LA BONNE PETITE FILLE.
La mère Douce demeurait dans une petite maison au bord du ruisseau. Elle avait un jardin qu'elle cultivait elle-même. Comme il lui fournissait plus de fruits et de légumes qu'elle n'en pouvait consommer, elle en donnait à tous ses voisins, car elle avait un bon coeur; aussi tout le monde l'aimait à cause de son obligeance.
La petite Nanne allait souvent filer au coin du feu de la vieille femme qui lui racontait des histoires du temps passé, et lui apprenait de belles prières. Elle lui parlait aussi du grand chagrin qu'elle avait eu en perdant son mari et ses quatre enfants, tous morts dans le même mois d'une terrible maladie qui avait tué bien du monde, et qu'on appelle le choléra. Toujours elle pleurait au souvenir de ses chers défunts.
Un hiver, la mère Douce prit une fraîcheur sur les yeux; et, quand ils furent désenflés, il se trouva qu'elle n'y voyait plus guère. Elle pouvait à peine se conduire en plein jour; le soir, une heure avant le coucher du soleil, elle n'y voyait goutte; et cette bonne vieille n'osait pas sortir de sa maison, tant elle avait peur de tomber. Quand elle voulait prendre quelque chose dans son armoire, elle avait toutes les peines du monde à mettre la clef dans la serrure.
La pauvre femme était désolée d'être aveugle, et ses plaintes faisaient pleurer la petite Nanne, qui, pour diminuer le grand ennui de sa bonne voisine, lui rendait toutes sortes de services. Dès le matin, elle l'aidait à faire son lit, mettait son pot devant le feu et taillait sa soupe. Si la mère Douce voulait manger un peu de salade, Nanne allait la lui cueillir, l'épluchait bien proprement, et ensuite l'assaisonnait. S'il y avait un point à faire aux vêtements de la vieille femme, ou s'ils avaient besoin d'être nettoyés, Nanne s'en occupait, parce que la mère Douce était fort soigneuse et tenait beaucoup à la propreté. Elle la menait promener au lieu d'aller courir avec les autres petites filles du village; et M. le curé l'encourageait à continuer son oeuvre charitable, en lui disant qu'elle obéissait à la volonté de Dieu qui veut qu'on s'aide les uns les autres.
La mère Douce avait vendu sa vache et sa chèvre depuis qu'elle ne voyait plus assez clair pour les soigner. Mais, comme il lui fallait bien un peu d'argent pour acheter du sel, de la chandelle et d'autres petites choses, Nanne allait vendre à la ville les beaux fruits de sa voisine et en rapportait tout ce qui lui était nécessaire. Tout cela n'empêchait pas Nanne de travailler à l'ouvrage que sa mère lui donnait à faire.
La mère Douce eut tant de chagrin d'avoir perdu la vue, qu'elle tomba en langueur et mourut au bout de deux ans. Quand elle sentit sa fin, elle pria M. le curé d'envoyer chercher un notaire, parce qu'elle voulait donner tout son bien à la petite Nanne qui, ayant eu pitié de son infirmité, l'avait aussi bien soignée que l'eût pu faire sa propre fille, et cela sans jamais se rebuter.
Nanne n'avait point soigné la pauvre femme aveugle par intérêt. Aussi fut-elle bien étonnée de se trouver presque riche. Son père cultiva le champ, le jardin et la chènevière; mais elle ne voulut pas louer la maison, et y logea un pauvre vieux mendiant qui, depuis quatre mois, couchait dans les étables ou les fenils, parce que personne ne voulait le loger à cause de sa grande pauvreté.
LES PETITS IMPRUDENTS.
Le meunier Martin avait deux jumeaux de neuf ans qui étaient assurément les plus charmants enfants que l'on pût voir. Pierre et Paul ne se quittaient jamais; on les voyait toujours ensemble, et si l'on donnait quelque chose à l'un des deux, il s'empressait de le partager avec son frère. Paul, qui était plus fort que Pierre, voulait toujours faire à lui seul l'ouvrage qu'on leur commandait; et Pierre, qui était le plus avisé des deux, disait à son jumeau comment il fallait s'y prendre pour mieux faire et avec moins de fatigue. Si l'un perdait ou cassait quelque chose, l'autre venait l'excuser; enfin, l'on n'avait jamais vu une si grande affection et un si bon accord.
Pierre et Paul avaient une petite soeur de quatre ans qui s'appelait Marie. Ils l'aimaient de tout leur coeur et faisaient tout ce qui lui plaisait. Quand la meunière allait au marché, elle leur confiait Marie, qu'ils soignaient aussi bien qu'eût pu le faire leur mère elle-même, et ils ne la quittaient pas d'un instant.
Pierre faisait chauffer la soupe de sa soeur et la lui donnait à manger; Paul la prenait sur ses épaules et la menait bien loin dans la prairie, où Pierre lui faisait des couronnes de fleurs; d'autres fois, ils allaient tous les trois dans les bois cueillir des noisettes que l'enfant aimait beaucoup; enfin, les voisins disaient que Dieu avait béni la maison du meunier, en lui donnant de si braves garçons et une si jolie petite fille.
Un jour de foire où il ne restait à la maison que les enfants et le farinier qui ne quittait pas son moulin, la meunière, en partant, recommanda bien aux jumeaux de veiller sur leur soeur et de l'empêcher d'aller au bord de l'eau: car la pauvre mère craignait toujours qu'il ne lui arrivât quelque accident. Pierre et Paul la tranquillisèrent et lui promirent de ne pas quitter la petite Marie.
Ils s'amusèrent auprès de la maison jusqu'au goûter. Quand ils eurent mangé, tous les trois, un gros morceau de pâté à la citrouille que leur mère avait fait tout exprès pour eux, Marie voulut se promener dans le pré, en face du moulin. Ses frères l'y menèrent; et alors elle eut envie d'entrer dans le bateau qui était attaché à la rive. Comme les jumeaux ne savaient rien refuser à leur petite soeur, Pierre entra le premier dans le bateau, Paul lui tendit Marie, puis il alla cueillir des fleurs et revint faire des couronnes, pendant que son frère tressait un panier de jonc.
Le gros chien du moulin, grand ami de Marie, se trouvait de l'autre côté de la rivière. L'enfant voulut qu'il vînt avec elle dans le bateau, et Pierre le siffla, pendant que Paul appelait: «Turc! Turc!» Le chien se jeta à la nage et d'un bond fut dans le bateau; mais le bateau était bien petit et le chien bien gros; aussi la secousse qu'il donna en sautant à la barque, la fit chavirer, et les enfants tombèrent dans la rivière.
