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Contes d'Amérique

Chapter 9: VII
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About This Book

A series of short tales and sketches that portray life in small towns and transplanted communities, mixing irony, melancholy and dry humor. Episodes concentrate on domestic tensions, social gatherings and moments of personal revelation, showing how pride, jealousy and misunderstood loyalties shape relationships. The narration favors compact, scene-driven pieces that alternate realist detail with heightened dramatic gestures, exposing social pretensions and human frailties without following a single ongoing plot. Recurring themes include identity, cultural friction and the awkward comedy of amateur artistic ambition.

—Ce serait folie de refuser!

—Votre affection égalera la mienne?

—Je vous trouve irrésistiblement éloquente et convaincante.

—Vous jurez alliance loyale et fidèle?

—Je le jure!

—Eh bien! je t'aime, tu m'as comprise, tu es celle que je rêvais, proclama mistress Brog-Hill, s'élançant de l'autre côté de la table et embrassant son amie qui s'abandonnait joyeusement à cette effusion.

—Oui, je t'aimerai comme une soeur, comme une enfant, et tu verras bientôt de quelle volonté je suis capable pour le triomphe de nos principes…

Nous tutoyons ici, afin de traduire scrupuleusement le sens intime des paroles de Josuah, car elle s'exprimait dans cette placide langue anglaise où l'on dit toujours «vous,» même en Amérique et même quand l'imagination titube à travers les éblouissements de l'alcool.

—Et maintenant, ma chère, dit Josuah, redevenue grave, je dois vous quitter: il est l'heure de mon indispensable promenade du soir. Daignez dormir le mieux possible, nous recauserons demain; je vous expliquerai bien des choses encore.

Ce disant, Josuah s'enveloppa d'un water-proof de bure sombre et couvrit ses cheveux blonds d'un feutre noir à larges bords, ce qui acheva de donner à son accoutrement un cachet presbytéral.

On devine que mistress Flyburn, exacte comme une éclipse et non plus bruyante que la lune, surgit à la minute même des adieux pour reconduire miss Ellen à son appartement.

VI

Lorsqu'on se retrouva dans la chambre du second étage, miss Ellen, un peu dégrisée, fut curieuse d'apprendre de mistress Flyburn quel était le but des excursions obligées de Josuah.

—Mistress Josuah, fut-il répondu, se rend chaque soir à l'Établissement du gaz, en vue de son prochain ouvrage: l'Influence de l'hydrogène carboné sur le fonctionnement et sur les malaises des organes respiratoires. Ce travail ne s'interrompt que quand mistress Josuah doit assister à la séance mensuelle des dames francs-maçons.

Ayant ainsi parlé correctement, la serviable mistress Flyburn se dissipa.

Miss Ellen, bientôt après, s'endormait sans trop savoir si l'extraordinaire Josuah et son invraisemblable camériste n'étaient pas les fantômes d'un rêve commencé depuis quelques heures déjà.

Mais le lendemain, dès le réveil, elle aperçut dans la chambre, éclatante de pur soleil, mistress Flyburn, charnelle et tangible, apportant sur un incontestable plateau un très réel déjeuner.

La bonne dame expliqua que mistress Josuah n'abandonnait ses diverses occupations et ne se livrait à «la vie de famille» qu'à partir de l'heure du dîner. Miss Ellen était donc libre jusque-là.

Clause excellente!

Quelques instants après, miss Ellen, approvisionnée de dollars, se lançait dans la rue, aspirait l'air matinal et trottinait épanouie et légère, songeant qu'elle était riche et libre.

Les rues de San-Francisco sont toujours droites, comme le plus court chemin d'une affaire à une autre; mais qu'importait cette monotonie à une femme enivrée du plaisir de se posséder elle-même?

Elle erra longtemps, vit tout, ne regarda rien, fit de nombreux achats dans les magasins de nouveautés et reprit, enfin fatiguée, le chemin de la maison, en pensant à Josuah.

La doctoresse, à coup sûr, lui semblait fantasque à l'extrême; mais on était contraint de reconnaître en elle l'ascendant de ceux qui possèdent à la fois l'enthousiasme et la logique de leurs chimères. Ses utopies avaient peut-être du bon et méritaient au moins l'épreuve d'une quinzaine de jours.

—J'étais presque sûre de vous retrouver là, dit miss Ellen, sortant de ses réflexions, à mistress Flyburn, qui lui épargnait encore une fois la peine de sonner à la porte de Josuah.

—Excusez-moi, répondit mistress Flyburn… Les commis chargés de vos emplettes m'ont indiqué votre itinéraire… Vous voyez: de simples conjectures…

Miss Ellen eut l'obligeance de ne pas insister et se rendit dans sa chambre, où ses diverses acquisitions étaient déjà rangées avec méthode.

C'étaient les éléments complets d'une nouvelle toilette et autant de talismans contre l'ennui. Heureuse de se voir jolie et d'être sûre de plaire, ne fût-ce qu'à Josuah, miss Ellen était encore attachée au miroir quand mistress Flyburn vint l'avertir pour le dîner.

VII

Tout se passa comme la veille, mais avec plus d'abandon. La situation paraissait désormais acceptée; on parlait à bâtons rompus; il n'y avait plus de tâtonnements ni de professions de foi. Les coeurs des deux amies allaient au-devant d'une pénétration mutuelle.

L'apparition de mistress Flyburn n'avait pas manqué de se produire à point nommé pour le dessert.

—Ah çà! me direz-vous, demanda miss Ellen lorsque la porte se referma, quel mécanisme fait mouvoir mistress Flyburn avec tant de précision?

—Puisque ce phénomène ne vous a pas échappé, dit Josuah, je dois vous avouer, toute modestie à part, qu'il est le résultat d'une de mes expériences qui me vaudrait la gloire si je pouvais vaincre la jalousie de la corporation. Mistress Flyburn, riche jadis, mais, un jour, subitement ruinée, souffrait, quand je la pris pour servante, d'un mysticisme suraigu.

«Elle attribuait à l'inspiration du péché originel ses moindres pensées, ses plus minimes actions, et vivait dans une continuelle terreur, non seulement des enfers, mais de quelque malheur immédiat infligé par une Providence vengeresse. Alors j'entrepris l'application extérieure de stupéfiants sur le cerveau, de manière à neutraliser les divers lobes où réside la faculté de s'occuper de soi-même, et je ne laissai subsister que les lobes où se forment les notions relatives à autrui.

«La guérison, vous le voyez, dépasse toute espérance. Désormais, la vie morale ne sera plus chez mistress Flyburn qu'un phénomène purement extrinsèque; ses aptitudes d'observation se concentrent en un superlatif de clairvoyance sur les actes et les volontés des autres.

—C'est donc une personne parfaitement heureuse?

—Et une excellente domestique.

—Elle m'a confié que vous êtes d'une franc-maçonnerie de dames; c'est, je suppose, un milieu favorable à vos idées.

—Plus ou moins: peu m'importe. Les loges et clubs sont le rendez-vous des bavards à propagande, plus soucieux de réformer l'univers que de prêcher d'exemple, et le contraire est ma ligne de conduite. Quant aux réunions féminines, on s'y préoccupe par trop de dépasser en stoïcisme et en pédanterie les hommes qu'on prétend égaler. Non contentes de revendiquer le mandat politique, judiciaire, administratif, municipal, que sais-je encore, ces dames traitent de haut tout ce qui est du domaine des grâces; elles ont en froid mépris l'art de plaire et les divers talents qu'on ne peut exercer sans être belle. Oui, Dieu me pardonne! elles accablent de dédain et de commisération les actrices incarnant les conceptions idéales des poètes, les chanteuses, les ballerines et les autres déclassées de ce genre…

Nous jugeons inutile de relater qu'à ce moment l'influence extatique du gin recommençait à se faire sentir.

La doctoresse s'était assise, comme la veille, de l'autre côté de la table, près de miss Ellen, souriante, reposée, jolie et printanière jusqu'à l'exubérance.

—Je ne tombe pas, moi, dans de telles exagérations, continua Josuah. Que les hommes accaparent les fonctions sérieuses ou pénibles, rien de plus juste. Mais réservons aux femmes, et à elles seules, les métiers de pur agrément tels que la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, le sacerdoce, la prédication, dont ces messieurs, tout justement, affectent de détenir le monopole exclusif. Cette concession, quelque sage, quelque légitime qu'elle semble, nous est aussi refusée. Eh bien, qu'on nous permette du moins, d'être belles autant que possible et d'enchaîner par là les amitiés et les sympathies.

