UN NÉGRIER.
SUPERCHERIE.
«Oh! de la goëlette, oh!
—Holà!
—D'où venez-vous?
—De Madagascar.
—De quoi êtes-vous chargés?
—Vous le savez bien!
—Répondez de suite, ou je vous coule! De quoi êtes-vous chargés?
—Eh bien, de bois d'ébène.
—Comment se nomme le navire?
—L'Oiseau-Mouche.
—Tenez-vous en panne, et aussitôt que vous aurez pris la remorque que je vais vous faire élonger, vous ferez servir et vous gouvernerez, toutes voiles dehors, dans les eaux de mon brick.»
Cette conversation au porte-voix avait lieu à onze heures du soir, dans les parages de l'Ile-de-France, entre un brick anglais et une petite goëlette française, qui, chassée pendant douze à quinze heures par le brick, avait été forcée d'amener, et de se rendre à l'opiniâtre croiseur sous la volée duquel il n'aurait pas fait bon pour elle.
Le brick le Sparrow, après avoir pris le négrier capturé, à la remorque, fait filer le long de son bord une embarcation montée de dix hommes et d'un midshipman, chargé d'amariner la prise et de surveiller l'équipage prisonnier.
En arrivant à bord de l'Oiseau-Mouche, le midshipman trouva un grand homme brun à l'air mécontent, qui lui dit être le capitaine de la goëlette. Vingt hommes de mauvaise mine l'entouraient. C'était son équipage.
«Où alliez-vous? lui demanda le midshipman.
—A Bourbon. La goëlette est de Saint-Paul.
—Mais comment se fait-il que, parti de Madagascar et voulant vous rendre à Bourbon, vous vous trouviez sur les attérages de l'Ile-de-France?
—Comment se fait-il que l'on se trompe, et que quelquefois un coup de vent vous jette où vous ne vouliez pas aller?
—Un coup de vent! Mais nous sommes à la mer depuis long-temps, et nous n'en avons ressenti aucun.
—Tiens, parbleu! il vente dans des parages et il fait calme dans d'autres! Qui sait d'ailleurs si le bon Dieu n'aura pas fait un ouragan tout exprès pour moi, et du beau temps tout exprès pour vous autres Anglais!
—Combien de Noirs avez-vous dans votre cale?
—Quatre-vingts à quatre-vingt-dix, plus ou moins. Vous les compterez une fois à terre, car c'est à vous maintenant de prendre livraison de la marchandise. Moi, je m'en bats l'oeil.
—Vous êtes bien heureux, capitaine, d'avoir été pris à une certaine distance de terre.
—Oui, le beau f ...tu bonheur! C'est le bonheur des chiens apparemment: des coups de bâton. J'aurais été bien plus heureux si vous m'eussiez laissé débarquer ma petite cargaison tranquillement.
—Oui, et si l'on vous avait saisi débarquant vos Noirs sur une terre anglaise, on vous aurait pendu!
—Et que me fera-t-on actuellement?
—On vous emprisonnera tout au plus, pour la fin de vos jours.
—Croyez-vous donc qu'il ne valait pas mieux risquer la potence! Mais définitivement je ne voulais pas attérir à l'Ile-de-France. C'est une erreur ou le mauvais temps qui m'a jeté ici, et les Anglais ne peuvent pas me punir pour m'être trompé ou pour avoir reçu un coup de vent. Ce ne serait pas faire justice; et si l'on s'avisait de me pendre, mon gouvernement réclamerait là-dessus, soyez-en bien sûrs.... Ce n'est pas l'embarras, mon gouvernement à présent et rien du tout, c'est bien à peu près la même chose.
—Pour justice, soyez tranquille; on vous la rendra. L'Angleterre est toujours juste.
—Nous le verrons bien. Mais en attendant me voilà bloqué, moi et mes gens. Je voudrais bien, je vous en donne ma parole, que, pour quelque chose de bon, le diable vous confondît et qu'il n'en fût plus parlé!»
Là-dessus le capitaine de l'Oiseau-Mouche alla se promener devant avec son équipage, et le midshipman se mit à surveiller celui de ses matelots qu'il avait placé pour plus de sûreté à la barre du gouvernail de la goëlette.
La mer était un peu grosse. Le brick anglais, en tirant un peu fort sur le grelin qui tenait la goëlette à la remorque, faisait de temps à autre plonger ce faible bâtiment dans les lames qui s'élevaient entre les deux navires. Vers une heure du matin, le midshipman cria à l'officier de quart du brick qu'il était nécessaire d'alonger la remorque pour soulager un peu la goëlette qui fatiguait. Cet avertissement fut écouté, et sur le grelin qui liait déjà le bâtiment capteur au bâtiment capturé, on ajusta un autre grelin. Par ce moyen la goëlette remorquée se trouva à une assez grande distance du navire qui la traînait. Deux matelots anglais, armés jusqu'aux dents, veillaient sur l'avant de l'Oiseau-Mouche pour prévenir les tentatives qu'aurait pu faire l'équipage du négrier pour couper la remorque à l'endroit où elle était amarrée.
«Savez-vous bien, disait le capitaine à son second, en faisant les quatre à cinq pas que l'exiguité de l'espace lui permettait de parcourir, savez-vous bien, Pinchaud, que nous courons là une bien vilaine bordée?
—Mais vilaine! Oui, capitaine, pas trop belle! Nous risquons, à ce que je me suis laissé dire, de faire bientôt le saut de carpe au bout d'un morceau de bois.
—C'est fichant!
—Oui, et bigrement fichant! pour moi surtout qui entrais aujourd'hui justement dans ma vingt-septième année.
—C'est qu'il n'y a pas là à tortiller! Pour avoir cherché à introduire des esclaves sur une terre anglaise, la potence: c'est la loi..... Nous aurions joliment fait notre beurre cependant, si nous avions eu le hasard de mettre nos quatre-vingt-dix Malgaches à l'abri de la lame du Ouest.
—Sans doute, mais que voulez-vous! Je n'ai jamais eu de réussite dans ma vie, ni vous non plus, capitaine.
—Ah! coquin de sort, si nous pouvions tailler une petite soupe à ces chiens d'Anglais qui sont à bord!... Voyez-vous comme ce gredin de brick est loin de la goëlette, avec les deux grelins qu'il a amarrés bout à bout pour nous remorquer!... Le diable m'élingue, rien que de les voir, ça vous donne des envies....
—Oui, des envies d'escapade, n'est-ce pas? Pour moi, tenez, depuis que vous venez de me dire ce que vous m'avez dit, je sens la plante des pieds qui me brûle!... Regardez donc nos gens, capitaine, comme ils ont la figure de travers, et la physionomie chavirée.... Les pauvres b ...es! La potence ne leur va pas mieux qu'à nous!
—Eh bien! Pinchaud, il faut leur porter la consolation en douceur dans le tuyau de l'oreille, et leur remonter la mine. Mourir pour mourir, c'est toujours risquer le même paquet, n'est-ce pas?
—Ah! mon Dieu oui; et on peut bien se donner, en fait de ça, l'agrément du choix.
—En ce cas-là, écoutez-moi....»
Le capitaine parla bas alors à l'oreille de son second; et après avoir échangé mystérieusement entre eux quelques mots auxquels ils paraissaient attacher une grande importance, tous les deux allèrent causer avec chacun des hommes de leur équipage.
