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Contes de Caliban

Chapter 21: IV
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About This Book

A collection of facetious short tales and sketches that blend rural folklore, satirical portraiture and urban anecdote. Humorous narratives portray a simple, prolific countryman whose unexpected role in community fertility reshapes village life, while other pieces offer pungent vignettes of city unrest and social mores. Irony and earthy comedy repeatedly expose human foibles, family bonds, sexual and moral conventions, and the tensions between provincial naiveté and metropolitan turbulence.

Elle le regarda, béante d'abord, et puis elle éclata de rire.

Epouser Géraldine, en justes noces, ah! par exemple, c'était un comble! Elle lui avait tout dit pourtant, tout avoué, sans réticence aucune. Le Niagara n'était qu'une «cascade d'enfant» en comparaison de ses cataractes!… Elle, la légitime d'un officier français plein d'avenir, qui serait un jour le général Torbier!… Du reste, le mariage était non seulement contre ses principes, mais au rebours de sa destinée terrestre. A chacun et chacune son sort et son métier et le paradis, à la fin, pour tout le monde! Que diraient ces dames de Bordeaux et d'ailleurs?

Il ne l'écoutait même pas.

—J'ai l'honneur de te demander ta main, réitéra-t-il, très calme. Je suis orphelin de père et de mère, libre de mes actes, et je t'aime. Pour le reste, j'ai mon épée.

Et la lutte dura huit jours, acharnée; ils ne cédaient ni l'un ni l'autre. Géraldine, pour le sauver, alla jusqu'à recourir à la fuite. Il la rattrapa à la gare, la ramena et lui déclara qu'il lui laissait une heure pour décider de son consentement. C'était trop clair, le malheureux était atteint de démence amoureuse, celle que célèbrent les poètes, qui, eux-mêmes, sont des fous.

Je vous l'ai dit, elle était foncièrement honnête. Elle comprit que cet homme se perdait pour elle et que le suicide était au bout du drame. Elle s'avisa donc d'un expédient.

—Eh bien, soit, fit-elle, c'est entendu, on s'épousera. Mais nous n'avons pas le sou, ni toi ni moi, et jamais mise en ménage n'a plus nécessité la fortune. Le luxe est mon élément. Fais-toi riche, et je marche à l'autel.

—Bien, fut sa laconique réponse.

A quelque temps de là, la presse locale annonçait le mariage de M. Philibert Torbier, officier d'infanterie démissionnaire avec Mlle Claire de Mourcey, la charmante petite-fille du comte de Mourcey, le chef de l'aristocratie bordelaise et ancien ambassadeur.

Le lieutenant n'avait pas soufflé mot de cette affaire à sa maîtresse.
Elle l'apprit par La Petite Gironde.

—Mes compliments mon cher, lui dit-elle en lui tendant le journal, c'est beaucoup mieux ainsi et de toutes manières. Voilà notre roman fini.

—En quoi? releva-t-il.

—Comment, en quoi? Et ta femme?

—Eh bien?

—Si tu l'épouses, c'est que tu l'aimes?

Philibert secoua négativement la tête.

—Alors, c'est elle qui t'aime?

—Oui, sourit-il, en l'étreignant pour l'embrasser.

Mais elle s'était soustraite d'un bond à l'étreinte.

—Minute, et pas de ça, Lisette! Je ne suis qu'une pauvre fille perdue, mais je ne vole pas le bonheur des autres. Nous resterons bons amis, si tu veux, mais pour le reste, mon petit, fais-en ton deuil, c'est réglé. Foi de Géraldine, plus personne sous le baldaquin!

Et, cette fois, elle s'en alla tout à fait, «pour de bon». Il ne la retint pas, mais quand elle eut disparu au tournant de la rue, il s'effondra sur le lit, en sanglotant. Il l'avait vraiment dans les moelles.

La presse ne mentait pas: Mlle Claire de Mourcey était charmante. C'était une fine fleur de noblesse et le dernier bourgeon d'un bel arbre généalogique épuisé de sève et marqué par la grande bûcheronne. Elle avait vingt-deux automnes, car c'est au retour de la saison élégiaque qu'il sied de nombrer les années vécues par ces êtres fiévreux, à la voix brisée, que le poète Millevoye mène au mausolée sur les tapis d'or des feuilles mortes. A défaut de ses père et mère, l'un et l'autre disparus dès son enfance, elle avait été élevée par son grand-père, le vieux diplomate, qu'elle avait en adoration et qui, de son côté, idolâtrait sa chère petite malade. Que n'avait-il pas fait pour la guérir, que ne ferait-il pas encore? Une partie de sa fortune avait été dépensée à la cure, le reste était à la disposition du sorcier qui lui conserverait son ange par un miracle. Hélas! où était-il, ce sorcier qui n'avait qu'à venir et frapper le marteau de la porte?

L'hôtel de Mourcey est voisin de la caserne où le régiment de Philibert Torbier campait alors, et l'une des distractions de la jeune fille était d'y suivre, de sa fenêtre, les manoeuvres militaires qui l'emplissaient de sonneries, d'exercices et de mouvement. Elle avait, entre tous, remarqué le beau lieutenant, et peu à peu son coeur dolent s'était pris et rendu à l'attrait que dégage, comme un fluide, le véritable homme à femmes. Une nuit, le comte, qui la couvait jusque dans son sommeil, l'entendit crier en rêve:

—Ah! pleurait-elle, mourir sans avoir été aimée!… C'est trop! Aimée, aimée! ..

Bouleversé par cet appel douloureux au bonheur, le grand-père l'épia et ne tarda pas à deviner son secret de vierge révoltée. Il alla droit à Philibert.

Le comte de Mourcey n'était pas de ceux qu'embarrasse une situation difficile, et, au cours de sa carrière politique, il en avait tranché d'insolubles.

—Tout en ce bas monde, le bien nommé, disait-il, n'est que question d'argent.

Telle était sa devise, et les renseignements qu'il eut sur le lieutenant Torbier étaient propres à la corroborer. Mais Claire l'aimait. C'était le sorcier demandé peut-être? Par conséquent, rien sur la terre, dans les cieux ni l'enfer même, ne prévaudrait contre sa volonté de réaliser le rêve de sa moribonde. Claire serait aimée.

L'entretien, commencé dans un café situé près de la Bourse, où il se fit présenter officier, s'acheva le lendemain chez le notaire. La dot de Mlle de Mourcey, formée par l'héritage de ses père et mère décédés, se montait à quatre cent mille francs. Le grand-père y ajoutait un présent de noces de cent mille livres. Le tout, en cas de veuvage, restait au survivant du couple, y eût-il ou n'y eût-il pas d'enfants, en toute propriété, par contrat. En outre, il y avait les espérances, c'est-à-dire la fortune du comte. Elle devait, à sa mort, arrondir du million le portefeuille du ménage.

—Or, je vais avoir mes quatre-vingts ans, monsieur, dit-il à Philibert, avec un beau geste de talon rouge, vous n'aurez donc que peu de temps à attendre, j'espère.

C'était ce mariage que les journaux girondins publiaient, avec ou sans commentaires, dans la stupeur universelle. Il eut lieu cependant, mais il assembla peu de monde à l'église, et le vieux comte de Mourcey comprit à cette abstention respectueuse que, blâmé déjà de la mésalliance par le parti dont il était le chef, il n'y regagnait rien dans l'opinion populaire. Mais que lui importait, Claire était aimée avant de mourir.