Les jumeaux se débattirent un instant et parvinrent à s'accrocher au bateau; mais la petite fille alla au fond de l'eau.
Pierre ne perdait jamais la tête: il dit à Turc de chercher Marie; le brave animal plongea, et reparut bientôt en tenant l'enfant par ses jupons. Paul, qui nageait un peu, prit la main de sa soeur, que le chien tenait toujours, et parvint à la déposer sur le bord de la rivière. Ensuite il dit à Pierre de ne pas lâcher la barque, et, tirant la corde jusqu'à ce que le bout du bateau touchât la terre, il tendit une perche à son frère, qui fut bientôt auprès de lui.
Ils emportèrent Marie à la maison. Elle n'avait pas perdu connaissance, mais elle grelottait si fort qu'elle ne pouvait pas même crier. Ils la déshabillèrent auprès du feu; et, comme la meunière avait emporté la clef de l'armoire et qu'ils n'avaient pas de linge sec à lui mettre, ils la roulèrent dans la nappe qui couvrait le pain, et la mirent au lit. Ils se déshabillèrent à leur tour et se couchèrent. Ces pauvres enfants ne tardèrent pas à avoir très-chaud, car la fièvre les prit tous les trois.
Quand la meunière revint de la foire avec son mari, elle fut bien étonnée de ne pas voir accourir ses petits enfants pour lui demander ce qu'elle leur rapportait. Craignant qu'il ne leur fût arrivé quelque malheur, elle entra en tremblant dans la maison et vit au milieu de la chambre les habits mouillés jetés en tas. Elle s'approcha des lits et y trouva ses trois enfants rouges comme des charbons ardents, mais endormis.
La pauvre mère devina ce qui leur était arrivé. Les petits ne se réveillèrent qu'au milieu de la nuit pour demander à boire; la meunière ne s'était pas couchée pour les veiller, car elle était très-tourmentée de leur voir une si grosse fièvre.
Le lendemain, les jumeaux racontèrent l'accident qui leur était arrivé. Leur mère ne les gronda point, en considération de leur franchise. D'ailleurs, les pauvres garçons avaient un grand chagrin quand ils pensaient qu'ils auraient pu causer, par leur imprudence, la mort de leur soeur. Ils ne furent malades que huit jours; mais la petite Marie avait eu si grand'peur qu'elle traîna tout l'hiver et ne se remit qu'au printemps.
Les jumeaux furent si affligés de ce qui était arrivé à leur soeur, qu'on n'eut pas besoin de leur défendre une autre fois de la faire monter dans le bateau.
LA BONNE PETITE SOEUR
Michel Robin, ouvrier cordonnier, avait perdu sa femme après quatre ans de mariage. Elle lui laissa deux enfants: une fille de trois ans et un petit garçon de dix mois. Sa vieille mère, qui demeurait avec lui, les éleva très-bien. Elle les tenait fort propres, leur apprenait à aimer Dieu et à obéir à ses commandements. Émilie allait à l'école ainsi que son frère, et tous les deux apprenaient bien ce qu'on leur y enseignait; mais autant Émilie était douce et obéissante, autant Daniel était turbulent. Il avait le coeur dur et parlait souvent fort mal à sa grand'mère.
Un jour la grand'mère, se sentant bien malade, appela Émilie auprès de son lit:
«Ma petite fille, lui dit-elle, je sens la mort qui approche. J'ai bien prié Dieu de me laisser sur la terre jusqu'à ce que tu fusses en état de te conduire toute seule; mais ce n'est pas sa volonté. Il va me rappeler à lui, je le sens bien; tu n'as que quatorze ans, et tu es bien jeune pour gouverner un ménage. Ton frère surtout te donnera beaucoup de mal, car il est sans raison; mais crois-moi, mon enfant, sois toujours bonne et patiente avec lui; il n'y a que la patience et la bonté qui puissent amollir son coeur. Si tu emploies la douceur, tu en feras un honnête garçon; si, au contraire, tu dis à ton père les fautes que pourra faire Daniel, il sera rudoyé et deviendra mauvais sujet.»
Émilie aimait beaucoup sa grand'mère; elle pleurait à chaudes larmes en la voyant si près de sa fin. Elle lui promit d'être bien sage, bien travailleuse, et de ne jamais s'impatienter contre son frère. Deux jours après, on enterrait la pauvre femme.
Émilie cessa d'aller à l'école et prit la direction du ménage. Tous les matins, son père lui montait de l'eau et un fagot; car ils habitaient une chambre haute, au fond d'une cour obscure, et l'escalier était très-difficile.
Dans la chambre au-dessous de la sienne demeurait la veuve d'un officier, laquelle, n'ayant que sa pension pour vivre, festonnait des bonnets pour se procurer un peu plus d'aisance. Cette vieille dame, sachant le malheur d'Émilie, lui proposa de venir passer une heure avec elle chaque jour. Elle lui apprit à festonner et lui procura de l'ouvrage, ce qui donnait à la jeune fille le moyen de fournir elle-même à son entretien, sans rien demander à son père.
Michel Robin, qui prenait de l'ouvrage à faire le soir quand il était revenu de chez son maître, veillait bien souvent jusqu'à une heure du matin, et, le lendemain, il ne se levait qu'à l'instant de déjeuner. Émilie, qui se couchait à dix heures, était levée longtemps avant son père, dont elle visitait les vêtements ainsi que ceux de son frère; et, s'ils étaient déchirés, elle les raccommodait. Elle veillait à ce que son père eût toujours du linge propre. Aussi, quoiqu'il ne portât que de vieux habits, il paraissait mieux mis que les autres ouvriers.
Mais c'étaient surtout les blouses de Daniel qui donnaient de l'ouvrage à sa soeur! Il revenait chaque jour avec quelque nouvel accroc, toujours sale et rempli de boue. Émilie nettoyait ses vêtements et les réparait sans jamais lui faire un seul reproche; aussi était-il moins dur pour elle que pour tout autre.
Quand Michel Robin vit qu'Émilie était travailleuse et économe comme une fille de vingt ans, il lui remit chaque semaine les quinze francs qu'il gagnait, ne gardant pour lui que le produit des ressemelages qu'il faisait à la veillée.