On vit bientôt les hommes de la goëlette, réunis auparavant en groupes, se disperser et se coucher, l'un sur le gaillard d'arrière, l'autre sur l'avant, l'un au pied du grand mât, l'autre au pied du mât de misaine, et les derniers enfin auprès du grand panneau, ou sur le capot du logement d'équipage.
Ils parurent un instant dormir de lassitude: les Anglais veillaient toujours.
Le capitaine se promenait sur l'arrière, près du midshipman. Un grain tombe à bord. Il faut manoeuvrer un peu: les Anglais s'emploient beaucoup plus activement que les matelots français. Au moment de la plus grande confusion, le capitaine se met à tousser de toutes ses forces.
L'aspirant lui demande s'il est enrhumé.
«Oui, répond-il; mais mon rhume va être bientôt guéri, et le tien va commencer. Tiens, voilà de mon jus de réglisse!»
En prononçant ces derniers mots, il saute sur le midshipman, qui se débat en vain entre les bras poilus de son nerveux assaillant. Chaque matelot négrier s'empare d'un matelot anglais: le nombre triomphe de la résistance; les pistolets dont les Anglais sont armés ratent: la pluie a mouillé les amorces. Les capteurs crient au secours; mais leur voix n'est pas entendue à bord du brick, trop éloigné de la goëlette, dans un moment surtout où le vent souffle dans les cordages et emporte de l'avant à l'arrière le bruit qu'on fait à bord du négrier.
Les dix Anglais et leur midshipman sont tombés à la disposition de l'équipage de l'Oiseau-Mouche. Un matelot français a remplacé à la barre du gouvernail le timonier anglais qu'on y avait aposté. La goëlette navigue toujours traînée par la remorque dans les eaux du brick, qui continue paisiblement sa route comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé derrière lui.
Une fois maître de son navire, le capitaine, rentré par droit de conquête en possession de son droit de commandant, ordonne à ses gens de garrotter les Anglais devenus prisonniers à leur tour. On exécute cet ordre, et puis on tire de la soute aux vivres autant de sacs vides qu'il y a d'Anglais, et on loge chacun de ces derniers dans le fond du sac à biscuit, destiné à lui servir d'emballage et de cachot.
«Que ferons-nous maintenant? demande le second du négrier à son capitaine.
—Mes amis, vous allez me laisser là, jusqu'à nouvel ordre, ces sacs d'Anglais, et nous allons sailler rondement notre chaloupe à la mer. Puis après, quand l'embarcation sera le long du bord, nous placerons à la traine notre drome et tout le fardage qui nous embarrasse. Vous verrez le tour que je vais jouer à ce coquin de brick.»
Les intentions du capitaine sont exécutées. La chaloupe est amenée le long du bord. On y dépose les onze Anglais empaquetés. On hisse la voile sur le mât qu'on a gréé à la hâte, et l'on établit, sur l'arrière de cette embarcation, une espèce d'habitacle au centre de laquelle on place une lampe dont la lueur imitera celle que le brick aperçoit à bord de la goëlette.
Aussitôt que ces dispositions sont prises, le capitaine fait amarrer le bout de la remorque qu'il tient encore à bord de la goëlette, sur l'avant de la chaloupe, et sur l'arrière de cette chaloupe il met à la traine l'espèce de radeau qu'il a formé avec les bouts de mâture et de planches qui composaient sa drome. «Tout cela, dit-il, fera du poids dans l'eau, et le brick, ayant quelque chose de lourd à haler, croira toujours avoir la goëlette à trinquebaler derrière lui.»
Au moment décisif où le négrier quitte la remorque pour ne laisser amarrés à son extrémité que la chaloupe et la drome, le capitaine fait éteindre le feu de l'habitacle de l'Oiseau-Mouche, et fait carguer ou amener d'un seul coup toutes les voiles, pour qu'il ne reste plus de visible, sur les flots, que le feu de la petite habitacle improvisée de la chaloupe, et la voile qu'on a gréée sur son mât.
Que devint le négrier après cette manoeuvre?
Quand il se trouva un peu éloigné du brick, qui le remorquait quelques minutes auparavant, il rehissa et reborda toutes ses voiles; et, favorisé par la brise qui continuait à souffler et par l'obscurité de la nuit qui régnait encore, il réussit à gagner, avec l'aube naissante, une des petites anses de la côte ouest de l'Ile-de-France.
Mais avec le jour quelle ne dut pas être la confusion du capitaine du brick le Sparrow, lorsque, au lieu de la goëlette qu'il avait prise à la remorque pendant la nuit, il ne vit plus qu'une mauvaise chaloupe au bout du grelin à l'extrémité duquel il croyait toujours tenir sa capture! Il fallut se déterminer à voir la vérité dans tous ses détails. Le brick met en panne: on haie le long de son bord, et la remorque et la maudite embarcation sur l'avant de laquelle elle était fixée.... Et que trouve-t-on encore dans cette chaloupe? onze grands sacs à biscuit! Et dans ces sacs à biscuit? les dix matelots et le midshipman qui avaient été envoyés pour amariner l'Oiseau-Mouche!
«Ah! misérable forban! s'écria le commandant anglais, après avoir essuyé une aussi cruelle mortification; si jamais je te rencontre!...»
Il le rencontra, mais sans pouvoir mettre à exécution les projets de vengeance que, dans un moment de colère, il avait conçus contre lui.
Quinze à vingt jours après l'événement, le brick le Sparrow vint mouiller à Bourbon en rade de Saint-Denis. Le commandant descend à terre. Il se promène. Un homme, dont l'extérieur annonce un marin, un capitaine, l'aborde familièrement et d'un air même un peu goguenard:
«Eh bien! mon commandant, qu'avez-vous fait de la petite goëlette négrière que vous avez amarinée dernièrement dans la nuit, sur les attérages de l'Ile-de-France?
—Qui vous a dit que j'eusse amariné une goëlette?
—Qui? mais tout le monde.
—Tout le monde sait donc ce qui m'est arrivé avec ce damné de capitaine négrier?
—Mais on en parle partout, du moins.
—Si jamais je puis le rencontrer, lui ou son diable de navire!
—Son navire! rien de plus facile, mon commandant. Tenez, voyez-vous là-bas, à terre de votre brick, cette petite goëlette, cette espèce de risque-tout, barbouillé de noir?
—Oui!
—Eh bien! c'est le farceur de bateau qui vous a mis si joliment dedans.
—Sans plaisanter!... Et son capitaine?
—Son capitaine? Rien n'est plus aisé non plus que de vous le faire voir. Tenez, voyez-vous devant vous un grand diable de cinq pieds sept pouces qui vous parle sans façon dans le moment actuel, et qui n'a pas trop l'air d'avoir froid aux yeux.
—Parbleu! si je le vois!
—Eh bien, c'est lui!
—Quoi! lui! ce serait donc vous qui seriez?...
—Le capitaine de l'Oiseau-Mouche pour vous servir, pas davantage. Qu'en dites-vous?
—Que vous êtes, ma foi, un bon b...gre ... mais que si quelque jour je vous rattrape, vous ne me sortirez plus de dessous la patte.
—Hélas! il n'y a plus moyen maintenant, mon commandant; vous arrivez trop tard. Grâces à votre complaisance, j'ai gagné, dans mon dernier voyage, de quoi vivre à terre. Vous m'avez donné ma retraite.
