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Contes d'Amérique

Chapter 23: L'EXPLOSION
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About This Book

A series of short tales and sketches that portray life in small towns and transplanted communities, mixing irony, melancholy and dry humor. Episodes concentrate on domestic tensions, social gatherings and moments of personal revelation, showing how pride, jealousy and misunderstood loyalties shape relationships. The narration favors compact, scene-driven pieces that alternate realist detail with heightened dramatic gestures, exposing social pretensions and human frailties without following a single ongoing plot. Recurring themes include identity, cultural friction and the awkward comedy of amateur artistic ambition.

Plus chagrine depuis le retour du mendiant, la fillette agenouillée avait tout à coup repoussé loin d'elle le semblant de jouet qu'elle dodinait sur son sein et s'était prise à pleurer avec cette plénitude de tristesse subite où s'abîment les douleurs d'enfants.

—Ma fille, ma chérie, quoi donc? murmura le vieux d'une voix qu'étreignait l'appréhension d'un malheur trop certain.

—Père, je ne vois plus, je ne peux plus jouer! répondit la petite Dobson dont l'état de dépérissement parut soudain funeste. On comprenait, maintenant, la singulière lueur de ces grands yeux bleus meurtris par la consomption; on les voyait errer dans le vague, à la recherche d'un dernier rayon de lumière.

Le vieux eut comme un râle.

—Ne plus voir, elle, elle!

Ses traits se convulsaient; il menaçait du poing le fourneau de brique fêlée où ne cuisinait que la faim, et le plafond de la mansarde dont les crevasses laissaient tomber l'humidité glacée et la mort. Cependant il se ramassa dans un effort pour rassurer l'enfant.

—Ce ne sera rien, petite, gémissait-il, patience, tu guériras, mais pas de pleurs, n'est-ce pas, cela me tue; non, non, pas de pleurs; regarde, je t'apporte un régal; tu vois, quelque chose de bon; pas de pleurs, mange, mange…

Jusqu'alors, le reste de la famille s'était montré complètement indifférent à tout ce qui se passait. Mais au premier mot de friandise, l'individu vautré sur la litière s'était dressé, puis levé, maigre, lui aussi, jusqu'aux os, dilatant un regard vitreux et trouble où la faim ardente interrogeait avec des airs de folie. Le vieux venait de tirer d'une sacoche de toile pendue à ses reins, je ne sais quels rogatons de pâtisserie trouvés sur le pavé. D'un bond, l'insensé fut près de l'enfant pour lui arracher cette pâture d'entre les dents. Mais il ne tenait guère sur ses jambes, ce quasi cadavre!

—Arrière, goinfre! cria le vieux, saisissant l'idiot par la nuque et l'envoyant tournoyer sur le grabat.

Alors, secouant sa stupeur, la mère à son tour surgissait, emportée de cette prompte colère de femme qui ne demande qu'un prétexte pour éclater; sur son front bas était l'imbécillité sombre, germe de la démence transmise à son fils, tandis que chez les filles revivait, animé d'un reste de pensée et de noblesse, le masque paternel.

—Canaille! tu frappes mon enfant, brailla la mégère, lancée griffes en avant.

—A bas les pattes, grinça le vieux, serrant les poings; pourquoi dérobe-t-il ce morceau de pain?

—Il a faim comme les autres, répliqua la sordide femelle.

—Que m'importe, lui, ce fainéant! qu'il travaille ou crève!

Là-dessus se déchaînait une de ces infâmes querelles de pauvres, une de ces hargneuses disputes où l'on s'accuse réciproquement du malheur commun, où chaque mot bave le sang et l'ordure, où les bouches se tordent, où les dents craquent, où chaque reproche éperdument injuste voudrait déchirer la chair en même temps que broyer le coeur. Elle, surtout, la femme Dobson, tout à l'heure si engourdie, se démenait hardie, sauvage, acharnée, hurlante, à présent qu'elle crachait l'ignominie à la face de son compagnon de misère. Et lui se redressait de même, retrouvant, à force de haine et de dégoût, une voix qui savait éclater et rugir:

«Que n'était-il resté seul dans son trou, lui, bâtard de mendiant et fils de prostituée, lui, ce pleutre, ce lâche, cet impotent, ce rien du tout; comment avait-il eu l'audace de prendre un ménage, d'élever des enfants dans la boue et la vermine, pour en faire, comme lui, le rebut et la risée du monde. Mais elle! ce souillon, cette rôdeuse de nuit, ramassée ivre certain soir dans le ruisseau, pourquoi s'était-elle collée à lui comme une lèpre? avait-elle eu seulement un peu de courage? Non! Rester sur sa chaise et crier famine avec ses petits; voilà comment elle s'y prenait pour être sûre qu'il continuerait, lui, de mendier pour tous.»

Telles étaient, entre mille autres, les insultes qu'échangeaient ces parias avec la gloutonnerie colère de deux chiens qui s'entr'égorgent.

—Si, du moins, l'infâme avait su vous apprendre à travailler pour vivre, reprenait la femme, mais non, pauvres enfants! restez nus dans votre prison, mourez de faim et de froid; vous n'avez pas de métier, vous n'êtes rien!

—Un métier, criait le vieux, il fallait pour cela de la santé, de la force, mais quels avortons elle a portés, cette femelle de malheur! Un fils idiot, une fille poitrinaire, une autre presque aveugle. Ah! les beaux soutiens qu'il avait, lui, sur ses vieux jours!

Ils continuaient ainsi, de plus en plus ivres de rage; ils se rapprochaient par degrés, ils crispaient leurs doigts tremblants, ils allaient se déchirer. Et l'on ne riait pas, non; chacun des assistants était pris de terreur. Mais sur les derniers mots du père Dobson, une diversion s'opéra:

La fille aînée fondit en larmes à la menace d'une phthisie.

—Ah! plutôt en finir de suite, je ne peux plus, je ne peux plus! gémissait-elle entre les suffocations d'un nouvel accès de toux, dont les raclements lui mettaient l'écume aux lèvres et des plaques rouge brique sur les joues.

Au même moment, la fillette à la poupée lançait dans le tumulte des cris aigus:

—Aveugle! je vais être aveugle! Oh! père, ce n'est pas bien, ce n'est pas bien de dire cela!

Cette amère plainte d'enfant dépassait tout le reste en tristesse. Les vieillards s'arrêtèrent interdits. La mère prit l'aînée dans ses bras, s'efforçant de la calmer. Le père Dobson allait, venait, repentant, effrayé, bredouillant des exclamations au hasard:

—Pardon, mes enfants, suppliait-il, c'est l'infinie souffrance, voyez-vous, c'est la misère sans espoir qui nous arrache ces stupidités: c'est pour rire, c'est pour dire quelque chose. On se soulage par des injures, on s'en prend à soi-même parce que le monde est indifférent et parce que le ciel est sourd. Non, pas de poitrinaire, pas d'aveugle, on cherchera le médecin, cela se passera, nous serons heureux un jour! Pardon, mes enfants, pardon, je ne pense pas un mot de ce que j'ai dit. Je suis un pauvre homme qui perd l'esprit, voilà tout…

Les colères et les pleurs firent trêve. Remuée, la mère Dobson essuya ses yeux; l'aînée reprit son inutile travail d'aiguille, la petite blonde essaya de sourire, le fils Dobson, assis sur son matelas, écarquillait ses yeux fous et manifestait, au milieu de l'émotion générale, un ahurissement grotesque, comme s'il avait joué le rôle sinistre de bouffon dans ce drame de la misère.

—Encore une fois, tout s'arrangera, reprit le père Dobson, se tournant vers le public. L'honorable compagnie voit maintenant qu'on ne l'a pas trompée; elle daignera nous venir en aide. Oui, vous, les riches, les heureux, voilà notre vie de tous les jours; soyez touchés, et ce soir nous mangerons à notre faim, et la nuit, peut-être, nous apportera l'oubli des tourments jusqu'à demain. Donnez à ma chère petite ce qu'il vous plaira, c'est pour elle, surtout, que je vous implore. Va! ma pauvrette, on ne manquera pas d'être charitable pour toi. Va!

