UNE NOUVELLE MÉTHODE JUDICIAIRE
On sait combien se sont attisées, en ces temps derniers, les polémiques des journaux par rapport à l'application continue, régulière pour ainsi dire, de la «loi de lynch» dans les régions ouest et nord des États-Unis.
La majeure partie du monde civilisé réprouve hautement ces primitifs procédés de justice sommaire; mais dans le susdit Far-West, à travers les fraîches étendues prairiales, parmi les jeunes peuplades pressées de fixer leurs soudaines institutions et d'imposer leurs droits essentiellement litigieux de premiers occupants, ce même système de hâtive répression rencontre d'obstinés défenseurs.
D'après ces derniers, le lynch répand, en l'absence de police effective, une utile terreur: il annule les chances d'impunité que laisse aux scélérats l'hésitante jurisprudence des tribunaux imparfaitement établis; il oppose, enfin, un état de guerre perpétuel à la tourbe d'aventuriers et d'écumeurs, toujours prête à s'abattre sur le berceau des naissantes républiques.
Incidemment, les mêmes apologistes font valoir l'impression moralisante de ces fougueuses vindictes de l'emportement populaire. C'est un sublime effet de l'instinct social, prétendent-ils, que cette subite entente des masses pour la défense de l'intérêt commun.
C'est un merveilleux spectacle, arguënt-ils encore, que de voir, à la première nouvelle d'un forfait, l'humaine cohue soulevée comme un brusque coup de mer dans le vent de la fureur:
Vol, viol ou tuerie, l'auteur du crime est détenu, l'enquête s'ouvre, le verdict se prépare… Allons donc! formalités vaines en ces terres vierges! Le mot d'ordre se répand comme une flamme: les hommes, les citoyens, les clubs de conjurés, les bataillons de vengeurs, des phalanges de viragos, en armes, à pied, à cheval, accourent de tous les horizons. C'est la nuit, la nuit tragique des aréopages hors la loi. Le rendez-vous est devant la geôle. On extirpe le captif des mains saignantes des sbires, et, d'arrache-pied, on l'accroche, muet, morbide, cauchemardé, râlant, au réverbère du prochain coin de rue, aux branches du premier arbre de la route. Justice est faite. La foule qui n'est que hâte et silence s'efface, anonyme. Le cadavre, dans son suaire d'ombre, s'étire seul, noir, maigre, très long…
* * * * *
Certes, le fait divers ouvre, ici, les larges ailes du drame et le goût du pittoresque trouve pâture à ces rudes épisodes.
Mais les adversaires éclairés du lynch opposent de solides raisons à ces considérations de pure esthétique yankee. Ils représentent notamment que l'importateur de ce régime pénal vers la fin du XVIIe siècle, M. John Lynch lui-même, le rigide magistrat irlandais, ne requérait de telles mesures d'exception qu'en des circonstances bien précises de flagrant délit, tandis que ses imitateurs actuels prétextent trop souvent des charges les plus dubitatives et semblent n'avoir à coeur que de rompre, par de vertueux intermèdes d'exécutions capitales, la monotonie de leur agreste destinée, d'ailleurs dépourvue d'autres genres de distractions.
Il est, de plus, insinué que les attentats ainsi châtiés dépassent d'ordinaire les limites d'une aptitude individuelle et démontrent une collaboration. D'où l'on peut conclure que de nombreux affiliés, anxieux d'étouffer le risque de révélations subséquentes, s'empressent de rééditer l'holocauste du bouc d'Israël en nouant la corde au cou du moins subtil d'entre eux.
* * * * *
Pris entre mille, ces quelques arguments caractérisent suffisamment, pour nous, le fond du débat, enfin envenimé de tant de violence que les législatures des États les plus notoirement imputés d'inertie dans la question, n'ont pu se défendre à leur tour de s'émouvoir. Des projets de réforme ont été mis à l'étude avec une ardeur fouettée d'émulation à tel point que les autorités judiciaires du Dacotah, premières arrivées dans cette course au progrès, ont eu, dès ces jours-ci, l'honneur d'introduire, en séance solennelle d'inauguration, un mode entièrement inédit de procédure dont les résultats juridiques et scientifiques auraient offert, au dire d'un journal de là-bas, le plus haut intérêt.
Le sujet aux dépens de qui se réalisait cette première expérience était un coureur de proie, un trappeur avéré du nom de Will Jyns, inculpé d'un incendie de «ranch» après meurtre probable des résidents mâles, derniers outrages supposés sur tout ou partie du personnel féminin, puis présumable soustraction du total de numéraire accessible. La dissipation des espèces monnayées et le cinéraire anéantissement des victimes ou témoins ne laissaient subsister d'autres motifs de conviction que la présence estimée infortuite du comparant sur le lieu du sinistre.
En elle-même donc, indépendamment de l'attrait des innovations judiciaires, la cause affectait les palpitants aspects d'une affaire à sensation. Puis ce procès remuait de fond en comble les passions vitales, il résumait les moeurs rageuses des êtres disséminés dans ces immenses landes de hautes herbes balayées de brouillards où d'alertes spéculateurs acquièrent à vil prix et défendent, l'arme au poing, seigneurialement, le «ranch,» l'énorme agglomération de pâturages et de troupeaux; où le rôdeur, l'émigré, l'affamé chercheur de fortune commet le rapt en gros du bétail qu'il essaie d'aller détenir et de faire féconder au loin, dans la solitude verte, plantureuse, libre! Oui, le souffle de haine respiré dans cette aire d'éternelle bataille entre accapareurs et bandits s'embrasait à l'occasion de cette mémorable instance. Mais avant d'en raconter le dénouement,—assez bizarre, on va le voir,—il convient de spécifier brièvement, à l'exemple du journal cité plus haut, la nature des modifications décrétées par la magistrature du Dacotah.
La principale préoccupation de ces jurisconsultes d'élite—nous prenons ce mot d'élite dans le sens que lui prête le mandat électoral américain—avait été de ne pas aller imprudemment à l'inverse des idées reçues et de retenir autant que possible dans leur révision tout ce que les précédents errements comportaient de rationnel.
Or, on ne saurait contester à l'expédient du lynch le mérite positif d'une économie de temps et de dollars par la promptitude executive et par l'absence des budgétaires débours, sans compensation, qu'exige l'hébergement à long terme des condamnés. Il était urgent que les mêmes avantages subsistassent dans la refonte de la loi, et, d'ailleurs, consultés sur ce point en de secrètes délibérations, les lyncheurs les plus éminents ou les plus influents du pays s'étaient montrés inflexibles. Il fallait, en un mot, maintenir presque intégralement, quant au fond, l'abrupt exercice du lynch, mais tenter de le réconcilier avec ses détracteurs en l'habillant d'un ostensible appareil de légalisation.
La marche à suivre se trouvait, dès lors, strictement tracée: Il fut convenu que, dès le crime commis, l'alarme instantanée du réseau télégraphique manderait l'administration pénale de tous grades à Cheyenne—c'est le joli nom adopté pour l'essai de future capitale du Dacotah.—Les hauts fonctionnaires de l'instruction criminelle, des assises, de la cassation, ainsi que le juré désigné par la majorité des détenteurs terriens et le commissaire d'État subsidiairement investi du droit de grâce, devaient se rendre, sans désemparer, au Tribunal par l'ultra-vitesse réalisable de locomobilité. Au centre d'un vaste amphithéâtre réunissant la susdite hiérarchie et la foule, le prévenu, transféré sans délai de la scène du crime sur celle de l'expiation, figurerait sur un siège compliqué, d'un mécanisme à hauteur de nuque, dit «guillotine horizontale» et récemment breveté. Le bourreau se tiendrait prêt à pousser le ressort de cette invention et, pour comble de modernisme, un médecin légal, ou physiologiste assermenté, avoisinerait l'instrument afin de recueillir sur le vif, sur le restant d'activité cérébrale, les observations scientifiques qu'il est devenu d'usage de noter en pareille circonstance.