—Et vous, vous m'avez fait me donner au diable. Mais, à propos, vous me devez les armes que vous avez prises à mes onze bommes.
—Oui, commandant; et vous, vous me devez une chaloupe, ma drome et mes onze sacs à biscuit.
—Allons, je vois que vous êtes un farceur. Nous dînerons ensemble aujourd'hui, puisque je n'ai pas réussi à vous faire pendre à l'Ile-de-France!
—Une autre fois, peut-être, vous serez plus heureux. En attendant, c'est moi qui dois vous payer à dîner.
—Non pas; c'est moi.
—Vous plaisantez; c'est à moi, pour reconnaître le petit service que vous m'avez rendu!
—C'est plutôt à moi, pour le tour que vous m'avez joué.»
Les deux capitaines dînèrent ensemble.
FOLIES DE BORD.
CARICATURES.
Si quelques-unes des professions qui s'exercent dans nos cités peuvent parfois modifier d'une manière bizarre le caractère ou les moeurs des individus qui s'y livrent, on doit bien penser que le métier de marin et les habitudes qu'il fait contracter ont dû souvent aussi exercer une influence remarquable sur l'esprit de ces hommes dont la mer était devenue la patrie, et le bord le foyer domestique. C'est sur les vieux marins surtout qu'il est facile de reconnaître l'empreinte de cette influence morale, quelquefois si étrange et presque toujours si piquante à observer.
Au sein de cette réclusion maritime que la vocation ou la nécessité impose à ceux qui se destinent à être ballottés toute leur vie à bord des vaisseaux de guerre, il est pourtant de la gaîté, des joies folâtres pour une classe de jeunes gens. Cette classe, qui seule a le privilège d'échapper à la monotonie de l'existence du bord, est celle des aspirans. Elle n'est redevable de ses plaisirs qu'à elle-même, car c'est elle seule qui sait se créer des distractions, des amusemens aux dépens de ceux qui la harcèlent ou qui l'humilient. Les vieux officiers font ordinairement les frais de ce petit impôt prélevé par la jeunesse et l'esprit, sur la routine et l'ignorance.
Oh! qu'aussi les anciens officiers de la première révolution étaient précieux pour les aspirans de l'Empire! C'était un siècle ganachisant, comme on le disait alors, qui prêtait à rire au siècle qui grandissait: on ne pouvait finir plus tristement d'un côté, ni commencer plus joyeusement de l'autre.
L'espèce des vieux parvenus est perdue aujourd'hui, fort heureusement pour la marine, mais bien malheureusement pour la classe des aspirans.
Rappelons-nous cependant une de ces charges de bord qui ont amusé toute une génération d'élèves de marine, et rappelons-nous-la pour donner à nos lecteurs, en leur montrant un des types de l'espèce, l'idée de ce qu'était à peu près, dans le bon temps, une race aujourd'hui perdue.
Un lieutenant de vaisseau, presque sexagénaire, naviguait sur une frégate que tous les officiers de la division venaient visiter par curiosité, pour se donner le plaisir d'entendre parler le lieutenant Lamêcherie; ce brave homme répétait sans cesse «qu'il s'était perdu cinq fois corps et biens;
»Qu'il avait été obligé de rendre sa femme mère, avant de pouvoir triompher de sa vertu farouchassière;
»Que Pékin était la ville la plus populaire de L'Europe civilisée;
»Que Troyes, en Champagne, était la plus forte place de France, puisqu'elle avait résisté dix ans à la flotte combinée des Grecs;
»Que, dans l'expédition d'Egypte dont il faisait partie intègre, Buonaparte avait fait empoisonner, à Jaffa, toutes les sources pour se débarrasser des malades de son armée qui manquait d'eau;
»Que l'Angleterre était un colosse insulaire sans pieds, sans tête, sans bras et sans corps; mais que son ilotisme, au milieu des mers, ne la sauverait pas;
»Que sa mère était une Charette (une des parentes du Vendéen), et son père un Bouillon, et que madame son épouse était une Tour d'Auvergne premier grenadier de France.»
Toutes ces naïvetés faisaient les délices des aspirans.
Le lieutenant Lamêcherie les débitait avec une gravité et un ton de voix qu'il était facile et amusant de contrefaire. Aussi chaque élève ne manquait-il pas de s'exercer tous les matins à rendre la charge Lamêcherique de la veille.
Le bon lieutenant avait à bord un fils qu'il avait fait débuter dans la carrière, en obtenant pour lui le grade de pilotin. Quand le pauvre enfant dormait dans son petit cadre, il était quelquefois réveillé en sursaut par une voix pseudonyme qui lui criait: «César-Auguste, lève-toi, mon enfant, viens tirer les bottes d'un père.»
Le jeune homme, trompé par cet accent de voix imitateur, dans lequel il croyait reconnaître l'organe de son inflexible père, sautait de son cadre avec un dévoûment tout filial, puis il se rendait, encore mal éveillé et mal habillé, dans la chambre de l'auteur de ses jours, qu'il arrachait souvent au sommeil le plus profond pour lui demander:
«Que voulez-vous, papa?
—Moi, ignare, rien! qui t'a permis de venir troubler mon repos patriarcal?
—Mais, papa, ne m'avez-vous pas appelé?
—Moi, produit absurde à qui j'ai eu la maladresse de donner l'être! tu ne sais donc pas reconnaître ma voix de celle des malappris qui osent la contrefaire?... Attends, attends un peu!» Et le papa, armé d'un nerf de boeuf paternel, poursuivait son fils dans toutes les parties de la frégate.
Ces corrections nocturnes, qui se répétaient assez souvent, fatiguaient les hommes paisiblement couchés dans leurs hamacs, et que les cris du lieutenant et les plaintes de César-Auguste venaient éveiller à chaque instant.
Ils résolurent d'y mettre fin.
Une nuit on entendit dire que M. Lamêcherie avait reçu un coup de poing dans le visage en poursuivant, dans le poste des canonniers, sa fugitive progéniture.
Le lendemain, les aspirans ne manquèrent pas de demander à leur lieutenant quelques détails sur le déplorable événement dont toutes les conséquences se lisaient encore sur son visage empaqueté.
M. de Lamêcherie raconta ainsi sa mésaventure à tous les mauvais petits sujets rassemblés autour de lui pour recueillir malignement chacune de ses paroles:
«Il y a, messieurs les aspirans, à bord de la frégate, une habitude pestilentielle; les pilotins, dont mon cher fils fait pour le moment partie, s'avisent de me ventriloquiser. Oui, mes amis, ils imitent mon son de voix, et vous le savez bien, de manière à tromper jusqu'à l'oreille de mon sang, de mon enfant, en un mot.
«Si bien qu'hier au soir j'étais dans le carré à jouer le cent de piquet avec l'officier de quart, lorsque César-Auguste vient, tout écouvillonné, me demander: «Plaît-il, cher père?»
«Vous avez assez d'étude et assez d'habitude du monde pour comprendre que plaît-il, cher père, n'est pas une demande à faire à quelqu'un!
«Que veux-tu? m'écriai-je, en m'adressant à mon enfant.
«—Mais papa, c'est toi qui m'as appelé.
