L'ENFANT TROUVÉ
La grande Nannon, demeurant à Issoudun, dans le faubourg des Minimes, était infirme de la main gauche et ne pouvait travailler pour gagner sa vie. Mais comme elle avait du coeur, au lieu d'aller demander l'aumône, elle prenait des enfants de l'hôpital en sevrage quand on les retirait de nourrice. Elle en avait toujours trois ou quatre, et elle les soignait comme si elle eût été leur propre mère. Quand ils avaient sept ans, elle les reconduisait au grand hôpital de Châteauroux, parce qu'on ne voulait plus payer pour eux à cet âge. Chaque fois qu'il fallait rendre un de ces petits orphelins, la pauvre Nannon avait un grand chagrin. Elle les embrassait en pleurant et s'en retournait le coeur bien gros.
Un jour, on lui apporta un petit garçon de sept mois dont la nourrice venait de mourir. Il était si maigre, si chétif, que l'on pouvait croire qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. La grande Nannon le soigna nuit et jour avec tant d'attention, elle lui fit de si bonnes soupes et de si bonnes bouillies, que la pauvre petite créature se remit et devint un beau petit garçon Il s'appelait Louis, et il était si gentil, si bon, il aimait tant sa maman Nannon, qu'elle n'eut pas le courage de s'en séparer. Quand il eut sept ans, et que les inspecteurs vinrent le vérifier pour l'envoyer au grand hôpital, l'enfant s'attacha au cou de la grande Nannon et la supplia de ne pas le rendre. «Ma chère maman, lui disait-il, gardez-moi! je gagnerai bien ma vie, et je ne vous coûterai rien!» La grande Nannon, qui l'aimait plus que tout au monde, dit qu'elle mourrait si on lui ôtait son petit Louis.
On la conduisit donc à la mairie, où elle prit l'engagement de garder l'orphelin gratis et de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire jusqu'à vingt et un ans. L'enfant lui sauta encore au cou quand il fut bien sûr de ne pas la quitter, et il faisait mille folies, tant il était aise! Soyez tranquille, maman Nannon, je vous gagnerai beaucoup d'argent quand je serai grand! et, en attendant, je vous aiderai à soigner les petits frères et les petites soeurs qu'on vous enverra de l'hôpital.»
Louis alla à l'école avec les autres enfants; et comme il avait grande envie de faire plaisir à sa mère, il apprit très-vite à lire et à écrire. Il employait le temps qu'il ne passait pas en classe à faire les commissions de la maman Nannon et à ramasser le fumier dans les rues. Nannon le vendait deux fois l'an, ce qui aidait à payer son loyer. Les camarades de Louis refusaient souvent le dimanche de jouer avec lui, parce qu'il ne voulait jamais s'amuser dans la semaine. Il y en avait un surtout qui le rebutait toujours et l'appelait enfant trouvé, pour lui faire de la peine. Il était jaloux de voir qu'un petit garçon si pauvre fût plus savant que lui. S'il le rencontrait le dimanche à la sortie de la messe, ou bien sur la promenade, il criait après lui: «Hé! l'enfant trouvé! hé! l'enfant trouvé!»
Louis pleurait quelquefois en entendant cela, mais il ne répondait jamais rien.
Un jour de fête, Louis, en sortant de vêpres, alla, comme tout le monde, se promener au débarcadère qui est tout auprès de la rivière. Un cheval qui venait de l'abreuvoir s'échappa et prit le galop. Tout le monde eut peur: on se jeta de tous côtés, et l'on se bouscula si bien que plusieurs personnes tombèrent à l'eau. Au milieu des cris de la foule, Louis crut reconnaître la voix du mauvais camarade qui l'injuriait toujours. Il courut au bord de la rivière et le vit qui se débattait dans l'eau et criait de toutes ses forces: «A moi! je vais me noyer, je me noie!»
Louis descendit au bord de l'eau; là, il quitta ses habits, et comme il savait parfaitement nager, il se jeta dans la rivière et rattrapa le gamin qui déjà se laissait aller au fil de l'eau, et qui n'eût pas tardé à passer sous la roue du moulin. Il le ramena à terre et se rhabilla. Tout le monde applaudit au courage de ce généreux enfant; mais ses autres camarades, qui étaient là aussi, lui dirent:
«Tu es, ma foi, bien bon de t'être exposé pour lui, qui ne sait te dire que des injures!
—Et sa pauvre mère qui aurait eu tant de chagrin, vous n'y pensais donc pas, vous autres? répondit Louis. D'ailleurs, M. le curé nous dit souvent à l'église qu'il faut rendre le bien pour le mal.»
Quand Louis eut remis ses habits, il reconduisit le pauvre garçon qu'il venait de sauver, lequel était si transi de froid et de peur qu'il avait bien de la peine à marcher.
Le père de l'enfant, habile tanneur, fut bien heureux d'apprendre que son fils avait échappé à un si grand danger, et voulut garder Louis à souper. Son camarade lui dit:
«Sois tranquille, mon Louis, je ne te tourmenterai plus; tu m'as donné là une fameuse leçon, va! je veux être bon comme toi, et je veux aussi m'appliquer à l'école pour y avoir de bonnes places.»
Il tint parole. On le voyait toujours avec Louis qui soupait chez le tanneur tous les dimanches. Quand ils eurent fait leur première communion et qu'ils purent quitter l'école, le tanneur apprit gratuitement son métier à Louis, qui ne tarda pas à gagner quelque chose, et les deux enfants restèrent bons amis et ne se brouillèrent jamais.
LA PETITE LOUISE.
La petite Louise se levait tous les jours, l'été, avant le soleil; elle menait sa vache au communal des Brosses avec les autres petites filles du bourg de Nohan, et avec les petits pâtres. Elle y rencontrait les enfants des hameaux de la commune.