L'ensemble de ces dispositions abréviatives se corroborait de considérants propres à déterminer la dialectique intime des magistrats. Il était stipulé, par exemple, que chacune des Cours serait représentée par un seul titulaire, attendu l'indispensable nécessité d'éviter les retardants conflits d'appréciations. Par les mêmes motifs, un unique délégué revêtu d'un implacable mandat devait agir au nom du Grand Jury composé des notabilités les moins transigeantes de la classe capitaliste. Le nouveau code supprimait, d'autre part, le jeu du réquisitoire et de la défense, vu qu'en se neutralisant ces deux efforts contraires laissent la cause en l'état et n'aboutissent qu'à l'usure du temps en superflues jactances oratoires. L'avocat, au reste, n'affronte jamais l'incrimination de face et louvoie dans les circonstances prétendues atténuantes, telles que faiblesse d'entendement, éducation perverse, misère éperdue ou toute autre anomalie inhérente à la personnalité de son client. Or, les confectionneurs de la réforme avaient rigoureusement résolu de passer outre à n'importe quelle concession dans ce sens: Leur théorie tendait à terrifier les aspirants-malfaiteurs et non à susciter la vocation, à développer l'expérience des gredins par une absurde publicité d'abondants détails sur les forfaits commis. La situation privée ou les aptitudes caractéristiques des délinquants ne sont-ils pas, en effet, des objets de minime importance, comparativement à cette suprême manifestation d'intérêt public: la peine capitale érigée en exemple? Au cours des délibérations, nos honorables légistes s'étaient arrêtés, sur ce chapitre, aux décisions «lyncheuses» les plus radicales: ils n'avaient pas redouté de dédaigner, au préalable, comme autant de déclamations intéressées, sentimentales ou simplement niaises, les virulentes satires que d'adventices erreurs judiciaires provoqueraient à l'avenir. Les exécutions éventuelles d'innocents personnages et leur réhabilitation posthume semblaient presque souhaitables à ces impassibles doctrinaires, en ce qu'elles associent au crime l'idée, exacte au fond, d'une solidarité sociale et proclament ainsi dogmatiquement la préjudicielle efficacité du droit de punir.
Aucune défaillance subversive n'altérerait donc la rigueur du tribunal, uniquement chargé d'estampiller le lynch d'une décente apparence officielle. Le cérémonial enfin admis assurait un superlatif excès de précipitation. Chacun des magistrats spéciaux n'avait à dire qu'un mot pour formuler son arrêt respectif. L'énoncé du crime, la condamnation, le refus de recours et de grâce voleraient ainsi de bouche en bouche en une seule phrase à peine prononcée que déjà le médecin expert questionnerait la tête décollée par le bourreau…
* * * * *
Après ces explications en guise de préface au procès de Will Jyns, le précité journal de l'Ouest rapporte de l'audience le récit suivant dont on appréciera, croyons-nous, la frappante concision:
«L'amphithéâtre est bondé. Le respectable corps judiciaire prend place sur l'estrade en face du public.
«Le délégué des jurés se tient à gauche, le commissaire d'État à l'autre extrémité. Flanqué de l'instruction et de la cassation, le président des assises siège dans le milieu.
«Plus loin, à droite, devant le médecin et l'exécuteur restés debout, on aperçoit de trois quarts le farouche Will Jyns, lié par des câbles au célèbre fauteuil coupe-tête dont l'ingénieux siège-cercueil s'ouvrira tout à l'heure pour engloutir le corps…
«Livide et déprimé, salement enduit de barbe, le profil de Jyns convulse un sourire qui peut, au choix, s'interpréter comme un indice de cynique forfanterie ou de stupidité sans fond.
«Cet équivoque rictus produit une impression irritante sur l'auditoire. Que résultera-t-il de ces simagrées d'astuce ou d'hébétement? Va-t-on s'apitoyer sur ce pleutre, le questionner, écouter ses aveux? la fameuse réforme n'aboutira-t-elle qu'à d'odieuses mystifications! Sombres, les lyncheurs sérieux sont sur le qui-vive et, de son côté, le groupe des trappeurs, anciens collègues supposés de M. Jyns, dissimule mal son intolérance à l'égard de toute tentative d'interrogatoire confidentiel. Une méfiance se déchaîne proche de la fureur; des revolvers apparaissent dans toutes les mains; peu s'en faut qu'en cet instant d'exaltation on n'inflige, sur place, un lynch préventif à toute la séquelle judiciaire. Le tumulte tourne à l'orage, lorsque, au coup de cloche annonçant l'ouverture des débats, le silence s'établit, le silence sans souffle d'une foule devant le drame imminent.
«Et comment noter ce drame en sa promptitude d'éclair?
«—Meurtre, viol, incendie.—La mort.—Oui.—Pas de grâce,» articulent les magistrats d'une voix collective.
«—Mais, mais…,» proteste dans l'étranglement mécanique la tête de
Will, que déjà le médecin invite à s'expliquer d'une façon posthume…
«Illusion, ou vérité saisie au vol! Le reste du grognement guttural semble continuer d'errer entre les dents jaune de W. Jyns. La vie?… oui, elle palpite encore sur cette grimace tuée, elle accentue, plus pincé dans la pâleur verte du «raccourci,» le sourire gouailleur ou niais, au choix; la clameur commencée achève de couler des lèvres béantes: on jurerait qu'un tressaillement de la langue glousse d'agonisantes syllabes… La science tient-elle une solution? Atteste-t-elle, cette tête tranchée, l'affreuse attardance de la pensée et de la douleur au vif du centre nerveux?
«Tel est le doute de la foule qui se retire, au reste enchantée de l'excellent fonctionnement du système. Jyns a-t-il parlé vraiment? Ceux qui l'affirment ne cherchent-ils qu'à faire des dupes? Ceux qui prétendent le contraire méritent-ils croyance?
«Les opinions les plus diverses circulent. Les gens de bon ton, les lyncheurs de marque penchent pour la négative et se bornent à conclure que, de toutes façons, Will Jyns était d'âme trop basse pour trouver à dire quoi que ce fût en un si solennel moment.—Il était incapable, ce guillotiné, d'un pareil coup de tête,—ajoute-t-on avec dédain.
«Mais au sein du populaire, parmi les présumables ex-affiliés du défunt, on se plaît à raisonner différemment. De ce côté surgit, s'élève, grandit une légende appelée à s'accréditer glorieusement au lointain des prairies et d'après laquelle le généreux Will, témoignant passagèrement d'une finesse au-dessus de son éducation, aurait détaché, d'un verbe clair, à la face de la science et de la justice, cet aphorisme…
«—La mort garde son secret!…»
Parole simple, mais exacte, résumant peut-être, ou peu s'en faut, la philosophie de tous les genres de lois de lynch.
LA PHILANTHROPOPHAGIE
C'est hors de doute que «les meilleures salaisons sont les viandes d'Australie.» Il n'y eut, de mémoire d'homme, nul aliment plus savoureusement économique sur la table du pauvre. Soutenue par ses cinquante ans de succès, l'affirmation s'est inscrite au verso de toute gazette; elle s'est étalée à la fresque le long de tout mur disponible; elle a flamboyé en traits de gaz sur la nuit de toutes les capitales habitées. Le cri de réclame est ainsi devenu proverbe, enguirlandant de gloire et de popularité la «marque de fabrique,» le fond de baril où se découpent la face maigre, le toupet-panache, les favoris blanc-de-sel, le regard pensivement outre-marin de Jonathan Gulf, l'inventeur, le propagandiste, l'âme, le «moi» (and Co.) de cet inouï commerce de conserves, réputé le plus aurifère trafic de tout le marché contemporain.
A préciser les infinis millions écrémés par Jonathan sur l'article on noircirait de chiffres plusieurs de ces feuillets, mais, peu récréative, une telle algèbre risquerait aussi de décourager nombre d'individus en peine de réaliser même un dollar, bien qu'à l'aide d'expédients d'un ordre peut-être plus intellectuel que celui de l'alimentation en gros….
Il sera donc plus attrayant de parler tout de suite du sujet de la présente: oui! plus attrayant de s'occuper immédiatement de l'ex-madame Gulf-Fitzgerald et de son entrée sensationnelle à la tribune oratoire—devant l'élégant et nombreux public de la Société de Tempérance.
Réduction jusqu'à présent contenue des plastiques de sa maman, l'exubérante Mme Fitzgerald (qui prend place comme porte-respect derrière elle sur l'estrade). Mme Mary Gulf déferle encore aujourd'hui tous les attraits d'une jeune beauté de vingt-cinq ans à trente-deux. Sa stature haute, sa gorge prodigue, ses blanches épaules, sa souplesse dans le corset sont d'une déesse yankee qu'on rêverait de loger dans la conception d'un Olympe américain.
La littérature des États-Unis est, en effet trop dépourvue de ces gracieux moyens d'idéalisation que les vieux mondes empruntent à leurs Ossians, Testaments, Nirvanas et autres Théogonies respectives. Le projet d'une Mythologie à la Barnum mériterait d'être mis à l'étude. Il y a là bien des ressources, telles que Franklin comme aiguilleur de la foudre, avec l'apollonien Édison, allumeur de soleils électriques: et pour Minerve la rigide Mme Beecher-Stowe, douée des facultés de prêche…, l'emploi des Vénus pouvant galamment être laissé disponible jusqu'à l'apparition de Mme Mary Gulf devant la Société de Tempérance.