«—M'as appelé! répondis-je: il n'y a pas de m'as appelé, et je voudrais bien savoir quand tu me feras l'amitié de parler ta langue, cuirassier en herbe.
«—Papa, je vous demande pardon; mais vous m'avez appelé, et je suis venu voir....
«—Ah! tu es venu voir, et tu as pris la voix d'un autre pour la mienne. Je suis à toi dans l'instant.... Je passe alors mon caleçon.
«Au même moment, je saisis un nerf de boeuf; et pour apprendre au petit drôle à discerner mieux les accens d'un père, je le poursuis, afin de lui appliquer la tendre correction.
«Le cher enfant s'échappe avec une légèreté qui me rappelle celle de sa pauvre mère....
«Ce n'est pas d'une effusion de coeur qu'il s'agit, me dis-je en moi-même, c'est d'une bonne volée.... Allons, pas de faiblesse, Henri de Lamêcherie: tape en père.
«Je cours sur les pas de mon héritier qui me fuit.
«L'héritier présomptif, malin comme une chouette, se glisse dans le poste des canonniers, et se courbe de manière à passer sous les hamacs de tous ces gaillards qui dormaient réellement comme des bûches.
«J'allais atteindre le drôle, qui n'était plus qu'à une portée ou une portée et demie de nerf de boeuf de moi, lorsqu'en soulageant avec ma tête un des hamacs, il m'arrive sur le visage un coup de poing qui m'étend roide. L'obscurité était complète. Je jette un cri.... A ce cri, que mon sang reconnaît enfin, César-Auguste devine mon accident. Il revient sur ses pas en bon et véritable fils, et il s'écrie: Ah! mon père, vous êtes blessé! Je nageais en effet dans les flots d'un sang nasal.
«Eh bien, messieurs, le croiriez-vous? Je me sentis tellement ému de l'action de mon fils, que je ne lui donnai que dix à douze coups de nerf de boeuf!...»
Tous les aspirans s'extasièrent sur la clémence du père et sur le mouvement filial de César-Auguste. Un instant après, chacun des élèves s'exerçait à raconter, en imitant le vieux Lamêcherie, l'aventure de la veille. Elle fit le tour de la division; et avec la division, une partie du tour du monde.
Dans sa jeunesse, notre lieutenant avait appris quelques règles de grammaire qu'il employait à tort et à travers, d'une manière tout-à-fait barbarismique.
Son professeur lui avait dit que l'apostrophe se plaçait par élision après l'article que l'on employait avant les mots commençant par une voyelle.
Fidèle à cette règle, que le temps avait un peu embrouillée dans sa mémoire, il signait: De Lamêcherie, lieutenant de vaisseau l'gionnaire; mettant ainsi l'apostrophe euphonique à la place de l'e qu'il supprimait dans le mot légionnaire.
En se rappelant aussi que les noms se formaient, dans le féminin, en ajoutant un e muet au masculin, il écrivait à sa fille:
«A Mademoiselle,
«Mademoiselle de Lamêcheriee,»
convaincu qu'il était que l'on devait faire suivre pour sa fille, qui était du genre féminin, l'e qui se trouvait déjà à son nom, d'un e supplétif exigé par la nature du genre.
Le père Lamêcherie, qui, selon l'expression des aspirans, était la personnification ganachisante du coq-à-l'âne, habillé en lieutenant de vaisseau, n'aimait pas qu'on l'interrogeât. Il aimait beaucoup mieux, comme la plupart des esprits de son espèce, interroger les autres, il procédait presque toujours par voie d'enquête dans la conversation, afin de s'éviter le désagrément de quelques questions auxquelles il aurait été souvent très-embarrassé de répondre.
Quand plusieurs aspirans causaient entre eux, il les abordait quelquefois en leur formulant les problèmes les plus bizarres:
«Messieurs, vous qui avez usé plus de culottes qu'il ne me reste de cheveux, sur les bancs des cours de mathématiques, pourriez-vous bien me dire combien il y a d'hémisphères dans le monde?
—Deux, monsieur Lamêcherie, l'hémisphère nord et l'hémisphère sud.
—C'est fort bien, et l'on sait cela aussi bien que vous.
—Pourquoi alors nous le demander?
—Pourquoi? mais pour savoir si vous le savez. Mais je vais vous faire une autre question.... Lorsque vous êtes dans un hémisphère quelconque, par exemple, et que vous passez dans un autre hémisphère, dans quel hémisphère vous trouvez-vous?
—Dans quel hémisphère?
—Oui, dans quel hémisphère vous trouvez-vous? Ah! vous ne vous attendiez pas à cette botte-là, messieurs les savans, qui vous moquez d'un lieutenant de vaisseau, marin, je l'espère, mais lequel lieutenant de vaisseau, selon vous, a passé depuis long-temps du côté des badernes.
—Tiens, pardieu, on se trouve dans l'autre hémisphère.
—Mais dans quel hémisphère, encore une fois?
—Eh bien! si c'est dans l'hémisphère nord ou boréal qu'on se trouve, et que l'on passe dans l'autre hémisphère, on est par conséquent dans l'hémisphère sud ou austral.
—Je ne vous demande pas si c'est l'hémisphère sud ou l'hémisphère austral; je vous demande tout simplement dans quel hémisphère vous vous trouvez?
—Mais puisque sud, méridional ou austral c'est la même chose!
—Allons, voilà maintenant trois mots au lieu d'un! Ah! mon Dieu, que les savans sont bornés aujourd'hui! Vous êtes cinq à six mathématiciens là réunis en conseil, et aucun de vous ne peut me dire dans quel hémisphère il se trouve, en quittant l'hémisphère nord!
—Dans l'hémisphère sud.
—Eh bien, monsieur, vous n'y êtes pas, et c'est moi qui vous le dis.
—Ah, par exemple, la farce est bonne!
—Non, vous n'y êtes pas, messieurs: il n'y a pas de farce là-dedans, et je le soutiendrais contre celui qui a fait le Cours de mathématiques de Bezout.
—Mais où sommes-nous donc, selon vous, monsieur Lamêcherie?
—Je vous dis que vous n'y êtes pas, et cela me suffit. Ah! messieurs les savans, on vous en trouvera encore des questions de cette force! Je voudrais qu'on vous donnât des examinateurs, pour vous faire tourner en bourriques, comme moi!
—Grand merci, monsieur Lamêcherie; rien ne presse.
—Passons maintenant à une autre difficulté, et voyons si vous êtes aussi forts sur la tactique navale que sur votre cours d'astronomie?
—Voyons.
—Je suppose que vous ayez une division de neuf vaisseaux, et que vous vouliez construire le carré naval avec cette division. Vous savez sans doute bien ce qu'on nomme un carré naval? Avec neuf vaisseaux pour établir le carré naval, c'est trois vaisseaux sur chaque côté.
—Oui, attendu que quatre fois trois font neuf!
—Comment, qui est-ce qui vous dit que quatre fois trois font neuf?
—Mais un carré est composé de quatre côtés. Si sur chacun des côtés vous placez trois vaisseaux, il en faudra nécessairement douze pour composer votre carre naval.
—Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui! ils savent tout en marine, sans n'avoir jamais rien vu! Voulez-vous, oui ou non, vous en rapporter à ma vieille expérience, à mes cheveux blancs enfin?