Tantôt tous ces enfants jouaient ensemble, tantôt ils se disputaient et criaient de toutes leurs forces. Louise ne criait ni ne se disputait jamais. C'était une petite fille fort douce, aimant bien ses parents, à qui elle obéissait en toutes choses et sans jamais murmurer. Elle avait entendu dire au curé qui desservait Nohan que le bon Dieu aime les enfants qui honorent leurs parents, et que ceux qui se conduisent bien envers eux sur cette terre en sont récompensés dans le ciel.
Louise passait pour la meilleure petite fille de Nohan, et toutes les mères la donnaient pour exemple à leurs enfants.
Un jour qu'elle faisait paître sa vache avec les autres sur le communal, un petit garçon du village de Villiers se mit à pleurer parce qu'un chien avait emporté son déjeuner, ce qui fit rire tous les autres pâtres, qui se moquèrent du pauvre enfant. La petite Louise lui fit signe de venir auprès d'elle. Elle l'emmena du côté du bois, et elle lui donna la moitié de son pain et de son fromage, afin qu'il ne souffrît pas trop de la faim en attendant qu'il ramenât sa vache à l'heure de midi. Louise était toujours si bonne, que tous les petits garçons et les petites filles qui allaient aux champs avec elle l'aimaient de tout leur coeur.
Louise, au lieu de battre sa vache pour la faire marcher, ou bien de la tirer à la corde, la traitait avec beaucoup de douceur et s'en faisait obéir rien qu'en lui parlant; aussi la pauvre bête s'était si bien accoutumée à la voix de l'enfant, qu'elle la reconnaissait du plus loin qu'elle l'entendait.
Quand Louise avait besoin de son chien, elle ne criait point après lui comme faisaient ses petits camarades pour se faire obéir des leurs, et elle ne lui jetait jamais de pierres; mais elle le tenait toujours auprès d'elle, et surtout elle ne le laissait pas aboyer après les passants.
Tout en gardant sa vache, la petite Louise était toujours occupée; tantôt elle filait, tantôt elle tricotait, et quelquefois elle teillait du chanvre. Gela ne l'empêchait pas d'observer quelles étaient les herbes que sa vache mangeait avec le plus de plaisir. Elle s'aperçut que quand elle avait brouté beaucoup de pissenlits et de chicorée sauvage, son lait était meilleur, qu'elle en donnait une plus grande quantité, que la crème était plus épaisse, et, enfin, que le beurre avait un très-bon goût.
Quelquefois sa mère l'emmenait au marché de Graçay, où elle allait vendre ses denrées. Louise écoutait avec attention tout ce qui se disait autour d'elle. C'est ainsi qu'elle apprit que le beurre fait avec de la crème fraîche est préférable à tout autre, et se conserve bien plus longtemps sans rancir, surtout s'il est bien lavé. Elle retint le nom des femmes qui avaient la réputation de vendre le beurre de première qualité et les meilleurs fromages, et elle se promettait bien d'être citée à son tour quand elle serait grande; car elle avait remarqué que les personnes qui sont connues pour bien soigner leurs denrées les vendent promptement, et peuvent retourner à leur maison dans la matinée; tandis que les autres attendent jusqu'à la fin du marché, et ne rentrent chez elles que le soir, souvent même sans avoir rien vendu.
Louise était très-propre et très-rangée, ce qui est une grande qualité pour une femme. Elle raccommodait ses habits elle-même et n'y laissait jamais la moindre déchirure; elle les entretenait également dans une grande propreté; aussi paraissait-elle mieux habillée que les autres petites filles du bourg, quoiqu'elle eût des robes neuves moins souvent qu'elles.
Malheureusement, il n'y a pas d'école à Nohan, et Louise ne put apprendre ni à lire ni à écrire, quoiqu'elle en eût grande envie; mais elle s'apprit à compter toute seule avec des petits cailloux, et elle s'amusait souvent, ainsi qu'une autre petite fille, à voir qui compterait le mieux de l'une ou de l'autre. Elle avait écouté avec attention les gens qui comptaient les gerbes ou les fagots. Quand elle put aller jusqu'à cent, elle compta par deux, par trois, par quatre, et si bien qu'elle se mit en état de comprendre tous les comptes que l'on faisait devant elle.
Enfin, M. le curé ayant entendu parler des bonnes dispositions de Louise et de son bon caractère, la fit venir chez lui chaque jour, à l'heure où elle ramenait sa vache à l'étable, et lui apprit à lire et à écrire. Il lui fit faire ensuite sa première communion et en fut toujours très-satisfait.
LE PETIT BERGER.
Le petit Sylvain gardait son troupeau sur un communal qui était tout entouré de bois. Il menait paître ses brebis avec leurs agneaux, ainsi qu'une chèvre et sa biquette. Il y avait des loups dans les grands bois qui entourent le pâturage, et ces mauvaises bêtes emportaient souvent quelques-uns des bestiaux qui paissaient sur le communal; aussi les petits pâtres s'exerçaient-ils à lancer des pierres pour atteindre le loup quand il viendrait prendre un de leurs moutons.
Un soir que Sylvain était resté aux champs après les autres, parce qu'il ne pouvait rattraper sa biquette qui courait comme une folle, un jeune loup sortit tout doucement du bois, s'approcha du petit troupeau et prit un bel agneau qui s'était un peu éloigné des autres. Sylvain, tout en criant au loup! de toute sa force, ramassa des pierres et les lança si bien qu'il fit grand mal à cette méchante bête, sans pourtant pouvoir lui faire lâcher l'agneau qui bêlait après sa mère; la pauvre brebis courait de ci, de là, sans oser approcher. Sylvain ne perdit pas courage; il excita son chien à courir sus au loup, pendant qu'il cherchait une grosse pierre pour la lui lancer; ce coup-là fut visé si juste, que la bête se mit à hurler de douleur; et, comme elle ouvrit la gueule, l'agneau tomba par terre. Sylvain courut ramasser le pauvre petit, pendant que le loup rentrait dans le bois sans se presser.
Le berger rapporta l'agneau sur son dos, et il raconta à son maître comment le loup avait bien manqué de le lui emporter.