Le vieux chancela, le front courbé, l'air atterré par plus de lourd désespoir que jamais.

La fillette descendit des tréteaux en tâtonnant et vint se poster à la sortie des spectateurs. Elle demandait l'aumône et fixait sur chacun ses doux yeux bleus pareils à de pâles étoiles mortes.

Les dames caressaient ses cheveux d'or, quelques gentlemen lui glissaient des pièces blanches; je ne pus me défendre de lui offrir un dollar et je me précipitai, l'âme transie, hors de cet enfer.

—Oh! quelle abomination qu'une telle misère, pensai-je, oh! la mort, la mort sur l'heure, plutôt que d'échouer jamais avec ma chère femme dans une pareille extrémité!

La pluie glaciale tombait toujours; elle assombrissait toutes choses autour de moi et me poussait encore plus avant dans les idées noires.

—J'étais bien sûr de vous retrouver ici, me dit-on brusquement en me secouant le bras, de manière à me tirer de l'abattement où je me perdais.

C'était l'ami Pratt, devenu tout autre que ce matin; il n'avait plus la mine préoccupée, ses yeux flamboyaient de bonne humeur.

—Vite, à l'hôtel! nos valises! une voiture est prête, disait-il. Nous allons passer quelques jours dans une charmante maison de campagne, à une petite lieue d'ici; on nous attend à dîner, vite, vite!

Il m'entraînait avec la rapidité d'un coup de vent. En moins de rien nous avions bouclé nos sacs de voyage et dit adieu au Yankee-Doodle-Hôtel, pour monter dans un fringant véhicule à deux chevaux qui prit le galop sur le pavé et roula bientôt sous les arbres des routes extérieures.

Cette diversion inattendue ne dissipait pas ma mélancolie et j'en étais toujours au regret de mon voyage inutile. Mais Pratt se mit à me regarder bien en face, non sans un peu de cet air malicieux que vous savez.

—Voyons, cher ami Cripple, qu'y a-t-il, pourquoi cette tenue d'enterrement? me demanda-t-il en me bourrant gaiment de coups de poings.

J'avais le coeur trop gros pour pouvoir dissimuler plus longtemps.

—Hélas! répondis-je, je me retrouve, après tant d'années, obscur et pauvre à côté de vous désormais riche et glorieux; j'ai le sentiment d'avoir raté ma vie, j'entrevois un avenir de désolation profonde pour ma femme et moi dans le délai prochain où je serai trop vieux pour travailler…

Le bon Pratt interrompit cette doléance par un large éclat de rire.

—Allons, allons, assez de jérémiades, la vie est belle, le sort est bon enfant, nous serons heureux tous, tous! s'écria-t-il, en une véritable explosion d'enthousiasme.

«Et d'abord, ajouta-t-il, apprenez que je vous cède mon illustre théâtre; vous serez mon successeur et voilà votre fortune faite; les notaires et procureurs, ces graves bonshommes que vous avez aperçus, ont dressé les contrats; vous n'avez plus qu'à signer. Quant à moi, je me marie dans huit jours, une fille charmante, mon cher, une famille de braves gens très riches, très riches! Je vous conte tout cela dès maintenant, pour que vous renonciez à vos façons de croque-mort; c'est chez eux que nous allons nous installer et que nous fêterons les fiançailles en attendant la noce.»

J'étais étourdi de tant de merveilles annoncées d'un coup; la joie me grisait, les pleurs me montaient aux yeux.

—Excusez-moi, de grâce, dis-je, saisissant les deux mains de Pratt, excusez-moi de ce moment de faiblesse. Je savais de quelles générosités vous étiez capable, mais cette maudite baraque de mendiants m'avait bouleversé l'esprit, j'avais la vie en horreur; je souffrais…

—Oui, oui! les Dobson, je sais, interrompit Pratt, de plus en plus joyeux; oui, j'avais calculé que vous iriez là-dedans et je comptais sur l'effet du contraste pour la surprise que je vous préparais. Vous avez vu la hideuse misère sans borne; eh bien! sachez que vous n'y tomberez jamais. Mais, descendons, nous sommes arrivés, ajouta-t-il, rayonnant de plaisir.

L'équipage, en effet, s'était arrêté devant une coquette maison blanche enveloppée d'arbres. Deux fraîches servantes, de faction sur le perron, malgré la pluie, nous aidèrent à transporter nos malles dans une spacieuse chambre du second étage où, suivant l'exemple de l'ami Pratt, je me mis à faire un bout de toiletté.

—Hâtons-nous, me disait-il, dans quelques minutes on sonnera la cloche pour le dîner, comme dans le grand monde, mon cher, comme dans le grand monde!

Le ravissement me tenait muet. Je me laissais aller comme aux fantaisies d'un rêve de bonheur.

—Voilà donc l'heureux séjour où je vivrai de mes rentes! continuait le brave Pratt; oui, mon bon ami, pendant que vous aurez le tracas d'exploiter le théâtre, moi je n'exercerai plus qu'en amateur, de temps à autre, pour divertir ma nouvelle famille. J'ai gardé dans ce but quelques-uns de mes anciens appareils…

Nous en étions là quand le coup de cloche annoncé retentit.

—Vite au salon! s'écria Pratt.

La famille, au grand complet, nous attendait.

—Voici l'honorable M. Nephtali Cripple, mon ami, mon successeur et notre premier témoin pour le jour du mariage, proclama l'excellent Pratt. Puis il me présenta son beau-père, ancien commerçant, sa belle-mère, laquelle, assurait-il galamment, n'avait que les qualités de remploi, son jeune beau-frère, étudiant en médecine, une toute ravissante belle-soeur encore enfant et, pour finir, sa charmante fiancée, qui me parut ce qui peut exister de plus séduisant dans le genre distingué.

Tous ces personnages, en dépit de leur haute situation, me faisaient l'accueil le plus chaleureux, ce n'étaient que poignées de mains, compliments de bienvenue, protestations d'amitié.

—Oui, chérissez-le comme il le mérite, mon brave Cripple, disait Pratt à chacun d'eux. Sans lui, vous le savez, je serais sous terre depuis longtemps.

—Oui, oui! pour les beaux yeux de cette dame que vous aviez si bien escamotée, minauda la fiancée avec une adorable petite moue de jalousie.

Pendant ces conversations, je me donnai le loisir d'examiner mes nouveaux amis et, tout à coup, il me sembla que ces bonnes et joviales figures ne m'étaient pas tout à fait inconnues; mes souvenirs ne me retraçaient rien de précis, je cherchais, puis une idée follement absurde se débrouilla dans ma cervelle.

—Est-ce possible? hasardai-je enfin, très perplexe…

—Hé oui! mon cher, vous y êtes! interrompit Pratt, c'est le «Théâtre de la Misère,» ce sont les Dobson qui se retirent aussi du commerce, à partir d'aujourd'hui. Vous avez eu l'avantage d'assister à leur représentation d'adieu…

Je restais stupéfait, mais il fallait se rendre à l'évidence. Sous leur physionomie florissante, je retrouvais les Dobson tels qu'ils étaient dans leur baraque, placardés de fard, emmitouflés de haillons, couverts de cendre et de poussière. Ils s'amusèrent, d'ailleurs, pendant quelques instants à rafraîchir mes impressions: le père Dobson s'abîma dans une attitude éplorée; la belle-mère affecta l'effarouchement de la rage: le fils ébaucha sa navrante grimace d'aliéné; la fiancée lança quelques râles de poumons, et la petite belle-soeur arrêta sur moi la fixité morne d'un regard qui s'éteint.

Et là-dessus, remettant leurs figures en place, les Dobson se permirent une exubérante risée en l'honneur de mon ébahissement.

