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Contes de la Montagne

Chapter 24: III
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About This Book

A collection of short tales set in the mountain villages and forests of Alsace, blending local legend, rustic portraiture, and atmospheric description. Episodes follow travelers, villagers and workmen as they encounter ruined fortresses, unearthed relics, craft workshops and unexpected nocturnal incidents; scenes alternate vivid accounts of daily labor, hospitality, and regional custom with evocations of historical memory and occasional uncanny events. The prose emphasizes landscape and oral storytelling rhythms, conveying a nostalgic attachment to the past through folkloric sketches and characters rooted in mountain life.

Elle se leva lentement.

«Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous être cet ami?»

Je me levai tout ému.

«Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais permettez-moi cependant d'y mettre une condition.

—Parlez, Monsieur.

—C'est que ce titre d'ami … je l'accepterai avec toutes les obligations qu'il m'impose….

—Que voulez-vous dire?

—Un mystère plane sur votre famille; Madame; ce mystère, il faut le pénétrer à tout prix … il faut s'emparer de la Peste-Noire … savoir qui elle est … ce qu'elle veut … d'où elle vient!…

—Oh! fit-elle, en agitant la tête, c'est impossible!…

—Qui sait, Madame? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en inspirant à Sperver l'idée de venir me prendre à Tubingue.

—Vous avez raison, Monsieur, répondit-elle gravement; la Providence ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre coeur vous le conseillera. J'approuve tout d'avance!»

Je portai à mes lèvres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein d'admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forte contre la douleur.

Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli!

XII.

Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous sortions ventre à terre du Nideck.

Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri:
«Hue!…»

Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante, la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait littéralement l'air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu'il avait pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes!

Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l'avance, comme d'habitude, lorsque je m'écriai:

«Halte, camarade! halte!… Avant de poursuivre notre route, délibérons!»

Il fit volte-face.

«Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner à droite ou à gauche.

—Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!»

Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux braconnier … ses yeux étincelèrent.

«Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d'en venir là.»

Et d'un mouvement d'épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.

Ce geste significatif me donna l'éveil.

«Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de la prendre vivante.

—Vivante?

—Sans doute … et pour t'épargner bien des remords, je dois te prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître. Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup.»

Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait. «Est-ce bien vrai, Fritz?

—C'est positif.»

Il y eut un long silence; nos deux chevaux,

Fox et Reppel, balançaient la tête l'un en face de l'autre, et se saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de l'expédition. Lieverlé bâillait d'impatience, allongeant et pliant sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup, il la fit repasser sur son dos et s'écria:

«Eh bien! tâchons de la prendre vivante, cette Peste… nous mettrons des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le penses, Fritz.»

Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en amphithéâtre autour de nous, il ajouta:

«Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l'Oxenhorn, le Rhéethâl, le Behrenkopf … et si nous montions un peu, tu verrais cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du Palatinat; il y a là dedans des rochers, des ravins, des défilés, des torrents et des forêts, toujours des forêts: ici des sapins, plus loin des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue. Allez donc la prendre.

—Si c'était facile, où serait le mérite? Je ne t'aurais pas choisi tout exprès.

—C'est bel et bon, ce que tu me chantes-là, Fritz!… Encore si nous tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la patience….

—Quant à sa piste, ne t'en inquiète pas, je m'en charge.

—Toi?

—Moi-même.

—Tu te connais à trouver une piste?

—Et pourquoi pas?

—Ah! du moment que tu ne doutes de rien … que tu penses en savoir plus que moi … c'est autre chose … marche en avant, je te suis.»

Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que j'osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans ma barbe, je ne me fis pas répéter l'invitation, et je tournai brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de la poterne, après s'être enfuie avec le comte, avait dû traverser la plaine pour regagner la montagne.

Sperver marchait derrière moi, sifflant d'un air d'indifférence, et je l'entendais murmurer: «Allez donc chercher en plaine les traces de la Louve!… un autre se serait imaginé qu'elle a dû suivre la lisière du bois, comme d'habitude…. Mais il paraît qu'elle se promène maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un bourgeois de Tubingue.»

Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l'entendis s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil pénétrant:

«Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis!

—Comment cela, Gédéon?

—Oui, cette piste que j'aurais cherchée huit jours … tu la trouves du premier coup. Ça n'est pas naturel!

—Où la vois-tu donc?

—Eh! n'aie pas l'air de regarder à tes pieds!»

Et m'indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible:

«La voilà!»

Aussitôt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes après, nous mettions pied à terre: c'était bien la trace de la Peste-Noire!

«Je serais curieux de savoir, s'écria Sperver en se croisant les bras, d'où diable cette trace peut venir.

—Que cela ne t'inquiète pas.

—Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles … je parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir où la piste nous mènera.»

Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.

J'étais tout oreilles; lui, tout attention.

«La trace est fraîche, dit-il à la première inspection; elle est de cette nuit! C'est étrange, Fritz: pendant la dernière attaque du comte, la vieille rôdait autour du Nideck.»

Puis, examinant avec plus de soin:

«Elle est de trois à quatre heures du matin.

—Comment le sais-tu?

—L'empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il tombait du grésil … il n'y en a pas sur la trace; donc elle a été faite depuis.

