L'HÉRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN
CONTE FANTASTIQUE
A la mort de mon digne oncle Christian Hâas, bourgmestre de Lauterbach, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme on dit, de tirer le diable par la queue.
L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position, ne m'avait jamais envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des larmes en apprenant sa générosité posthume: j'héritais de lui, hélas!… deux cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach.
«Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie de m'avoir serré les cordons de votre bourse…. L'argent que vous m'auriez envoyé … où serait-il?…. Il serait au pouvoir des Philistins et des Moabites…. La petite Katel Fresserine pourrait seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunctator…. Honneur à vous, cher oncle Christian … honneur à vous!….»
Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach.
Chose bizarre! le démon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme:
«Kasper, me dit-il à l'oreille, te voilà riche!… Jusqu'à présent, tu n'as poursuivi que de vains fantômes…. L'amour, les plaisirs et les arts ne sont que de la fumée…. Il faut être bien fou pour s'attacher à la gloire…. Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les écus placés sur première hypothèque…. Renonce à tes illusions…. Recule tes fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras honoré, respecté … tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue, disant: «Voilà monsieur Kasper Hâas … l'homme riche … le plus gros herr du pays!»
Ces idées allaient et venaient dans ma tête, comme les personnages d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable, qui me séduisait.
C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tièdes bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et de la perdrix dans les blés; le feuillage miroitait au soleil, la Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus … et je ne voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais être bourgmestre, j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais en moi-même: «Voici monsieur Kasper Hâas qui passe … l'homme riche … le plus gros herr du pays! Hue! Bletz … hue!….»
Et ma petite jument galopait.
J'étais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet écarlate de maître Christian.
«S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres?»
Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les récoltes … et, derrière, la bassecour … puis le petit jardin, le verger, les vignes à mi-côte … les prairies dans le lointain.
Je tressaillis d'aise à ce spectacle.
Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tête nue, ébouriffée; les hommes coiffés du gros bonnet de loutre, la pipe à chaînette d'argent aux lèvres … voilà que toutes ces bonnes gens me contemplent et me saluent:
«Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Hâas!»
Et toutes les petites fenêtres se garnissent de figures émerveillées…. Je suis déjà chez moi…. Il me semble toujours avoir été propriétaire … notable de Lauterbach…. Ma vie de maître de chapelle n'est plus qu'un rêve … mon enthousiasme pour la musique, une folie de jeunesse:—comme les écus vous modifient les idées d'un homme!
Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker…. C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les remettre. J'attache mon cheval à l'anneau de la porte, je saute sur le perron, et le vieux scribe, sa tête chauve découverte, sa maigre échine revêtue d'une longue robe de chambre verte à grands ramages, s'avance sur le seuil pour me recevoir.
«Monsieur Kasper Hâas, j'ai bien l'honneurde vous saluer.
—Maître Becker, je suis votre serviteur.
—Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas.
—Après vous, maître Becker … après vous.»
Nous traversons le vestibule, et je découvre, au fond d'une petite salle propre et bien aérée, une table confortablement servie, et, près de la table, une jeune personne fraîche, gracieuse, les joues enluminées du vermillon de la pudeur.
«Monsieur Kasper Hâas!» dit le vénérable tabellion.
Je m'incline.
«Ma fille Lothe!» ajoute le brave homme.
Et tandis que je sens se réveiller en moi mes vieilles inclinations d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lèvres purpurines, les grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille légère, ses petites mains potelées, maître Becker m'invite à prendre place, disant qu'il m'attendait, que mon arrivée était prévue, et qu'avant d'entamer les affaires sérieuses, il était bon de se refaire un peu de la route … de se rafraîchir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont j'appréciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur.
Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes réflexions sur le vieux papa…. Je suppute ce qu'un tabellion peut gagner à Lauterbach.
«Mademoiselle, me ferez-vous la grâce d'accepter une aile de poulet?
—Monsieur, vous êtes bien bon…. Avec plaisir.»