Son maître lui dit qu'il était un brave enfant, n'ayant peur de rien; et que, puisqu'il défendait si bien son troupeau, il augmenterait ses gages à la Saint-Jean prochaine.
Une autre fois, comme Sylvain traversait le village pour mener ses bêtes à l'abreuvoir, sa biquette eut peur d'un chien; elle fit un bond de côté, mais si haut, qu'elle tomba dans un puits qui était au bord du chemin. Sylvain appela sa cousine Marie qui demeurait tout proche, et la pria de garder ses bestiaux un moment. Puis il alla chez son parrain chercher une corde, et il lui demanda s'il voulait bien venir l'aider à repêcher son cabri.
En regardant au fond du puits, ils y aperçurent la pauvre petite bête qui essayait de grimper le long de la muraille et qui criait comme un petit enfant.
Sylvain passa autour de son corps la corde qu'il avait prise chez son parrain; ensuite il l'attacha au puits, et il pria son parrain de le descendre comme il ferait pour un seau.
«Mais, mon garçon, dit le parrain, si la corde venait à se casser, tu te ferais grand mal.
—N'ayez pas peur, parrain; d'ailleurs, ne faut-il pas qu'un berger risque quelque chose quand il s'agit de sauver une de ses bêtes? Un bon berger ne doit pas souffrir qu'il se perde une seule tête de son troupeau.»
Le parrain descendit l'enfant dans le puits; quand Sylvain voulut prendre la biquette, elle se débattit, et il eut beaucoup de mal à la mettre sur son dos; enfin, il y réussit et cria de le retirer. Le parrain amena sur le bord du puits le berger et sa chèvre.
La maîtresse de Sylvain fut très-contente de ce qu'il avait sauvé sa biquette qu'elle aimait beaucoup. Elle lui dit que, puisqu'il avait si grand soin de son troupeau, elle allait lui faire elle-même deux chemises de la toile que le tisserand venait de lui rapporter, ce qui rendit le petit berger fort content.
LA PETITE FANCHETTE.
La petite Fanchette allait souvent chez la mère Desloges, sa voisine, qui vivait toute seule dans une petite maison. La pauvre vieille avait deux poulettes qui couchaient dans une corbeille sous son lit, et qui pondaient presque tous les jours. Quand elle avait une douzaine d'oeufs, elle allait les vendre à la ville; et de l'argent qu'elle en retirait elle achetait du sel, de la chandelle et un peu de graisse pour mettre dans sa soupe. Aussi était-il bien rare que la mère Desloges mangeât de ses oeufs; il fallait pour cela qu'elle n'eût rien du tout dans sa maison.
Un jour, Fanchette entra chez cette vieille femme, justement à l'instant où sa poule blanche venait de pondre un bel oeuf: elle le regarda bien longtemps, car il lui faisait grande envie; enfin, elle le prit, après avoir tourné les yeux de tous côtés, pour voir si elle était bien seule dans la chambre. Elle avait à peine eu le temps de mettre cet oeuf dans sa poche, que la mère Desloges rentra. La bonne femme alla chercher dans la corbeille où ses poules pondaient, car elle avait entendu chanter la blanche; et elle fut bien étonnée de ne pas y trouver son oeuf. La pauvre vieille appela Fanchette qui se hâtait de sortir, et lui demanda si elle savait où sa poule avait pondu. Fanchette répondit qu'elle n'en savait rien; mais, en faisant ce mensonge, elle était toute rouge. La mère Desloges ne le vit pas, parce qu'elle était occupée à chercher l'oeuf de sa poule dans tous les coins de la maison.
Fanchette, qui avait grande envie de manger l'oeuf qu'elle avait pris, retourna chez elle pour le faire cuire; mais ce lui fut impossible, parce que sa mère ne quitta pas la maison, et qu'elle lui aurait demandé où elle avait pris cet oeuf. Elle commençait à en être bien embarrassée, quand ses petites cousines vinrent pour s'amuser avec elle. En jouant, elles la poussaient, la secouaient, comme font les enfants quand ils sont ensemble; mais Fanchette, au lieu de rire comme à l'ordinaire et de courir avec ses cousines, ne voulait pas qu'on la touchât, tant elle avait peur de casser l'oeuf qui était dans sa poche. Elle se fâchait aussitôt que l'on approchait d'elle, et repoussait ses cousines, qui lui demandèrent pourquoi elle était de si mauvaise humeur.
Fanchette ne tarda pas à se repentir d'avoir volé cet oeuf, car elle avait eu le temps de penser à la mauvaise action qu'elle venait de faire. Elle résolut de le remettre dans la corbeille où elle l'avait pris; mais la mère Desloges ne sortit point de chez elle; et, pour rien au monde, Fanchette n'eût voulu qu'elle lui vît cet oeuf entre les mains. Elle attendit, pensant qu'elle pourrait profiter d'un instant où la vieille femme serait hors de sa maison, pour y entrer sans en être vue. La mère Desloges sortit en effet, mais elle ferma sa porte et emporta la clef.
Elle s'en vint chez la mère de Fanchette, qu'on appelait la Nanne, et lui raconta ce qu'on lui avait fait. «Et justement, dit-elle, j'avais compté sur cet oeuf pour faire mon souper, car je n'ai rien à manger avec mon pain.
—Un oeuf n'est pas grand'chose, dit la Nanne; mais il faut être bien méchant pour le prendre à une pauvre femme comme vous. Ce n'est pas ma Fanchette qui ferait une chose pareille.
—Je le crois bien, répondit la mère Desloges. Ce n'est pas chez de braves gens comme vous qu'il se trouve des voleurs.»
Fanchette, qui entendait cela, ne savait où se mettre, tant elle avait de honte de se trouver voleuse. La journée se passa sans qu'elle pût remettre l'oeuf où elle l'avait pris.