—Vous m'accordiez du génie, ce matin, me dit alors très sérieusement le bon ami Pratt, détrompez-vous, mon cher. Je n'ai fait que perfectionner un art cultivé depuis des siècles, je n'ai montré que de l'adresse à mettre en pratique les trouvailles d'autrui. L'homme de génie est celui qui crée quelque chose de rien; l'homme de génie, le voilà: c'est Dobson, qui, ruiné par une faillite dès le début de son mariage, se tira d'embarras par un artifice sans précédent. Il ne s'attarda pas à l'apprentissage de métiers pour lesquels il n'était pas fait. Non! inspiration sublime, il accepta le défi du malheur, il tira de sa misère même une source de fortune. «Tu m'as voulu pauvre, cria-t-il au destin, eh bien! c'est comme pauvre que je veux réussir et triompher.» Devenir mendiant était son unique recours, mais la mendicité, cette chose si simple, si primitive, il l'entrevit comme une profession, une science, un art, une nouveauté tout à la fois. Il ne dissimula pas ses déboires à la manière des sots et des timides; il se garda bien d'étouffer entre quatre murs ses malédictions contre les hommes, le ciel et l'enfer. Il résolut d'improviser un théâtre et de s'y montrer en spectacle à prix d'argent, tel qu'il était, souffrant, douloureux, abîmé, perdu. Traînant ses guenilles à travers toute l'Amérique, il prit le peuple à témoin de sa dégradation; il lui fit entendre ses cris d'anathème, ses querelles déchirantes et saignantes avec sa femme; il exhiba devant la raillerie ou la pitié publique les hideuses situations dites «intéressantes» de Mme Dobson; et, même, l'horreur dépenaillée de ses labeurs dynastiques, avec supplément de prix d'entrée pour les curieux d'âge mûr. Puis il montra le croupissement et la nudité de ses petits dans la fange, sans lumière et sans air, les dépérissements, les maladies qu'engendre nécessairement l'implacable indigence.

Toutes ces tragédies du pauvre, il les a jouées avec son coeur et ses nerfs, sincèrement enfin, à mesure qu'il les subissait; chacune de ses larmes, chacun de ses harassements devenait, de la sorte, une cause de profits transformés maintenant en grosses rentes. Oui, Dobson n'a pas eu besoin d'autre instrument que sa propre imagination pour accomplir son oeuvre, pour acquérir renommée et richesse, en même temps qu'il assurait la prospérité des siens. Lui seul est, parmi nous, l'homme de génie, c'est devant lui seul que notre admiration doit se prosterner.

J'étais absolument de cet avis, ma très chère, et je me sentais frappé de respect pour l'incomparable Dobson et ses intelligents collaborateurs, quand l'une des belles servantes vint avertir que le dîner était servi.

—A table! à table! cria la famille d'une seule voix.

On s'élança prestement dans la salle à manger, où le repas, excellent en lui-même, fut consommé, vous pouvez le croire, au milieu de la plus riante humeur qui dérida jamais réunion d'honnêtes gens.

Et dans une semaine la fête nuptiale! Ah! ma chère, que ne serez-vous là! Mais il vous faudra plus d'un mois pour opérer notre déménagement et pour vous préparer à devenir la directrice du Cripple's-Théâtre!

Pardonnez-moi, maintenant, d'avoir commencé ma lettre sur un ton si triste, tandis que la joie de mon âme débordait, mais il fallait vous dire les choses comme elles s'étaient passées.

En ce moment nous sommes au salon. Je termine à la hâte: Quel charmant tableau de bonheur en famille! Le vénérable Dobson et son épouse, ces grands comédiens de la misère, ces fortunés mendiants pour rire, se reposent lentement dans de larges fauteuils. Dobson fils lit le Chicago-Times; la petite belle-soeur tourmente Pratt depuis une heure pour qu'il l'amuse par quelques exercices de prestidigitation. Elle est décidément pétrie d'esprit, cette jolie diablesse:

—Faites donc le tour de la dame escamotée! dit-elle à l'ami Pratt, tout en pointant sur sa soeur un coup d'oeil criblé de malice.

Pratt va s'exécuter; il a toute une collection d'appareils rangés dans un recoin, en manière de musée. Il roule au centre de la pièce la fameuse table à soufflets et le grand tube de carton que vous connaissez.

La famille regarde attentivement, la fillette est ravie; l'ami Pratt prend la parole, comme s'il fonctionnait en public.

—Permettez-moi, mesdames et messieurs, dit-il, de rajeunir cette expérience par une agréable variante: au lieu de faire disparaître une des dames présentes, chose que nous regretterions tous, je me propose, au contraire, de vous présenter une aimable personne, actuellement invisible, et de la faire surgir sur cette table et sous cette boite où, comme vous pouvez vous en convaincre, il n'y a pour l'instant que le vide. Regardez!

Il semble, ce disant, m'examiner à la dérobée, en manière de défi; le reste de la famille m'observe de même, la petite coquine de belle-soeur surtout…

Où veut-il en venir, le satané Pratt! Ce qu'il promet n'est pas possible, mais qui sait! Ce merveilleux magicien est capable de tout! J'attends la fin de l'épreuve pour clore ma lettre, en vous embrassant du fond du coeur. Pratt est monté sur une chaise, il soulève l'enveloppe de carton, doucement, lentement. Hé oui! qui le croirait? je vois déborder un bas de jupon, puis une robe, puis un buste, j'aperçois des bras, des épaules, une bouche, mais qu'est-ce… qu'… qu'… qqq………..

* * * * *

P.-S.—L'affectueux Cripple ne termina pas sa lettre, dont les derniers mots s'écrasèrent sous un entassement de taches d'encre.

C'était l'heureuse Mme Cripple, elle-même, qui venait d'émerger de la cloche; Mme Jenny Cripple, toute souriante, saluant gracieusement l'honorable compagnie et pleurant aussi de la joie de revoir son fidèle époux; Mme Cripple que l'ami Pratt avait secrètement avertie par une suite de télégrammes, afin qu'elle arrivât en surprise et fût aussi de la noce.

L'EXPLOSION

J'étais en route, hier soir, pour aller assister à la grande représentation du Cirque Irlandais, quand se déchaîna cette formidable averse…

En moins d'une minute, des torrents écumèrent le long des trottoirs; la pluie s'abattait compacte comme une coulée de cristal, et rebondissait sur le macadam avec des claquements de mitraille; on eût dit qu'à travers les nuées, des paquets de mer crevaient dans le ciel de New-York; pas un être vivant ne se montrait sur la Vingtième Avenue, qui me restait à franchir, et dont la double rangée de réverbères lessivés par la trombe dessinait le parcours à perte de vue. Par moments la rafale, entrant dans le joint des lanternes, changeait les flammes de gaz en menues étincelles bleues, et la tempête, alors, jetait ses hurlements dans la nuit.

Ahuri par cette rage soudaine de l'ouragan et trempé jusqu'aux os, je parvins heureusement à me réfugier sous l'entrée de l'«Institut révolutionnaire,» lieu de réunion des clubs anarchistes du Dix-Septième Quartier. La rumeur sourde et la tiède atmosphère d'une foule assemblée dans le fond de l'édifice arrivaient jusqu'à moi par un long couloir; je résolus de piétiner dans cette buée, et je me mis à lire, en guise de distraction, l'écriteau placé sous l'unique bec de gaz dont s'éclairait le vestibule:

Il y avait «séance de l'association fraternelle de dynamite» et débat contradictoire sur «les vraies ressources de la civilisation.» L'entrée était gratuite et, sur une exhortation à tout être intelligent de venir prendre part à la discussion, la pancarte se terminait par cet exposé succinct de l'éternel problème social: «Quelle est la voie de l'humanité?»