Aussitôt qu'elle avait reçu la semaine de son père, Emilie mettait dans un petit sac 1 fr. 40 c. pour son loyer, qui était de 70 fr. par an; dans un autre, 4 fr. 20 c. pour le pain, car ils en mangeaient pour 0 fr. 60 c. par jour à eux trois; dans un troisième, 3 fr. 30 c. pour la pitance et le vin; il ne lui restait donc que 2 fr. 80 c., qu'elle mettait dans un sac de réserve auquel elle ne touchait jamais. Elle le gardait pour les cas de maladie. De cette façon, elle trouvait toujours son compte et pouvait payer comptant tout ce qu'elle prenait. Cette grande économie amena bientôt une certaine aisance dans le ménage, car l'argent que gagnait Émilie en festonnant suffisait pour l'habiller ainsi que son frère.
Daniel avait déjà quatorze ans et finissait sa dernière année d'école quand il se cassa la jambe, en se battant avec un autre enfant. On le rapporta chez son père. Il criait si fort, qu'Émilie l'entendit longtemps avant qu'il entrât dans la maison. On courut chercher un médecin qui remit la jambe de Daniel; mais il lui fallut rester au lit pendant six semaines.
Il fut assez sage durant les premiers jours. Il lisait, ou bien il causait avec sa soeur. Bientôt, s'ennuyant de rester toujours sur le dos, il tourmenta Émilie, qui faisait pourtant tout ce qu'il désirait: elle jouait aux cartes avec lui pour l'amuser; elle lui racontait, en travaillant, l'histoire des rois de France que la vieille dame lui avait apprise. Daniel se lassait de tout. Comme il était un peu gourmand, il voulait manger à tout moment, plutôt par ennui que par besoin. Il avait mille fantaisies que sa soeur ne pouvait satisfaire: alors il lui reprochait son peu de complaisance.
«Mon pauvre Daniel, lui disait-elle, tu sais bien que je n'ai pas d'argent pour t'acheter toutes les friandises que tu me demandes.
—Mais si, tu as de l'argent! le petit sac de la réserve est tout plein; et, si tu le voulais bien, tu me donnerais tout ce que je désire.
—Et le médecin! et le pharmacien! avec quoi les payerons-nous donc, si je touche à cet argent-là? D'ailleurs, il appartient à mon père qui a eu bien du mal à le gagner. Et puis, je te le demande, est-il une plus sotte dépense que celle qu'on fait pour satisfaire sa gourmandise?
—Bah! disait Daniel, tu as un mauvais coeur!»
Émilie pleurait quand son frère lui parlait ainsi. Elle imagina de veiller le soir deux heures avec son père, et ce qu'elle gagna en travaillant à la veillée servit à satisfaire les caprices du malade.
Daniel, voyant sa soeur se fatiguer chaque soir pour lui passer ses fantaisies, réfléchit à la grande bonté d'Émilie. Il ne se rappelait pas l'avoir jamais vue s'impatienter, même quand il était le plus insupportable; il s'en étonna, et son coeur en fut touché. Il demanda un soir à voir le sac où elle mettait l'argent qui servait à lui acheter ses habits, à lui.
«Mon garçon, dit le père, elle les achète avec ce qu'elle gagne.»
Cette parole frappa Daniel et lui fit comprendre combien sa soeur valait mieux que lui. Il se promit de travailler autant qu'elle, et de gagner aussi de l'argent aussitôt qu'il serait guéri.
La première fois qu'on lui permit de rester levé, sa soeur lui donna un pantalon tout neuf, en étoffe bien chaude, et un bon paletot, car on était en hiver. Elle avait économisé tout l'été pour s'acheter un manteau, dont elle avait un grand besoin; mais quand elle vit Daniel dans un si triste état, elle dépensa toutes ses épargnes pour l'habiller chaudement.
Le pauvre garçon fondit en larmes en recevant ce cadeau. Il embrassa Emilie comme il ne l'avait encore jamais embrassée. Aussitôt qu'il put marcher, Daniel entra en apprentissage chez un tailleur, et se mit à travailler de grand coeur. Il ne tarda guère à gagner de l'argent, qu'il remettait à sa soeur, comme faisait son père; et, par la suite, il n'eut jamais de mauvaises paroles pour elle ni pour personne.
LE RAMONEUR.
Le petit Matthieu n'avait pas cinq ans lorsqu'il perdit son père et sa mère. Il ne lui resta que sa grand'mère, qui était bien pauvre; mais tant que l'enfant fut tout petit, il ne s'aperçut pas de cette grande pauvreté; car s'il n'y avait de pitance que pour un dans la maison, la grand'mère mangeait son pain sec pendant que Matthieu s'amusait avec les autres enfants du village; de sorte qu'il ne se doutait pas des privations que la bonne vieille s'imposait; et lorsqu'il n'y avait pas assez de pain pour deux, la pauvre femme faisait semblant d'être malade pour ne pas manger, et pour laisser à l'enfant le peu qui restait.
Mais quand Matthieu eut sept ans, il s'aperçut que sa bonne grand'mère le trompait; alors il résolut de s'engager comme ramoneur, afin de ne plus être à sa charge. Il alla trouver le père Martial, ramoneur juré qui, chaque année, emmenait deux ou trois petits garçons avec lui.
«Père Martial, lui dit-il, avez-vous un petit ramoneur cette année?
—Non, mon garçon; pourquoi demandes-tu cela?
—Parce que j'ai bien envie d'aller avec vous. Voulez-vous me prendre?
—Tu me parais bien jeune. Quel âge as-tu donc?
—J'aurai sept ans à la Toussaint, et j'ai bon courage; voyez-vous, père Martial, nous sommes bien pauvres, et je vois que ma grand'mère ne mange pas à sa faim pour que j'aie une meilleure part; moi, je ne veux plus qu'il en soit comme ça; je veux gagner de l'argent, au contraire, pour soulager la pauvre femme.
—C'est bien, cela, mon Matthieu! aux enfants de ton âge je donne dix francs pour la saison; je les nourris, je les loge, et je leur laisse leurs petits profits; car il y a de bonnes âmes qui, après m'avoir payé, donnent encore quelques sous au petit ramoneur. Mais pourras-tu supporter la fatigue?
—Oh! que oui, père Martial! comme vous ne partirez pas avant un mois, je vais m'accoutumer à monter dans les cheminées et à les ramoner le mieux que je le pourrai, afin de savoir un peu le métier quand vous me prendrez.
—C'est que, petit, dans les maisons des villes les cheminées sont trois fois plus hautes que celles de notre village; tu auras peut-être peur d'y monter?