—Oui sans doute, nous ne demandons pas mieux, mais....
—Mais, mais ... il ne s'agit ici de mai ni d'avril, il est question seulement de carré naval. Je vous disais donc que vous avez neuf vaisseaux, vous en mettez trois sur chacun des côtés....
—C'est-à-dire sur chacun des quatre côtés....
—C'est entendu, il y a une heure que je me tue à vous le répéter.
—Alors cela fera douze vaisseaux, attendu que quatre fois trois ou trois fois quatre font douze.
—Messieurs, je vois bien que vous êtes trop instruits pour que l'on puisse vous apprendre quelque chose. Dès l'instant que vous savez que trois fois quatre ou quatre fois trois font douze, il n'y a plus moyen de vous donner de leçons de tactique navale, et je rengaîne ma démonstration.
—Ah! lieutenant, vous vous fâchez, et vous ne voulez pas raisonner.
—Raisonner avec vous, messieurs, non certainement pas! on y perdrait la tête: vous êtes trop forts en argumens.»
Et là-dessus le lieutenant se promenait furieux sur le pont, ou bien il courait s'armer de son nerf de boeuf paternel, pour se venger, sur le dos de son fils, du peu de succès qu'il avait obtenu dans sa leçon de tactique navale.
La carrière du brave homme se termina, assure la chronique des aspirans, comme elle devait finir, par un solécisme.
Le premier consul ayant eu envie de s'arrêter un instant dans le petit port que ce vieux serviteur avait choisi pour le lieu de sa retraite, parut désirer de faire une course en mer dans une embarcation que l'on arma du mieux possible. En sa qualité d'officier de marine retraité, le bonhomme Lamêcherie fut chargé de servir de patron au canot qui allait porter un instant sur les mers du rivage le héros de la république française. L'ancien lieutenant de vaisseau ne saisit la barre du gouvernail qu'en tremblant. Mais le sentiment du devoir lui fit surmonter toutes les craintes que lui inspiraient de sinistres présages. Un Romain à sa place aurait reculé. Lui avança et fit avancer l'embarcation. Dans le petit trajet, Buonaparte, dont la manie interrogante était assez connue, demanda à son timide patron: «Quel âge avez-vous, monsieur?—Soixante-dix ans sonnés, premier consul?—Sonnés! hum. On vit vieux ici. Vous paraissez vous porter bien encore?—Mais dans ce moment ici je jouis d'une assez mauvaise santé. Vous êtes trop bon, premier consul.—Diable! vous jouissez ... de vous mal porter!... vous êtes bien heureux!» Le ton bref et un peu amèrement railleur du héros en prononçant ces derniers mots fut compris du pauvre Lamêcherie, et l'effet qu'il produisit sur toute son économie fut tel, que le premier consul porta plusieurs fois son mouchoir sous le nez, en paraissant éprouver une sensation désagréable. Il ordonna à son patron de regagner la terre au plus vite. Le trouble du patron était si grand, qu'il entendit à peine la voix du chef de la république qui lui répétait: «Mettez-moi à terre tout de suite, j'en ai besoin et vous aussi!» En revenant au rivage, le malheureux Lamêcherie est serré dans les bras d'un de ses amis qui s'écrie: «Combien tu es heureux! le premier consul vient d'ordonner que ta retraite te soit comptée sur le pied du grade de capitaine de frégate.....
—Fuis-moi, laisse-moi, répond l'infortuné Lamêcherie à son ami: je viens d'empoisonner le plus beau jour de ma vie!»
Il disait vrai. L'accident qu'il venait d'éprouver produisit un désordre si considérable dans toutes ses facultés, qu'il se mit au lit en descendant du canot, et qu'il succomba quelques jours après, en répétant à tous ceux qui déploraient son sort: Ah! mes amis, j'ai empoisonné le plus beau jour de ma vie!
Les aspirons de marine portèrent son deuil.
LE NAUFRAGÉ DE LA BARBOUDE.G
Je me trouvais embarqué, en 1817, sur un vaisseau de ligne dont la mission était de croiser dans les Antilles et les débouquemens.
Un jour, vers midi, nous aperçùmes un peu au vent à nous, et sur notre arrière, la petite île de la Barboude, langue de terre basse, alongée, sur laquelle croissent des arbres que l'on voit s'élever au-dessus des flots comme une de ces forêts qui dominent les eaux de la plaine après une inondation. Les bas-fonds qui environnent cette île et qui, à son approche, donnent une teinte verdâtre à la transparence de la mer, avertissent le navigateur des dangers qu'il courrait en ne s'éloignant pas assez de cette terre dont le prolongement s'étend à quelques lieues au large. La brise était ronde et la mer belle. Nous contournâmes, en virant vent-devant, la partie du nord de la Barboude.
Les hommes placés en vigie sur les barres de perroquet annoncèrent qu'ils croyaient distinguer, dans le nord-ouest de l'île, la basse-mâture d'un navire naufragé. Toutes les longues-vues du bord se trouvèrent braquées, en un instant, sur le point que venaient d'indiquer les vigies.
Trois bas-mâts, peints en blanc, sortaient en effet des flots, et paraissaient appartenir à un grand navire entièrement coulé. Le corps du bâtiment naufragé était penché de telle manière, que sa mâture se trouvait inclinée de quarante-cinq degrés par rapport à la surface de la mer. Un petit baril avait été placé sur le tenon de chaque mât, comme pour conserver, le plus long-temps possible, les dernières dépouilles du bâtiment. Admirable prévoyance, quand tout le navire lui-même était abandonné sans doute pour toujours!
Il prit envie à notre commandant de faire visiter les restes de ce bâtiment, et d'obtenir des renseignemens sur le sinistre qui venait de laisser des vestiges si frappans. On mit une embarcation à la mer, et on désigna un aspirant de corvée. Je fus choisi pour commander l'embarcation.
Après avoir écouté, chapeau bas, les instructions que me donnait le commandant, je m'éloignai du vaisseau, qui s'était mis en panne pour m'offrir la facilité de déborder, et je me dirigeai sur le trois-mâts à la côte. En une heure je parcourus, à la rame, la distance d'une lieue et demie qui me séparait de lui; le vaisseau, en m'attendant, se mit à courir quelques petites bordées cà et là, en se tenant toujours au vent de la Barboude.
Ma visite à bord du bâtiment submergé ne m'offrit aucun indice bien précis ni bien intéressant. Le gréement avait été enlevé. La coque était coulée à cinq ou six pieds de la surface de la mer. Ce bâtiment s'était crevé sur le fond que la transparence de l'eau laissait apercevoir dans les plus petits détails. D'énormes et voraces requins rôdaient lentement autour de ce cadavre de navire. Quoique privés de harpons, mes hommes se donnèrent le plaisir de piquer ces terribles ennemis avec le fer de la gaffe de l'embarcation. Le patron du canot me proposa, malgré la présence des requins, de plonger sur le fond, et de s'insinuer dans la chambre du bâtiment pour tâcher d'en arracher quelques objets, s'il en existait encore. Je crus devoir applaudir à son dévoûment, et refuser net sa courageuse proposition.
