressantes; il nous émeut sans employer les atrocités si fort à la mode aujourd'hui...
—Ma réserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance, et je vous prie de croire, madame, que j'ai ma provision d'horrible tout comme un autre.
—Eh bien! s'écria la maîtresse de la maison, racontez-nous un peu quelque chose d'affreux. Je voudrais voir la couleur de votre tragique, quand ce ne serait que pour le comparer avec celui qui a présentement cours à la bourse littéraire.
—Malheureusement, madame, je ne parle que de ce que j'ai vu.
—Eh bien!
—Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui ont sur moi tous les avantages que donne l'imagination. Je ne puis pas vous mettre en scène deux frères nageant en pleine mer et se disputant une planche... ou un homme qui a entrepris de manger un régiment à la croque-au-sel. Je ne puis être que vrai.
—Eh bien! nous nous contenterons de la vérité.
—Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se moucha.
—Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation avec un homme qui avait roulé dans les années de Napoléon, et dont alors la position était assez brillante pour un militaire de son grade. Il était capitaine, et occupait à l'état-major de Paris, je crois, une place qui lui valait de quatre à cinq mille francs; en outre il possédait quelque fortune. Où l'avait-il prise, je ne sais. Il était de basse extraction, et pour n'avoir pas d'avancement sous l'empire, il fallait être un traînard, un niais, un ignorant ou un lâche. Cependant il y a aussi des gens malheureux. Mon homme n'était rien de tout cela; c'était le type des mauvais soudards, débauché, buveur, fumeur, vantard, plein d'amour-propre, voulant primer partout, ne trouvant d'inférieurs que dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant, racontant ses exploits à tous ceux qui ne savaient pas si une demi-lune est quelquefois entière, enfin un vrai chenapan, comme il s'en est tant rencontré dans les armées; ne croyant ni à Dieu ni au diable; bref pour achever de vous le peindre, il suffira de vous dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais rencontré du côté de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au Palais-Royal. Nous cheminâmes par les boulevards. Au premier estaminet qui se trouva:
—Permettez-moi, dit-il, d'entrer là un petit moment; j'ai un restant de tabac à y prendre et un verre d'eau-de-vie.
Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet une pipe chargée et un peu de tabac à lui.
Au second estaminet il avait achevé de fumer son restant de tabac, et recommença son antienne. Ce diable d'homme avait des restans de tabac dans tous les estaminets, et c'étaient comme autant de relais pour des pipes et son gosier. Il avait établi dans Paris ses lignes de communication. Je ne vous parlerai pas de ses moustaches grises, de ses vêtemens caractéristiques, de son idiome et de ses tics, ce serait vous en entretenir jusqu'à demain. Je crois qu'il ne s'était jamais peigné les cheveux qu'avec les cinq doigts de la main. J'ai toujours vu à son col de chemise la même teinte blonde. Eh bien! cet homme-là, ce chenapan, avait une assez belle figure, figure militaire, de grands traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru lire au fond de ses yeux verts de mer et tachetés de points orangés quelques-unes de ces aventures où il y a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient à des éclanches. Il était d'une taille médiocre, mais large des épaules et de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus tout cela il se disait un des vainqueurs de la Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez folle pour s'amouracher de lui. C'était une grisette, mais un amour de feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait chez une fleuriste. Elle avait tout joli, la taille, les pieds, les cheveux, les mains, les formes, les manières. Son teint était blanc, sa peau satinée. Il n'y a vraiment qu'à Paris que se trouvent ces espèces de produits et ces sortes de passions. Jamais je n'ai vu de contraste aussi tranché que l'opposition présentée par ce singulier couple. Clarisse était toujours mignonne, propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant lui demandait peu de choses: c'étaient la partie de spectacle, quelques robes, des bijoux. Jamais elle ne voulut être épousée, et s'il la logea, s'il meubla son appartement, ce fut par vanité. Cette jeune fille était le dévouement même. J'ai souvent pensé que ces pauvres créatures obéissent à je ne sais quelle charitable mission en se donnant à ces hommes si rebutans, si rebutés, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du coeur un phénomène qu'il serait intéressant d'analyser.
Clarisse tomba malade, elle eut une fièvre putride, à laquelle se mêlèrent de graves accidens, et le cerveau fut entrepris. Le capitaine vint me chercher; je trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son protecteur à part, je lui fis part de mes craintes.
—Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade au plus tôt; car cette nuit sera très-critique.
En effet, j'avais ordonné de mettre à une certaine heure des sinapismes aux pieds, puis d'appliquer, une demi-heure après l'effet du topique, de la glace sur la tête, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un cataplasme sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions dont je ne me souviens plus.
—Oh! me répondit-il, je ne me fierais point à une garde; elles dorment, elles font les cent coups, tourmentent les malades. Je veillerai moi-même, et j'exécuterai vos ordonnances comme si c'était une consigne.
A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de Clarisse; mais en ouvrant la porte, je fus suffoqué par les nuages de fumée de tabac qui s'exhalèrent, et au milieu de cette atmosphère brumeuse, je vis à peine, à la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa pipe et achevant un énorme bol de punch. Non, je n'oublierai jamais ce spectacle. Auprès de lui Clarisse râlait et se tordait; il la regardait tranquillement. Il avait consciencieusement appliqué les sinapismes, la glace, les cataplasmes; mais aussi le misérable, en faisant son office de garde-malade, trouvant Clarisse admirablement belle dans l'agonie, avait sans doute voulu lui dire adieu; du moins le désordre du lit me fit comprendre les événemens de la nuit. Je m'enfuis, saisi d'horreur: Clarisse mourait.
—L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... dit le sculpteur.
—Il y a de quoi frémir quand on songe aux malheurs, aux crimes qui sont commis à l'armée, à la suite des batailles, quand la méchanceté de tant de caractères méchans peut se déployer impunément!... reprit une dame.
—Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parlé de la soirée, les scènes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de drames. Pour ma part, je connais cent aventures plus curieuses les unes que les autres; mais en m'en tenant à ce qui m'est personnel, voici ce qui m'est arrivé...
Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminée, et commença ainsi:
—C'était vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, c'était bien dans les premiers jours de novembre 1809, je fus détaché d'un corps d'armée qui revenait en France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois. En ce moment nous avions à soumettre, pour le compte du roi de Bavière, notre allié, cette partie de ses états que l'Autriche avait réussi à révolutionner. Le général Chatler s'avançait même avec un ou deux régimens allemands, dans le dessein d'appuyer les insurgés, qui étaient tous gens de la campagne.
Cette petite expédition avait été confiée par l'empereur à un certain général d'infanterie nommé Rusca, qui se trouvait alors à Clagenfurth, à la tête d'une avant-garde d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca était sans artillerie, le maréchal Marmont... avait donné l'ordre de lui envoyer une batterie, et je fus désigné pour la commander.
C'était la première fois, depuis ma promotion au grade de lieutenant, que je me voyais, au milieu d'une brigade, le seul officier de mon corps, ayant à conduire des hommes qui n'obéissaient qu'à moi, et obligé de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier général.
—C'est bon, me dis-je en moi-même, il y a un commencement à tout, et c'est comme cela qu'on devient général.
—Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine, prenez garde à vous, c'est un malin singe, un vaurien fini. Son plus grand plaisir est de mettre dedans tous ceux qui ont affaire à lui. Pour vous apprendre ce que c'est que ce chrétien-là, il suffira peut-être de vous dire qu'il s'est amusé dernièrement à baptiser du vin blanc avec de l'eau-de-vie, afin de renvoyer à l'empereur un aide-de-camp soûl comme une grive... Si vous vous comportez de manière à éviter ses algarades, vous vous en ferez un ennemi mortel... Voilà le pèlerin... Ainsi, attention!
—Hé bien, répliquai-je à mon capitaine, nous nous amuserons; car il ne sera pas dit qu'un pousse-cailloux embêtera un officier d'artillerie.
Dans ce temps-là, voyez-vous, l'artillerie était quelque chose, parce que le corps avait fourni l'empereur...
Me voilà donc parti, moi et mes canonniers, et nous gagnons Clagenfurth. J'arrive le soir; et, aussitôt que mes hommes sont gîtés, je me mets en grande tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca.
—Où est le général, demandais-je à une manière d'aide-de-camp qui baragouinait un français mêlé d'italien.
—Le zénéral est à la zouziété, dans oun chercle, au café, à boire de la bière sou la piazza.
Je regarde mon homme en face, et je m'aperçois qu'il n'est pas ivre comme ses incohérences me le faisaient supposer.
—Vous êtes étonné... reprit l'aide-de-camp. Ma s'il est là de si bonne houre, c'est pour oune petite difficoulté quél zénéral il a ou avec les habitanti. Par ché i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. Ces chiens-là né se sont-ils pas avisés dé né piou audare boire de la bière all chercle per ché lè zénéral y était...
En ce moment, nous fûmes interrompus par un roulement de tambour, après quoi le crieur de la ville lut en français d'abord, puis en allemand et en italien, une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il était enjoint à tous les négocians et notables habitans de Clagenfurth d'aller, comme par le passé, au cercle, pendant toutes les soirées, sous peine d'être taxés à un contribution extraordinaire.
—Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel du 20e qui se trouvait auprès de moi, car je m'étais avancé pour écouter; ce serait la quatrième qu'il lèverait sur ces pauvres diables. Ce compère-là est capable de les faire révolter, pour se donner le plaisir de mitrailler une sédition populaire...
—Pourquoi n'allaient-ils plus au café?... mon colonel, lui demandais-je.
Le colonel me regarda.
—Vous arrivez... à ce que je vois, me répondit-il. Eh bien! voilà le fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il pas, le soir, à allumer sa pipe, au cercle, devant ces pauvres gens, avec les billets de florins qu'il leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un bien bon peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux ne lui ait tiré un coup de pistolet... Heureusement, nous partirons demain; nous n'attendions que vous...
—Il paraît, lui dis-je, que votre général n'est pas commode?...
—C'est un excellent militaire... répliqua-t-il, et il entend particulièrement la guerre que nous allons faire. Il a été médecin dans la partie de l'Italie qui avoisine les montagnes du Tyrol, et il en connaît les routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal que j'aie jamais connu. S'il ne brûle pas les paysans dans leurs villages, il faudra qu'il soit dans ses bons jours...
Le colonel s'éloigna en voyant un officier venir à nous.