—Si la peur me prend, père Martial, je penserai que je travaille pour ma chère grand'mère, et ça me donnera du coeur.
—Tu es un brave enfant, Matthieu; je te prendrai avec moi, et je donnerai vingt francs à ta grand'mère en partant.
—Merci, mon père Martial; avec cela, elle pourra s'acheter une bonne couverture pour son hiver.»
La bonne grand'mère eut bien de la peine à laisser partir son petit enfant; mais comme il était nécessaire qu'il s'accoutumât de bonne heure au travail, elle le recommanda au père Martial, l'embrassa bien fort, et fit dire une messe pour lui.
Matthieu resta quatre ans avec le père Martial, et finit par gagner quarante-huit francs pour son année. Mais dans l'hiver de la cinquième année, comme ils étaient à Paris, le père Martial fut renversé par une grosse voiture; on le porta à l'hôpital, et il y mourut.
Le pauvre Matthieu, resté seul, eut bien de la peine à gagner sa vie, parce que l'on n'emploie guère que des maîtres ramoneurs. Il ne put rester chez le logeur où il couchait avec le père Martial, car il en coûtait vingt-cinq centimes par nuit, et c'était trop pour lui. Souvent le pauvre enfant, ne trouvant rien à gagner, demandait son pain; et bien souvent aussi on ne lui donnait pas de quoi apaiser sa faim.
Le chagrin le prit, et il eut envie de retourner au pays retrouver sa grand'mère; mais l'idée de retomber encore à sa charge le retenait toujours. Tout cela le rendait un peu malade.
Un jour qu'il neigeait bien fort, Matthieu s'arrêta devant la boutique d'un maréchal, où flambait un bon feu. Cet homme s'étant aperçu que l'enfant grelottait et pleurait de froid, le fit entrer pour qu'il se séchât. Comme Matthieu pleurait encore après s'être réchauffé, on lui demanda s'il avait du chagrin; le pauvre petit avoua qu'il n'avait pas mangé depuis la veille. Alors la femme du maréchal lui apporta du pain, de la viande et un verre de vin; il eut à peine dévoré ce qu'on lui avait donné, qu'il s'endormit sur le tas de charbon où il s'était assis pour manger.
Il y resta quatre bonnes heures sans bouger, malgré le grand bruit que faisaient les marteaux des ouvriers; quand il s'éveilla, le maréchal lui dit:
«Tu as donc bien mal dormi cette nuit, petit?
—Oh! oui, monsieur; j'ai tant de chagrin que je pleure au lieu de dormir.
—Et pourquoi donc, petit? conte-nous ça.»
Alors Matthieu raconta comment il avait perdu son maître, et combien il avait de peine à vivre, malgré sa bonne volonté de gagner quelque chose pour sa grand'mère.
«Eh bien! petit, dit la femme du maréchal, si tu veux rester avec moi, je te nourrirai et te coucherai. Tu feras mes commissions le matin; puis, après le déjeuner, tu iras décrotter les souliers des passants sur les boulevards.»
Matthieu accepta de grand coeur. On lui acheta une boîte de décrotteur avec du cirage et des brosses, et quand il avait fait ce qu'on lui commandait à la maison, il allait en ville.
«Le premier jour, il rapporta cinquante centimes, qu'il remit à sa maîtresse pour qu'elle les lui gardât.
«Allons, petit, lui dit-elle, c'est un bon commencement; continue à travailler! avec du courage et de l'économie, l'on amasse toujours quelque chose.»
Au bout de la semaine, Matthieu eut quatre francs; l'idée que sa grand'mère aurait ses aises l'hiver suivant, lui donna une grande joie. Il acheta un balai pour nettoyer la boue ou la neige dans les passages les plus fréquentés, comme il l'avait vu faire à d'autres enfants. Il faisait les commissions dans une grande auberge où il cirait les souliers par abonnement. Le soir, il gardait les chevaux pendant que les cochers buvaient bouteille. Enfin, vers Pâques, il avait quatre-vingts francs!
Il aimait tant le maréchal et sa femme, qui étaient pleins de bontés pour lui, qu'il cherchait tout ce qui pouvait leur faire plaisir. Chaque jour, il se levait le premier, rangeait la boutique, allumait le feu de la forge; puis il allait à la fontaine chercher la provision d'eau de la journée. Quand la femme du maréchal était levée, Matthieu frottait sa chambre. Enfin, il aurait voulu, si c'eût été possible, lui épargner toute espèce de fatigue.
Quand vint le dimanche des Rameaux, Matthieu fut triste; il ne mangeait pas et ne chantait plus. Sa maîtresse s'en inquiéta et lui demanda s'il était malade.
«Non, bourgeoise, lui répondit l'enfant.
—Mais alors tu as donc du chagrin?»
Matthieu baissa la tête et ne répondit pas.
«Voyons, petit, conte-moi cela, et je te consolerai, j'en suis sûre.
—Bourgeoise, c'est que j'ai coutume d'aller voir ma grand'mère tous les ans après Pâques.
—Et qui t'empêche d'y aller, mon enfant?
—Mais, quand je reviendrai...?
—Eh bien! quand tu reviendras, nous te reprendrons.
—Bien sûr, bourgeoise?
—Bien sûr; seulement je ne voudrais pas que tu partisses tout seul.
—Oh! soyez tranquille; je trouverai bien un pays; presque tous retournent passer l'été chez eux.»
Le soir, Matthieu annonça qu'il avait trouvé un de ses cousins, qui allait précisément dans son village acheter un morceau de terre avec l'argent qu'il avait gagné dans le commerce du charbon.
Huit jours après Pâques, Matthieu partit le visage tout trempé de larmes, tant il avait de chagrin de quitter le maréchal et sa femme; et pourtant, au fond du coeur, il était bien heureux d'aller voir sa pauvre grand'mère, et surtout de lui porter tant d'argent.
La vieille femme eut de la peine à reconnaître son petit Matthieu, tant la bonne nourriture qu'il avait chez le maréchal lui avait bien profité. Elle ne pouvait croire qu'il eût gagné une si grosse somme, à lui tout seul.
«Et tout cela est pour vous, grand'mère, dit Matthieu en l'embrassant; soyez tranquille, je vous en gagnerai bien d'autre.» Pendant le mois qu'il passa en Auvergne, il vit souvent le cousin avec lequel il était venu; puis ils repartirent tous les deux pour Paris. Cet homme trouva Matthieu si intelligent et si raisonnable pour son âge, qu'il le prit en grande amitié. Il lui vint à l'idée de l'adopter comme son enfant, car il n'en avait pas, et de le mettre au fait de son commerce.