J'allais m'en retourner fort tristement à bord du vaisseau sans avoir réussi à recueillir le plus petit indice intéressant, lorsqu'un de mes canotiers, dont l'oeil était vif et bon, me fit remarquer sur le rivage un rouffleH de navire, peint en vert, et qui, sans doute, avait appartenu au navire naufragé. Je me dirigeai de suite, à la rame, sur la partie de la côte où se trouvait ce rouffle, supposant avec quelque raison qu'en interrogeant les débris du naufrage, je pourrais obtenir quelques renseignemens satisfaisans sur les détails, ou tout au moins sur la date approximative de cet événement.
Cet espoir me parut bientôt d'autant mieux fondé, qu'en gouvernant sur la grève, que battait une houle assez forte, j'aperçus une petite pirogue se jouant entre les grosses lames qui se déroulaient lentement sur le rivage. Mais, à mon approche, la petite pirogue alla se cacher dans une des échancrures de la côte, comme un de ces plongons qui disparaissent sous une vague, au moment où le chasseur les couche en joue.
J'abordai la Barboude non loin de l'endroit où le rouffle avait été halé à sec, ou jeté par la mer entre quelques cocotiers qui ombrageaient cet ancien asile de quelques malheureux marins naufragés sans doute sur cette terre inhospitalière. «Voilà, me disais-je très-philosophiquement, notre destinée à nous, hôtes infortunés de l'Océan! Ce rouffle, après avoir parcouru peut-être, sur le pont d'un navire, toutes les mers du globe, au milieu des tempêtes qui l'ont battu vainement, est venu se briser au sein du calme sur cette île sauvage. Pendant que le navire sur lequel il dominait fièrement les flots se trouve submergé là, ici lui sert de repaire à quelques hideux serpens, à d'immondes manitoux, et le capitaine et les officiers qui l'habitaient sont peut-être morts de faim dans ces lieux de désolation!»
La tête toute remplie de ces tristes réflexions, je mets le pied à terre, porté sur les épaules d'un de mes hommes qui s'était jeté à la mer pour m'épargner le désagrément d'entrer dans l'eau jusqu'aux aisselles. Je me dirige vers le rouffle, dont l'extérieur me paraissait se trouver dans un parfait état de conservation. Dans la crainte de rencontrer sous mes pas quelques dangereux reptiles, j'avais mis le sabre à la main. Armé ainsi, je pénètre, suivi du patron et du brigadier de mon embarcation, dans le rouffle abandonné, en frappant de la lame de mon sabre sur le bord de la porte de cet édifice de bois, pour déterminer les hôtes sauvages qui auraient pu s'emparer du logis, à nous céder la place que nous voulions visiter.... Mais quel ne fut pas mon étonnement, lorsque, du fond de ce silencieux refuge, je vis s'avancer dans l'obscurité un homme à la longue barbe, aux longs cheveux et à la figure cave et pâle!... Je crus d'abord à une vision, ou plutôt je ne crus encore à rien, car, dans ce moment et à cet aspect, je ne sus éprouver autre chose qu'une impression extraordinaire. Malgré l'assurance que devait me donner le sabre que je tenais dans la main, et l'escorte que je voyais à mes côtés, je reculai d'étonnement ou d'effroi.... «Mais, monsieur, me dit mon patron, c'est un homme!
—Un homme! pardi, je le vois bien!
—Mais quand je vous dis que c'est un homme, je veux vous dire, monsieur, que ce n'est qu'un homme, et qu'il n'y a pas tant de quoi avoir peur!
—Que faites-vous ici? demandai-je à l'inconnu, sans trop savoir s'il comprendrait le français, ou sans trop savoir moi-même ce que je lui disais.
—Monsieur l'aspirant, me répondit-il d'une voix creuse et rauque, je vis ... voilà ce que je fais.
—Vous êtes donc Français?
—Oui, j'étais Français du moins, car à présent je ne suis plus d'aucune nation.
—Vous apparteniez sans doute à l'équipage de ce navire naufragé?
—Non pas précisément....
—Vous avez pourtant fait côte sur cette île?
—Oui, j'ai fait côte ici, mais pas à bord de ce navire.... Mon affaire, voyez-vous, monsieur l'aspirant, est une histoire.... C'est moi qui étais tout-à-l'heure dans cette petite pirogue que j'ai moi-même construite et que j'ai clouée et chevillée en bois. J'ai fait cette embarcation tout seul, et elle marche aussi bien que votre canot, sans me vanter.
—Et quel est donc ce navire naufragé que je viens de visiter?
—C'est un anglais, pas autre chose. L'équipage s'est sauvé, et il a été conduit à Antigues par un bâtiment caboteur qui l'a pris ici il y a deux mois, plus ou moins.
—Pourquoi donc n'êtes-vous pas parti aussi avec les Anglais?
—Pourquoi? parce que v'là ce que c'est! Quand je vous dis que mon affaire est une histoire, c'est que c'est une histoire, et il y a plus d'un an, voyez-vous, que je vis ici comme un vrai sauvage de la mer du Sud.
—Racontez-moi donc votre histoire?...
—Oui, je veux bien à vous, mais à vous tout seul, entendez-vous, parce que ... je vous dis cela à l'oreille, car c'est malsain de parler devant tout le monde.... (S'adressant à mon patron et au brigadier:) Dites donc, vous autres, si, pendant que je serai à causer là, sans façon, avec votre aspirant, vous voulez aller abattre quelques cocos pour vous rafraîchir le tempérament, vous en trouverez de bons ici, au moins; je sais, voyez-vous, ce que c'est que des matelots: j'étais passager à bord du navire qui m'a mis ici à la côte....
—Si vous voulez nous le permettre, monsieur, me demanda le patron, nous irons, comme monsieur l'habitant nous le dit, amurer quelques cocos et un ou deux régimes de bananes?
—Oui, oui, allez, reprend l'inconnu. Je suis le propriétaire de tout cela, moi, parce que je suis seul dans le pays.»
Mes gens s'éloignèrent avec une gaffe ou un aviron à la main, pour aller gauler quelques fruits à une petite distance du rivage.
Une fois seul avec mon demi-sauvage, il se rapprocha de moi d'une manière mystérieuse pour me dire à l'oreille, comme s'il se fût agi de la révélation du secret le plus terrible: «Quand je vous ai dit devant vos gens que j'étais un passager naufragé, je vous ai mis dedans, je suis un matelot!
—Et quel intérêt aviez-vous donc à cacher que vous êtes marin?
—Tiens, pardieu, quel intérêt! est-ce que vous ne devinez pas ma raison? Quand le navire la Bonne Sophie, sur lequel j'étais embarqué, s'est perdu ici, les autres gens de l'équipage ont regagné les Iles quelques jours après s'être sauvés à terre. Moi, je me suis caché dans les bois de la Barboude, pour ne pas partir avec eux, parce que j'avais une idée dans la tête.
—Et quelle idée aviez-vous?
—J'avais l'idée de devenir mon maître.... Tenez, monsieur, quand on n'est qu'un pauvre diable et qu'on a bourlingué trente à trente-cinq ans sur la mer en qualité de matelot, on est bien aise d'avoir quelques instans de repos et de liberté.... Lors donc que mes camarades sont partis d'ici, je me suis dit: Dans cette île, il n'y a pas grand'chose à gratter, mais tu y chercheras ta vie à la pêche, à la chasse, si tu peux. A bord, on te rationnait: ici, tu feras ta ration toi-même. A bord, tu travaillais quand on le voulait: ici, tu ne travailleras que quand tu voudras manger. A bord, tout le monde était ton supérieur: ici, tu n'auras d'ordre à recevoir de personne.... La nuit, si tu veux, tu te reposeras de n'avoir rien fait le jour.... Vogue donc la galère, que je me suis dit, et je suis resté ici, comme vous voyez.