Elle ne le fut que trois mois à peine; l'automne suivant l'emporta dans le premier tourbillon des feuilles mortes. Puis ce fut le tour de l'octogénaire, que rien ne retenait plus en ce monde, et Philibert Torbier eut le million promis—et gagné.

Géraldine, par l'un de ces coups de bascule qui sont la joie à la fois et la philosophie de son art, rayonnait aux plus hauts degrés de l'échelle sociale. Elle était grande usinière métallurgiste, et elle occupait aux alentours du Bois de Boulogne un hôtel, enfin digne d'elle, où douze larbins de haut style faisaient leur pelote. Un après-midi, l'un d'eux, huissier d'antichambre, lui présenta sur un plateau d'argent la carte d'un visiteur: Philibert Torbier.

—Comment! Il ose?… Il en a un culot!… Jamais je n'y suis pour ce monsieur, vous entendez, jamais.

Mais il était déjà devant elle.

—C'est moi, je t'aime toujours, je suis riche, j'ai ta parole, viens, ma femme!

Et il tomba à ses pieds, balbutiant, à demi évanoui d'amour, comme l'exilé tombe sur le sol de la patrie rendue. Mais elle s'était jetée sur le timbre d'appel.

—Alors, tu fais les poitrinaires, toi? cingla-t-elle.

Et s'adressant à deux laquais survenus:

—F…tez-moi cette crapule dehors.

Ils le ramassèrent le lendemain matin sur le paillasson de l'honnête créature, avec deux trous dans la tête.

IV

LE BATEAU DE FLEURS

C'était un yacht, un joli yacht appelé le Coromandel. D'où lui venait ce nom hindoustan, je l'ignore. Rien ne ressemblait moins en effet à ces naïves pirogues, les «schelingues», carènes de cuir et d'écorce cousues de filasse de cocotier, sur lesquelles on aborde en rade de Madras, à travers trois barres terribles d'écume hurlante; car, non seulement le Coromandel était une merveille de construction nautique, mais encore il ne tenait même pas l'eau en rivière, et il dormait, inutile et dérisoire, dans notre doux port d'Asnières-sur-Seine.

Or, ledit Coromandel avait bel et bien coûté les cent mille francs à son propriétaire, jeune armateur de fantaisie surpris en pleine bohème par le gros lot d'un héritage colossal, et décidé à se payer en un seul coup tous les plaisirs dont il avait été sevré pendant les années d'apprentissage. Charpenté en bois rares et exotiques, reluisant de cuivreries miroitantes et aménagé pour les longs voyages, il était tapissé de délicieuses lices mythologiques, meublé de pièces de haute ébénisterie d'art et muni d'une artillerie culinaire propre aux plus rudes combats de gueule. Et le fond de cale s'y lestait d'une provende de ces bouteilles à tête d'argent, qui sont la gloire de la Champagne. Pourtant, il demeurait amarré, le joli yacht, au port pacifique d'Asnières, sans équipage, sans pilote ni capitaine, et comparable au petit navire de la chanson, qui n'avait jamais navigué.

Il advint que les sieurs Titubard et Polanson, artistes dépourvus de commandes, et quelquefois même de pitance, errant sur les bords de la Seine, remarquèrent l'abandon du bateau de plaisance. Informations prises, ils surent qui en était le propriétaire. Ils l'avaient connu au temps de la «mélasse», où ils avaient d'ailleurs barboté ensemble, et comme ils chassaient à «l'idée» de fortune, ils en attrapèrent, au vol, une qui leur parut tomber du ciel. Le lendemain matin, ils sonnaient à la porte du millionnaire, qui les reçut à bras ouverts.

—Nous ne venons pas l'emprunter d'argent, dit Titubard; d'abord parce que nous sommes trop fiers….

—Pour te le rendre, interrompit Polanson.

—Il s'agit d'une affaire….

—D'or!…

—Qu'est-ce que tu fais du Coromandel?

—Rien, leur répondit-il; il ne marche pas, il est mal fait, manqué; il ne vaut que son bois de flottage. Je cherche à le vendre.

—Combien?

—Je ne sais pas, moi. Ce qu'on voudra. Auriez-vous acquéreur?

—Si c'est plus de cent sous, non, fit le facétieux Polanson. Mais il y a locataire.

—Qui?

—Nous, ou les rats qui le rongent.

—Quels rats?

—Tous ceux d'Asnières. C'est un crible, le Coromandel! Donne-nous la préférence.

—Sur les rats?

—Oui, au même prix.

Le jeune armateur se mit à rire.

—Elle est bien bonne. Mais, qu'en voulez-vous faire?

—Oh! rien à te cacher: un bateau de fleurs.

—C'est la seule chose qui manque à la Ville Lumière, résuma Titubard, l'homme pratique du couple.

—Tiens, mais ce n'est pas bête, avait acquiescé le maître du yacht.

Et, gaiement, il leur prêta le petit navire, en souvenir du bon temps de la vache enragée.

—Mais dépêchez-vous de le prendre, ajouta-t-il, parce qu'on va me donner un conseil judiciaire.

Huit jours après, quarante invitations, lancées d'une main sûre, atteignaient à domicile l'élite de ce Tout-Paris des premières sans laquelle rien ne se fonde ni ne se consacre. Notre vieille amie Géraldine, qui en était, à cette époque, par sa liaison avec un gentilhomme fameux dans nos fastes galants, reçut individuellement la sienne. Titubard et Polanson avaient négligé de convier le prince à la fête, et cet oubli voulu suffisait déjà à en fixer le caractère bien japonais et libre de toute servitude sentimentale. A l'inauguration d'un bateau de fleurs, il ne faut que fleurs sans attaches.

—Comprends-tu ma déveine, me disait-elle, en montrant la charmante carte illustrée par Willette, c'est pour mardi!…

—Eh bien?

—Comment, eh bien? Le mardi, c'est le jour du prince. Je suis à lui tout entière, le mardi, c'est réglé comme du papier à musique!

Et elle soupirait, vertueuse:

—Pour une fois qu'on a l'occasion de s'amuser!…

Le Coromandel stationnait au pont de la Concorde, où il avait été remorqué à grand'peine. Grâce au crédit des actionnaires,—car ils avaient trouvé des actionnaires!—dûment réparé, calfaté et mis en état d'équilibre, il rivalisait de stabilité avec les établissements de bains dont la chaude saison orne la Seine. L'été, cette année-là, était admirable. Dans les ténèbres légères et transparentes des nuits de juillet, la ville luisait, diamantée, comme les gemmes et les pierreries dans le velours bleu des écrins, et la rivière, semée de reflets et de feux, semblait y doubler la Voie lactée. La soirée, en vérité, était si amoureuse qu'elle eût rendu le moins païen crédule à l'influence magnétique de Vénus sur les êtres et les choses, et je m'attendais, en arrivant, à la voir présider à l'ouverture du commerce dont Titubard et son copain allaient doter solennellement la France.

Si l'Aphrodite n'y était pas, elle était du moins représentée par les meilleures prêtresses de son culte, et notamment par Géraldine, que j'aperçus, dès le seuil, en écartant les tentures.

—Eh bien, mais … et le prince? grondai-je.

—Que veux-tu, mon petit, je n'ai pu y résister. On ne voit pas ça tous les jours. Du reste, il n'arrive jamais là qu'à minuit, au sortir du cercle, et il n'est que neuf heures. Le temps de croquer quelques sandwichs, de les arroser de deux ou trois coupes et de faire un tour de valse, soit avec toi, soit avec un autre, et je vole au devoir professionnel, hélas! Mon coupé est là-haut qui m'attend sur le quai.