A leur retour à Paris, le cousin conduisit Matthieu chez le maréchal, qui le reçut à bras ouverts; il s'informa de la conduite de l'enfant depuis qu'on l'avait recueilli; et comme les renseignements qu'on lui donna furent excellents, il lui proposa de le prendre avec lui.
«Mais, dit Matthieu, je ne gagnerai donc plus rien pour ma grand'mère?
—Je te donnerai soixante-douze francs pour elle cette année, et si tu te conduis bien, si tu es travailleur et soigneux, tu auras davantage l'année prochaine.
—Et la bourgeoise! et le maréchal! je ne les verrai donc plus?
—Tu auras les dimanches à toi, et tu pourras venir ici. Écoute-moi bien! Si tu es toujours bon sujet, je te laisserai mon fonds quand tu auras vingt ans.
—Quoi, mon cousin! dans huit ans je pourrais être mon maître et avoir une boutique à moi?
—Il ne tiendra qu'à toi.
—Oh! soyez tranquille, mon cousin, vous n'aurez jamais de reproches à me faire.
—Vous ne sauriez mieux choisir, dit la femme du maréchal; Matthieu est actif et intelligent; et non-seulement il vous aidera beaucoup dans le détail de votre commerce, mais il sera une compagnie agréable pour vous et votre femme, car il est tout aimable, ce cher enfant.»
Les choses se passèrent comme l'avait dit le cousin. Matthieu fut toujours sage et laborieux, et son cousin, en se retirant en Auvergne, lui laissa son commerce et ses pratiques. Matthieu fit venir sa grand'mère pour demeurer avec lui; la bonne vieille finit doucement sa vie dans l'aisance, comblée des soins affectueux de son petit-fils.
LA DÉSOBÉISSANCE.
Trois petits enfants déjeunaient ensemble sur la terrasse d'une belle maison de campagne; au bas de cette terrasse coule une rivière qu'on appelle la Loue. Elle est très-large en cet endroit, et fait tourner les roues d'une forge qui étire le fer en fils fins comme du coton à broder. De l'autre côté de la Loue, et en face de la maison, il y a une belle montagne à moitié couverte de vignes, et dont le haut est plein de rochers gros comme des églises.
La maison des petits enfants était dans l'ombre et le soleil éclairait la montagne.
Hélène, l'aînée des trois, et qui avait sept ans, se trouvait sur le haut du perron de la maison; elle dit à sa petite soeur Suzanne:
«Mon Dieu! que cette montagne est belle, et que je voudrais bien la voir de près!
—Allons-y, ma soeur, dit résolûment le petit Raymond, âgé de six ans: je te conduirai bien, moi!
HÉLÈNE.
Et Suzanne? elle a de trop petites jambes pour nous suivre.
SUZANNE, très-fâchée.
Mademoiselle, je cours aussi bien que vous; je cours mieux que vous, même!
—Partons!» s'écria Raymond.
Et les voilà à courir tous les trois pour passer le pont qui était près de la grille de leur cour.
La Loue sort d'une belle fontaine qui se trouve au fond d'une grotte entourée de balsamines sauvages. C'est d'abord un tout petit ruisseau qui gazouille sur les cailloux entre deux montagnes toutes couvertes d'arbres et de fleurs; puis, peu à peu, le ruisseau grossit et finit par devenir une rivière large et profonde, dans laquelle on se noie si on veut la traverser en passant sur les morceaux de roche dont elle est remplie, ou bien quand on veut cueillir les grandes feuilles de nénufar qui poussent dans ses eaux. Les petits enfants savaient bien cela, car on leur avait souvent défendu de jouer au bord de la rivière.
Quand ils eurent passé le pont tous les trois, ils se trouvèrent sur la route, au pied de la montagne, en plein soleil; ils commencèrent alors à la gravir par un petit sentier au milieu des vignes, tout en cueillant de jolies fleurs qu'ils jetaient bientôt pour en cueillir de nouvelles.
Après avoir monté pendant une demi-heure, Suzanne dit qu'elle avait soif.
HÉLÈNE.
«Je l'avais bien dit qu'elle ne pourrait pas nous suivre!
—Viens, ma petite, dit Raymond en la prenant par la main; je trouverai bien une source, et nous boirons tous les trois.»
Ils arrivèrent à un passage, entre deux rochers hauts comme le clocher du village. Comme le soleil commençait à leur faire mal, ils entrèrent dans ce passage qui était tout plein d'ombre, et ils se trouvèrent bientôt dans un espace grand comme leur jardin et entouré de rochers droits comme des murailles; mais, au lieu d'être tout unis, ils étaient pleins de crevasses d'où pendaient de belles guirlandes d'églantiers dont les fleurs embaumaient l'air. Il y avait aussi des clématites et des vignes sauvages; puis encore de grosses touffes de spirées aux grandes feuilles plissées, dont les fleurs ressemblent à des bouquets de plumes blanches. Les enfants oublièrent leur soif en voyant toutes ces belles fleurs qu'ils auraient bien voulu cueillir; mais elles étaient placées trop haut pour que leurs petites mains pussent y atteindre. Au bout de cette espèce de jardin sauvage, un filet d'eau tombait des rochers et bouillonnait dans un petit bassin; puis cette eau allait se perdre dans les pierres.
Les trois enfants, se désaltérèrent avec l'eau du bassin; ensuite ils s'amusèrent beaucoup à passer et repasser sous l'arcade que formait le filet d'eau en tombant du haut de cette espèce de muraille. Ils firent aussi des bouquets de belle bruyère rose. Sur une de ces bruyères Hélène trouva une petite bête faite comme un grain de café. Son dos tout arrondi était rayé de rouge et de noir, puis doré. Elle la posa sur sa main; et la petite bête était si légère, elle avait les pattes si fines, que l'enfant ne la sentait pas marcher.
HÉLÈNE.
«Voyez, petits! voyez comme ma bête est belle!
RAYMOND.
Donne-la-moi! papa la piquera avec une grande épingle fine dans sa boîte à fond de liège; il n'en a pas de semblable.
HÉLÈNE.
Mais je la donnerai bien moi-même à papa!
RAYMOND.
C'est à moi de la donner, puisque c'est moi qui y ai pensé.
HÉLÈNE.
Non, monsieur, vous ne la donnerez pas; d'ailleurs, la bête est bien à moi.»