—Et avez-vous eu lieu de vous féliciter de cette étrange résolution?
—Je mange tant que je peux du poisson et des fruits; je bois quand j'ai soif, de l'eau, par exemple; je dors quand j'ai sommeil; je chante quand je suis gai, comme s'il y avait quelqu'un là pour m'entendre.... Que voulez-vous de plus?
—Et vous logez?
—Dans ce rouffle-là: c'est ma maison, mon domicile.
—Comment avez-vous fait pour le haler tout seul à vous aussi loin du rivage?
—J'ai fait des inventions. C'est la mer, d'abord, qui avait jeté ce rouffle sur le bord. Mais, comme je ne voulais pas laisser la lame reprendre ce qu'elle m'avait apporté là comme à souhait, je me suis mis à faire un appareil avec quelques bouts de corde et des poulies que j'avais été chercher à la nage à bord du bâtiment qui avait coulé. Avec toute cette mécanique et du temps, j'ai fini, en vrai matelot, par venir à bout de monter ma maison où vous la voyez maintenant. Ça n'a pas été plus malin que cela; et, à présent, je couche et je loge dans la cabane qu'occupait le capitaine de la Bonne-Sophie.
—Quelle jouissance!
—Vous croyez? Certainement que c'est de la jouissance! Tenez, quand le vent souffle dur pendant la nuit et que j'entends la mer déferler sur le plein à cinq ou six brasses de moi, il n'y a pas de plaisir comme celui d'être couché dans ma cabane! Souffle, que je dis au vent; déferle, que je dis à la mer; tombe plus fort, que je dis à la pluie: l'officier de quart ne viendra pas te commander de monter prendre le dernier ris dans le grand hunier. Et sans avoir peur d'être jeté à la mer de dessus une vergue, je suis là dans mon rouffle comme si je naviguais encore. J'ai toujours aimé la navigation, moi, tel que vous me voyez; mais je n'aimais pas, à l'âge de cinquante ans passés, à faire le métier.... J'ai pris ma retraite, et je suis heureux à ma façon.
—Heureux dans cette solitude, sans compagnon!...
—Des compagnons! mais si j'en avais, ils seraient mes maîtres, ou j'aurais toujours dispute avec eux. Et, tout seul, je ne me dispute jamais avec moi-même.
—Sans femme!
—On voit bien que vous êtes un jeune homme! A mon âge, et quand on a eu de la misère toute sa vie, on est mort pour le sexe, et le sexe est mort pour moi.
«Je suis enfin devenu ici un ... un.... A propos, comment appelez-vous un homme qui se moque de tout et qui prend le temps comme il vient?
—Un sage.
—Non; c'est bien cela pourtant; mais c'est encore un autre mot. Le français m'échappe, depuis que je ne parle plus à personne.... Un, comment donc?... un....
—Un philosophe?
—Oui, un philosophe; eh bien, je suis un fameux philosophe, allez!
—Et vous êtes bien déterminé à passer le reste de vos jours dans cet abandon?
—Pourquoi pas, si Dieu le veut!... si Dieu ou le diable le veut, c'est-à-dire; car je ne sais pas trop.... Cependant, tenez, depuis que je suis tout seul ici, je commence à croire, le diable m'emporte, qu'il y a un Dieu au monde.... Eh bien! je vous disais donc que je ne demande rien à personne que de me laisser tranquille dans mon île avec mon rouffle et ma pirogue. Et quand j'avalerai ma cuiller par le mauvais bout, l'hôpital n'aura pas à payer mes frais d'enterrement.
—Mais on m'a dit qu'il existait dans l'île une ou deux familles anglaises qui cultivent une portion de terre dans l'autre partie de la Barboude.
—Ça se peut bien, mais jamais je n'ai vu leur mine; ici chacun vit chez soi, apparemment Je n'aime pas les voisins, et les voisins anglais surtout. Mais à présent que je vous ai conté mon histoire, j'ai un service à vous demander.
—Quel service? parlez.
—V'là ce que c'est.
«Vous voyez bien ce grand cocotier là-bas, que j'ai gréé à mon idée, avec une vergue en travers et des haubans pour le tenir droit, et des enfléchures pour monter dessus?
—Oui. Eh bien?
—C'est mon observatoire, à moi. C'est là que je grimpe tous les matins pour donner mon coup de longue-vue sur l'horizon. Quand je dis mon coup de longue-vue, c'est ma manière de parler; car, ma longue vue, pour moi, c'est mes yeux, puisque malheureusement je n'ai pas de lunette d'approche: c'est la seule chose qui me manque.
—Eh bien, après?
—Après donc, comme je vous le disais, il n'y a encore qu'une minute, je suis monté en vigie au haut de ma mâture, et là tout aussitôt je me suis mis à crier: navire, comme si tout l'équipage avait été sur le pont pour m'entendre. C'était votre grand coquin de vaisseau qui débouquait par la pointe du nord. Quoiqu'on ne navigue plus, le coup d'oeil est toujours là, quand on a été trente ans marin. Aussi en voyant les deux bords blancs de votre grand ship, son gréement et sa manière de naviguer, je me suis dit tout de suite: C'est un vaisseau français, ou que le diable m'élingue! Voyez si je me suis mis dedans?... Après, quand le vaisseau a mis en panne, je me suis encore redit: V'là un coquin qui va larguer une embarcation à la mer pour visiter le navire perdu auprès de l'île; et je ne me suis pas encore trompé.
«Or vous sentez bien actuellement, monsieur l'aspirant, que je ne suis pas trop rassuré.
—Pourquoi cela?
—Pourquoi? pardieu, vous le savez bien
—Pas le moindrement, je vous jure!
—Comment, vous ne sentez pas que si vous aviez envie de dire à votre commandant, en retournant à bord de votre vaisseau: Je viens de voir un matelot français qui vit en vrai sauvage à la Barboude, votre commandant vous dirait: Pourquoi n'avez-vous pas ramené cet homme qui ne peut être autre chose qu'un déserteur? Et alors, ma foi, vous répondrez peut-être à votre commandant: Si vous voulez, mon commandant, je vais chercher à le rattraper. Voilà ce qui me taquine, car si ça se passait comme ça, je serais obligé d'aller faire le nègre-marron dans les bois, et puis vous démoliriez sans doute mon habitation, ne pouvant pas mettre la main sur l'habitant. Il me montrait tristement son rouffle en prononçant ces derniers mots.
—Et si je vous donnais ma parole d'honneur de ne rien dire à mon commandant qui pût vous compromettre?
—Alors je serais tranquille; car je sais bien que les aspirans sont malins, mais que quand ils ont donné leur parole, c'est fini. J'ai connu un aspirant à bord d'une corvette; il m'a donné plus de taloches et de quarts de vin que je n'ai de cheveux sur le baptême. Eh bien! c'était le meilleur enfant du monde, et quand il me disait: Jean Lafumate....
—Ah! vous vous appelez Jean Lafumate?
—Oui; c'était mon nom de baptême et mon nom de guerre à bord....»
