Porte celui qui n'a pas été battu."
Mais le loup était trop stupide pour comprendre, et il pensa seulement: "Mon petit frère est très courageux. Il a la tête malade, et il chante gaiement. Moi, qui ai seulement la queue malade, je ne chante pas, oh non, je ne chante pas."
LA MAUVAISE FEMME.[18]
Il y avait une fois une mauvaise femme. Elle était si mauvaise qu'elle se querellait avec tout le monde. Elle se querellait surtout avec son mari, et jamais elle ne faisait ce qu'il lui disait. Quand le mari disait: "Ma femme, levez-vous, s'il-vous-plaît, pour faire le déjeuner," elle restait trois jours au lit. S'il disait: "Ma femme, couchez-vous tôt ce soir," elle restait debout toute la nuit.
Un jour l'homme dit à sa femme: "J'aime beaucoup les crêpes; faites-moi des crêpes!"
La femme dit: "Non, misérable; vous ne méritez pas de crêpes!"
Alors l'homme dit: "Très-bien, si je ne mérite pas de crêpes, n'en faites pas." La femme courut à la cuisine et fit beaucoup de crêpes. Elle força son mari à manger toutes les crêpes, et il eut une attaque d'indigestion.
Fatigué de se quereller avec cette méchante femme, le pauvre homme alla un jour dans les bois chercher des fraises. Il arriva enfin au milieu de la forêt, et s'assit sous un arbre. En regardant autour de lui il aperçut un trou. Il alla au trou, regarda dedans (dans le trou) et vit qu'il était sans fond. Il dit: "Ma femme est si mauvaise, et si désagréable, que j'aimerais qu'elle fût dans ce trou-là."
Il retourna à la maison et dit: "Ma femme, n'allez pas à la forêt cueillir des fraises."
La femme se prépara immédiatement à aller dans la forêt, et l'homme dit: "Eh bien, ma femme, si vous allez dans la forêt, n'allez pas vous asseoir sous un grand arbre au centre de la forêt."
La femme répondit: "Mon mari, j'irai à la forêt, et j'irai m'asseoir sous le grand arbre au centre de la forêt."
"Eh bien, ma femme, allez si vous voulez, mais ne regardez pas dans le trou."
La femme dit: "J'irai dans la forêt, et je regarderai dans le trou!" La femme partit. Son mari la suivit. Elle arriva au centre de la forêt, elle s'approcha du trou. Le mari arriva aussi, et poussa sa femme, qui tomba dans le trou sans fond.
Alors le mari retourna à la maison. Il passa trois jours sans sa femme. Quand le quatrième jour arriva, il retourna à la forêt, s'approcha du trou, et il regarda dedans. Il avait apporté une longue corde. Il attacha un bout de cette corde à un arbre, et laissa tomber l'autre bout dans le trou. Après quelques minutes il retira la corde, et à sa grande surprise il trouva un démon attaché à la corde. Le pauvre homme avait peur. Il trembla, et il aurait rejeté le démon dans le trou si le pauvre démon n'avait pas dit:
"Mon cher homme, je suis bien aise (content) de sortir de mon trou. Une méchante femme est arrivée, et elle est si désagréable que je préfère rester sur terre. Venez avec moi, et vous aurez une grande fortune. J'irai dans toutes les villes et dans tous les villages, et je tourmenterai tant toutes les femmes qu'elles seront dangereusement malades. Alors vous arriverez avec une médecine qui les guérira."
Le démon alla le premier, et toutes les femmes et toutes les jeunes filles tombèrent malades. Alors le paysan arriva avec sa médecine, et il guérit toutes les malades. Naturellement tout le monde payait cher cette médecine, et le paysan fit une grande fortune en très peu de temps.
Le démon dit un jour au paysan: "Maintenant, paysan, je tourmenterai la fille du roi; elle sera malade, très malade, mais je vous défends de la guérir."
La fille du roi tomba malade. Le roi envoya chercher le médecin, et dit: "Guérissez ma fille, ou vous périrez." Le démon dit: "Ne guérissez pas la fille du roi, ou vous périrez." Le pauvre paysan se trouvait naturellement très embarrassé. Il pensa longtemps, puis il alla trouver tous les domestiques du roi, et dit: "Allez dans la rue, et criez aussi fort que possible: 'La méchante femme est arrivée! la méchante femme est arrivée!'"