Mais sans plus d'emprunts à l'hellénisme, les nombreux «reporters» présents dans l'amphithéâtre peuvent noter que la ci-devant Mary Gulf a les yeux du plus frais bleu d'océan, une chevelure incendiairement blonde, des lèvres telles que des roses de printemps où fondrait en perles de lumière un peu de neige matinale,—le tout avivé par une expression spirituelle d'où la parole semble hâtée de s'envoler et par cette jolie désinvolture mondaine qui lui permet de sucrer, du calme le mieux joué, le conférencier verre d'eau.
On s'explique donc l'empressement de la gentry pour cette réunion trimestrielle et l'on devine l'extrême curiosité qui s'agite derrière les lorgnettes braquées par la foule des robes de dentelles et des habits noirs.
Que dira-t-elle? D'où lui vient le caprice, étonnamment imprévu, de s'exhiber ainsi dans l'emploi des «lecturers?» Quels sont ces prétendus Souvenirs de voyages, inscrits au programme de la séance? Saura-t-on les vraies causes du récent divorce de Mary d'avec le richissime et trop vieux Jonathan—en admettant qu'une sénilité si disparate ne soit pas une cause suffisamment légale de séparation?—Saura-t-on pourquoi la resplendissante patricienne est sur le point de se remarier avec Stream and Co.—une maison seulement débutante dans la concurrence des boeufs salés.—Hé quoi! le mièvre et blondasse petit Robinson Stream, assis là-bas, tout faux-col, à l'avant-scène?…—Oui, lui-même! le pauvre ami!…—Pas possible?…
Le brouhaha grandissant de ces commentaires s'arrête net. Mme Gulf s'apprête à parler: elle parle et, vraiment, du plus joli timbre brillante de rire. Les «reporters» n'ont que le temps de saisir au vol la substance des télégrammes:
«L'excursion dont l'oratrice désire faire le récit s'accomplissait l'année dernière, explique-t-elle, en la compagnie d'un très respectable vieux gentleman qu'on ne nommera pas afin d'épargner sa modestie, mais qui, l'on ne saurait le méconnaître, s'est acquis par d'incessantes importations de victuailles exotiques une indestructible notoriété dans tout l'univers commercial!…»
Egayé, le public jette un coup d'oeil unanime vers le fond de la salle. Une colonnette dissimule la frêle identité du caduc M. Gulf dont il ne déborde que les pointes des deux favoris au ton salin, à peu près l'hiéroglyphe mural des écoliers barbouillant de mémoire le type abrégé de Jonathan….
«On s'était embarqué, continue Mme Gulf, sur le magnifique steamer commandant la flottille que ce notable expédie annuellement vers ses propriétés d'exploitation, immenses territoires des Polynésies plus ou moins australiennes, situées aux dernières limites du plus extrême Occident.
«Il serait agréable, à coup sûr, d'évoquer dès à présent, par une description, ces terres vierges à peine connues des géographes, ces somptueux océans d'herbages où le bétail si démocratiquement conservable prodigue son innocente et luxuriante fécondité. Mais, pour plus de clarté, la conférencière doit émettre au préalable, sur les usages de ce pays, quelques considérations d'une nature pour ainsi dire sociale, qu'à défaut de toute compétence technique elle effleurera, du reste, avec le plus de brièveté désirable, bien qu'il s'agisse, à la vérité, d'une méthode de législation tout à fait hardie et du caractère d'originalité le plus marqué:
«Devenu propriétaire exclusif de ce populeux archipel, le notable en question…. Mon Dieu! qu'on me permette de persister à le désigner de la sorte, jette l'oratrice au sourire de la salle, dans une parenthèse ponctuée par l'absorption de deux cuillerées d'eau sucrée…, le notable susdit se propose de faire cadeau de sa colonie au gouvernement de l'Union, espérant que par ce don fastueux il hâtera l'accomplissement du plus ardent de ses désirs: l'élection à la présidence des États-Unis!…»
—Oh! Oh! Silence! Écoutez! «Hear, hear!» La brusque révélation de cette candidature suscite une jovialité décidée, tandis que, vexation ou bouleversement, les pointes de barbe de l'éminent J. Gulf semblent la proie d'une espèce de crise.
«C'est en raison, justement, de ces visées présidentielles, poursuit l'oratrice, qu'il convient d'examiner un instant le point de vue politique indiqué tout à l'heure.
«Seigneur et maître de plusieurs millions d'âmes, le grand négociant dut les assujettir au frein d'une constitution. Sa souveraineté ne pouvait se maintenir qu'à ce prix, mais, au premier aspect, la tâche se hérissait de difficultés singulières. Les indigènes cédaient, résolument, avec une égale passion, à deux courants bien opposés: ils cultivaient en même temps la civilisation et l'anthropophagie; ils recherchaient les raffinements les plus délicats de l'existence moderne et s'obstinaient, par goût non moins que par tradition, au vieux cannibalisme des aïeux!
«L'accord de pareils contrastes ne pouvait se réaliser que par un extraordinaire génie législatif dont, heureusement, le nouveau monarque (assisté d'un habile conseil d'actionnaires) se trouva pourvu. Simplement d'ailleurs il procéda de ce principe que les meilleures lois sont celles qui s'adaptent aux tendances et préjugés des peuples qui les subissent. On promulgua, dans ce sens, un code pénal et civil composé d'un petit nombre d'articles rationnels et décisifs: et les insulaires acquirent bientôt l'heureuse certitude que ce régime, plutôt régulateur que réformiste, avait pour but arrêté le développement de leurs instincts de race….»
L'oratrice, dont la bonne humeur semble chatouillée d'un coup d'épingle d'ironie, promet d'esquisser rapidement, au hasard des souvenirs, ces curiosités organiques et leur application dans les moeurs.
«Assurer l'approvisionnement autophagique et national, telle était, poursuit-elle, la préoccupation dominante du législateur. En conséquence, tout indigène était tenu de mourir pour son pays et cette clause, prise à la lettre, n'affectait pas, comme ailleurs, un sens de détachement et de vaines protestations platoniques. On mourait, mangeable, à quarante ans révolus, époque où dans la pleine maturité des chairs l'âme s'éteint volontiers aux illusions.
«L'inutile fardeau de la vieillesse fut ainsi supprimé, sauf pour la caste des administrateurs chargés du souci gouvernemental, sorte d'aristocratie sénatoriale formée, cela va de soi, par le notable et ses associés. On prit soin, toutefois, d'ôter toute apparence d'arbitraire à ces macabres destinées des masses; on les revêtit d'une surface de légalité, grâce aux tribunaux devant lesquels les insulaires, sans exception, étaient astreints à comparaître à tour de rôle et, jugés coupables sur n'importe quel méfait petit ou grand, encouraient invariablement la sentence capitale, mais par pure forme, avec exécution ajournée jusqu'à l'âge comestible.
«Le délit le plus souvent imputé devant ces juridictions était celui de jalousie ou d'opposition contre les promiscuités nécessaires. Les crimes de cette nature se décrétaient de haute trahison, car le Code civil avait placé le mariage à l'abri de toute entrave morale et de toute police contractuelle ou restrictive. Sauf empêchement physiologique, la nubilité déterminait en toute rencontre l'exercice de l'union conjugale, non seulement libre, mais strictement obligatoire. Il était interdit aux divers sexes en présence de ne pas aimer, séance tenante. Les promenades, les réunions de théâtre et de cafés-concerts, les bals et fêtes publiques, etc., fournissaient aux représentants de l'autorité l'occasion d'imposer la pratique de ce rite, d'ailleurs amusant. On assurait, ainsi, l'accroissement du populaire, résultat recherché avec plus ou moins de désintéressement et de raison par les économistes des centres industriels ordinaires, mais vraiment indispensable dans les régions cannibales où le prolétariat figure un objet immédiat de consommation.
«Au prix de quelques charges dans ce genre anodin, le peuple coulait une existence aisée. Il n'était guère tenu qu'à pulluler bibliquement au profit de la sustentation concitoyenne. L'idéal des plus récents socialismes semblait dépassé. Les femmes seulement occupées de toilette appréciaient, comme il le méritait, leur joli privilège d'inconstance permise et sans remords. Les hommes relevaient leurs loisirs par d'intelligentes distractions et se rachetaient du labeur forcé des autres plèbes par le paiement final en nature de leur dette à l'État.
«Assis, deux fois le jour, à des banquets gratuits, le public se livrait à des dégustations de contemporains qu'accommodaient savamment les cuisiniers officiels. Tout contribuable apportait à ces agapes le supplément d'aromates destinés à le rendre plus tard lui-même digestif,—une sorte d'anticipation d'embaumement,—et l'on ne saurait trop dire à quel point la sévère interdiction, ordonnée dans ce but, des alcools, des nicotines et autres dépravations empoisonnées, augmentait par contre-coup, les chances d'hygiène et de moralité générale….»
De vifs applaudissements montrèrent le bon effet produit par cette observation sur les membres de la Société de Tempérance.