Le soir, son père déchargea une voiture de foin qu'il ramenait du pré, et il l'appela pour venir entasser le fourrage. Il fallut bien qu'elle montât à l'échelle. Quand elle fut dans le fenil, elle foula tout doucement de peur de casser l'oeuf qui était dans sa poche et qui lui pesait plus que s'il eût été de pierre. Son père impatienté lui dit:
«Va donc un peu plus fort et ne prends pas tant de précautions pour fouler mon foin; on dirait, en vérité, que tu marches sur des oeufs et que tu crains de les casser.»
Fanchette sentit la honte l'étouffer, car elle crut que son père lisait sur son front que c'était elle qui avait pris ce malheureux oeuf. Jean, son grand frère, qui la croyait de mauvaise humeur, imagina, pour la faire rire un peu, de la jeter sur le foin. Elle tomba précisément sur la poche où était l'oeuf, qui se cassa et coula tout le long de sa jambe. Elle se mit à pleurer bien fort, car elle comprit que son vol allait être découvert.
«Je suis sûr, Jean, que tu as fait mal à cette petite, dit le père.
—Ce n'est pas possible, mon père; il y a plus de quatre pieds de foin sur le plancher, et il ne s'y trouve pas le moindre morceau de bois.
—Pourquoi pleures-tu comme ça, Fanchette? Voyons, réponds-moi donc.»
La petite fille ne répondit pas et continua de pleurer. Son père, effrayé, la descendit et la conduisit à sa femme, en lui disant de voir pourquoi leur fille se désolait ainsi.
La mère prit Fanchette sur ses genoux et lui demanda si elle souffrait; et, comme l'enfant pleurait toujours sans répondre, sa mère l'embrassa pour la consoler, et voulut la déshabiller, afin de s'assurer quelle n'avait aucun mal; mais elle n'en put venir à bout.
«Il y a quelque chose là-dessous, dit-elle: Fanchette, tu vas me le dire tout de suite.»
Et, tout en disant cela, elle ôta la robe de l'enfant malgré ses cris. Quand la robe fut enlevée, la Nanne vit le jupon delà petite fille mouillé d'un côté, ainsi que la poche, qui était toute jaune. Elle retourna cette poche et y trouva les coquilles de l'oeuf. Alors elle devina que c'était sa fille qui avait pris celui de la mère Desloges.
«Comment, Fanchette, lui dit-elle, tu as pris l'oeuf de cette pauvre femme! Tu as volé, toi, la fille d'honnêtes gens qui n'ont jamais fait parler d'eux! Tu vas aller tout de suite lui avouer ta faute et lui demander pardon, en lui portant un oeuf frais de nos poules.
—Ma chère maman, je n'oserai jamais! dit Fanchette en joignant les mains et en pleurant toujours.
—Tu as bien osé lui prendre son oeuf! Quand on a le mauvais courage de faire le mal, il faut avoir le bon courage d'en demander pardon.
—Mais elle ne voudra plus me laisser entrer dans sa maison?
—Et elle fera bien. Mais quand même elle ne saurait pas que c'est toi qui as pris son oeuf, je ne te laisserai plus aller chez elle, moi qui sais maintenant qu'on ne peut pas avoir confiance en toi. Je vais te rhabiller, et tu y viendras avec moi.»
La Nanne traîna plutôt qu'elle ne mena sa fille chez la mère Desloges, qui, en l'entendant crier comme si on l'eût battue, demanda ce qu'elle avait.
«Elle pleure de honte, parce que c'est elle qui a pris votre oeuf, dit la Nanne, et elle vient vous en demander pardon. Moi, je vous apporte un autre oeuf, et je vous supplie de ne point parler de tout cela dans le village, car les enfants ne voudraient plus souffrir Fanchette et l'appelleraient voleuse. Surtout n'en soufflez mot au père! il la battrait, lui qui tient tant à l'honneur, et il ne lui pardonnerait jamais d'avoir volé.»
La mère Desloges pardonna à Fanchette, et ne parla jamais à personne de cette mauvaise action.
Dans la suite, quand la mère de Fanchette sortait de la maison, et lui disait:
«Sors avec moi; je ne veux pas te laisser seule, car je n'ai point oublié l'affaire de l'oeuf.»
Fanchette répondait:
«Soyez tranquille, maman, je ne veux rien prendre, allez! j'aimerais mieux mourir de faim; la faim fait moins de mal que l'idée d'avoir fait une faute. J'ai été trop malheureuse pendant toute la journée où j'avais cet oeuf dans ma poche, pour l'oublier jamais.»
L'ENFANT AVISÉ
Depuis deux jours, Vincent Vermont avait quitté sa cabane, bâtie sous un rocher qui lui servait d'abri. Il guidait les voyageurs qui voulaient gravir une haute montagne, et sa femme, Thérèse, était restée seule avec Léonard, leur fils unique, qui avait dix ans.
Le matin, Thérèse se leva de bonne heure; après avoir trait ses vaches et les avoir conduites au pâturage sur la montagne, elle porta son lait à la fromagerie communale.
Léonard, qui était resté au lit, fut éveillé par un bruit épouvantable; il eut grand' peur et crut que la maison s'écroulait. Il poussa de grands cris. Personne ne lui répondant, il se leva, alluma la chandelle et ouvrit la porte pour aller chercher sa mère; mais il fut arrêté par un mur de neige qui enveloppait toute la maison. L'enfant comprit alors qu'une avalanche était tombée, et que le rocher seul avait empêché la maison d'être écrasée. Il eut un grand désespoir, car il crut qu'il allait mourir de faim. D'abord il pleura beaucoup; puis il se rappela que sa mère lui avait dit que, quand on avait du chagrin, il fallait prier le bon Dieu, et qu'on était bientôt consolé; il se mit à genoux, et en effet il se trouva plus tranquille après sa prière. Il s'habilla, fit du feu, et chercha ce qu'il pourrait manger à son déjeuner. Il entendit bêler sa chèvre qui était dans une petite étable dont la porte donnait dans la chambre; il ouvrit cette porte, vit que le pis de la chèvre était encore tout plein, et il en tira une pleine écuelle de lait qui lui fit grand plaisir. Il trouva un reste de pain; alors il pensa qu'il ne mourrait pas de faim ce jour-là, et que peut-être son père, qui devait être de retour le soir, viendrait le délivrer. La journée lui parut un peu longue, et il se coucha quand il eut envie de dormir.