—C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir été faite beaucoup plus tard: à huit ou neuf heures, par exemple.

—Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de brouillard qu'au petit jour…. La vieille est passée depuis le grésil … avant le verglas … de trois à quatre heures du matin.»

J'étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.

Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en détacher la neige, et, me regardant d'un air rêveur, il ajouta, comme se parlant à lui-même:

«Mettons, au plus tard, cinq heures du matin…. Il est bien midi, n'est-ce pas, Fritz?

—Midi moins un quart.

—Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra suivre, pas à pas, tout le chemin qu'elle a fait… A cheval, nous pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, supposé qu'elle marche toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons… En route, Fritz, en route!»

Nous repartîmes, suivant les traces… Elles nous guidaient droit vers la montagne.

Tout en galopant, Sperver me disait:

«Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un trou, quelque part, ou qu'elle se fût reposée une heure ou deux, nous pourrions la tenir avant la fin du jour.

—Espérons-le, Gédéon.

—Oh!! n'y compte pas … n'y compte pas. La vieille Louve est toujours en route … elle est infatigable … elle balaye tous les chemins creux du Schwartz-Wald…. Enfin, il ne faut pas se flatter de chimères…. Si, par hasard, elle s'est arrêtée … tant mieux … nous en serons plus contents … et si elle a marché toujours … eh bien! nous ne serons pas découragés!… Allons, un temps de galop … hop! hop!… Fox!»

C'est une étrange situation que celle de l'homme à la chasse de son semblable; car, après tout, cette malheureuse était notre semblable; elle était douée comme nous d'une âme immortelle; elle sentait, pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain; mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.

Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite; moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j'étais déterminé à ne reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet être bizarre. La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspiré la même exaltation!

La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace, enlevés par le fer comme à l'emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.

Sperver, tantôt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent … tantôt son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le corsage svelte comme un lévrier, complétait l'illusion.

Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de nos chevaux, et je ne pouvais m'empêcher de frémir, en songeant à sa rencontre avec la Peste: il était capable de la mettre en pièces, avant qu'elle eût le temps de jeter un cri.

Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque colline, elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions une fausse trace.

«Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien … on voit de loin; mais dans le bois, ce sera bien autre chose…. C'est là qu'il faudra ouvrir l'oeil!… Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la piste!… La voilà qui s'est amusée à balayer ses pas … et puis, sur cette hauteur exposée au vent, elle s'est glissée jusqu'au ruisseau … elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des bruyères…. Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr!»

Nous venions d'atteindre la lisière d'un bois de sapins. La neige, dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l'envergure des rameaux. C'était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y voir, et me fit placer à sa gauche, afin d'éviter mon ombre.

Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte. Aussi, n'était-ce que dans les espaces libres, où la neige était tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.

Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait brusquement et s'écriait:

«Ne parle pas, ça me trouble!» Enfin nous redescendîmes dans un vallon à gauche, et Gédéon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des bruyères:

«Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la suivre en toute confiance.

—Pourquoi?

—Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de faire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d'en faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une éclaircie…. Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque sans s'inquiéter des feintes…. Tiens, que t'ai-je dit?… Elle bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier … il ne sera pas difficile de suivre sa voie…. C'est égal, mettons-la toujours entre nous, et allumons une pipe.»

Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'écria:

«Fritz, ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie! Si nous prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie.

—Quoi?

—C'est d'avoir oublié ma trompe…. J'aurais voulu sonner la rentrée en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!»

Il alluma son tronçon de pipe, et nous repartîmes.

Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre et conduire nos chevaux par la bride.

«La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver; de ce côté-là les montagnes sont à pic; l'un de nous sera peut-être forcé de tenir les chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le diable! on dirait que le jour baisse!»

Le paysage acquérait alors une ampleur grandiose; d'énormes roches grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes anguleuses, comme des écueils au-dessus d'un océan de neige.

Rien de mélancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes montagnes: les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères scintillantes de givre, prennent à vos regards un caractère d'abandon et de tristesse indicible… Et le silence,—si profond que vous entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se détacher de l'arbre,—le silence vous pèse, il vous donne l'idée incommensurable du néant!…

Que l'homme est peu de chose! Deux hivers consécutifs … et la vie est balayée de la terre.

Par instants l'un de nous éprouvait le besoin d'élever la voix … c'était une parole insignifiante:

«Ah! nous arriverons!… Quel froid de loup!…»

Ou bien:

«Hé! Lieverlé… tu baisses l'oreille.»

Tout cela pour s'entendre soi-même, pour se dire:

«Oh! je me porte bien … hum! hum!»

Malheureusement, Fox et Reppel commençaient à se fatiguer; ils enfonçaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ.

Et puis les défilés inextricables du Schwartz-Wald se prolongent indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait le tour d'une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait arraché des racines qui croissent sur les roches moussues … ailleurs elle s'était assise au pied d'un arbre, et cela récemment, il y avait tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches; aussi notre espoir et notre ardeur s'en redoublaient… Mais le jour baissait à vue d'oeil!

Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n'avions rencontré ni bûcherons, ni charbonniers, ni ségares…. Dans cette saison, la solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de l'Amérique du Nord.