Lothe baisse les yeux…. Je remplis son verre … elle y trempe ses lèvres roses … le papa est joyeux…. Il cause de chasse … de pêche:
«Monsieur Hâas va sans doute se mettre aux habitudes du pays; nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en truites…. On loue les chasses de l'administration forestière…. On passe ses soirées à la brasserie…. Monsieur l'inspecteur des eaux et forêts est un charmant jeune homme…. Monsieur le juge de paix joue supérieurement au whist, etc.»
J'écoute…. Je trouve délicieuse cette vie calme et paisible. Mademoiselle Lothe me paraît fort bien…. Elle cause peu, mais son sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante!
Enfin arrive le café … le kirsch-wasser…. Mademoiselle Lothe se retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux affaires sérieuses. Il me parle des propriétés de mon oncle, et je prête une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas d'hypothèque…. Tout est clair, net, régulier. «Heureux Kasper! me dis-je, heureux Kasper!»
Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des titres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de cartons, ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker, l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.
«Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez là, monsieur Hâas, cent arpents de bonnes terres … les meilleures, les mieux irriguées de la commune … on y fait deux et même trois fauchées par an … c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre vignoble de Sonnethâl: trente-cinq arpents de vigne … vous faites là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend sur place de douze à quinze francs l'hectolitre…. Les bonnes années compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre forêt du Romelstein: elle contient de cinquante à soixante hectares de bois taillis en plein rapport…. Ceci vous représente vos biens de Haematt … ceci vos pâturages de Thiefenthâl…. Voici le titre de propriété de la ferme de Grünerwald, et voilà celui de votre maison de Lauterbourg … cette maison, la plus grande du village, date du XVIe siècle.
—Diable! maître Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.
—Au contraire … au contraire: Jean Burckart, comte de Barth, avait établi là sa résidence de chasse…. Il est vrai que bien des générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les réparations d'entretien; elle est en parfait état de conservation.»
Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma nouvelle importance.
J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure, et, frappant du pied la première marche:
«Ceci est à moi!» m'écriai-je avec enthousiasme.
J'entre dans la salle: «Ceci est à moi!» J'ouvre les armoires, et, voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond: «Ceci est à moi!….» Je monte au premier étage et je répète toujours comme un insensé: «Ceci est à moi! … ceci est à moi! … Oui … oui … je suis propriétaire!» Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde, non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la mode, mais par la détention réelle, effective, des biens que la foule convoite….
O poëtes! … O artistes! … qu'êtes-vous auprès de ce gros propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la table nourrissent votre inspiration? Vous n'êtes que l'ornement de son banquet … la distraction de ses ennuis … la fauvette qui chante dans son buisson … la statue qui décore son jardin…. Vous n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les fumées de l'orgueil, de la vanité … lui qui possède les seules réalités de ce monde!
En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Hâas m'était apparu … je l'aurais regardé par-dessus l'épaule…. Je me serais demandé:
«Quel est ce fou?… qu'a-t-il de commun avec moi?»
J'ouvris une fenêtre… la nuit approchait… le soleil couchant dorait mes vergers et mes vignes à perte de vue… Au sommet de la côte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetière.
Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orné de grosses moulures, s'offrit à mes regards; j'étais dans le pavillon de chasse du seigneur Buckart.
Une antique épinette occupait l'intervalle de deux fenêtres… j'y passai les doigts avec distraction; les cordes détendues s'entre-choquèrent et nasillèrent de l'accent étrange, ironique, des vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse.
Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses grands rideaux rouges et son lit à baldaquin… Cette vue me rappela que j'avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un sourire de satisfaction indicible: «C'est pourtant la première fois, me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit.» Et m'étant couché, les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d'ombres, je sentis mes paupières s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne murmurait; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le soleil avait disparu… quelques reflets d'or indiquaient sa trace à l'infini… Je m'endormis bientôt.
Or, il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'été arrivaient jusqu'à moi… La douce odeur du foin nouvellement fauché imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable! ma tête était parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes… mes jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain!
En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps, m'effraya… ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans: «Suis-je donc paralysé des membres!» me dit-je avec effroi.
Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l'épouvante, à ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations anxieuses de mon coeur… le murmure précipité du sang sur lequel l'esprit n'avait aucun pouvoir.