Je fus assez embarrassé de ma personne en me trouvant seul. Je pensai qu'il n'était pas convenable que j'allasse voir Rusca au cercle; et, alors, je revins à l'aide-de-camp, qui était toujours resté immobile sur le seuil de la porte, occupé à fumer son cigare. J'avais toujours rencontré son regard, quand je jetais par hasard les yeux sur lui en causant avec le colonel; et, quoique ce regard me parût aussi railleur que perfide, je le priai d'annoncer à son général ma visite pour la fin de la soirée, objectant la nécessité dans laquelle j'étais de prendre quelque chose; car je n'avais rien mangé depuis le matin... mais un officier n'est pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne, il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme il peut, et quelquefois pas du tout. Au moment où j'allais retourner à mon logement, j'entendis une grande rumeur dans le faubourg par lequel j'étais entré. Je demande à un soldat qui me parut en venir la raison de ce tumulte, et il me dit que l'un de mes canonniers en était cause; alors je fus forcé de me rendre sur les lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait des attroupemens composés de femmes principalement, qui paraissaient en colère, criaient et parlaient toutes ensemble; c'était comme dans une basse-cour, quand les poules se mettent à piailler. Au milieu du faubourg, je vis une grande et belle fille autour de laquelle on s'attroupait; quand elle m'aperçut, elle fendit la presse et vint à moi. Elle était furieuse, elle parlait avec une volubilité convulsive; elle avait des couleurs, les bras nus, la gorge haletante, les cheveux en désordre, les yeux enflammés, la peau mate; elle gesticulait avec feu, elle était superbe; c'est une des plus belles colères que j'ai vues dans ma vie. Là, je sus la cause de cette émeute. Mon fourrier était logé chez le père de cette fille; et il paraît que, la trouvant à son goût, il avait voulu la cajoler; mais qu'elle s'était brutalement défendue; alors mon diable de canonnier, un provençal, il se nommait Lobbé, c'était un petit homme, à cheveux noirs, bien frisés, qu'on avait appelé dans la compagnie la Perruque. La Perruque donc, par vengeance, se faisait servir par le père et la mère de cette fille; et, comme il était assis sur un fauteuil très-élevé, il avait mis chacun de ses pieds sur un escabeau de chaque côté de la table, et, pendant son repas, il avait forcé la mère et le père, qui était un homme à cheveux blancs, de tourner les étoiles de ses éperons. Il dînait gravement, ayant à ses pieds les deux vieillards agenouillés, occupés à faire aller les molettes. Cette fille, ne pouvant pas digérer cet affront, essayait d'ameuter le quartier contre les Français.
Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je m'empressai d'aller au logement de la Perruque, et je le vis en effet assis comme un pacha, regardant les deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient consciencieusement aller les éperons. Je n'oublierai jamais le geste de la fille quand, en entrant avec moi, elle me montra ses parens. Elle avait les larmes aux yeux, et me dit d'un son de voix guttural en allemand:
—Sieht!... Voyez!...
—Allons donc, Lobbé, finissez, dis-je à mon canonnier. Que diable, vous mériteriez d'être puni... Cela ne se fait pas...
Les deux vieillards continuaient toujours.
—Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, regardez-les!... Ça ne les contrarie pas... ça les amuse.
Je faillis rire.
En ce moment, un gros homme bourgeonné, la face rouge et le nez bulbeux, entra. A l'uniforme, je reconnus le général Rusca.
—Bien, bien, canonnier!... s'écria-t-il. Voilà dix florins pour t'encourager à établir la domination française sur ces chiens-là...
Et il lui jeta des florins.
—Il me semble, mon général, lui dis-je avec fermeté, quand nous sortîmes, que si vous m'avez entendu, la discipline militaire est compromise. Il m'est fort indifférent, si cela vous plaît, que mon fourrier fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais ordonné de cesser, et qu'il est sous mes ordres...
—Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette école où l'on raisonne?... Je vais t'apprendre à clocher avec les boiteux...
—Quels sont vos ordres, lui demandais-je?
—Viens les prendre ce soir à huit heures!...
Et nous nous quittâmes. Ce commencement de relations ne promettait rien de bon.
A huit heures, après avoir dîné, je me présentai chez le général que je trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide-de-camp, du colonel et d'un Allemand qui paraissait être un personnage de Clagenfurth. Rusca me reçut civilement, mais il y avait toujours une teinte d'ironie dans son discours. Il m'invita fort courtoisement à boire et à fumer; je ne bus guère que deux verres de punch et fumai trois cigares.
—Demain nous partirons à sept heures, et devrons être en vue de Brixen dans la journée, il faut entamer ces gens-là vivement.
Je me retirai. Le lendemain, je crus m'éveiller à six heures, il était neuf heures passées. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans mon verre, et je fus au désespoir en apprenant qu'il s'était mis en bataille à six heures du matin, et qu'il avait trois heures de marche en avance. Mon hôte, comprenant que j'en voulais à Rusca, me proposa de me donner les moyens d'arriver à Brixen avant lui. La tentative était audacieuse, car il fallait m'embarquer dans des chemins de traverse où je pouvais rester; mais, jeune et dépité comme je l'étais, je fis mon va-tout. Cependant je ne voulus rien négliger: je communiquai mon entreprise à mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi bien engagé que le mien, nous mêlâmes du vin à l'avoine de nos chevaux, et les bons Allemands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca, nous fournirent quatre guides chargés de nous préserver de tout malheur. Effectivement, Rusca nous trouva reposés et en bataille en avant de Brixen, l'attendant avec insouciance.
—Comment, messieurs les b..., vous êtes partis avant nous?... dit le général. Vous me paierez cela, lieutenant... ajouta-t-il en me regardant.
—Mon général, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonné de vous accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a été de regarder Brixen comme le point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais je vis qu'il faudrait jouer serré avec ce vieux singe-là. Nous entrâmes en campagne au-delà de Brixen, j'avoue que je n'avais jamais vu faire la guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages, les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie par le général, et quand il s'en trouvait en quantité suffisante, Rusca passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur main gauche; puis, au seul aspect de la paume de cette main, il faisait signe, remuant la tête, d'en séparer certains des autres, et il laissait le reste libre de retourner à leurs affaires: puis aussitôt, sans autre forme de procès, il fusillait ceux qu'il avait ainsi triés. La première fois que j'assistai à cette singulière enquête, je priai Rusca de m'expliquer ce mode de procéder. Alors, à quelques pas de l'endroit où nous étions, il aperçut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et il le fit cerner. Le buisson fouillé, les soldats trouvèrent dans une espèce de trou deux hommes armés de carabines, qui attendaient sans doute que nous fussions passés afin de tuer nos traînards. Avant de les faire fusiller, Rusca me montra leurs mains gauches. Dans ce pays, les chasseurs ont l'habitude de verser la poudre nécessaire pour la charge de leurs carabines dans le creux de leurs mains, et la poudre y laisse une empreinte assez difficile à distinguer, mais que l'oeil de Rusca savait y voir avec une grande dextérité. Dès l'enfance, il avait observé ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les mains des paysans pour deviner s'ils avaient récemment fait le coup de fusil. Le second jour, nous rencontrâmes un vieillard, septuagénaire au moins, perché sur un arbre et occupé à l'émonder. Rusca le fit descendre et lui examina la main gauche; par malheur, il crut y apercevoir le signe fatal, et, quoique le pauvre homme parût bien innocent, il ordonna de l'attacher à l'affût d'un canon. Ce malheureux fut obligé de suivre, et nous allions au petit trot. De temps en temps il gémissait; les cordes lui enflaient les mains; il se trouva bientôt dans un état pitoyable; ses pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber de grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, qui avaient commencé par rire, en eurent compassion, et vraiment il y avait de quoi, à voir ce vieillard en cheveux blancs, traîné pendant les dernières lieues comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le canon, et comme il ne pouvait pas parler, il remercia les soldats par un regard à tirer des larmes. Le soir, lorsque nous bivouaquâmes, je demandai à Rusca ses ordres relativement à ce vieillard.