—M'aimeriez-vous donc moins si j'étais laide?

—Ce ne serait plus une amitié spontanée, mais un attachement réfléchi que l'habitude et la conformité d'opinions auraient à développer.

—Mais, j'y songe: que deviennent les hommes dans notre aimable république?

—Soyez sans inquiétude à cet égard. La condition humaine ne permet qu'un nombre restreint de combinaisons, et je ne connais pas de plus pauvre argument contre les projets de réforme que la crainte de grands changements sociaux. Dans le cas dont nous parlions, les hommes continueraient tout uniment de vivre entre eux, au club, au café, à la bourse, aux réunions électorales et dans les autres milieux d'où ils ont éternellement jugé convenable de nous exclure.

—Vous n'avez pas, je le vois, une haute idée de la sanctissime institution matrimoniale.

—Peut-être, après un siècle encore d'études et de progrès, le mariage se justifiera-t-il par l'union réelle des intelligences, par un retour sincère à la dualité de l'être humain. Alors l'homme ne fera rien à demi, c'est-à-dire rien à lui tout seul. Livre, poème, tableau, symphonie, invention, découverte, législation, tout sera conçu, élaboré, exécuté, achevé par ces deux âmes devenues la même pensée; toute oeuvre sera complète, sinon excellente. Nous n'assisterons pas, vivantes, à ce triomphe du bon sens; il faut nous borner à le prédire.

Miss Ellen s'apprêtait à faire sur les résultats de la dualité et sur les diverses phases de l'union des intelligences plusieurs questions probablement intéressantes, mais l'heure de l'indispensable promenade à l'Établissement du gaz et de l'inévitable apparition de mistress Flyburn avait sonné.

VIII

Dix jours se passèrent ainsi sans le moindre nuage.

L'éducation de miss Ellen dans la science sociale avançait rapidement; la docile élève raffolait du professeur et de ses leçons.

On ne pouvait imaginer, au reste, une existence mieux réglée, des conversations plus instructives, une intimité plus délicate et une liberté plus parfaite… Jamais mistress Josuah n'avait trahi la moindre curiosité touchant les longues promenades que miss Ellen s'accordait tous les jours, et même certains soirs, pendant le cours des observations sur l'action morbide ou curative de l'hydrogène.

En surplus de ce bonheur, on avait d'agréables divertissements en perspective, notamment la prochaine initiation à la franc-maçonnerie.

Mais un soir, celui du second samedi, le programme s'enrichit d'un plaisir inattendu.

Le samowar ne bouillait pas comme d'habitude. Mistress Flyburn, sans avertissement préalable, avait pris d'autres dispositions. Un cordon de tasses bordait la table; le milieu était occupé par une immense théière entourée de fioles à liqueur, de cruchons de bière, de boîtes de cigares, de pots à tabac et autres accessoires d'un raout américain au présent siècle.

—Nous avons des réceptions mensuelles, expliqua mistress Brog-Hill: je vois à votre air que j'avais oublié de vous avertir.

—Vos soeurs en franc-maçonnerie sont des gaillardes, paraît-il, insinua miss Ellen en désignant du doigt les tabacs et les pipes.

—Détrompez-vous, répondit Josuah: nos soirées sont uniquement organisées en l'honneur du sexe fort.

Cette circonstance si contraire au train habituel de la maison méritait des éclaircissements. Josuah démontra que, pour se fortifier dans la résolution de renoncer aux hommes, il convenait de les voir de temps en temps de près.

—N'est-ce pas un danger, au contraire? demanda miss Ellen.

—Vous en jugerez tout à l'heure. Écoutez seulement, et regardez.

—Mais n'est-il donc pas certains hommes qui acceptent nos théories et deviennent ainsi nos alliés?

—Horreur! ma chère, s'écria la doctoresse avec l'accent de la plus vive répulsion, ceux-là sont les plus détestables. Trop faibles pour agir sur leurs pareils, ils tentent de jouer près de nous, et malgré nous, le rôle larmoyant d'apôtres. Sous prétexte de défendre nos intérêts, ils nous proposent je ne sais quel régime semi-platonique qui n'est qu'une lâche reculade devant la réalité. Laissons là ces enjôleurs et n'en parlons plus!

Ce cruel coup de boutoir amusa miss Ellen, mais éveilla dans son esprit quelques respectueuses velléités de résistance:

—Il faut pourtant, insista-t-elle, procréer dans ce monde, si l'on veut qu'il dure.

—Quoi de plus simple? répondit mistress Brog-Hill. Attendons que les désirs de maternité nous entraînent; c'est la seule excuse de ce qu'on appelle l'amour. Acceptons, alors, l'«intérim» d'un homme réunissant, hélas! à peu près les qualités physiques et morales que nous aimerions à retrouver dans notre enfant; l'être qui naîtra par la suite sera, relativement, capable et digne à la fois de vivre longtemps.

—Et, qui l'élèvera? le père, ou la mère?

—Laissez-moi vous redire que les réformes les plus audacieuses, celles qui inspirent le plus, aux niais, la terreur des cataclysmes, n'introduiraient que de minimes modifications dans les moeurs et coutumes. La mère garderait l'enfant, jusqu'à l'âge de l'école; le père le visiterait, pendant ce temps, au gré de ses souhaits et de ses occupations; le reste n'est plus qu'une affaire d'argent. N'est-ce pas à peu près ce qui se pratique aujourd'hui?

Miss Ellen, convaincue, allait tomber d'accord de ces hautes vérités, mais la pendule sonna l'heure de la réception, et les invités, scrupuleux observateurs de la ponctualité anglo-saxonne, firent irruption tous à la fois.

Nous ne saurions décider si mistress Brog-Hill avait confié au hasard le soin de justifier ses innovations ou si elle avait adroitement choisi ses amis dans ce but. Force nous est seulement de convenir que le ridicule de l'entière collection sautait aux yeux.

Toutes les figures étaient d'une laideur farouche, aggravée par la sinistre coupe de barbe à la yankee; toutes les formes offensaient les lois les plus indulgentes de l'esthétique. C'était comme un mystifiant rendez-vous d'avortons et de colosses, d'échines ratatinées et de ventres excessifs; les voix et les rires étaient agaçants à tous les degrés de la gamme; les pas et les gestes faisaient trembler la table et la vaisselle. Malgré la présence de deux médecins, de quinze avocats, de huit pédagogues, de trois ingénieurs, de quatre clergymen et d'une demi-douzaine d'industriels, la conversation ne put se fixer sur une matière intéressante et passa presque immédiatement à la politique. Il y avait crise ministérielle. L'un tenait pour Janson, candidat avancé, l'autre pour Paulson, candidat rétrograde, et beaucoup pour Machinson, candidat pondérateur. On ne s'occupait nullement des principes représentés par ces trois ambitieux ni des bénéfices éventuels de leur présence au pouvoir, mais on s'échauffait à blanc sur le chapitre des personnalités.

Toutes les opinions, d'ailleurs, retentissaient de concert en un crescendo formidable; la maîtresse de la maison trouvait à peine le placement d'un mot, et on n'eut aucune sorte d'attention particulière pour miss Ellen Kemp, que l'agréable assemblée, pourtant, voyait pour la première fois.

Josuah n'en paraissait pas moins prendre quelque intérêt à la fête, et souvent elle échangeait, à voix basse, de rapides propos avec l'un ou l'autre des énergumènes.

A certain moment, Josuah vint près d'Ellen et lui recommanda d'observer
Tom Nothingworth, le type le plus notable de l'espèce en représentation.

Ce personnage dépassait d'une hauteur de tête, au moins, le reste de la réunion. Maigre et nerveux comme un fouet, noueux et rude comme un arbre, il avait le nez impudemment proéminent et une chevelure broussaillant tout le front; ses paupières clignotaient sur de petits yeux gris très vifs, et sa bouche, alternativement, se crispait ou s'élargissait jusqu'aux oreilles.

Son organe aboyant couvrait le tumulte universel et Tom émettait, à propos de chaque candidature, des appréciations d'un cynisme à outrance, aboutissant toutes au culte du succès et à la religion du dollar. Se fâcher, toutefois, était impossible, tant l'orateur, par ses oeillades épileptiques et par l'agitation ricanante de ses lèvres, parvenait à donner le change sur la sincérité de ses convictions. Plus on vociférait, plus Tom Nothingworth braillait. Le salon de Josuah ressemblait à une ménagerie qui prend feu: on entendait des cris de bêtes furieuses et on voyait s'envoler par la fenêtre l'énorme nuée fuligineuse exhalée par les fumeurs.