«Il s'admettait encore, poursuit Mme Gulf, beaucoup d'autres opinions anthropophagiques également propres à fortifier et viriliser les esprits. Le duel à mort, par exemple, était inévitable à la moindre injure. Le suicide passait pour la conséquence instantanément exigible de toute ostentation de pessimisme, de même qu'il convenait, en certains cas, de savoir «mourir de rire» ou «mourir de plaisir» comme on le disait. Les comédiens eux-mêmes, mettant cette outrance de sincérité dans leur métier, étaient toujours prêts à succomber pour de bon, parmi les péripéties et fins de drames, etc., etc. Ces catégories de prématurés décès alimentaient le stock des primeurs.
«Quant à la classe moyenne, elle atteignait sans trop de regrets la limite d'une carrière comblée d'insouciance et de paresse. L'exécution, il est vrai, s'opérait d'une façon persuasive et non tortionnaire, dans des salles réservées, pendant les séances de musique, les cérémonies religieuses et autres prétextes de réunion, au milieu de l'indifférence polie qu'avait créée l'habitude. La sortie s'interdisait à ceux dont la funèbre situation judiciaire arrivait à échéance, puis une espèce de guillotine-rôtissoire, ingénieusement narcotisée, les transportait directement de la vie pour soi dans les vivres pour tous.
«Mais quelles étaient les cérémonies religieuses dont il vient d'être parlé?…»
Cette question surexcite, on le conçoit, l'intérêt de la Société de
Tempérance, en grande partie orthodoxe….
«Ainsi que les autres statuts, explique Mme Gulf, le culte et le dogmatisme des insulaires s'inspiraient de leurs inclinations à la fois métaphysiques et carnivores. Au fronton des temples, le novateur avait fait graver ces grandes paroles des Écritures: «Il est notre Dieu et nous sommes le peuple de son pâturage…, le troupeau que sa main conduit.» (Ps. XCV—6-7.) Et encore: «Ta face est un rassasiement de joie.» (Ps. XVI—11.) En suite de quoi les saints exercices ne se terminaient pas comme ailleurs par de fictives et poétiques oblations transsubstantiationnelles. Les vrais croyants ambitionnaient de s'étendre sur la nappe de l'autel expiatoire pour la nourriture spirituelle autant qu'effective de la congrégation. Les sentiments extatiques et carnassiers de l'Église nationale, le besoin de manger son dieu, s'affirmaient, ainsi, dans les formes d'une «théophilanthropophagie réelle.» Et de quelle ferveur le notable négociant eût dévoué sa propre personne à ce genre d'édification, si son vieil état de maigreur n'en avait fait une hostie par trop insignifiante!…»
Les frémissements de barbe de Jonathan soulèvent à ce passage des rires qu'augmentent encore l'onction prédicatrice affectée par Mme Gulf.
«Faute d'être propitiatoire par lui-même, soupire-t-elle, l'apôtre recommandait, du moins, le grand acte de foi parmi ses proches, et l'on peut assurer qu'il ne ménagea pas les supplications pour y décider certaines personnes de sa famille douées d'un embonpoint plus liturgique, par exemple, sa belle-mère….»
Une ovation éclate sur ces mots, en l'honneur de la florissante Mme Fitzgerald, attestant par une pantomime assez narquoise l'exactitude des détails intimes mentionnés par sa fille.
«Mais rien ne cadrait mieux avec ces idées philanthropicides, reprend Mme Gulf, que la façon dont il fut convenu de diriger les choses de la guerre. Hélas! oui! malgré son isolement océanien, malgré sa facile destinée communiste, la jeunesse mâle insulaire s'enfiévrait périodiquement, comme les autres peuples, d'héroïques ardeurs de bataille. Le législateur avait tenu compte de ces propensions belliqueuses avec d'autant plus de logique, semble-t-il, qu'au lieu d'être, comme partout ailleurs, un motif de tuerie stérile, elles fournissaient à cette Polynésie des ressources incalculables de ravitaillement. En conséquence, on octroyait au militarisme une île entière avec terrains appropriés et tous genres de travaux de fortification. Les amateurs de massacre légal s'enrôlaient, à leur choix, dans l'un des deux corps d'armée dont le choc devait avoir lieu chaque année pendant les bonnes conditions climatériques du printemps. A cette fin, les journaux attisaient la haine que les différences d'uniformes fomentaient entre les régiments. On excitait même à des luttes anticipées les fantassins de costumes divers qui se rencontraient par hasard dans les rues. Les généraux entretenaient la fureur par d'homériques défis échangés dans les gazettes. On ne tolérait d'ailleurs aucune jactance inefficace. Les calculateurs de stratégie, les inventeurs d'engins de destruction devaient concourir individuellement à l'application de leurs plans, d'autant mieux accueillis qu'ils étaient plus meurtriers. Les aspirations sentimentales vers le dévouement charitable ou religieux, décelées par la police chez les individus des deux sexes, conduisaient à l'immatriculation rigoureuse dans les cadres des aumôneries et des ambulances. Les déclamations en l'air n'étaient pas de mise. Tout ce qui vit, tout ce qui meurt, tout ce qui bénéficie, tout ce qui s'amuse, enfin, des misères de la guerre, participait inexorablement au combat annuel. Les proclamations suprêmes des généralissimes ouvraient l'ère décisive; l'embarquement se hâtait dans le fracas des hurrahs patriotiques et les opérations s'engageaient dès l'arrivée, sans autre méthode que l'indistincte entre-tuerie de tous les belligérants. La seule gloire reconnue comme utile était d'être mort. Le Te Deum subséquent ne solennisait que les cadavres. C'était une guerre à qui perd gagne et, différemment du reste du globe, on dédaignait les rares survivants comme des vaincus jusqu'à leur revanche à la prochaine affaire. Contrairement, encore, aux suites usitées dans les pays à régime culinaire moins raisonné, les sanglantes journées procuraient aux indigènes une nouvelle phase d'abondance, et de calme….»
Mary Gulf accompagne ces notations rapides d'un jeu de sourire où s'accumule évidemment un excès de sarcasme. Elle continue, néanmoins, placide:
«Quelques années de ce système et deux ou trois «campagnes» plus particulièrement fructueuses achevèrent, dit-elle, de porter au point maximum la richesse budgétaire et les satisfactions civilisées des indigènes. Le notable négociant, l'illustre fondateur de ce bel état de choses crut le moment arrivé de faire triompher son voeu de présidence en préparant l'annexion de ces territoires, dont l'organisation lui semblait digne d'être proposée comme exemple au reste de la République. Il joignait cette préoccupation aux devoirs accoutumés de son trafic, lorsqu'il entreprit, l'année dernière, l'excursion dont l'oratrice doit, enfin, se décider à parler….»
L'attention du public devient intense. Les favoris de J. Gulf manifestent tout ce que ce genre d'ornement séparé du reste de la figure peut exprimer d'impatience et d'irritation.
Mme Gulf, pourtant, reste un peu méditante,—comme alarmée par le côté scabreux de ce qui lui reste à dire,—son hésitation est exquise à consulter sa montre, tenue de la même main qui remue le verre d'eau sucrée….
«L'heure est peut-être trop avancée, croit-elle, pour lui permettre un récit complet. Il faudra s'en tenir au court épisode par lequel se termina l'expédition, mais qui, par chance et comme on va le voir, la caractérise tout entière:
«La flottille avait ancré devant une splendide plaine d'herbe jetée dans une entaille de forêt vierge. Mme Gulf eut le caprice d'aller déjeuner sur la verdure avec le notable et ses associés, tandis que le personnel de l'équipage roulait des tonnes le long de la rive ou s'avançait, le rifle sur l'épaule, en quête de pacotilles, dans l'intérieur du pays.
«La collation arrosée de Champagne fut très animée, lorsque bientôt des fracas de fusillades retentirent par places, dans le lointain des bois.
«—La guerre annuelle, sans doute; c'est sans danger,» avait prétendu le grand négociant.
«Le dessert s'achève. Le notable et Cie s'éparpillèrent, le cigare allumé. Mme Gulf, un instant, restait seule, rêveuse à la magnificence du paysage, quand, brusquement, surgit près d'elle un autochthone, arrivé rampant sur les ronces, un superbe spécimen des races locales brièvement vêtu de quelques colliers de perles. L'étrangère et sa longue toison blonde alors dénouée dans l'or du soleil éblouirent ce primitif d'une stupeur d'adoration. Il restait sur ses genoux, les mains jointes, le poitrail haletant, la bouche pâmée, l'oeil en feu. L'atmosphère tropicale charriait son grand souffle de passion. Un peintre profilant la scène eût fait s'envoler une feuille de vigne….