—Fusillez-le... me dit-il.
—Mon général, répondis-je, vous êtes le maître de sa vie; mais si je commande à mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est pas leur métier...
—C'est bon!... répliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'à demain matin, et nous verrons...
—Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je; mais je ne veux pas en répondre.
Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre sa réplique; mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menacé...
En ce moment je partis, malgré tout l'intérêt que promettait ce début. La pendule marquait minuit et demi. J'étais près de Saint-Germain-des-Prés et je demeure à l'Observatoire.—Un jour j'aurai la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy. Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Pétronille ou Sacontala, fût-elle jolie...
—Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Université qui faisait route avec moi.
—Je le crois bien!... répliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et vous, monsieur? lui demandai-je.
—Moi!... Sébastien!...
—C'est un martyr... et vous êtes sans doute très-heureux en ménage?
—Mais oui... Nous étions arrivés.
Ce fragment de conversation est sincère et véritable. Je puis affirmer que, sauf de légères inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont adultéré ni le sens ni la pensée, tout ceci a été dit par des hommes d'un haut mérite. N'est-ce pas un problème intéressant à résoudre pour l'art en lui-même, que de savoir si la nature, textuellement copiée, est belle en elle-même? Nous avons tous été fortement émus, un lecteur le sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; et nous ne faisons pas attention à des créatures qui fourmillent dans les rues de Paris, bien autrement poétiques, belles de misère, belles d'expression, sublimes créations, mais en guenilles... Aujourd'hui nous hésitons entre l'idéalisation et la traduction littérale des faits, des hommes, des événemens. Choisissez... Voici une aventure où l'art essaie de jouer le naturel.
L'OEIL SANS PAUPIÈRE.
Hallowe'en, Hallowe'en! criaient-ils tous, c'est ce soir la nuit sainte, la belle nuit des skelpies1 et des fairies2! Carrick! et toi, Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border3 sont là, nos Megs et nos Jeannies y viendront aussi. Nous apporterons de bon whiskey dans des brocs d'étain, de l'ale fumeuse, le parritch4 savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; camarades, les ruines de Cassilis-Downaus n'auront jamais vu d'assemblée plus joyeuse!»
Note 1: (retour) Démons des eaux.
Note 2: (retour) Fées.
Note 3: (retour) Nom de canton.
Note 4: (retour) Pudding d'Écosse.
Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune encore. Il était, comme la plupart des paysans d'Écosse, théologien, un peu poète, grand buveur, et cependant fort économe. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat, l'entouraient. La conversation avait lieu près du village de Cassilis.
Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en: c'est la nuit des fées; elle a lieu vers le milieu d'août. Alors on va consulter le sorcier du village; alors tous les esprits follets dansent sur les bruyères, traversent les champs, à cheval sur les pâles rayons de la lune. C'est le carnaval des génies et des gnomes. Alors il n'y a pas de grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fête, pas de fleur qui ne tressaille sous le souffle d'une sylphide, pas de ménagère qui ne ferme soigneusement sa porte, de peur que le spunkie5 n'enlève le déjeuner du lendemain, et ne sacrifie à ses espiègleries le repas des enfans qui dorment enlacés dans le même berceau.
Note 5: (retour) Lutin.
Telle était la nuit solennelle, mêlée de caprice fantastique et d'une secrète terreur, qui allait s'élever sur les collines de Cassilis. Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés du château détruit, dont la chapelle, privée de sa toiture, s'est conservée presque intacte, et fait jaillir dans l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme des branchages en hiver et dépouillés de leur feuillage. La terre est inféconde dans ce canton. Le genêt doré y sert de retraite au lièvre; la roche paraît à nu de distance à distance. L'homme qui ne reconnaît un pouvoir suprême que dans la désolation et la terreur regarde ces terrains stériles comme frappés du sceau même de la Divinité. La bienfaisance féconde et immense du Très-Haut nous inspire peu de gratitude: c'est son châtiment et sa rigueur que nous adorons.
Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune, qui s'était levée, paraissait large et rouge à travers le vitrage cassé du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue là comme une grande rosace amarante, sur laquelle se dessinait un débris de trèfle de pierre mutilé. Les spunkies dansaient.
Le spunkie! C'est une tête de femme, blanche comme la neige, avec de longs cheveux ardeus. De belles ailes, draperies soutenues par des fibres minces et élastiques, s'attachent, non pas à l'épaule, mais au bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est hermaphrodite; à un visage féminin il joint cette élégance svelte et frêle de la première adolescence virile. Le spunkie n'a de vêtement que ses ailes, tissu fin et délié, souple et serré, impénétrable et léger, comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance brunâtre, fondue dans une pourpre azurée, chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour du spunkie en repos, comme les plis de l'étendard autour du bâton qui le porte. De longs filamens, qui ressemblent à de l'acier bruni, soutiennent ces longs voiles dont le spunkie se drape; des griffes d'acier en arment l'extrémité. Malheur à la ménagère qui s'aventure le soir près du marais où se tient blotti le spunkie, ou dans la forêt qu'il parcourt!