A cinq heures, la nuit était venue; Sperver fit halte, et me dit:

«Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard…. La Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir sous les arbres comme dans un four…. Ce qu'il y a de plus simple, c'est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d'ici, d'allumer un bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille n'est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est impossible qu'une créature humaine puisse supporter de telles fatigues, par un temps comme celui-ci…. Sébalt lui-même, qui est le premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y résisterait pas!… Voyons, Fritz, qu'en penses-tu?

—Je pense qu'il faudrait être fou pour agir autrement … et d'abord je ne me sens plus de faim.

—Eh bien donc, en route!»

Il prit les devants et s'engagea dans une gorge étroite, entre deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches au-dessus de nos têtes… Sous nos pieds coulait un torrent presque à sec, et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs faisait miroiter le flot terne comme du plomb.

L'obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel. Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques…. Les échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un point bleu semblait grandir a notre approche:—c'était l'issue de la gorge.

«Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la Tunkelbach. C'est le défilé le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald; il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle la Marmite du Grand Gueulard. Au printemps, à l'époque de la fonte des neiges, la Tunkelbach vomit là dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de deux cents pieds. C'est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse … mais à cette heure, elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous pourrons y faire un bon feu.»

Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du ciel, loin de tout ce qui égaie l'âme … que cet instinct tient du remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil: la chèvre debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le chien qui s'ébat près de son maître, l'oiseau qui se baigne en pleine lumière … tous respirent la joie, le bonheur … ils saluent le jour de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme…. Et le chevreuil qui brame à l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a quelque chose de poétique comme l'asile qu'il préfère … le sanglier, quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables où il s'enfonce … l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers à pic … le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne … mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres … la peur les accompagne; cela ressemble au remords!

Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l'air vif me frapper au visage,—car nous approchions de l'issue de la gorge,—quand tout à coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les guirlandes de givre.

«Ha! fit Sperver d'une voix étouffés, nous tenons la vieille!»

Mon coeur bondit; nous étions pressés l'un contre l'autre.

Le chien grondait sourdement.

«Est-ce qu'elle ne peut pas s'échapper? demandai-je tout bas.

—Non, elle est prise comme un rat dans une ratière … la Marmite du Grand Gueulard n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour, les rochers ont deux cents pieds de haut…. Ha! Ha! je te tiens, vieille scélérate!»

Il mit pied à terre dans l'eau glacée, me donnant la bride de son cheval à tenir…. Un tremblement me saisit…. J'entendis dans le silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit strident me passa par tous les nerfs.

«Sperver, que vas-tu faire?

—Ne crains rien … c'est pour l'effrayer.

—A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai dit: «La balle qui frapperait la Peste, tuerait également le comte!»

—Sois tranquille.»

Il s'éloigna sans m'écouter davantage. J'entendis le clapotement de ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout à l'issue de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m'approchant tout doucement. Comme il se retournait, je n'étais plus qu'à trois pas.

«Chut! fit-il d'un air mystérieux…. Regarde!»

Au fond de l'anse, taillée à pic comme une carrière dans la montagne, je vis un beau feu dérouler ses spirales d'or à la voûte d'une caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'à son costume je reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.

Il était immobile, le front dans les mains, et semblait réfléchir. Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus loin, son cheval à demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe, l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.

Je restai stupéfait:

Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette solitude?… Qu'y venait-il faire?… s'était-il égaré?…

Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon esprit, et je ne savais à laquelle m'arrêter, quand le cheval du baron se prit à hennir.

A ce bruit, son maître releva la tête:

«Qu'as-tu donc, Donner?» dit-il.

Puis, à son tour, il regarda dans notre direction, les yeux écarquillés.

Cette tête pâle aux arêtes saillantes, aux lèvres minces, aux grands sourcils noirs contractés, et creusant au milieu du front une longue ride perpendiculaire, m'aurait frappé d'admiration dans toute autre circonstance; mais alors un sentiment d'appréhension indéfinissable s'était emparé de mon âme, et j'étais plein d'inquiétude.

Tout à coup le jeune homme s'écria:

«Qui va là?

—Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gédéon en s'avançant vers lui, moi … Sperver, le piqueur du comte de Nideck!…»

Un éclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses épaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement à hurler d'une façon lamentable.

Qui n'est sujet à des craintes superstitieuses? Aux plaintes de
Lieverlé, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.

Sperver et le baron se trouvaient à cinquante pas l'un de l'autre: le premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'épaule; le second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête haute, l'oeil fier et nous dominant du regard.

«Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif.

—Nous cherchons une femme, répondit le vieux braconnier, une femme qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l'ordre de l'arrêter!

—A-t-elle volé?

—Non.

—A-t-elle tué?

—Non, Monseigneur.

—Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?»

Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron:

«Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire bizarre, car elle est là … je la vois au fond de la caverne… De quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?… Ne savez-vous pas que nous sommes ici sur les terres du Nideck … et que nous avons droit de haute et basse justice?»

Le jeune homme pâlit, et d'un ton rude: «Je n'ai pas de comptes à vous rendre, dit-il.

—Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de conciliation. J'agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon droit, et vous me répondez mal,

—Votre droit?… fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez pas de votre droit… Vous me forceriez à vous dire le mien!…

—Eh bien! dites-le! s'écria le vieux braconnier, dont le grand nez se courbait de colère.