«Péril grave aussitôt conjuré. Les hommes du bord terrassent l'intrus. Mme Gulf fuit vers le navire; elle est terrifiée, mais, qui sait? peut-être avec un peu de nuance d'émotion:—Le pauvre garçon! quel amour subit, ingénu, sans déguisement!…
«Au retour, après trois mois, dans le port de New-York, Mme Gulf s'attardait à son dernier bout de toilette, malgré le tumulte du déchargement, et franchissait le pont déjà tout encombré, lorsqu'une barrique tombée du treuil éclatait, laissant voir, hasard féroce, spectacle affreux, l'indigène, le beau sauvage aux colliers de perles, toujours à genoux, toujours dans son attitude fervente, extatique, égarée, hallucinée d'amour,—«le pauvre garçon?» oui! lui-même,—tel qu'on l'avait plongé directement, là-bas, dans la saumure!…»
Et debout, avec le délicieux air impertinent du succès conquis, devant l'âpre moquerie du Tout New-York, devant le «reportage» impatient d'indiscrétions télégraphiques, Mme Gulf jette le mot de la fin, le trait mortel qu'elle tient en réserve:
Elle redit cette légende de prospectus qui prend, maintenant, une signification de déchirante ironie; cette formule de puffisme qui scalpe à jamais Jonathan de sa vieille auréole de nourrisseur et met la suprématie de l'article entre les mains de la maison Robinson Stream; cette éhontée affirmation gastronomique, qui renverse pour toujours le Gulf and Co. de ses veilléités de présidence, pour le vautrer dans l'ignominie d'une notoriété d'empoisonneur philanthropophage et d'exploiteur social!
Encore une fois, par-dessus le retentissement d'acclamations pleines de rires et de huées, elle répète l'infâme refrain évocateur, maintenant de spectraux endaubages:
«Les meilleures salaisons sont les viandes d'Australie.»
Les bravos redoublent, énormément gais, car «la marque de fabrique,» la silhouette si connue, le toupet-panache et les deux favoris voltigent un instant à travers la salle, projetés avec furie par le clown occasionnel, l'habile comparse qui derrière le pilier de l'amphithéâtre, avait si ravissamment postiché le simili-Jonathan.
L'«EXPRESS-TIMES»
Les bruits d'hier soir ne sont que trop confirmés. Voici les dépêches d'un correspondant spécial, seul survivant du désastre. Nous donnons tel quel son récit télégraphié au vol:
Snowtown, 27 novembre, 7 p.m.
Quelle journée, quelle course, quelle fin! Mais procédons, par ordre, depuis le début.
Midi juste.—Le personnel est à son poste; nous nous installons dans le wagon de rédaction. Un coup de sifflet et la locomotive s'ébranle; le train-journal, le «rail-newspaper» se met en route.
On franchit lentement les complications de la gare; on file plus rapidement le long du tunnel creusé sous les faubourg; enfin nous roulons en pleine vitesse à travers champs.
Journée d'hiver splendide. Un peu de nuée noire seulement raye le ciel, mais loin à l'ouest, dans le pâle de l'horizon.
L'édition du matin est prête: nous flânons un moment de bavardage, dans le soleil rayonnant par les vitres sur la fumée bleue de nos havanes.
Soudain, une sonnerie, signal de la reprise du travail donné par le rédacteur-chef, Rob-Edwards, l'avisé créateur de l'Express-Times.
Les appareils typographiques sont mus à volonté par un engrenage intérieur adjoint aux roues des véhicules. Tel est le truc breveté d'Edwards….
Les ateliers-wagons retentissent aussitôt, d'un assourdissant fracas d'usine, au battement de ferraille des presses rotatives, aux grincements et cliquetis des milliers de griffes et pattes d'acier qui dévident le papier sans fin des bobines, l'étirent sous l'encrage des rouleaux, le promènent par les engins à découper, à brocher, à plier, et l'emmagasinent, enfin, dans un compteur d'où les paquets de journaux tomberont tout ficelés sur la voie.
Hurrah! tout va! «Le train imprime lui-même!» L'automatisme se fait publiciste. L'invention d'Edwards fonctionne prodigieuse et pourtant bien simple, par ce seul principe de l'emploi des excédents de force….
Midi et quart.—Autre coup de sifflet annonçant le premier poste de vendeurs. En avant du train tourne un disque marqué d'énormes chiffres noirs:
«Dix mille!» avertit la vigie.
L'employé du compteur manoeuvre dix fois le ressort.
Les dix ballots de mille restent sur le rail. Nous passons en éclair devant l'équipe de «camelots.» Nous entendons leurs vivats; nous les voyons, déjà dans un lointain, s'emparant des liasses qu'ils vont répartir en hâte dans le district.
Même jeu de cinq en cinq minutes; même chute de feuilles….
«Dix, vingt, trente, cinquante mille!» hèle la vigie. Et l'effréné roulement des rotatives pourvoit sans relâche à cette effervescence de consommation, miracle industriel brillamment acclamé par les curieux des trains croisés en route et par nos troupes de vendeurs dont s'accroissent le nombre et les commandes à mesure que nous entrons en pays plus perdus.
C'est, en résumé, triomphal! L'Express-Times affirme le mérite de son innovation. Désormais le parcours n'est plus une stérile perte de temps entre le départ et l'arrivée: la distance ouvre l'aire d'une incessante fécondation intellectuelle par la charrue typo-locomotrice du journalisme.
Mais trêve d'apologie! «Seconde édition!» jette la voix d'Edwards dans le tube acoustique.
Nos plumes dansent aussitôt sur les feuillets, grâce à la dernière et ravissante trouvaille de notre glorieux Édison: un frôlement de palettes de métal le long des fils de la ligne tient l'Express-Times en communication constante avec le réseau du téléphonographisme universel. Les dépêches foisonnent sans interruption sur le bureau de Rob-Edwards qui, par le tube, nous donne à broder les choses du jour.
On enlève prestissimo cette corvée, alternant chacun d'une ligne immédiatement «pianotypée» par les claviers-composteurs. Les «dernières nouvelles» envahissent les colonnes sans entraver l'action des presses: les «blocs» de prose de rébut s'enfournent dans un creuset surmontant le brasier de la locomotive et passent liquéfiés par un moule qui les divise en caractères neufs. Merveille de note à bas prix! la Crampton retrempe elle-même ces empreintes éphémères dont elle éternise la trace d'histoire sur le papier.
Ce n'est pas qu'en soi ladite histoire mérite un pareil luxe de publicité. Vraiment, le politiquage courant s'attarde à des réitérations dont ne s'amuse qu'une très jeune badauderie; et le prétendu mouvement social ressasse que, régulièrement, l'indigence frissonne et l'or s'amuse. De telles rengaines s'omettraient sans inconvénient, n'était que leur universalité d'édition fournit aux sociétés un heureux semblant d'intérêts collectifs.
Aussi n'est-il plus que nous, les blasés de gazettisme, pour ne goûter guère ces notations d'actualités. Les paroxysmes de la lutte électorale entre les postulants Tom et Jack, les peinturlureuses prouesses de l'aveuglant coloriste X…, les oeillades et diamants de la jolie petite danseuse Z…, etc., etc., autant de turlutaines qu'Edwards reproduit avec une gravité toute commerciale et que nous gribouillons d'un bout de plume distraite, un coin de l'oeil égaré dehors.
Du reste, le ciel s'attriste, entièrement gagné par la nuée noire de tout à l'heure; il couve une tempête; quelques flocons de neige papillonnent; on est serré d'une angoisse; toujours plus rapide, le train, au lieu d'aller, semble fuir, lorsqu'un notable incident surgit:
Des buées d'or rouge couvrent tout l'ouest. Il flambe des lieues de forêts.
«Aux estampes!» vocifère le tube d'Edwards dans le wagon des artistes prêts à fusiner les croquis.
Effarément Edwards nous dicte aussi des entêtes à sensation, des suites de haletants télégrammes.
«Blackhumbugland en feu!—Désastre énorme, flamboiement général!—Villages calcinés!—Fuite éperdue des bêtes et gens! Terrible exode de carnassiers et reptiles!—Tableaux navrants! (Voir nos dessins.)—Informations complémentaires sous presse! (Voir nos autres éditions)….»
Nous bâclons les remplissages d'un tour de main. L'affreux compte rendu se débite déjà sur le rail. Nos millions d'abonnés vont frémir d'une terreur illustrée et «à suivre.»
Ce qui fait que le fil continu nous crible de dépêches. Les commandes ruissellent: «Des détails, encore, encore!» insiste la vente en gros. Puis une courbe de la voie nous rapproche du sinistre. On distingue des flammes parmi la neige plus drue. Les communiqués d'Edwards acquièrent une netteté locale, précise, officielle. Nous perpétrons de plus en plus saisissants reportages:
«Infâme attentat, développons-nous.—Poursuite des incendiaires.—Bande de dynamistes conduite par une femme.—On donnera les noms (lire l'édition qui suit)….»