Et elle se perdit, de bras en bras, éclatante de joie, folle de baisers, innocemment lascive, telle que Dieu l'avait créée, la belle bacchante, dans les soutes du Coromandel.

—Le patron du bateau, s'il vous plaît?

La question venait de m'être adressée par un personnage galonné, au visage rébarbatif, aux façons cassantes, qu'il ne me fut pas difficile d'identifier fonctionnaire. C'en était un, en effet, l'inspecteur des berges. Et Polanson parut.

—Qui vous donne le droit de stationner ainsi sous le pont, le long du quai, et où est le papier qui vous y autorise?

—J'ignorais, fit le tenancier, qu'il en fallût un, et vous m'étonnez. Le bateau est de création nouvelle et c'est le premier de ce genre que l'on voie dans la chrétienté.

—Circulez, fût la réponse.

—Soit.

Et Polanson fut détacher l'amarre.

A moins de débarquer piteusement les quarante invités, distributeurs de gloire, de rater ainsi le lancement et de voir l'affaire sombrer à jamais sous le ridicule d'une telle débandade, il n'y avait que cela à faire, en effet: détacher l'amarre. Titubard, esprit prompt, fut de cet avis, et comme le bateau commençait à glisser doucement dans le courant, il n'hésita pas à se mettre à la barre, tandis que Polanson sautait au poste de vigie.

Ce fut charmant d'abord. Illuminé de lanternes vénitiennes multicolores en guirlandes, au rythme des czardas de l'orchestre tzigane, le Coromandel descendait la rivière constellée, tantôt à droite, tantôt à gauche, parfois au centre, avec une fantaisie incomparable. Ainsi, de Paphos à Lesbos, la conque aérienne de l'Anadyomène attelée de colombes. Mais, comme le voyage n'était pas dans le programme, quelques têtes passaient aux écoutilles et d'autres se dessinaient à la rampe de l'entrepont, visiblement interrogatives.

—Où allons-nous donc?

—Je ne sais pas, leur criait Polanson, du haut de la vigie, mais si ce n'est pas au poste, c'est au Havre.

Entre ceux et celles à qui la plaisanterie semblait mauvaise, Géraldine la trouvait détestable, et jamais belle Géorgienne enlevée pour le harem par des marchands d'esclaves ne poussa de cris plus aigus sur la troïka de ses ravisseurs.

—C'est ma position, clamait-elle, on me fait perdre ma position!

A présent, le Coromandel avait pris l'allure folle de ce «bateau ivre» chanté par le poète verlainien. C'était miracle qu'il ne se fût pas brisé sur la culée d'un pont. Des barques s'étaient mises à notre poursuite. Les tziganes râclaient éperdument. Les rives fuyaient. Le bateau de fleurs n'était plus qu'un bateau de perruches sur lesquelles un vautour plane. Géraldine menaçait de se jeter à l'eau toute habillée, ce qui n'était pas beaucoup dire. Titubard était calme à la barre. Polanson nommait les paysages à tue-tête: «L'île de Billancourt … les Moulineaux … le Bas-Meudon….» comme un guide. Ce fut là que nous abordâmes, je n'ai jamais su comment, par la clémence de Neptune sans doute, et un nouveau fonctionnaire monta à bord, plus rébarbatif que le premier, et non moins galonné, je vous assure. Celui-là, c'était l'inspecteur de la navigation.

—De quel droit circulez-vous sur la Seine?

—Du droit d'épave, sonna Polanson.

—Avez-vous un constat de navigabilité?

—Naviguer, c'est l'avoir, jeta Titubard, de fait sinon de droit.

—Voyons votre machine?

—Quelle machine?

—Pascal a dit: «Les fleuves sont des chemins qui marchent.» Nous venons du pont de la Concorde en nous laissant aller, par une simple loi de physique. Lisez Pascal.

—Votre yacht n'est pas en état de tenir l'eau. Il y faudrait pour vingt mille francs de réparations.

—Prêtez-les-nous. D'ailleurs, où votre magistrature voit-elle un yacht là où il n'y a qu'un ponton d'amour?

—Je vous arrête.

—Ah! monsieur, quel service vous nous rendez! s'était écriée Géraldine qui était le bon sens même. Et, se tournant vers moi:

—Quelle heure est-il?

—Ecoute, fis-je….

Minuit sonnait au cadran de l'église … l'heure du prince!… Elle venait de perdre sa position.

Quant au Coromandel, il reprit la sienne, celle de petit navire, qui ne s'arrête ni ne circule, et les rats de Meudon y achevèrent en six mois la besogne des rats d'Asnières.

—Ce qui prouve, disait Titubard à Polanson, qu'il n'y a rien à faire en France pour les idées neuves et hardies et que l'avenir est au Nouveau-Monde, décidément.

CONTES FÉERIQUES ET RUSTIQUES

UN DUEL DARWINISTE

On lit dans les journaux allemands de la semaine: «Notre célèbre naturaliste Lutz de B… vient d'être tué en duel par le philosophe darwiniste Wilfried M…. Cette mort semblera d'autant plus douloureuse que la cause du duel était en elle-même futile.»

Futile!

Sous un genêt, à la lisière du bois qui sert de promenade aux habitants de la petite ville de C…, un scarabée dormait dans l'ombre tremblotante. Le temps était radieux, car la fin de mai à été clémente en Allemagne. Le soleil submergeait la plaine et les houblonnières. Advint Lutz, le savant naturaliste. Les naturalistes marchent silencieusement, coiffés de panamas à larges bords, et ils fouillent buissons et haies avec des pinces d'acier souple.

Tout à coup Lutz tomba en arrêt et on l'entendit s'écrier: «Scarabeus mirobolans!» Sur quoi le coléoptère effrayé s'envola. Par les prés, par les futaies, à travers les fougères, Lutz courait, sautait et trébuchait, sans quitter sa proie des lunettes. Quelle chasse!

Il arriva ainsi au bord d'un étang où Wilfried, le darwiniste, était assis, les pieds dans l'eau, et étudiait les moeurs des libellules, amoureusement.

—Docteur, cria Wilfried, ce scarabée vous a-t-il fait du mal?

Pour toute réponse, Lutz, entr'ouvrant la boîte de fer blanc qui lui battait sur les reins, montra que le Mirobolans manquait à sa collection. Et il reprit sa chasse autour de l'étang.

Bourdonnant de terreur, éperdu et l'élytre fou, le pauvre scarabée tournoyait sur le miroir et il ne savait plus où il allait. Il entendait autour de lui siffler dans le vent le filet du naturaliste. Hélas, un mur blanc!…

Le mur blanc comme la neige des pôles resplendissait au plein midi. Le scarabée s'y heurta et tomba dans l'herbe. Là, brisé, et reployant ses petites pattes meurtries et ses ailes inutiles, il demeura immobile et le coeur gros, comprenant que sa dernière heure était venue.

L'homme ne pardonne pas à la beauté libre.

Lutz le tenait entre ses doigts maigres, et il était content. Une dernière ruse, le scarabée la tenta: il fit le mort. Pauvre ruse de bête! Le naturaliste prit dans sa boîte une épingle, longue, longue comme une lance, et la lui enfonça dans l'aile gauche, et le satin de l'aile craqua. Ainsi transpercé d'outre en outre, le Mirobolans fut fixé sur le liège. D'abord il ne remua pas, dans l'étonnement de sa douleur. Et puis voilà que tout son pauvre petit corps d'émeraude et d'or frémit; il agita les pattes en une convulsion, et on sentit que s'il avait eu une voix, il aurait poussé un cri épouvantable.

