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Contes choisis

Chapter 16: UN RÊVE BIZARRE
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About This Book

A varied selection of witty short stories, sketches, and satirical essays that blend tall-tale narration, travel anecdote, and pointed social observation. Pieces range from brief comic reports to longer humorous tales, using irony, regional color, and anecdotal timing to expose pretension, pettiness, and the mechanics of lying and humor. Recurring motifs include small‑town manners, youthful mischief, eccentric characters, and absurd incidents presented with deadpan reporting or conversational memoir voice, favoring comedic reversal and episodic variation over sustained plot development.

CHAPITRE IV

L’EFFROYABLE RÉVÉLATION

Le temps passa. La tristesse fut à nouveau gravée pour toujours sur les traits de la fille du bon duc. On ne vit plus désormais ensemble elle et Conrad. Le duc s’en affligea. Mais avec les semaines successives, les couleurs revinrent aux joues de Conrad, son ancienne vivacité brilla dans ses yeux, il continua à administrer le royaume avec une sagesse lucide et mûrissante chaque jour.

Un bruit étrange, bientôt, se glissa dans le palais. Il grandit, et se propagea. Les racontars de la cité le répandirent. Il pénétra dans tout le duché. Et l’on entendait chuchoter: «La dame Constance a donné naissance à un fils?»

Quand ce bruit parvint aux oreilles du seigneur de Klugenstein, il agita par trois fois son casque à panache autour de sa tête, en criant:

«Longue vie au duc Conrad! Los! Sa couronne est sûre maintenant. Detzin s’est acquitté de sa mission. Le brave scélérat a bien mérité sa récompense!»

Il partit semer la nouvelle au large et au loin. Pendant quarante-huit heures, il n’y eut pas une âme dans la baronnie qui ne dansât et ne chantât, ne banquetât et n’illuminât, pour célébrer le grand événement, le tout aux frais généreux et gais du vieux Klugenstein.

CHAPITRE V

CATASTROPHE ÉPOUVANTABLE

Le procès était en cours. Tous les hauts seigneurs et les barons de Brandenbourg étaient assemblés dans la salle de justice du palais ducal. Pas une place inoccupée où un spectateur pût se tenir assis ou debout. Conrad, vêtu de pourpre et d’hermine, siégeait dans la chaire du ministre; de chaque côté s’alignaient les grands juges du royaume. Le vieux duc avait sévèrement commandé que le procès de sa fille fût jugé sans faveur aucune, puis avait gagné son lit le cœur brisé. Ses jours étaient comptés. Le pauvre Conrad avait supplié, comme pour sa propre vie, qu’on lui épargnât la douleur de juger le crime de sa cousine, mais en vain.

Le plus triste cœur de la nombreuse assemblée était dans la poitrine de Conrad.

Le plus joyeux dans celle de son père. Car sans être vu de sa fille Conrad, le vieux baron Klugenstein était venu; il était dans la foule des nobles, triomphant de la fortune grandissante de sa maison.

Les hérauts avaient fait les proclamations en forme. Les autres préliminaires étaient terminés. Le vénérable ministre de la justice prononça:

«Accusée, levez-vous!»

L’infortunée princesse se leva, et se tint, visage découvert, devant la foule assemblée. Le président continua:

«Très noble dame, devant les grands juges de ce royaume, il a été déposé et prouvé que, en dehors des liens sacrés du mariage, Votre Grâce a donné naissance à un fils. De par nos anciennes lois, la peine applicable est la mort. Un seul secours vous reste, dont Sa Grâce le duc régnant, notre bon seigneur Conrad, va vous faire part solennellement. Prêtez attention.»

Conrad, à contre-cœur, étendit son sceptre, en même temps que, sous sa robe, son cœur de femme s’apitoyait sur le sort de la malheureuse prisonnière. Des pleurs vinrent à ses yeux. Il ouvrit la bouche pour parler; mais le ministre de la justice lui dit précipitamment:

«Non de là, Votre Grâce, non de là! Il n’est pas légal de prononcer une sentence contre une personne de race ducale, sinon du trône ducal!»

Le cœur du pauvre Conrad frissonna. Un tremblement secoua la carcasse en fer du vieux baron de Klugenstein. Conrad n’était pas encore couronné! Oserait-il profaner le trône? Il hésita et se détourna, pâle d’effroi. Mais il le fallait. Des yeux, déjà, s’étonnaient vers lui. S’il hésitait plus longtemps, ils se changeraient en yeux soupçonneux. Il gravit les degrés du trône. Puis il étendit le sceptre et dit:

«Accusée, au nom de notre souverain seigneur Ulrich, duc de Brandenbourg, je m’acquitte de la charge solennelle qui m’a été dévolue. Écoutez-moi. De par l’antique loi de la nation, vous n’échapperez à la mort qu’en produisant et livrant au bourreau le complice de votre crime. Prenez cette chance de salut. Sauvez-vous, tant que cela vous est possible; nommez le père de votre enfant!»

Un silence solennel tomba sur la cour suprême, un silence si profond que l’on pouvait entendre battre les cœurs. La princesse lentement se tourna, les yeux brillants de haine, et pointant son index droit vers Conrad, elle dit:

«C’est toi qui es cet homme.»

La désolante conviction d’un péril sans secours et sans espoir fit passer au cœur de Conrad un frisson tel que celui de la mort. Quel pouvoir au monde pouvait le sauver? Pour se disculper, il devait révéler qu’il était une femme, et pour une femme non couronnée, s’être assise sur le trône, c’était la mort. D’un seul et simultané mouvement, lui et son farouche vieillard de père s’évanouirent et tombèrent sur le sol.

On ne trouvera pas ici, ni ailleurs, la suite de ce palpitant et dramatique récit, pas plus aujourd’hui que jamais.

La vérité est que j’ai placé mon héros (ou mon héroïne) dans une situation si particulièrement sans issue que je ne vois nul moyen possible de le (ou la) faire s’en sortir. Et d’ailleurs je me lave les mains de toute l’affaire. C’est à cette personne de trouver la façon de s’en tirer,—ou bien d’y rester. Je pensais d’abord pouvoir dénouer aisément cette petite difficulté, mais j’ai changé d’avis.

UN RÊVE BIZARRE

L’avant-dernière nuit, j’eus un rêve singulier. Il me parut que j’étais assis au seuil d’une porte (peut-être dans une ville indéterminée), en train de songer. Il pouvait être minuit ou une heure. La saison était embaumée et délicieuse. Aucun bruit humain dans l’air, pas même celui d’un pas. Il n’y avait nul son de quelque sorte pour accentuer le profond silence, excepté parfois le rauque aboiement d’un chien dans le voisinage, et l’écho plus faible d’un chien lointain. Tout à coup, en haut de la rue, j’ouïs un claquement d’osselets, et supposai les castagnettes d’une troupe en sérénade. Une minute plus tard, un grand squelette, encapuchonné, à moitié vêtu d’un linceul dépenaillé et moisi, dont les lambeaux flottaient sur les côtes treillagées de sa carcasse, vint vers moi à majestueuses enjambées, et disparut dans la lueur douteuse de la nuit sans lune. Il avait sur les épaules un cercueil brisé et vermoulu, et un paquet dans la main. Je compris d’où venait le claquement. C’étaient les articulations du personnage qui jouaient, et ses coudes qui, dans la marche, frappaient contre ses côtes. Je puis dire que je fus surpris. Mais avant d’avoir retrouvé mes esprits, et d’avoir pu rien conjecturer sur ce que pouvait présager cette apparition, j’en entendis un autre venir, car je reconnus le claquement. Celui-ci avait sur l’épaule deux tiers d’un cercueil, et sous le bras quelques planches de tête et de pieds. J’aurais bien voulu regarder sous son capuchon et lui parler, mais quand il se tourna pour me sourire au passage, de ses orbites caverneux et de sa mâchoire qui ricanait, je n’eus plus envie de le retenir. Il avait à peine passé, que j’entendis à nouveau le claquement, et un autre spectre sortit de la clarté douteuse. Ce dernier marchait courbé sous une lourde pierre tombale, et derrière lui, par une ficelle, tirait un cercueil sordide. Quand il fut auprès, il me regarda fixement le temps d’une ou deux minutes, puis, se retournant, me tendit le dos:

—«Un coup de main, camarade, pour me décharger, s’il vous plaît.»