Comme Hélène disait cela d'un vilain ton rude, la petite bête souleva la couverture rayée de son dos: deux ailes plus fines que la gaze sortirent de dessous cette couverture, et elle prit son vol.
RAYMOND.
«C'est bien fait!
SUZANNE.
Non, mon frère, ce n'est pas bien fait, puisque Hélène pleure!»
Le petit garçon, honteux d'avoir fait pleurer sa soeur qu'il aimait beaucoup, s'éloigna. Au bout d'un instant, il revint avec un bouquet de fraises qu'il apportait à Hélène. Elle l'embrassa, et les trois enfants mangèrent les fraises; puis ils coururent vers l'endroit où Raymond les avait trouvées, pour en cueillir d'autres. Suzanne jeta un reste de mie de pain qu'elle avait conservé de son déjeuner afin d'avoir les mains libres, et elle fit aussi un bouquet de fraises, où il y en avait de bien rouges, de roses, de vertes, et d'autres enfin qui n'étaient qu'en fleur. Ils s'assirent sur le gazon, car ils étaient bien fatigués.
HÉLÈNE.
«Petits! regardez donc cette fourmi qui emporte une mie de pain dix fois grosse comme elle! elle peut à peine la traîner. Pauvre petite bête! la voilà qui rencontre en son chemin un morceau de bois, et elle ne peut pas enlever sa mie pour la passer par-dessus.
SUZANNE.
Tiens! elle la laisse.
RAYMOND.
Voilà ses soeurs qui viennent pour l'aider. Regardez donc cette grande route de fourmis; comme elles vont et viennent! c'est comme les paysans sur la route de Pontarlier un jour de foire.
HÉLÈNE.
Voilà ma fourmi; je la reconnais bien. Elle arrête toutes celles qu'elle rencontre. Voyez donc, elle les frappe avec ses deux petites cornes qu'elle remue comme elle veut, et les fourmis qu'elle a frappées ainsi vont toutes du côté de la mie de pain.
RAYMOND.
Est-ce que tu crois qu'elle leur parle?
HÉLÈNE.
Il le faut bien, puisqu'elles vont chercher la mie de pain.
SUZANNE.
Oh! que je voudrais donc savoir ce qu'elle leur dit! ce doit être drôle une fourmi qui parle!»
Toutes les fourmis que la première avait frappées s'étant dirigées du côté de la mie l'émiettèrent pour l'emporter.
HÉLÈNE.
«En voilà une qui est bien complaisante! voyez donc quelle peine elle se donne pour aider à l'autre!
RAYMOND.
J'aime bien mieux celle qui vient de se laisser tomber du haut de cette pierre, sans quitter là mie qu'elle tient entre ses pattes; car, moi, j'aime le courage! ajouta le petit garçon en se grandissant.
HÉLÈNE.
Moi, je préfère la bonté.
SUZANNE.
Moi, j'aime mieux maman.»
Les trois enfants se levèrent enfin pour retourner chez eux; mais ils sortirent, sans s'en apercevoir, du côté opposé à celui par lequel ils étaient entrés. Ils trouvèrent des fleurs nouvelles et les cueillirent.
HÉLÈNE.
«Oh! quel beau pied d'oeillets sur la pente de ce rocher!
SUZANNE.
Je les veux pour maman qui les aime tant!
RAYMOND.
Tu les auras, Suzanne. Mesdemoiselles, je vais m'étendre sur la roche, et vous me tiendrez chacune par une jambe.
HÉLÈNE.
Monsieur, je n'entends pas cela; je ne souffrirai pas que vous alliez jusqu'à cette touffe d'oeillets qui est sur le bord du précipice, parce que vous tomberiez. Que dirait maman! et c'est si creux de l'autre côté, que les vaches qui sont dans le bas ne paraissent pas plus grandes que ma chatte.
SUZANNE.
Ils sentent si bon les oeillets, et maman les aime tant.
RAYMOND.
Hélène, papa dit qu'un homme qui a peur, ce n'est rien du tout; et moi, je veux être quelque chose.»
Alors l'intrépide petit garçon s'étendit sur le rocher qui était à la hauteur d'appui, allongeant son petit corps, puis son petit bras pour atteindre les fleurs qui s'épanouissaient dans un creux où le vent avait apporté un peu de terre. Les petites filles, à genoux, tenaient chacune un de ses pieds.
RAYMOND.
«Tirez à vous, mesdemoiselles, j'ai les fleurs!»
Et les petites tirèrent leur frère à elles jusqu'à ce qu'il pût se redresser.
Et suivant le rocher qui n'était pas plus élevé que le parapet du pont de la Loue, ils arrivèrent auprès d'un gros pied de boule de neige sauvage. Un oiseau en sortit effrayé. Hélène écarta le feuillage, et vit un nid où étaient cinq petits.
HÉLÈNE.
«Approchez tout doucement, petits, pour voir ces pauvres oisillons qui n'ont pas encore de plumes et crient après leur mère.
RAYMOND.
Ils ont l'air de souffrir, les pauvres petits!
HÉLÈNE.
Certainement ils souffrent, et c'est nous qui en sommes cause, parce que nous avons effrayé la petite mère qui les réchauffait. Allons-nous-en.»
Ils tournèrent l'angle du rocher, et se trouvèrent dans une prairie qui allait en pente sur le flanc de la montagne; elle était plantée de cerisiers tout couverts de fruits. Une vieille femme, montée sur une échelle, cueillait des cerises.
RAYMOND.
«Oh! les jolies cerises! comme je vais en manger!»
Et il voulut en prendre quelques-unes que la vieille avait laissées tomber sur le gazon.
HÉLÈNE.
«Raymond, je vous défends d'y toucher: ces cerises ne sont pas à nous, et les enfants bien élevés ne touchent jamais à ce qui ne leur appartient pas.»
Puis allant vers la vieille femme qui était toujours sur le haut de l'échelle, elle lui dit en faisant la révérence:
«Madame, voulez-vous bien nous permettre de manger un peu de ces cerises qui tombent sur l'herbe; nous sommes bien fatigués, et nous avons grand' soif.
LA VIEILLE.
Oui, ma petite demoiselle; mangez-en tant qu'il vous plaira, puisque vous êtes si polie.»
Pendant que les enfants mangeaient les cerises, la vieille, ayant achevé de remplir son panier, descendit de l'échelle; puis elle la prit et la cacha dans les broussailles au long du rocher; ensuite elle s'approcha des enfants et leur dit:
«Mes petits amis, voulez-vous venir dans ma maison?
RAYMOND.