Mais il n'est si charmant plaisir qui n'arrive à sa fin. Le bruit et la fumée prirent, vers onze heures, leurs chapeaux et leurs cannes, descendirent l'escalier, se répandirent dans la rue et se dispersèrent peu après.

Quand le silence et l'air respirable eurent repris possession du logis de Josuah, les deux amies s'embrassèrent et se séparèrent après avoir formellement constaté que le désir de rompre l'association ne leur serait jamais inspiré par aucun des hommes entrevus ce soir-là, fût-ce le tonitruant Tom Nothingworth.

IX

Le lendemain c'était dimanche, jour de flânerie pour Josuah, qui donnait congé à ses malades et passait la matinée à ranger ses livres et à lire, par-ci, par-là, quelque page dont elle résumait la substance en un cahier de notes.

Après le déjeuner, miss Ellen, qui s'apprêtait à sortir, eut la surprise agréable de recevoir pour la première fois dans sa chambre la visite de la doctoresse.

Josuah tenait plusieurs volumes sous les bras; elle s'installa et fit à haute voix diverses lectures piquantes et instructives. C'était, comme on l'imagine sans peine, des réquisitoires et diatribes contre le socialisme du jour où des arguments à l'honneur de ceux qui ne prennent conseil que de leur tempérament ou de leur originalité.

Elle accompagna ces extraits de nombreux commentaires, puis parla de choses moins graves.

Elle assista son amie dans quelques détails de toilette et lui parut plus expansive, plus bienveillante, plus affectueuse encore qu'à l'ordinaire.

Il semblait que des sentiments supérieurs à l'amitié, que des tendresses de soeur aînée ou de mère dussent s'épancher de ce coeur de femme gouverné par un esprit de philosophe et de savant.

—Je vais risquer une question indiscrète,—dit miss Ellen, émue de ce débordement de sensibilité:—n'avez-vous jamais écouté les voeux de quelque soupirant?

La doctoresse éprouva un peu d'hésitation à raconter qu'elle aussi avait, comme la majorité féminine, presque touché le fond du gouffre:

—J'étais jeune encore, dit-elle; un gentleman m'avait plu par ses semblants d'indépendance d'esprit, de hardiesses d'idées; je le crus capable d'être un second moi pour les choses de la vie et les choses de la science. On nous maria, mais dès le lendemain je pus mesurer en lui l'homme éternel; ce n'était qu'un despote grossier et un rival vaniteux. Impossible, d'ailleurs, de s'habituer à sa laideur extravagante lorsqu'il exprimait ce qu'il intitulait: son amour! Heureusement j'étais riche et il me fut facile d'obtenir que nous vivrions désormais séparés, de manière à ne plus nous voir, par intervalles, que comme des amis.

L'amertume de ces souvenirs pesait sans doute à mistress Brog-Hill, car elle mit un empressement remarquable à changer de thème.

—J'ai à vous annoncer, pour tout à l'heure, dit-elle, une visite d'une haute importance pour vous. Il s'agit d'une affaire que j'ai entamée hier soir, avec quelques-uns de nos amis, pendant la querelle politique. Je savais, depuis plusieurs semaines, que la Compagnie du gaz—théâtre de mes études du soir—veut s'agrandir et compte acquérir un immense terrain en vente à sa proximité. J'ai pris les devants, et j'ai acheté ce terrain pour votre compte; il m'a suffi, pour cela, de déclarer le montant de la somme dont votre loterie vous a gratifiée.

Miss Ellen fut prise d'une stupéfaction profonde.

—Que diable pourrai-je faire de cette propriété? s'écria-t-elle.

—La revendre à la Compagnie du gaz, dit Josuah. Mais comme vous manqueriez de l'astuce nécessaire à pareille transaction, j'en ai chargé Tom Nothingworth, l'intermédiaire le plus madré de San-Francisco. Il viendra, j'en suis presque certaine, vous apprendre que le marché est conclu et que votre fortune est triplée, sinon quadruplée…

Tom Nothingworth se présenta, en effet, chez miss Ellen Kemp, dans le courant de l'après-midi, pendant que la doctoresse était allée remettre ses livres en place.

Ainsi qu'on l'avait prévu, Tom s'était supérieurement acquitté de sa mission; les dollars de miss Kemp se trouvaient multipliés par quatre et l'eussent été par cinq, sans la commission que Tom s'adjugea de son propre mouvement.

Quelque candeur commerciale que lui eût supposée Josuah, miss Ellen était assez américaine pour entreprendre de contester à Tom un courtage aussi démesuré.

Mais Tom argumentait avec tant de maestria, il surabondait d'une si divertissante puissance de tripoteur, il sut—ouvrant une parenthèse —traiter si cavalièrement des lubies des femmes et surtout des manies sancto-farouches de Josuah; il était si subjuguant, si pressant, si virilement dominateur, qu'il ne restait plus qu'à consentir à tout et à tomber en admiration…

X

Est-il nécessaire de narrer l'épilogue de cette histoire et ne l'avez-vous pas deviné déjà?

Mistress Brog-Hill—nous le répétons à l'honneur de son sexe—n'avait jamais questionné miss Ellen Kemp sur le but de ses promenades diurnes et nocturnes de plus en plus fréquentes et prolongées.

Miss Ellen se montrait toujours aussi amicale et d'aussi joyeuse humeur que le jour de son arrivée.

Josuah n'en demandait pas davantage et elle était heureuse à sa manière, lorsqu'elle reçut la lettre suivante que mistress Flyburn, pressentant infailliblement l'arrivée du facteur, avait attendue au moins pendant deux minutes sur le pas de la porte:

«Nous sommes partis, ma chère, Nothingworth et moi. Je vous laisse dix mille dollars que vous gérerez pour moi en cas de malheur. Un clergyman nous a mariés entre deux trains. Nous filons sur New-York, puis nous traversons l'Atlantique. Je meurs, il meurt, nous mourons d'envie de voir Paris. Ah! comme il y avait beaucoup de vrai, ma chère, dans tout ce que vous m'avez dit de l'amour. Nous éprouvons déjà le besoin «de nous fuir ensemble en Europe.» Adieu… ou au revoir. J'attends lettre de vous à New-York, poste restante.»

Et mistress Josuah répondit, par retour du courrier:

«Oui, au revoir, ma chère. Hâte-toi de plaider le divorce, hâte-toi de dégager ta responsabilité, et reviens vite dans mes bras. Tom Nothingworth est… mon mari.»

LE DOCTEUR BURNS

—Voilà donc le malheureux William devenu notre pensionnaire?

—A dater d'aujourd'hui.

—Et l'ignoble Ralph sera pendu demain!

—Dès l'aube…

—Ou quelques minutes plus tôt, sinon ce sera miracle si la foule le laisse arriver jusqu'à la potence et ne se donne pas la joie de le mettre en pièces, lui aussi, de remplumer, de le flamber au pétrole et autres gentillesses…

—Le lynch! Parbleu, quoi de meilleur, et que sont, on présence de pareils forfaits, les froides formalités de la justice? Parlez-moi d'une belle vengeance pratiquée par le peuple, de ses propres mains! Voilà qui affirme la solidarité contre le crime; voilà qui relève vraiment le niveau moral de la masse!…

Excellentes pensées, bien dignes de se produire en si sage compagnie: car la présente conversation se tenait chez M. Blackwork, le directeur général du fameux établissement de santé de Lobster-Hill.

Il était plus de neuf heures du soir.

Les fous, les agités, les furieux, les illuminés, étaient relégués pour la nuit dans leurs cellules respectives, et tout ce qui restait de gens raisonnables dans la maison, c'est-à-dire le personnel administratif, avec accompagnement de ses femmes et demoiselles, prenait, comme d'habitude, le thé chez Mme Blackwork et poursuivait sa paisible causerie sur les choses du jour.

Encore une fois, l'honorable réunion, au moins dans sa partie masculine, cultivait le bon sens autant par métier que par aptitude naturelle.

—Oui, le lynch, je le déclare…, allait reprendre M. Blackwork, décidément partisan de ce mode de répression…

Mais la tirade fut interrompue par la voix retentissante d'un laquais annonçant une visite:

Monsieur le docteur Burns!