Il balançait la tête de bas en haut, comme pour s'élancer, et il cherchait un point d'appui pour s'arracher de la lance. Mais partout l'air, rien que l'air, l'air tout à l'heure encore sa joie et sa vie, mais à présent l'air traître et complice, l'air élastique et sans prise.

Et dans cet air, l'odeur méphitique du camphre qui montait et l'asphyxiait et l'empoisonnait lentement…. Wilfried s'était levé: il était très pâle. Il marchait vers Lutz, accroupi sous le mur blanc. Tout proche du scarabée et presque à sa portée, les rebords de la boîte s'étendaient. Oh! pour les atteindre, quels efforts terribles! Mais il ne parvenait qu'à tourner sur l'épingle, dans sa plaie, comme une girouette au vent, et de plus en plus il s'enfonçait dans le pal, vers le lit de camphre délétère. Wilfried allait d'un pas rapide, comme pour le secourir.

Autour du supplicié les libellules, les belles mouches bleues, les papillons bariolés, les hannetons curieux, voltigeaient pleins de pitié, car les bêtes s'aiment dans leur impuissance. Et puis le doux bruissement des feuilles, les danses hiéroglyphiques des rayons, les clapotements du lac, le printemps, l'amour, la vie partout, et lui, fixé, le coeur traversé d'une longue lance immobile, hélas, mon Dieu, quelle torture!

—Bourreau! dit Wilfried, bourreau!

Lutz regarda le darwiniste et se prit à sourire. Alors, le coeur ulcéré, la flamme aux yeux:

—Lâche! fit Wilfried.

Et il souffleta le tortionnaire.

Lâche est une grosse injure, et un soufflet appelle la mort. Comme ils étaient tous deux ardents et forts, ils entrèrent dans le bois, et ils s'arrêtèrent dans le silence d'une clairière, sombre et sans horizon. Lutz, l'âme gonflée de rage, la joue rouge, tenait de la droite une épée et la brandissait furieusement. Le philosophe, calmé, songeait au scarabée, son frère, qui était mort, et il appuyait la pointe de son arme sur le sol verdoyant, espoir des trépassés. Le soir venait. Un rossignol chanta.

Le rossignol chanta la mort du scarabée sur un mineur grave et solennel; puis reprenant en majeur, il entonna je ne sais quelle marche guerrière qui excitait à la vengeance. Et le duel commença au milieu d'un choeur général de tous les oiseaux de la forêt, amis et admirateurs du magnifique Mirobolans.

Lutz était vigoureux et retors. Wilfried, frêle, était brave. Au premier choc l'épée malhabile de celui-ci sauta de sa main dans une fougère et il se vit désarmé. Le choeur des oiseaux redoubla de vaillance, et le darwiniste, la tête baissée, songeait à son frère, le scarabée, qui gisait, roide, sur l'horrible épingle. Lutz s'approcha pour frapper son ennemi.

—Suis-je une bête sans défense pour que tu m'assassines dans les bois! dit Wilfried.

Et, bondissant sur son épée, il la ramassa et fondit sur le savant cruel, à l'improviste, la pointe en avant. Et lui, le savant doux, il le transperça à son tour, de part et d'autre, de telle sorte que la lame ayant rencontré le tronc d'un chêne-liège, s'y ficha. Le cadavre de Lutz resta debout, retenu par la garde du glaive.

Et comme les oiseaux ne chantaient plus dans les ramures voisines,
Wilfried dit à voix haute:

—S'il est un Dieu et si ce Dieu est juste, qu'il nous juge.

Aussi ne faut-il pas croire les journaux allemands, ni quand ils disent que la mort du célèbre Lutz de B…. a eu une cause futile, ni quand ils disent autre chose.

LES BOTTES DE 28 KILOMÈTRES

A Octave Mirbeau

Mon cher Mirbeau, crois-tu aux rêves, je veux dire à leur sens métaphysique? En voici un que j'ai eu la nuit dernière, et dont tu me donneras la clef sans doute, car tu en es, sinon l'objet, du moins la cause.

Je venais de lire ton petit dernier, La 628 E-8, et, comme tout le monde, je m'étais laissé entraîner par cette verve belliqueuse qui te signe grand tapin des combats de l'Idée moderne. Mais sous ces espèces nouvelles de chauffeur d'auto philosophique, vêtu d'ours, et casquette en scaphandrier de l'espace, tu m'inspirais une jalousie que notre vieille amitié même ne suffisait pas à calmer. Je n'en dormais plus, de ta soixante à l'heure. Enfin, il m'en fallait une, sous peine d'en perdre mes esprits animaux, et ça, tu sais, c'est la camisole de force.

Je vendis tout et j'engageai le reste. Elle valait trente-deux mille francs, prix d'artiste. Je ne la marchandai même pas. Je l'eus, dédaigneux des contingences.

—Voici, dis-je au génial fabricant, il me la faut vertigineuse. Mirbeau m'embête. Est-elle vertigineuse?

—Garantie pour course à la mort, fut la réponse.

—Ce n'est pas assez. Puis-je, dedans, monter au Brocken, comme Faust, en dix minutes, pendant une nuit de Walpurgis?

—Avec ou sans Méphistophélès, au choix.

—Tope donc.

—Et je partis.

—Bon voyage, poète! me cria-t-il, et c'était le mot juste, mais j'étais déjà au diable, sans savoir où j'allais, bien entendu. On va!… Le spasme est là, à dire d'experts, quand ils avouent.

Je ne menais encore que le train où les poules échappent, et je sortais à peine de l'enceinte quand, d'un coup d'oeil, j'embrassai, comme au vol, la silhouette fugitive d'un homme gigantesque qui, sur le banc de l'octroi, cirait ses bottes.

Vue banale, assurément, si cet homme ne m'eût lancé un regard oblique que l'érubescence de ses paupières enflammées me fit attribuer à mauvais présage. Il me parut aussi que les bottes qu'il cirait étaient énormes, antiques, et assez pareilles à celles des postillons de berlines qui, maintenus par leur poids en équilibre, dormaient à cheval, et debout, d'un relais de poste à l'autre. Et comme la route s'ouvrait, large, aérienne, aimantée, j'accélérai ma vertigineuse.

Or, je n'avais dévoré que douze kilomètres environ quand l'homme aux bottes passa, jambes ouvertes, par-dessus ma tête, en l'air, et s'effaça sous l'horizon. Avais-je déjà la fièvre, cette fièvre propre au sport de la vitesse? Non, mon pouls donnait la normale. Alors, quel était ce gymnasiarque qui bondissait ainsi, léger, dans pareilles bottes, sur une voiture à demi déchaînée? Un nuage caricatural, sans doute, formé et emporté par le vent.

Mais, fait étrange, à seize kilomètres plus outre, il se dressait, perché sur une borne miliaire, d'où, pour inspecter la profondeur d'un bois où's'enfonçait la route, il dardait son regard rouge. Impossible de douter, au reniflement de ses narines pileuses comme à la bave de sa langue pendante, qu'il ne flairât quelque proie dans la forêt, et pour l'atteindre, je multipliai mes voltes. Il ouvrit le compas de ses guibolles, et prittt! disparut par delà les cimes.