Alors le paysan entra dans la maison du roi. Le démon, qui était dans la maison, dit: "Misérable, pourquoi arrivez-vous ici?"
Le paysan répondit: "Mon pauvre démon, la méchante femme est arrivée."
"Impossible!" dit le démon. Mais à cet instant-là tous les domestiques du roi commencèrent à crier: "La méchante femme est arrivée! la méchante femme est arrivée!"
Le démon dit au paysan: "Oh! mon ami, j'ai peur de la méchante femme. Dites-moi où me cacher." Le paysan dit: "Retournez dans votre trou. La méchante femme n'y retournera sûrement pas."
Le démon partit bien vite, et il se précipita dans le trou, où, hélas, il retrouva la méchante femme.
Le paysan guérit la fille du roi et reçut une grande récompense pour ses services.
BABA-IAGA.[19]
Un homme avait perdu sa femme; il était donc veuf, et il était très triste. Il avait une fille. Un jour il dit à sa fille: "Mon enfant, je suis triste, je vais me remarier." En effet il prit une seconde femme, mais elle n'était pas bonne du tout. Elle était très cruelle, et elle battait toujours la pauvre fille quand le père était sorti. Un jour la méchante femme dit à la pauvre fille:
"Ma fille, allez vite chez votre tante, ma sœur, et dites-lui de vous prêter une aiguille et du fil, car je veux vous faire une robe."
La jeune fille partit, mais elle alla d'abord visiter sa vraie tante; car elle avait peur de la sœur de sa belle-mère, qui s'appelait Baba-Iaga, et qui était une sorcière renommée.
La vraie tante lui donna toutes les instructions nécessaires, et alors elle alla chez la sorcière Baba-Iaga. La sorcière était dans sa chaumière (petite maison); elle était très occupée à filer.
"Bonjour, ma tante," dit la jeune fille. "Ma belle-mère m'a envoyée pour vous prier de lui prêter une aiguille et du fil pour me faire une robe."
"Très-bien," dit Baba-Iaga, "asseyez-vous là, et filez un instant."
La jeune fille s'assit à la place de Baba-Iaga, et commença à filer. La sorcière alla dans la cuisine, et dit à sa servante: "Allez vite chauffer un bain, et lavez bien cette jeune fille, car j'ai l'intention de la manger à dîner."
La jeune fille entendit cet ordre cruel. Elle courut à la servante, et lui dit: "Ma bonne amie, voici un joli mouchoir pour vous, si vous allumez le feu et si vous versez l'eau dessus (sur le feu)."
Quelques minutes plus tard la sorcière arriva à la fenêtre, et cria: "Ma chère enfant, filez-vous?"
"Mais oui, ma tante, je file," dit la jeune fille.
La sorcière partit. La jeune fille donna un morceau de lard au chat, et dit: "Voulez-vous me dire comment on peut sortir d'ici?"
"Oui," dit le chat. "Voilà un peigne et une serviette; prenez-les, et sauvez-vous vite. La sorcière vous poursuivra, et quand elle sera près de vous, jetez la serviette; elle deviendra un large fleuve (rivière). Si la sorcière passe et s'approche de vous, jetez le peigne; il deviendra un bois si vaste et si épais qu'elle ne pourra pas le traverser."
La jeune fille prit le peigne et la serviette, et partit. Les chiens de la sorcière voulurent l'arrêter. Elle leur jeta un morceau de pain, et ils la laissèrent aller. Les portes voulurent aussi arrêter la jeune fille; elle les graissa avec un peu de beurre qu'elle avait apporté, et les portes s'ouvrirent et la laissèrent passer. Le chat prit sa place, et quand la sorcière cria: "Ma chère enfant, filez-vous?" le chat répondit: "Mais oui, ma chère tante, je file."
Mais bientôt la sorcière arriva. Elle vit que le chat filait, et que la jeune fille s'était sauvée. La sorcière battit le chat, et dit: "Pourquoi n'avez-vous pas crevé les yeux de la jeune fille?"
"Oh," dit le chat, "je suis à votre service depuis longtemps, et vous ne m'avez jamais rien donné. La jeune fille m'a donné du lard!"
La sorcière dit à la servante: "Pourquoi avez-vous versé de l'eau sur le feu? Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
"Oh," dit la servante, "la jeune fille est bonne; elle m'a donné un mouchoir; vous ne m'avez jamais rien donné."