L'appareil d'Édison, en effet, nous livre sans retard la liste des chauffeurs avec des à-peu-près de signalements. Edwards compulse le «Panthéon photographique des célébrités» d'où nos dessinateurs improvisent d'approchantes silhouettes. Une paire des insurgés affecte, justement, de ressembler aux éligibles Tom et Jack; un troisième gante le profil du violent barbouilleur X…, et la cheffesse—une amusante détraquée du meilleur monde—incarne rieusement la frimousse de la jolie pirouetteuse Z….
Notre deux cent trentième tirage réalise ainsi le «nec plus ultra» de l'exactitude.
Mais les choses, édisonne-t-on, vont moins bien pour les révolutionnaires. Le bruit court qu'on est sur leurs traces. Ils se cacheraient à New-Puffbristol. Les dépistera-t-on? Leur tête est mise à prix. On offre un chiffre incalculé de dollars. Une société se crée par actions pour capter le boni. L'Express-Times est de moitié s'il assure la prise. Il faut, coûte que coûte, atteindre New-Puff avant les policiers, répandre les portraits, cerner les bandits d'un inexorable éclat de notoriété.
«Plus vite!» hurle Rob-Edwards, tout en manipulant sa furibonde correspondance électrique. Et l'Express-Times, vomissant ses myriades de feuilles à chaque tournoiement de roues, s'envole surhumain, ou surmachinal, le long des pluies de feu, dans les tourbillons de neige, sous le ciel toujours plus noir; c'est comme le rêve d'une bête d'épouvanté d'Apocalypse fondant sur les réprouvés de Puffbristol, un galop de démence qu'Edwards éperonne de ses cris fous: «Plus vite! plus vite! plus vite!….»
Nous arrivons! New-Puff n'est plus qu'à dix milles, au creux d'un puits des Cordillères. Déjà nous dévalons à pic. Mais cette neige maintenant, c'est de l'enfer contre nous: c'est une avalanche, une tourmente, une trombe, un cyclone; elle nous ouate d'un linceul; la Crampton la balaye dans l'ouragan, mais elle la plaque en vernis de glace sur les rails. Le train patine, d'effroyables silences des rotatives marquent le glissement des roues. Tout à coup un choc atroce: nous avons déraillé; nous sautons d'horribles heurts sur les pointes des rocs.
Excessif, alors, de génie professionnel, Rob-Edwards ne voit dans le drame qu'une source spéciale d'information: l'accident vécu, le fait divers chez soi!…
«Trois centième édition! redige-t-il impassible.—Imminent péril de l'Express-Times!—Un déraillement sur un abîme!—Catastrophe probable.—Le «rail-newspaper» va s'effondrer!—Mais confiance et persévérance:—Il ressuscitera: les actionnaires….»
Je n'eus pas le courage d'en entendre plus long. Affolé, je m'élançai sur le sol: la neige amortit ma chute; je me retrouvais à l'abri de la gare de Snowtown, sise à mi-côte. Sous mes yeux l'Express continue de plonger en cerceau dans l'entonnoir de New-Puff.
Des essaims de bouts de papier floconnent éparpillés comme un supplément de neige dans la rafale. Je saisis quelques-uns de ces lambeaux, hélas! les dernières lignes d'Edwards: le râle déchirant—et déchiré—de l'Express-Times:
«Les actionnaires! lisais-je au gaz de la station…. Bénéfices assurés! Succès certain!… Invention sublime!… Devoir, patrie!… Entreprise nationale!… Cinquante pour cent!… etc., etc….»
C'était l'appel de fonds…, l'obstiné boniment «in extremis…»
Survivront-ils!… Est-ce leurs cris que j'entends monter du gouffre?…
J'entre au bureau de poste de Snowtown et je vous télégraphie à tout hasard, exténué, halluciné, demi-mort….
La suite à demain….
LE THÉATRE DE LA MISÈRE
Et les coudes sur la table, le cigare entre les dents, bien à son aise dans un des coins du salon, l'oreille caressée par le doux bruissement des causeries de la «famille,» l'odorat chatouillé par les fumées de la tasse de thé largement imprégné de rhum, dans un état d'esprit, enfin, et de corps éminemment confortable, l'excellent M. Nephtali Cripple jetait sur de frais feuillets de papier vert tendre, à la dernière mode, l'historique de sa journée d'arrivée à Cleveland (Ohio).
L'ami Ruben Pratt, d'ailleurs, avait vivement engagé Cripple à tenir la promesse formelle faite à Mme Cripple de la tranquilliser le soir même sur le compte de son mari; de plus, il fallait se hâter, car le courrier filait par l'express de minuit et, déjà, neuf heures avaient sonné.
Par suite de quoi le fortuné Cripple imprimait au beau porte-plume de nickel une danse véritablement étincelante sous l'éclat des bougies. Il eût voulu, de grand coeur, communiquer tout d'abord à Mme Cripple l'exès de joie qu'il avait peine à contenir; mais force était de résumer les événements dans leur ordre successif et de raconter le début morose de cette journée, que tant de bonheur inattendu devait embellir à la fin.
De sorte que, tout en souriant à l'idée des nouvelles suprêmement heureuses qu'il tenait en réserve, M. N. Cripple poursuivait une assez triste narration.
Et voici quel avait été le début de son épître, dont on pourra, par la même occasion, lire la suite:
A Madame Jenny Cripple, au champ de foire de New-Brighton (Mass.ts)
Ma chère femme,
Malgré la longueur du parcours et cette glaciale pluie d'octobre tombée toute la nuit, je suis arrivé bien portant, ce matin vers l'heure du déjeuner, au splendide Yankee-Doodle-Hôtel. L'ami Pratt avait fait préparer le repas pour deux dans sa chambre, et m'attendait à table près d'un feu flambant.
Je devins muet de saisissement à la joie de le revoir après une si longue séparation, des pleurs me suffoquaient, la parole s'étranglait dans ma gorge. Figurez-vous qu'il n'a guère changé, bien qu'il dépasse aujourd'hui quelque peu la trentaine. C'est toujours le même visage: long, un peu pâle, avec le grand front sur lequel se dresse un bouquet de cheveux crépus; le même sourire légèrement moqueur sur les lèvres serrées, les mêmes yeux noirs qui paraissent voir clair jusqu'au fond de la conscience des gens. Il me semblait tout jeune encore dans son coquet habillement gris-vert à grands carreaux rouges.
Mais vous ne sauriez croire quel cachet de supériorité les continuels efforts d'intelligence et d'énergie ont mis sur ses traits. On comprend qu'un pareil homme devait infailliblement réussir dans la vie. C'est au point qu'après les premiers compliments de bienvenue je me trouvai singulièrement intimidé, sachant à peine lui répondre. Pourtant, je dois en convenir, son accueil fut cordial; il s'informa de votre santé, ma chère petite femme; il assura qu'il nous chérissait l'un et l'autre comme jadis, puis il me pria de me mettre à table sans plus de façon, et de manger du meilleur appétit.
J'avais une faim de voyageur et le repas était trop choisi pour qu'il fallût me presser davantage; mais, à ma place, ma chère, vous seriez morte mille fois d'impatience et de dépit devant l'air indifférent et distrait de l'ami Pratt pendant cette réception. Tout en m'écoutant avec une apparente bienveillance, il semblait ne pouvoir se détacher de ses préoccupations. Mes efforts pour animer l'entretien échouaient contre ses propos décousus. Pas un mot, d'ailleurs, des belles promesses qu'il nous avait fait entrevoir dans sa lettre et qui nous décidèrent à cette ruineuse excursion. Il alla même jusqu'à me remercier d'être venu le surprendre, comme s'il avait oublié le soin pris par lui-même de déterminer le jour et jusqu'à l'heure précise de notre rencontre. S'amusait-il à me déconcerter ou bien est-ce vous, mon excellente femme, qui, naguère, donniez une preuve de clairvoyance en me recommandant de ne pas trop m'illusionner sur les bonnes intentions de notre ancien camarade? Voilà ce que je me demandais, tandis qu'une lourde tristesse, je l'avoue, me tombait sur le coeur.
Vers le dessert, cependant, grâce à quelques rasades, la situation se détendit quelque peu. Pratt lui-même parut vouloir prendre l'initiative des épanchements amicaux:
—Mon brave Cripple, se mit-il à dire, combien je suis heureux de pouvoir encore une fois vous remercier de m'avoir sauvé la vie! Hein! vous rappelez-vous cette soirée au Casino de Baltimore, il y a dix ans? Quelle émotion!
—Bah! laissons cela, répondis-je, je ne fis que remplir mon devoir d'ami.
—Non, non! je veux y revenir, s'écria vivement Pratt, lequel, vous le voyez, n'est pas un ingrat. Sans vous, j'étais un homme mort, poursuivit-il. Le personnage avait positivement glissé deux balles dans le pistolet magique; le coup à bout portant devait me trouer la poitrine, au lieu d'y faire apparaître l'innocente dame de coeur. Mais vous, l'oeil au guet, sous votre modeste livrée de compère, avec quelle courageuse promptitude vous avez détourné le meurtre et terrassé l'individu!