Plein de foi dans la voiture invincible qui me portait comme Élie son manteau prophétique, je la précipitai dans l'ombre verte des chênes, à la poursuite de l'homme aux bottes ailées. Il ne sera pas dit, me jurai-je, que la science—et quelle science! mon cher Octave, celle même qui réduit la distance à une hypothèse—le cédera à je ne sais quelle vision fantomatique dont le mirage ne relève que du conte. Nous allons voir si des bottes, de simples bottes archaïques, l'emportent sur une machine de trente-deux mille francs, garantie méphistophélesque, et signé d'un mécanicien auprès duquel Archimède et Vaucanson ne sont que des constructeurs de polichinelles. Et je la lançai à une telle allure qu'elle faillit, dans une clairière, écraser un petit garçon tenant deux fillettes par la main et qui, d'après ma notion des choses, y cueillait des violettes pour la fête de la Mère l'Oie.

Comme je m'étais arrêté net, ainsi que l'on s'arrête quand on débute, l'enfant me pria de le prendre, lui et ses soeurs, dans la vertigineuse, pour le sauver d'un méchant homme qui voulait les boulotter tout crus, et sans sel ni poivre, riait-il. Je les empilai donc en un petit tas au fond de la voiture et je repartis à soixante-dix à l'heure. Le puérophage m'attendait à l'orée du bois. «Humph! humph! renâcla-t-il, ça sent la chair fraîche dans ta roulante.» Il fallait fuir. On ne badine pas avec les ogres. La course commença, course terrible qui, dans mon songe, mettait aux prises l'idéal et le réel, ou, si tu le préfères, le vieux jeu avec le nouveau. N'oublie pas que mon fabricant m'avait jeté dûment l'injure trop méritée de poète.

Quel que fut le développement de la vitesse sans limites de ma vertigineuse voiture de course à la mort, elle était inférieure à celle où, grâce à ses bottes, le Polyphème des gosses pouvait parvenir, puisqu'il n'avait qu'à écarter les genoux pour faire sept lieues d'un empan. J'étais donc sûr de succomber, comme la raison succombe à la folie, lorsque le garçonnet me fit observer que cette mesure de vingt-huit kilomètres était fatale et que l'ennemi ne pouvait ni l'augmenter, ni la réduire.

—C'est sept lieues, toujours, et ni plus ni moins. Donc, tu n'as tantôt qu'à ralentir et tantôt qu'à activer la machine pour rester en deçà ou en delà du pas magique.

Ainsi parla le malicieux Petit Poucet, et je crus, à l'ouïr, entendre le jeune David auner la trajectoire de sa fronde au front de Goliath.

Et voici qu'à son conseil, la main sur une roue docile et sensible comme un ressort de montre, je précédais ou suivais, l'esquivant toujours, le Polyphème retombant une lieue trop près ou trop loin.

Nous arrivions ainsi, en cette chasse fantastique, à je ne sais quelle région dénudée et sablonneuse, semée d'ajoncs fleuris d'or, au travers desquels la mer bleuissait. A son bruit familier à mes oreilles, et comparable à une grande toile qu'on déchire, je jugeai que nous n'étions qu'à deux lieues environ de son gouffre, et j'allais serrer les freins de la vertigineuse pour ne pas y choir quand l'enfant me cria:

—Va donc, lâche tout, il est perdu!

Et l'ogre imbécile, en effet, de son enjambée géométrique, s'écarquilla, et s'en alla tomber dans les eaux jaillissantes. Notre élan, d'ailleurs, à nous-mêmes, était tel que nous ne stoppâmes que dans les premiers flots.

Croirais-tu, mon cher Mirbeau, que notre coquin de puérophage nageait comme Neptune lui-même? Pour aborder un rocher, formant îlot, où il pensait se tirer d'affaire, il avait retiré ses bottes, qui, toutes flottantes, vinrent échouer sur le rivage. En vérité, c'est un étrange rêve!

Mon petit Tom Pouce, fou de joie de voir ainsi onduler les bottes comme des algues déracinées, s'était élancé de la voiture, et, suivi de ses deux soeurettes, qui n'avaient pas lâché leurs bouquets de violettes, il courut les repêcher sur la grève. Puis il les chaussa. Je t'ai dit qu'elles étaient immenses, mais elles s'étrécirent à la mesure de ses pieds d'enfant. Polyphème hurlait sur son îlot. Et lorsque les bottes furent chaussées, le gai petit voleur prit sous chaque bras l'une et l'autre des bouquetières, la brune à gauche, la blonde à droite, il fit un pas de vingt-huit kilomètres et s'enfuit, l'ingrat, chez la Mère l'Oie.

Je mis, comme bien tu penses, pour le rattraper sur les chemins, la vertigineuse à l'allure de la course à la mort, mais je ne sais pas où elle demeure, hélas! la Mère l'Oie—et je me suis réveillé.

Es-tu ferré en oniromancie? Qu'est-ce qu'il veut dire, ce songe-là? Peut-être ceci, que les poètes sont pour quelque chose dans l'invention du spasme de la vitesse, et que le bon Perrault réclame. Fais-tu sept lieues à la seconde sur ta 628 E-8? Il y a des bottes qui les font, de vieilles bottes, mon cher Octave.

CENDRILLON EN AUTOMOBILE

Décidément, c'est une série, mais je commence à être inquiet. Il doit y avoir quelque part un fabricant d'autos qui m'hynoptise. Car enfin je ne suis pas professionnel et n'ai point par conséquent «l'idée fixe». Donc, qu'est-ce qui m'arrive?

Je viens de raconter mon songe des bottes de sept lieues et comment pendant un temps énorme, qui n'a peut-être duré qu'une seconde, je me suis dérobé à la poursuite de l'ogre puérophage, grâce à une électrique prodigieuse, et de marque bien française, appelée «la Vertigineuse». Eh bien! la nuit dernière, elle est revenue me hanter. Pourtant, j'étais rentré chez moi en omnibus, escargotiquement.

Pendant le premier sommeil, ou, pour parler savamment, la période hypnagogique—car j'étudie mon cas—je me trouvais dans une espèce de gentilhommière, moitié castel et moitié ferme, comme on en voit encore en Bretagne. C'était à l'heure de la tombée du jour, qui s'éteignait sous les bois environnants, mais illuminait encore, embrasait même une superbe route carrossable, droite comme une règle plate, amour des yeux, qui passait devant le seuil du logis.

Dans la salle commune et centrale, ornée de vieux meubles ouvragés, bahuts, armoires, hautes chaires, dressoir, huche à pain, aux cuivreries miroitantes, s'ouvrait une vaste cheminée seigneuriale, au manteau écussonné, avec ses landiers en fer forgé dressés en lampadaires, son attirail symétrique de vaisselle d'étain et des lices de chasses vivifiaient de leurs tons, vert-de-grisés l'atmosphère mordorée de l'habitacle. Quatre personnages étaient assis autour d'une table oblongue, le gentilhomme, sa dame, leurs deux filles, tous en habit de cérémonie, et ils y prenaient un repas étrange. Ce repas n'était fourni que par une citrouille démesurée placée au milieu de la table oblongue, et dans laquelle ils plongeaient tour à tour leur cuillère, d'un geste d'automates.

Aucun autre plat que cette citrouille. Ils la vidaient en silence, comme un pot de confitures, sans en entamer la croûte vermillonnée et chastement voilée de dentelle. Et à chaque lambeau du sorbet, ils en crachaient la graine, qu'une nuée de rats se disputaient entre leurs pieds immobiles.