La sorcière dit aux portes: "Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
Les portes répondirent: "La jeune fille est bonne; elle nous a graissées avec du beurre. Nous avons crié depuis des années, et vous ne nous avez jamais rien donné."
La sorcière dit aux chiens: "Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
Les chiens répondirent: "La jeune fille est bonne; elle nous a donné du pain. Vous ne nous avez jamais rien donné."
Alors Baba-Iaga, la sorcière, partit en toute hâte pour chercher la jeune fille; mais la jeune fille mit l'oreille à terre et entendit venir la sorcière. Elle jeta la serviette derrière elle, et à l'instant une large rivière commença à couler.
Quand la sorcière arriva à la rivière, elle était furieuse. Elle retourna à la maison, conduisit ses bœufs à la rivière, et dit: "Mes bœufs, buvez l'eau, toute l'eau de la rivière afin que je puisse traverser."
Quand les bœufs eurent bu toute l'eau de la rivière, la sorcière continua la poursuite. Mais quand la jeune fille l'entendit venir, elle jeta le peigne derrière elle, et à l'instant une forêt épaisse se trouva entre elle et la sorcière. La sorcière arriva. Elle vit la forêt. Elle était furieuse, mais elle ne pouvait pas la traverser.
La jeune fille arriva à la maison, et son père lui demanda:
"Où avez-vous été, ma fille?"
"Mon père, ma belle-mère m'a envoyée chez la sorcière Baba-Iaga chercher une aiguille et du fil pour me faire une robe, et Baba-Iaga voulait me manger!"
"Ma pauvre fille," dit l'homme, "comment avez-vous fait pour vous sauver?"
La jeune fille raconta toute l'histoire à l'homme, qui entra dans une grande colère et renvoya sa femme. Quand la méchante femme fut partie, il fut très heureux avec sa fille, qui devint une excellente ménagère.
La jeune fille n'oublia cependant jamais ce que sa vraie tante lui avait dit, et quand elle fut mère elle répéta bien souvent à ses enfants, en leur racontant l'histoire de ses aventures chez Baba-Iaga:
"Mes chers enfants, soyez toujours bons envers tous, et tout le monde sera bon envers vous. Si la sorcière avait bien traité sa servante, son chat, ses portes et ses chiens, je ne serais certainement pas ici, car elle m'aurait mangée pour son dîner."
LES NEZ.[20]
Il y avait autrefois, près de Prague, un vieux fermier, très original, qui avait une fille extrêmement belle. Les nombreux étudiants de l'université de Prague faisaient souvent de longues promenades à la campagne, et ils passaient souvent devant la maison, espérant voir la jeune fille, qui s'appelait Marie, et faire un peu de conversation avec elle.
Le fermier étant fort riche, plus d'un de ces étudiants aurait bien aimé être son gendre. Afin de trouver moyen de faire la cour à la jolie Marie, les étudiants se déguisèrent en domestiques, et vinrent offrir leurs services comme garçons de ferme.
Le vieux propriétaire, qui était très rusé, s'aperçut bientôt de cette manœuvre, et il déclara qu'il n'accepterait aucun domestique pour moins d'une année, et jura que le garçon serait forcé de rester à son service jusqu'au moment où le coucou chanterait au printemps.
Il ajouta qu'il se réservait aussi le droit de couper le nez des mécontents, en disant qu'on pourrait lui couper le sien, s'il lui arrivait de se mettre en colère. Malgré ces conditions bizarres, plusieurs jeunes gens entrèrent au service du fermier, mais ils perdirent tous le nez, vu que le fermier s'amusait à les faire enrager, et dès qu'ils se montraient mécontents, il les renvoyait après leur avoir amputé le bout du nez.
Un jeune étudiant, nommé Coranda, arriva enfin à la ferme bien résolu d'épouser la fille du fermier. Celui-ci lui dit qu'il serait obligé de travailler jusqu'au moment où le coucou chanterait, mais que s'il lui arrivait une seule fois de se fâcher il perdrait le nez.
Coranda consentit à cet arrangement, et commença son service. Le fermier s'amusa à le tourmenter de toutes les façons possibles. A table il ne le servit ni au dîner ni au souper. Cependant il ne manqua pas de lui demander plusieurs fois s'il était parfaitement content.