Il y eut dans le salon quelques chuchotements, quelques sourires et coups d'oeil rapidement échangés d'où l'on pouvait conclure que si le docteur en question troublait l'intimité du cercle, c'était pourtant un personnage qu'il y avait nécessité d'accueillir avec le plus d'égards possible.

Un geste de M. Blackwork sembla télégraphier en ce sens une recommandation pressante au moment même où l'on vit apparaître M. Burns.

C'était un homme de stature élevée et de formes vigoureuses; sa figure noble et belle, sous une chevelure grisonnante, révélait un de ces rares savants chez qui la poésie et l'enthousiasme vont de pair avec la science. Son regard fixe et la contraction de ses sourcils le montraient comme sous le coup d'une préoccupation grave.

—Cher docteur, quelle bonne inspiration vous amène? dit M. Blackwork, la main tendue.

—Vous venez, je gage, nous demander une tasse de thé, dit de sa voix la plus caressante Mme Blackwork qui, en même temps, présentait la tasse toute prête.

M. Burns, les mains embarrassées par les amabilités combinées du couple Blackwork, prit la parole en promenant un salut distrait à travers l'assistance.

—Pardonnez-moi de surgir ainsi à l'improviste, disait-il, vous me voyez fort agité; j'ai à vous apprendre quelque chose de bien sérieux.

—Quelque chose de bien sérieux? Diable! diable! de quoi s'agit-il donc? demanda M. Blackwork avec un accent de curiosité tel qu'il eût été difficile d'y découvrir la moindre trace d'ironie.

—Il s'agit d'une atroce injustice, sur le point d'être commise, et qu'il est peut-être temps encore d'empêcher; il faudra que vous vous rendiez ce soir même chez l'attorney.

—Ciel! que se passe-t-il? que va-t-il arriver? interrogèrent quelques voix sur un ton de sollicitude imitant la note convaincue de M. Blackwork.

Le docteur déposa la tasse sur la cheminée et tira de sa poche un exemplaire du Courrier de San-Francisco, qu'il déplia.

—Voici ce qu'on lit ce soir, dit-il, après avoir fouillé des yeux l'énorme tas de prose:

«Dans vingt-quatre heures, Ralph sera pendu aux Sand-Lots. Quant au mari de sa victime, le pauvre William Garrey, sa raison n'a pu résister à la perte de la femme qu'il adorait malgré ses infidélités; il est dans un état de complète démence, les magistrats l'ont fait entrer d'office, ce matin, à Lobster-Hill.»

—Voilà ce qu'on lit, répéta M. Burns tout à coup sarcastique, voilà ce que croit toute la ville, voilà ce que la justice elle-même considère comme démontré. Un homme de la plèbe devenant fou parce qu'on lui tue sa femme! Ah! quelle belle histoire et comme elle est vraisemblable!…

—Hé quoi! docteur, douteriez-vous qu'il est des maris sachant aimer? miaula une dame rousse à très long nez, en dardant ses petits yeux gris sur son époux, le gros économe.

—Les minutes sont précieuses; permettez-moi de ne pas discuter ce point, supplia le docteur.

—Non, non, ne discutons rien! intima nettement M. Blackwork.

—Quant à moi, continua M. Burns, longtemps avant l'information du Courrier j'étais fixé sur la valeur de ce roman. Dès cette après-midi, j'avais visité dans son cabanon notre nouveau sujet, le William Carrey, afin de commencer le cours de mes observations sur lui. Or, je le jure, il n'offre nul symptôme de folie, et l'histoire qu'il m'a contée vous terrifiera tout à l'heure!

—Qu'est-ce donc?—Oh! dites vite.—Silence! Ecoutez! écoutez! s'écrièrent les dames, se rapprochant de M. Burns avec un grand brouhaha d'empressement.

M. Burns s'était accoudé, tel qu'un orateur, à l'angle de la cheminée; les lumières du salon convergeaient avec d'heureux effets de clartés et de demi-teintes sur ses traits accentués où se lisait une extrême énergie, emprisonnée, semblait-il, dans une sorte d'impassibilité bizarre.

—Quand j'arrivai près de William, commença-t-il, j'eus la preuve immédiate de sa clairvoyance; il restait obstinément sourd aux questions de ce bon pauvre vieux… Il n'est pas ici ce soir, je puis en parler librement…, vous savez bien: l'inoffensif M. Shirm, qui a la chimère de se prétendre notre médecin en chef…

Un rire, cette fois irrésistible, éclata, mais très ostensiblement c'était sur le compte du naïf M. Shirm:

—Voilà trente ans pour le moins qu'il exerce cette manie médicale, avec la plus grande exactitude, dit M. Blackwork au comble de la gaîté.

—Et qu'il réclame à heure fixe son traitement mensuel? s'écria l'économe, dont l'hilarité secouait l'ample ventripotence.

—William l'avait incontinent reconnu fou, littéralement fou, reprit M. Burns, insistant sur cette bonne bouffonnerie.—A mon égard, au contraire, William n'eut pas un instant d'hésitation.

—Parbleu! souligna complaisamment M. Blackwork.

—Il devina ma profession, continua le docteur Burns, et parut vouloir me parler sans détours.

«—Bonne aubaine d'échapper à la corde! lui dis-je.

«—Certes, fit-il, je tenais peu à jouer le rôle capital dans la cérémonie qui se prépare.

«—Et vous voilà désormais heureux dans notre maison. Ah! vous avez de la chance d'avoir perdu la raison!»

«Le personnage haussa les épaules de pitié, pour ma candeur sans doute; puis, silencieux un moment, les yeux fixés sur les miens, il eut un sourire équivoque annonçant des confidences.

«—Vous êtes un brave homme, cela se connaît de suite, dit-il dans son jargon de peuple; quand vous me vendriez, d'ailleurs, on ne vous croirait pas. Mais vous m'inspirez confiance; il faut que je vous dévide mon affaire et celle de l'honorable défunte qui était ma légitime et portait mon nom. J'étais serrurier-ciseleur à l'époque, figurez-vous, et je passais pour pas maladroit dans le métier. Je travaillais dur, j'avais de l'ordre, et pas plus tard qu'à vingt-cinq ans je m'établissais tant bien que mal pour mon propre compte. De ce coup-là, plus de question sociale! Carrey ouvrier ne flânait jamais sans la permission de Carrey patron, et Carrey patron ne retenait pas un sou des bénéfices de Carrey ouvrier. J'occupais, seul, une maisonnette isolée de la Cent-Cinquantième Rue, aux abords des Sand-Lots. L'intérieur ne laissait rien à désirer: à gauche, l'atelier; de l'autre côté, derrière un beau paravent chinois, mon petit mobilier tout neuf et mes hardes du dimanche bien rangées.

«Là-dessus s'ouvrait une fenêtre encadrée de lierre, par où rentrait le soleil du matin. Les passants admirèrent le tableau, je m'en vante, le jour où, pour la première fois, parut dans cette verdure le jeune et frais museau de mon épousée. Que voulez-vous? J'étais allé au bal, quelquefois; elle adorait la danse; je me plantai dans la tête qu'elle m'aimait par-dessus le marché, et voilà! Tout marcha bien, du reste, dans les commencements: on la voyait toujours assise à sa fenêtre, cousant, chantant, rêvant comme une rentière. Au fait, sa chambre balayée à l'aurore, l'affaire d'un instant, elle n'avait plus qu'à se laisser vivre, pendant que la soupe bouillait et pendant que je trimais à l'ouvrage dans l'autre compartiment. Notez, avec cela, que jamais elle ne se salissait les doigts à la ferraille; l'étau, la forge, le soufflet, mes scies, mes limes et jusqu'au charbon, tout cela ne connaissait que moi; c'étaient des camarades à qui je devais d'être un homme libre et de rendre ma femme heureuse en attendant l'arrivée des enfants.

«Elle chantait donc et rêvait à je ne sais quoi dans sa volière, ma perruche: moi, toujours à l'oeuvre suant, le front baissé, je me taisais: mais il me passait comme du froid bienfaisant dans le coeur, et je ressentais une envie de remercier ou de bénir je ne sais qui ou quoi. Par exemple, plus de bastringue, plus de promenades du samedi dans le sillon de la foule, à la lisière des cabarets. Je voulais du bonheur sérieux, comme un parvenu; parbleu! comme un patron!