La ronde des spunkies commençait sur les bords de la Doon, quand l'assemblée joyeuse, femmes, enfans, jeunes filles, s'en approcha. Les lutins disparurent aussitôt. Toutes ces grandes ailes, se déployant à la fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuée d'oiseaux s'élevant tout à coup du milieu des roseaux bruissans. La clarté de la lune se voila un moment; Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.
—J'ai peur! s'écria une jeune fille.
—Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent!
—Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras mal; tu ne crois à rien.
—Brûlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans faire attention à la réprimande de son camarade; asseyons-nous ici, et vidons nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me troublerait pas dans mes méditations, qui vont sortir de ces brocs et de ces bouteilles.
—Mais les bogillies6 et les brownillies7 peuvent nous trouver ici, dit timidement une jeune femme.
Note 6: (retour) Esprits des bois.
Note 7: (retour) Esprits des bruyères.
—Le cranreuch8 les emporte! interrompit Muirland. Vite, Lapraik, allume ici, près du roc, un foyer de feuilles mortes et de branchages; nous chaufferons le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari le bon Dieu ou le diable leur réserve, nous avons ici de quoi les satisfaire. Bome Lesley nous a apporté des miroirs, des noisettes, de la graine de lin, des assiettes et du beurre. Lasses9, n'est-ce pas là tout ce qu'il vous faut pour vos cérémonies?
Note 8: (retour) Vent du Nord.
Note 9: (retour) Jeunes filles.
—Oui, oui, répondirent les lasses.
—Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractère dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de blé et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorité dans le canton.
Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du monde, celui où les classes inférieures ont le plus d'instruction et le plus de superstitions à la fois, c'est l'Écosse. Demandez à Walter Scott, ce sublime paysan écossais, qui ne doit sa grandeur qu'à cette faculté qu'il a reçue de Dieu de représenter symboliquement tout le génie national. En Écosse on croit à tous les gnomes, et on discute, dans les cabanes, des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en est consacrée spécialement à la superstition. L'on se réunit alors pour pénétrer dans l'avenir. Les rites nécessaires pour obtenir ce résultat sont connus et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses observances. C'était surtout cette cérémonie pleine d'intérêt, où chacun est à la fois prêtre et sorcier, que les habitans de Cassilis regardaient comme le but de leur excursion et le délassement de leur nuit. Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrête, pour ainsi dire, sur le point limitrophe de la poésie et de la réalité; on communique avec les puissances infernales, sans renier Dieu tout-à-fait; on transmute en objets sacrés et magiques les objets les plus vulgaires; on se crée avec un épi de blé et une feuille de saule des espérances et des terreurs.
La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hallowe'en qu'à minuit sonnant, à l'heure où toute l'atmosphère est envahie par les êtres surhumains, et où non-seulement les spunkies, premiers acteurs du drame, mais tous les bataillons de la féerie écossaise, viennent s'emparer de leur domaine. Nos paysans, réunis à neuf heures, passèrent le temps à boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades où leur langage mélancolique et naïf s'allie si bien à un rhythme saccadé, à une mélodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, à un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs plaids bariolés et leurs robes de serge, d'une admirable propreté; les femmes, le sourire sur les lèvres; les enfans, ornés de ce beau ruban rouge, noué sur le genou, qui leur sert de jarretières et de parure; les jeunes gens dont le coeur battait plus vite à l'approche du moment mystérieux où la destinée allait être consultée; un ou deux vieillards que l'ale savoureuse rendait à la joie de leurs jeunes ans, formaient un groupe plein d'intérêt, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait fait en Europe les délices de toutes les ames accessibles encore, parmi tant d'émotions fébriles, aux délices d'un sentiment vrai et profond.
Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté bruyante qui pétillait avec la mousse épaisse de la bière, et se communiquait à tous les auditeurs.
C'était un de ces caractères que la vie ne dompte pas; un de ces hommes d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une jeune fille du canton, qui avait uni sa destinée à celle de Muirland, était morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland avait juré de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la cause de la mort de Tuilzie; c'était la jalousie de Muirland. Tuilzie, délicate enfant, comptait à peine seize années quand elle épousa le fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame, la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle pouvait infliger à elle-même et aux autres. Jock Muirland était jaloux; la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour, au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage à Edinburgh, pour l'arracher aux séductions prétendues d'un jeune laird qui avait eu la fantaisie de passer la mauvaise saison à sa campagne.
Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne lui épargnaient pas les remontrances; il ne répondait rien, si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzie, et qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer au bonheur de son ménage. Sous le toit rustique de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au dehors; le frère de Tuilzie était venu représenter à son beau-frère que sa conduite était inexcusable; une querelle véhémente avait été la suite de cette démarche; la jeune femme dépérissait par degrés. Enfin le chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond désespoir, qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublié peu à peu le souvenir de celle dont il avait été le bourreau involontaire. Les femmes, qui pendant plusieurs années l'avaient vu avec horreur, lui avaient enfin pardonné; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il avait été autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fécond en excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans, qui mettaient en train l'assemblée nocturne et entretenaient sa bonne humeur.
On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances de fondation, quand les douze coups de minuit sonnèrent et propagèrent au loin l'écho de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des superstitions accoutumées. Tout le monde, excepté Muirland, se leva.
«Cherchons le kail10, cherchons le kail s'écrièrent-ils!...»
Note 10: (retour) Ces usages sont encore populaires en Écosse.
Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans les champs, et revinrent tour à tour apportant chacun une racine détachée du sol: c'était le kail. Il faut déraciner la première plante qui se présente sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront bien faits et de bonne grâce; si la racine est tortue, vous épouserez une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens, votre ménage sera fécond et heureux; si votre racine est polie et mince, vous ne serez pas long-temps en ménage. Imaginez les éclats de rire, le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on comparait les résultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans avaient leur kail.