Coranda répondit chaque fois avec une bonne humeur que rien ne pouvait ébranler, et après souper voyant qu'il mourrait de faim s'il ne se servait pas lui-même, il prit le plus beau jambon qui se trouvait dans le garde-manger et une grosse miche de pain et se régala bien.
La fermière s'étant aperçue du vol, alla se plaindre à son mari. Il pâlit de colère, et demanda à Coranda comment il avait osé se servir lui-même.
Coranda répondit naïvement que n'ayant rien mangé de toute la journée il avait grand'faim, et ajouta: "Mais si vous n'êtes pas content, mon maître, vous n'avez qu'à le dire, et je partirai dès que je vous aurai amputé le bout du nez."
Le fermier, qui n'avait aucune envie de subir cette petite opération, déclara avec emphase, qu'il était parfaitement content, mais après cela il n'oublia plus jamais de servir le garçon de ferme à table.
Quand vint le dimanche, le fermier annonça à Coranda qu'il comptait aller à l'église avec sa femme et sa fille, et lui recommanda de faire la soupe pendant leur absence. "Voilà la viande, les carottes, les oignons, et la marmite, et vous trouverez du persil dans le jardin."
Coranda promit de faire la soupe, et de ne pas oublier le persil, et le maître partit tout joyeux. Le garçon de ferme commença ses préparatifs culinaires, mit la viande et les légumes dans la marmite, puis il alla au jardin pour cueillir du persil. Là, il trouva un petit chien, le favori du fermier, et comme cette petite bête s'appelait Persil, il la tua et la jeta dans le pot-au-feu.
Au retour de la ville, le fermier se mit à table, et goûta la soupe. Elle avait bien mauvais goût, et il fit la grimace. Il n'osa cependant pas se plaindre, de peur de perdre le nez, et appela le petit chien pour la lui faire manger.
Bien entendu le chien n'arriva pas, et quand le maître alla à sa recherche, il trouva la peau toute ensanglantée de son pauvre favori. "Misérable," dit-il à Coranda, "qu'avez-vous donc fait?"
"Moi," dit Coranda, "je vous ai tout bonnement obéi. Vous m'avez dit de mettre du Persil dans la soupe et je l'ai fait; mais si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à le dire, je vous couperai le bout du nez, et je partirai tout de suite."
"Mais non, mais non," dit le fermier, "je ne suis pas mécontent," et il s'en alla en soupirant.
Le lendemain le fermier alla au marché avec sa femme et sa fille, et avant de partir il dit à Coranda:
"Restez ici, et faites seulement ce que vous verrez faire aux autres."
Coranda, resté seul, regarda autour de lui et vit que les autres ouvriers avaient placé une échelle contre une vieille grange afin de grimper sur le toit pour le démolir. Il courut donc chercher une échelle qu'il appuya contre la maison, et il se mit à démolir le toit neuf avec tant d'ardeur, que le fermier trouva sa maison exposée à tous les vents à son retour.
Ce spectacle le mit en colère, mais quand Coranda lui dit qu'il lui couperait le nez s'il n'était pas content, il sourit avec contrainte et déclara qu'il se trouvait parfaitement satisfait.
Le fermier, pressé de se débarrasser d'un serviteur si incommode, consulta sa fille pour savoir comment il pourrait le renvoyer sans perdre le nez.
"Allez vous promener avec lui dans le grand pré derrière la maison," dit la jeune fille. "Je me cacherai dans les branches du pommier, et je ferai 'coucou, coucou.' Vous lui direz alors que vous l'avez engagé seulement jusqu'au printemps, et qu'il peut s'en aller puisque le coucou a chanté."
Le fermier, charmé de cette bonne idée, alla se promener avec Coranda, et dès qu'il entendit chanter le coucou il lui donna son congé.
"Très-bien, mon maître," répondit Coranda, "mais comme je n'ai jamais vu de coucou il faut que je voie celui-là." En disant ces mots il courut au pommier et le secoua si vigoureusement que la jeune fille tomba à terre comme une pomme mûre.
Le fermier arriva en courant, car il croyait que la chute avait tué sa fille, et s'écria:
"Misérable, partez de suite, si vous ne voulez pas que je vous tue!"
"Partir," reprit Coranda, naïvement, "pourquoi partir? N'êtes-vous pas content?"