«Il arrivait, à l'occasion, qu'on m'employait dans des usines situées au diable, par là dans la campagne. Cela me retenait des trois ou quatre jours dehors. Quelle joie de revenir et de revoir, au couchant du soleil, d'aussi loin que je pouvais, notre masure, moitié noire, moitié verte!

«Misère! c'est de là qu'est venu tout le mal.

«Elle en tenait toujours pour le bal, ma petite reine, et il en existait un s'ouvrant tous les soirs à quelques pas de chez nous. Madame s'y envolait dès que j'avais le dos tourné, puis, comme par habitude, elle se remit à aimer le danseur autant que la danse; mais, cette fois, la place de mari était prise, ce fut le tour de l'amant, et elle se livrait entre deux quadrilles, sous ce même toit… Bah! vous avez lu le procès; laissons les détails, vous les connaissez.

«Je ne tardai pas à flairer quelque manigance; les commères avaient sur mon passage ce petit rire de femmes qui vous raconte ces sortes d'affaire-là tout comme si c'était crié.

«Un jour, je fis savoir qu'un travail hors la ville m'occuperait jusqu'au lendemain. J'avais dit vrai, et si je revins le soir même, ce fut par pure chance.

«C'était il y a deux mois, l'été, par une chaleur à cuire la cervelle. Le crépuscule luisait encore assez pour qu'on pût distinguer à quelques pas de soi. Aucune lumière dans ma maison, mais avant de rien entendre, je devinai qu'on parlait près de la fenêtre ouverte. Il m'arrivait comme un souffle de voix haletantes. Je me jetai sur le côté, je me glissai jusqu'au mur latéral et j'écoutai à l'angle, l'oreille contre la pierre.

—«Allons, reviens; encore un tour de valse, tu as le temps, disait une voix d'homme.

—«Non, répondait-elle, j'ai comme un pressentiment qu'il rentrera cette nuit.

—«Eh bien, moi, je retourne au bal.

—«Parbleu! plus rien ne te retient maintenant, dit la malheureuse.

—«Je reste, si tu veux?

—«Non, non, sauve-toi: un dernier baiser seulement…»

«Oh!… j'eus la force de me contenir: je tordais sur eux-mêmes ces muscles habitués à ployer l'acier.

«L'homme sortait; je m'allongeai contre terre et je vis le profil de l'individu. C'était Ralph, le tonnelier. Ralph, le bambocheur, qui trompait sa propre femme en même temps qu'il souillait la mienne.

«Quand il fut à quelques mètres, j'entrai chez moi brusquement. D'un coup de soufflet j'incendiai le brasier toujours couvant sous la cendre et j'y allumai la torchère. Je passai dans l'autre salle et je plantai le bout de résine sur la table. Clarté subite, terrible. Le lit était en désordre; elle, la misérable, avait sur la tête un bonnet tout pomponné de fleurs.

—«Ote donc cette guenille,» lui dis-je, sans fracas.

«Une rage crispa sa figure: «Maladroite!» pensait-elle, en précipitant le bonnet tout fripé dans l'armoire.

—«J'étais allée chez les Rophinand…, trouva-t-elle, comme frime.

—«Bien, bien, répliquai-je, on ne t'a jamais fait de reproches. Pour la question de ce soir, on en usera de même.»

«Elle tremblait, blanche, prête à défaillir. J'étais tout tranquille, moi, c'est drôle; mais quelque chose d'horrible, il faut croire, s'annonçait dans mes yeux.

—«William! supplia-t-elle.

—«Ralph!» répondis-je, ricanant, les dents serrées.

«Ce nom-là résumait tout.

—«Tu es fou! tu es fou!» cria-t-elle.

«Niaiserie pure de vouloir me tromper encore: il était bien temps!

«Je la pris à la gorge et je serrai…. mais calme, toujours! car il ne fallait pas d'agitation, il ne fallait pas lâcher d'une phalange, je ne voulais pas entendre de cris; il était sûr que je n'aurais pas pu tenir contre des pleurs, les premiers qu'elle eût versés devant moi. Je savais très bien ce que je faisais, n'est-ce pas? Ses genoux ployaient, ses mains s'accrochaient à moi; son visage à la renverse devint pourpre, puis d'une pâleur qui semblait verte à la lueur de la torche; je serrais toujours: je guettais, vous savez, cette tranquille beauté des morts qui s'étale tout d'un coup. Enfin ses yeux me regardèrent gais et brillants comme à travers du cristal; un froncement de ses lèvres découvrit la pointe des dents comme pour sourire; c'était fait… Je la laissai retomber.

—«Tu es fou!…»

«Sa dernière parole me poursuivait. Je me mis à causer, pour ainsi dire, avec la morte.

—«Parbleu, oui, je suis fou!… lui répondais-je, je me sens comme ivre… On dirait que le diable m'entraîne à des extravagances.»

«J'allais, je venais, mais pourquoi? Un moment, dans l'atelier, j'excitai le feu comme si j'avais eu besoin de travailler; je tournai et retournai dans les braises une tige de fer qui finit par blanchir, puis je me retrouvai près du cadavre, brandissant cette barre qui chassait des étincelles… Voyons, qu'est-ce que je veux? me demandai-je… Je cherchais… Ah! le diable souffla l'idée:

—«Oui, oui, je suis fou!… tu dis vrai. Attends, ma belle, attends!»

«Et je lui plongeai le fer encore rouge dans la gorge; le sang brûlait et ne se répandait pas; c'est ce qu'il fallait. Ah! tonnerre! Il n'y avait plus qu'à aller ainsi jusqu'au bout. Je marchais, je trimais comme un ouvrier aux pièces; le fer redevenait toujours rouge et s'abattait sur les épaules, les coudes, les aines, les genoux; plus de muscles, plus de nerfs! Bon! la hache, maintenant! Je frappai à la volée; en un instant les membres étaient épars; j'empilai le tout dans le grand coffre au charbon. Et puis quoi? L'indécision me reprenait. Faut-il brûler? Faut-il traîner au canal?

«Alors je jetai un cri: la tête, oubliée par terre, me reluquait…, elle souriait bien plus que tout à l'heure.

—«Tu es fou!…»

«Le mot restait dessiné sur ses lèvres.

—«Merci! je l'oubliais vraiment, merci! ma toute belle! tu m'apprends ce qui reste à faire.»

«Et c'était vrai; le plan surgissait en bloc dans mon cerveau; tout était réglé d'avance, je n'avais plus qu'à remuer comme une machine. J'ouvris un tiroir et je fourrai dans ma poche un peu d'or et quelques bijoux de la trépassée. Je posai la caboche sur la table, et, d'une seule morsure de tenaille, je lui arrachai trois dents; elle devint du coup hideuse, ne riant plus que comme une vieille femme saoule; j'avais peur; je l'empoignai par le chignon et je sortis. Ce que cela signifiait? Parbleu! vous allez voir: je suivais l'inspiration; je jouais le fou, puisqu'elle l'avait dit. Allons, en route!

«Il faisait nuit. J'allai droit au logement de Ralph, un sale grenier de la Quatre-Vingt-Douzième Rue. A la lueur d'une chandelle, on voyait sur la table un pot de pale-ale et une terrine de pommes de terre bleuies par le froid. Le dîner attendait de devenir le souper. La femme était assise dans l'ombre, déguenillée, avachie, ruminant, hébétée, le dégoût de sa misère et de sa solitude.

—«Regarde!…»

«Elle se redressa et hurla d'épouvante.

—«C'est Ralph qui a fait cela parce qu'elle ne voulait plus être sa maîtresse. Dis cela devant les juges; faisons-le pendre; nous nous marierons après.»

«Le démon, je vous affirme, dictait mes paroles et mes actes; je ne réfléchissais plus. Sorti du galetas, je courus au bal où le quadrille final commençait. C'était sous une tente dressée dans le jardin d'un cabaret. Les gens du bureau d'entrée avaient déjà plié bagage, et moi, passé sans obstacle, j'avais pris à pleines dents la tête morte par les cheveux;—bonne folie, n'est-ce pas?—et sans chercher, comme une bête qui sent la proie, je tombai juste à la place où Ralph, le grand maigre, se démenait jambes et bras, comme un clown. Ce fut une terreur, vous pensez. Les femmes criaient, les danseurs étaient cloués au sol, les buveurs et les ivrognes, installés sur les côtés, escaladaient les bancs et les tables. Ignorant tout cela, l'orchestre, perché dans sa tribune, faisait rage, joyeux de souffler, de racler, de tambouriner les dernières mesures. Ce sabbat semblait fait pour moi; j'en profitai pour danser à mon tour; je battais du talon et de l'orteil on ne sait quelle gigue fantasque, la tête toujours accrochée aux dents, elle et moi regardant fixement Ralph stupide de peur.