Je ne ressentis nulle envie de céder à cette gracieuse invitation, car je ne songeais qu'à me rendre au Cirque où devait débuter l'illustre M. Gryp, un clown-humoriste, à la gloire duquel d'immenses concerts de réclames retentissaient depuis plus d'un mois.

Je continuai donc de me morfondre sous le péristyle désert, quand je fus dérangé dans cette occupation par l'arrivée d'un personnage dont le seul aspect me parut de nature à surexciter mon impatience et ma mauvaise humeur.

Rien de plus naturel, pourtant, que la décision prise par cet individu de se mettre comme moi quelques instants à couvert, et même, à la rigueur, l'ensemble de sa personne méritait d'être observé. L'homme profilait, depuis la pointe de ses longs escarpins jusqu'au sommet de son chapeau très haut de forme, une altitude maigre qui n'en finissait plus, et que revêtait de deuil l'habit boutonné jusqu'au col et le pantalon de drap étroitement étiré contre les os; sa chevelure brune tombait à plat, comme une perruque, contre ses tempes creuses; la face rasée, où s'incrustaient les premiers sillons de l'âge mur, indiquait par des traits largement accentués l'énergie, les sentiments de droiture avec cette sorte d'amère gaîté que procure, à la longue, le régime des désillusions. En somme, c'était un de ces bohèmes râpés, un de ces refusés de la vie régulière qui, dans tous les métiers pratiques, n'aboutissent qu'à l'équivalent d'une sorte de condamnation capitale et vaguent ensuite, sous la décente livrée de la misère, comme des morts, comme des squelettes noirs de mystérieux crève-de-faim, dans d'incompréhensibles positions sociales.

Les types de ce genre ne manquent jamais d'inspirer un certain intérêt; leur existence égarée à l'aventure semble une féerie, et volontiers nous les interrogeons, nous autres, gens d'ordre et de méthode, avec je ne sais quel envieux soupçon de les trouver plus heureux que nous….

Mais celui-ci rebutait, je puis le dire, la curiosité par une physionomie obséquieuse et trop communicative; il sifflota d'une manière aiguë et très désagréable à propos de la douche qu'il venait de subir, puis il arrêta sur moi ses yeux ronds bleu-pâle avec une fixité burlesque, annonçant le dessein d'entamer une série de plaisanteries sur le cataclysme. Je redoutai la stupidité d'une conversation forcée sur ce thème aquatique, et, sans plus d'égard pour le nouveau venu, je m'élançai vers l'autre bout du corridor, je montai quelques marches entrecoupées d'un certain nombre de portes, et j'entrai m'asseoir au sein de la réunion révolutionnaire, afin d'attendre, tranquillement, la fin de la tempête.

Comme toujours, le meeting était présidé par M. Ward, le très riche M. Ward, si justement considéré comme l'un de nos agitateurs les plus distingués. Heureux homme, celui-là! dont les circonstances semblent avoir pris à tâche de favoriser la vocation. Il n'avait pas seulement récolté d'innombrables quantités de revenus à la suite de son ancien commerce d'alimentation en gros et autres victuailles, il s'y était, de plus, pénétré de cette science, indispensable à tout réformateur sérieux, de savoir combien positivement le peuple a faim. L'approvisionnement des halles et marchés pendant plus de dix ans, grâce à des bénéfices également plus que décuplés, avait définitivement conduit M. Ward à la certitude d'un accroissement constant de l'appétit des masses. Et maintenant, jeune encore, menant son train somptueux de père de famille et d'homme du monde, il offre aux humbles, à ceux qui mangent mal, à son ancienne clientèle, l'exemple frappant de la situation prospère où chacun doit avoir le droit d'ambitionner d'arriver; membre actif de la plupart des affiliations de «résistance» et de «combat,» il propage les thèses les plus entièrement subversives, avec l'irrésistible autorité d'un gentleman dont la grosse fortune personnelle atteste le désintéressement. Sa popularité croissait de jour en jour; on vantait l'heureux goût de sa toilette de sectaire amendée par la coupe élégante de la dernière mode; on admirait sa figure joviale, mais sourcilleuse, où les traits rigides du fanatisme se fondaient doucement dans les chairs grasses du sybarite. On l'acclamait partout; il n'y avait plus de bonnes délibérations insurrectionnelles sans lui.

Ce soir encore, flanqué de ses assesseurs, il écoutait les débats, confortablement épanoui dans le fauteuil, et balançait sans cesse la tête d'avant en arrière, par une habitude invétérée d'acquiescement aux théories philanthropiques les plus sanguinaires de la tribune. Parfois, cependant, un boursouflement méprisant de ses lèvres, un jeté-battu de sa main blanche dans l'air, insinuaient à quel point les propositions ultra-furibondes du préopinant semblaient anodines en comparaison du total effondrement sauveur que lui, l'inébranlable M. Ward, souhaitait au genre humain.

Pour le moment, néanmoins, la séance manquait d'animation. L'humidité pénétrait du dehors sous forme de brouillard traînant une âcre odeur de suie et de lavage des toitures; la longue salle rectangulaire, aux murs badigeonnés de plâtrage couleur lie de vin, languissait dans une pénombre glaciale, plaquée par-ci par-là des clartés rousses de quelques lumignons de gaz grossis par des réflecteurs.

Sur la plateforme, debout contre une petite table de bois blanc ornée d'un plateau de cuivre, d'une carafe et d'un verre, l'orateur précité débitait les formules ordinaires du pillage, de l'incendie, du meurtre et de la destruction; mais, prédicateur morne, il parlait sur le ton d'une conviction tuée par les découragements d'ancienne date. Une tristesse dormante tombait de ses lèvres et se répandait. Les assistants des divers sexes politiqueurs somnolaient pensifs; quelques dames, du sexe conjugal et non androgyne, se livraient à de menus travaux de couture pour ne pas perdre trop de temps en attendant l'âge d'or économique. Dans l'espace libre entre les banquettes et l'estrade, les enfants, fillettes et garçons, s'étaient rejoints pour se désennuyer; ils avaient entrelacé leurs petites mains candides et, s'entraînant par des clins d'oeil sournois, ils formaient une ronde silencieuse, ils dansaient sur l'air des grands cris de mort que l'orateur jetait régulièrement du haut de la tribune et que son poing, battant la table, accompagnait d'une orchestration où vibrait la sonnerie du verre et de la carafe sur le plateau.

Bref, la réunion fraternelle s'assoupissait dans la mélancolie d'une sorte de veillée en famille et je méditais de m'esquiver, lorsque enfin un puissant élément de diversion se manifesta tout à coup.

Le lugubre parleur finissant de sangloter sa péroraison était soudain remplacé sur les tréteaux par le même passant dépenaillé, si maigre et si blême, auquel j'avais tout à l'heure faussé compagnie, et rien qu'à sa façon de se présenter devant la société, l'assemblée put constater que ce gentleman, en dépit de ses minables dehors, était, dans la force du terme, ce qu'on appelle un homme d'esprit et d'excellente éducation:

Il ôta son chapeau haut de forme et le promena sur l'horizon, d'un grand geste arrondi, qui parut, en effet, le comble de la politesse.

Mais ce ne fut là qu'une marque de courtoisie préliminaire: simple étui, le majestueux couvre-chef s'enlevait d'un autre bolivar tout pareil. Il y avait dédoublement de chapellerie sur l'occiput du monsieur en habit noir, lequel, averti par quelques rires discrets, affecta de considérer ce phénomène comme un minime accident de toilette, comme une légère bévue facile à réparer.

Il s'empressa de déposer le premier chapeau sur la tribune et renouvela ses saluts, à l'aide du second tube de feutre, avec un surcroît de parfaite urbanité.

Impossible, au reste, de se méprendre à la grâce de ses contorsions, à ses petits sautillements dandinés, à la froide solennité figée sur ses traits: C'était bien l'homme du monde, doué de tact, éminemment orné de savoir-vivre. La dualité de coiffure n'avait donc rien d'ironique et pouvait s'expliquer par un sentiment exceptionnellement vif des choses du bon ton.