"Non," hurla le fermier en colère. "Je ne suis pas content et ..."
"Alors permettez-moi de vous couper le bout du nez ..."
"Non, non," dit le fermier, en détresse, "je veux garder mon nez, coûte que coûte. Laissez-le-moi, et je vous donnerai dix moutons!"
"Ce n'est pas assez!" dit Coranda.
"Dix vaches alors."
"Non! je préfère vous couper le nez!" La jeune fille lui demanda alors à quel prix il consentirait à pardonner à son père, et quand il dit qu'il le ferait seulement à condition de l'obtenir pour femme, elle lui donna la main en rougissant. Coranda invita tous les étudiants à ses noces, qui furent magnifiques, et il se montra si bon gendre et si bon mari que le fermier ne regretta jamais de l'avoir reçu dans la famille plutôt que de perdre son nez.
Quant à la fille du fermier, elle aima beaucoup son mari, fut une bonne femme et éleva ses enfants bien sagement. Quand ils n'étaient pas contents, elle leur proposait en riant, de leur couper le bout du nez, une proposition qu'ils n'acceptèrent jamais, je vous assure.
L'HOSPITALITÉ DU PACHA.[21]
Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, un pacha. Cet homme était aussi bon que riche, et il observait tous les commandements du Koran avec l'exactitude la plus scrupuleuse. Sa conduite était si exemplaire que tout le monde l'admirait beaucoup, et on disait toujours en parlant de lui: "Il mérite toute la prospérité qu'Allah lui envoie."
Un jour le pacha était assis dans son jardin. Il fumait sa longue pipe, et il souriait tout doucement en regardant ses nombreux enfants, qui jouaient autour de lui, et en admirant la grande beauté de ses femmes, car il en avait bon nombre comme tous les Mahométans riches.
Vers le soir les femmes et les enfants retournèrent à leurs appartements, et le bon pacha, resté seul, rendit grâces à Allah (c'est ainsi que les Mahométans appellent le bon Dieu) de lui avoir accordé tant de bénédictions. Tout à coup un serpent arriva en toute hâte, en criant:
"Protection! Protection, au nom d'Allah!"
"Au nom d'Allah et du Prophète je vous donne ma protection," dit le brave pacha. "Mais qui êtes-vous? D'où venez-vous et pourquoi demandez-vous ma protection?"
"Je suis le roi des serpents, j'ai beaucoup d'ennemis, ils me poursuivent, et s'ils me trouvent ils me tueront! Cachez-moi, bon pacha, cachez-moi, au nom d'Allah!"
"Très-bien," dit le pacha, "j'ai promis de vous protéger; allez vous cacher sous mon divan!"
"Non! non!" dit le serpent. "Je suis sûr que mes ennemis me trouveraient. Ils m'ont vu entrer dans votre maison, et ils seront bientôt ici. Le seul moyen de bien me cacher, et de tenir votre parole de me protéger au nom d'Allah et du Prophète, est celui-ci. Ouvrez la bouche toute grande, pacha, et permettez-moi de me cacher dans votre poitrine. Vite, vite; car j'entends mes ennemis qui arrivent en toute hâte."
Le bon pacha pensa: "Le serpent est mon hôte, et le Koran commande l'hospitalité. Or on ne doit jamais refuser à un hôte aucune requête, donc, bien que ce soit fort désagréable de recevoir ce vilain serpent dans ma bouche, c'est mon devoir de le protéger."
Le pacha ouvrit donc la bouche toute grande, et le serpent se glissa rapidement dans sa poitrine, juste au moment où ses ennemis entraient dans le jardin, en criant:
"Où est notre ennemi? où est le traître? à mort, à mort, à mort!"
Le pacha leur demanda pourquoi ils criaient si fort. Ils répondirent qu'ils avaient vu le serpent entrer dans la maison du pacha, et demandèrent la permission de le chercher. Le pacha leur dit que sa maison et son jardin étaient à leur service, et ils commencèrent à chercher le serpent.
Ils cherchèrent partout, ils allèrent partout, ils regardèrent dans tout, mais ils ne trouvèrent pas le serpent, et ils partirent enfin en déclarant que le malin s'était sans doute échappé. Quand ils furent partis, le pacha dit au serpent:
"Sortez sans crainte, vos ennemis sont tous partis; sortez vite, car vous gênez les battements de mon cœur."