—Non, répondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez pas!

—C'est ce que nous allons voir!» fit Sperver en avançant vers la caverne.

Le jeune homme tira son couteau de chasse… Alors, moi, voyant cela, je voulus m'élancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais en laisse m'échappa d'une secousse et m'étendit à terre. Je crus le baron perdu; mais, au même instant, un cri sauvage partit du fond de la caverne, et, comme je me relevais, j'aperçus la vieille debout devant la flamme, les vêtements en lambeaux, la tête rejetée en arrière, les cheveux flottants sur les épaules; elle levait au ciel ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord les entrailles.

Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi épouvantable … Sperver, immobile, l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait pétrifié. Le chien lui-même, à cette apparition inattendue, s'était arrêté quelques secondes … mais courbant tout à coup son échine hérissée de colore, il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit frémir. La plate-forme de la caverne se trouvait à huit ou dix pieds du sol, sans cela il l'eût atteinte du premier bond. Je l'entends encore franchir les broussailles couvertes de givre…. Je vois le baron se jeter devant la vieille, en criant d'une voix déchirante:

«Ma mère!… »

Puis le chien reprendre un dernier élan, et Sperver, rapide comme l'éclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.

Cela s'était passé dans une seconde. Le gouffre s'était illuminé, et les échos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les ténèbres après l'éclair.

Quand la fumée de la poudre se fut dissipée, j'aperçus Lieverlé gisant à la base du roc … et la vieille évanouie dans les bras du jeune homme. Sperver, pâle, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait tomber la crosse de sa carabine à terre, la face contractée et les yeux a demi fermés d'indignation.

«Seigneur de Blouderic, dit-il, la main étendue vers la caverne, je viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme … votre mère!… Rendez grâces au ciel que sa destinée soit liée à celle du comte…. Emmenez-la!… Emmenez-la!… et qu'elle ne revienne plus … car je ne répondrais pas du vieux Sperver!…»

Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien:

«Mon pauvre Lieverlé!… s'écria-t-il d'une voix déchirante. Ah! voilà donc ce qui m'attendait ici…. Viens, Fritz … partons … sauvons-nous … Je serais capable de faire un malheur!…»

Et saisissant Fox par la crinière, il voulut se mettre en selle; mais, tout à coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tête sur l'épaule de son cheval, il se prit à sangloter comme un enfant.

XIII

Sperver venait de partir, emportant Lieverlé dans son manteau. J'avais refusé de le suivre … mon devoir, à moi, me retenait près de la vieille…. Je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer à ma conscience.

D'ailleurs, il faut bien le dire, j'étais curieux de voir de près cet être bizarre; aussi le piqueur avait à peine disparu dans les ténèbres du défilé, que je gravissais déjà le sentier de la caverne.

Là m'attendait un spectacle étrange.

Sur un grand manteau de fourrure rousse doublé de vert, était étendue la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispées sur sa poitrine … une flèche d'or dans ses cheveux gris.

Je vivrais mille ans que l'image de cette femme ne s'effacerait pas de mon esprit; cette tête de vautour agitée par les derniers tressaillements de la vie … l'oeil fixe et la bouche entr'ouverte … était formidable à voir…. Telle devait être à sa dernière heure la terrible reine Frédégonde.

Le baron, à genoux près d'elle, essayait de la ranimer, mais au premier coup d'oeil, je vis que la malheureuse était perdue, et ce n'est pas sans un sentiment de pitié profonde, que je me baissai pour lui prendre le bras.

—Ne touchez pas à madame! s'écria le jeune homme d'un accent irrité; je vous le défends!

—Je suis médecin, Monseigneur.»

Il m'observa quelques secondes en silence, puis se relevant:

«Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il à voix basse…. Pardonnez-moi!»

Il était devenu tout pâle … ses lèvres tremblaient.

Au bout d'un instant, il reprit:

«Que pensez-vous?

—C'est fini…. Elle est morte!»

Alors, sans répondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme anéanti.

Moi je m'accroupis près du feu, regardant la flamme grimper à la voûte de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face rigide de la vieille.

Nous étions là depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand relevant tout à coup la tête, le baron me dit:

«Monsieur, tout ceci me confond!… Voici ma mère … depuis vingt-six ans je croyais la connaître… et voilà que tout un monde de mystères et d'horreur s'ouvre devant mes yeux….—Vous êtes médecin … avez-vous jamais rien vu d'aussi épouvantable?

—Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une maladie qui offre un singulier caractère de ressemblance avec celle de madame votre mère… Si vous avez assez de confiance en moi pour me communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait peut-être m'offrir un moyen de sauver mon malade.

—Volontiers, Monsieur,» fit-il.

Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic, appartenant à l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait chaque année, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagnée d'un vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance…. Que cet homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier le fils de son ancien maître, et qu'à cette heure suprême, tourmenté sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le voyage de sa mère en Italie n'était qu'un prétexte pour se livrer à des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'épouvantable … car la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des fatigues horribles de ces quelques jours.—Voilà ce que le vieux domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir en cela son devoir.—Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s'en tenir, avait vérifié l'année même ce fait incompréhensible en suivant sa mère d'abord jusqu'à Baden.—Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas à pas…. Ces traces que Sébalt avait remarquées dans la montagne … c'étaient les siennes.

Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exerçait sur l'état de santé du comte, ni les autres circonstances de ce drame.

Nous demeurâmes tous deux confondus de la coïncidence de ces faits, de l'attraction mystérieuse que ces êtres exerçaient l'un sur l'autre sans se connaître, de l'action tragique qu'ils représentaient à leur insu, de la connaissance que la vieille avait du château, de ses issues les plus secrètes, sans l'avoir jamais vu précédemment, du costume qu'elle avait découvert pour cette représentation, et qui ne pouvait avoir été pris qu'au fond de quelque retraite mystérieuse, que la lucidité magnétique seule lui avait révélée…. Enfin, nous demeurâmes d'accord que tout est épouvantement dans notre existence, et que le mystère de la mort est peut-être le moindre des secrets que Dieu se réserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important.

Cependant, la nuit commençait à pâlir…. Au loin … bien loin … une chouette sonnait la retraite des ténèbres, de cette voix étrange qui semble sortir d'un goulot de bouteille…—Bientôt se fit entendre un hennissement dans les profondeurs du défilé … puis, aux premières lueurs du jour, nous vîmes apparaître un traîneau conduit parle domestique du baron….—Il était couvert de paille et de literies….—On y chargea la vieille.

Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fâché de se dégourdir les jambes, étant resté la moitié de la nuit les pieds sur la glace.—J'accompagnai le traîneau jusqu'à la sortie du défilé, et nous étant salués gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et bourgeois, ils prirent à gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai vers les tours du Nideck.

A neuf heures, j'étais en présence de mademoiselle Odile et je l'instruisais des événements qui venaient de s'accomplir.

M'étant rendu ensuite près du comte, je le trouvai dans un état fort satisfaisant.—Il éprouvait une grande faiblesse, bien naturelle après les crises terribles qu'il venait de traverser, mais il avait repris possession de lui-même et la fièvre avait complètement disparu depuis la veille au soir.

Tout marchait vers une guérison prochaine.

Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine convalescence, je voulus retourner à Tubingue, mais il me pria si instamment de fixer mon séjour au Nideck et me fit des conditions tellement honnêtes à tous égards, qu'il me fut impossible de me refuser à son désir.

Je me souviendrai longtemps de la première chasse au sanglier que j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique rentrée aux flambeaux, après avoir battu les neiges du Schwartz-Wald douze heures de suite sans quitter l'étrier…—Je venais de souper et je montais à la tour de Hugues brisé de fatigue, quand passant devant la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des cris joyeux frappèrent mes oreilles…. Je m'arrêtai, et le plus agréable spectacle s'offrit à mes regards:

Autour de la table en chêne massif, se pressaient vingt figures épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient toutes ces faces larges, carrées, bien portantes.

Les verres s'entrechoquaient!…

Là, se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides, ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée; il avait à sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst … une teinte rosé colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap d'argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume de chasse.

C'était une belle figure simple et joyeuse.

Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son grand bonnet de tulle semblait prendre la volée; elle riait, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre.

Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge; sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui riait tout bas en regardant au fond de son verre.

Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied du chêne.

Les yeux étaient voilés de douces larmes: la vigne du Seigneur pleurait d'attendrissement!

Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques, attirait d'abord les regards…. Puis venaient les longues bouteilles de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes d'Ulm à chaînette d'argent et des grands couteaux à lame luisante.

La lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur d'ambre, et laissait dans l'ombre les vieilles murailles grises, où se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de chasse du piqueur.

Rien de plus original que ce tableau.

La voûte chantait.

Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap; il entonnait l'air du burgrave Hatto-le-Noir:

«Je suis le roi de ces montagnes!»

tandis que la rosée vermeille du rudesheim tremblotait à chaque poil de ses moustaches. A mon aspect, il s'interrompit, et me tendant la main:

«Fritz, dit-il, tu nous manquais…. Il y a longtemps que je ne me suis senti aussi heureux que ce soir…. Sois le bienvenu!»

Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave:

«Nous célébrons le rétablissement de Monseigneur…, et Knapwurst nous raconte des histoires!»

Tout le monde s'était retourné.

Les plus joyeuses acclamations me saluèrent.

Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis en possession d'un grand verre de Bohème, avant d'être revenu de mon ébahissement.

La vieille salle bourdonnait d'éclats de rire, et Sperver, m'entourant le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure sévère comme tout brave coeur qui a un peu trop bu, s'écriait:

«Voilà mon fils!… Lui et moi … moi et lui … jusqu'à la mort!…
A la santé du docteur Fritz!…»

Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre…. Marie Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet … et Sébalt, droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjaëger debout dans les hautes bruyères, répétait: «A la santé du docteur Fritz!» pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et s'éparpillaient sur les dalles.

Il y eut un moment de silence…. Tout le monde buvait…. Puis un seul choc: tous les verres touchaient la table à la fois. «Bravo!» s'écria Sperver.

Puis se tournant vers moi:

«Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte, et celle de mademoiselle Odile… Tu vas en faire autant!»

Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de plus près: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.:

Sperver fredonnait et riait toujours. Tout à coup, posant la main sur la bosse du nain:

«Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!…
Cette bosse, voyez-vous, c'est l'écho de l'antique manoir du Nideck!»

Le petit bossu, bien loin de se fâcher d'un tel compliment, regarda le piqueur avec attendrissement et dit:

«Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai raconté l'histoire!… Oui, tu as le bras, la moustache et le coeur d'un vieux reiter! Si celle fenêtre s'ouvrait et que l'un d'eux, allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main … que dirais-tu?

—Je lui serrerais la main et je lui dirais: «Camarade, viens t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies que du temps de Hugues…. Regarde!»

Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la table.

Elles étaient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissient de joie, d'autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un regard d'azur, et je m'étonnais de n'avoir pas encore remarqué ces roses blanches, épanouies sur les tourelles du vieux manoir.

«Silence!… s'écria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst va nous répéter la légende qu'il nous racontait tout à l'heure.

—Pourquoi pas une autre? dit le bossu.

—Celle-là me plaît!

—J'en sais de plus belles.

—Knapwurst! fit le piqueur, en levant le doigt d'un air grave, j'ai des raisons pour entendre la même; fais-la courte si tu veux. Elle dit bien des choses. Et toi, Fritz, écoute!»

«Le nain, à moitié gris, posa ses deux coudes sur la table, et les joues relevées sur les poings, les yeux à fleur de tête, il s'écria d'une voix perçante:

«Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues, surnommé le Loup, étant devenu vieux, se couvrit du chaperon: c'était un bonnet de mailles, qui emboîtait tout le haume quand le chevalier combattait. Quand il voulait prendre l'air, il était son casque, et se couvrait du bonnet. Alors, les lambrequins retombaient sur ses épaules.»

«Jusqu'à quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitté son armure, mais, à cet âge, il respirait avec peine.

«Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain; Hugues, son fils aîné; son second fils Barthold. et sa fille, Berthe-la-Rousse, femme d'un chef saxon nommé Blonderic, et leur dit:

—«Votre mère la Louve, m'a prêté sa griffe… son sang s'est mêlé au mien….. Il va renaître par vous de siècle en siècle, et pleurer dans les neiges du Schwartz-Wald! Les uns diront: c'est la bise qui pleure! Les autres: c'est la chouette!… Mais ce sera votre sang, le mien, le sang de la Louve, qui m'a fait étrangler Edwige, ma première femme devant Dieu et la sainte Église…. Oui … elle est morte par mes mains … Que la Louve soit maudite! car il est écrit: «JE POURSUIVRAI LE CRIME DU PÈRE DANS SES DESCENDANTS, JUSQU'A CE QUE JUSTICE SOIT FAITE!»—

«Et le vieux Hugues mourut.

«Or, depuis ce temps-là, la bise pleure, la chouette crie, et les voyageurs errant la nuit ne savent pas que c'est le sang de la Louve qui pleure … lequel renaît, dit Hertzog, et renaîtra de siècle en siècle, jusqu'au jour où la première femme de Hugues, Edwige-la-Blonde, apparaîtra sous la forme d'un ange au Nideck, pour consoler et pardonner!…»

Sperver, se levant alors, détacha l'une des lampes de la torchère, et demanda les clefs de la bibliothèque à Knapwurst stupéfait.

Il me fit signe de le suivre.

Nous traversâmes rapidement la grande galerie sombre, puis la halle d'armes, et bientôt la salle des archives apparut au bout de l'immense corridor.

Tous les bruits avaient cessé: on eût dit unchâteau désert.

Parfois, je tournais la tête, et je voyais alors nos deux ombres se prolongeant à l'infini, glisser comme des fantômes sur les hautes tentures, et se tordre en contorsions bizarres….

J'étais ému, j'avais peur!

Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chêne, et, la torche haute, les cheveux ébouriffés, la face pâle, il entra le premier. Arrivé devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la jeune comtesse m'avait frappé lors de notre première visite à la bibliothèque, il s'arrêta et me dit d'un air solennel:

«Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!… Eh bien! elle est revenue!… Dans ce moment, elle est en bas, près du vieux…. Regarde, Fritz, la reconnais-tu?… c'est Odile!…»

Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues:

«Quant à celle-là, reprit-il, c'est Huldine-la-Louve…. Pendant mille ans, elle a pleuré dans les gorges du Schwartz-Wald … et c'est elle qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverlé … mais désormais les comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, car justice est faite … et le bon ange de la famille est de retour!»

POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU

I

Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d'un pic escarpé, domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d'Alsace.

En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël, ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche à Bautzen et décoré sur le champ de bataille.

Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces, très-large des épaules et très-court sur jambes. Il avait une jolie petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux gris pleins d'énergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à claque, l'habit d'ordonnance à longues basques, la culotte bleue, le gilet écarlate, les souliers à boucles d'argent, composaient sa tenue invariable.

Au moral, le commandant Noël aimait à rire. Il aimait aussi le bourgogne «pelure d'oignon,» le filet de chevreuil, le coq de bruyères truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses enfants. Quant au Champagne frappé, l'honnête Jean-Pierre n'en parlait qu'avec le plus grand respect; mais la vérité me force à dire que le bordeaux partageait,—avec les andouilles cuites dans leur jus,—ses plus chères sympathies.

Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans, la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues capotes grises et prisant du tabac de contrebande.

On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abîme, se dessécher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi que l'eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le sceau d'une incurable mélancolie.

Il y avait aussi deux sous-officiers envoyés à Hunebourg pour se reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargès; c'étaient deux jeunes gens de bonne famille…. Une vocation irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et la gloire s'était naturellement fait un plaisir de les couvrir de lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures, et c'est à cette particularité qu'ils devaient l'honneur de servir sous les ordres de Jean-Pierre.

Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.

Telle était l'existence pleine de variété des habitants de Hunebourg, lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'après-midi, le commandant Jean-Pierre donna tout à coup l'ordre de battre le rappel et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite dans la cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur l'oreille, ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet.

«Mes enfants, s'écria-t-il en s'arrêtant devant le front des troupes, vous êtes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours, et vous arriverez, c'est moi qui vous le prédis! Je reçois à l'instant du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut Palatinat est envahi … L'ennemi n'est plus qu'à trois journées de marche … Il parait même que les cosaques ont déjà poussé des reconnaissances jusque dans nos montagnes:—Nous allons nous regarder dans le blanc des yeux!…

«Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi … Nous ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place…. Pas de rations, pas de soldats… les moyens d'existence avant tout … c'est mon principe! Sergent Fargès, vous allez vous vendre, avec trente hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues du fort … à Hazebrück, Wechenbach, Rosenheim, etc…. Vous ferez main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le transport des vivres, ainsi que les chevaux, les ânes, les boeufs. Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!—Dès que le convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bête ne s'écarte … ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise … au contraire … une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d'entre vous qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siège.

On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira d'eux: «Jacques, André, Joseph, étaient des braves!…»

Des cris frénétiques de: «Vive l'empereur! vive le commandant!» accueillirent cette harangue.—Le tambour battit; Fargès tira majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et commanda le départ.

Les vétérans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de bois en avant, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu derrière l'esplanade.

II

La petite troupe de Fargès s'avançait à travers les immenses forêts de Homberg, le mousquet sur l'épaule, l'oeil au guet, l'oreille au vent, comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous étaient animés du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours agréable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles, de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir…. Et puis les Français aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la giberne au dos, la brelle sur la hanche. C'était plaisir de les voir s'enfoncer sous les longues avenues de chênes et de hêtres … se perdre dans les ombres … paraître et disparaître au fond des ravins … s'accrocher aux broussailles … et gravir les rochers avec une dextérité merveilleuse.

Fargès marchait à l'arrière-garde de sa colonne, en compagnie du caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé d'un immense chapeau à cornes et vêtu d'une grande capote grise. Sa taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire; ses traits fortement accusés, ses favorisroux, le froncement continuel de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure, laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour à travers d'épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux défenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrément, ce personnage fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s'échappaient par toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lèvres: Benoît Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes et dix-huit blessures…. Aussi, grâce à sa bravoure et au concours heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.

«Eh bien! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que pensez-vous de notre expédition? Croyez-vous qu'elle réussisse?

—Je pense, répondit le caporal avec un sourire qui déchaussa complètement un côté de sa mâchoire, je pense que si ces gueux de paysans se doutaient de ce qui leur pend à l'oeil, ils auraient bientôt évacué leur bétail…. Alors, bonsoir la compagnie…. Je connais ça, servent…. En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les attraper….

—Quel moyen, Lombard?

—Nous les attendions dans leurs villages … entre quatre murs … ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain … car, voyez-vous, sergent … il faut un four pour cuire du pain…. Alors nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions … tout doucement … vous comprenez….

—Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi….

—Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe…. Il faut les surprendre agréablement … empoigner tout … sans leur faire de mal … mais c'est difficile, sergent, c'est difficile….

—Comment ça, Lombard?

—D'abord, le paysan est malin; il tient à garder ce qu'il a, sans s'inquiéter de l'honneur de la patrie…. Ensuite, depuis 1814, il se défie de nous….

—Vous croyez? dit Fargès d'un air de doute.

—Sergent, prenez garde à ce que je vous dis…. Les paysans ne sont pas bêtes! Ils se rappellent que l'année dernière nous avons fait un tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sûr qu'en apprenant l'invasion, la première chose qu'ils vont faire, ce sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forêts.»

Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du Homberg. Il était alors environ huit heures, le jour baissait à vue d'oeil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins, s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'épaisseur des bois.

Lorsque la tête de colonne déboucha sur le plateau du Rothfels, tout couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était tellement noire, qu'on pouvait à peine distinguer le sentier. Fargès ordonna de faire halte.

«Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe et se livre à ses opinions individuelles … mais sous les autres rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en voûte quand la lune se lèvera.»

Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l'une du côté de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une longue file de rochers à pic.

Les vétérans, exténués de fatigue, s'étendirent voluptueusement sur la mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard, gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes, discutaient leur plan d'attaque.

III

Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de l'Oxenleier, et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu'une clameur confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son haleine pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à l'affût.

Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient perçu d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'était le roulement confus que produit la marche d'un troupeau, accompagné des sons champêtres d'une trompe d'écorce.

Le caporal se releva lentement … un éclat de rire étouffé fendait sa bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre:

«Nous les tenons! dit-il … hé! hé! hé! nous les tenons!

—Qui ça?

—Les paysans, morbleu!… ils arrivent….»

Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré.

La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d'heure, lorsque trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche plate, ils s'arrêtèrent pour respirer et reprendre la suite d'une conversation interrompue.

Lombard put alors les examiner à son aise. Le premier était grand et maigre; il avait une capote de ratine noire usée jusqu'à la corde, de longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne pittoresque posé sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage.

Le second, également coiffé d'un tricorne, faisait face à Lombard, et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout l'ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village que des circonstances malheureuses avaient empêché d'atteindre au faîte de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte à larges manches retroussées jusqu'aux coudes, et taillé sur le patron du dernier siècle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque; il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides déroutaient à chaque minute ses prétentions à la gravité.

Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vêtu de la roulière bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'écorce, et de l'autre un énorme bâton ferré.

«Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez tort de vous chagriner…. Il vaut mieux tenir que courir…. Nos bestiaux sont bien à nous, je pense; nous les avons achetés et payés.

—Ça, c'est sûr, Daniel, c'est sûr … à beaux deniers comptants … mais que veux-tu, mon garçon, c'est si agréable de s'entendre appeler «monsieur le maire,» gros comme le bras … de se voir tirer le chapeau jusqu'aux souliers…. Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt reluque ma place et….

—Eh bien!… eh bien!… votre place, elle est à vous, il ne l'aura pas, votre place.

—Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmené les bestiaux du village pour empêcher la garnison d'avoir des vivres … et pour la faire périr de famine….

—Ah bah! vous n'y êtes pas…. Écoutez, monsieur le maire…. Si le roi,—ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux, —si notre bon roi revient, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux du village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir … et qu'elle rende la place aux armées de notre bon roi Louis!…» Alors, monsieur le préfet dira: « Oh! le brave homme … le brave homme … qui aime l'honneur de son vrai maître!» On vous enverra la croix … voilà … c'est sûr!

—La croix, Daniel?… la croix avec la pension?

—Je crois bien … avec la pension…

—Oui … mais,—balbutia le maire,—si … si l'autre enfonce notre bon roi … notre vrai roi … notre….

—Halte! halte-là … monsieur le maire, il sera roi pour de vrai, s'il est le plus fort … mais si notre grand empereur enfonce les ennemis de la patrie…. Eh bien, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux du village, pour que les kaiserlicks… les Cosaques ne puissent pas les avoir!…» Alors le préfet du grand empereur,—nouveau salut,—dira: «Oh! le bon maire … l'honnête citoyen … il faut lui envoyer la croix!» Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que nous garderons nos bestiaux.»

Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine à ne pas lancer un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère.

«Tu as raison, Daniel … je vois que tu as raison, reprit le grand maigre d'un air convaincu…. Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas la croix tout comme un autre … puisque je sauve les bestiaux de la commune.

—Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas gagnée autant que vous … et c'est le Schmitt qui sera vexé!….

—Hé! hé! hé! il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la pomme de son parapluie au bout de son nez.

—Bien sûr, monsieur le maire, bien sûr…. Mais reste à savoir où nous allons conduire les bestiaux…. Il faudrait un endroit … un endroit bien couvert, garni de roches, avec un pâturage au fond pour laisser paître les bêtes … un endroit où le diable ne pourrait pas aller sans connaître le chemin … Tenez, par comparaison … le précipice de la Salière … c'est noir … c'est lointain … les grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promèneraient là dedans sans se gèner … il n'y a qu'un petit sentier pour descendre, et l'eau ne manque point.

—Bien trouvé, Daniel, bien trouvé…. Va pour la Salière.

—Alors, en route!…. en route!…. s'écria le petit homme en se tournant vers le pâtre. Gotlieb … appelle les bêtes…. Hue!…. hue!…. pas de temps à perdre…. Ces vauriens de Hunebourg ont déjà pris la clef des champs … mais ils trouveront les oiseaux dénichés…. Hue!»

Le pâtre, s'avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa trompe…. Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la vallée silencieuse, et descendirent d'échos en échos…. Une autre y répondit de l'abîme…. Le troupeau se remit en marche, et l'on entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé.

Tout à coup, deux boeufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands chênes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler leur cortége; puis arriva lentement une longue file de génisses, de vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de tendresse le brave caporal…. Enfin, la moitié du village d'Echbourg, femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus à la robe de leur mère…. Les pauvres gens avançaient clopin-clopant … ils paraissaient bien las … bien tristes … mais à la guerre comme à la guerre … on ne peut pas avoir toujours ses aises.

La troupe atteignit enfin le plateau … il ne restait plus qu'un petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin … c'était le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup d'oeil dans l'ombre … ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri de détresse … un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu'au sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane:

«Les cosaques!… les cosaques!…» Alors ce fut une scène étrange; Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres…. On entendit le bruit sec et rapide des batteries, puis de ce côté tout rentra dans le silence.

Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé; immobiles, se regardant l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.