Je soutins la pierre jusqu’à ce qu’elle reposât sur le sol. Et je remarquai le nom gravé: «John Baxter Copmanhurst.—Mai 1839.» C’était la date de la mort. Le défunt s’assit, épuisé, à mon côté, et prit son maxillaire inférieur pour s’essuyer l’os frontal,—sûrement, pensai-je, par vieille habitude, car je ne vis après sur le maxillaire aucune trace de sueur.

—«C’est trop, c’est trop», dit-il, ramenant sur lui les débris de son linceul, et posant pensivement sa mâchoire sur sa main. Il mit ensuite son pied gauche sur son genou, et se mit distraitement à se gratter la cheville, avec un clou rouillé qu’il tira de son cercueil.

—«Qu’est-ce qui est trop, mon ami?» dis-je.

—«Tout, tout est trop. Il y a des moments où je voudrais presque n’être jamais mort.»

—«Vous m’étonnez. Que dites-vous là? Quelque chose va-t-il mal? Quoi donc?»

—«Quoi donc? regardez ce linceul,—une ruine; cette pierre,—toute fendue; regardez cet abominable vieux cercueil! Tout ce qu’un homme possède au monde s’en va en morceaux et en débris sous ses yeux, et vous demandez: «Qu’y a-t-il? Ah! Sang et tonnerre!»

—«O mon cher, calmez-vous, dis-je. Vous avez raison. C’est trop. Je ne supposais pas, à vrai dire, que ces détails vous préoccupassent, dans votre actuelle situation.»

—«Ils me préoccupent, cher Monsieur. Mon orgueil est blessé. Mon confort, détruit, anéanti, devrais-je dire. Tenez, laissez-moi vous conter l’histoire. Je vais vous exposer mon cas. Vous comprendrez parfaitement bien si vous voulez m’écouter.»

Le pauvre squelette, ce disant, jetait en arrière le capuchon de son linceul, comme énergiquement décidé. Cela lui donna, sans qu’il s’en doutât, un air pimpant et gracieux, très peu d’accord avec son actuelle situation dans la vie,—pour ainsi parler,—et d’un contraste absolu avec sa désastreuse humeur.

—«Allons-y», fis-je.

—«Je réside dans ce damné vieux cimetière que vous voyez là-haut, à deux ou trois pâtés de maisons d’ici, dans la rue,—allons bon! j’étais sûr que ce cartilage allait partir,—la troisième côte en partant du bas, cher Monsieur, attachez-le par le bout à mon épine dorsale, avec une ficelle, si vous en avez une sur vous. Un bout de fil d’argent serait à vrai dire beaucoup plus seyant, et plus durable, et plus agréable, quand on l’entretient bien reluisant. Penser qu’on s’en va ainsi par morceaux, à cause de l’indifférence et de l’abandon de ses descendants!» Et le pauvre spectre grinça des dents, d’une façon qui me secoua et me fit frissonner, car l’effet est puissamment accru par l’absence de chair et de peau pour l’atténuer.—«J’habite donc ce vieux cimetière, depuis trente ans. Et je vous assure que les choses ont bien changé depuis le jour où je vins reposer là ma vieille carcasse usée, et me retirer des affaires, et où je me couchai pour un long sommeil, avec la sensation exquise d’en avoir fini pour toujours et pour toujours avec les soucis, les ennuis, les troubles, le doute, la crainte. Mon impression de confortable et de satisfaction s’accroissait à entendre le bruit du fossoyeur au travail, depuis le choc précurseur de la première pelletée de terre sur le cercueil, jusqu’au murmure atténué de la pelle disposant à petits coups le toit de ma nouvelle maison,—délicieux! Je voudrais, mon cher, que vous éprouviez, cette nuit même, cette impression!» Et pour me tirer de ma rêverie, le défunt m’appliqua une claque de sa rude main osseuse.

—«Oui, Monsieur, il y a trente ans, je me couchai là, et je fus heureux. C’était loin dans la campagne, alors, loin dans les grands vieux bois de brises et de fleurs. Le vent paresseux babillait avec les feuilles. L’écureuil batifolait au-dessus et près de nous. Les êtres rampants nous visitaient. Les oiseaux charmaient de leur voix la solitude paisible. On aurait donné dix ans de sa vie pour mourir à ce moment-là. Tout était parfait. J’étais dans un bon voisinage, car tous les morts qui vivaient à côté de moi appartenaient aux meilleures familles de la cité. Notre postérité paraissait faire le plus grand cas de nous. Nos tombes étaient entretenues dans les meilleures conditions; les haies toujours bien soignées; les plaques d’inscription peintes ou badigeonnées, et remplacées aussitôt qu’elles se rouillaient ou s’abîmaient; les monuments tenus très propres; les grilles solides et nettes; les rosiers et les arbustes, échenillés, artistement disposés, sans défaut; les sentiers ratissés et ensablés. Ces jours ne sont plus. Nos descendants nous ont oubliés. Mon petit-fils habite la somptueuse demeure construite des deniers amassés par ces vieilles mains que voilà. Et je dors dans un tombeau abandonné, envahi par la vermine qui troue mon linceul pour en construire ses nids! Moi et mes amis qui sont là, nous avons fondé et assuré la prospérité de cette superbe cité, et les opulents marmots de nos cœurs nous laissent pourrir dans un cimetière en ruines, insultés de nos voisins, et tournés en dérision par les étrangers. Voyez la différence entre le vieux temps et le temps présent. Nos tombes sont toutes trouées; les inscriptions se sont pourries et sont tombées. Les grilles trébuchent d’ici et de là, un pied en l’air, d’après une mode d’invraisemblable équilibre. Nos monuments se penchent avec lassitude. Nos pierres tombales secouent leurs têtes découragées. Il n’y a plus d’ornements, plus de roses, plus de buissons, plus de sentiers ensablés, plus rien pour réjouir les yeux. Même les vieilles barrières en planches déteintes qui avaient l’air de nous protéger de l’approche des bêtes et du mépris des pas insouciants ont vacillé jusqu’au moment où elles se sont abattues sur le bord de la rue, paraissant ne plus servir qu’à signaler la présence de notre lugubre champ de repos pour attirer sur nous les railleries. Et nous ne pouvons plus songer à cacher notre misère et nos haillons dans les bois amis, car la cité a étendu ses bras flétrissants au loin et nous y a enserrés. Tout ce qui reste de la joie de notre séjour ancien, c’est ce bouquet d’arbres lugubres, qui se dressent, ennuyés et fatigués du voisinage de la ville, avec leurs racines en nos cercueils, regardant là-bas dans la brume, et regrettant de n’y être pas. Je vous dis que c’est désolant!

«Vous commencez à comprendre. Vous voyez la situation. Tandis que nos héritiers mènent une vie luxueuse avec notre argent, juste autour de nous dans la cité, nous avons à lutter ferme pour garder ensemble crâne et os. Dieu vous bénisse! il n’y a pas un caveau dans le cimetière qui n’ait des fuites,—pas un. Chaque fois qu’il pleut, la nuit, nous devons escalader notre fosse pour aller percher sur les arbres; parfois même, nous sommes réveillés en sursaut par l’eau glacée qui ruisselle dans le dos de notre cou. C’est alors, je vous assure, une levée générale hors des vieux tombeaux, une ruée de squelettes vers les arbres. Ah! malheur! vous auriez pu venir ces nuits-là, après minuit. Vous auriez vu une cinquantaine de nous perchés sur une jambe, avec nos os heurtés d’un bruit lugubre et le vent soufflant à travers nos côtes! Souvent nous avons perché là trois ou quatre mortelles heures, puis nous descendions, raidis par le froid, morts de sommeil, obligés de nous prêter mutuellement nos crânes pour écoper l’eau de nos fosses. Si vous voulez bien jeter un coup d’œil dans ma bouche, pendant que je tiens la tête en arrière, vous pouvez voir que ma boîte crânienne est à moitié pleine de vieille boue desséchée. Dieu sait combien cela me rend balourd et stupide, à certains moments! Oui, Monsieur, s’il vous était arrivé parfois de venir ici juste avant l’aurore, vous nous auriez trouvés en train de vider l’eau de nos fosses et d’étendre nos linceuls sur les haies pour les faire sécher. Tenez, j’avais un linceul fort élégant. On me l’a volé comme cela. Je soupçonne du vol un individu nommé Smith, qui habite un cimetière plébéien par là-bas; je le soupçonne parce que la première fois que je le vis il n’avait rien sur le corps qu’une méchante chemise à carreaux, et à notre dernière rencontre (une réunion corporative dans le nouveau cimetière), il était le cadavre le mieux mis de l’assemblée. Il y a ceci, en outre, de significatif, qu’il est parti quand il m’a vu. Dernièrement, une vieille femme a aussi perdu son cercueil. Elle le prenait d’ordinaire avec elle, quand elle allait quelque part, étant sujette à s’enrhumer et à ressentir de nouvelles attaques du rhumatisme spasmodique dont elle était morte, pour peu qu’elle s’exposât à l’air frais de la nuit. Elle s’appelait Hotchkiss, Anne Mathilde Hotchkiss. Peut-être vous la connaissez. Elle a deux dents à la mâchoire supérieure, sur le devant; elle est grande, mais très courbée. Il lui manque une côte à gauche, elle a une touffe de cheveux moisis sur la gauche de la tête, deux autres mèches, l’une au-dessus, l’autre en arrière de l’oreille droite; sa mâchoire inférieure est ficelée d’un côté, car l’articulation jouait; il lui manque un morceau d’os à l’avant-bras gauche, perdu dans une dispute; sa démarche est hardie et elle a une façon fort délurée d’aller avec ses poings sur les hanches, et le nez à l’air. Elle a dû être jolie et fort gracieuse, mais elle est tout endommagée et démolie, à tel point qu’elle ressemble à un vieux panier d’osier hors d’usage. Vous l’avez probablement rencontrée?»

—«Dieu m’en préserve!» criai-je involontairement. Car je ne m’attendais pas à cette question, qui me prit à l’improviste. Mais je me hâtai de m’excuser de ma rudesse, et dis que je voulais seulement faire entendre «que je n’avais pas eu l’honneur...»—«car je ne voudrais pas me montrer incivil en parlant d’une amie à vous... Vous disiez qu’on vous avait volé... C’est honteux, vraiment... On peut conjecturer par le morceau de linceul qui reste qu’il a dû être fort beau dans son temps. Combien...»

Une expression vraiment spectrale se dessina graduellement sur les traits en ruine et les peaux desséchées de la face de mon interlocuteur. Je commençais à me sentir mal à l’aise, et en détresse, quand il me dit qu’il essayait seulement d’esquisser un aimable et gai sourire, avec un clignement d’œil pour me suggérer que, vers le temps où il acquit son vêtement actuel, un squelette du cimetière à côté perdit le sien. Cela me rassura, mais je le suppliai dès lors de s’en tenir aux paroles, parce que son expression faciale était ambiguë. Même avec le plus grand soin, ses sourires risquaient de faire long feu. Le sourire était ce dont il devait le plus se garder. Ce qu’il croyait honnêtement devoir obtenir un brillant succès n’était capable de m’impressionner que dans un sens tout différent. «Je ne vois pas de mal, ajoutai-je, à ce qu’un squelette soit joyeux, disons même décemment gai, mais je ne pense pas que le sourire soit l’expression convenable pour son osseuse physionomie.»

—«Oui, mon vieux, dit le pauvre squelette, les faits sont tels que je vous les ai exposés. Deux de ces vieux cimetières, celui où je résidais, et un autre, plus éloigné, ont été délibérément abandonnés par nos descendants actuels, depuis qu’on n’y enterre plus. Sans parler du déconfort ostéologique qui en résulte,—et il est difficile de n’en pas parler en cette saison pluvieuse,—le présent état de choses est ruineux pour les objets mobiliers. Il faut nous résoudre à partir ou à voir nos effets abîmés et détruits complètement. Vous aurez peine à le croire, c’est pourtant la vérité: il n’y a pas un seul cercueil en bon état parmi toutes mes connaissances. C’est un fait absolu. Je ne parle pas des gens du commun, qui viennent ici dans une boîte en sapin posée sur un brancard; mais de ces cercueils fashionables, montés en argent, vrais monuments qui voyagent sous des panaches de plumes noires en tête d’une procession et peuvent choisir leur caveau. Je parle de gens comme les Jarvis, les Bledso, les Burling et autres. Ils sont tous à peu près ruinés. Ils tenaient ici le haut du pavé. Maintenant, regardez-les. Réduits à la stricte misère. Un des Bledso a vendu dernièrement son marbre à un ancien cafetier contre quelques copeaux secs pour mettre sous sa tête. Je vous jure que le fait est significatif. Il n’y a rien qui pour un cadavre ait autant de prix que son monument. Il aime à relire l’inscription. Il passe des heures à songer sur ce qui est dit de lui; vous pouvez en voir qui demeurent des nuits assis sur la haie, se délectant à cette lecture. Une épitaphe ne coûte pas cher, et procure à un pauvre diable un tas de plaisirs après sa mort, surtout s’il a été malheureux vivant. Je voudrais qu’on en usât davantage. Maintenant, je ne me plains pas, mais je crois, en confidence, que ce fut un peu honteux de la part de mes descendants de ne me donner que cette vieille plaque de pierre, d’autant plus que l’inscription n’était guère flatteuse. Il y avait ces mots écrits:

«Il a eu la récompense qu’il méritait.»

Je fus très fier, au premier abord, mais avec le temps, je remarquai que lorsqu’un de mes vieux amis passait par là, il posait son menton sur la grille, allongeait la face, et se mettait à rire silencieusement, puis s’éloignait, d’un air confortable et satisfait. J’ai effacé l’inscription pour faire pièce à ces vieux fous. Mais un mort est toujours orgueilleux de son monument. Voilà que viennent vers nous une demi-douzaine de Jarvis, portant la pierre familiale. Et Smithers vient de passer, il y a quelques minutes, avec des spectres embauchés pour porter la sienne.—Eh! Higgins! bonjour, mon vieux!—C’est Meredith Higgins,—mort en 1844,—un voisin de tombe, vieille famille connue,—sa bisaïeule était une Indienne—je suis dans les termes les plus intimes avec lui.—Il n’a pas entendu, sans quoi il m’aurait bien répondu. J’en suis désolé. J’aurais été ravi de vous présenter. Il eût fait votre admiration. C’est le plus démoli, le plus cassé, le plus tors vieux squelette que vous ayez jamais vu, mais plein d’esprit. Quand il rit, vous croiriez qu’on râcle deux pierres l’une sur l’autre, et il s’arrête régulièrement avec un cri aigu qui imite à s’y méprendre le grincement d’un clou sur un carreau.—Hé! Jones!—C’est le vieux Colombus Jones. Son linceul a coûté quatre cents dollars. Le trousseau entier, monument compris, deux mille sept cents. C’était au printemps de 1826. Une somme énorme pour ce temps-là. Des morts vinrent de partout, depuis les monts Alleghanies, par curiosité. Le bonhomme qui occupait le tombeau voisin du mien se le rappelle parfaitement. Maintenant regardez cet individu qui s’avance avec une planche à épitaphe sous le bras. Il lui manque un os de la jambe au-dessus du genou. C’est Barstow Dalhousie. Après Colombus Jones, c’était la personne la plus somptueusement mise qui entra dans notre cimetière. Nous partons tous. Nous ne pouvons pas supporter la manière dont nous traitent nos descendants. Ils ouvrent de nouveaux cimetières, mais nous abandonnent à notre ignominie. Ils entretiennent les rues, mais ne font jamais de réparations à quoi que ce soit qui nous concerne ou nous appartienne. Regardez ce mien cercueil. Je puis vous assurer que dans son temps c’était un meuble qui aurait attiré l’attention dans n’importe quel salon de la ville. Vous pouvez le prendre si vous voulez. Je ne veux pas faire les frais de remise à neuf. Mettez-y un autre fond, changez une partie du dessus, remplacez la bordure du côté gauche, et vous aurez un cercueil presque aussi confortable que n’importe quel objet analogue. Ne me remerciez point. Ce n’est pas la peine. Vous avez été civil envers moi, et j’aimerais mieux vous donner tout ce que je possède que de paraître ingrat. Ce linceul est lui aussi quelque chose de charmant dans l’espèce. Si vous le désirez... Non... très bien... comme vous voudrez... Je ne disais cela que par correction et générosité. Il n’y a rien de bas chez moi. Au revoir, mon cher. Je dois partir. Il se peut que j’aie un bon bout de chemin à faire cette nuit, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis en route pour l’exil et que je ne dormirai jamais plus dans ce vieux cimetière décrépit. J’irai jusqu’à ce que je rencontre un séjour convenable, quand même je devrais marcher jusqu’à New-Jersey. Tous les gars s’en vont. La décision a été prise en réunion publique, la nuit dernière, d’émigrer, et au lever du soleil il ne restera pas un os dans nos vieilles demeures. De pareils cimetières peuvent convenir à mes amis les vivants, mais ils ne conviennent pas à la dépouille mortelle qui a l’honneur de faire ces remarques. Mon opinion est l’opinion générale. Si vous en doutez, allez voir comment les spectres qui partent ont laissé les choses en quittant. Ils ont été presque émeutiers dans leurs démonstrations de dégoût. Hé là!—Voilà quelques-uns des Bledso; si vous voulez me donner un coup de main pour mon marbre, je crois bien que je vais rejoindre la compagnie et cheminer cahin-caha avec eux.—Vieille famille puissamment respectable, les Bledso. Ils ne sortaient jamais qu’avec six chevaux attelés à leur corbillard, et tout le tralala, il y a cinquante ans, quand je me promenais dans ces rues de jour. Au revoir, mon vieux.»