En ce moment mes canotiers, à qui j'avais donné la permission d'abattre quelques cocos, s'en revinrent chargés de fruits et de branches d'arbres.
«Voilà vos gens qui rallient à l'appel, me dit mon interlocuteur en les voyant paraître. Je vais leur donner quelques douzaines d'oranges, que j'ai là, ça leur fera du bien à ces pauvres b.... Car moi j'aime les matelots et je les aimerai toujours, monsieur l'aspirant.
—C'est fort bien tout cela, mais comment vous paierai-je les petites provisions dont vous allez vous priver pour nous? De l'argent? vous ne sauriez qu'en faire? Des vivres? je n'en ai pas à vous donner....
—Oui, mais vous avez un couteau, et vos gens en ont aussi, et c'est toujours la crainte de manquer de couteau qui me trouble la tête. Je n'en ai plus que deux, et ce n'est pas assez.»
Je fis consentir six de mes hommes à donner leur couteau à l'ermite, à charge de leur en rendre un à chacun d'eux une fois à bord.
«Vous ne savez pas le service que vous venez de me rendre là, monsieur l'aspirant. Dieu vous bénisse; car, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, je commence à croire qu'il y a un Dieu.... Excusez-moi; mais, avant de me quitter, voulez-vous me permettre de contenter mon envie?... Je voudrais, si c'est un effet de votre bonté, regarder au large avec la longue-vue que vous portez là en bandoulière.... Il y a si long-temps que je n'ai regardé au large qu'avec mes pauvres yeux!»
Il saisit la longue-vue, que je lui prêtai de suite, avec l'avidité qu'un homme qui aurait eu faim eût mise à se jeter sur un morceau de pain. Puis je le vis monter sur le haut du cocotier qui lui servait d'observatoire, et promener tout autour de l'horizon le bout de la longue-vue qu'il tenait avec une espèce d'ivresse....
«Tenez, s'écria-t-il, voilà votre vaisseau qui vire de bord!... Il cargue sa grand' voile en levant les lofs.... Ah mon Dieu! que c'est heureux d'avoir une longue-vue! Je donnerais tout ce que j'ai ici, mon bateau, mon rouffle, pour en avoir une, parce que je referais une autre cabane, un autre bateau, et que je ne peux pas faire une longue-vue.
—Cet instrument paraît donc vous faire beaucoup d'envie? lui dis-je, en voyant sa joie.
—Ah! monsieur, comment pouvez-vous me demander ça!
—Et si je vous en faisais cadeau?
—Quoi! de cette longue-vue? ah bien oui! Mais n'allez pas vous en aviser au moins! vous me feriez perdre la boule. Tenez, v'là déjà que la tête me tourne de vous avoir seulement entendu me dire cette parole!...
—Eh bien! tâchez de conserver toute votre raison, et de me faire l'amitié de garder ma longue-vue comme un souvenir de ma visite....
—Et vous, comment ferez-vous sans longue-vue?
—N'y en a-t-il pas d'autres à bord?
—C'est vrai, il y a tant de choses à bord d'un vaisseau de ligne! Ce n'est pas comme chez moi! mais c'est égal, je suis maître ici, et ce n'est pas difficile, puisque je suis tout seul.»
L'ermite accepta ma longue-vue avec de grandes manifestations de joie et de reconnaissance; je me disposai à me rembarquer dans mon canot et à m'éloigner de l'île pour regagner le vaisseau. Le naufragé, avant de me faire ses adieux, m'attira à lui à quelques pas du groupe que formaient mes canotiers en regagnant le rivage, et il me dit à l'oreille: «Surtout n'oubliez pas, monsieur l'aspirant, si jamais vous retournez en France, de faire dire à ma famille, à mon frère Thomas Giroux, qui demeure à Saint-Servan, rue des Bas-Sablons, n° 17, que son frère Antoine est devenu le plus grand philosophe de la terre, un vrai philosophe, quoi! Vous entendez bien, et vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas?
—J'aurai bien garde de l'oublier, et je vous donne ma parole que votre famille aura bientôt des nouvelles de vous; cela vous suffit-il?
—Oh! des nouvelles de moi, ce n'est pas cela que je veux. Je veux, voyez-vous bien, que ma famille sache que je suis devenu un grand philosophe. Mon nom fera du bruit dans le pays; vous comprenez maintenant.
—A merveille!»
Le malheureux venait de laisser échapper là le mot de l'humanité, et ce mot venait de trahir toute cette prétendue philosophie qu'une minute auparavant j'admirais tant encore en lui. Il ne s'était résigné à vivre seul sur un rivage désert, que dans l'espoir peut-être de faire parler de lui un jour, et c'était aussi par amour d'une vaine gloire qu'il s'était séquestré du monde, lui simple matelot, lui que son ignorance et son obscurité condamnaient à vivre et à mourir oublié!... Le bonheur ne lui aurait même pas suffi: il fallait de l'éclat à sa réclusion, de la renommée pour l'exil volontaire qu'il s'était imposé: il fallait aussi, en d'autres termes, une auréole de gloire sur son rouffle, une promesse d'immortalité peut-être sur sa dépouille cadavéreuse qu'il abandonnerait bientôt aux serpens de l'île et aux oiseaux de proie de ce rivage désert!
A peine eûmes-nous quitté notre grand philosophe, que je le vis monter sur le cocotier au sommet duquel il avait établi sa vigie. Il s'empressa de diriger la longue-vue dont je venais de lui faire présent, sur mon embarcation, et je ne le perdis de vue que lorsque la nuit, qui commençait à se faire, eut enveloppé de ses tranquilles voiles et la Barboude et le rouffle de l'ermite, et l'arbre sur lequel il s'était planté pour suivre du regard le canot qui allait mettre tant d'espace entre lui et nous.
Notre vaisseau, enveloppé au large par une nuit obscure, avait hissé deux fanaux au haut du grand mât pour m'indiquer sa position La mer calme et unie que fendait mon embarcation pour regagner le bord retentissait au loin sous les coups d'aviron de mes canotiers. La conversation que je venais d'avoir avec le naufragé de la Barboude m'occupait encore tout entier, et absorbé dans mes réflexions sur l'étrange abandon auquel s'était résigné cet homme extraordinaire, je ne fus réveillé pour ainsi dire de ma préoccupation, que lorsque la voix de la sentinelle du vaisseau se fit entendre pour nous crier: «Oh de la chaloupe! vient-elle à bord?...» En revoyant notre vaisseau, mes amis et les gens de cet équipage si nombreux et si actif, il me sembla avoir fait un rêve.... «Quelle différence, me dis-je, entre l'exil de ce malheureux et le mouvement de ce bord où l'espace suffit à peine à cette multitude de matelots!...» Moi qui auparavant trouvais qu'un vaisseau n'était à peu près qu'une prison, je crus en revenant de la Barboude rentrer dans une ville opulente et populeuse!
J'allai rendre compte de ma corvée au commandant. Je lui rapportai à peu près toutes les circonstances de ma petite expédition. Il s'amusa beaucoup de la philosophie du naufragé. Mais j'eus bien garde de lui dire que notre ermite était un vieux matelot: l'impassible rigueur de l'inscription maritime aurait bientôt mis fin au bonheur qu'il s'était promis dans sa sauvage et rude réclusion.