Sur le degré de l'âtre, où bouillonnait une marmite pleine d'eau pure, un chat, la queue ramenée sur les pattes en chancelière, les regardait, ces rats, sans les voir, et les écoutait sans les entendre, étant sourd et aveugle, vieux d'ailleurs comme Mathusalem, et plus épilé qu'un manchon piétiné par une farandole.

A ce moment, l'hallucination hypnagogique se détermina en rêve pur et, tous mes sens étant débridés, je me vis assis moi-même sur l'escabeau de la cheminée, à côté d'une autre et troisième fille, effacée jusque-là dans l'ombre, et qui, avec une épingle à cheveux, remuait les cendres du foyer pour y chercher une pomme de terre.

—Avez-vous faim? lui demandai-je.

—Toujours, fit-elle, et depuis seize ans.

C'était son âge.

—Votre nom?

Elle me montra les cendres.

Tout à coup, une sonnerie de cor retentit au dehors et, des bois assombris aux gazes violettes, trois haquenées blanches suivies d'un palefroi harnaché d'argent apparurent sur le seuil de la salle. Le père, la mère, les deux filles en costumes de cour montèrent sur les chevaux et, par la route droite comme une règle, amour des yeux, s'en furent au bal chez le Roy.

La fille au nom de cendres les suivit longtemps du regard et elle se prit à pleurer. Je n'ai jamais rien vu d'aussi joli, dans le laid, ni d'aussi laid dans le joli, que cette petite servante, mais ses larmes m'ouvrirent son coeur et je compris qu'elle aimait le Roy. Je versais à l'état de somnambulisme et mes perceptions étaient extralucides.

—Vous êtes savant, fit-elle, ne ferez-vous rien pour moi?

—Savant, non, souris-je, mais poète, et à ton service. Que désires-tu?

—Aller au bal de la cour et y arriver avant elles.

—Elles, qui?

—Mes méchantes soeurs et ma marâtre.

Qui m'expliquera pourquoi je lui posai l'absurde question suivante: «Cendrillon, as-tu les pieds roses?» Je crois très fermement qu'il entre de la démence dans les rêves. Elle ne me répondit pas, mais, courant à la marmite, elle en renversa le couvercle et sauta dans l'eau bouillante. Je poussai un cri d'effroi, mais son visage, transfiguré par la souffrance, rayonnait comme celui des martyrs. Ah! oui, elle l'aimait, le Roy! Rapidement, je l'enlevai et l'assis sur l'escabelle. Elle avait les pieds chaussés de cristal, et si petits, si petits en leur gaine adamantine, que l'impératrice de la Chine en serait morte de jalousie, je vous assure. Deux roses-thé dans deux verres de Venise!

—A présent, tiens ta parole, poète, me cria-t-elle, avec une moue d'enfant gâté.

Je tirai donc mon talisman. Il est à tout faire et ne me quitte pas. Puis, m'étant mis en communication—allo! allo!—n'oubliez pas que c'est un songe—avec les omnipotents que vous savez, ou plutôt que vous ne savez pas, je m'approchai de la citrouille et je lui jetai les rimes nécessaires à toute bonne incantation.

La cucurbitacée se transforma en automobile.

C'était encore une fois «la Vertigineuse», chef-d'oeuvre de la mécanique française, et le dernier mot passé, présent et futur de la locomotion terrestre.

—Tu vois, fis-je, petite Cendrillon, c'est ton carrosse. Tous les poètes, grands ou petits, morts ou vivants, te l'offrent par ma voix, à cause de ton amour. La malle des Indes, que l'on appelle aujourd'hui l'Express-Orient, ne va que le train de tortue auprès de cet éclair à pneus. Tes soeurs et ta marâtre, fussent-elles déjà dans la cour du palais royal, tu seras au bal plus vite qu'elles.

—Hélas! danser avec lui sous mes guenilles!

Et elle étalait les oripeaux dont elle était fagotée. Mais voilà que, complices des poètes, tous les vieux meubles, bahuts, armoires, s'ouvrirent à la fois et jetèrent à ses pieds charmants et roses les pièces innombrables d'une garde-robe quintiséculaire, où toutes les modes de nos mères, aïeules, bisaïeules et bien au delà étaient représentées. La coquette n'en voulut que les dentelles. Toutes, donc, se détachèrent, malines, valenciennes, vénitiennes, qui sont de l'alençon démarqué, anglaises que réclame Bruxelles, et les auvergnates de Velay, et les espagnoles aussi, qui, s'entrecousant d'elles-mêmes autour de la jeune fille, la vêtirent d'une robe arachnéenne, où son jeune corps de vierge transparaissait dans la plus chaste des nudités triomphantes.

Pour moi, j'étais déjà à mon poste de chauffeur, le poing à la roue, comme le pilote l'a au gouvernail.

—En avant, Cendrillon, et au bal du Roy!

Impossible de me rappeler, dans le triste état d'éveil où je suis, pourquoi tous les rats, métamorphosés en cyclistes, couraient autour de nous, en avant, en arrière, dans le vent de «la Vertigineuse». Toujours est-il qu'il en était ainsi. Seul, le vieux chat, sourd et aveugle, était demeuré auprès de la marmite. Il y philosophait, selon moi, sur le sens de l'aventure, mais sans s'en étonner le moins du monde, sachant fort bien que les dieux (s'ils peuvent ferrer les talons de Mercure d'ailerons avec lesquels il fend et traverse les sept ciels de l'espace en moins de temps que je n'en mets à l'écrire) se jouent, à plus forte raison, des impossibilités de la vitesse et pour deux bonnes rimes nous octroient des voitures-fées.

Elle a épousé le Roy, elle est reine, et, à présent, elle nous méprise. Elle ne veut à la cour que des savants en us. Mais pas un d'eux n'a encore pu lui expliquer scientifiquement comment, en se trempant les pieds dans de l'eau bouillante, on peut avoir des pantoufles de verre. Aussi écrivent-ils: «de vair», dans leur ignorance des choses de l'amour. De «vair», les pantoufles de Cendrillon. Ah! les imbéciles! Tel est mon rêve.

LE DIABLE EN BRETAGNE

Je pense à vous, bonnes gens de la glèbe, sur qui la nuit tombe si vite déjà dans la campagne déverdie, et à qui novembre tinte, avec celui des trépassés, le glas du chômage hivernal. De ce Paris qui flamboie en vos rêves et où vous avez quelque gars peut-être jeté dans la mêlée ouvrière, je vois, la-bas, entre mes livres, le hameau breton, noyé dans la brume violâtre dont s'encrêpent à présent nos crépuscules; je marche à vous par les sentes ravinées où les vaches se hâtent d'elles-mêmes à la litière; je reconnais les chaumières grises aux toitures rousses, où floconne lourdement le pompon de fumée, panache de la marmite; et je viens pour vous distraire, car les tueurs de temps vous oublient.

Pour mon compte, soyez-en sûrs, si l'en était maître de sa vie, je n'emploierais la mienne qu'à vous raccourcir les heures lentes pendant le sommeil de la nature, car vous êtes le public idéal des conteurs. Vous croyez. Oui, vous croyez, comme au moyen âge, au temps où les douces et gaies légendes de notre florilège ethnique allégeaient le servage et trompaient la misère. Vous restez, devant le foyer rembrandtesque, où le lard de la Noël se saure, l'auditoire des «mystères» et des soties, plus crédules aux fées qu'aux anges peut-être, mais francs gausseurs du diable, amis des douze apôtres de N.-S. Jésus-Christ. Cet état d'âme, contre lequel ne prévaudra pas, à dire d'experts, la «gratuite» la plus obligatoire, est précisément celui qu'il faut à l'art des tueurs de temps, vulgo: poètes. Donc un fagot dans l'âtre, et écoutez celle-ci, que les enfants peuvent ouïr, tandis que le grillon porte-bonheur crisse comme un mur qu'on râcle et chante aux joies de la flamme.