—«Lâche!» cria-t-il enfin lorsqu'il crut comprendre.

«Mais il demeurait raide, impuissant à faire un pas. J'approchai, sautillant bien en mesure, jusque sous son nez; je me déhanchais à pouffer de rire, et je le giflai à droite, à gauche, à gauche, à droite, et encore, et encore, avec les joues glacées du cadavre.

—«Un dernier baiser, seulement!» avait-elle imploré:

«Je comblais la mesure.

«Pas une âme n'osait souffler. On laissait l'espace libre autour de nous.

«Désensorcelé par la fureur, Ralph s'abattit sur moi et pesa sur mes épaules; s'il m'avait plu, je l'eusse aplati d'une seule taloche, ce pierrot bellâtre! Mais non, ce n'était pas ça le plan: je me laissai faire, et, quand il parut m'avoir écrasé, la foule se jeta sur nous, puis la police du bal; on nous arracha des bras l'un de l'autre; on me débarrassa de mon horrible fardeau et on nous traîna, Ralph et moi, chez l'officier de police. Tout le bal et, bientôt, toute la plèbe des Sand-Lots nous suivaient en criant: «A mort!» tandis que moi je gambadais et chantais à perdre haleine, sauf quand, tourné vers Ralph, je vociférais: «C'est lui! c'est lui.»

«Devant le policier, Ralph se demandait dans quel rêve atroce il se débattait; son front terreux suait l'angoisse. Moi, je m'obstinais dans ma gaîté farouche; on ne put m'en tirer; je beuglais, je riais comme une brute, puis encore, sur l'air d'un spectre qui chante malheur, je redisais: «C'est lui! c'est lui!» et vers lui je tendais mes mains tremblantes, mes doigts crispés…»

Le docteur Burns garda quelques secondes l'attitude attribuée au personnage dont il avait, pendant cet étrange récit, fait revivre de la voix et du regard l'ironie contenue, la férocité sombre, l'astuce sans merci.

L'auditoire, en dépit d'un évident parti-pris de scepticisme, se laissait gagner; les dames, très attentives, éprouvaient les frissons d'une terreur grandissante.

Un murmure d'éloges s'éleva pendant l'interruption.

—Très bien! disait-on. C'est admirable! C'est vu! C'est vécu! Personne n'imaginerait mieux.

Mais M. Burns, absorbé dans ses propres visions, n'entendait pas ce ramage flatteur.

—Après un long silence, reprit-il, l'homme acheva sa confession en me disant:

«—L'officier de police se comporta précisément selon mes calculs. Il ne manqua pas de conclure que j'étais en démence, mais il soupçonna Ralph d'être l'auteur du crime. On l'examina, on le fouilla séance tenante.

«Ah! ah! j'en ris encore. On mit aussitôt la main sur les orfèvreries de ma défunte et sur les trois canines dont le trou grimaçait sous sa lèvre crevée. Voilà le cadeau que je lui avais glissé dans la poche, pendant la lutte, en simulant d'avoir le dessous. Que pouvait-il objecter à de pareilles preuves!

«On l'interrogea. Son absence du bal avait été remarquée. Que s'était-il passé dans l'intervalle? Avouer qu'il avait franchi mon seuil, c'était se tuer. Il prétendit s'être rendu chez lui en quête d'argent pour boire. Pitoyable invention que la femme Ralph eut soin, comme il était convenu, de démentir avec acharnement plus tard au tribunal. Elle ne se contenta pas de dire vrai, mais elle broda comme quoi vainement elle avait attendu Ralph à la maison: comme quoi, de plus, elle se mit à sa recherche et, de loin, le vit se glisser chez William Carrey. Et ce n'est pas tout! Elle avait entendu d'horribles cris de femme—qu'elle imita, s'il vous plaît, pour les juges—et, ne voulant pas savoir ce qui se passait, par crainte de malheur pour elle-même, elle avait fui.

«Voilà ce que raconta cette honnête épouse dont j'encourageais chaque parole par des minauderies que les magistrats considéraient comme autant de preuves d'hébétement. Il n'y a pas à fui faire de reproche: elle se vengeait comme je m'étais vengé. Par suite, l'affaire est réglée. Je suis fou…, comme disait l'autre; je suis fou désespéré d'avoir perdu ma bien-aimée. Telle est l'histoire authentique couchée par écrit sur papier timbré. Je vais, puisqu'on l'a décidé, demeurer ici insouciant, oisif, engraissé jusqu'au dernier de mes jours; Ralph sera pendu demain, rien ne peut le sauver. Quant à la dame Ralph, qu'elle aille mendier où elle pourra; je ne tiendrai pas la promesse que je lui ai faite… J'en ai assez des femmes qui trahissent leurs maris…»

Les assistants se répandirent en un nouveau concert d'admiration:

—Quelle habileté dans l'art d'arracher des aveux, proclamait-on très haut; quel cynisme et quelle cruauté chez ce William; quelle regrettable promptitude de la justice à admettre la folie! Et combien de fois aussi le docteur Burns avait-il signalé de pareilles erreurs?

M. Burns parut ravi de cette dernière remarque; ses traits rayonnèrent comme ceux d'un apôtre longtemps méconnu, d'un entêté redresseur de torts, dont la parole enfin triomphe.

Mais cet éclair de joie s'effaça tout à coup sous les ombres d'un amer découragement.

—Eh bien! si vous le pouvez, tentez un effort, dit-il; courez chez l'attorney, essayez de sauver l'infortuné Ralph. Quant à moi, ces sortes de démarches ne me réussissent jamais… Et puis, vous le savez, mes travaux ne me permettent guère de sortir le soir…

Ces paroles s'éteignirent comme un gémissement de lassitude et de mélancolie sur les lèvres qui s'abaissaient. On eût imaginé que dix années s'abattaient à la fois sur le front du docteur, alourdissaient son regard et décoloraient dans la masse grise de sa chevelure les derniers fils noirs.

—Vous avez raison, se hâta de dire M. Blackwork, allez vous reposer, c'est le plus sage. Je cours à l'instant chez le magistrat, la chose en vaut la peine; comptez sur moi.

—Oui, oui, c'est le mieux qu'il y ait à faire. Rentrez, docteur, rentrez. Allez vous remettre de vos fatigues, insinuaient à l'envi les dames et gentlemen, qui témoignaient tous de la plus vive sollicitude et se montrèrent enchantés de ce que M. Burns, se rendant à ces affectueux avis, prenait congé de l'honorable compagnie…

Lorsque M. Burns fut dans l'antichambre, deux des laquais de service se levèrent et s'armèrent de flambeaux pour accompagner le docteur jusqu'à son appartement.

On descendit le grand escalier, on traversa la cour intérieure, puis un couloir du second corps de bâtiment, et l'on se trouva dans un jardin où l'on se dirigea sous le noir des arbres vers un pavillon d'apparence élégante.

Là résidait le docteur Burns, qui remercia les deux serviteurs et pénétra chez lui.

Aussitôt sans témoins, les deux hommes s'envisagèrent mutuellement de façon très drolatique, comme des comparses remplissant par ordre une mission burlesque. Ils se recommandèrent tacitement le silence en fendant l'air de gestes démesurés. Puis l'un, affectant d'arpenter le gazon sur la pointe de ses escarpins, écarta les torches, tandis que son complice, enveloppé de nuit, barra le joint de la porte du pavillon d'un énorme verrou.

Pas un bruit saisissable, pas un frémissement ne trahit l'opération. Le geôlier avait comme des mains d'ombre pour que l'incarcération du docteur fût pratiquée dans le plus parfait mystère.

Ces dispositions prises et quand on se fut éloigné d'une centaine de pas, l'un des modestes fonctionnaires de Lobster-Hill sifflota d'une façon très dédaigneuse à l'égard de ce qui venait de s'accomplir. Et non moins expressif, son collègue leva les épaules à la hauteur de ses oreilles, en manière de traduire le dégoût suprême d'un probe citoyen pour ce qui se commet d'injustice en ce bas monde.

—Pitié! parlèrent-ils cheminant, que voilà de soins, de précautions, de délicatesses, de flagorneries pour MM. les pensionnaires de la haute, en puissance de familles fortunées!