«Pauvre Will Haverel! s'écria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine que tenait en main un jeune garçon, ta femme sera tortue; ton kail ressemble à la queue de mon porc.»
Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter la saveur de chaque racine; une racine amère désigne un méchant mari; une racine sucrée, un mari imbécile; une racine odorante, un époux de bonne humeur. A cette grande cérémonie succéda celle du tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux bandés, cueillir chacune trois épis de blé. Si le grain qui couronne l'épi se trouve manquer à l'un d'entre eux, on ne doute pas que le mari futur de la villageoise n'ait à lui pardonner une faiblesse commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois épis étaient à la fois privés de leur tap-pickle, et l'on ne t'épargna pas les railleries. Il est vrai que la veille même le fause-house, ou grenier de réserve, avait été témoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert Luath.
Muirland les regardait sans se mêler activement à leurs jeux.
«Les noisettes! les noisettes!» s'écrièrent-ils.
On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du feu, que l'on n'avait pas cessé d'entretenir. La lune brillait pure et presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce charme est célèbre et venéré. On se distribue par couples; on donne à la noisette que l'on a choisie son propre nom; et l'on place à la fois dans le feu la noisette baptisée du nom de sa fiancée, et la sienne propre. Si les deux noisettes brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera longue et paisible; si les noisettes éclatent et se séparent en brûlant, trouble et séparation dans le ménage. Souvent c'est la jeune fille qui se charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son ame s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opère, et que son mari futur s'élance en pétillant loin de sa compagne!
Une heure sonnait, et les paysans n'étaient point las de consulter leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se mêlaient à ces incantations leur prêtaient un charme nouveau. Les spunkies recommençaient à se mouvoir au milieu des joncs agités. Les jeunes filles tremblaient. La lune, qui avait monté dans le ciel, se couvrait d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de terre, celle de la chandelle soufflée, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne dévoilerai pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles, plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en s'écriant: «Mon époux futur, mon mari qui n'es pas encore, où es-tu? Voici ma main.» Trois fois le charme avait été répété, lorsqu'on l'entendit pousser un grand cri.
«Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'écria-t-elle.» On s'empressa près d'elle, et tout le monde frémit, excepté Muirland. Maillie montra sa main tout ensanglantée; les juges des deux sexes, qu'une longue expérience rendait habiles dans l'interprétation de ces oracles, convinrent sans hésiter que l'égratignure n'était pas causée, comme le prétendait Muirland, par les pointes d'un jonc épineux, mais que le bras de la jeune fille portait réellement l'empreinte de la griffe aiguë du spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie était menacée par cette expérience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison.
«Jaloux! jaloux!» s'écria-t-il.
Il croyait voir dans cette déclaration de ses camarades une allusion malveillante à sa propre histoire.
«Moi, continua Muirland en vidant un pot d'étain rempli de whiskey qui en couvrait les bords, j'aimerais mieux cent fois épouser le spunkie que de me marier une seconde fois. J'ai su ce que c'était que de vivre enchaîné; autant vaudrait rester emprisonné dans une bouteille fermée hermétiquement, avec un singe, un chat ou le bourreau pour compagnons. J'ai été jaloux de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-être; mais comment, je vous le demande, n'être pas jaloux? Quelle est la femme qui ne demande pas une continuelle surveillance? Je ne dormais pas la nuit, je ne la quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas l'oeil un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; tout dépérissait. Tuilzie elle-même languissait sous mes yeux. A cinq millions de diables le mariage!»
Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient. La dernière et la plus redoutable des incantations restait à essayer: c'est la cérémonie du miroir. On se place, une chandelle à la main, en face d'une petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en répétant trois fois: Parais, mon mari, ou: Parais, ma femme! Alors, au-dessus de l'épaule gauche de la personne qui consulte le destin, se montre distinctement une figure qui se reflète dans le miroir; c'est celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.
Personne n'osait, après l'exemple de Maillie, braver encore les puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle étaient là par terre sans que l'on pensât à les mettre en usage. La Doon frémissait dans les roseaux; une longue traînée d'argent, qui tremblait sur ses vagues lointaines, était aux yeux des villageois la trace étincelante des skelpies ou esprits des eaux; la jument de Muirland, sa petite jument des Highlands, à la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais esprit est voisin. Le vent fraîchissait; les tiges des joncs balancés rendaient un triste et long murmure. Toutes les femmes commençaient à parler du retour; elles avaient d'excellentes raisons, des réprimandes pour leurs maris et leurs frères, des conseils de santé pour leurs pères, et une éloquence de ménage à laquelle, hélas! nous autres rois de la nature et du monde, nous résistons bien rarement.
«Eh bien! qui de vous se présentera devant le miroir?» s'écria Muirland.
On ne répondait pas...
«Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le souffle du vent vous fait trembler comme le saule. Quant à moi qui ne veux plus prendre de femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupières refusent de se fermer dès que je suis mari, il m'est impossible de commencer le charme. C'est ce que vous sentez aussi bien que moi.»
A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en empara. «Je vais vous donner l'exemple.» Alors il prit sans hésiter la glace fatale; la chandelle fut allumée, et il répéta bravement l'incantation.
«Parais donc, ma femme,» s'écria Muirland.
Aussitôt une figure pâle, couverte de cheveux d'un blond fauve, se montra sur l'épaule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'était pas derrière lui pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait osé parodier le spectre; et quoique le miroir se fût brisé sur la terre en échappant de la main du fermier, toujours au-dessus de son épaule la même tête blanche, la même chevelure ardente se présentaient: Muirland pousse un grand cri, et tombe la face contre terre.
Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir çà et là, comme les feuilles enlevées par le vent; il ne resta plus dans cet endroit où ils s'étaient livrés naguère à leurs amusemens rustiques que les débris de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les cruches vides, et Muirland couché sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage qui se préparait dans l'air mêlait à leur chant surnaturel ce long sifflement que les Écossais désignent si pittoresquement sous le nom de Sugh. Muirland, en se relevant, regarda encore par-dessus son épaule: toujours la même figure. Elle souriait au paysan, mais ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si cette tête appartenait à un corps humain; car elle ne se montrait à lui que lorsqu'il se détournait. Sa langue se glaçait et restait attachée à son palais. Il essaya de lier conversation avec l'être infernal, et rappela en vain tout son courage; dès qu'il apercevait ces traits pâles et ces boucles ardentes, il frémissait de tout son corps. Il se mit à fuir, dans l'espoir de se délivrer de son acolyte. Il avait détaché sa petite jument blanche et allait mettre le pied à l'étrier, quand il tenta encore une dernière expérience. Terreur! toujours cette tête, devenue son inséparable compagne. Elle était attachée sur son épaule, comme ces têtes isolées dont les sculpteurs gothiques jetaient quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou à l'angle d'un entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une force terrible; et par des ruades fréquentes elle annonçait la part qu'elle prenait à la terreur de son pauvre maître. Le spunkie (ce devait être un de ces habitans des joncs de la Doon qui persécutait le fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre, et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable clarté. Il piqua des deux; la même curiosité le poussait toujours à savoir si sa persécutrice était là; elle ne le quittait pas; en vain lançait-il sa jument au galop, en vain les bruyères et les montagnes disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, le spunkie, son compagnon de route, ou plutôt sa compagne, car cette figure féminine avait toute la malice et toute la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de dix-huit ans.
La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui le rétrécissaient par degrés. Jamais pauvre pécheur ne se trouva lancé seul au milieu de la campagne dans une plus satanique obscurité. Le vent soufflait comme s'il eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée diagonalement par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'éclair disparaissaient, dévorées par les nues ténébreuses qui se refermaient sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre Muirland! ton bonnet bleu écossais, bariolé de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempête redoublait de fureur; la Doon débordait sur ses rivages; et Muirland, après avoir galopé pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au même lieu d'où il était parti. L'église ruinée de Cassilis était sous ses yeux; on eût dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inégales; les sculptures apparaissaient dans toute leur délicatesse sur un fond de clartés lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont la raison ne guidait plus les démarches, et qui croyait sentir cette redoutable tête appuyée sur son épaule, enfonçait si vigoureusement son éperon dans les flancs de la pauvre bête qu'elle céda malgré elle à la violence qu'on lui imposait.
«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, tu cesseras d'avoir peur.»
Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland.
«Épouse-moi,» répétait le spunkie.
Cependant ils fuyaient vers la cathédrale enflammée. Muirland, arrêté dans sa course par les pilastres mutilés et les saints de pierre renversés, mit pied à terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de vin, de bière et d'eau-de-vie, galopé si étrangement, éprouvé tant de surprise, qu'il finit par s'accoutumer à cet état d'excitation surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans voûte d'où jaillissaient ces feux infernaux.
Le spectacle qui le frappa était nouveau pour lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbé, un vase octangulaire où brûlait une flamme verte et rouge. Le maître-autel était chargé de ses vieux ornemens catholiques. Des démons à la chevelure ardente qui se hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales que l'imagination du peintre et du poète ont rêvées se pressaient, couraient, volaient, se balançaient, se traînaient, se contournaient en mille étranges façons. Les stalles des chanoines étaient remplies de personnages graves qui avaient conservé les costumes de leur état. Mais sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de leurs yeux caves aucune clarté n'émanait.
Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens on brûlait dans cette église, ni quelle abominable parodie des saints mystères y était jouée par les démons. Quarante de ces lutins, perchés sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des cornemuses écossaises de dimensions différentes. Un énorme chat noir, assis sur un trône composé d'une douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolongé. La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voûtes à demi détruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies à genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue démoniaque n'avait pas soulevé le coin de leur robe blanche; et plus de cinquante spunkies, les ailes étendues ou repliées, dansant ou en repos. Dans les niches des saints symétriquement rangées autour de la nef étaient des cercueils ouverts, où le mort, sur son linceul blanc, apparaissait tenant en main le cierge funéraire. Quant aux reliques suspendues au parvis, je ne m'arrêterai pas à les décrire. Tous les crimes connus en Écosse depuis vingt ans avaient concouru à parer l'église livrée aux démons.
Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le débris épouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez vu des coeurs de scélérats noircis dans le vice, et des cheveux blancs paternels suspendus encore à la lame du poignard parricide. Muirland s'arrêta, se détourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitté son poste. Un des monstres chargés du service infernal le prit par la main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il suivit son guide. Il était dompté. Sa force l'avait abandonné. On s'agenouilla, il s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il resta là, stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les chants infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies chargés du corps de ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une véhémence nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner cette fatale épaule sur laquelle un hôte incommode avait fait élection de domicile.
«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.
La tête avait disparu.
Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent sur les objets qui l'environnaient, il fut bien étonné de trouver près de lui, à genoux sur un cercueil, une jeune fille dont le visage était celui même du fantôme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette écossaise de fin lin gris descendait à peine jusqu'à mi-cuisse. On apercevait une poitrine charmante, de blanches épaules, sur lesquelles roulaient des cheveux blonds, un sein virginal, dont la légèreté du costume relevait toute la beauté. Muirland fut ému; ces formes si gracieuses et si délicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la jeune fille. Muirland crut sentir alors dans l'étreinte de cette bizarre fiancée la froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie. C'en était trop pour lui; il ferma les yeux et défaillit. A demi vaincu par un évanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains infernales le replaçaient sur la jument fidèle qui l'avait attendu à la porte de la cathédrale; mais ses perceptions étaient obscures, ses sensations indistinctes.
Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre fermier; il se réveilla comme on se réveille après une léthargie, et fut fort étonné d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme, que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune épouse, laquelle, en effet, se trouvait placée près de lui dans le lit héréditaire de sa ferme.
Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui était devenue mistriss Muirlaud. C'était le matin. Qu'elle était jolie! quelle douce lumière nageait dans ces regards prolongés! quel éclat dans ces yeux! Cependant Muirland était frappé de la lueur bizarre qui émanait de ces regards mêmes. Il s'approcha; chose étrange! sa femme, à ce qu'il pensa du moins, n'avait pas de paupière; de grands orbes d'un bleu foncé se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe était admirablement légère. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie, de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se représenta tout à coup devant lui.
En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il crut observer en elle tous les traits caractéristiques de cet être surnaturel, modifiés seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs et minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme absorbé par une profonde rêverie; cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme résidait dans les Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant que tout souvenir de la cérémonie se fût effacé de son esprit malade, mais que bientôt il se conduirait mieux avec sa femme, car elle était jolie, douce et bonne ménagère.
«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.
On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le poursuivait encore; personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette étrange particularité.
La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des noces, car jusqu'à ce moment il n'avait été mari que de nom. La beauté de sa femme l'avait ému, bien que selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promenait donc de braver résolument sa propre terreur, et de profiter au moins de la faveur singulière que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons ici au lecteur de nous concéder tous les priviléges du roman et de l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers événemens de cette nuit; nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'était son nom) paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours.
Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du soleil illuminait tout à coup la chambre basse où était placé le lit nuptial. Ébloui par ces rayons ardens, il se lève en sursaut et voit les yeux éclatans de sa femme tendrement fixés sur lui.
«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure à sa beauté! Il chassa donc le sommeil, et dit à Spellie mille choses aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes répondit de son mieux.
Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.
«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas de paupière?»
Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de méditations et de craintes. Le soleil se leva. Muirland était pâle et abattu; la fermière avait les yeux plus étincelans que jamais. Ils passèrent la matinée à se promener sur les bords de la Doon. La jeune épouse était si jolie que son mari, malgré sa surprise et la fièvre à laquelle il était en proie, ne put la contempler sans admiration.
«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez Tuilzie; toutes les jeunes filles des environs me portent envie: aussi prenez-y garde, mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de près.» Les baisers de Muirland arrêtèrent ces paroles; cependant les nuits se succédèrent, et au milieu de chaque nuit les yeux éclatans de Spellie arrachaient le fermier à son sommeil; la force du fermier y succombait.
«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme, est-ce que vous ne dormez jamais?
—Dormir, moi!
—Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes mariés vous n'avez pas dormi un moment.
—Dans ma famille, on ne dort jamais.»
Les orbes azurés de la jeune femme versaient des rayons plus ardens.
«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier, elle ne dort pas!»
Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.
«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.
—Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai de plus près.»
Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de repos; c'étaient, comme disent les poètes, des astres éternellement allumés pour l'éblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades adressées aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un beau jour il disparut. Trois mois s'étaient écoulés; le supplice qu'avait éprouvé le fermier avait épuisé sa vie, dévoré son sang; il lui semblait que ce regard de feu le brûlait. S'il revenait des champs, s'il restait à la maison, s'il allait à l'église, toujours ce rayon terrible dont la présence et l'éclat pénétraient jusqu'au fond de son être et le faisaient tressaillir d'horreur. Il finit par détester le soleil, par fuir le jour.
Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert était devenu le sien; au lieu de l'inquiétude morale qui, pendant son premier mariage, l'avait transformé en bourreau de la jeune fille, et que les hommes appellent du nom de jalousie, il se trouvait placé sous l'inquisition physique et inéluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais: c'était encore la jalousie, mais transformée en image palpable, l'inquisition devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et s'enfonça dans les forêts de l'Amérique septentrionale, où beaucoup de gens de son pays ont été fonder des habitations et bâtir leur hutte paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré à ce qu'il croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du colon, le serpent caché dans les buissons épais, une nourriture sauvage, grossière et incertaine, à son toit écossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours ouvert reluisait pour son tourment. Après avoir passé un an dans cette solitude, il finit par bénir son sort: au moins il trouvait le repos au sein de cette nature féconde. Il n'entretenait aucune correspondance avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme; quelquefois dans ses rêves il voyait encore cet oeil ouvert, cet oeil sans paupières, et se réveillait en sursaut; mais c'était tout ce qu'il avait à souffrir; il s'assurait bien que la vigilante et redoutable prunelle n'était plus auprès de lui, ne le pénétrait, ne le dévorait pas de ses clartés insupportables, et il se rendormait heureux.
Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, avaient pris pour sachem ou pour chef Massasoit, vieillard maladif, dont le caractère était pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisément la bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait distiller. Massasoit tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans sa hutte.
Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser échapper la fumée; au milieu de ce pauvre palais, un foyer embrasé; sur des peaux de buffle, étendues par terre, le vieux chef malade; autour de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et faisant un tapage qui, loin de guérir le malade, eût rendu malade un homme en bonne santé. Un powam ou médecin indien conduisait le choeur et la danse lugubres; les échos voisins retentissaient du bruit que faisait cette étrange cérémonie: c'étaient là les prières publiques offertes aux divinités du pays.
Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres nus et froids du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, âgée à peine de seize ans, pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui fit bientôt reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait qu'au meurtre de Massasoit; en sa qualité d'Européen et de blanc il passait pour médecin inné. Il profita de l'autorité que ce titre lui donnait, fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem.
«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.
—Jock, l'homme blanc!
—Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main desséchée, nous ne nous verrons plus, Jock!»
Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine, s'aperçut sans peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le secourut, ordonna que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis lui fit un excellent potage écossais que le vieillard avala en guise de médecine. Bref, en trois jours Massasoit était revenu à la vie; les hurlemens de nos Indiens et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Massasoit fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet à fumer, et lui présenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que Muirland avait vues dans la cabane.