Si vous n'avez pas connu Jean Kerlot, c'est que vous n'avez connu personne, car, pendant soixante bonnes années, on n'a vu que lui dans la paroisse. De plus avisé, qu'on en cherche! Aussi a-t-il laissé du bien à sa parenté, mais non pas, hélas! son intelligence, à preuve ce beau moulin sur la côte, aujourd'hui sans ailes, et qui n'est plus habité que par un couple de corbeaux centenaires, déplumés.

Jean Kerlot était parfait chrétien, le recteur a pu le dire, sans mentir, sur sa fosse. On l'a vu du reste au paradis, dans la propre loge de saint Pierre, en train de lui parler, comme je vous parle et de lui raconter les bonnes farces qu'il faisait au diable sur la terre bretonne. Car vous n'ignorez pas qu'en Bretagne, dès qu'il y vient travailler, messire Satanas devient très bête. C'est la Vierge qui veut ça et aussi Madame sainte Anne, à Auray, nos protectrices.

Jean Kerlot le savait, et il en profitait à bénédiction. Du plus loin qu'il l'apercevait, derrière les meules entre lesquelles il se cache pour effrayer les enfants, il lui jetait son chien aux mollets et le forçait ainsi à se montrer, avec des javelles plein les cornes, par conséquent ridicule, comme un épouvantail à moineaux.

—J'aurai ton âme! lui criait le marchand de ténèbres.

—T'auras rien du tout! rigolait le Breton, et il l'invitait, par défi, à boire une bolée.

Le diable a toujours soif, c'est son châtiment, et comme un gindre devant un four, je n'ai pas à vous l'apprendre. C'est même pour ça qu'il sort le plus qu'il peut de l'enfer embrasé et multiplie chez nous ses visites. Mais il préfère le vin de pomme au vin de vigne. Habitude prise dans l'arbre du paradis terrestre.

Or, un jour qu'ils étaient attablés ensemble, verre à verre, dans la propre maison de compère Jean, le rusé Breton dit à son hôte:

—Voilà février, mon Lucifer; il va falloir s'occuper des semailles.
Veux-tu faire un pacte avec moi?

—Si c'est pour ton âme, entendu, j'accepte d'avance.

—Vère, tu vas trop vite! Faut se tâter d'abord et se mettre à l'épreuve. Je me méfie de ton honnêteté!

—C'est ton droit, grimaça l'autre; mais ces messieurs les curés exagèrent: je suis fidèle à ma parole.

—Le pacte serait pour deux ans, alors?

—Tope. Qu'est-ce?

—Si, pendant deux ans à la file, c'est ma récolte qui est la plus belle du pays….

—Eh bien?

—Eh bien, pour commencer, je la partage avec toi.

—La part du diable?

—Oui. Est-ce dit?

—C'est dit. Signons.

—Je ne sais pas écrire.

—Une croix suffit.

—Une croix? Tu ne le voudrais pas! Crachons par terre.

Et ils crachèrent. Puis Jean s'en fut à son champ et il l'ensemença de graines de navets, entièrement, et d'un bout à l'autre.

Au mois d'août, la récolte était la plus belle. Jamais on n'avait vu, voire en Bretagne, pareille pelouse de grappes jaunes, hautes, larges, épanouies comme des fougères.

—Es-tu content? demanda le diable.

—Oui, je le suis. A présent, le partage. Veux-tu le dessus ou le dessous de la récolte, ce qui est en terre ou en dehors? Choisis.

Et comme le Déchu n'entend goutte aux choses du bon Dieu, il choisit le dehors, à cause des magnifiques fleurs jaunes. Mais, ainsi que vous pensez, il ne put rien en faire et, même en Angleterre, pour les bestiaux, il ne parvint jamais à en vendre les fanes.

L'année suivante, deuxième du pacte, Satanas jura de ne pas s'y laisser reprendre. Quand le temps du partage fut venu, le voilà qui se présente à Kerlot, le rusé, et, tout de go, sans prendre le temps de lui donner le bonjour:

—Cette fois, je veux ce qui est en terre.

Or, le Breton avait semé du froment dans le même champ, et c'était les épis de blé, gros comme en Égypte, qui le couvraient d'une chape d'or merveilleuse. Il en eut plein son moulin. C'est ainsi que le paysan se servait du démon pour sa fortune.

On m'a affirmé qu'en Normandie le Malin est beaucoup moins bête, et cela tient probablement à ce que les Normands n'ont ni pèlerinages ni pardons, et sont donc moins protégés que les Celtes. Toujours est-il que Jean Kerlot en faisait voir au «nôtre» de toutes les couleurs de la mer, et Dieu sait si elle en change! Le diable de Bretagne s'acharnait cependant sur le meunier matois, je crois bien que c'était à cause de son cidre, du pur jus, à la vérité, et il ne lâchait point l'espoir d'avoir son âme.

—Vends-la moi, ami Jean, et fais ton prix?

—Je ne dis pas non, traînait l'autre, en mâchonnant un brin de romarin; mais j'ai trois enfants et je ne suis pas encore assez riche pour mourir. En outre, j'ai promis une belle aube en dentelle au pasteur de l'église, et c'est cher, à Rennes, ces chemises à chanter la messe! Si encore mon moulin était moins vieux! Mais il a cent ans à cette heure, et il ne prend plus le vent. Il est vrai qu'il n'en souffle guère depuis que les arbres grandissent autour.

—Abats les arbres.

—Des chênes! moi, un Breton? C'est comme si tu me conseillais de démolir nos calvaires. En vends-tu, du vent, Satanas?

—Je vends de tout, fit le Maudit, déjà pris au piège.

—Eh bien, je t'en achète.

—Pour le coup, c'est-contre ton âme!

—Avant ou après confession?

—Avant. Sois probe, voyons.

Il est certain, en effet, qu'après confession elle ne valait plus rien du tout, puisque, lavée dans l'eau de miséricorde, elle montait droit comme un I, légère et blanche, au jardin céleste. Jean en convint, mais il voulait, en fait de vent, un vent de première qualité, continu, sans saute, un vent de moulin, et, cela va sans dire, point d'avaries ni aux ailes, ni aux chênes, ni aux haies, ni même aux fleurs. A la moindre tuile tombée d'un toit, dans le village, fin du pacte, point d'âme!

—Combien de temps t'en faut-il?

—Jusqu'au moment où il n'y aura plus rien à moudre.

—Ça va. Je souffle.

Je ne sais pas pourquoi diable le diable s'était transformé en lièvre pour souffler ce vent-là sur le moulin Kerlot, mais il est constant qu'il en fut ainsi. Vingt personnes dignes de foi l'ont vu, de leurs yeux vu, tapi dans un fossé sous cette forme, y diriger l'air d'un chalumeau qu'il avait aux babines. Le moulin tournait nuit et jour et, non seulement il tournait sans repos, mais il tournait seul dans tout le canton, et les autres, immobiles sur les coteaux les mieux situés, semblaient être d'antiques tours de télégraphe aérien hors d'usage.