—Certes, oui, on les cajole, ceux de cette nuance; on les traite en personnages.

—En effet, voyez ce M. Burns, ce poète détraqué qui se croit un illustre médecin, cela passe la soirée chez M. le directeur, cela prend le thé, cela dort confortablement dans la plume, alors que William, un gratuit! va faire connaissance avec le lit de camp.

—Le pauvre homme… Mais, diable! Il m'y fait songer,—s'écria l'un ou l'autre des deux causeurs,—il nous faut décamper lestement si nous voulons voir pendre Ralph d'un peu près. C'est pour trois heures précises: je parie qu'il y a déjà foule.

FEU HARRIETT

Cette belle journée d'été s'achevait.

Les splendeurs du couchant s'apaisaient comme les derniers accords d'une symphonie de lumière parmi les trouées des grands bois—restes de forêt vierge—qui entourent la jolie ville d'Albany. Le haut feuillage frémissait dans un bain d'or, tandis que le pied des arbres et les basses branches tordaient leurs lignes noires sur l'écharpe de pourpre éployée à l'horizon. Par échappées, au lointain des clairières, la clarté se reflétait plus blanche sur les eaux de l'Hudson, disséminées comme des fragments de miroirs.

Profil maigre sur la sérénité de ce paysage, M. Harris Westland, correctement vêtu de deuil, s'avançait d'un pas réglé dans les longues avenues; son regard s'abandonnait au charme vague du spectacle; il souffrait et se sentait heureux, car il souffrait d'une manière douce, harmonieuse, pleine de rêve, en parfait accord avec sa tournure d'esprit.

Le bruit court, en effet, dans les cercles psychologiques les mieux informés, que la douleur morale procure aux êtres méditatifs un véritable plaisir intellectuel en ce qu'elle les intéresse au côté caché des choses, à leur imperfection reconnue trop tard, à leur remède possible. Il en serait tout le contraire, croit-on, des individus positifs et uniquement soucieux du fait extrinsèque et—circonstance peu fréquente en Amérique—sir Harris Westland n'était pas de ceux-là.

Il allait donc songeant, avec une contrition dépourvue d'amertume, à la monotonie de l'existence de millionnaire oisif, retraité du négoce, qu'il menait depuis de nombreuses années; mais diverti non moins que découragé par sa logique habituelle, il ne se découvrait, somme toute, aucune tendance vers un train de vie plus aventureux.

Bercé de plus de tranquille mélancolie encore à mesure que tombait le crépuscule, il s'avisa même de ressentir une sorte de joie déchirante ou d'agréable désolation en constatant le vide dans lequel il somnolait depuis la mort prématurée de Mme Harriet Westland. Car il est triste, mais exact, de rapporter que ladite dame, fort agréable de figure, très ardente d'imagination,—faite peut-être pour une destinée moins atone que celle à laquelle l'enchaînait le devoir conjugal,—s'était placidement éteinte par ennui, il y avait deux ans, nonobstant l'intarissable béatitude dont l'enveloppait la tendresse de son mari.

Oui, certes! il l'avait aimée, il l'avait idolâtrée à sa manière à lui, sans fougue, avec solidité. Que n'était-elle encore là! Que ne pouvait-il, hélas! reposer encore ses yeux sur ce regard noir et or qu'elle avait si profond, si questionneur, si rempli de langueur inexprimée!…

—Oh, chère Harriett! soupira-t-il…

Et nous devons ajouter qu'à ce moment de son monologue, sir Harris Westland, ayant regardé l'heure à sa montre, se prit d'une certaine animation et continua sa promenade d'un pas moins dilatoire, comme si la pâle image de la défunte l'attirait dans l'espace, ou comme s'il tendait vers un but où ce caressant souvenir pourrait s'évoquer avec plus de précision.

Quelques rares passants, d'âge et de sexes dissemblables, émaillaient la route ou se glissaient sous l'ombre forestière regagnaient la ville; ils portaient une toilette sombre, de même que sir Harris. Plusieurs l'honorèrent d'un salut grave, d'un sourire discret; ils semblaient, à son exemple, sous le coup de préoccupations funèbres, agrémentées de résignation.

Ces tacites incidents ne laissaient pas que de dégager une sorte de gêne cérémonieuse propre à glacer le coeur. Une indéfinissable appréhension planait…

Mais sans éprouver aucune impression de ce genre, M. Westland gardait son allure quasi-allègre et pressée, lorsque au premier détour du chemin une nouvelle rencontre lui imposa le devoir, eût-on dit, de renoncer momentanément à cet excès de promptitude:

Au bout de l'autre avenue, une dame apparaissait…

L'événement, hâtons-nous de l'affirmer, n'eut pour résultat appréciable que de faire éclater la sincérité des regrets dédiés par sir Harris à la plaintive mémoire d'Harriett, et l'indifférence actuellement ressentie par l'honorable gentleman pour le surplus de l'élément féminin. A peine daigna-t-il remarquer l'exquise désinvolture de l'inconnue, évidemment d'âge printanier, qui fuyait en avant, dans la même direction que lui, coquette, agile, entortillée d'une mantille, tenant à la main une jolie valise et découpant sur le fond pâlissant du ciel on ne sait quelle gaie silhouette d'actrice en retard.

Loin de noter ces aimables détails, M. Westland évitait, au contraire, de les apercevoir; il s'efforçait ostensiblement de ne pas abréger la distance qui le séparait de la belle et ne doubla le pas de rechef que lorsqu'elle se fut effacée dans la pénombre verte d'une contre-allée.

Un franc enthousiasme le souleva dès lors. Serré dans son habit noir, tel qu'un notaire mandé pour affaires très urgentes, il courait presque à perdre haleine, lorsque enfin, à l'extrémité d'un sentier latéral, il s'arrêta devant une porte basse et massive, renfoncée dans la robe de lierre d'un vieux mur de briques.

Il tira de la poche de son gilet une clef qui joua facilement dans la serrure, et la porte aussitôt, malgré son air d'abandon, tourna sans bruit sur ses charnières et se referma derrière sir Harris.

Ceci fait, il ne subsista plus le moindre doute sur la profondeur des sentiments de fidélité matrimoniale qui guidaient l'incomparable Westland.

Sa démarche, on va le voir, n'avait pour mobile qu'un saint désir d'épanchement, aux heures recueillies du soir, dans le culte de l'ange disparu: l'enclos dans lequel il venait de pénétrer n'était autre chose que le cimetière d'Albany, avec son vaste éparpillement d'architectures sépulcrales, enguirlandées de feuillées et de fleurs.

M. Westland, le modèle, désormais, des veufs inconsolés, s'engagea dans un dédale de petits sentiers jetés à travers les tombes et bordés de houx, de troènes ou de cyprès; il se dirigeait, sans hésitation, comme en pays connu, poussant toujours plus loin dans la complication des chemins entrelacés, franchissant parfois des passages ardus, où les ronces irritées crevaient la pierre des anciens morts voués à l'oubli…

Loin, plus loin encore, au plus épais d'une haie d'églantiers, sir Harris franchit une grille qui donnait accès dans une enceinte séparée et, au même instant, il parut ressentir cette intime satisfaction qu'on éprouve à se revoir parmi les siens après une longue absence. Il entrait, en effet, dans le parc réservé pour toujours aux sépultures de sa famille, et l'on appréciait de prime abord la magnificence qu'avait déployée dans ce séjour le richissime propriétaire extrêmement engoué de nécromanie.

Un sable fin couvrait les allées encadrées de bruyères et de touffes de violettes. La flamme expirante du jour permettait encore de lire les noms et qualités des antiques et modestes Westland, grattés à neuf dans le creux des granits, ou luisant sur l'apologie en lettres d'or des Westland plus récents et plus prospères, ensevelis sous les hauts mausolées de marbre. Parmi les arbres majestueux, rudes survivants des siècles, s'alignaient de tous côtés, dans leurs caisses d'ébène cerclées d'argent, les rosiers, les orangers, les citronniers, les lauriers-roses et mille plantes rares d'où s'exhalait une invisible fumée d'encens; puis, çà et là, sous les verdures inclinées des massifs, quelques sièges de grès aux dossiers mollement recourbés invitaient aux fraîches méditations horizontales.