«Comment… comment… repris-je au bout de quelques secondes… mon corps, mon propre corps refuse de m'obéir!… Kasper Hâas, le maître de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette misérable motte de terre qui cependant est bien à lui… O Dieu!… qu'est-ce que cela veut dire?»
Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention; la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir: un homme… un homme vêtu d'étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la chapelle Saint-Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de faucon relevé sur l'oreille… les mains enfoncées jusqu'aux coudes dans des gants de buffleterie… venait d'entrer dans la salle. Les bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur sa poitrine… Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.
Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et, le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du talon, il s'écria: «Ceci est à moi!… à moi… Hans Buckart… comte de Barth.»
On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots cabalistiques… J'en avais la chair de poule.
Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme s'il fût descendu dans les entrailles de la terre.
Et comme j'écoutais encore, n'entendant plus rien, voilà que tout à coup la vaste salle se peuple d'une société nombreuse… l'épinette retentit… on chante… on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin.
Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes femmes inclinées nonchalamment autour de l'épinette; de précieux cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les jolis coeurs… le tout si gentiment, d'une façon si coquette, qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes à l'eau-forte de la très-gracieuse École de Lorraine au XVIe siècle.
Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de perroquet claquetaient sur les touches de l'épinette; les éclats de rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser les cheveux sur la nuque.
Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencié et d'élégance surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au vinaigre.
Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser de ce cauchemar… Impossible! mais au même instant, une des jeunes élégantes s'écria:
«Messeigneurs, vous êtes ici chez vous… ce domaine…»
Elle n'eut pas le temps de finir… un silence de mort suivit ces paroles.—Je regardai… la fantasmagorie avait disparu!
Alors un son de trompe frappa mes oreilles… Des chevaux piaffaient au dehors… des chiens aboyaient… et la lune calme, méditative, regardait toujours au fond de mon alcôve.
La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre. Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'oeil terne et la défense écumeuse, un énorme sanglier.
J'entendis les fanfares redoubler au dehors… puis s'éteindre comme un soupir dans les bois… puis… rien!
Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de ces vieilles familles protestantes d'autrefois… calmes, dignes et solennelles dans leurs moeurs.
Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible; la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son étui de noyer, comptant les secondes … et plus loin, dans l'ombre, quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour.
Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes; le vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec attendrissement:
«Ceci est votre terre promise… la terre d'Abraham… d'Isaac et de Jacob… laquelle je vous ai destinée depuis l'origine des siècles… afin que vous y croissiez et multipliez comme les étoiles du ciel…—Et nul ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon peuple bien-aimé… en qui j'ai mis ma confiance…»
La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir; n'entendant plus rien, je tournai la tête… ses rayons calmes et froids éclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une ombre… la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain, quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumineuse.
Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres… l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux. J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas: ce silence m'accablait.
Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, l'érudit me fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte Grégorius, consigné sous le n° 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.
Grand Dieu! comment ce personnage s'était-il détaché de son cadre?
Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'écria:
«Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus naturalis ratio patitur.»
A mesure que cette formule s'échappait de ses lèvres, sa figure pâlissait… pâlissait… Au dernier mot, elle n'existait plus!
Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes je vis vingt autres générations se succéder dans l'antique castel de Hans Burckart: des chrétiens et des juifs, des nobles et des roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres prosaïques… Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se croyaient maîtres souverains et définitifs de la baraque!—Hélas! un souffle de la mort les mettait à la porte.
J'avais fini par m'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois que l'un de ces braves gens s'écriait: «Ceci est à moi!» je me prenais à rire et je murmurais: «Attends, camarade, attends, tu vas t'évanouir comme les autres!»
Enfin, j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant du coq annonce lejour; sa voix perçante réveille lesêtres endormis.
Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes regards s'étendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse… mais ce que je vis n'était guère propre a me réjouir.
En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule naissant, avait quelque chose d'épouvantable.
Et comme je restais là, plus mort que vif, labouche béante, le front baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les vieux saules pleureurs.
Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me faire signe de venir… Une voix lointaine… ironique, me criait:
«Kasper … Kasper … viens … cette terre est à nous!…»
Puis tout disparut.
Une bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait le jour.
Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de maître Christian Hâas…
Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle importance … car la vision de cette nuit singulière me paraît signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, les propriétaires passent!… chose qui fait dresser les cheveux sur la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement.
Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.
En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère, est encore la plus solide de toutes les propriétés…. Elle ne finit pas avec la vie … au contraire … la mort la confirme et lui donne un nouveau lustre!
Supposons, par exemple, qu'Homère revienne en ce monde: personne ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait l'Iliade, et chacun de nous s'efforcerait de rendre à ce grand homme les honneurs qui lui sont dus…. Mais si, par hasard, le plus riche propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs … les forêts … les pâturages qui faisaient son orgueil … il y a dix à parier contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait misérablement sous le bâton….
A MON AMI JOSEPH-FÉLIX HALY
HUGUES-LE-LOUP
I
Vers les fêtes de Noël de l'année 18.., un matin que je dormais profondément à l'hôtel du Cygne, à Tubingue, le vieux Gédéon Sperver entra dans ma chambre en s'écriant:
«Fritz… réjouis-toi!… je t'emmène au château de Nideck, à dix lieues d'ici… Tu connais Nideck… la plus belle résidence seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos pères!»
Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable père nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laissé pousser toute sa barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez.
«D'abord, m'écriai-je, procédons méthodiquement; qui êtes-vous?
—Qui je suis!… Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le braconnier du Schwartz-Wald?… Oh! ingrat…. Moi qui t'ai nourri, élevé … moi qui t'ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard au coin d'un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil!… Ingrat … il ne me reconnaît pas! Regarde donc mon oreille gauche qui est gelée.
—A la bonne heure!… Je reconnais ton oreille gauche…. Maintenant, embrassons-nous.»
Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du revers de la main, reprit:
«Tu connais Nideck?
—Sans doute … de réputation…. Que fais-tu là?
—Je suis premier piqueur du comte.
—Et tu viens de la part de qui?
—De la jeune comtesse Odile.
—Bon … quand partons-nous?
—A l'instant même. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte est malade, et sa fille m'a recommandé de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prêts….
—Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois jours, il ne cesse pas de neiger.
—Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route! Je vais faire préparer un morceau.»
Il sortit.
«Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta pelisse par là-dessus.»
Puis il descendit.
Je n'ai jamais su résister au vieux Gédéon; dès mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement d'épaule…. Je m'habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la grande salle.
«Hé! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s'écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur le pouce et buvons le coup de l'étrier, car les chevaux s'impatientent…. A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe.
—Comment, ma valise?
—Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au
Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ça tout à l'heure.»
Nous descendîmes dans la cour de l'hôtel.
En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harassés de fatigue; leurs chevaux étaient blancs d'écume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise:
«Les belles bêtes! … des valaques … quelle finesse! de vrais cerfs…. Allons, Niclause … allons donc, dépêche-toi de leur jeter une housse sur les reins … le froid pourrait les saisir.»
Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d'Astrakan, passèrent près de nous comme nous mettions le pied à l'étrier; je découvris seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs d'une vivacité singulière.
Ils entrèrent dans l'hôtel.
Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon voyage, et lâcha les rênes,
Nous voilà partis.
Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige…. En dix minutes nous eûmes dépassé les dernières maisons de Tubingue.
Le temps commençait à s'éclaircir. Aussi loin que pouvaient s'étendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seules compagnons de voyage étaient les corbeaux du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix rauque: Misère! … misère! … misère!….
Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du Freyschutz; parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.
«Hé! hé! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s'appelle une jolie matinée d'hiver.
—Sans doute, mais un peu rude.
—J'aime le temps sec, moi … ça vous rafraîchit le sang…. Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes.»
Je souriais du bout des lèvres.
Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et vint se placer côte à côte avec moi.
«Fritz, me dit-il d'un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire que tu connaisses le motif de notre voyage.
—J'y pensais.
—D'autant plus qu'un grand nombre de médecins ont déjà visité le comte.
—Ah!
—Oui … il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui ne voulaient voir que la langue du malade … de la Suisse, qui ne regardaient que ses urines … et de Paris, qui se mettaient un petit morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie…. Mais tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur ignorance.
—Diable! comme tu nous traites!
—Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier à toi qu'à n'importe quel autre médecin; mais, pour ce qui est de l'intérieur du corps, vous n'avez pas encore découvert de lunette pour voir ce qui s'y passe.
—Qu'en sais-tu?
A cette réponse, le brave homme me regarda de travers.
«Serait-ce un charlatan comme les autres?» pensait-il….
Pourtant il reprit:
«Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à propos, car la maladie du comte est précisément à l'intérieur: c'est une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de neuf semaines?
—On le dit, mais, ne l'ayant pas observé par moi-même, j'en doute.
—Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fièvres de marais qui reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée d'une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous reviennent à minute fixe.
—Eh! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu?… ces maladies périodiques font mon désespoir…—Tant pis… la maladie du comte est périodique… elle revient tous les ans, le même jour, à la même heure; sa bouche se remplit d'écume, ses yeux deviennent blancs comme des billes d'ivoire; il tremble des pieds à la tête et ses dents grincent les unes contre les autres.
—Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins?
—Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d'honneurs. Il a tout ce que les autres désirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'éteindre.
—Comment sa maladie s'est-elle déclarée?
—Tout à coup, il y a douze ans.» En ce moment le brave homme parut se recueillir; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra lentement, puis l'ayant allumé:
«Un soir, dit-il, j'étais seul avec le comte dans la salle d'armes du château. C'était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier toute la journée dans les gorges du Rhéthâl, et nous étions rentrés, à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés depuis la queue jusqu'à la tête. Il faisait juste un temps comme celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps il s'arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s'accumulait la neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement qu'un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de neige se détacha… De blanches qu'elles étaient, les fenêtres devinrent toutes noires de ce côté.—Ces détails ont-ils du rapport avec la maladie de ton maître?
—Laisse-moi finir … tu verras. A ce cri, le comte s'était arrêté, les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un chasseur qui entend venir la bête. Moi, je me chauffais toujours, et je pensais: «Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientôt?» Car, pour dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois … j'y suis!… A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans l'abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures.—Au même instant, le comte tourne sur ses talons; il écoute … ses lèvres remuent; je vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains … les mâchoires serrées … les yeux blancs. Moi, je lui crie: «Monseigneur, qu'avez-vous?» Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe sur les dalles, la face contre terre… Aussitôt, j'appelle au secours; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se trouve près de la fenêtre; et comme j'étais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque d'aploplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore rien que d'y penser!»
Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d'un air mélancolique:
«Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s'est logé dans les murs de Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête! Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et, si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne…. Il a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: «Va-t'en! Va-t'en! crie-t-il les mains étendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi! n'ai-je pas assez souffert?». C'est horrible de l'entendre, et moi, moi, qui l'accompagne de près à la chasse … qui sonne du cor lorsqu'il frappe la bête … moi, qui suis le premier de ses serviteurs … moi, qui me ferais casser la tête pour son service … eh bien, dans ces moments-là, je voudrais l'étrangler, tant c'est abominable de voir comme il traite sa propre fille!»
Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fimes un temps de galop.
J'étais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible…. C'était évidemment une maladie morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l'existence.
Toutes ces pensées m'agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition pour obtenir un succès! Il était environ trois heures, lorsque nous découvrîmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon. Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hotte aux angles de l'édifice. Ce n'était encore qu'un vague profil, se détachant à peine sur l'azur du ciel; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent.
En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'écria:
«Fritz, il faut arriver avant la nuit close… En avant!…»
Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.
«Qu'est-ce que cela? s'écria Gédéon tout surpris… Ne vois-tu rien,
Fritz?… est-ce que…»
Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, à cinquante pas, au revers de la côte, un être accroupi dans la neige:
«La Peste-Noire!» fit-il d'un accent si troublé que j'en fus moi-même tout saisi.
Et suivant du regard la direction de son geste, j'aperçus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celui d'un vautour.
Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s'étendaient au loin sur la plaine neigeuse.
Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit autour de la vieille. J'eus peine à le rejoindre.
«Ah çà, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie?
—Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet…. Je ne suis pas superstitieux … mais cette rencontre me fait peur.»
Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se rassurer un peu.
«Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié bien des choses dont je ne connais pas la première lettre … eh bien, apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend pas…. Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la Peste-Noire…. Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom; mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le mérite surtout!»
Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
«Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y comprends rien.—Oui, c'est notre perte à tous, cette sorcière que tu vois là-bas, c'est d'elle que vient tout le mal … c'est elle qui tue le comte!
—Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable influence?
—Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour du mal … au moment où le comte est saisi de son attaque … vous n'avez qu'à monter sur la tour des signaux, qu'à promener vos regards sur la plaine, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la forêt de Tubingue et le Nideck. Elle est là, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit: «Gédéon … elle vient!» Moi, je lui tiens le bras pour l'empêcher de trembler; mais il répète toujours en bégayant … les yeux écarquillés: «Elle vient! ho! ho! elle vient!…» Alors, je monte dans la tour de Hugues; je regarde longtemps…. Tu sais, Fritz, que j'ai de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on découvre clairement la vieille, à deux portées de carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!… Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne … alors le comte a les mâchoires serrées comme un étau … il écume … ses yeux tournent…. Oh! la misérable!… Et dire que je l'ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empêché de lui envoyer une balle, Il criait: «Non, Sperver, non, pas de sang!…» Pauvre homme, ménager celle qui le tue … car elle le tue, Fritz…. Il n'a déjà plus que la peau et les os!»
Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille pour qu'il me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas étendre le champ de la réalité! Ces influences occultes, ces rapports mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens avec l'ignorance universelle!
Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela lui porterait malheur.
«Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être pendu.
—C'est déjà beaucoup trop, pour un honnête homme.
—Hé! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J'aime autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer, éternuer, comme dans les autres maladies.
—Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.
—Barbe grise tant que tu voudras … c'est ma manière de voir…. J'ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la sorcière; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion se présente…»
Il termina sa pensée par un geste expressif.
«Tu auras tort, Sperver, tu auras tort…. Je suis de l'avis du comte de Nideck: «Pas de «sang!» Un grand poëte a dit:—«Tous les «flots de l'Océan ne peuvent laver une goutte «de sang humain!»—Réfléchis à cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première occasion.»
Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression pensive.
Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable hameau de Tiefenbach du château du Nideck.
La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire et froide journée d'hiver, la neige recommençait à tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par l'approche du gîte.
De temps en temps, Sperver regardait en arrière, avec une inquiétude visible, et moi-même je n'étais pas exempt d'une certaine appréhension indéfinissable, en songeant à l'étrange description que le piqueur m'avait faite de la maladie de son maître.
D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une forêt chargée de givre et secouée par la bise: les arbres ont un air morne et pétrifié qui fait mal a voir.
A mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares, quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des mélèzes, lorsque tout à coup, au sortir d'un fourré, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquée de points lumineux.
Sperver s'était arrêté en face d'une porte creusée en entonnoir entre deux tours, et fermée par un grillage de fer.
«Nous y sommes!» s'écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.
Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au loin.
Après quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules, et fourré comme un chat.
Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome traversant un rêve des Niebelungen.
Il s'avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre le grillage, écarquillant les yeux et s'efforçant de nous voir dans la nuit.
«Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouée.
—Ouvriras-tu, Knapwurst, s'écria le piqueur…. Ne sens-tu pas qu'il fait un froid de loup?
—Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui … oui … c'est bien toi…. Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!»
La porte s'ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec une grimace bizarre, me salua d'un: «Wilkom, herr docter (soyez le bien-venu, monsieur le docteur)», qui semblait vouloir dire: «Encore un qui s'en ira comme les autres!» Puis il referma tranquillement la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite prendre la bride de nos chevaux.
II
En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C'était une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu'on appelait château d'embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes, répétaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pénétrant par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées de distance en distance dans les anneaux de la muraille.
Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors d'haleine. Enfin il s'arrêta sur un large palier et me dit:
«Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.
—Bon! fais ce que tu jugeras nécessaire.
—Tu trouveras là notre majordome, Tobie
Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck; il a fait jadis la campagne de France sous le comte.
—Très-bien!
—Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui se prétend de bonne famille.
—Pourquoi pas?
—Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinière de la grande-armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a épousée par reconnaissance … tu comprends….
—Cela suffit…. Ouvre toujours…. Je gèle…»
Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon Allemand, tenait à m'édifier sur le compte des personnages avec lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:
«De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf; le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, à moins qu'ils ne soient déjà couchés!»
Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du Nideck.
Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le précipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les différents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain.
Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages.
Je reconnus d'abord le majordome à sa jambe de bois: un petit homme, gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur la nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d'acier larges comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie, et les souliers à boucles d'argent. Il était en train de tourner le robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil comme des verres de montre.
Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stoff à grands ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que le troisième clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.
«Combien de cartes? demandait-il.
—Deux, répondait la vieille.
—Et toi, Christian?
—Deux….
—Ha! ha!… Je vous tiens!… Coupez le roi! coupez l'as!… Et celle-ci, et celle-là…. Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mère! Ça vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France!
—Monsieur Christian, vous n'avez pas d'égards pour le beau sexe.
—Au jeu de cartes, on ne doit d'égards à personne.
—Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place!
—Bah! bah! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la ressource.»
En ce moment Sperver s'écria: «Camarades, me voici!
—Hé! Gédéon… Déjà de retour?»
Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre…. Tout le monde se tourna de notre côté.
«Et Monseigneur va-t-il mieux?
—Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu!
—C'est toujours la même chose?
—A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil.»
Sperver s'en aperçut.
«Je vous présente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il fièrement. Ah! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s'en aille. Si l'on m'avait écouté plus tôt…. Enfin, il vaut mieux tard que jamais.»
Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, car, s'adressant au majordome:
«Allons donc, monsieur Offenloch …; allons donc, s'écria-t-elle, remuez-vous…. Présentez un siège à monsieur le docteur… Vous restez là, bouche béante comme une carpe…. Ah! monsieur … ces Allemands….»
Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser de mon manteau.
«Permettez, monsieur….
—Vous êtes trop bonne, ma chère dame.
—Donnez, donnez toujours…. Il fait un temps… Ah! monsieur, quel pays!…
—Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige … nous arrivons à temps… Hé! Kasper! Kasper!…»
Un petit homme, plus haut d'une épaule que de l'autre, et la figure saupoudrée d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée:
«Me voici!
—Bon! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues … tu sais?
—Oui, Sperver, tout de suite.
—Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur …
Knapwurst te la remettra. Quant au souper….
—Soyez tranquille, je m'en charge.
—Très-bien, je compte sur toi.»
Le petit homme sortit, et Gédéon, après s'être débarrassé de sa pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon arrivée.
J'étais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.
«Otez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur, vous vous êtes assez rôti, j'espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu, monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes…. C'est cela.»
Puis, me présentant sa tabatière:
«En usez-vous?
—Non, ma chère dame, merci.
—Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez tort: c'est le charme de l'existence.»
Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après quelques instants:
«Vous arrivez à propos: Monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch?
—Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
—Ce n'est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon.
—Et sans boire un verre de vin,» ajouta le majordome, en croisant ses petites mains replètes sur sa bedaine.
Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.
Aussitôt, maître Tobie Offenloch vint s'asseoir à ma droite et me dit:
«Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de markobrünner par jour.
—Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte.
Le pauvre homme est maigre à faire peur.
—Nous avons du markobrünner de soixante ans, reprit le majordome, et du johannisberg de l'an XI, car les Français ne l'ont pas tout bu, comme le prétend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.
—Dans le temps, dit le grand veneur d'un air mélancolique, dans le temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade.
—C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre l'appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
—Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures du bon Dieu comme les hommes.»
Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrières avec des sifflements lugubres.
Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi, je réfléchissais à l'étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre réciproquement de nos conseils.
En ce moment, le majordome se leva.
«Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant au dos de mon fauteuil.
—Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade.
—Quoi! pas même un petit verre de vin?
—Pas même un petit verre de vin.»
Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris.
«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui … j'aime mieux boire en mangeant … et prendre un verre de cognac après … dans mon pays, les dames prennent leur cognac…. C'est plus distingué que le kirsch!»
Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.
Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir, j'entendis la femme du majordome dire a son mari:
«Il est très-bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier!»
Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'étais moi-même tout pensif.
Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et de Marie Lagoulte: pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.
Bientôt, Gédéon m'ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours violet pavillonné d'or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on eût dit l'asile du silence et de la méditation.
En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abîme et je compris sa pensée: il regardait si la sorcière était toujours là-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien, car la nuit était profonde.
Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade: c'était Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen âge, que l'art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.
Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald fredonnent pour endormir nos premières tristesses.
A mon approche, Odile s'était levée.
«Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une simplicité touchante; puis m'indiquant du geste l'alcôve où reposait le comte: Mon père est la.»
Je m'inclinai profondément, et sans répondre, tant j'étais ému, je m'approchai de la couche du malade.
Sperver, debout à la tête du lit, élevait d'une main la lampe, tenant de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure du comte.
Dès le premier instant, je fus saisi de l'étrange physionomie du seigneur du Nideck, et, malgré toute l'admiration respectueuse que venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empêcher de me dire: «C'est un vieux loup!»
En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les oreilles d'une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par la face; l'étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base; la disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez, bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne et froid; la barbe courte et drue s'épanouissant autour des mâchoires osseuses: tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur les affinités animales me traversèrent l'esprit.
Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade…. Il était sec, nerveux; la main petite et ferme.
Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile, une exaspération touchant au tétanos.
Que faire?
Je réfléchissais; d'un côté, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre,
Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif,
épiant mes moindres gestes … m'imposaient une contrainte pénible.
Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de sérieux à entreprendre.
Je laissai le bras, j'écoutai la respiration. De temps en temps une espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement reprenait son cours … s'accélérait … et devenait haletant…. Le cauchemar oppressait évidemment cet homme…. Épilepsie ou tétanos, qu'importe?… Mais la cause … la cause … voilà ce qu'il m'aurait fallu connaître et ce qui m'échappait.
Je me retournai tout pensif.
«Que faut-il espérer, Monsieur? me demanda la jeune fille.
—La crise d'hier touche à sa fin, Madame … il s'agirait de prévenir une nouvelle attaque.
—Est-ce possible, Monsieur le docteur?»
J'allais répondre par quelque généralité scientifique, n'osant me prononcer d'une manière positive, quand les sons lointains de la cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.
«Des étrangers!» dit Sperver,
Il y eut un instant de silence.
«Allez voir! dit Odile, dont le front s'était légèrement assombri…. Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalité dans de telles circonstances?… C'est impossible!»
Presque aussitôt la porte s'ouvrit; une tête blonde et rose parut dans l'ombre et dit à voix basse:
«Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d'un écuyer, demande asile au Nideck…. Il s'est égaré dans la montagne….
—C'est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez prévenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer…. Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul l'empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu'on éveille nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient.»
Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de l'opulence élève l'âme.
Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de détails, d'une pureté de lignes qu'on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques…. ces idées me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs.
«Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.
—Oui, Madame.»
La suivante s'éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de mes impressions.
Odile s'était retournée.
«Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses affections et le monde.
—C'est vrai, Madame, répondis-je, les âmes d'élite appartiennent à toutes les infortunes: le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans pain, chacun a le droit d'en réclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses étoiles, pour le bonheur de tous!»
Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la main.
Au bout d'un instant, elle reprit: «Ah! Monsieur, si vous sauvez mon père!…
—Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est finie. Il faut en empêcher le retour.
—L'espérez-vous?
—Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je vais y réfléchir.»
Odile, tout émue, m'accompagna jusqu'à la porte. Sperver et moi nous traversâmes l'antichambre, où quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d'entrer dans le corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules:
«Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu?
—Il n'y a rien à craindre pour cette nuit.
—Bon, je sais cela, tu l'as dit à la comtesse; mais, demain?
—Demain?
—Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que tu ne puisses pas empêcher l'attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu'il en meure?
—C'est possible, mais je ne le crois pas,
—Eh! s'écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le croîs pas, c'est que tu en es sur!»
Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraîna dans la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et ces deux personnages, le manteau jeté sur l'épaule, les bottes molles à la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serrée dans de longues tuniques vert-pistache à brandebourgs et torsades soie et or, le kolbac d'ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la ceinture, avaient quelque chose d'étrangement pittoresque à la lueur blanche de la résine.