Nous le voulons bien, car le soleil nous grille.»
Ils la suivirent sur le haut de la montagne, et, ayant encore tourné au coin d'un gros rocher, ils virent une vieille maison dont le toit était couvert de pierres plates toutes cassées. Au lieu de vitres à la croisée, il n'y avait que du papier huilé qui ne laissait presque pas entrer de jour, et il faisait bien sombre dans l'intérieur.
La vieille voyant les enfants très-fatigués, les mena dans un des coins de la chambre où se trouvait un gros tas de paille de maïs: ils s'y étendirent tous les trois en riant et furent bientôt endormis.
Au bout de deux heures, Suzanne se réveilla la première, et dit: «J'ai faim!» ce qui réveilla son frère et sa soeur.
La vieille qui faisait cuire une pleine marmite de gaudes, leur en donna un peu. Les pauvres petits ne les trouvèrent pas aussi bonnes que celles qu'on leur servait chez leur mère; mais ils n'osèrent pas le dire.
Quand ils eurent fini de manger et qu'on leur eut donné à chacun un verre d'eau à boire, Hélène, se tournant vers la vieille femme, lui dit:
«Madame, nous vous remercions bien d'avoir été si bonne pour nous; à présent nous allons nous en aller.
LA VIEILLE.
Vous en aller, mes petits! mais je n'entends pas cela! je ne vous ai pas donné mes cerises et mes gaudes pour rien: vous allez travailler pour moi, car je ne veux pas nourrir de petits fainéants.
HÉLÈNE.
Mais, madame, papa vous payera bien si vous voulez nous reconduire.
LA VIEILLE.
Votre papa! est-ce que vous avez seulement un papa?
RAYMOND, en colère.
Oui, j'ai un papa, et un fameux papa, encore! entendez-vous, la vieille!
LA VIEILLE.
Des enfants qui ont un papa ne courent pas les montagnes tout seuls; ils restent dans leur maison, ou bien ils se promènent avec leur bonne.
HÉLÈNE, en pleurant.
Mais, madame? notre maman doit être bien inquiète.»
Suzanne, voyant pleurer sa soeur, pleura aussi.
RAYMOND, tout rouge.
«Vilaine vieille qui ne veut pas nous laisser partir! J'amènerai mon armée noire pour la prendre et la mettre en prison.
LA VIEILLE.
Qu'est-ce qu'il dit là ce petit vagabond, avec son armée noire?
HÉLÈNE, pleurant toujours.
Madame, nous ne sommes point de petits vagabonds. L'armée noire de Raymond, ce sont tous les ouvriers de la forge de papa.
LA VIEILLE, d'un ton rude.
Allons, taisez-vous! Si vous avez réellement un papa et une maman, ils vous ont chassés de chez eux comme de petits mauvais sujets. Voici des épis que les petits vont égrener tout de suite, parce que j'ai besoin de maïs pour en faire moudre au moulin. Quant à toi, la grande, qui fais si bien la raisonneuse, tu vas nettoyer la maison et la laiterie, puis tu iras garder les vaches sur la haute-pierre; et si vous ne travaillez pas bien tous, vous n'aurez point de gaudes ce soir pour votre souper.
RAYMOND.
Elles ne sont pas déjà si bonnes, tes gaudes! on s'en passera bien.
LA VIEILLE.
C'est ce qu'on verra quand tu auras bien faim, petit mutin!»
Les pauvres petits se mirent à l'ouvrage, et la vieille leur donna le soir une pleine assiette de gaudes pour eux trois.
RAYMOND.
«Où vais-je donc coucher, la vieille, moi qui ne suis pas content de ton souper?
SUZANNE.
Et moi qui n'ai ni bonnet ni robe de nuit!
LA VIEILLE.
Vous coucherez sur le tas de paille, dans ce coin là-bas. Les petits vagabonds n'ont pas besoin de lit ni de robe de nuit.
Les pauvres enfants qui s'étaient avancés pour parler à la vieille femme, s'en retournèrent tristement dans leur coin, en se tenant par la main.
HÉLÈNE.
«Petits, il faut prier le bon Dieu.»
Et ils se mirent à genoux.
HÉLÈNE.
«Il faut lui demander pardon.
RAYMOND.
Pardon! pourquoi donc?
HÉLÈNE.
Il faut demander pardon à Dieu, parce que nous avons été désobéissants. Vous savez bien que maman nous avait défendu de sortir de la cour tout seuls; nous lui avons désobéi, et nous voilà bien punis.
SUZANNE.
Mais c'était pour cueillir des fleurs à maman.
HÉLÈNE.
C'est égal, il ne fallait pas passer le pont sans sa permission.»
Après avoir demandé pardon à Dieu, en joignant leurs petites mains, Raymond et Suzanne s'endormirent; mais Hélène, qui était une vaillante petite fille, chercha comment elle ferait le lendemain pour se sauver avec les petits. Elle se souvint que quand elle était à l'ombre de sa maison, regardant la montagne que le soleil éclairait à midi, elle l'avait le matin à sa droite, et qu'il se couchait à sa gauche le soir. Elle se promit de chercher le chemin de sa maison, et elle finit par s'endormir après avoir beaucoup pleuré.
Hélène rêva qu'elle voyait sa mère sur le perron de la maison. Elle était pâle et tout en larmes. Sa bonne et la cuisinière couraient de tous côtés. Puis Jean le cocher galopait à cheval sur la route d'Ornans, pendant que le valet de chambre allait sur celle de Pontarlier. Son père était dans le bateau avec plusieurs forgerons, cherchant dans la rivière le corps des petits enfants; et sa figure était si bouleversée qu'on avait bien de la peine à le reconnaître.
Tout cela fit qu'Hélène dormit très-mal.
Dès le point du jour, la vieille éveilla les enfants.
LA VIEILLE.
«Alerte! petits paresseux! vite à l'ouvrage!» Et elle les secoua pour leur faire ouvrir les yeux. Les pauvres enfants s'éveillèrent enfin, tout brisés d'avoir couché sur un lit si dur.
RAYMOND.
Qui donc va nous laver?
SUZANNE.
Et qui fera mes bandeaux et mes nattes.
LA VIEILLE.
On n'en cherche pas si long quand il faut gagner sa vie; voici un reste de gaudes que vous allez manger; puis vous vous remettrez à égrener le maïs. Toi, la grande, tu vas mener la vache aux champs; pendant qu'elle broutera, tu ramasseras toute l'herbe que tu pourras arracher entre les rochers, et tu l'apporteras ici pour son repas de midi.