Mais, par un comble de cérémonie, le chapeau numéro deux se détachait, comme une gaîne, d'un chapeau numéro trois exactement semblable et vissé sur le front de l'individu comme un attribut organique indélébile. On avait décidément sous les yeux l'heureux inventeur d'une machine à saluer.

La gravité de l'assistance n'y tint plus; des applaudissements, des bravos, de franches risées retentirent à la fois, tandis que le gentleman poussait jusqu'à l'extraction d'un cinquième chapeau son système de civilité continue. Certes, jamais discoureur affrontant les orages du parlement ou du forum n'avait mieux observé le précepte de rhétorique ordonnant de commencer par disposer favorablement l'auditoire. Les enfants, saisis d'admiration, suspendirent leur danse, les spectatrices étaient ravies; la majorité sérieuse du club daignait elle-même, à l'exemple de son président M. Ward, se dérider un instant. Dans le fond des consciences on n'était pas fâché de l'intermède; on éprouvait même une certaine gratitude pour celui qui mettait, à l'improviste, un peu de gaîté dans le cours d'une discussion doctrinaire, chose toujours ardue et absorbante.

Durant cette émotion sympathique, l'homme à l'habit noir se débarrassa d'un sixième chapeau, le dernier enfin, et dessina les élégants zigzags d'une révérence suprême, cette fois avec une telle multiplicité de génuflexions, une telle complication de déhanchements, que sa maigre carcasse perdit l'équilibre et s'abattit à la renverse, emportée, j'ose le dire, par une véritable épilepsie d'amabilité.

Un rire épais éclata dans la salle et, pourtant, on redevint bien vite attentif et l'on se sentit troublé d'on ne sait quelle appréhension.

Le personnage, par un brusque effort, s'était retenu sur les épaules, sur les talons, sur la main gauche collée au plancher et se tordait en arc, de façon à maintenir en suspens l'extrémité postérieure de son habit noir. Crispé dans cette posture scabreuse, où saillait la vigueur accumulée des muscles, il soulevait sa main droite dans l'air et l'agitait en un tremblement tragique, annonçant un affolement de terreur à l'idée d'une chute complète, d'un aplatissement définitif de son échine contre le sol.

Oui! cette main semait dans le vide des signaux désespérés. Une anxiété grandissante s'empara des esprits. Qu'avait-il donc à s'effarer ainsi, cet inconnu si correct, si compassé tout à l'heure? De quel danger se croyait-il menacé?

Haletants, dans le silence, on se mit à suivre chacun de ses gestes. Il s'était retourné, virant des talons sur la pointe de ses bottes, puis, les reins en l'air, les semelles traçant une sphère autour du bras gauche planté comme un jalon, il ramenait du côté du public sa face essoufflée à ras de terre, après quoi, se ramassant avec de lents repliements de reptile, il se remettait enfin debout dans toute sa maigreur effilée de spectre vêtu de noir.

C'était superbe, mais on n'eut pas le loisir d'applaudir ou de se récrier. Lui, sitôt redressé, le masque terreux, les mains étendues, continuait de trahir une affreuse perplexité.

Ce n'est pas tout, semblait-il dire, attendez….

Il écarquilla ses doigts secoués de frissons et les porta prudemment en arrière sous les basques de son habit. Les affres du doute passèrent dans ses yeux; il palpait et sondait…. Le malheur prévu restait-il possible, imminent?…

Non! non! sauvé! tout allait bien! Subitement son front rayonna de joie, sa poitrine délivrée aspirait l'air à larges flots, sa physionomie extasiée parlait. On l'échappait belle! Il le retrouvait intact, là, dans sa poche, cet objet dont la destruction fortuite eût occasionné de si fatals dommages. Il allait pouvoir l'exhiber, ce mirifique on ne sait quoi. Patience, encore un peu! les plus extrêmes précautions étaient nécessaires. La minutie de ses manoeuvres enrageait l'impatience universelle; puis, enfin, il le laissa voir, retenu dans la paume de sa main gauche; ce talisman, ce fétiche, cette horreur ou cette merveille, cause de tant d'épouvanté: il l'étalait fièrement à la face de tous!

Les rangs se confondirent, les têtes s'étagèrent en pyramides pour mieux voir, et, sans transition, hélas! le désappointement fut énorme. Qu'apercevait-on de miraculeux? Rien qu'une boule de couleur grise ou noirâtre, une simple boule grosse deux fois comme le poing et piquée de quelques têtes de clous; une boule tout à fait ordinaire et telle que les plus vulgaires joueurs de boule en possédèrent de toute éternité.

Il s'éleva des grognements de mauvais augure, et l'oeil courroucé du président M. Ward annonçait l'imminence d'une apostrophe virulente à l'adresse du mystificateur. Mais lui ne se déconcertait pas; il penchait la tête et caressait son trésor d'une foule d'oeillades amoureuses, à la façon d'un antiquaire incliné, sur une trouvaille hors prix. Sa main droite égarée dans une pantomime admirative sillonnait l'espace de flexibles lignes courbes, comme si la banale sphéricité de la boule évoquait on ne sait quelle géniale perfection de galbe artistique. Parfois aussi, pendant que plus de tendresse encore tombait de ses yeux sur la boule, il tortillait le pouce et l'index de manière à former un signe baroque, un véritable signe cabalistique, incompréhensible pour tous, mais dont je crus, pour ma part, démêler clairement la cause et le but.

Je voulus me donner le temps de vérifier mes soupçons à ce sujet, et d'ailleurs j'éprouvais la plus vive curiosité de savoir par quelle mesure disciplinaire l'assemblée allait traduire sa rancune, car les choses prenaient une tournure inquiétante; on parlait d'expulsion, un crescendo d'injures et de menaces sifflait….

Mais tiré de sa rêverie par les rumeurs, l'homme à l'habit noir frappa d'un regard droit dans le plein de la foule et maîtrisa les colères par cette crânerie d'attitude, par cet air d'assurance hautaine des gens qui vont expliquer leur conduite d'un mot.

Il posa la boule sur la tribune et prit soudain la parole, rabattant d'un mouvement haut de la main le silence sur les groupes:

—Vous ne comprenez pas? Vous allez comprendre, s'écria-t-il avec une sorte d'accent de mépris. Ce que je veux? parbleu! c'est de déclarer qu'en voilà trop de vous berner d'interminables discours, de vous éblouir de la splendeur des théories, de proclamer constamment l'invincible pouvoir de la science sans mettre jamais à votre portée le moindre des moyens d'application. Ceux qui vous servent cette monnaie creuse, ces abîmes de raisonnements ouverts sur le vide, ne sont, il faut enfin le proclamer, que des apôtres charlatans et des prophètes endormeurs….

Il s'éleva quelques grognements attribuables, sans doute, aux fournisseurs d'abstractions, si vertement caractérisés.

—Silence! commanda M. Ward, le président.

—Oui, continua l'homme, vous souriez de pitié au premier mot de science révolutionnaire; vous prenez tout cela, désormais, pour des billevesées; vos faux savants vous lanternent aux bagatelles de la porte; vous doutez que la chimie possède les moyens réels, visibles et tangibles, d'en finir avec les abus. Et bien, j'aurai, moi, cet honneur de vous prouver le contraire, et, sans plus de verbiage, regardez!…

Il reprit la boule sur la table et l'éleva coquettement sur le bout des doigts de la main gauche.

—Ce que vous voyez là, poursuivit-il d'un accent décidé, c'est le plus élémentaire et le plus portatif de nos outils de progrès, celui que tout rénovateur a le devoir de connaître comme l'abc de l'initiation. Ceci n'est plus du bavardage, c'est la bombe explosible, la vraie, l'authentique! Vous pouvez enfin l'étudier d'après nature, la voilà, vous dis-je, constellée de capsules, bourrée de dynamite, de picrate, de fulminate, de toutes les forces de pulvérisation et d'extermination. Admirez cet engin si terrible, et pourtant si simple, d'un emploi si facile. Tenez! qu'est-ce que cela?…

Il lança la bombe vers le plafond et la reçut prestement dans le creux de la main gauche, tandis qu'avec le pouce et l'index de la droite il renouvelait le signe cabalistique, dont je comprenais de mieux en mieux la signification.