Le lendemain, après avoir fait sa prière, il alla traire sa chèvre et lui donner à manger. Comme il ne lui restait guère de pain, il prit des pommes de terre qui étaient dans un coin de l'étable et les fit cuire. Il alluma sa dernière chandelle et il eut peur à l'idée de se trouver dans l'obscurité. Il pria Dieu de ne pas l'abandonner, et aussitôt il se sentit un nouveau courage. L'enfant se souvint d'avoir monté dans le grenier une quantité de résine que son père avait recueillie sur les sapins de la montagne. Il en alla chercher et la fit fondre dans une petite chaudière; il prit le chanvre qui était à la quenouille de sa mère, le tordit en cordes grosses comme le doigt, et de la longueur d'une chandelle. Il plongea ces cordes à plusieurs reprises dans la résine bouillante, et se procura ainsi le moyen de s'éclairer. Comme il y avait un peu de blé dans le grenier, Léonard en écrasa avec un marteau dans la pierre creusée qui servait à mettre l'eau que buvait la chèvre. Il fit une galette avec cette farine grossière, et la mit cuire sous la cendre; elle lui parut excellente, car il avait grand appétit. Le troisième jour, il écrasa encore du blé et fit de la bouillie avec le lait de la chèvre. L'eau lui ayant manqué, il ouvrit la porte, prit un peu de neige et la fit fondre.
Pendant cinq jours, il vécut ainsi; mais s'il ne souffrait pas de la faim, il commençait à trouver l'air bien lourd, bien étouffant. Aussi, malgré tout son courage, le malheureux enfant finit par craindre de n'être jamais tiré de là, et de ne plus voir son père ni sa mère. Il pleurait et se désespérait quand il entendit un bruit sourd: puis il distingua la voix de son père; enfin le jour entra dans la chambre, et Léonard vit son père qui l'appelait sans oser avancer. L'enfant courut à lui, et Vincent, en le serrant dans ses bras, tomba en faiblesse.
Voici comment Léonard avait été délivré:
Lorsque Thérèse, en revenant de la fromagerie, vit sa maison ensevelie sous la neige, elle poussa de grands cris et appela tous les voisins. Chacun mit la main à l'ouvrage pour ouvrir un passage jusqu'à la porte, afin de pouvoir sauver l'enfant; mais la neige était si épaisse que la chose semblait presque impossible.
Vincent revenait tout joyeux parce qu'il avait été bien payé des voyageurs qu'il avait guidés, quand, en rentrant au village, il trouva tous les hommes occupés à déblayer le devant de sa maison. L'idée que son pauvre enfant avait bien pu mourir de faim lui déchirait le coeur; et quand, après cinq jours de travail, il aperçut enfin la porte de sa cabane, il n'osa pas en approcher. C'était donc la joie de retrouver Léonard qui lui avait fait perdre connaissance.
Il le prit dans ses bras et le porta sur le lit de sa femme, malade chez une de ses tantes. Thérèse, qui ne croyait plus revoir son enfant, faillit mourir de joie en l'embrassant.
Quand Léonard raconta comment il avait vécu pendant les cinq jours, chacun admira combien cet enfant était avisé, et la famille bénit le Seigneur pour la grâce qu'elle lui avait faite en préservant leur fils d'une mort presque certaine.
LA TENTATION.
La mère Brunet avait dans son jardin un gros abricotier qui donnait de beaux fruits, quand les fleurs ne gelaient pas au printemps. La bonne femme avait aussi une petite fille qui aimait beaucoup les abricots, et qui mangeait toujours ceux qui mûrissaient les premiers.
Une année où le printemps avait été bien rude, il ne resta sur l'arbre que six abricots; mais ils étaient si beaux qu'on n'en avait jamais vu de semblables. Victorine, âgée seulement de neuf ans, allait voir tous les jours si les abricots jaunissaient. Un matin, elle en aperçut un qui était jaune et rouge, et elle courut chercher un grand bâton pour l'abattre. Sa mère, qui filait à l'ombre, lui cria:
«Ma fille! ne touche pas aux abricots; je les garde pour ta marraine que tu aimes tant, et nous les lui porterons aussitôt qu'ils seront tous mûrs.
Victorine n'abattit pas l'abricot. Elle venait le voir chaque jour, et elle avait grande envie de le manger, car c'était le plus beau des six; mais elle pensait à sa bonne marraine, et elle n'y touchait pas.
Quand les abricots furent tous mûrs, la mère Brunet prit une échelle et les cueillit avec le plus grand soin. Elle les posa sur un linge bien blanc dans un petit panier découvert. Ils avaient si bonne mine que, rien qu'à les voir, on avait envie d'y goûter. Le panier resta sur la table, pendant que la mère Brunet allait préparer un fromage à la crème, qu'elle voulait aussi porter à la marraine de sa fille. Victorine resta seule dans la chambre, où l'odeur des abricots lui faisait venir l'eau à la bouche.
Elle s'approcha de la table pour les mieux voir, puis elle prit le panier pour les sentir de plus près; ensuite elle les toucha l'un après l'autre; enfin elle en prit un, justement le gros qui lui faisait envie depuis si longtemps.
Quand Victorine eut gardé l'abricot un instant dans sa main, elle l'approcha de ses lèvres et allait le manger, lorsqu'elle sentit son coeur battre bien fort; alors elle comprit qu'elle allait faire une vilaine chose.
Elle remit bien vite l'abricot dans le panier, à côté des autres; mais comme elle ne pouvait en détacher les yeux, elle se mit à genoux et pria le bon Dieu de lui donner la force de résister à la tentation. La petite fille n'eut pas plutôt achevé sa prière qu'elle ne sentit plus cette grande gourmandise qui la tourmentait, et elle regarda les fruits sans avoir seulement envie d'y toucher.