—La destinée vous protégeait mieux que moi, répliquai-je: elle vous suscitait une de ces aventures retentissantes, si favorables à la vogue d'un artiste. Personne à Baltimore n'ignorait le grief de votre assassin: ce mari tragique et ridicule vous avait confié sa femme en plein théâtre pour votre intéressante expérience d'invisibilité: et la dame avait été si bien escamotée qu'elle ne reparut que quinze jours plus tard…
Ce galant incident assurait du premier coup votre célébrité de prestidigitateur et d'illusionniste…
Il m'interrompit d'un ton assez railleur.
—Belle chimère aujourd'hui que ma célébrité, dit-il, si vous n'aviez empêché ce gentleman de l'escamoter par le procédé le plus direct et le plus sûr!
—Allons donc! insistai-je, que pouvait ce malheureux! Vous aviez votre étoile, vous étiez invulnérable!
Le vin me montait passablement à la tête et, de plus, la froideur sarcastique de Pratt me surexcitait. Je ne pus résister au besoin de parler à coeur ouvert et de comparer sa brillante situation à la mienne, restée si modeste et si laborieuse.
—«Oui, continuai-je, avec une extrême véhémence, oui, les uns sont nés pour triompher, les autres pour rester dans l'ombre. A quoi m'ont conduit, par exemple, mes travaux et ma bonne volonté durant tant d'années. Je suis encore aujourd'hui, comme à mes débuts, le vulgaire escamoteur de foire. Je continue de porter la longue robe de magicien pour dissimuler des accessoires dans les manches; je manipule toujours mes anciennes boîtes à double-fond et, selon la vieille méthode, je déclame les abracadabras du vocabulaire satanique, afin que mes spectateurs n'entendent pas le bruit des fils de fer tirés par ma femme dans la coulisse. En somme, je n'ai pas su dépasser l'abc du métier: voilà pourquoi je végète dans la tourbe des saltimbanques et pourquoi je n'exerce, le plus souvent, qu'à titre de remplissage dans les cirques et les baraques de marionnettes et de chiens savants.
«Vous, dès le début de votre carrière, vous vous êtes révélé comme un artiste supérieur; vous avez eu de l'audace et des inspirations. Vous osiez monter sur les planches en simple habit noir, comme un gentleman, réalisant enfin la noble devise: «rien dans les mains, rien dans les poches.» Sous ce costume vous improvisiez des speeches pleins de finesse et de distinction; vous parliez avec la grâce légère et correcte d'un véritable homme du monde, ce qui fait qu'en dehors des représentations de théâtre on vous demandait à prix d'or des séances particulières dans les salons les plus fashionables. Et que de jolis tours vous inventiez! que de trucs ravissants, d'une exécution simple, et pourtant inimitable, tant elle exigeait d'adresse et d'aplomb:
«Quelle surprise dans la salle lorsque vous changiez les montres les plus vulgaires en montres à répétition et à carillon. Quel délicieux joujou que ce ballon miniature s'élevant sous le lustre et dont un automate minuscule assis dans la nacelle dirigeait les allées et venues au gré des assistants; charmant secret de navigation aérienne dont vous seul, on peut le dire, possédiez tous les fils. N'était-ce pas comme une merveille de contes de fées lorsque ce bouquet de roses blanches froissées entre vos doigts s'effeuillait et s'envolait sous forme d'une nuée de papillons! Combien d'autres trouvailles encore, dont le faire énigmatique tenait du prodige. Oui, c'est incontestable: vous aviez dans l'imagination le mystérieux je ne sais quoi sans lequel nous ne sommes, mes pareils et moi, que des imitateurs de bas étage. Aussi votre renommée s'est-elle faite d'elle-même. Vous voyagez glorieusement à travers toute l'Amérique avec un magnifique théâtre ambulant qui porte votre nom et dont les représentations ont un continuel succès d'enthousiasme. Oh! c'est justice et cela vous est dû, je m'empresse de le reconnaître, ajoutai-je emporté par un excès d'amertume qui se trahissait enfin; certes, vous pouvez bien vous gausser de moi qui suis un humble ouvrier, car vous êtes, vous, mon cher Pratt, un homme de génie…»
Vous voyez, ma bonne amie, que, pour la défense de nos intérêts, je n'ai rien de cette timidité dont vous m'accusez si souvent. Je ne cachais pas, je pense, au camarade le tort qu'il avait eu de me berner d'espérances et de m'entraîner, par pur caprice, à de gros frais de voyage.
Lui, pendant mon bavardage, s'était replongé dans sa rêverie et ne m'entendait que d'une oreille.
—Vous appelez cela du génie, dit-il pourtant, en se levant tout à coup d'une façon assez brusque; vous appelez cela du génie?…
A son tour, je le croyais lancé. Mais non! Il arpenta la chambre, il mit son chapeau, et d'un seul geste, qui m'engageait à mettre aussi le mien, il m'indiqua que des affaires sérieuses le forçaient à sortir sur-le-champ.
Nous quittâmes, en effet, le Yankee-Doodle-Hôtel et nous suivîmes, dans les rues, le courant de la multitude. Pratt voltigeait d'un trottoir à l'autre, rapide et distrait, ayant aux lèvres le sourire que je lui surprenais autrefois lorsqu'il machinait quelque prestige inédit. C'est tout au plus s'il m'adressait par-ci par-là quelques phrases en l'air. Il s'excusait d'être si peu communicatif: La saison foraine s'était terminée la veille; il devait régler le déménagement de son théâtre, rude besogne, compliquée de mille détails! Vite, marchons, marchons! Et j'emboîtais le pas, fort humilié de le voir aux prises avec le tumulte de ses idées, tandis que la déception mettait comme une sorte de vide dans ma cervelle.
Par bonheur, l'emplacement forain n'était pas loin de l'hôtel. Nous arrivâmes, après un quart d'heure de marche, sur une vaste plaine où grouillait la foule et le bruit au milieu d'un encombrement de chevaux, de chariots, de boiseries déposées par tas, de toiles peintes étendues à terre ou roulées par piles. La plupart des petites baraques étaient déjà débarrassées de leurs cloisons de planches et ne dressaient plus, sur le ciel pluvieux, que les madriers de leur carcasse intérieure.
Seul le «Pratt's Théâtre,» imposant comme un steamer parmi des barques, subsistait encore en entier, prolongeant sa vaste façade et déployant son enseigne à brillantes lettres rouges entremêlées de diables noirs. Un escalier d'une vingtaine de marches conduisait au contrôle et aux entrées du public ménagées sous un superbe baldaquin de velours cramoisi frangé d'or. Trois gentlemen en toilette sévère attendaient sur cette plateforme et saluèrent gravement l'ami Pratt dès qu'il parut.
—Pardonnez-moi, me dit-il, je dois travailler avec ces messieurs. Vous me retrouverez ici tout à vous dans une heure. Amusez-vous jusque-là du mieux que vous pourrez.
Il disparut, sans autre explication, derrière la tenture; je restai seul, plus froissé que jamais des façons cavalières de l'ami Pratt. Et puis comment tuer le temps sous cette pluie fine qui me perçait les os? Toute la population des saltimbanques: les écuyers, les acrobates, les montreurs de bêtes, les diseurs de bonne aventure, les bimbelotiers et leur innombrable marmaille travaillaient dur à plier bagage pendant que les femmes mijotaient des victuailles graisseuses sur des fourneaux que le vent et la brouillasse de pluie faisaient fumer.
C'était pitié de les voir patauger dans la boue, ahuris par l'encombrement, exaspérés par le va-et-vient de la masse de curieux qu'attire toujours cette scène de départ. Pour moi, j'en avais assez de ce tohu-bohu que nous ne connaissons que trop, ma chère femme, et j'avais résolu d'aller flâner tranquillement dans les rues voisines, lorsque, à l'extrémité de la plaine, je me trouvai pris dans un groupe nombreux évidemment attiré par quelque théâtre encore en fonctions.
Je me faufilai avec peine jusqu'aux premiers rangs, pour savoir quel genre d'exhibition gardait ainsi jusqu'à la fin la faveur du public. Je ne m'attendais pourtant à rien de bien extraordinaire: mais quelle fut ma stupéfaction et comment vous dire à quel point ce que j'avais devant les yeux était étrange, inattendu, sinistre et repoussant?
Imaginez une ignoble masure en vielles planches crasseuses, épaves de mer ou rebuts de démolitions grossièrement clouées l'une sur l'autre et soutenues aux quatre angles par des pieux pourris fichés en terre. Quelques lambeaux de toile goudronnée et de feuillets de zinc érodés formaient la toiture. Il y avait sur la gauche un semblant de fenêtre bouchée d'un papier graisseux, et, dans le milieu de la cabane, une porte en voliges arrachée à moitié de ses gonds. Le ruissellement de la pluie étalait un vernis blafard sur cette bâtisse pareille aux cahutes en ruine qui s'effondrent dans les terres vagues des banlieues et servent de refuge à toutes sortes de rôdeurs.