—Vous le voyez! un peu de coup d'oeil, une certaine désinvolture, cela suffit, ajouta-t-il légèrement, pendant que dans l'auditoire s'opérait ce qu'il est convenu d'appeler des mouvements divers et que l'on pourrait aussi qualifier de vive sensation.

Ces mots flamboyants: picrate! fulminate! dynamite! éveillaient, surtout, un sérieux intérêt. Rien qu'à les entendre, M. Ward, le président, roula des regards convaincus, en exécutant avec les bras de grands gestes d'assentiment. Parfait! parfait! semblait-il affirmer par un balancement réitéré de son respectable visage tourné du côté de l'orateur, puis dirigé sur l'assemblée pour recommander un redoublement d'attention. Après quoi, néanmoins, M. Ward consulta sa magnifique montre en or et parut surpris de la fuite traîtresse des heures; il se frappa le front où surgissait évidemment le souvenir d'impérieux devoirs qui le réclamaient dans quelque autre enceinte populaire. Il distribua de solennelles poignées de mains aux assesseurs et traduisit ses regrets par un pathétique remuement d'épaules: Ah! c'était dur de s'arracher de la sorte au plus beau moment d'un si passionnant débat. Et là-dessus l'actif M. Ward se mit debout et s'éclipsa, lestement entraîné par l'irrésistible courant des affaires publiques.

Ces incidents n'empêchèrent pas le gentleman à l'habit noir d'enrichir graduellement sa démonstration de quelques expériences moins élémentaires. Renvoyée vers la voûte et retombant en ligne tantôt directe, tantôt inclinée, la bombe tournoya dans un vol dont la rapidité figurait un cercle illusoire que le reflet des capsules rayait d'un fil de lumière. Bientôt, l'éminent professeur affecta de pousser ce mépris du danger jusqu'à l'impertinence; il reprit, l'un après l'autre, les six chapeaux sur la table et, par de hardis coups de poing, les fit voltiger en spirale autour de la bombe toujours renvoyée d'une poussée délicate, ce qui révélait une rare subtilité de touche, une étonnante possession des nuances dans cet art de jongler, en quelque sorte, avec la mort. De plus, notre homme poursuivait son rôle de vulgarisateur et pérorait avec une fluidité de langage que n'entravaient en rien les difficultés de la manoeuvre:

—Voilà le procédé, disait-il: douceur, souplesse, courage, sang-froid; avec cela l'aspirant dynamiteur n'a rien à craindre. Et pourtant, si le projectile échappait, s'il heurtait le moindre corps dur, un foudroiement subit réduirait tout en cendres, ce serait un désastre ab-so-lu-ment fa-tal!

Et sur ces tristes syllabes scandées comme un glas, les six chapeaux retombèrent emboîtés à la file et se reconfondirent dans l'apparence d'un unique chapeau sur le crâne de l'homme en habit noir.

L'ébahissement perplexe grandissait dans le public. Les deux assesseurs consultèrent leurs montres en argent et simulèrent, à leur tour, le cruel regret d'être contraints de s'en aller prématurément, malgré tout le plaisir instructif que leur procurait la réunion. Il s'esquivèrent à l'exemple de M. Ward, le président, mais d'une allure plus modeste et comme d'utiles auxiliaires politiques dont le dévouement d'âge mûr dédaigne le bruit.

Le diabolique conférencier, toutefois, enchérissait d'audace et de faconde. Aux virevoltes de l'obus, il mêlait tout à coup l'éparpillement aérien des divers ustensiles de rafraîchissement oratoire déposés sur la tribune: le verre pirouettait avec des feux irisés de gros diamants; la carafe frétillait d'une vitesse qui retenait en équilibre le bloc d'eau baignée de lueurs; le plateau de cuivre scintillait, tremblant, comme un morceau de soleil.

Et, dès lors, exubérant de virtuosité, frémissant, acharné, douloureux, jetant au hasard la phrase et le geste, en artiste ébloui que frappe l'inspiration décisive, superbe enfin, je dois l'avouer, il chassait tout vain souci de nuances, il secouait d'une même poigne brutale l'affreuse bombe et les autres accessoires dans leur tohu-bohu de vertige; il s'évertuait tant et plus, ses deux mains semblaient darder les météores fulgurants d'un feu d'artifice, et les mots partaient de ses lèvres avec une folle verve libre, une cynique diablerie de bravade:

—Oui! criait-il, au moindre choc de ce mélange d'enfer, ce serait l'embrasement, l'écrasement, le sang, la torture. Nous péririons ahuris, emportant l'horrible vision d'un monde qui s'écroule. Tel est le pouvoir qu'il faut apprendre à manier avec assurance. Tremblez, prenez courage, restez ou fuyez, comme il vous plaira. Pour moi, peu m'importe, je suis prêt, rien ne m'arrête: il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de ma vie à la cause du peuple….

Cette valeureuse profession de foi provoqua bon nombre d'applaudissements, et je m'empresse de reconnaître qu'on ne marchandait pas à l'orateur les marques de haute estime, de considération distinguée et sincère. Mais il fut bientôt démontré que l'honorable réunion se trouvait suffisamment édifiée quant à la question des bombes et à l'art de s'en servir. Un exode assez preste, puis très accéléré, puis infiniment vif, s'accomplit à la sourdine; on filait, on se coulait, on s'évanouissait par toutes les issues. Jamais troupe de rats ne courut sauve-qui-peut général d'un tel pas ouaté de velours. On trahissait, décidément, une de ces exagérations d'épouvante dont aucune épithète ne saurait caractériser l'excès. Au bout de quelques secondes, il y eut éclipse totale de la société de dynamite, et je me trouvai seul à seul avec le singulier gentleman, qui remettait la bombe au repos dans sa main gauche et lui coulait des oeillades plus que jamais amoureuses.

Il était calme, à présent; il prenait l'air d'un honnête comédien après la fougue du drame, mais il n'en découpait que plus fantastiquement sa maigreur vêtue de noir sur le vide de la salle.

Il s'avisa de ma présence, et, d'humeur liante, ainsi que je l'ai dit, il renouvela de la main droite, cette fois en manière d'interrogation, l'espèce de signe maçonnique dont le sens me parut définitivement clair.

Je cédai, sans plus de résistance, à cette preuve d'affiliation probable entre nous, et j'allai l'aborder sur l'estrade.

—On avait mille fois raison, lui dis-je, de constater à votre arrivée que vous êtes un véritable homme d'esprit. Vous permettez?…

Je remuai, comme lui, très vivement le pouce et l'index.

—Comment donc! c'est trop d'honneur, répondit-il, enchanté d'être compris et plein d'empressement à me satisfaire.

Il pressa contre un ressort au centre de la boule: l'hémisphère supérieur pivota sur une charnière et se releva comme un couvercle. Nous fourrâmes à tour de rôle nos index et nos pouces dans les entrailles de la boîte, et nous en retirâmes, l'un et l'autre, une grosse pincée d'une poudre noire, très fine, très souple au contact, légèrement humide et répandant la senteur excitante du plus délicieux tabac à priser.

Après tant d'effervescences parlementaires dans l'air alourdi d'un meeting, ç'allait être une sensation exquise, un plaisir à la fois salubre et reposant que d'introduire cette substance vivifiante dans les plus extrêmes profondeurs de notre organe olfactif, volupté si franche, hélas! si fugitive aussi, que, pour la savourer avec plus de plénitude, nous prîmes le soin d'en prolonger l'attente pendant quelques instants. Nous promenions nos doigts repliés dans l'espace comme le calice d'un encensoir, et nous balancions le vif parfum à proximité de nos narines; nous allions enfin, en savants jouisseurs, humer la délectable prise, lorsqu'une certaine partie du public déserteur fit un retour offensif.