Sa mère rentra et tira de l'armoire leurs beaux habits; quand elles furent habillées toutes les deux, elles se mirent en route pour aller chez la marraine, qui demeurait à un quart de lieue du village. La mère Brunet portait le panier au fromage, et Victorine celui où étaient les abricots. Elle les regardait sans danger, maintenant qu'elle avait prié Dieu et qu'elle avait écouté la voix de sa conscience.
Quand la marraine aperçut ces fruits, elle dit qu'elle n'en avait jamais vu d'aussi beaux.
«En as-tu beaucoup de semblables, mon enfant? dit-elle à Victorine.
—Non, marraine, répondit l'enfant; notre abricotier n'a donné que ces six-là.
—Cela ne m'étonne pas, car tous les arbres ont gelé en fleur cette année. Mais tu n'en as donc pas goûté, toi qui les aimes tant?
—Mon Dieu non, répondit la mère. L'autre semaine, elle voulait abattre le premier qui a jauni; mais quand je lui eus dit que je les gardais pour vous, elle n'y a plus touché.
—C'est bien gentil cela, ma petite, et je vais te donner le plus gros pour te récompenser de ta retenue.
—Non, marraine, merci; je ne mérite pas de récompense.
—Pourquoi donc, Victorine?
—Parce que j'ai bien manqué de faire un péché avant de venir ici.»
Alors elle raconta la tentation qu'elle avait eue, et combien peu il s'en était fallu qu'elle ne mît la dent sur le fruit qui lui semblait si appétissant; mais le bon Dieu lui avait donné la force de résister.
«Mon enfant, dit la marraine, tu vas manger là, devant moi, cet abricot qui te faisait tant d'envie. Si tu écoutes toujours ainsi la voix de ta conscience, tu seras une honnête petite fille et tout le monde t'estimera.»
LE BON PETIT GARÇON.
Claude, orphelin de l'hospice, avait été placé par les soeurs dans un domaine où il gardait trois vaches et un taureau d'un an. Quoiqu'il n'eût que dix ans, il soignait si bien ses bêtes, que l'on n'avait pas besoin de lui dire de leur faire la litière et de nettoyer l'étable. Tous les matins, avant de les faire sortir, il les étrillait; et, après les avoir ramenées des champs, il allait de lui-même leur chercher de l'herbe et en rapportait des paquets plus gros que lui. Aussi ses vaches étaient-elles les plus belles et les plus propres du village; leur poil était doux et luisant, et leur lait donnait le meilleur beurre de la contrée.
Un jour qu'il menait boire son bétail, il vit dans la rivière un tout petit chien caniche qu'on avait jeté à l'eau pour le noyer. La pauvre bête faisait de grands efforts pour nager, mais elle n'était pas assez forte pour se soutenir sur l'eau. L'orphelin en eut pitié; il descendit dans la rivière, et, avec son bâton, il tâcha d'attirer à lui ce petit chien. Il y réussit avec bien de la peine. Quand il l'eut tiré de l'eau, il l'essuya avec son mouchoir, puis il le mit dans son gilet pour le réchauffer.
La maîtresse, en voyant ce petit chien, dit: «Que vas-tu donc faire de ça, Claude?
—Maîtresse, je veux tâcher de l'élever.
—Mon garçon, il est trop petit, il va mourir.
—Oh! maîtresse, si vous vouliez seulement me donner un peu de lait caillé tous les jours, j'émietterais dedans la mie de mon pain et je le sauverais bien.
—Il n'est pourtant pas beau, ton chien; je ne comprends pas ce qui t'y attache.
—Maîtresse, ça m'a fait tant de peine de le voir se débattre contre la mort! Je l'ai aimé tout de suite, comme s'il y avait déjà longtemps qu'il fût à moi.»
Claude couchait à l'étable dans une espèce de grande boîte remplie de paille, et il y fit aussi coucher son chien, qu'il appela Sauvé.
Chaque matin, quand la maîtresse coulait son lait, elle en laissait toujours un peu au fond du seau où elle l'avait trait, par amitié pour Claude; car il était si travailleur, si obéissant, qu'elle voulut l'en récompenser en l'aidant à élever son chien.
Sauvé grandit et devint très-fort; il ne quittait pas son petit maître qui, quand il était aux champs, n'avait pas besoin de veiller à ses vaches; le caniche, animal très-intelligent, les gardait tout seul, et l'enfant employait son temps à faire des manches de fouet qu'il vendait au bourrelier de la ville; ou bien, il tressait de la paille pour faire des chapeaux, ce qui lui rapportait un peu d'argent.
Lorsque Claude était à la maison, Sauvé se posait devant lui, les yeux fixés sur ceux de son petit maître, lequel, quand il voulait lui faire faire quelque chose, n'avait pas besoin de lui parler, mais se contentait de le regarder. Il lui avait appris toute sorte de tours: ainsi, Sauvé ôtait le chapeau des hommes sans qu'ils le sentissent; il ouvrait les portes fermées au loquet; il dansait, rapportait; enfin c'était un grand nageur.
Un soir que tous les pâtres étaient dans la prairie après la fauche des foins, deux petits garçons se querellèrent et finirent par se battre. Claude, qui trouvait cela bien mal, essaya de les séparer. Les deux gamins tournèrent leur colère contre lui et le bousculèrent si bien qu'ils le poussèrent jusque dans la rivière. Alors ils eurent grand'peur et se mirent à crier au secours.
Le pauvre Claude alla tout de suite au fond, puis il revint sur l'eau. Sauvé se jeta à la nage, prit son petit maître par sa blouse, et le tira pendant l'espace de plus de cent pas, parce que la rive était trop haute pour qu'il pût aborder.
Claude, qui avait bu plus d'un coup dans la rivière, se sentit bien malade quand il fut hors de l'eau; il ramena ses vaches à l'étable et raconta ce qui venait de lui arriver. La maîtresse le fit mettre au lit et lui apporta une bonne rôtie au vin sucré pour réchauffer son estomac.