Hélène mouilla ses mains avec un peu d'eau et lissa les bandeaux de sa soeur sans défaire les nattes. Elle secoua les cheveux frisés de Raymond pour en faire tomber la paille dont ils étaient remplis; puis elle sortit avec la vieille.
Quand elle fut sur la haute-pierre, c'est ainsi qu'on appelle le sommet de la montagne, elle chercha de quel côté était le soleil; puis la vieille étant allée cueillir des cerises, Hélène tourna autour du rocher en se plaçant de façon à avoir le soleil levant à sa gauche pour être en face de sa maison qui était toujours à l'ombre à midi. Elle fut bien étonnée d'apercevoir la forge à ses pieds, car elle ne s'en croyait pas aussi proche.
Sa mère était sur le perron comme elle l'avait vue eu rêve; son père conduisait le bateau avec des forgerons; mais tout ce monde ne lui paraissait pas être plus grand que sa poupée. Elle cria de toutes ses forces: «Maman! Papa! nous ne sommes pas perdus! venez nous chercher tout de suite!» Mais sa voix se perdait dans l'air; elle se trouvait trop élevée au-dessus de sa maison pour qu'on pût l'y entendre.
Alors elle acheva de cueillir de l'herbe pour le dîner de la vache, ainsi que la vieille le lui avait recommandé. Elle en fit un gros paquet, le mit sur sa tête quand elle vit revenir la vieille apportant les cerises qu'elle avait cueillies.
En rentrant dans la vilaine maison, Hélène trouva les pauvres petits tout tremblants; ils avaient eu peur en se voyant tout seuls pendant aussi longtemps, et leurs yeux étaient gonflés à force d'avoir pleuré.
La vieille étant satisfaite de l'ouvrage qu'ils avaient fait, leur donna des gaudes pour déjeuner avec quelques cerises.
LA VIEILLE.
J'ai besoin d'aller vendre mon beurre à Haute-Pierre-le-Mouthier. Je vais vous donner votre tâche, et si je ne suis pas contente de vous, vous n'aurez pas à souper.
Raymond regarda Suzanne et se mit à pleurer.
Hélène accompagna la vieille jusqu'à l'endroit où elle avait laissé la vache. Elle remarqua bien le sentier que suivait cette femme, et quand elle la vit au bas de la montagne, sur la grande route qui allait à Haute-Pierre-le-Mouthier et qui passait devant la forge, elle rentra dans la cabane et courut embrasser les petits.
HÉLÈNE.
Vite! vite! mes chéris! sauvons-nous!
Et les prenant par la main, elle les entraîna vers le sentier. Ils descendirent le plus promptement qu'ils purent. Quand ils furent arrivés au bas de la montagne, ils se sentaient bien las; mais cela ne les empêcha pas de traverser la route et de passer le pont en courant de toutes leurs forces; ils ne s'arrêtèrent que quand ils se virent dans leur cour. Alors ils fermèrent la grille, tant ils avaient peur que la vieille ne vînt les reprendre.
Ne rencontrant personne ni dans la cour, ni sur la terrasse qui était fort grande, ils entrèrent dans la maison dont toutes les portes étaient ouvertes; mais personne dans le salon, personne dans le billard, ni dans la bibliothèque, ni même dans la cuisine. Ils montèrent le grand escalier et allèrent droit au parloir de leur mère dont la porte était ouverte aussi. Elle était à genoux et disait: «Mon Dieu! rendez-moi mes petits!
—Nous voilà! maman, nous voilà!» crièrent-ils tous ensemble. Et ils sautèrent sur ses épaules, l'une embrassant ses cheveux, l'autre son cou, Raymond lui tirant le bras pour lui baiser la main.
En entendant ces petites voix chéries, la pauvre mère se leva vivement, les prit tous les trois dans ses bras et les serra sur son coeur; puis elle devint bien pâle et tomba sur le divan.
Raymond et Suzanne montèrent auprès de leur mère, et pressant leurs petites mains sur ses joues froides, ils baisaient ses paupières fermées.
RAYMOND ET SUZANNE.
Maman! maman! parle-nous! Ne sois plus fâchée, ma petite maman, nous avons été bien malheureux, va! Pendant ce temps-là Hélène était sur le balcon, criant: «Au secours! au secours!»
Le père des petits enfants passait pour la quatrième fois avec son bateau devant la maison. Il entendit les cris d'Hélène, et, levant la tête, il l'aperçut. Sauter hors du bateau, monter quatre à quatre les degrés de l'escalier et arriver auprès des enfants, ce fut l'affaire d'un instant. La mère ouvrit bientôt les yeux et ils furent tous bien heureux de se revoir.
Après s'être embrassés, avoir ri et pleuré tout à la fois, les enfants racontèrent ce qui leur était arrivé sur la montagne; et ils pariaient tous ensemble.
RAYMOND.
Papa, il faut envoyer l'armée noire prendre cette voleuse d'enfants et la mettre en prison!
LE PÈRE.
Non, vraiment! mon enfant; bien loin de lui faire de la peine, je veux au contraire lui donner une récompense; car si elle ne vous eût pas fait manger quand vous vous êtes perdus, que seriez-vous devenus, mes pauvres petits?
SUZANNE.
Mais, savez-vous bien, papa, qu'elle nous a fait travailler comme de petits malheureux!
HÉLÈNE.
Mais, papa, elle nous a appelés vagabonds!
Et la pauvre petite ne put retenir ses larmes à ce souvenir.
LE PÈRE.
N'avait-elle pas un peu raison, mes petits amis? cette femme pouvait-elle croire que des enfants bien élevés, qui aiment le bon Dieu, leur papa et leur maman, courussent tout seuls sur la montagne?
RAYMOND.
Papa, vous viendrez avec nous la voir, cette montagne; elle est bien belle, allez!
LE PÈRE.
Je la connais depuis longtemps mon enfant!
LA MÈRE.
Mais moi, je veux y aller chercher les beaux bouquets que mes enfants ont faits pour moi.
SUZANNE.
Maman, il faudra emporter du sucre pour manger les bonnes fraises du rocher.
HÉLÈNE.
Quoique la montagne soit bien belle, ne craignez pas, maman, que nous allions maintenant la voir tout seuls! Nous avons bien senti que de pauvres petits enfants sans leur mère ne sont rien du tout! Nous sommes si fâchés d'avoir été désobéissants et de vous avoir fait un si grand chagrin, que nous ne recommencerons plus jamais.