La foule avait déjà constaté que l'édifice ne dansait pas encore sur ses bases, et que l'ordre social restait provisoirement intact. On voulait savoir les causes de ce retard; un flot de têtes grossissait au pied de la tribune; les enfants surtout, ces éternels douteurs de la réalité de Croquemitaine, passaient sous les jambes des familles et braquaient sur nous leurs yeux questionneurs. Parmi les groupes, de sourds cris d'indignation et de vengeance commençaient à retentir.

L'homme en habit noir referma l'obus et l'enfonça précipitamment dans sa poche de derrière, mais il ne laissa paraître aucune terreur; sa physionomie eut, au contraire, une singulière expression de tendresse réfléchie, mêlée de pitié et d'ironie bienveillante, tandis qu'un mouvement délicat de sa main droite effleurant la mienne, retardait, pour un moment encore, notre félicité de priseurs.

—Pauvres gens, me dit-il à voix basse, avec un ton de sensibilité qui me gagna; pauvres gens, toujours avides de chimères et de miracles! Leur espoir est maintenant dans la science; ils en attendent le progrès par un coup de foudre. Que voulez-vous? ils souffrent, il leur faut ce perpétuel mensonge du lendemain meilleur; je vous prie, ne leur ôtons pas cette illusion qui leur donne la patience et la résignation temporaire; ne laissons pas supposer que cette poudre ramassée entre nos doigts soit tout à fait inefficace; montrons de quelle puissance au moins relative elle est douée. Je vous en prie, je vous en prie! répétait-il avec une insistance que justifiaient peut-être quelques vociférations plus accentuées du public.

—Vous avez raison; oui, oui, je vous comprends, répondis-je, très pénétré moi-même des exigences de la situation.

Nous aspirâmes simultanément, d'un accord tacite, avec une vigueur calculée, la forte dose de tabac frais, et, tout aussitôt, par respect des principes, complaisamment nous fîmes explosion!…

Oui, par déférence pour les idées en cours, nous éclatâmes en un éternuement d'une telle énergie d'à-propos, d'une telle force de détonation, que la détente musculaire nous renvoya d'un seul bond au bas des tréteaux et nous projeta comme des boulets de canon jusque sur la Grande Avenue, après une valeureuse trouée à travers la cohue des couloirs….

La pluie avait cessé; un superbe pan de ciel plein d'étoiles illuminait le dôme de la rue, et mon burlesque ami, galopant en avant de toute la longueur de ses jambes, s'effaça bientôt au loin comme une ombre vague sur la blancheur du pavé.

Je me dépêchai de me rendre enfin au Cirque Irlandais, où j'eus quelque peine à conquérir une place des premiers rangs. Il y avait foule sur toute la circonférence des gradins; l'étincellement des lustres allumait un arc-en-ciel dans l'éclatante toilette des dames et des babies. Presque en face de moi siégeait, plus que jamais resplendissant, le président, M. Ward, en compagnie de mistresse Ward et de ses deux fillettes roses et blondes, jolies comme un rêve d'aquarelliste.

Une gaîté de fête frémissait dans la lumière et le bruit. Tels étaient donc les inéluctables devoirs qui, tout à l'heure, avaient interrompu M. Ward dans son célèbre dévouement à la cause du progrès?

Tout à coup, un tonnerre d'applaudissements, grossi d'éclats de rire et d'heureuses clameurs d'enfants, roula dans l'enceinte en même temps qu'une symphonie enragée de trompettes et de tambours tombait de l'orchestre.

Un homme, ou plutôt un amas confus de bras, de jambes, de pieds, de mains, de têtes et de rables se démenait, s'entortillait et se dégingandait en d'inconcevables dislocations sur le sable de l'arène.

C'était l'illustre clown, M. Gryp lui-même et lui seul qui faisait ainsi son entrée et prenait, par sa furie d'agilité, l'apparence de toute une légion d'acrobates.

Lorsqu'il se redressa,—risiblement calme dans l'ovation,—on eût dit une ligne droite totalisant les lignes précédemment endettées d'une foule de figures géométriques.

Je reconnus aussitôt, comme bien vous le devinez, l'homme à la bombe, le tribun improvisé de la réunion de dynamite.

Il me discerna, de son côté, parmi le public qu'il enveloppa d'un coup d'oeil circulaire, car il me salua du bout des doigts, puis se cambrant et se contournant, avec une suprême élasticité d'articulations, il amena jusqu'à proximité de son menton les basques de son habit noir; il tordit ses bras en tire-bouchons, glissa ses mains repliées sous la doublure et retira des poches la fameuse bombe-tabatière, qu'il ouvrit, afin de se loger, sans nulle précaution oratoire, une volumineuse pincée de tabac dans le nez.

L'éternuement subséquent remit à leur place les membres de M. Gryp avec une rapidité stupéfiante à tel point que le merveilleux clown, passagèrement invisible, sembla ne daigner reparaître qu'à l'appel délirant des bravos….

Cette fois, M. Ward, le président, ne songea pas à consulter sa montre.

DEUX DÉBUTS

«Ce soir, premier début de miss Ellen.—Grand travail aérien.»

Ainsi disaient, en tapageuses majuscules, les affiches peinturlurées des cirques.

Le soir indiqué était celui-là même qu'adopte le monde élégant pour venir raffoler de ces sortes de spectacles.

D'ailleurs, sortant de la coulisse, Conrad de Maltravers s'était placé au premier rang de la foule de dandies, d'écuyers et de clowns encombrant l'étroit couloir qui conduit des écuries sur la piste.

Conrad manifestait un empressement attentif, et Conrad—vous savez bien—n'est autre chose que l'irréprochable habit noir toujours mis en évidence par les dessinateurs de journaux illustrés lorsqu'ils ont à représenter n'importe quelle fête mondaine: mariage, obsèques, représentation de gala, courses, vente de meubles de femmes légères, etc., etc. Il n'y a pas de «Tout New-York» sur bois sans Conrad, son gilet en coeur, ses beaux favoris, sa calvitie duveteuse et son gardenia décoratif à la boutonnière.

Tout annonçait donc que tout à l'heure, dans l'azur des combles, a plusieurs mètres au-dessus des constellations incendiées des lustres, allait apparaître une véritable étoile.

* * * * *

Le moment approchait.

Un athlète qui soulevait trois cents—avec facilité—d'un seul bras, essayait vainement de magnétiser de l'autre bras l'impatience du public. Les messieurs s'agitaient, le nez en l'air; un furieux battement d'éventails frémissait dans toute l'assistance féminine.

On voulait miss Ellen.

* * * * *

Pendant ce temps, la débutante, sortie de sa loge, attendait toute prête derrière les ridéaux.

Sa mère, une plantureuse gaillarde au front hâlé par le grand air des champs de foire, s'empressait autour d'elle et redressait les bouffettes argentées de son ajustement de satin bleu de ciel.

Le père, ex-lutteur du tour du monde, ficelé dans une redingote de cérémonie, étalait un poitrail d'hercule orné d'une foule de médailles de sauvetage, distinctions authentiques, mais que les incrédules prenaient pour des franc-maçonneries quelconques ou autres emblèmes facultatifs d'ornement privé.

Ces gens, racontait-on dans le Cirque, originaires de quelque vieux coin de terre de Bohême, continuaient une ancienne et valeureuse famille de saltimbanques où jamais on ne s'était mésallié.

N'ayant qu'une fille, le père lui avait donné la rude éducation qu'il avait rêvée pour un héritier mâle.

Fouaillée autant que chérie, miss Ellen—Jeannette dans l'intimité—grandit en beauté, en adresse, en célébrité foraine, à tel point qu'à prix d'or le Cirque avait cru devoir la présenter à l'élite new-yorkaise.