De telle sorte que toutes les moissons y furent apportées, que les sacs s'empilaient, dedans et dehors, chez l'astucieux gausseur du diable et qu'autant de bons écus de trois livres tombaient dans son bas de laine arrondi et pareil à un étui de jambon. Mais tout a une fin, même en meunerie diabolique, et il ne restait plus de sacs à broyer que pour une journée, lorsque, tout à coup, les ailes se ralentirent, molles, et cessèrent de battre.

Jean Kerlot avait couru au fossé:

—Eh bien, ça ne va plus? Qu'arrive-t-il? N'as-tu plus de poumons, ou renonces-tu à mon âme? Elle déborde de péchés, pourtant, tous capitaux, et tu vas manquer une proie d'élite. Je n'ai plus que vingt-quatre sacs à passer sous la meule, après quoi, c'est convenu, tu m'emportes.

Le lièvre souffla plus fort, puis de toute sa force et enfin même démesurément. Les ailes du moulin restaient inertes. Alors, Satan déchaîna l'ouragan. Les fleurs déracinées jonchaient les prés hérissés, les arbres tordus se couchaient sur les haies déchirées, les tuiles des maisons volaient en disques: une répétition de la fin du monde! Enfin, ce fut le tour des ailes, qui, détachées par la tempête, disparurent comme des cerfs-volants dans les tourbillons.

Jean Kerlot, pour sauver son âme, les avait sciées sur le moyeu.

On n'imagine pas à quel degré le diable est bête en Bretagne.

LES DEMI-AMES

Le jour où, la boîte au dos et la pipe aux dents, je découvris pour la première fois, à travers son rideau d'élyme gris, la petite grève d'or dans laquelle fort probablement je mourrai, un couple en arpentait le sable. Il marchait à petits pas, frileusement, comme des vieillards qui se chauffent au soleil, et suivait exactement les lignes sinueuses et les demi-cercles d'écume que tracent les vagues vertes en bavant. Les prenant pour des amoureux en quête de solitude, je me gardai bien de les déranger, et je piquai mon chevalet à l'ombre d'un rocher taillé en forme de sphinx allongé, qui est bien le produit le plus extraordinaire de l'art statuaire de la mer.

Mais ils m'aperçurent et vinrent à moi. Ils riaient, la bouche ouverte sur les dents, sans mot dire, en sauvages, et je vis qu'ils étaient plus jeunes que je ne l'avais imaginé d'après leurs démarches sautillantes. A eux d'eux, ils n'emplissaient pas l'urne de quatre-vingts ans. La femme avait dû être assez jolie, mais l'homme était superbe encore. Avec ses traits nets et simplifiés, on l'eût dit taillé lui aussi et modelé largement par la mer dans un bloc de quartz.

Aux réponses qu'ils firent à quelques questions banales, je ne tardai pas à m'apercevoir que j'avais affaire à un couple d'innocents ou, comme on dit ici, de «diots». D'ailleurs, ils ne prononçaient pas un mot sans se consulter longuement du regard, et le geste que l'un hasardait, l'autre le reproduisait aussitôt, et comme une ombre sur un mur. Le soir, lorsque je pliai bagage, ils marchaient encore dans les baves multicolores de la marée descendante, qu'ils avaient suivie presque à l'horizon.

Et comme je m'informais d'eux auprès du cabaretier de la route:

—Ah! me dit-il, vous avez vu les Demi-Ames?

—Les Demi-Ames? fis-je, assez étonné de la désignation.

—Oui, reprit-il; on les appelle ainsi parce qu'ils n'ont qu'une âme pour deux.

Des Bretons qui buvaient se mirent à rire, et grâce à l'appât des bolées, j'obtins que l'un d'eux me contât l'histoire singulière des Demi-Ames de la Roche-Pelée.

—Lui, fit le conteur, il s'appelle Élie; elle, on l'appelle Anne-Marie. Ils sont bel et bien mari et femme, tels que vous les voyez, avec leurs apparences d'amoureux sempiternels. Figurez-vous, monsieur, qu'ils étaient aussi futés et fins auparavant qu'ils sont aujourd'hui simples et sans idées. Mais surtout Anne-Marie, que nous avons tous connue piquante comme tête de chardon et tout à fait avisée. Lui moins.

«Ils venaient de se marier, lorsqu'Élie prit engagement pour la pêche au port de Saint-Malo, sur la Belle-Sophie, capitaine Géflot, car il était gars de flétan (marin de Terre-Neuve). Dès avant le départ, fixé à deux jours de là, le pauvre Élie, en manoeuvrant les tonnes de saumure sur le pont, tourne du pied, glisse et tombe à la mer. Comme il ne savait pas nager, il se perd, et voilà son corps, à la dérive. Toute la nuit on le chercha, dans un rocher et dans un autre, et tout le long de la côte. Mais point de corps, point d'Élie. Lorsqu'un matin on vint dire à Anne-Marie, laquelle ne savait rien encore:

«—Il y a sur la grève de la Roche-Pelée un cadavre tout blanc qui ressemble à ton homme si ce n'est lui.

«Car il fallait la ménager.

«Elle y va et le trouve amarré sur ce rocher qui est tout pareil à une bête couchée, avec une tête de femme. Pour tout le monde et pour vous-même, si vous eussiez été là, le gars était mort. Mais pour elle, il ne l'était pas. Il faut croire aussi que le bon Dieu fait des miracles. Toujours est-il qu'elle se colla sur lui, comme un minard (pieuvre), bouche à bouche, à croire que leur nuit de noces recommençait. Où avait-elle appris ce remède, cette Anne-Marie? Pendant des heures et des heures, elle lui souffla dans la poitrine, sans débrider des lèvres, et, monsieur, elle l'a fait revenir, car c'est lui que vous avez vu tout à l'heure.

Et le narrateur breton ajouta:

—Seulement, pour le ressusciter, elle a été obligée de lui passer la moitié de son âme.

Et le cabaretier conclut:

—Voilà la cause pour laquelle on les appelle dans le pays: les Demi-Ames. Mais ils sont inoffensifs, et vous n'avez rien à craindre d'eux, quand vous dessinez sur la grève. Est-ce triste, une fille si malicieuse! la voilà «diote» à présent.

Aujourd'hui, jour des Morts, j'ai appris que les Demi-Ames s'étaient envolées. Ils sont morts ensemble presque à la même minute et dans la même heure. On les a trouvés dans leur chaumière assis devant l'âtre éteint, et côte à côte sur deux escabeaux rapprochés.

Un vieux Breton m'a dit:

—Moi, je me demande qui va les prendre?

Oui, qui va les prendre? dites-le moi. Car les Demi-Ames n'avaient qu'une âme pour deux, et là-haut on veut des âmes bien entières. Que ce soit Satan ou le bon Dieu qui les jugent, ces juges exigent une âme par corps. Leurs lois sont formelles. Quand ils se réincorporeront pour l'éternité, comment le pauvre Élie arrivera-t-il à faire entrer la sienne, la vraie, celle qu'il a perdue à l'eau, dans le fourreau déjà à moitié rempli? Il lui en sortira donc une partie hors du corps? Et d'autre part, Anne-Marie, dépourvue de sa moitié d'âme, avec quoi remplira-t-elle sa gaine demi-vide? Peut-être, et je le crois, avec le surplus de celle d'Élie et ce qu'il y en aura hors de lui. Alors ils se tiendront une fois encore, et j'incline à penser que n'importe où on les enverra de la sorte, soit toujours unis, ils se trouveront dans le vrai paradis.