Depuis que Claude devait la vie à son chien, il s'y attacha davantage, s'il est possible, et on ne les voyait jamais l'un sans l'autre.
LA PETITE MÉNAGÈRE.
Rose n'avait que douze ans quand elle perdit sa mère, qui laissait cinq pauvres petits enfants dont Rose était l'aînée.
Le soir, après l'enterrement, le père l'aida à coucher tous les petits; et, quand ils furent endormis, il prit Rose sur ses genoux et lui dit:
«Mon enfant, nous sommes bien malheureux d'avoir perdu ta mère qui nous soignait si bien. Tu es trop jeune encore pour faire l'ouvrage de la maison, et moi, je suis trop pauvre pour payer une femme qui viendrait t'aider. Comment donc faire?»
Rose pleurait en entendant parler son père; car la mort de sa mère lui causait un grand chagrin. Elle s'apaisa pourtant et répondit à son père:
«J'ai souvent aidé à maman, et j'ai bien vu comment elle s'y prenait. Soyez tranquille, papa, le bon Dieu ne nous abandonnera pas, puisque nous avons bonne intention de nous soutenir.
—Mais, ma pauvre petite, tu n'auras jamais la force de faire un lit?
—Ne vous en inquiétez pas, mon père, j'en viendrai bien à bout; et d'ailleurs, nous avons de bonnes voisines qui ne refuseront pas de venir me donner un coup de main.»
Dès le lendemain, Rose se leva en même temps que son père, un peu avant le jour; elle alluma son feu et mit de l'eau chauffer pour faire la soupe; ensuite elle balaya la chambre jusque dans les plus petits coins et frotta les meubles avec soin; puis elle trempa la soupe, que le père mangea avant d'aller à l'ouvrage. Quand il fut parti, elle éveilla son frère Simon, qui avait dix ans; il s'habilla; tous deux se mirent à genoux et firent leur prière. Ils demandèrent à Dieu de leur donner beaucoup de courage pour les empêcher de tomber dans la misère. Ils mangèrent la soupe ensemble, et Simon alla détacher la vache et la chèvre pour les mener aux champs, après que sa soeur aurait fini de les traire. Rose rentra pour faire lever sa soeur Suzanne, âgée de huit ans. Elle la débarbouilla et la peigna avec attention. Quand elle l'eut habillée, on leva Jean, qui n'avait que quatre ans, et Suzanne s'en occupa, pendant que Rose prenait la petite Fanchon, encore endormie, pour la poser sur le lit de son père, qu'elle avait déjà fait.
Jean étant habillé, Suzanne fit les deux autres lits avec sa soeur; et, comme elle était encore bien petite, elle fut obligée de monter sur une chaise.
Quand tout fut rangé dans la maison, et que Rose eut mis un pot de haricots devant le feu pour le dîner de la famille, elle recommanda à Suzanne de veiller sur leur petite soeur, pendant qu'elle irait à la rivière laver le linge avec Jean, qui, en l'attendant, chercherait de la salade.
Elle rentra vers neuf heures et trouva Fanchon tout éveillée: elle demandait sa maman, ce qui fit pleurer les deux autres petites filles. Suzanne amusa l'enfant que sa soeur lavait et habillait, et elle l'emmena promener avec son frère Jean.
Le père revint dîner à midi. Le couvert était mis et Rose lui servit un bon plat de haricots, pendant que Simon allait tirer à boire. En voyant tout si propre et si bien rangé dans la maison, le père dit à sa fille:
«Ma Rose, je suis bien content de toi. Si tu continues à être une bonne petite ménagère, nous nous sauverons de la misère qui nous menace.»
Rose fila pendant le reste de la journée, et le soir elle apprêta le souper. Quand tout le monde eut mangé, elle coucha les petits, pendant que son père pansait la vache et lui donnait de la pâture pour la nuit.
Tous les jours elle en faisait autant, et tout le monde, voyant son grand courage, l'appelait la petite ménagère. Quand elle avait du pain à faire, ses voisines s'empressaient de venir à son aide. L'une chauffait le four, tandis que l'autre pétrissait la pâte; car il eût été impossible à l'enfant d'en venir à bout toute seule. Elles l'aidaient aussi à couler sa lessive, ainsi qu'à la laver.
Suzanne apprit aussi à filer, et elles finirent le chanvre que leur pauvre mère avait laissé; puis elles filèrent pour la femme du maire, et gagnèrent l'argent nécessaire à payer la façon de leur toile.
Rose était une véritable mère pour ses frères et ses soeurs; elle les tenait fort propres, et ne manquait jamais de leur faire dire leur prière matin et soir. Le dimanche, après leur avoir mis leurs beaux habits, elle les conduisait à la messe et les gardait auprès d'elle, ne souffrant pas qu'ils courussent dans l'église comme font quelquefois les enfants.
Le bon Dieu la bénit, et elle devint une grande et belle jeune fille. Comme elle était laborieuse, rangée et économe, le gain de son père et celui de Simon, qui s'était mis en service, ne se dépensaient pas tout entiers à la maison. Ils achetèrent une chènevière, puis, un peu plus tard, un petit pré pour la vache. Enfin, tout le monde aimait et estimait Rose, et M. le curé avait coutume de dire que si toutes les filles du village étaient aussi sages et aussi travailleuses que la petite ménagère, sa paroisse serait la plus aisée du canton.
LE PETIT COLPORTEUR.