Mais ce qui achevait de donner à ce repaire un aspect désolé, c'était une pancarte accrochée à la porte et montrant, charbonnés en grosses lettres, ces mots lugubres:
THÉATRE DE LA MISÈRE
En outre de cette enseigne, on avait, par-ci par-là, tracé à la craie sur la façade des inscriptions conçues à peu près en ces termes:
«Dobson et Ce.—Indigence et mendicité.—Nombreuse famille.—Infirmités variées, maladies incurables.—Complète incapacité de travail.—Dénuement absolu, misère noire.—Pas de pain, pas d'habits, pas de feu.—Souffrances inouïes, angoisses perpétuelles.—Décès possibles, agonies toujours imminentes.—Ont battu le pavé des principales villes et capitales.—Auront l'honneur de crever de faim dans cette localité pendant toute la durée de la foire, etc., etc., etc.»
A l'intérieur, on entendait le bruit d'une dispute où dominait une voix de femme. Un mouvement d'impatience parmi la foule indiquait qu'on attendait une fin de séance pour entrer à son tour. Après quelques instants, en effet, une fournée de spectateurs sortit de la baraque, et le dernier, sur le pas de la porte, je vis apparaître, humble et douloureux, affreusement maigre et rafale, le père Dobson lui-même, le chef de la troupe, venant faire son boniment.
Oh! parade poignante et terrible paillasse!
Chétif, frissonnant, tête basse, il résumait tout ce que la bataille de la vie peut accumuler de défaite et d'abaissement sur un être. Ses cheveux, sa barbe au poil gris-roussâtre, se brouillaient comme une nuée de poussière autour de son visage où les rides s'enfonçaient dans une pâleur de cire, où le regard éteint par les larmes blêmissait sous d'épais sourcils. Ses épaules se voûtaient contre la nuque, son torse vacillait sur le tassement des genoux. Il ramenait d'une main les revers d'une vieille houppelande de laine sur le creux de sa poitrine nue; l'autre main pendait morte à son bras paralysé; ses jambes grelottaient sous les déchirures d'un pantalon d'étoupe moisie qu'avait mâchée la vermine.
Mais ce n'était rien que ce déguenillement et cette décrépitude. Il fallait voir l'expression d'éternel désespoir incrustée dans son masque de crève-la-faim, et l'excès de découragement amassé dans ses yeux lorsqu'il manifesta l'intention d'implorer la foule.
On fit silence, et le vieux parla.
—Pitié, bonnes gens, pitié; tout cela est vrai,—dit-il en étendant péniblement le bras vers les avis barbouillés sur la devanture. Nous sommes des souffreteux, des impuissants, des écrasés sous l'implacable fléau de la misère. Depuis toujours et sans rémission jusqu'à la mort, simplement, nous sommes les pauvres. Il en est d'autres qui promènent leurs plaies dans les rues, tendent la main aux passants et racontent les tortures endurées chez eux, dans le bouge ou le chenil. Mais on se détourne croyant qu'ils mentent. Eh bien! moi, je ne trompe personne; j'ouvre ma tanière à tout venant et je dis: Entrez, rendez-vous compte. Venez voir Job et les siens sur leur fumier: venez voir l'abjection, l'abrutissement, les souillures, les dégoûtantes affres des vrais pauvres sous leur toit, dans leur enfer. Entrez, petits et grands: il est utile de savoir, il est bon de s'apitoyer. Entrez, c'est réel et terrible, cela déchire le coeur et ne coûte pas cher. Ainsi qu'au premier mendiant venu, chacun donne ce qu'il veut. Pas de duperie. On ne fait l'aumône qu'en sortant, lorsqu'on a bien vu, lorsqu'on est bien navré, quand les pleurs ont jailli. Allons, pitié, bonnes gens! Suivez le monde, entrez au théâtre de la misère, entrez, entrez!
Sa voix tremblait en éclats vibrants comme le souffle d'une profondeur d'entrailles où la faim a largement creusé le vide; pourtant, elle se traînait dolente, et l'homme, à la fin, semblait défaillir. Mais il n'eut pas besoin de prolonger ses supplications. Le théâtre Dobson jouit évidemment d'une grande popularité. La harangue était à peine achevée, que la foule se précipitait dans l'intérieur de la baraque, où je me trouvai bientôt moi-même entraîné par le courant.
Alors, quel spectacle à fendre l'âme, quel épouvantement de cauchemar mille fois plus atroce que ne l'avait fait prévoir l'homélie du vieux!
Vis-a-vis de l'espace où le public entassé restait debout, s'ouvrait entre les murs enduits de plâtres boueux, tapissés de touffes de toiles d'araignée, un honteux réduit, un gîte infect, tel que les lamentables maisons des quartiers populaires en ont sous leurs combles. Un peu de lumière morte coulait à travers le papier huilé de l'unique fenêtre et filtrait avec la brume par les trouées du toit. On ne discernait d'abord qu'un ramassis de haillons pendus aux parois, un éparpillement de chiffons et de débris de meubles couverts du linceul poudreux des moisissures séchées sous la poussière. Puis, l'oeil fouillait mieux dans cette pénombre et discernait quelques détails: la saillie d'une poutre se prolongeait contre la cloison de droite en manière de banc; dans le fond, sous un amoncellement épais de vieilles hardes, un semblant de matelas plaqué contre terre se dépaillait par de larges entailles et figurait l'espèce de litière où toute la famille Dobson, sans doute, s'abat pêle-mêle la nuit; des tessons de faïence traînaient; un fourneau de terre lézardé jusqu'au gril, boitait dans un coin sur un écroulement de cendres.
Au bout de quelques instants, enfin, on voyait l'ensemble de cette désolation: le mauvais rêve se précisait, et c'était terrifiant. Des êtres vivaient dans ce fouillis d'ordures; des têtes émergeaient de ce tas de loques et d'immondices. Sur la couche de paille, au fond du taudis, un individu, couvert à peine d'une chemise de coton roussâtre et d'un pantalon de toile dont les bouts frangeaient autour de ses pieds nus, dormait à plat ventre, efflanqué, roidi, pareil à ces longs cadavres étiques qu'on expose sur les dalles des morgues et dont on devine, au premier coup d'oeil, le suicide par misère. A droite, sur le banc rivé au mur, fagotée de nippes déteintes qui se confondaient avec les faisceaux de guenilles suspendues autour d'elle, une vieille femme, assise, les coudes aux genoux, serrait entre ses poings décharnés une face livide où, dans l'ombre des cheveux gris en désordre, le regard fixe dardait une flamme de colère sourde.
A sa droite, une fille d'une vingtaine d'année, frêle et gracieuse, en dépit de son accoutrement de pauvresse, mais le visage envahi d'une pâleur fanée, s'abîmait les yeux à rapiécer un reste informe de défroque. Par moments, elle interrompait ce travail et croisait les mains sur sa poitrine secouée d'un déchirant accès de toux. Au milieu de ce galetas, parmi les saletés éparses, s'accroupissait une fillette, aux traits amincis, qu'enveloppait de clarté d'or une chevelure blonde dont les frisures retombaient jusque sur les sourcils; vêtue seulement d'un pan de bure noué à la taille, elle berçait entre ses bras nus une poupée vaguement façonnée à l'aide de quelques bouts d'étoffes et caressait ce mannequin d'un regard profond où l'étrange expression de tendresse ou d'inquiétude enfantine faisait peur.
Mais dans la torpeur répandue, quel drame farouche se préparait et quels furieux cris de souffrance j'allais entendre!
Le vieux Dobson, rentrant à la suite du public, monta sur l'espèce d'estrade où s'étalait sa déplorable famille et promena sur tout de qui l'entourait son regard éreinté de martyr. Il ne prononça pas une parole, mais quoi de plus tragique que son silence et quelle émotion frémissante il provoquait dans la foule, qui se taisait aussi. Certes! voilà bien le coup d'oeil de suprême détresse que doit jeter le misérable, quand, après la rue, ayant un peu respiré d'air libre, vu passer les heureux, poursuivi peut-être quelque chimère d'espérance dans le soleil et l'espace, il revient au chenil et retombe avec des effarements de fauve dans la pourriture et la nuit du terrier. Cependant, il était encore, pour le vieux, des degrés à descendre dans ce bas-fond de l'affliction: l'implacable loi de la bataille humaine lui refusait l'hébétement passif du vaincu; des raffinements de torture devaient lui tenailler l'âme et lui tirer de la gorge ce qu'il y restait de hurlements et de sanglots: