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Contes d'Amérique

Chapter 17: VENGEANCES DE FEMMES
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About This Book

A series of short tales and sketches that portray life in small towns and transplanted communities, mixing irony, melancholy and dry humor. Episodes concentrate on domestic tensions, social gatherings and moments of personal revelation, showing how pride, jealousy and misunderstood loyalties shape relationships. The narration favors compact, scene-driven pieces that alternate realist detail with heightened dramatic gestures, exposing social pretensions and human frailties without following a single ongoing plot. Recurring themes include identity, cultural friction and the awkward comedy of amateur artistic ambition.

A cet effet, la Société présidait à l'aménagement spécial des résidences mortuaires; elle organisait la mise en scène des miracles en tous genres, elle se livrait à l'apprivoisement de tous quadrupèdes et bipèdes revêtus d'un caractère emblématique et garantissait aux amateurs le concours d'une nombreuse troupe de revenants de tout sexe et de tout âge, capables de représenter les morts de bonne compagnie et requis de répondre, à quelque heure que ce fût et sous n'importe quel costume, aux évocations qu'il plairait aux abonnés de leur adresser.

Il va de soi que l'institution tenait aussi l'article sinistre, tel que cris de hiboux, hurlements de chiens à la mort, vols de chauves-souris, lamentations dans l'ombre, fantasmagories macabres, évolutions de squelettes articulés, etc., etc.

Mais M. Westland, on le sait, préférait de beaucoup les récréations flatteuses et attendrissantes. Il s'acquitta de sa dette avec empressement en se rappelant le zèle et l'exactitude que les médiums de l'Agence avaient mis a son service durant ses excursions au cimetière.

La note se grossissait d'un supplément assez considérable, parce qu'à l'issue de la dernière séance, et selon l'expresse volonté de l'honorable actionnaire, l'âme avait parlé!

Sir Harris solda cet excédent avec un surcroît de gratitude, et même, huit jours plus tard, il manifestait sa reconnaissance à cet égard d'une façon tout à fait péremptoire, car il demandait et obtenait la main de miss Herminia Burtonn, la fille du directeur et fondateur de l'Association spirite, la ravissante promeneuse à la valise, la même qui, pendant la fameuse nuit, avait si tendrement et si avantageusement joué le rôle de feu Harriett.

LA TRAGÉDIE DU MAGNÉTISME

Le public du parterre et des amphithéâtres avait accordé sa bruyante approbation aux prouesses d'une foule d'acrobates, de jongleurs et d'équilibristes; dans le pourtour-promenade, messieurs les dandys, d'âges divers, mais tous trop jeunes, s'étaient montrés fort attentifs aux grâces exhibées par les demoiselles du corps de ballet. La première partie du spectacle s'était ainsi passée sans rien d'exceptionnel.

Ce fut seulement vers onze heures, que la fleur du beau monde de Boston fit tout à coup irruption aux places encore vides des premières galeries; des essaims de jolies femmes développèrent bientôt sur l'hémicycle une guirlande continue de légères toilettes d'été, gai fouillis de nuances claires s'harmonisant sur un fonds de gentlemen en habits noirs, et, dès lors, une animation heureuse s'épanouit dans la salle, où le coup d'aile des éventails jetait des frissons parfumés; les flammes des lustres rejaillirent plus intenses sur les luisants des soies et des parures; les éclats de rire furtifs voltigeaient comme des étincelles sonores dans le feu croisé des causeries; tout semblait, en un mot, prendre un air de fête, pour célébrer la première séance de magnétisme donnée sur la scène de l'Alhambra par le célèbre docteur Kellog et son merveilleux «sujet,» miss Olivia.

Cet empressement aristocratique s'expliquait par le lyrisme et l'insistance des réclames dont la presse de Boston retentissait depuis plus d'un mois à propos de cette solennité.

Sur la foi de renseignements authentiques, ces feuilles plaçaient miss Olivia au premier rang de l'hallucination contemporaine et tressaient au front de cette inénarrable demoiselle une couronne d'épithètes démesurément superlatives. Quant au docteur Kellog, ce n'était pas seulement le plus infaillible, le plus audacieux des expérimentateurs; il ne se bornait pas à prouver indubitablement ses terribles facultés fascinatrices, il avait, de plus, le mérite de dévoiler, à la fin de chacune de ses représentations et de «mettre à la portée de tout le monde» les supercheries, les artifices, les grossiers semblants de somnambulisme et de double vue par lesquels de vulgaires charlatans, affublés du titre de magnétiseurs, trompent d'ordinaire le public.

C'en était assez pour attiser la curiosité générale.

Mais les publicistes signalaient bien d'autres causes d'«attraction.»

M. Kellog, rédigeaient-ils tout bas, confidentiellement,—en déroutant la sagacité du lecteur par quelques lettres capitales ou par diverses petites mains indicatrices tracées en tête des paragraphes,—«M. Kellog, amoureux d'Olivia, la torturerait sans pitié pendant son sommeil factice et se vengerait ainsi de l'indifférence dont elle l'accable dès qu'elle reprend possession d'elle-même au réveil.»

En outre, imprimait-on, «beaucoup d'attention serait accordée» à certain jeune gentleman européen, très ténébreux, très mystique, originaire des brouillards d'Écosse, se nommant, croyait-on, lord Warner, lequel poursuivait Olivia dans tous ses voyages à travers l'Amérique et ne manquait jamais de prendre place dans une première loge d'avant-scène dès que miss Olivia montait sur le théâtre, parce qu'il l'adorait et se croyait adoré d'elle «seulement lorsqu'elle entrait dans l'état de catalepsie.»

Par suite, il existait entre le diabolique docteur et le noble étranger une guerre sourde de haine et de jalousie. «Une querelle semblait possible, un conflit devenait probable, un duel était certain,» et les spectateurs couraient chance à tout moment de voir se réaliser l'une de ces «redoutables éventualités.»

Enfin, et par surcroît, la chronique faisait ressortir, avec d'affriolantes réticences, le rôle joué dans cette affaire par une belle et jeune patricienne (lady Warner, sans doute), laquelle assistait invariablement à toutes les soirées de Kellog, dans la loge d'avant-scène faisant face à celle de lord Warner, et de là, toujours parfaite d'élégance selon la dernière mode, mais toujours calme, toujours dédaigneuse du mouvement d'admiration que provoquait sa présence, elle attachait sur son mari des regards obstinés; elle notait ses impressions les plus fugitives, elle recueillait une par une les marques de son absurde passion, et tout cela «dans un but dont le mobile avait échappé jusqu'alors aux plus habiles investigations.»

Or, la gentry réunie ce soir-là à l'Alhambra croyait à l'exactitude de ces piquantes indiscrétions; la Gazette des étrangers avait d'ailleurs annoncé, quelques jours auparavant, l'arrivée de lord et de lady Warner, sans négliger d'ajouter qu'ils n'étaient pas descendus au même hôtel. Et maintenant même, au moment du lever du rideau pour les expériences de M. Kellog, les deux loges d'avant-scène étaient encore inoccupées, comme si les deux époux en guerre s'étaient réservé d'y prendre, au moment décisif, leur poste de combat.

Aussi le vif brouhaha des conversations s'en allait augmentant dans la salle ruisselante de lumière et l'impatience universelle atteignait à sa limite extrême, quand l'orchestre attaqua les majestueux accords d'un prélude qui fut pour l'assemblée le signal d'une série d'émotions dont la véhémence allait, d'ailleurs, singulièrement dépasser tout ce qu'on avait pu prévoir.

Les premières notes avaient à peine vibré que lord Warner venait s'asseoir sur le devant de la loge de droite. Les lorgnettes ne pouvaient s'y tromper: il était conforme aux esquisses tracées par ses biographes; il avait l'âge où les illusions ont encore le droit d'être des croyances; son air, empreint d'on ne sait quelle mélancolique fierté de race, lui permettait d'offenser impunément la «coupe du jour» et de porter sans ridicule une sorte de deuil romanesque, velours et dentelles, renouvelé de l'ère byronienne; ses yeux bleus et dormants, comme les grands lacs tristes de son pays d'Écosse, ses lèvres fines au sourire indécis, son front pâle entouré d'une chevelure tombante d'archange, avaient un charme non terrestre, bien en rapport avec cet amour étrange, cette originalité psychologique que lui attribuaient les feuilles d'actualité.

Ces détails, toutefois, furent à peine entrevus, car presque au même instant lady Warner venait d'entrer dans l'avant-scène de gauche et s'était installée bien en face, bien résolument en face de son mari.

La véracité des reporters fut démontrée une fois de plus: lady Warner semblait un astre détaché des sphères les plus raffinées du high-life et paré de la grâce savante des lignes simples. Elle se serrait, svelte et pourtant modelée, dans une étroite robe de satin blanc, farfouillée d'un tourbillon de dentelles; son chapeau n'était qu'une exquise fanfreluche de guipure prise dans une touffe de lilas blanc. Et sur toute cette neige, sur l'or clair de ses cheveux d'Anglaise, sur le frais carmin de ses lèvres, dans le bleu-noir de ses yeux de sphinx, rayonnait ce tranquille orgueil, cette sérénité d'étoile qui vient aux femmes dans l'enivrement de leur beauté.

Un émoi dans la salle justifia cette triomphante attitude de lady Warner, et le concert de louanges suscité par son arrivée bruissait encore, lorsque enfin le rideau se leva sur le décor d'un coin de jardin plein de hautes verdures du fond desquelles le fameux docteur Kellog et l'intéressante Olivia, se tenant du bout des doigts, s'avancèrent en cérémonie jusqu'à la rampe.

Il y eut quelques applaudissements de bienvenue, mais, en somme, l'illustre couple ne laissait pas que de causer, au premier aspect, une certaine déception.

Miss Olivia, solide plébéienne taillée en hercule femelle, paraissait un peu gênée des splendides épaules et des bras superbes que laissaient voir à nu les décolletés hardis de sa robe de bal en satin blanc. Elle n'était nullement jolie, et la vulgarité de ses traits ne se sauvait que par la jeunesse du sourire armé de dents de perle entre des lèvres au ton de fraise.

Individualité maigre, au contraire, figure sèche et longue, front fuyant plaqué d'une chevelure trop noire, le docteur Kellog eût passé pour burlesque, n'était sa tenue sévère et son costume rigoureusement exact d'homme du monde.

Non, certes! rien d'anormal, ni de fatal, ne planait sur eux; ils n'étaient pas de l'ancienne école de sorcellerie, et très modestement ils affichaient le positivisme sans apparat qui doit présider désormais à l'exploitation pratique et raisonnée du surnaturel.

Les musiciens firent silence et M. Kellog prononça quelques paroles dont l'éloquence facile n'était pas d'un «barnum» ordinaire. Il annonça qu'avant de révéler, suivant sa promesse, les misérables mystifications accoutumées des hypnotiseurs et spirites de bas étage, il allait évoquer la plupart des phénomènes réels et incontestables du trouble nerveux occasionné par le sommeil artificiel.

Et sans plus de préambule, parmi les lueurs livides d'une lumière électrique tombant tout à coup des frises avec accompagnement d'un trémolo pathétique à l'orchestre, M. Kellog étendit les deux mains vers Olivia.

Rien d'abord: Le public, palpitant d'émotion, attendait muet, sans un souffle; puis, soudain, ce fut prodigieux!

Frappée par le fluide, Olivia se dressait subitement, farouche, les yeux grandis dans une immobilité tragique: la bouche dessinant une terreur vague, profonde, étonnée; son regard se fixait sur Kellog et semblait aller, au delà de lui, vers quelque vision menaçante éployée au loin.

Un premier enchantement alors s'opérait. Miss Olivia, presque laide tout à l'heure, prenait une sorte de beauté sinistre, largement sculptée dans ce masque d'angoisse.

Un être tout nouveau se manifestait de même dans la personne de Kellog. Ce n'était plus l'obséquieux débitant de magie bénigne, mais l'âpre savant, le chercheur tenace, brutal au viol de tout mystère, prêt à fouiller jusqu'au coeur les plus noirs problèmes de la vie; son dur profil, heurté aux angles par la clarté verte, semblait le tranchant d'une volonté de fer, et puis, sur ses lèvres minces aux sinuosités perfides, dans son oeil flamboyant, à son sourcil perpendiculaire dans le front plissé, il y avait plus que de la rancune ou de la colère, il y avait l'ironique pitié pour cette femme, en d'autres temps, sans doute, indomptable et fière, maintenant si vite, si lâchement maîtrisée au premier signe d'un pouvoir inconnu.

Elle tombait, en effet, par molles graduations, plus avant à chaque geste de Kellog, dans son bizarre sommeil de fantôme errant; l'air d'épouvante s'effaçait dans la pâleur de son visage où montait l'hébétement morose du rêve. Elle avait l'allure automatique d'un corps où la pensée n'est plus; elle marchait d'un pas souple de somnambule, comme portée sur un éther; elle reculait, elle tentait de fuir, elle se rapprochait par bonds convulsifs, la poitrine soulevée de sanglots machinals.

Les résultats les plus saisissants, les plus inattendus, les plus insensés de l'anesthésie se multiplièrent ainsi sous les yeux captivés du public. Plusieurs adeptes du mesmérisme répartis dans la salle, et reconnaissables à leurs physionomies spéciales d'ascètes, échangeaient des sourires victorieux. L'influence despotique de Kellog, les passivetés inouïes d'Olivia ne laissaient pas la moindre prise à l'incrédulité; la science triomphait…

Soudain un cri d'horreur courut!…

Kellog s'était armé d'un stylet arraché à l'improviste du revers de son habit, et frappant de haut, rudement, il avait implanté l'acier en pleine chair nue dans le milieu du bras gauche de l'hallucinée, de son bras d'athlète, horizontalement roidi dans un effort où saillait le muscle.

Penché hors de sa stalle, lord Warner s'abîmait dans une contemplation éperdue. Lady Warner, de son côté, persistait dans sa souveraine placidité de grande dame, mais sa main fine, gantée de jaune très clair, battait un rhythme légèrement nerveux sur le velours pourpré du rebord de la loge.

Aucun frémissement n'avait altéré la sombre impassibilité d'Olivia, pas une fibre n'avait tressailli; la chair traversée gardait autour de la plaie sa blancheur de marbre. On croyait voir l'absurde emblème du cauchemar au bras d'une statue de la nuit.

Feindre un tel stoïcisme sous l'aiguillon de la douleur matérielle, allons! c'était impossible. Le miracle, produit par des forces indéfinies de l'organisme, se montrait visible à tous. Initiés et profanes le saluèrent d'un long murmure de stupéfaction.

Mais beaucoup trop violent, cet épisode fut heureusement suivi de quelques scènes dans le genre attendrissant et poétique.

M. Kellog prit l'attitude empressée, câline, paternelle, d'un médecin de femmes aux heures de crise; il délivra miss Olivia du poignard, puis il enveloppa la patiente d'une multitude de gestes doux qui la placèrent aussitôt dans un courant opposé de surexcitations dont le but était, scientifiquement parlant, de favoriser l'épanchement d'un excédant trop considérable de nervosité…

La musique servit de premier dérivatif à cette hyperesthésie…

Miss Olivia se mit à chanter. Kellog, agitant les mains derrière elle, l'ordonnait; elle obéissait sans voir—et fit entendre, dans les notes sourdes du médium, le début d'une élégie passionnée; mais sur un autre signe très bref de Kellog, la voix, au milieu d'une strophe, se brisa, plaintive, étrangement fêlée, comme un appel désespéré au loin, sur la mer.

Cette interruption lui fut comme un déchirement de tout lien dans le réel; elle s'égara dans l'incertitude d'une tristesse haute; ses paupières se relevaient, ses yeux resplendissaient comme ceux d'une madone vers le ciel et semblaient pleurer une de ces poignantes douleurs d'âme que nul ne peut définir…

C'était l'extase, tout à fait l'extase, telle que la décrivent les physiologistes les plus accrédités.

L'orchestre, dont le rôle, sans doute, avait été soigneusement réglé pour cette représentation, appropriait ses accords à la sublimité du ravissement d'Olivia. Le hautbois disait par phrases, tantôt joyeuses, tantôt lugubres, une sorte de récit dans le roulement grave des cymbales et dans l'harmonie des arpèges tremblant sur les cordes grêles des violons. Insensiblement le rhythme, frappé sur le thème fantasque, entraînait l'hypnotisée aux évolutions d'une danse lente, très singulière, aux flexions subtiles, dessinant tour à tour des fiertés de déesse classique et des abandons de fille d'Orient. Saltimbanque de l'idéal, Olivia donnait une forme vivante à l'insaisissable pensée musicale, elle traduisait en lignes pures ou tourmentées, en mouvements gracieux ou fébriles, la gracieuse mélopée des symphonistes; et, tournoyante avec des langueurs de vierge, ployée comme une faunesse ivre ou saisie d'un vertige sacré de prêtresse, elle s'arrêtait enfin, haletante, effarée, le front baigné d'on ne sait quelles clartés d'enthousiasme…

L'émerveillement de la foule et l'effervescence des adeptes étaient au comble; d'ardentes salves d'applaudissement eussent bientôt éclaté dans le silence solennel, si le docteur Kellog, revenant à la rampe, n'avait pris la parole une seconde fois.

Grâce à la concentration des effluves, expliqua-t-il en termes de savant, grâce encore à l'intensité prolongée de son exaltation, miss Olivia venait d'entrer dans la phase de la lucidité suraiguë. Oui, désormais elle était capable de lire dans un livre fermé, de voir et d'entendre à travers n'importe quel obstacle; elle pouvait deviner la pensée intime, accomplir les plus secrètes volontés de quiconque serait mis en communication avec elle, et M. Kellog offrait à tous de tenter l'épreuve!

Mais aucun des spectateurs ne répondit à l'invitation. On laissait, d'un commun accord, le champ libre à lord Warner, qui, d'ailleurs, s'était levé dès la fin du «speech» de Kellog et avait enjambé la balustrade de sa loge.

—Encore vous, toujours! Soit! j'y consens, interrogez-la, lui dit Kellog avec un ricanement d'impertinence polie, où sifflait pourtant l'irritation.

L'orchestre se tut; la salle ramassa son intérêt comme dans l'attente d'un drame.

Lord Warner parut n'apercevoir ni les façons cavalières de Kellog, ni le lamentable excès de dédain que versait sur lui le regard toujours fixe de lady Warner. Décidé, fanatique, il allait, défiant la raillerie par de grands airs de conviction.

Olivia se retourna lentement vers lui, non surprise, non fâchée; elle redevenait la mélancolique prophétesse obsédée du poids des secrets; elle retombait dans ce terrible sommeil au regard béant qui, sans doute, croit rêver la vie….

Longtemps Warner s'oublia dans l'observation de l'énigme. L'indéfinissable tristesse d'Olivia le gagnait. N'était-il qu'ébloui par l'auguste beauté de l'idole, ou cherchait-il en vain les causes de l'indicible souffrance qu'elle incarnait? ou bien encore leurs deux âmes, par une inconcevable pénétration, se parlaient-elles et gémissaient-elles sur leur amour sans espoir?

A l'appui de cette dernière hypothèse, lord Warner remit tout à coup entre les mains de la «voyante» une lettre strictement close, mais toute pleine—on en était sûr—de déclarations tumultueuses.

Olivia, le front incliné, concentra sur l'enveloppe blanche l'attention de ses yeux mornes dont la flamme allait aux visions intérieures. Seul un pli courroucé des sourcils trahissait l'effort de cette lecture à travers les feuillets repliés, lorsque enfin, parvenant à tout déchiffrer, à tout comprendre, elle se débattit soudain contre l'inertie qui l'enchaînait; l'amour, comme un orage, s'ameutait dans son sein et se révoltait; elle voulait lire mieux cette lettre, être certaine de ne pas se tromper; elle allait rompre le cachet….

Mais arrêtée par une commotion galvanique, elle se redressa dans une immobilité de granit. La lettre s'envola de ses doigts gantés: Kellog, attentif à l'arrière-plan, avait jeté dans l'air son geste impérieux; la pathétique Olivia n'était plus que le «sujet,» l'instrument, le jouet stupide….

Et tout ce que le plus noble amour, arrêté dans son vol, froissé dans son orgueil, renferme de douleur, lady Warner pouvait le lire, en ce moment, au front consterné de son mari; mais le docteur se précipita d'un bond entre les deux amants; la colère blêmissait à ses joues creuses, le rictus amer se tordait comme une écorchure entre ses lèvres contractées.

—C'est assez, on a compris, s'écria-t-il, retentissant d'insolence, tandis que Warner, refoulant mal le soulèvement d'une rage profonde, regagnait sa place.

Il était trop certain que la lutte tant redoutée entre les deux rivaux devenait imminente. La salle ne respirait plus.

—Et maintenant, poursuivit Kellog, cette femme, accablée par l'accumulation des fluides, n'est plus rien qu'un simple appareil nerveux, une chair articulée, dont la science agite à son gré tous les ressorts. Regardez, regardez!

Et, soulevé sur ses orteils, satanique, il projeta violemment en avant son bras plus maigre, plus long qu'un coup d'épée.

Olivia se crispa dans une roideur de morte et tomba droit à la renverse, comme un marbre abattu de son socle. La tête fit un bruit sourd sur les planches, et Kellog, évoquant on ne sait quelle atroce apparition d'Hamlet en démence, s'accroupissait sur le cadavre de cette autre Ophélie, broyait sous ses deux genoux le corps d'Olivia qui, toujours plus froide, toujours plus pâle, semblait plus étrangement morte que jamais.

Spectacle hideux! les hurlements d'épouvante et de dégoût couvraient le trémolo frénétique de l'orchestre, quand le docteur Kellog, abandonnant sa proie, parla d'un verbe haut qui dominait le tumulte.

—Que craignez-vous, qu'admirez-vous, criait-il. Folie que tout cela, pure illusion, simple charlatanisme! à la portée de tous et de chacun, j'ai promis la vérité, je vais la dire!

Il pérorait, sursautant à chaque mot, fou de sincérité, certain de l'effet qu'il allait produire; il cherchait dans les yeux de lady Warner une marque d'approbation et grimaçait du côté de lord Warner la moquerie et l'insulte.

—La vérité, la voici,—continua-t-il,—Cette femme n'est pas magnétisée! Allons donc, ne croyez rien de pareil; elle n'est ni somnambule, ni visionnaire; elle est mieux que tout cela: elle est une sublime comédienne, un clown incomparable, aux muscles d'acier, au sang-froid d'airain. La menace, la flatterie, le fer, le feu, rien ne peut la distraire du rôle qu'elle joue, rien ne peut vaincre son formidable pouvoir de dissimulation. Examinez-la, maintenant, étendue dans sa robe de bal, dormant un sommeil de marbre comme les statues de fiancées sur les tombes: Eh bien! simagrée épique, comble de l'art, elle ne dort pas plus qu'aucun de nous, elle entend chacune de mes paroles, elle lutte avec acharnement, avec héroïsme contre l'énorme éclat de rire qui lui monte à la gorge.

—Mensonge, mensonge infâme, vociféra lord Warner affolé de désespoir et d'humiliation.

—On ose dire mensonge! poursuivit l'implacable Kellog. On veut des preuves! On les aura: Debout! miss Olivia; c'est assez travaillé pour ce soir, la farce est jouée. Debout!

Par quel soubresaut de gymnaste endiablée miss Olivia se retrouva-t-elle, rose et souriante, à côté de son impresario? Personne n'eût pu le dire. Une tempête d'applaudissements se déchaîna. La raison publique était vengée par cet étourdissant coup de théâtre. Kellog et miss Olivia s'épanouissaient dans l'enivrement du triomphe; les cris de réprobation et d'anathème des adeptes se dissipaient dans l'ouragan des hurrahs proférés par la foule, lorsque, tout à coup, au plus épais du vacarme, le fracas d'une détonation retentit dans la loge de lord Warner.

Le silence se rétablit, subit, effrayant!

—Le malheureux! il croyait!—sanglota miss Olivia dans une clameur de commisération «non feinte,» cette fois, où son être tout entier vibrait….

Il croyait, oui, l'infortuné qui, par un suprême effort, descendit encore une fois de sa place sur la scène; il chancelait, il titubait déjà dans l'agonie; il s'accrochait de la main gauche au rebord de la loge et brandissait de l'autre main le revolver dont il venait de se frapper; un long filet de sang coulait sur l'horrible pâleur de sa face. Du profond de l'épouvante on le trouvait beau, cet illuminé qui succombait pour sa foi, ce poète qui ne voulait pas survivre à son rêve.

Mais pareille mort réclamait vengeance; Warner, effroyable d'énergie défaillante, visa Kellog et fit feu, puis glissa, veule et lourd, sur le sol.

Kellog, rugissant, se heurta le front des deux mains, vira plusieurs fois sur ses talons et s'abattit à l'autre bout du théâtre. Il avait, lui aussi, le visage souillé d'affreuses taches rouges.

Olivia restait seule debout, anéantie d'horreur, entre ces deux agonisants que tordaient les convulsions dernières.

Alors un cri strident partit de la loge de lady Warner!

Enfin! elle avait donc aussi quelque flamme de passion au coeur, cette rigide poupée d'Albion, jusqu'alors guindée dans sa rancune hautaine!

Plus souple qu'une nuée dans son flot de dentelle, elle fut d'une volée au milieu, de la scène, pointant sur le sein de sa rivale un poignard que miss Olivia, de sa main robuste, l'empêchait d'abaisser.

Ces fougueux événements s'accumulaient plus rapides que l'éclair; on regardait oppressés, cloués par le vertige. La crainte d'un autre meurtre, pourtant, délia les langues: on appelait à l'aide; une bousculade se ruait au secours de ces femmes écumantes de haine, de ces hommes que le râle étouffait.

Le désordre tourbillonnait en un crescendo furieux.

Mais quel soupçon, quel étrange soupçon, tout à coup, dans l'immense ahurissement!

Pourquoi les musiciens, penchés sur leurs pupitres, insouciants de ce qui se passe au-dessus de leur tête, prolongent-ils le raclement funeste de leur trémolo?

Non! l'on n'eut le temps de rien suspecter ni de rien prévoir; tout, ici, s'accomplissait avec la folle promptitude de la foudre et déjà de la noire situation surgissait à toute vitesse une pantalonnade furibonde.

Les blanches toilettes de lady Warner et d'Olivia s'étaient évanouies dans les dessous comme en une férie. On ne vit plus que deux riantes ballerines, au torse voluptueux dans le tulle transparent pailleté d'or, aux jambes parfaites, hardiment dessinées par le maillot de soie rose.

Dans le même instant, Warner et Kellog, sous prétexte de frétillements macabres, sortaient en quelques cabrioles de leurs habits de cérémonie et, cadençant des gestes symétriques, ils lançaient aux frises la blonde tignasse d'archange, la sombre coiffe de docteur que remplaçaient de hautes perruques écarlates, ils apparaissaient disloqués et tortueux, dans l'accoutrement bariolé de bateleurs prêts à la parade.

Et choyés d'acclamations en délire, sur le galop final sonné par l'orchestre à grands renforts de cuivres et de tambours, les quatre clowns, tout à l'heure tragédiens hors ligne, se déhanchèrent en une gigue épileptique, en une bondissante pantomime où les précédentes scènes d'incantations, d'effusion, de séduction, d'exaltation, sautaient sur le mode grotesque; fantoches désordonnés, énergumènes radieux, ils s'enfuirent enfin dans l'ouragan d'une ovation sans exemple dont les transports continuèrent longtemps encore après la chute du rideau.

Cet incomparable impromptu tint l'affiche pendant cent représentations avec d'autant plus de succès que les excellents artistes, maîtres de leur métier, alternaient avec un égal talent dans leurs rôles respectifs.

Lord Warner savait être, quand il lui plaisait, le plus sarcastique des distributeurs de fluide; Kellog, à son tour, ennoblissait de sauvage poésie les affres d'un amour impossible, miss Olivia prêtait une rare dignité de reine au type de l'épouse outragée et lady Warner se montrait, sans contredit, la possédée la plus plastique des temps actuels.

Le bruit court que le magnétisme américain ne se relèvera pas de cette facétie.

L'INEXORABLE MONOTONIE

Dès l'âge le plus tendre, Jonathan Bridge—ne s'étonner de rien quand il s'agit de cerveaux yankees—s'était passionné pour la science, et, certain jour, il crut avoir fait une découverte.

Il imagina que le courant électrique et les forces qui l'accompagnent n'avaient d'autre cause qu'un changement brusque opéré par le frottement, ou l'action chimique, dans la direction naturelle des molécules dont se compose le corps électrisé.

En d'autres termes—car on ne saurait être trop clair en de tels sujets, et, de plus, le présent récit touchant à des questions essentiellement conjugales, il est nécessaire d'éviter l'accusation d'obscurité que d'honorables lectrices, peut-être, formuleraient,—en d'autres termes, donc, Jonathan supposa que les phénomènes de l'électricité proviennent de la rapidité instantanée avec laquelle les molécules, dérangées par l'opération, reprennent leur place première.

La suite de l'histoire, on ose l'espérer, dissipera ce qui resterait encore de diffus sur ce point, maintenant réduit à sa plus simple expression.

D'ailleurs Jonathan n'attacha, plus tard, qu'une importance secondaire à cette hypothèse enfantine, et ne la rappelait volontiers que parce qu'elle était devenue le point de départ d'une seconde trouvaille, selon lui, bien autrement importante.

Mais, dans l'intervalle, Jonathan Bridge, ayant achevé ses classes sans révéler aucune disposition aux succès pratiques, était devenu le mépris de sa famille imbue de positivisme, la risée de ses anciens camarades d'école, déjà tous en marche vers la fortune, et avait dû, pour subsister, prendre une place de simple commis dans l'établissement de Mme veuve Sharp, la modiste la plus en vogue à Baltimore.

En matière de tenue de livres et de rédaction de factures, Jonathan tirait un merveilleux parti de sa supériorité d'algébriste, et démontrait, à tout venant, qu'il était un comptable non moins expert qu'assidu.

Mais, lorsqu'il errait par la ville, distribuant les commandes et recueillant les recettes, il songeait sans relâche à ses précédentes investigations scientifiques et caressait le vague espoir de s'y replonger si jamais, par chance improbable, une position moins précaire lui procurait des loisirs.

Or, cette chance l'attendait: il arriva qu'un jour la déesse Fortune laissa tomber sur lui son sourire d'or.

Miss Annah Sharp, une délicieuse blonde toute rose, et, mieux que cela, l'unique héritière de la riche marchande de modes, avait remarqué, puis examiné Jonathan; elle avait deviné de l'intelligence dans ce large front aux solides reliefs, de l'originalité sous le voile de ce regard toujours distrait. Peut-être aussi, fille d'Ève, s'était-elle acoquinée à la scrupuleuse réserve dont l'honnête Jonathan ne se départait jamais, quand le hasard les mettait en présence.

Toujours est-il que la séduisante demoiselle, assurée du consentement de sa mère qu'elle gouvernait en despote, dut faire le siège en règle du coeur de M. Jonathan et le harceler dans les derniers retranchements de sa modestie, pour qu'il se décidât à formuler la demande en mariage.

Distraction à part, il apprécia, toutefois, l'étendue de son bonheur en apprenant qu'aussitôt l'hymen conclu, Mme Sharp réaliserait de grosses rentes sur la cession du fonds de modes et que M. Jonathan coulerait définitivement l'harmonieuse existence d'un poisson dans l'onde, entre son attrayante épouse et sa providentielle belle-mère.

Miss Annah, fort éprise, mais passablement autoritaire, tint la main à ce qu'un laps de temps convenable fût réservé aux fiançailles et donna l'essor, pendant cette trêve, à tout ce que l'amour comporte d'épanchements poétiques.

Jonathan, de son côté, s'accoutumait graduellement à sa félicité prochaine; un sentiment de profonde sécurité vis-à-vis de l'avenir chantait dans son coeur; ses idées prenaient un libre vol sous le coup d'aile de l'enthousiasme, et c'est d'alors que date dans sa vie la conception de la seconde hypothèse annoncée plus haut:

Il lui vint, en effet, cette inspiration que l'irrésistible tendance d'un groupe de molécules à se mouvoir, selon la précédente définition électrique, dans une direction forcée, indiquait une marche analogue imposée aux molécules ambiantes et, par suite, à toutes les molécules de la matière universelle. De ce principe il déduisit la conséquence qu'en raison de l'impossibilité du vide dans la nature, aucune agglomération partielle de molécules ne saurait se produire sans qu'une configuration identique et simultanée d'une égale quantité de molécules s'effectue sur un point quelconque de l'espace.

Ce raisonnement de Jonathan Bridge se justifie à peu près par la manière évidente dont se comporteraient les éléments constitutifs d'une certaine somme d'air et d'eau renfermée dans une boule de cristal.

Il en conclut aussi qu'en subissant les lois illimitées de la gravitation et de la pesanteur, les atomes actionnés d'une même planète ne pouvaient aboutir au susdit mouvement similaire que dans une planète voisine et, par suite, dans toutes les planètes existantes.

Jonathan avait donc décrété que les êtres et les choses à l'infini s'agitent dans un inflexible parallélisme qu'il décora du nom de «vibration universelle» et nous avons hâte de narrer à quel degré cette conviction, en elle-même d'ailleurs bien candide, le rendit heureux, non seulement sous le rapport spéculatif, mais dans toutes les circonstances de sa vie publique et privée.

* * * * *

Le beau jour du mariage était enfin arrivé. Composant dès l'aurore, au miroir, son noeud de cravate, M. Jonathan éprouvait une extraordinaire satisfaction, car il envisageait à la fois son propre destin et celui de tous les Jonathans—ses semblables par leur agrégation native d'atomes,—qui, répandus par la vibration dans l'inénarrable multitude des univers, mettaient comme lui la dernière main à leur toilette de cérémonie, se contemplaient comme lui dans une glace et souriaient comme lui à l'image d'un fortuné gentleman dont le sort facile glisserait désormais sur des roulettes.

Chacun sait, il est vrai, combien aux approches des solennisations nuptiales une belle-mère, fût-elle presque bienveillante, une fiancée, ne fût-elle que modérément tyrannique, accumulent volontiers de soucis et de responsabilités sur la tête d'un futur qui leur doit tout.

Mais que pouvaient ces mêmes vexations sur Jonathan, dont la rêverie voyageait dans l'incalculable pluralité des mondes et supputait les effets du parallélisme corpusculaire? Il admirait la quantité stupéfiante de veuves Sharps qui, dans ce même instant, poussaient les mêmes cris déchirants à propos du retard des voitures; miss Annah jetait à son promis un de ces regards par lesquels une jeune femme sait indiquer clairement que le mieux à faire pour un homme délicat, en pareille circonstance, serait d'aller hâter l'arrivée des véhicules. Et Jonathan croyait voir s'allumer et tressaillir, comme une traînée d'étoiles sur l'infini, la double flamme de ce coup d'oeil impérieux.

La muette éloquence de miss Annah ne permettait pas de réplique. Jonathan se précipitait sur son gibus et s'esquivait, ravi de ce que la souriante multiplicité des Jonathans partait aussi d'un pied leste, arrondissait, avec une grâce non moindre, le bras autour de son couvre-chef, imprimait les mêmes balancements souples aux basques de son habit et dessinait quelque chose comme les figures symétriques d'une danse inter-planétaire sur le rhythme régulier des vibrations.

Avant d'atteindre la rue, Jonathan devait traverser un salon où s'épanouissait le gai brouhaha d'une foule de témoins et d'invités, lesquels ne laissaient pas que de chuchoter entre eux, sur le passage du futur, des propos plus ou moins bienveillants, concert aigre-doux qu'envenimait particulièrement certain cousin évincé de ses prétentions sur miss Annah. Mais l'habile Jonathan évitait sagement d'accrocher son amour-propre à ces petites pointes de perfidie et se disait que, même en dehors des fatalités vibratoires, il n'existe guère de milieu où l'on ne se complaise à dénigrer un brillant jeune homme que l'amour et le destin protègent trop ostensiblement.

Tout entier, d'ailleurs, aux conséquences kaléidoscopiques de son invention, il ne pouvait s'arracher à la persuasion qu'au même moment, dans chaque globe sidéral, le même salon de la même maison d'une autre Baltimore contenait un bataillon pareil de gentlemen vêtus de noir et de belles dames faisant papilloter les vives couleurs de leurs robes de fête dans les éclats d'argent que lançait ce jour-là le soleil printanier.

Encore ébloui de cette vision, Jonathan courait jusqu'au bureau des fiacres, il stimulait le zèle du loueur d'équipages en lui glissant un dollar dans la main et s'épouvantait, comme philosophe, et surtout comme comptable, du formidable total qu'allait constituer ce simple pourboire, simultanément octroyé par toute la kyrielle polystellaire des Jonathans.

C'est ainsi qu'appuyé à la loi des oscillations ubiquistes, Jonathan Bridge accordait à tous incidents petits ou gros, plaisants ou fâcheux, un égal et suprême intérêt.

A la mairie, au temple, où tant de contrainte s'impose aux jeunes époux donnés en spectacle, Jonathan persistait à s'absorber dans l'étude de son système. Il voyait se reproduire, comme dans les enfilades d'une rencontre de miroirs, les rotondités abdominales des magistrats municipaux et les gestes onctueux des clergymen; il regardait à la dérobée sa fiancée incomparablement ravissante en sa blanche parure de vierge et c'était une ivresse de pouvoir s'affirmer qu'une telle personne revivait, aussi pure, aussi gracieuse, aussi douce, dans toutes les régions cosmogoniques.

Le grand et interminable repas nuptial du soir eût peut-être risqué de compromettre la sérénité de Jonathan si, par bonheur, il ne s'était égaré plus que jamais, dans le bruit des assiettes, à la poursuite de sa chimère. Vers l'apparition de la poire et du fromage, la plupart des membres présents du sexe réputé le plus fort se mit à parler politique et Jonathan frémit en calculant l'effroyable masse de phrases ronflantes et de paroles superflues qui se dépensait alors dans l'ensemble des centres organisés.

Lorsque par-dessus l'arôme du café planèrent les vapeurs du gin et du whisky, d'autres convives de la catégorie à barbe crurent devoir sacrifier aux vieilles traditions en hasardant des gaudrioles de circonstance. Et Jonathan gardait un silence pudique, afin de ne pas augmenter la somme des propos repréhensibles que l'omni-vibration était tenue de répercuter universellement.

La taciturnité de Jonathan fut toutefois très critiquée, surtout par le cousin éconduit, et lorsque sur le coup de minuit ils prirent congé, les invités—ainsi que très probablement leurs copies extra-terrestres et hyper-célestes—estimèrent à l'unanimité que les Jonathans sur toute la ligne astrale n'étaient que d'assez nébuleux lourdauds.

Mais quelles heures de consolation paradisiaque, quand, débarrassé de l'obsession des amis en même temps que délivré des recommandations pathétiques de sa belle-mère, il put admirer sans témoins la beauté de sa jeune femme et constater ce qu'elle possédait d'agréments et d'esprit!

Sa félicité, durant cette nuit mémorable, fut d'autant plus ardente qu'il avait conscience de la partager avec l'entière série des Jonathans, alors tombée en extase aux pieds de la série correspondante de misses Annahs.

Car Jonathan ne pouvait douter que l'axiome du parallélisme moléculaire ne fût applicable aux choses de la pensée comme aux manifestations de l'ordre matériel—les sentiments n'étant qu'une résultante des commotions corporelles—et, dès lors, il se flattait qu'avec lui tous les innumérables Jonathans goûtaient les joies du coeur et les plaisirs intellectuels découlant de leur mutuelle découverte.

Pour tout dire, l'être intérieur de Jonathan semblait ne plus devoir offrir qu'une perpétuelle succession d'enchantements.

Au théâtre, par exemple, relégué au fond d'une loge où trônaient, sur le devant, mistress Scharp et sa fille, Jonathan voyait scintiller des myriades de lustres, se lever des milliards de rideaux, se dresser d'innombrables décors, se démener des fourmillades d'acteurs. Le même public du même théâtre de Baltimore subissait, dans toutes les Amériques possibles, le charme et l'émotion du même opéra, du même drame, et récompensait par les mêmes ovations le talent des mêmes interprètes. Quelques-uns des spectateurs, les mêmes partout, s'occupaient moins de la pièce que de la mise en scène de leur propre individualité; plusieurs dames, particulièrement, ne redoutaient pas l'expansion illimitée de leurs minauderies prétentieuses, et n'hésitaient pas à provoquer l'attention de l'aréopage masculin d'un bout à l'autre du fonctionnement atomique. Jonathan se complaisait à ces détails autant qu'à l'ensemble de la représentation. Tout cela s'illuminait et s'irisait dans son cerveau comme si, au fond de ses jumelles (un cadeau de sa belle-mère!), son imagination s'était éparpillée à travers les prismes magiquement réfractifs de deux immenses diamants.

A la visite des collections d'art, les marbres et les tableaux devenaient pour lui les prototypes d'une inépuisable reproduction de chefs-d'oeuvre; à la lecture des bons livres de tous genres, il considérait avec enthousiasme que le génie de l'humanité s'affirme dans tous les recoins de l'universalisme.

Enfin, il eut un fils, et le plus glorieux effet de sa théorie lui parut être que l'équivalence des déplacements substantiels déterminait la naissance d'autant de petits Jonathans Bridges, qu'il existait d'heureux pères Jonathans sous tant de calottes de cieux!

* * * * *

Mais qui l'eût dit? Cette dernière et touchante circonstance allait, tout justement, remplir de troubles une vie jusqu'alors débordante de satisfaction.

Depuis plusieurs mois déjà, Jonathan éprouvait quelque remords de garder son bonheur scientifique pour lui seul. Lorsque son honorable épouse eut conquis le titre de mère, concurremment avec toutes les dames Bridges, il jugea par trop criminel de la tenir dans l'ignorance du rôle qu'elle venait de jouer dans le panorganisme, et il s'empressa d'initier enfin sa conjointe à la prestigieuse conception de l'équipollence vibratoire.

L'effet de cette confidence fut terrible.

Mme Bridge communiqua la stupéfiante abstraction à Mme Sharp, et toutes deux, fixées à jamais sur l'état mental du pauvre Jonathan ainsi que sur la valeur de ses éternelles recherches transcendantes, ouvrirent contre le malheureux rêvasseur une guerre de persécution à outrance.

Mme Bridge, enfant capricieuse autrefois, dépassait d'un coup les dernières limites de l'acrimonie; Mme Sharp justifiait au centuple tout ce qui se fulmine contre les belles-mères dans l'omnimonde inventé par son gendre.

—Illuminé, faux savant, faux Américain, mangeur de dot, mauvais père!…

Telles étaient les moindres injures dont on accablait le novateur et qui lui incrustaient la honte jusqu'au fond de l'âme.

Son intérieur, jadis paisible, eût infailliblement tourné à l'enfer familial—horrible entre tous—s'il n'avait coupé court aux disputes en proférant le serment de s'atteler sur l'heure à des projets réalisables en flots de bank-notes et en avalanches de dollars.

Il était, du reste, persuadé que, grâce à la double hypothèse du replacement des molécules par l'électricité et de leurs réitérations planisphériques, ce ne serait pour lui qu'un jeu de donner son nom—et celui de tout le Jonathanisme—à la navigation interastrale.

Il se hâta d'approprier à cette fin le jardinet attenant à l'immeuble de Mme Sharp, de construire un ballon, d'installer des gazomètres, de collectionner les appareils indispensables; il ne resta bientôt plus qu'à trouver le mécanisme définitif, et Jonathan Bridge entreprit une lutte dernière contre les aspérités de la science.

Mais durant les rares minutes qu'il dérobait à ce travail, il s'avisa de transformations plus qu'étranges dans le caractère et l'attitude de Mme Bridge.

Endoctrinée—énergiquement—par sa mère, Mme Bridge devenait une mondaine infatigable; elle courait les raouts, promenait au bal les allures d'une coquette évaporée, semblait à peine se soucier du semblant de respect obligatoire envers son mari, M. Bridge, et affichait pour l'ancien cousin malmené des sympathies souverainement inquiétantes.

Alors un deuil immense envahit le coeur de Jonathan!

Il ne pouvait se résigner à la perspective de devenir ridicule, non seulement dans sa ville natale, mais dans les innombrables rééditions de Baltimore que la loi des vibrations répand sur l'étendue.

Oui, Jonathan commençait à regretter d'avoir établi la parité absolue de tant de multiplicités de mondes sériés ou l'on allait se gausser de lui. Que dis-je? En proie aux plus noires amertumes, Jonathan renonçait à ses thèses favorites; il niait carrément l'exactitude de sa découverte et répudiait l'effort de son génie. Il ne voulait plus de cette vibration universelle qui avait si mal tourné!

—Chimère, se disait-il, la simultanéité des oscillations; folie, et stupidité, l'équivalence des déplacements matériels. Que diable s'était-il allé mettre en tête? Comment n'avait-il pas compris que le propre d'un jugement sagace, d'un esprit clairvoyant, serait de tendre à la variété, à la variété toujours, toujours et partout? Comment, lui, d'un caractère inoffensif, enclin même à la philanthropie, ne s'était-il pas révolté dès la première heure contre le danger d'une inflexible et décourageante ressemblance entre les planètes?

Halluciné de la sorte par le désespoir, il monologua jusqu'à prétendre que la navigation trans-éthérienne était indirigeable, et que les aérostats ne pouvant que monter, monter toujours, leur seule utilité devait être de transporter l'homme dans un astre différent, loin des femmes frivoles et des belles-mères par trop terrestres.

Cette nouvelle fantaisie s'implanta dans sa cervelle à tel point qu'il résolut de grimper jusqu'à la planète la plus proche, c'est-à-dire jusqu'à la lune, se berçant de l'idée qu'il suffirait de franchir à l'état somnambulique les régions privées d'air respirable et d'atteindre le point précis où les forces de la pesanteur bifurquent à angle droit vers la sphère voisine.

Fort de ce calcul, Jonathan, toujours navré, s'installa secrètement dans son aëroscaphe tout neuf, prononça le «lâchez tout» qui impliquait aussi Mme Sharp et Mme Bridge, se magnétisa d'un hypnotisme soigneux et parvint, frappé de catalepsie, aux plus hautes solitudes du ciel.

Dormait-il ou non en voguant dans l'immensité bleue? Il l'ignorait, mais son esprit avait gardé la notion des incidents du voyage, et tout à coup, le regard fixé sur les nuées planant en bas, il remarqua que la nacelle avait décrit un mouvement de biais et s'était mise à redescendre.

O joie profonde, exaltation surhumaine! Jonathan quittait la route territoriale et nageait dans la banlieue céleste de la lune!

Il s'arracha violemment à sa torpeur et s'apprêtait à faire une joyeuse et triomphale entrée dans ce globe inconnu dont il voyait déjà se débrouiller la superficie, où tant d'étranges émerveillements l'attendaient sans doute.

Mais, hélas! à mesure qu'il se rapprochait de sa destination, il discernait des sites familiers.

Bientôt, tristesse amère, il reconnaissait les clochers, les cheminées d'usines, le camionnage tumultueux et la foule toujours soucieuse et affairée de sa ville natale.

Dix minutes plus tard, désillusion complète, il jetait l'ancre dans un jardinet tout pareil à celui qu'il avait quitté le matin, et, tout d'abord, il y rencontrait, affectant l'inquiétude et prodiguant les reproches, une autre épouse Bridge et une seconde veuve Sharp qu'il lui était impossible de ne pas considérer comme une stricte imitation des deux furies dont il avait tenté de se délivrer par l'exil ascensionnel.

Hélas! les deux planètes se copiaient fidèlement; l'admirable prévision de la réciprocité des mouvements corpusculaires passait à l'état de vérité mathématique. Jonathan avait sous les yeux la démonstration rigoureuse de sa découverte; à sa très grande gloire, mais à son plus grand regret, il possédait la preuve que tout se passe dans la lune absolument comme sur la terre, et qu'enfin il n'est rien de neuf sous la fabuleuse infinité des soleils, ni dedans.

Une seule consolation lui resta lorsqu'il se revit aux prises avec les ennuis du ménage:

Au plus fort des criailleries et lamentations, il se flattait que la présente Mme Bridge et l'actuelle veuve Sharp n'étaient que la figuration apparente ou le fac-simile moléculaire et lunaire des deux agréables créatures qu'il avait si prestement délaissées.

La véritable Mme Bridge, pensait-il, et l'authentique belle-mère n'avaient plus pour plastron et souffre-douleurs que l'autre Jonathan, celui qui, en raison de l'atomisme vibratoire et répercussif, avait dû, nécessairement, fuir en ballon de quelque planète ignorée, puis descendre dans le vrai jardin de la maison même de l'incontestable veuve Sharp de Baltimore.

VENGEANCES DE FEMMES

Si nous disions immédiatement, sans précautions oratoires, ce que c'était que les «Débarrasseurs» (groupe à part du Cercle social et industriel d'Albany), nous risquerions de froisser plus d'une âme féminine et d'allumer le feu de la colère dans un nombre double de jolis yeux. Notre but est tout différent: nous désirons captiver l'entière sympathie des lectrices, pour peu que cette bluette rapide ait la chance d'en rencontrer, et, dans ce but, nous leur présenterons, tout d'abord, une femme charmante, dont la situation ne manquera pas de les émouvoir et qui, d'ailleurs, est le principal personnage de notre récit.

Mieux que nous, du reste Mme Annah Rowlands, c'est le nom de la ravissante personne, caractérisera plus tard les «Débarrasseurs» selon leur mérite et leur vaudra probablement une condamnation sans merci, par ce seul fait qu'elle a contre eux de justes griefs.

Car, s'il est déjà fâcheux de fournir à la généralité des dames le moindre sujet de rancune, nous considérons comme une impardonnable scélératesse d'avoir réduit à l'affliction—qui sait, peut-être au désespoir!—une créature d'élite, belle à pouvoir se passer d'esprit, avisée et subtile au point de se faire pardonner et son esprit et sa beauté.

Oui, Mme Annah Rowlands, de stature et de tournure patricienne, mais sans maigreur, possède une foule d'attraits que relève on ne sait quoi de pittoresque et d'original. D'après les on-dit, elle descendrait, par la ligne maternelle, des peuplades errantes de l'Amérique vierge d'autrefois: il lui reste l'héritage plastique d'une suite d'indigènes ayant maintenu leur splendeur de race malgré les croisements avec l'exténuée civilisation. De là les multiples aspects d'Indienne ténébreuse et d'Anglaise raffinée qui se confondent, chez elle, en une indicible harmonie. Ses longs cheveux d'ébène et de satin ont la frisure souple d'une toison de blonde; le front bas s'arrondit sur des saillies vigoureuses; l'ouverture des yeux, étroite comme un mince trait de plume, se prolonge jusque sur les tempes, mais les sourcils châtains dessinent une courbe pleine de noblesse; la pupille est d'un noir d'encre de Chine, mais elle éclate dans un iris du bleu le plus doux; ses lèvres sont passablement sensuelles, mais armées d'un sourire fier; on devine, dans tout cela, l'élévation des sentiments et la fougue des instincts prompts au caprice, une gravité qui sait n'être pas dupe d'elle-même et des tendances à la fantaisie qu'une volonté très décidée refoule et comprime au besoin.

En ce moment, par exemple, Mme Rowlands est seule dans son salon, elle est frappée de mélancolie, elle se débat contre une foule de préoccupations. Eh bien! elle reste assise bien droite sur le divan, elle ne prend nulle pose découragée, aucun froncement ne trouble l'arc majestueux de ses sourcils, elle ne veut pas de mise en scène à sa douleur et n'en calcule pas l'effet tragique par une oeillade à la glace. Lorsqu'elle sort de sa rêverie, elle parcourt quelques passages du Courrier des Eaux, journal d'une futilité manifeste, et pourtant elle trouve le moyen de prêter quelque attention à cette lecture, elle ne s'impatiente pas de la lumière d'or et du souffle de l'été qui rentrent à flots par les fenêtres grandes ouvertes et même elle ne dédaigne pas d'admirer par instants les longues flèches enflammées du soleil d'après-midi, se brisant sur les verdures ondoyantes et sur les touffes de fleurs du joli jardin qui entoure le Cottage.

Et n'allez pas croire à quelque vain souci d'amour-propre résultant de la querelle avec les «Débarrasseurs.» Ce ne serait là qu'un incident tout à fait secondaire. Les ennuis de Mme Rowlands sont sérieux; le coeur de Mme Rowlands est en deuil:

Son mari, M. Edward Rowlands, l'a quittée à l'improviste, il y a plus de trois mois, pour on ne sait quels projets plus ou moins problématiques, et n'a plus, depuis lors, donné de ses nouvelles.

Très millionnaires tous deux, indépendants l'un vis-à-vis de l'autre par la fortune, leur alliance, née d'une passion soudaine et réciproque pendant un tour de valse dans le tohu-bohu d'un bal officiel, semblait réunir toutes les chances de réaliser l'idéal, si peu fréquent, d'un roman d'amour dans le mariage. Mais dès le début, Mme Annah Rowlands avait résolu d'entretenir dans le roman toute la pureté et toute la poésie requises pour le rendre durable, tandis que son collaborateur, le pimpant Edward, un peu rétif, peut-être, à plier sous la maîtrise d'une femme supérieure qu'il n'avait pas suffisamment devinée, tenta d'agrémenter les devoirs matrimoniaux par des allures déliées et par bon nombre de frasques, renouvelées de ses anciennes moeurs de garçon. Bientôt il redevint d'une assiduité tenace au club des «Débarrasseurs» dont on commence, j'espère, à deviner la funeste influence, et finalement il prit le chemin de fer sans dire adieu, sans fournir la moindre explication.

Telles sont les noires circonstances passées en revue par Mme Rowlands et contre lesquelles se ramasse et fermente sourdement sa colère, quand un groom lui remet, sur un plateau d'argent, la carte d'un gentleman réclamant l'honneur d'être reçu.

«Archibald Turlow,» lisait-on en fines lettres penchées sur le carré de bristol.

—Dites à Hésékiah d'introduire, ordonne Mme Rowlands aussitôt, sans qu'aucune altération dans son attitude la montrât satisfaite ou mécontente de cette diversion.

A peine eut-elle, quand le groom fut sorti, ce rapide redressement des nerfs, ce sursaut contenu des tempéraments de bataille préparant l'attaque ou la défensive à l'approche de tout venant.

Un instant après, Hésékiah souleva le rideau japonais qui sépare le salon de l'antichambre—une brillante volée d'oiseaux de peluche bleue brodés sur un ciel d'or.—Hésékiah, dont on est prié de remarquer la mine farouche et la face écrasée aux tons cramoisis, se sangle d'une sévère livrée d'intendant que crève de toutes parts sa carrure d'hercule. C'est évidemment un Indien peau-rouge, domestiqué depuis peu. Des grognements roulent dans sa gorge; il s'efface contre les replis de la tenture et prend l'air menaçant d'un valet de bourreau pour enjoindre au visiteur d'entrer.

M. Archibald Turlow ne s'arrête pas à ce détail d'intérieur; il s'incline respectueusement, tandis que la tapisserie japonaise retombe derrière lui, puis exhibe, quand il s'est remis debout, un parfait échantillon du dandysme le plus élégant.

Sa main droite, serrée dans un gant jaune paille, retenait le gibus fermé contre la bande du pantalon de casimir brun-clair; la main gauche, nue, soulevée par un mouvement gracieux du bras, chiffonnait l'autre gant et balançait diagonalement un stick minuscule sur le gilet blanc-crème et sur les revers du veston bleu-pâle, décoré d'un bouton de rose.

Archibald semble avoir dépassé depuis deux ou trois ans le trentième printemps de la première jeunesse. Il est de figure agréable, ses cheveux blonds, un peu clairsemés dans le milieu, ajoutent de la distinction à son front placide et pur; ses favoris crépus se dispersent en une légère nuée d'or; ses yeux bleus se noient dans cette vague morbidesse bistrée que creusent d'un fin lacis de rides les fatigues d'une existence de viveur; sa bouche, fraîche encore, s'entr'ouvre sur des dents blanches; mais l'ensemble parait indiquer que sir Archibald est d'une fatuité singulière, et le sourire sentimental qu'il arrondit depuis son entrée révèle sa confiance absolue dans le succès de cette visite chez une dame quasi veuve et prise d'ennui.

—Madame Rowlands sera surprise, dit-il, de me voir chez elle sans que j'aie sollicité cette faveur par une lettre, mais ma démarche offre un caractère d'urgence extrême et ne pouvait être différée.

—En vérité! nuança Mme Rowlands de manière à ne montrer qu'une politesse mélangée de réserve et qu'une curiosité teintée de beaucoup de scepticisme.

—Oui, le sujet qui m'amène auprès de vous est grave, continua M. Turlow, grave à tel point qu'il m'en coûte affreusement de l'aborder, car il me faudra vous apprendre un événement fatal, une terrifiante catastrophe!…

Le sourire persistant du coquet Archibald n'était guère d'accord avec ce sinistre début, et de son côté la belle Mme Rowlands crut devoir ne rien déranger à ses dehors d'impassibilité parfaite.

—Veuillez vous asseoir tout d'abord, dit-elle en désignant un fauteuil, vous pourrez ensuite me raconter plus commodément autant de choses funestes qu'il vous plaira.

M. Turlow s'installa bien en face de Mme Rowlands et braqua droit sur elle la langueur caressante de son regard bleu.

—J'étais, madame, entama-t-il, un des plus intimes amis de votre mari, l'excellent Edward Rowlands.

—Oui, vous fréquentiez tous deux, je crois, la confrérie des
«Débarrasseurs,» une sorte de société secrète, n'est-ce pas? interrompit
Mme Rowlands, sans paraître attacher la moindre importance à sa
question.

—Oh! une simple succursale du Cercle industriel, sans rien de particulier, répondit Turlow en glissant sur ce chapitre! C'est là qu'Edward et moi nous arrêtâmes le projet d'un voyage dans le Far-West. L'expédition devait rester mystérieuse, car il s'agissait de la découverte et du rachat à vil prix d'une abondante mine d'or. L'ami Rowlands, malgré ses millions, jugeait spirituel de réparer ainsi quelques pertes assez grosses au baccarat; moi, je l'accompagnais en simple oisif, désireux de parcourir des pays inconnus.

—Très ingénieux! remarqua Mme Rowlands, dont l'observation semblait s'appliquer aussi bien à l'entreprise en elle-même qu'au motif invoqué en faveur de la fugue d'Edward.

—Nous prîmes donc l'express, il y a trois mois, raconta Turlow, et nous filâmes tout d'une traite jusqu'au Nebraska. La première partie de l'excursion fut ravissante, car nous passâmes la plus grande partie du temps à parler de vous. Edward, traitant assez cavalièrement le bonheur qu'il laissait derrière lui, peut-être pour se dissimuler la profondeur de ses regrets, vous attribuait une foule d'éminentes qualités qu'il appréciait mal…, tout en leur rendant justice sans le vouloir. Il me disait votre talent de musicienne et me définissait le charme d'une voix de contralto que vous n'ayez encore daigné faire entendre, paraît-il, qu'à lui seul. Il me dépeignait aussi les façons délicates et dignes que vous mettez dans l'amour, le caractère de grandeur dont vous entouriez les relations conjugales; il ne me cachait pas que son esprit assez positif se sentait mal à l'aise dans une pareille fréquentation du sublime; enfin, il montrait quelque frayeur à l'égard de certains emportements qui trahissent en vous, affirmait-il, la filiation aborigène; il redoutait les extrémités vengeresses, sans doute irréfléchies, mais terribles, où devait vous pousser une irritation qu'il n'avait que trop provoquée. Or, ce portrait qu'Edward encadrait de diverses atténuations inspirées, je persiste à le croire, par le remords qui le travaillait, ce portrait exerça bientôt sur moi la fascination la plus envahissante…

—Mais vous ne me parlez guère de mon mari, dit Mme Rowlands, distraite.