La mère Marchais était une pauvre veuve qui avait perdu tous ses enfants. La plus jeune de ses filles, veuve aussi, lui avait laissé en mourant un petit garçon qu'elle élevait de son mieux. Comme elle était au pain de charité, et que le peu d'argent qu'elle gagnait en filant n'eût pas suffi pour nourrir son petit Toine, elle aurait été obligée de l'envoyer mendier, en attendant qu'il fût en âge de servir dans quelque ferme, si des personnes charitables n'eussent habillé l'enfant et payé le loyer de la grand'mère. Au lieu de laisser vagabonder le petit Toine, la bonne vieille l'envoya à l'école, où il apprit à bien lire, à écrire et à compter. Il fit sa première communion à douze ans, et ensuite il dit à sa grand'mère:
«Maintenant que je suis grand, je puis gagner ma vie comme vous; mais je ne me sens pas de goût pour garder les bestiaux, parce qu'il me semble que je ne pourrais pas rester toute une journée les bras croisés à regarder paître mes bêtes. J'ai dans l'idée que si je pouvais faire un petit commerce, je ne m'en tirerais pas mal; j'irais de ferme en ferme, de village en village, et chaque soir je reviendrais souper avec vous; de cette façon-là, nous resterions ensemble, et nous serions bien plus heureux que si je vous quittais pour aller en condition.
—Et de l'argent, mon pauvre garçon? où donc en prendre? Sans argent, point de commerce.
—Grand'mère, si nous allions voir M. le curé qui est si bon? je suis bien sûr qu'il ne se refuserait pas à me prêter cinq francs; et, comme je ne plaindrai pas ma peine, je les lui aurai bientôt rendus.»
Ils allèrent donc chez M. le curé, qui prêta volontiers cinq francs à Toine, parce qu'il l'avait toujours connu pour un enfant sage et de bonne conduite; il lui recommanda d'être honnête garçon dans son petit commerce, et de ne tromper personne.
La mère Marchais donna au charron du village trois francs qu'elle économisait depuis longtemps, pour qu'il fît une boîte au petit Toine, qui la demanda en bois blanc, afin qu'elle fût plus légère; et l'on y mit des charnières et un cadenas.
Quand Toine eut sa boîte, il mit ses habits des dimanches, et fut en ville avec sa grand'mère, chez un marchand mercier, à qui il raconta son projet d'être colporteur; il lui dit aussi que c'était M. le curé qui lui avait prêté cinq francs pour acheter de la marchandise.
Le marchand était un brave homme; voyant un enfant de si bonne mine et de si bon courage, il lui fit une fourniture complète qui monta à dix francs, en lui faisant crédit de cinq francs; il remplit la boîte de lacets, de ganses, d'épingles, d'aiguilles, et même d'allumettes chimiques, sans compter le cirage, le coton à coudre et à marquer, et le fil noir et blanc.
Toine revint bien content au village. Chaque matin, il se levait avant le soleil et partait pour aller de côté et d'autre vendre sa marchandise. Les premières semaines, il rentra tous les soirs, puis ensuite il s'aventura plus loin; quand il ne pouvait pas revenir le soir, il couchait dans le fenil d'une métairie quelconque, et on lui donnait toujours à souper sans le faire payer, car les gens de la campagne ont bon coeur, et tout le monde s'intéressait à cet enfant, en lui voyant un si grand désir de gagner honnêtement sa vie.
Au bout de trois semaines il eut tout vendu. Il voulut payer au marchand ce que celui-ci lui avait avancé. Mais, en voyant combien Toine s'était donné de peine, le marchand fit un nouveau crédit de cinq francs, et cette fois Toine emporta pour quinze francs d'objets différents, parmi lesquels se trouvait une pièce de dentelle à trois sous le mètre.
Toine partit du village en laissant quelques sous à sa grand'mère, et lui dit qu'il ne reviendrait pas de la semaine, parce qu'il voulait aller au loin pour se faire de nouvelles pratiques. En effet, il ne rentra que le dimanche au matin, après avoir vendu presque tout le contenu de sa boîte. Après la messe, il alla trouver M. le curé à qui il rendit les cinq francs qu'il avait eu la bonté de lui prêter, et il le remercia beaucoup. Il lui devait le bonheur de gagner la vie de sa vieille grand'mère; car, sans cet argent, il n'eût pu commencer son petit commerce et on ne lui aurait pas fait crédit.
Quand il revit le marchand, il lui conta comment il s'était défait de toute sa marchandise en une semaine, et comment il s'était fait trente francs. Le digne homme, reconnaissant chez Toine les qualités nécessaires pour réussir dans le commerce, lui confia pour cinquante francs de marchandise, ce qui, avec vingt francs que lui paya l'enfant, fit un fonds de soixante-dix francs. Cette fois, Toine emporta des mouchoirs, des bas à bon marché et des bonnets de coton, sans oublier la mercerie.
Toine revenait tous les mois faire sa pacotille chez le bon marchand, et lui rapportait l'argent qu'il avait gagné, après avoir pris ce qui était nécessaire pour faire vivre sa grand'mère; et toujours le marchand augmentait son crédit.
Au bout d'un an, Toine, ayant mis de côté quelque argent, acheta des habits neufs à sa grand'mère, et lui donna pour son hiver une bonne couverture bien chaude.
L'année suivante, son commerce s'augmentant avec ses pratiques, il acheta un mulet pour porter ses marchandises; et, comme il vendait toujours au plus juste prix, qu'il donnait bonne mesure, et qu'il ne faisait jamais aucune dépense inutile pour lui, il vit sa petite fortune s'augmenter peu à peu, et, à vingt ans, il acheta dans son village une jolie maison entre un jardin et une chènevière. Il y établit sa pauvre grand'mère qui n'avait jamais été si heureuse. Plus tard, il acheta une voiture, et confia le reste de son argent au marchand qui l'avait aidé si généreusement, en le priant d'envoyer chaque mois à sa grand'mère, quand il serait absent, ce qui lui serait nécessaire pour subsister; car, depuis qu'il avait un peu d'aisance, il ne voulait plus qu'elle fût au pain de charité. Mais il ne restait jamais plus de trois mois sans venir embrasser la bonne femme, qui disait à tout le monde:
«Vous voyez bien mon Toine! il n'y a pas de garçon au monde qui vaille mieux que lui; aussi il a l'estime de tous les honnêtes gens.»