C'est tout au plus, cependant, si M. Westland daigna laisser tomber sur tant de faste un coup d'oeil d'approbation. Sa physionomie radieuse révélait des passions bien supérieures au vulgaire orgueil de posséder un cimetière confortablement entretenu: son désir impérieux de communion mystique avec feu Harriett l'absorbait tout entier; il fouillait du regard les obscurités du jardin, il écoutait les rumeurs vagues qui bruissaient dans les ramures; mais, le croirait-on? M. Westland affectait on ne sait quelle étrange certitude de la présence d'un tas d'êtres surnaturels, disposés à se montrer au premier signal; il prenait l'attitude de quelqu'un qui s'attend à goûter, bien à son aise, toutes sortes de distractions extra-terrestres; il semblait même que, pour M. Westland, ces divertissements ne seraient qu'une simple affaire d'habitude et allaient bientôt se reproduire, d'après un programme invariable, dans un ordre accoutumé.

A première vue, une pareille conviction dépassait incurablement le comble de l'impertinence!

Or, il nous faut l'affirmer à l'encontre des présomptions railleuses, les prétentions de M. Westland étaient fondées, son attente n'avait rien de chimérique, sa confiance avait les plus positives raisons d'être:

L'étonnant gentleman ne tarda pas à obtenir des prodiges en plein idéal, à réaliser une foule d'amusements infernaux ou célestes, dont nous devons faire le récit tout en désespérant d'en traduire d'une plume assez légère la merveilleuse subtilité. Car à quels bonds assouplis de bulle d'eau sur un gant de velours, à quel invisible sillon tracé sur l'azur par l'aile du ramier, emprunterait-on des comparaisons capables d'interpréter le charme inattendu, fugitif, capricieux, insaisissable, des scènes qui vont suivre?

Rien de plus simple toutefois que le début de ces épisodes: le méticuleux Westland se débarrassa de son chapeau et de ses gants couleur d'encre et fit disparaître quelques grains de poussière que la longue promenade sous bois avait mis à son costume; il alla s'asseoir sur l'un des divans de granit et s'installa commodément, le front à la renverse, sous le feuillage en pleurs d'un saule. Quelques rayons de clarté diurne filtraient encore de l'éther et glaçaient les tombeaux d'une lueur verdâtre où l'ombre des feuilles tremblait comme un vol de papillons noirs.

Durant quelques minutes, Westland se perdit dans cette torpeur délicieuse qui s'épand aux approches des soirs d'été; puis, tout à coup, ayant fait sonner sa montre à répétition, il eut un sourire étrange: l'heure était venue, la séance d'enchantements s'ouvrait. Un mouvement à peine distinct agitait le dôme de verdure, des bruits de battements d'ailes descendaient de branche en branche, et bientôt après, singulièrement sociable, une colombe se posait sur l'épaule de sir Harris et lui frôlait le visage de son duvet tout soulevé de tièdes palpitations.

—Chère âme! soupirait le gentleman, évidemment acquis à l'hypothèse qu'une parcelle de l'organisme affectueux d'Harriett revivait sous ce plumage de satin.

Ce tête-à-tête volatilo-yankee fut rapide comme l'éclair; l'oiseau regagna son nid et sir Harris s'éloigna précipitamment du bosquet.

D'autres magies l'attendaient à la rive d'un lac marginé de porphyre où frissonnaient, dans le centre du jardin, des reflets de ciel.

Dès qu'il fut sur le bord, la nappe d'eau s'étoila d'un sillage lent et souple comme les plis d'une robe de velours, tandis que, sans hésiter, un cygne—second spécimen d'une obséquiosité à peu près inconnue dans l'ornithologie américaine—hâta ses nagées silencieuses et vint offrir son long col flexible aux caresses tremblantes de M. Westland.

Les incidents se multiplièrent dans ce genre empreint de poésie, et sir Harris s'abandonnait de plus en plus sur la pente des inductions résurrectionnelles!

—Chère âme, chère âme! redisait-il, toujours emporté par une exaltation grandissante, jusqu'à ce que, parvenu vers la limite du cimetière des Westland, il s'arrêtât comme frappé d'angoisse ou de terreur à la perspective d'une péripétie suprême.

Il s'agissait, sans doute, de quelque prodige final et souverainement troublant. Westland, à l'apogée des surexcitations, se sentit faiblir et dut s'appuyer au caisson d'un oranger, mais aussitôt remué par le souffle ondoyant de l'été, ou, peut-être, par une main féerique dissimulée dans l'ombre, l'arbuste en fleurs laissa tomber sur le modèle des veufs un tourbillon de neige parfumée.

Décidément, l'esprit de feu Harriett faisait galamment les choses et rassurait son monde par de bien délicates prévenances!

D'ailleurs, la nuit complète étalait maintenant sa solennité noire; Westland fit mouvoir encore une fois le ressort de son chronomètre et constata l'instant des épreuves décisives. Il bannit donc toute crainte et s'élança d'un bond, malgré les ténèbres, jusqu'au seuil d'un vaste mausolée dont le fronton, à des heures moins ténébreuses, s'illustrait du nom d'Harriett et dominait le reste des tombeaux.

M. Westland heurta le monument de ses mains suppliantes et projeta, dans l'auguste silence des morts, une multitude de paroles désordonnées.

—Reviens, reviens encore, chère âme! disait-il avec des cris, avec des sanglots; reviens, oh! reviens, ce retard est un supplice!

Alors—émerveillement sans pareil—une lueur morne, une phosphorescence bleue sillonna les vitraux de la chapelle, dont les portes de bronze s'ouvrirent lentement sur les pas d'une apparition blanche à forme humaine; et de la tombe restée béante s'envolèrent les précieuses senteurs, les fins oppoponax, les ylang-ylangs légers qu'exhalerait la chambre à toilette d'une ombre de mondaine enfuie à quelque spectral rendez-vous d'amour.

L'apparition se dressa devant M. Westland, qui la saisit entre ses bras et l'attira contre son coeur, sans rencontrer la moindre résistance.

L'adorable docilité de mistress Harriett revivait dans son fantôme. Mais la défunte semblait avoir acquis, depuis son noviciat d'outre-tombe, des attraits et des séductions qu'elle n'avait certes possédés qu'à l'état de principe dans notre vallée de larmes. Elle s'était montrée bonne comme les anges et chérubins de son sexe, mais à la façon maigre et diaphane, tandis qu'à présent, sous ce linceul glissant comme un déshabillé de soie sur le nu d'une chair de satin, les doigts enfiévrés de sir Harris sentaient s'épanouir des rondeurs plus palpitantes que la gorge de la colombe, plus gracieuses que les cambrures du cygne, plus odorantes que la pluie de fleurs d'oranger.

La constatation de ces progrès posthumes accomplis par Mme Westland affola son inconsolable veuf et l'entraîna dans des exigences franchement réalistes, car il ne se contenta plus des étreintes muettes qui, paraît-il, avaient caractérisé les précédentes rencontres funèbres de la même espèce entre les deux époux:

—Oh! pour cette fois, parle! parle-moi, chère âme, s'écria violemment M. Westland; ne persiste pas dans ce silence, obstiné, cruel, inexorable, qui me torture, qui me rend fou! Parle, parle!

Le spectre de la sensible Harriett eut tout l'air de ne pouvoir résister à tant d'éloquence, et, d'une voix empruntée aux plus exquises musiques des rêves, il daigna dire:

—Vous l'exigez? Soit! Mais rien que ce mot: Sir Harris, je vous aime!

M. Westland ne parvint à déverser le trop-plein de sa félicité qu'en des exclamations éperdues; il enveloppa d'une embrassade exaspérée les splendeurs palpables du fantôme, et, dans un baiser sans fin, il recueillit sur ses livres le souffle de son essence immatérielle, source de tant d'amour et de constance…

Jamais, probablement, plus extatique effusion ne fut partagée entre terre et ciel.

* * * * *

Le lendemain, chez lui, vers l'heure de son déjeuner, sir Harris Westland, l'esprit encore tout halluciné des visions de la nuit, feuilletait, d'une main distraite, le lot quotidien de journaux et de correspondances, quand son attention fut vivement attirée par un imprimé bordé de noir et contenant l'invitation à payer le trimestre échu de son abonnement à l'Association spirite pour la propagande de la croyance à l'immortalité de l'âme.

Cette singulière Compagnie, montée par actions, avait pour but, lisait-on en marge, de mettre à la disposition de ses affiliés une inépuisable série d'impressions et d'agréments funéraires, marqués au cachet de la vie éternelle, tels que ceux dont la présente histoire exhibe quelques échantillons.