—J'insiste sur ce qu'il possédait de meilleur, sur ce que tout le monde lui envie, ajouta Turlow…

—Trop aimable! interrompit Mme Rowlands avec le ton qu'il fallait pour arrêter ce flot montant de madrigaux.

Mais le sémillant Archibald n'était pas homme à se décourager pour si peu.

—Bientôt je ne regardai plus rien de l'immense paysage étendu sur le parcours, continua-t-il; je tenais les yeux fermés sur votre image qui flottait dans ma pensée; lorsque, par hasard, je les rouvrais sur le brouillard des prairies ou les vapeurs bleuâtres de l'horizon, c'est votre être encore qui m'apparaissait tel que le dessinait mon rêve, bien inférieur, certes, à la réalité… Vous comprendrez sans peine combien ce pèlerinage tout rempli de vous devait allumer en moi jusqu'à la frénésie le désir de revenir et de vous connaître enfin…

—Voilà qui est fait, il ne vous reste plus qu'à m'apprendre les péripéties du retour, dit Mme Rowlands avec les marques d'une attention qu'il serait exagéré de qualifier autrement que de médiocre.

—C'est alors justement que le malheur, un malheur irréparable, nous attendait! soupira Turlow.

—Vous me faites frémir, prononça Mme Rowlands arrangeant du bout des doigts les froissements de sa robe.

—Nous touchions à la fin de l'hiver, reprit M. Turlow, quand nous revînmes des vallées du Nebraska; nous nous élançâmes au delà de Chicago par l'express de l'Indiana et nous nous disposâmes à pousser une pointe sur l'Illinois…

Mme Rowlands acceptait sans sourciller ces complications géographiques et grammaticales. Turlow poursuivait avec chaleur:

—Nous étions parvenus jusqu'aux immenses solitudes des plaines qui dorment par là, quand fondit sur nous, lente d'abord, puis furieuse, puis interminable, une tourmente de neige sous laquelle le train, arrêté dans sa marche, se trouva bientôt enseveli sans apparence de secours possible. Ainsi qu'il arrive en pareille saison, nous étions peu nombreux; quelques gentlemen seulement, voyageant pour affaires. Pas de dames. Personne n'avait emporté de provisions et dès le second jour de ce blocus la perspective de manquer de vivres devint une terrifiante certitude. Mark Twain, vous le savez, a raconté des scènes de cannibalisme occasionnées par une aventure du même genre, mais le spirituel humoriste a drôlatiquement exposé l'affaire sous forme de fantaisie attribuée aux impressions de voyage d'un fou. Or, M. Mark Twain n'en a pas moins décrit et deviné les choses avec une exactitude frappante. Les événements se succédèrent, pour notre lamentable caravane, à peu près comme dans le récit du romancier…

Mme Rowlands eut un cri d'émotion franchement glaciale, en rapport avec l'effet de neige qu'on lui racontait:

—Ciel, mon mari! fit-elle en suivant des yeux le vol dormant d'une libellule dans l'embrasure d'une des fenêtres.

—Vous saurez trop tôt ce qu'il advint de lui! pleura l'éloquent Archibald. Après le septième ou huitième jour d'inanition complète, la rage, l'audace, le cynisme de la faim s'exprimèrent ouvertement dans toutes les conversations. Sans plus de phrases, nous décrétâmes de nous sacrifier un par un à l'appétit général. La locomotive devait remplir l'office de fourneau. Nous ne tirâmes pas au sort, ce système ayant le défaut de sembler toujours injuste à celui qu'il atteint: Nous procédâmes d'une façon plus philosophique en décidant d'immoler d'abord les gens les plus distingués de la compagnie par le savoir, l'habileté pratiquement prouvée, la renommée ou la fortune acquise, les individus, en un mot, qui, sans négliger leurs propres affaires, avaient pu rendre une somme respectable de services à leurs contemporains. Nous devions aller graduellement de la sorte jusqu'aux types de deuxième, de troisième et même de dernière catégorie dans l'ordre de la valeur personnelle. Le chagrin d'être désigné dans les premiers rangs devenait ainsi moins amer et presque flatteur. D'autre part, nous laissions aux nullités, aux fruits secs, aux zéros avérés de la troupe l'espoir d'être sauvés et de devenir bons à quelque chose, au moins dans l'avenir.

—J'eusse adopté cette clause, ne fût-ce que pour prolonger le plus possible les chances de mon mari, insinua Mme Rowlands, sans souligner d'intention épigrammatique.

—Nous ouvrîmes la série des holocaustes, continua M. Turlow, en commençant par le mécanicien, le chauffeur et les gardes du train, instruments d'utilité publique et de dévouement humanitaire au-dessus de toute contestation. Mais ces travailleurs, généralement mal nourris, ne nous fournirent que des plats peu substantiels. L'appétit ne fit que s'accentuer après cette sorte de hors-d'oeuvre. Les dîneurs murmuraient; nous inscrivîmes bien vite sur le menu du jour un homme politique éminent, à la fois sénateur, magistrat et président de conseil d'une foule d'administrations de finances. Ce haut fonctionnaire était littéralement farci d'appointements et d'honneurs, il n'y avait nulle indiscrétion à réclamer de lui un dernier «service.» Mais force nous fut de constater que ses facultés morales s'étaient singulièrement enrichies aux dépens de l'enveloppe corporelle. Impossible d'imaginer un plus mince régal que cette carcasse de dignitaire consommée avec accompagnement de quelques bouteilles de neige fondue…

Le sourire vainqueur errait toujours sur les lèvres d'Archibald pendant ces funèbres narrations; on voit voltiger de même sur les fleurs attristées des cimetières les blancs papillons grisés de soleil. Archibald dépensait, de plus, une loquacité rare.

—Le besoin d'une nourriture solide devenait plus criant que jamais, dit-il, et nous nous jetâmes sur un gros industriel qui fit, enfin, assez bonne «contenance» au banquet donné en son honneur. Tout en augmentant sa prospérité par l'application des récents progrès scientifiques, ce positiviste n'avait pas méprisé les raffinements de la gastronomie: il exhalait d'une manière posthume les arômes d'un gourmet d'ancienne date…

Une apparence de bâillement passa sur les traits majestueux de Mme
Rowlands.

—J'abrège cette désolante nomenclature, continua sir Archibald fort à propos, et j'arrive au moment où, par une suite d'élections toujours conclues en raison inverse du mérite individuel, nous restâmes seuls, Edward et moi.

—Hélas! dit Mme Rowlands avec indulgence, j'avais pressenti que mon mari serait épargné jusque-là.

—Le train de secours persistait à ne pas venir, poursuivit M. Turlow, et quelle que fût l'immensité de mon désespoir, il me fallut détruire l'infortuné pour subsister jusqu'au dégel!

—Horrible! horrible! s'écria Mme Rowlands d'un accent méthodiquement pathétique.

—Oh! j'atteste, se hâta d'ajouter Turlow, je jure qu'on avait consciencieusement marqué son tour: trop peu d'usure cérébrale, trop de force physique en réserve… un luxe de chair inouï!…

—Mais vous-même, comment demeurâtes-vous le dernier? interrompit Mme
Rowlands, plutôt compatissante que sarcastique.

—Rien n'était plus juste, répondit modestement Archibald; cependant, je puis alléguer que, dès le début de l'affaire, lorsqu'on classa nos talents respectifs, j'eus l'heureuse inspiration de me faire passer pour cuisinier…

Mme Rowlands rêvassait pendant cette explication:

—Pauvre Edward, en somme, je l'adorais… beaucoup… Que vais-je devenir sans lui?…

Elle exagérait le tendre roucoulement d'une jeune veuve ou d'une colombe dépareillée. Elle eut une larme…, oeuvre d'art plus merveilleuse que n'importe quel strass criblé de rayons.

—Eh bien! madame, gardez une consolation dans cette détresse, s'écria Turlow avec un surcroît d'enthousiasme; songez que la plus précieuse qualité d'Edward, c'est-à-dire son amour, survit tout entier en moi. Ses sentiments, que j'ai dû forcément absorber et m'assimiler comme le reste, s'ajoutent aux miens et déterminent dans mon âme le phénomène d'une double passion; depuis que je vous vois je me perds dans ce trouble étrange d'aimer ardemment pour deux…