Et avec sa pierre sur l’épaule, il rejoignit la procession effrayante, traînant derrière lui son cercueil en lambeaux, car bien qu’il me pressât si chaleureusement de l’accepter, je refusai absolument son hospitalité. Je suppose que durant deux bonnes heures ces lugubres exilés passèrent, castagnettant, chargés de leurs affreux bagages, et, tout le temps je restai assis, à les plaindre. Un ou deux des plus jeunes et des moins démolis s’informaient des trains de nuit, mais les autres paraissaient ignorants de ce mode de voyager, et se renseignaient simplement sur les routes publiques allant à telle ou telle ville, dont certaines ne sont plus sur les cartes maintenant, et en disparurent, et de la terre, il y a trente ans, et dont certaines jamais n’ont existé que sur les cartes, et d’autres, plus particulières, seulement dans les agences de terrains à constructions futures.—Et ils questionnaient sur l’état des cimetières dans ces villes, et sur la réputation des citoyens au point de vue de leur respect pour les morts.

Tout cela m’intéressait profondément et excitait aussi ma sympathie pour ces pauvres gens sans maison. Tout cela me paraissait réel, car je ne savais pas que ce fût un rêve. Aussi j’exprimai à l’un de ces errants en linceul une idée qui m’était venue en tête, de publier un récit de ce curieux et très lamentable exode. Je lui avouai en outre que je ne saurais le décrire fidèlement, et juste suivant les faits, sans paraître plaisanter sur un sujet grave, et montrer une irrévérence à l’égard des morts, qui choquerait et affligerait, sans doute, leurs amis survivants.—Mais cet aimable et sérieux débris de ce qui fut un citoyen se pencha très bas sur mon seuil et murmura à mon oreille:

—«Que cela ne vous trouble pas. La communauté qui peut supporter des tombeaux comme ceux que nous quittons peut supporter quoi que l’on dise sur l’abandon et l’oubli où l’on laisse les morts qui y sont couchés.»

Au moment même, un coq chanta. Et le cortège fantastique s’évanouit, ne laissant derrière lui ni un os ni un haillon. Je m’éveillai et me trouvai couché avec la tête hors du lit penchée à un angle considérable. Cette position est excellente pour avoir des rêves enfermant une morale, mais aucune poésie[C].

SUR LA DÉCADENCE DANS L’ART DE MENTIR

(Essai lu et présenté à une réunion du Cercle d’Histoire et d’Antiquité, à Hartford.)

Tout d’abord, je ne prétends pas avancer que la coutume de mentir ait souffert quelque décadence ou interruption. Non, car le mensonge, en tant que vertu et principe, est éternel. Le mensonge, considéré comme une récréation, une consolation, un refuge dans l’adversité, la quatrième grâce, la dixième muse, le meilleur et le plus sûr ami de l’homme, est immortel et ne peut disparaître de la terre tant que ce Cercle existera. Mes doléances ont trait uniquement à la décadence dans l’art de mentir. Aucun homme de haute intelligence et de sentiments droits ne peut considérer les mensonges lourds et laids de nos jours sans s’attrister de voir un art noble ainsi prostitué. En présence de vous, vétérans, j’aborde naturellement le sujet avec circonspection. C’est comme si une vieille fille voulait donner des conseils de nourrice aux matrones d’Israël. Il ne me conviendrait pas de vous critiquer, messieurs; vous êtes presque tous mes aînés,—et mes supérieurs à ce point de vue. Ainsi, que je vous paraisse le faire ici ou là, j’ai la confiance que ce sera presque toujours plutôt pour admirer que pour contredire. Et vraiment, si le plus beau des beaux-arts avait été partout l’objet du même zèle, des mêmes encouragements, de la même pratique consciencieuse et progressive, que ce Cercle lui a dévoués, je n’aurais pas besoin de proférer cette plainte ou de verser un seul pleur. Je ne dis point cela pour flatter. Je le dis dans un esprit de juste et loyale appréciation. (J’avais l’intention, à cet endroit, de citer des noms et des exemples à l’appui, mais des conseils dont je devais tenir compte m’ont poussé à ne pas faire de personnalités et à m’en tenir au général.)

Aucun fait n’est établi plus solidement que celui-ci: Il y a des circonstances où le mensonge est nécessaire. Il s’ensuit, sans qu’il soit nécessaire de l’ajouter, qu’il est alors une vertu. Aucune vertu ne peut atteindre son point de perfection sans une culture soigneuse et diligente. Il va donc sans dire que celle-là devrait être enseignée dans les écoles publiques, au foyer paternel, et même dans les journaux. Quelle chance peut avoir un menteur ignorant et sans culture, en face d’un menteur instruit et d’expérience? Quelle chance puis-je avoir, par exemple, contre M. Per..., contre un homme de loi? Ce qu’il nous faut, c’est un mensonge judicieux. Je pense parfois qu’il serait même meilleur et plus sûr de ne pas mentir du tout que de mentir d’une façon peu judicieuse. Un mensonge maladroit, non scientifique, est souvent aussi fâcheux qu’une vérité.

Voyons maintenant ce que disent les philosophes. Rappelez-vous l’antique proverbe: Les enfants et les fous disent toujours la vérité. La déduction est claire. Les adultes et les sages ne la disent jamais. L’historien Parkman prétend quelque part: «Le principe du vrai peut lui-même être poussé à l’absurde.» Dans un autre passage du même chapitre, il ajoute: «C’est une vieille vérité que la vérité n’est pas toujours bonne à dire. Ceux qu’une conscience corrompue entraîne à violer habituellement ce principe sont des sots dangereux.» Voilà un langage vigoureux et juste. Personne ne pourrait vivre avec celui qui dirait habituellement la vérité. Mais, grâce à Dieu, on ne le rencontre jamais. Un homme régulièrement véridique est tout bonnement une créature impossible. Il n’existe pas. Il n’a jamais existé. Sans doute, il y a des gens qui croient ne mentir jamais. Mais il n’en est rien. Leur ignorance est une des choses les plus honteuses de notre prétendue civilisation. Tout le monde ment. Chaque jour. A chaque heure. Éveillé. Endormi. Dans les rêves, dans la joie, dans le deuil. Si la langue reste immobile, les mains, les pieds, les yeux, l’attitude cherchent à tromper—et de propos délibéré. Même dans les sermons..., mais cela est une platitude.

Dans un pays lointain, où j’ai vécu jadis, les dames avaient l’habitude de rendre des visites un peu partout, sous le prétexte aimable de se voir les unes les autres. De retour chez elles, elles s’écriaient joyeusement: «Nous avons fait seize visites, dont quatorze où nous n’avons rien trouvé», ne voulant pas signifier par là qu’elles auraient voulu trouver quelque chose de fâcheux. C’était une phrase usuelle pour dire que les gens étaient sortis. Et la façon de dire indiquait une intense satisfaction de ce fait. Le désir supposé de voir ces personnes, les quatorze d’abord, puis les deux autres, chez qui l’on avait été moins heureux, n’était qu’un mensonge sous la forme habituelle et adoucie, que l’on aura suffisamment définie en l’appelant une vérité détournée. Est-il excusable? Très certainement. Il est beau. Il est noble. Car il n’a pas d’autre but et d’autre profit que de faire plaisir aux seize personnes. L’homme véridique, à l’âme de bronze, dirait carrément ou ferait entendre qu’il n’avait nul besoin de voir ces gens. Il serait un âne, il causerait une peine tout à fait sans nécessité. Ainsi les dames de ce pays. Mais n’ayez crainte. Elles avaient mille façons charmantes de mentir, inspirées par leur amabilité, et qui faisaient le plus grand honneur à leur intelligence et à leur cœur. Laissez donc dire les gens.

Les hommes de ce pays lointain étaient tous menteurs, sans exception. Jusqu’à leur «Comment allez-vous?» qui était un mensonge. Car ils ne se souciaient pas du tout de savoir comment vous alliez, sinon quand ils étaient entrepreneurs des pompes funèbres. La plupart du temps aussi, on mentait en leur répondant. On ne s’amusait pas, avant de répondre, à faire une étude consciencieuse de sa santé, mais on répondait au hasard presque toujours tout à faux. Vous mentiez par exemple à l’entrepreneur, et lui disiez que votre santé était chancelante. C’était un mensonge très recommandable, puisqu’il ne vous coûtait rien, et faisait plaisir à l’autre. Si un étranger venait vous rendre visite et vous déranger, vous lui disiez chaleureusement: «Je suis heureux de vous voir», tandis que vous pensiez tout au fond du cœur: «Je voudrais que tu fusses chez les cannibales et que ce fût l’heure du dîner.» Quand il partait vous disiez avec regret: «Vous partez déjà!» et vous ajoutiez un «Au revoir!» mais il n’y avait là rien de mal. Cela ne trompait et ne blessait personne. La vérité dite, au contraire, vous eût tous les deux rendus malheureux.

Je pense que tout ce mentir courtois est un art charmant et aimable, et qui devrait être cultivé. La plus haute perfection de la politesse n’est qu’un superbe édifice, bâti, de la base au sommet, d’un tas de charitables et inoffensifs mensonges, gracieusement disposés et ornementés.

Ce qui me désole, c’est la prévalence croissante de la vérité brutale. Faisons tout le possible pour la déraciner. Une vérité blessante ne vaut pas mieux qu’un blessant mensonge. L’un ni l’autre ne devrait jamais être prononcé. L’homme qui profère une vérité fâcheuse, serait-ce même pour sauver sa vie, devrait réfléchir qu’une vie comme la sienne ne vaut pas rigoureusement la peine d’être sauvée. L’homme qui fait un mensonge pour rendre service à un pauvre diable est un de qui les anges disent sûrement: «Gloire à cet être héroïque! Il s’expose à se mettre en peine pour tirer de peine son voisin. Que ce menteur magnanime soit loué!»

Un mensonge fâcheux est une chose peu recommandable. Une vérité fâcheuse, également. Le fait a été consacré par la loi sur la diffamation.

Parmi d’autres mensonges communs, nous avons le mensonge silencieux, l’erreur où quelqu’un nous induit en gardant simplement le silence et cachant la vérité. Beaucoup de diseurs de vrai endurcis se laissent aller à cette pente, s’imaginant que l’on ne ment pas, quand on ne ment pas en paroles. Dans ce pays lointain où j’ai vécu était une dame d’esprit charmant, de sentiments nobles et élevés, et d’un caractère qui répondait à ces sentiments. Un jour, à dîner chez elle, j’exprimai cette réflexion générale que nous étions tous menteurs. Étonnée: «Quoi donc, tous?» dit-elle. Je répondis franchement: «Tous, sans exception.» Elle parut un peu offensée: «Me comprenez-vous dans le nombre, moi aussi?» «Certainement, répondis-je. Je pense même que vous y êtes en très bon rang.»—«Chut! fit-elle, les enfants...!» On changea de conversation, par égard pour la présence des enfants; et nous parlâmes d’autre chose. Mais aussitôt que le petit peuple fut couché, la dame revint avec vivacité à son sujet et dit: «Je me suis fait une règle dans la vie de ne jamais mentir, et je ne m’en suis jamais départie, jamais une fois.»—«Je n’y entends aucun mal et ne veux pas être irrespectueux, fis-je, mais réellement vous avez menti sans interruption depuis que nous sommes ici. Cela m’a fait beaucoup de peine, car je n’y suis pas habitué.» Elle me demanda un exemple, un seul. Alors, je dis:

—«Très bien. Voici le double de l’imprimé que les gens de l’hôpital d’Oakland vous ont fait remettre par la garde-malade, quand elle est venue ici pour soigner votre petit neveu dans la grave maladie qu’il a eue dernièrement. Ce papier pose toutes sortes de questions sur la conduite de cette garde-malade que l’hôpital vous a envoyée: «S’est-elle jamais endormie pendant sa garde?—A-t-elle jamais oublié d’administrer la potion?» Ainsi de suite. Il y a un avis vous priant d’être très exacte et très explicite dans vos réponses, car le bon fonctionnement du service exige que cette garde-malade soit promptement punie, soit par une amende, soit autrement, pour ses négligences. Vous m’avez dit avoir été tout à fait satisfaite de cette personne, qu’elle avait mille perfections et un seul défaut. Vous n’avez jamais pu, m’avez-vous dit, obtenir qu’elle couvrît à moitié assez votre petit Jean, pendant qu’il attendait sur une chaise froide qu’elle eût préparé son lit bien chaud. Vous avez rempli le double de ce papier et l’avez renvoyé à l’hôpital par les mains de la garde-malade. Comment répondîtes-vous à la question: «A-t-on jamais eu à reprocher à la garde quelque négligence qui aurait pu faire que l’enfant s’enrhumât?» Tenez. Ici, en Californie, on règle tout par des paris. Dix dollars contre dix centimes que vous avez menti dans votre réponse.» La dame dit:—«Non pas. J’ai laissé la réponse en blanc.»—«Justement. Vous avez fait un mensonge silencieux. Vous avez laissé supposer que vous n’aviez aucun reproche à faire de ce côté-là.»—«Oh! me répondit la dame, était-ce un mensonge!... Comment pouvais-je relever ce défaut, le seul? Elle était parfaite, par ailleurs. Cela eût été de la cruauté.»—«Il ne faut pas craindre, répondis-je, de mentir pour rendre service. Votre intention était bonne, mais votre jugement, fautif. C’est un manque d’expérience. Maintenant, observez le résultat de cette erreur irréfléchie. Vous savez que le petit William de M. Jones est très malade. Il a la fièvre scarlatine. Très bien. Votre recommandation a été si enthousiaste que la dite garde-malade est chez eux, en train de le soigner. Toute la famille, perdue de fatigue, dort depuis hier tranquillement; ils ont confié l’enfant en toute sécurité à ces mains fatales; parce que, vous, comme le jeune Georges Washington, avez une réputa... D’ailleurs, si vous n’avez rien à faire demain, je passerai vous prendre. Nous irons ensemble à l’enterrement. Vous avez évidemment une raison personnelle de vous intéresser au jeune William, une raison aussi personnelle, si j’ose dire, que l’entrepreneur...»

Mais tout mon discours était en pure perte. Avant que je fusse à moitié, elle avait pris une voiture et filait à trente milles à l’heure vers la maison du jeune William, pour sauver ce qui restait de l’enfant, et dire tout ce qu’elle savait sur la fatale garde-malade, toutes choses fort inutiles, car William n’était pas malade. J’avais menti. Mais le jour même, néanmoins, elle envoya à l’hôpital une ligne pour remplir le blanc, et rétablir les faits, si possible, très exactement.

Vous voyez donc que la faute de cette dame n’avait pas été de mentir, mais de mentir mal à propos. Elle aurait très bien pu dire la vérité, à l’endroit voulu, et compenser avec un mensonge aimable ailleurs. Elle aurait pu dire, par exemple: «A un point de vue, cette personne est parfaite. Quand elle est de garde, elle ne ronfle jamais.» N’importe quel petit mensonge flatteur aurait corrigé la mauvaise impression d’une vérité fâcheuse à dire, mais indispensable.

Le mensonge est universel. Nous mentons tous. Nous devons tous mentir. Donc la sagesse consiste à nous entraîner soigneusement à mentir avec sagesse et à propos, à mentir dans un but louable, et non pas dans un nuisible, à mentir pour le bien d’autrui, non pour le nôtre, à mentir sainement, charitablement, humainement, non par cruauté, par méchanceté, par malice, à mentir aimablement et gracieusement, et non pas avec gaucherie et grossièreté, à mentir courageusement, franchement, carrément, la tête haute, et non pas d’une façon détournée et tortueuse, avec un air effrayé, comme si nous étions honteux de notre rôle cependant très noble. Ainsi nous affranchirons-nous de la fâcheuse et nuisible vérité qui infeste notre pays. Ainsi serons-nous grands, bons, et beaux, et dignes d’habiter un monde où la bienveillante nature elle-même ment toujours, excepté quand elle promet un temps exécrable. Ainsi..., mais je ne suis qu’un novice et qu’un faible apprenti dans cet art. Je ne puis en remontrer aux membres de ce Cercle.

Pour parler sérieusement, il me paraît très opportun d’examiner sagement à quels mensonges il est préférable et plus avantageux de s’adonner, puisque nous devons tous mentir et que nous mentons tous en effet, et de voir quels mensonges il est au contraire préférable d’éviter. C’est un soin, que je puis, me semble-t-il, remettre en toute confiance aux mains de ce Cercle expérimenté, de cette sage assemblée dont les membres peuvent être, et sans flatterie déplacée, appelés de vieux routiers dans cet art.

LE MARCHAND D’ÉCHOS

Pauvre et piteux étranger! Il y avait, dans son attitude humiliée, son regard las, ses vêtements, du bon faiseur, mais en ruines, quelque chose qui alla toucher le dernier germe de pitié demeurant encore, solitaire et perdu, dans la vaste solitude de mon cœur. Je vis bien, pourtant, qu’il avait un portefeuille sous le bras, et je me dis: Contemple. Le Seigneur a livré son fidèle aux mains d’un autre commis voyageur.

D’ailleurs, ces gens-là trouvent toujours moyen de vous intéresser. Avant que j’aie su comment il s’y était pris, celui-ci était en train de me raconter son histoire, et j’étais tout attentif et sympathique. Il me fit un récit dans ce genre:

—«J’ai perdu, hélas! mes parents, que j’étais encore un innocent petit enfant. Mon oncle Ithuriel me prit en affection, et m’éleva comme son fils. C’était mon seul parent dans le vaste monde, mais il était bon, riche et généreux. Il m’éleva dans le sein du luxe. Je ne connus aucun désir que l’argent peut satisfaire.

«Entre temps, je pris mes grades, et partis avec deux serviteurs, mon chambellan et mon valet, pour voyager à l’étranger. Pendant quatre ans, je voltigeai d’une aile insoucieuse à travers les jardins merveilleux de la plage lointaine, si vous permettez cette expression à un homme dont la langue fut toujours inspirée par la poésie. Et vraiment je parle ainsi avec confiance, et je suis mon goût naturel, car je perçois par vos yeux que, vous aussi, Monsieur, êtes doué du souffle divin. Dans ces pays lointains, je goûtai l’ambroisie charmante qui féconde l’âme, la pensée, le cœur. Mais, plus que tout, ce qui sollicita mon amour naturel du beau, ce fut la coutume en faveur, chez les gens riches de ces contrées, de collectionner les raretés élégantes et chères, les bibelots précieux; et, dans une heure maudite, je cherchai à entraîner mon oncle Ithuriel sur la pente de ce goût et de ce passe-temps exquis.

«Je lui écrivais et lui parlais d’un gentleman qui avait une belle collection de coquillages, d’un autre et de sa collection unique de pipes en écume. Je lui contais comme quoi tel gentleman avait une collection d’autographes indéchiffrables, propres à élever et former l’esprit, tel autre, une collection inestimable de vieux chines, tel autre, une collection enchanteresse de timbres-poste. Et ainsi de suite. Mes lettres, bientôt, portèrent fruit. Mon oncle se mit à chercher ce qu’il pourrait bien collectionner. Vous savez, sans doute, avec quelle rapidité un goût de ce genre se développe. Le sien devint une fureur, que j’en étais encore ignorant. Il commença à négliger son grand commerce de porcs. Bientôt, il se retira complètement, et au lieu de prendre un agréable repos, il se consacra avec rage à la recherche des objets curieux. Sa fortune était considérable. Il ne l’épargna pas. Il rechercha d’abord les clochettes de vache. Il eut une collection qui remplissait cinq grands salons, et comprenait toutes les différentes sortes de clochettes de vache qu’on eût jamais inventées,—excepté une. Celle-là, un vieux modèle, dont un seul spécimen existait encore, était la propriété d’un autre collectionneur. Mon oncle offrit des sommes énormes pour l’avoir, mais l’autre ne voulut jamais la vendre. Vous savez sûrement la suite forcée. Un vrai collectionneur n’attache aucun prix à une collection incomplète. Son grand cœur se brise, il vend son trésor, et tourne sa pensée vers quelque champ d’exploration qui lui paraît vierge encore.

«Ainsi fit mon oncle. Il essaya d’une collection de briques. Après en avoir empilé un lot immense et d’un intense intérêt, la difficulté précédente se représenta. Son grand cœur se rebrisa. Il se débarrassa de l’idole de son âme au profit du brasseur retiré qui possédait la brique manquante. Il essaya alors des haches en silex et des autres objets remontant à l’homme préhistorique. Mais, incidemment, il découvrit que la manufacture d’où le tout provenait fournissait à d’autres collectionneurs dans d’aussi bonnes conditions qu’à lui. Il rechercha dès lors les inscriptions aztèques, et les baleines empaillées. Nouvel insuccès, après des fatigues et des frais incroyables. Au moment où sa collection paraissait parfaite, une baleine empaillée arriva du Groenland, et une inscription aztèque du Condurado, dans l’Amérique Centrale, qui réduisaient à zéro tous les autres spécimens. Mon oncle fit toute la diligence pour s’assurer ces deux joyaux. Il put avoir la baleine, mais un autre amateur prit l’inscription. Un Condurado authentique, peut-être le savez-vous, est un objet de telle valeur que, lorsqu’un collectionneur s’en est procuré un, il abandonnera plutôt sa famille que de s’en dessaisir. Mon oncle vendit donc et vit ses richesses fuir sans espoir de retour. Dans une seule nuit, sa chevelure de charbon devint blanche comme la neige.

«Alors, il se prit à réfléchir. Il savait qu’un nouveau désappointement le tuerait. Il se décida à choisir, pour sa prochaine expérience, quelque chose qu’aucun autre homme ne collectionnât. Il pesa soigneusement sa décision dans son esprit, et une fois de plus descendit en lice, cette fois pour faire collection d’échos.»

—«De quoi?» dis-je.

—«D’échos, Monsieur. Son premier achat fut un écho en Géorgie qui répétait quatre fois. Puis, ce fut un écho à six coups, dans le Maryland; ensuite, un écho à treize coups, dans le Maine; un autre, à douze coups, dans le Tennessee, qu’il eut à bon compte, pour ainsi parler, parce qu’il avait besoin de réparations. Une partie du rocher réflecteur s’était écroulée. Il pensa pouvoir faire la réparation pour quelques milliers de dollars, et, en surélevant le rocher de quelque maçonnerie, tripler le pouvoir répétiteur. Mais l’architecte qui eut l’entreprise n’avait jamais construit d’écho jusqu’alors, et abîma celui-là complètement. Avant qu’on y mît la main, il était aussi bavard qu’une belle-mère. Mais après, il ne fut bon que pour l’asile des sourds-muets. Bien. Mon oncle acheta ensuite, pour presque rien, un lot d’échos à deux coups, disséminés à travers des États et Territoires différents. Il eut vingt pour cent de remise en prenant le lot entier. Après cela, il fit l’acquisition d’un véritable canon Krupp. C’était un écho dans l’Orégon, qui lui coûta une fortune, je puis l’affirmer. Vous savez sans doute, Monsieur, que, sur le marché des échos, l’échelle des prix est cumulative comme l’échelle des carats pour les diamants. En fait, on se sert des mêmes expressions. Un écho d’un carat ne vaut que dix dollars en plus de la valeur du sol où il se trouve. Un écho de deux carats, ou à deux coups, vaut trente dollars; un écho de cinq carats vaut neuf cent cinquante dollars; un de dix carats, treize mille dollars. L’écho de mon oncle dans l’Orégon, qu’il appela l’écho Pitt, du nom du célèbre orateur, était une pierre précieuse de vingt-deux carats, et lui coûta deux cent seize mille dollars. On donna la terre sur le marché, car elle était à quatre cent milles de tout endroit habité.

«Pendant ce temps, mon sentier était un sentier de roses. J’étais le soupirant agréé de la fille unique et belle d’un comte anglais, et j’étais amoureux à la folie. En sa chère présence, je nageais dans un océan de joie. La famille me voyait d’un bon œil, car on me savait le seul héritier d’un oncle tenu pour valoir cinq millions de dollars. D’ailleurs nous ignorions tous que mon oncle fût devenu collectionneur, du moins autrement que d’inoffensive façon, pour un amusement d’art.

«C’est alors que s’amoncelèrent les nuages sur ma tête inconsciente. Cet écho sublime, connu depuis à travers le monde comme le grand Koh-i-noor, ou Montagne à répétition, fut découvert. C’était un joyau de soixante-cinq carats! Vous n’aviez qu’à prononcer un mot. Il vous le renvoyait pendant quinze minutes, par un temps calme. Mais, attendez. On apprit en même temps un autre détail. Un second collectionneur était en présence. Tous les deux se précipitèrent pour conclure cette affaire unique. La propriété se composait de deux petites collines avec, dans l’intervalle, un vallon peu profond, le tout situé sur les territoires les plus reculés de l’état de New-York. Les deux acheteurs arrivèrent sur le terrain en même temps, chacun d’eux ignorant que l’autre fût là. L’écho n’appartenait pas à un propriétaire unique. Une personne du nom de Williamson Bolivar Jarvis possédait la colline est; une personne du nom de Harbison J. Bledso, la colline ouest. Le vallon intermédiaire servait de limite. Ainsi, tandis que mon oncle achetait la colline de Jarvis pour trois millions deux cent quatre-vingt-cinq mille dollars, l’autre achetait celle de Bledso pour un peu plus de trois millions.

«Vous voyez d’ici le résultat. La plus belle collection d’échos qu’il y eût au monde était dépareillée pour toujours, puisqu’elle n’avait que la moitié du roi des échos de l’univers. Aucun des deux ne fut satisfait de cette propriété partagée. Aucun des deux ne voulut non plus céder sa part. Il y eut des grincements de dents, des disputes, des haines cordiales; pour finir, l’autre collectionneur, avec une méchanceté que seul un collectionneur peut avoir envers un homme, son frère, se mit à démolir sa colline?

«Parfaitement. Dès l’instant qu’il ne pouvait pas avoir l’écho, il avait décidé que personne ne l’aurait. Il voulait enlever sa colline, il n’y aurait plus rien, dès lors, pour refléter l’écho de mon oncle. Mon oncle lui fit l’objection. L’autre répondit: «Je possède la moitié de l’écho. Il me plaît de la supprimer. C’est à vous de vous arranger pour conserver votre moitié.»

«Très bien. Mon oncle fit opposition. L’autre en appela et porta l’affaire devant un tribunal plus élevé. On alla plus loin encore, et jusqu’à la Cour Suprême des États-Unis. L’affaire n’en fut pas plus claire. Deux des juges opinèrent qu’un écho était propriété personnelle, parce qu’il n’était ni visible ni palpable, que par conséquent on pouvait le vendre, l’acheter, et, aussi, le taxer. Deux autres pensèrent qu’un écho était bien immobilier, puisque manifestement il était inséparable du terrain, et ne pouvait être transporté ailleurs. Les autres juges furent d’avis qu’un écho n’était propriété d’aucune façon.

«Il fut décidé, pour finir, que l’écho était propriété, et les collines aussi, que les deux collectionneurs étaient possesseurs, distincts et indépendants, des deux collines, mais que l’écho était propriété indivise; donc le défendant avait toute liberté de jeter à bas sa colline, puisqu’elle était à lui seul, mais aurait à payer une indemnité calculée d’après le prix de trois millions de dollars, pour le dommage qui pourrait en résulter à l’égard de la moitié d’écho dont mon oncle était possesseur. Le jugement interdisait également à mon oncle de faire usage de la colline du défendant pour refléter sa part d’écho, sans le consentement du défendant. Il ne devrait se servir que de sa colline propre. Si sa part d’écho ne marchait pas, dans ces conditions, c’était fâcheux, très fâcheux, mais le tribunal n’y pouvait rien. La cour interdit de même au défendant d’user de la colline de mon oncle, dans le même but, sans consentement.

«Vous voyez d’ici le résultat admirable. Aucun des deux ne donna son consentement. Et ainsi ce noble et merveilleux écho dut cesser de faire entendre sa voix grandiose. Cette inestimable propriété fut dès lors sans usage et sans valeur.

«Une semaine avant mes fiançailles, tandis que je continuais à nager dans mon bonheur, et que toute la noblesse des environs et d’ailleurs s’assemblait pour honorer nos épousailles, arriva la nouvelle de la mort de mon oncle, et une copie de son testament, qui m’instituait seul héritier. Il était mort. Mon cher bienfaiteur, hélas! avait disparu. Cette pensée me fait le cœur gros, quand j’y songe, encore aujourd’hui. Je tendis au comte le testament. Je ne pouvais le lire; les pleurs m’aveuglaient. Le comte le lut, puis me dit d’un air sévère: «Est-ce là, Monsieur, ce que vous appelez être riche? Peut-être dans votre pays vaniteux. Vous avez, Monsieur, pour tout héritage une vaste collection d’échos, si on peut appeler collection une chose dispersée sur toute la surface, en long et en large, du continent américain. Ce n’est pas tout. Vous êtes couvert de dettes jusque par-dessus les oreilles. Il n’y a pas un écho dans le tas sur lequel ne soit une hypothèque... Je ne suis pas un méchant homme, Monsieur, mais je dois voir l’intérêt de mon enfant. Si vous possédiez seulement un écho que vous eussiez le droit de dire à vous, si vous possédiez seulement un écho libre de dettes, où vous puissiez vous retirer avec ma fille et que vous puissiez, à force d’humble et pénible travail, cultiver et faire valoir, et ainsi en tirer votre subsistance, je ne vous dirais pas non; mais je ne puis donner ma fille en mariage à un mendiant. Quittez la place, mon cher. Allez, Monsieur. Emportez vos échos hypothéqués, et qu’on ne vous revoie plus.»

—«Ma noble Célestine, tout en larmes, se cramponnait à moi de ses bras aimants, jurant qu’elle m’épouserait volontiers, oui, avec joie, bien que je n’eusse pas un écho vaillant. Rien n’y fit. On nous sépara, elle pour languir et mourir au bout d’un an, moi pour peiner, tout le long du voyage de la vie, triste et seul, implorant chaque jour, à chaque heure, le repos où nous serons réunis dans le royaume bienheureux. On n’y redoute plus les méchants, et les malheureux y trouvent la paix. Si vous voulez avoir l’obligeance de jeter un coup d’œil sur les cartes et les plans que j’ai là dans mon portefeuille je suis sûr que je puis vous vendre un écho à meilleur compte que n’importe quel autre commerçant. En voici un qui coûta à mon oncle dix dollars il y a trente ans. C’est une des plus belles choses du Texas. Je vous le laisserai pour...»

—«Souffrez que je vous interrompe, dis-je. Jusqu’à ce moment, mon cher ami, les commis voyageurs ne m’ont pas laissé une minute de repos. J’ai acheté une machine à coudre dont je n’avais nul besoin. J’ai acheté une carte qui est fausse jusqu’en ses moindres détails. J’ai acheté une cloche qui ne sonne pas. J’ai acheté du poison pour les mites, que les mites préfèrent à n’importe quel autre breuvage. J’ai acheté une infinité d’inventions impraticables. Et j’en ai assez de ces folies. Je ne voudrais pas un de vos échos quand même vous me le donneriez pour rien. Je n’en souffrirai pas un chez moi. J’exècre les gens qui veulent me vendre des échos. Vous voyez ce fusil? Eh bien! prenez votre collection et déguerpissez. Qu’il n’y ait pas de sang ici.»

Il se contenta de sourire doucement et tristement, et entra dans d’autres explications. Vous savez très bien que lorsqu’une fois vous avez ouvert la porte à un commis voyageur, le mal est fait, vous n’avez qu’à le subir.

Au bout d’une heure intolérable, je transigeai. J’achetai une paire d’échos à deux coups, dans de bonnes conditions. Il me donna, sur le marché, un troisième, impossible à vendre, dit-il, parce qu’il ne parlait qu’allemand. C’était autrefois un parfait polyglotte, mais il avait eu une chute de la voûte palatine.

HISTOIRE DU MÉCHANT PETIT GARÇON

Il y avait une fois un méchant petit garçon qui s’appelait Jim. Cependant, si l’on veut bien le remarquer, les méchants petits garçons s’appellent presque toujours James dans les livres de l’école du dimanche. C’était bizarre, mais on n’y peut rien. Celui-là s’appelait Jim.

Il n’avait pas non plus une mère malade, une pauvre mère pieuse et poitrinaire, et qui eût souhaité mourir et se reposer dans la tombe, sans le grand amour qu’elle portait à son fils, et la crainte qu’elle avait que le monde fût méchant et dur pour lui, quand elle aurait disparu. Tous les méchants petits garçons dans les livres de l’école du dimanche s’appellent James, et ont une mère malade qui leur enseigne à répéter: «Maintenant, je vais m’en aller...» et chantent pour les endormir d’une voix douce et plaintive, et les baisent, et leur souhaitent bonne nuit, et s’agenouillent au pied du lit pour pleurer. Il en était autrement pour notre garçon. Il s’appelait Jim. Et rien de semblable chez sa mère, ni phtisie, ni autre chose. Elle était plutôt corpulente, et n’avait nulle piété. En outre elle ne se tourmentait pas outre mesure au sujet de Jim. Elle avait coutume de dire que s’il se cassait le cou, ce ne serait pas une grande perte. Elle l’envoyait coucher d’une claque, et ne l’embrassait jamais, pour lui souhaiter bonne nuit. Au contraire, elle lui frottait les oreilles quand il la quittait pour dormir.

Un jour ce méchant petit garçon vola la clef de l’office, s’y glissa, mangea de la confiture, et remplit le vide du pot avec du goudron, pour que sa mère ne soupçonnât rien. Mais à ce moment même un terrible sentiment ne l’envahit pas. Quelque chose ne lui sembla pas murmurer: «Ai-je bien fait de désobéir à ma mère?» «N’est-ce pas un péché d’agir ainsi?» «Où vont les méchants petits garçons qui mangent gloutonnement la confiture maternelle?» Et alors, il ne se mit pas à genoux, tout seul, et ne fit pas la promesse de n’être plus jamais méchant; il ne se releva pas, le cœur léger et heureux, pour aller trouver sa mère et tout lui raconter; et demander son pardon, et recevoir sa bénédiction, elle ayant des pleurs de joie et de gratitude dans les yeux. Non. C’est ainsi que se comportent les autres méchants petits garçons dans les livres. Mais chose étrange, il en arriva autrement avec ce Jim. Il mangea la confiture et dit que c’était «épatant» dans son langage grossier et criminel. Et il versa le goudron dans le pot, et dit que c’était aussi «épatant» et se mit à rire, et observa que la vieille femme sauterait et renâclerait, quand elle s’en apercevrait. Et quand elle découvrit la chose, il affirma qu’il ignorait ce qu’il en était; elle le fouetta avec sévérité; il se chargea de l’accompagnement. Tout s’arrangeait autrement pour lui que pour les méchants James dans les histoires.

Un autre jour, il grimpa sur le pommier du fermier Acorn, pour voler des pommes. La branche ne cassa pas. Il ne tomba pas et ne se cassa pas le bras, et ne fut pas mis en pièces par le gros chien du fermier, pour languir de longues semaines sur un lit de douleur, et se repentir, et devenir bon. Oh! non! Il prit autant de pommes qu’il voulut, et descendit sans encombre. Et d’ailleurs, il était paré pour le chien, et le chassa avec une brique lorsqu’il s’avança pour le mordre. C’était bizarre. Rien de semblable jamais dans ces aimables petits livres à couverture marbrée, où l’on voit des images qui représentent des messieurs en queue-de-pie et chapeaux hauts en forme de cloche, avec des pantalons trop courts, et des dames ayant la taille sous les bras et sans crinolines. Rien de pareil dans les livres de l’école du dimanche.

Il déroba, une autre fois, le canif du maître d’école, et, pour éviter d’être fouetté, il le glissa dans la casquette de Georges Wilson, le fils de la pauvre veuve Wilson, le jeune garçon moral, le bon petit garçon du village, qui toujours obéissait à sa mère et qui ne mentait jamais, et qui était amoureux de ses leçons et infatué de l’école du dimanche. Quand le canif tomba de la casquette, et que le pauvre Georges baissa la tête et rougit comme surpris sur le fait, et que le maître en colère l’accusa, et était juste au moment de laisser tomber le fouet sur ses épaules tremblantes, on ne vit pas apparaître soudain, l’attitude noble, au milieu des écoliers, un improbable juge de paix à perruque blanche, pour dire: «Épargnez ce généreux enfant. Voici le coupable et le lâche. Je passais par hasard sur la porte de l’école, et, sans être vu, j’ai tout vu.» Et Jim ne fut pas harponné, et le vénérable juge ne prononça pas un sermon devant toute l’école émue jusqu’aux larmes et ne prit pas Georges par la main pour déclarer qu’un tel enfant méritait qu’on lui rendît hommage, et ne lui dit pas de venir habiter chez lui, balayer le bureau, préparer le feu, faire les courses, fendre le bois, étudier les lois, aider la femme du juge dans ses travaux d’intérieur, avec la liberté de jouer tout le reste du temps, et la joie de gagner dix sous par mois. Non. Les choses se seraient passées ainsi dans les livres, mais ce ne fut pas ainsi pour Jim. Aucun vieil intrigant de juge ne tomba là pour tout déranger. Et l’écolier modèle Georges fut battu, et Jim fut heureux de cela, car Jim détestait les petits garçons moraux. Jim disait qu’il fallait mettre à bas ces «poules mouillées». Tel était le grossier langage de ce méchant et mal élevé petit garçon.

La plus étrange chose arriva à Jim, le jour qu’il était allé, un dimanche, faire une promenade en bateau. Il ne fut pas du tout noyé. Une autre fois, il fut surpris par l’orage, pendant qu’il pêchait, toujours un dimanche, et ne fut pas foudroyé. Eh bien! Vous pouvez consulter et consulter d’un bout jusqu’à l’autre, et d’ici au prochain Christmas, tous les livres de l’école du dimanche, sans rencontrer chose pareille. Vous trouverez que les méchants garçons qui vont en bateau le dimanche sont invariablement noyés, et que tous les méchants garçons qui sont surpris par un orage en train de pêcher un dimanche sont infailliblement foudroyés. Les bateaux porteurs de méchants garçons, le dimanche, chavirent toujours. Et l’orage éclate toujours quand les méchants petits garçons vont à la pêche ce jour-là. Comment Jim toujours échappa demeure pour moi un mystère.

Il y avait dans la vie de Jim quelque chose de magique. C’est sans doute la raison. Rien ne pouvait lui nuire. Il donna même à un éléphant de la ménagerie un paquet de tabac au lieu de pain, et l’éléphant, avec sa trompe, ne lui cassa pas la tête. Il alla fouiller dans l’armoire pour trouver la bouteille de pippermint, et ne but pas par erreur du vitriol. Il déroba le fusil de son père et s’en alla chasser le jour du sabbat; le fusil n’éclata pas en lui emportant trois ou quatre doigts. Il donna à sa petite sœur un coup de poing sur la tempe, dans un accès de colère, elle ne languit pas malade pendant tout un long été, pour mourir enfin avec sur les lèvres de douces paroles de pardon qui redoublèrent l’angoisse dans le cœur brisé du criminel—non. Elle n’eut rien. Il s’échappa pour aller au bord de la mer, et ne revint pas se trouvant triste et solitaire au monde, tous ceux qu’il aimait endormis dans la paix du cimetière, et la maison de son enfance avec la treille de vigne tombée en ruines et démolie. Pas du tout. Il revint chez lui aussi ivre qu’un tambour et fut conduit au poste à peine arrivé.

Et il grandit et se maria, et eut de nombreux enfants. Et il fendit la tête à tous, une nuit, à coup de hache, et s’enrichit par toutes sortes de fourberies et de malhonnêtetés. Et à l’heure actuelle, c’est le plus infernal damné chenapan de son village natal, il est universellement respecté, et fait partie du parlement.