Il fallait donc, dans quelques instants, se montrer pour la première fois à ce grand public exigeant et blasé. Il fallait se livrer à des milliers de lorgnettes en un costume ne laissant aucune forme dans l'ombre!

Et dans la circonstance, l'émotion inséparable et traditionnelle d'un premier début, c'était le risque de ne pouvoir grimper jusqu'à l'escarpolette des frises, d'éprouver le vertige au-dessus de l'éblouissement des gaz, de retomber sanglante, brisée, morte, sur l'arène!

* * * * *

Eh bien! miss Ellen était calme, elle souriait doucement, sans embarras.

On vint avertir que tout était prêt.

—Allons, houp! commanda le père, offrant sa droite gantée de coton blanc.

La mère, restée seule dans la coulisse, se dandina gaîment bercée par les premières mesures de la Valse des Roses, ritournelle adoptée pour le «grand travail aérien.»

Pas plus «d'histoires» que ça!

* * * * *

Paraître, triompher, c'était tout un pour la superbe bateleuse.

Ah! que de raisons elle avait d'être brave!

Dix-neuf ans, peut-être; un doux visage rose de poupée réussie; une auréole de cheveux blond-roux, justifiant le pseudonyme anglais, des jambes d'après l'antique, des épaules de déesse, une taille jouant souple dans l'échan-crure d'une courte cuirasse de satin, un pied arqué dans l'étroite bottine de soie aux hauts talons d'or. Rien de tout cela pouvait-il avoir peur!

Et à quelles audaces de talent s'abandonnait cette beauté!

Tordant de sa morsure de perles le bout d'une corde que son bonhomme de père attirait à travers une poulie, elle montait aux cintres dans l'attitude d'une rêverie allant aux nues; saisissant d'une main la barre du trapèze, elle planait, tournoyait, voltigeait, se renversait, plongeait dans le flot dénoué de ses cheveux d'or; puis, repliant une de ses jambes autour d'une corde tendue, elle redescendait en lentes spirales dans des poses éplorées, telle qu'une poésie revenant à regret sur terre….

* * * * *

Les applaudissements éclataient avec fureur lorsqu'elle partait prodiguant, dans une cabriole d'adieu, une volée de baisers.

On la rappelait, elle revenait et, en manière de remerciement, sautait, à l'anglaise, une gigue folle et correcte sur un rythme échevelé.

Elle fuyait, enfin, sous une pluie de fleurs, dans un ouragan de clameurs enthousiastes.

Sa gloire était assurée désormais.

Conrad, déployant ses grâces les plus parfaites (voir l'Illustrated), s'élançait sur les pas du nouvel astre pour lui débiter quelques fadeurs.

—Tu perds ton temps; ça, c'est du monde honnête; lui dit à l'oreille un splendide écuyer en costume de Spartiate, avec qui Conrad avait lié amitié pour parier aux courses.

Miss Ellen et sa famille, fagotés de houppelandes informes, s'en allèrent aussitôt prendre, au plus proche cabaret, un grog infini que le père accompagna de la fumée d'une pipe culottée magistralement.

Pas plus de cérémonies dans la gloire!

* * * * *

Le même soir, quelques heures plus tard, vive agitation dans l'un des hôtels les plus aristocratiques du Quartier Saint-James, ce séjour des vieilles familles anglo-normandes à prétentions nobiliaires et politico-budgétivores.

On allait assister à une «entrée dans le monde» exécutée par Mlle Arsénie de Beaumanor, une toute jeune héritière du plus pur héraldisme, disait-on; une fleur de sublimité piquée dans une dot.

C'était un début solennel, chaudement recommandé par la douairière de la maison, attendu que les Beaumanor, grande race, portent de clairs de lune sur fonds perdus.

Dans le salon criblé de marquises et de pairesses, un sourire quasi maternel errait sur toutes les lèvres; les tables de whist étaient moins mornes que d'habitude, et dans le couloir séparant le salon de la salle de jeu se pressait, pépinière à mariage, un bataillon de jeunes gens tout à fait bien.

Il va sans dire que l'indispensable Conrad avait eu le temps d'arriver du cirque, et se tenait (consulter le Graphic) en tête de la cohorte, un bras retombé, l'autre mollement arrondi sur son gibus.

On annonça les Beaumanor. L'extase préparatoire était au comble.

* * * * *

Arsénie, la soie sur les os, trembla sa première révérence telle qu'un miroitement évanoui de roseau sur l'onde, et se redressa maigreur problème.

L'explication suivait, sous forme de la maman Beaumanor, une fantomale momie à migraine et du non moins Beaumanor père, qui semblait vouloir n'exister que de profil.

Et d'une laideur à quel degré de défi presque!

Nulle autre ressource que d'attribuer à tous trois le «suprême cachet de distinction.»

* * * * *

Diplomate de naissance, brocheté de tous les ordres connus—et combien officiels ceux-là!—Beaumanor, dépourvu du fils qu'il avait rêvé de piloter à travers les ambassades et chancelleries, s'était rejeté sur Arsénie et avait veillé sans relâche à lui inculquer la science du beau monde.

Depuis plus d'un an il travaillait à la première apparition d'Arsénie dans le Noble Quartier.

Il l'avait accablée de ses inestimables conseils jusqu'à la dernière minute et les prodiguait encore au moment où la voiture s'arrêtait dans la cour de l'hôtel.

Aussi, que de prouesses Arsénie allait accomplir!

* * * * *

La causerie s'était ralentie, l'heure des supplices—prononcez musique de chambre—avait sonné.

Arsénie, c'était l'attrait culminant de la soirée, fut conduite au piano.

Émue, tremblante, la chère enfant!

Elle roucoula, chaste comme la neige, une élégie de jadis sur un thème d'autrefois; sa voix, troublée par la peur, s'égara dans les larmes, bien loin de toute tonalité connue. L'entourage se hâta de dissimuler l'effondrement de la romance sous un murmure flatteur.

Après le concert il y eut une «petite sauterie,» toujours à l'intention de la débutante.

Arsénie s'enfonça dans les somnolences d'une redowa, ce fade dérivatif de la valse; mais ses pas s'embourbaient en un rythme baroque et les battements de son coeur l'arrêtaient à chaque mesure.

Elle fût tombée de son long—de son large était impossible—si l'inévitable Conrad ne l'avait vaillamment soutenue, tout en affectant (revoir divers Keepsakes) l'air ravi, la bouche en coeur, le frac parfait.

L'opinion générale du salon fut qu'Arsénie était la digne élève de son père.

Les Beaumanor partirent avec la conviction que leur dynastie verrait encore de beaux jours, et après avoir entortillé la frêle Arsénie de tous les genres de fourrures propices contre le rhume.

* * * * *

Au sortir de cette seconde exhibition, Conrad se sentit tout à fait épris de miss Ellen.

Il alla au «Jockey,» rêvant de gagner assez d'argent pour conquérir quand même la splendide bayadère.

Le lendemain, vers midi, il avait perdu toute sa fortune et ne se trouvait plus d'autre ressource que d'aller demander la main dotifère d'Arsénie, qui lui fut accordée avec un enthousiasme précipité.

Dans le même moment, miss Ellen devenait la fiancée du bel écuyer en costume spartiate.

Il est certain que de cette union naîtront quelques futurs triomphateurs d'hippodrome, de même que la progéniture de Conrad et d'Arsénie fera, probablement, la gloire des chancelleries et ambassades!

Et s'il fallait extraire quelque moralité de cette absurde histoire, on proposerait une plus large application des études de gymnastique dans les nouveaux lycées de demoiselles? Volontiers on demanderait aussi qu'il fût procédé aux unions conjugales dans le beau monde avec un peu plus de souci de l'esthétique….

Mais tout cela, selon la méthode graduelle, «dans une juste mesure!»

Il est trop certain que le progrès ne se décrète pas….