"Non; je ne sortirai pas sans avoir une bouchée de votre cœur ou de votre poumon. Choisissez!" dit le serpent cruel.
Le pacha lui reprocha son ingratitude, mais le serpent dit: "Que voulez-vous, mon cher pacha? C'est ma nature, et je suis vraiment bien bon de vous donner le choix. Mais, faites vite, car je suis bien pressé."
Le pacha dit alors: "Eh bien, puis qu'il n'y a aucune autre alternative, vous aurez le meilleur morceau de ma chair. Mais, permettez-moi de dire adieu à mes enfants, et d'arranger les choses de façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident. Car, si on savait que je suis mort parce que j'ai obéi au Koran, les hommes penseraient qu'il ne faut plus montrer d'hospitalité à personne et ils cesseraient de pratiquer les vertus que le Prophète recommande."
Le serpent consentit à attendre encore un peu. Le pacha embrassa ses enfants, il arrangea ses affaires, il fit ses ablutions, puis il alla seul dans le jardin, et après avoir récité une dernière prière, il dit au serpent: "Maintenant faites votre volonté."
Au même moment parut un jeune homme d'une beauté resplendissante, qui dit: "Pacha, confirmez votre foi. Prononcez trois fois le nom d'Allah, détachez une feuille de cet arbre, posez-la sur votre bouche, et vous serez sauvé."
"Qui êtes-vous donc?" demanda le pacha, tout surpris.
"Je suis l'ange de l'hospitalité, et le Prophète m'a envoyé pour vous sauver!"
En disant ces mots le messager céleste disparut aussi promptement qu'il avait paru.
Le pacha ne douta cependant pas. Il cueillit une feuille de l'arbre, la posa sur sa bouche, prononça trois fois le nom d'Allah, et le serpent sortit de sa poitrine, noirci et calciné par la justice divine, qui ne permet jamais que la vertu soit punie.
Le bon pacha qui avait été sauvé ainsi par un miracle, remercia tous les jours Allah de l'avoir sauvé de ce terrible danger. Il continua à vivre heureux, au milieu de sa famille, et recommanda tous les jours à ses enfants de ne pas oublier que le Koran commande l'hospitalité. Cette recommandation fut répétée par ses enfants à ses petits-enfants, et tous les descendants du pacha sont renommés pour leur hospitalité.
LES DEUX FRÈRES.[22]
Il y avait une fois un homme, bien pauvre, qui avait deux fils Jozka et Janko. L'aîné (=le plus âgé) de ces deux fils était très intelligent, et un jour son père lui dit:
"Jozka, il est temps d'aller faire ton tour d'apprentissage."
Le jeune homme, qui était très content de voyager, reçut la bénédiction de son père, quelques gâteaux de sa mère, et partit gaiement. Il marcha longtemps, il traversa une montagne sombre, et il arriva enfin dans une prairie.
Comme il avait faim, il prit un des gâteaux que sa bonne mère lui avait donnés, et commença à le manger de bon appétit. Les fourmis arrivèrent aussitôt, et crièrent au jeune homme:
"Donne-nous un bien petit morceau de ton bon gâteau!"
Mais Jozka était gourmand et égoïste, et il refusa de leur en donner même les miettes. Les fourmis, très désappointées, dirent alors:
"Tu n'es certainement pas généreux, Jozka, et nous ne viendrons jamais à ton secours quand tu seras dans la misère."
Jozka ne fit aucune attention à cette menace, il finit tranquillement son repas et continua son voyage. Il arriva bientôt au bord d'une rivière, et vit un pauvre petit poisson qui avait sauté hors de l'eau, sur le rivage, et qui s'efforçait vainement de rentrer dans son élément liquide. Il demanda du secours à Jozka, qui lui donna un coup de pied au lieu de l'aider.
"Méchant," dit le poisson, "nous ne t'aiderons jamais."
Jozka ne fit pas attention au poisson, et continua son chemin. Enfin il arriva à un carrefour. Là des diables se disputaient et se battaient. Le jeune homme les regarda tranquillement et ne fit rien pour les séparer.
Les diables lui crièrent:
"Tu es un égoïste, Jozka, et rien ne te réussira dans ce monde."
Cette prédiction se vérifia bientôt, et Jozka, fatigué de voyager sans profit, retourna chez son père où son frère cadet (= plus jeune) lui fit des reproches, parce qu'il n'apportait rien à la maison.
Le père décida alors qu'il était temps d'envoyer Janko dans le monde, et il lui donna une petite bouteille, qui contenait une eau magique qui guérissait toutes les maladies. La mère lui donna une miche de pain, et il partit gaiement.
Il marcha droit devant lui, traversa la même montagne sombre que son frère avait traversée, et arriva dans la même prairie.
Comme il avait bien faim, il s'assit sous un arbre, prit un morceau de pain et commença à manger de grand appétit.
Les fourmis arrivèrent aussitôt, en criant: "Nous avons faim aussi, donne-nous un peu de ton pain."
"Avec le plus grand plaisir," dit Janko, qui était bon et généreux, et il coupa un morceau de pain qu'il émietta pour les fourmis.
Elles étaient si reconnaissantes qu'elles le remercièrent bien des fois et dirent aussi:
"Bon Janko, nous viendrons à ton secours."
Janko continua sa route. Il arriva près d'un lac. Là il vit un pauvre petit poisson sur le rivage. Il le prit, et le mit dans l'eau en disant:
"Pauvre petit poisson, tu es fait pour vivre dans l'eau, et non sur la terre."
Le petit poisson, heureux de se retrouver dans son élément, le remercia, et dit:
"Bon Janko, nous te viendrons en aide!"
Le jeune homme continua son voyage, et arriva avant longtemps au carrefour, où les diables se disputaient et se battaient. Il les regarda un instant avec chagrin, puis il les sépara et rétablit le bon accord parmi eux. Les diables le remercièrent et partirent, en disant:
"Bon Janko, nous viendrons à ton secours."
Janko nota ce détail dans sa mémoire, et continua son chemin. Il arriva à une ville. Là il trouva tout le monde en détresse, car la fille du roi était dangereusement malade, et tous les médecins disaient qu'elle allait mourir. Janko alla à une auberge (= petit hôtel), appela l'aubergiste et dit:
"Allez vite au palais, et annoncez au roi que je suis le premier médecin du monde. Je guérirai sa fille malade." L'aubergiste alla bien vite au palais, et dit au roi:
"Le premier médecin du monde est à mon auberge. Il dit qu'il guérira la princesse."
Le roi, enchanté, fit venir Janko, et dit: "Monsieur le médecin, si vous guérissez ma fille, je vous la donnerai pour femme."
Janko prit sa petite bouteille et donna un peu de son eau magique à la princesse, qui se trouva mieux après la première dose, et qui au bout de quelques jours était complètement guérie.
Mais elle n'avait pas envie d'épouser le médecin, et dit à son père:
"Mon père, je refuse d'épouser ce jeune homme."
Le roi insista, et la princesse répondit:
"Eh bien, je l'épouserai, mais seulement à condition qu'il accomplisse les trois choses que je lui dirai."
Janko consentit à cette condition, et dit: "J'accomplirai ces choses si elles sont possibles et si Dieu m'aide."
La princesse prit deux sacs de graines de pavot et deux sacs de cendres. Elle mêla les graines de pavot et les cendres, appela Janko, et dit "Janko, si vous séparez les graines de pavot des cendres avant demain matin, je suis à vous."
Janko était bien embarrassé. Il n'était pas habile, et il alla dans la prairie, où il commença à pleurer et à prier Dieu de lui venir en aide. Tout à coup une quantité de fourmis arrivèrent, en disant:
"Ne désespère pas, Janko; tu nous as aidées, maintenant nous t'aiderons;" et les fourmis séparèrent les graines de pavot des cendres.
La princesse était surprise et désappointée, et dit à Janko:
"Vous avez accompli une des conditions, mais il faut que vous me procuriez la perle la plus précieuse du fond de la mer."
Janko alla au bord du lac, et pleura amèrement. Tout à coup un poisson parut à la surface de l'eau, et dit:
"Janko, pourquoi pleures-tu?"
Le jeune homme confia ses peines au poisson, qui lui promit la perle, en disant:
"Tu nous as aidés, nous t'aiderons."
Quelques minutes plus tard il arriva avec la perle désirée, que la princesse admira beaucoup. Puis elle dit à Janko:
"Vous avez accompli deux des conditions; maintenant je vous épouserai si vous me rapportez une rose de l'enfer."
Janko courut au carrefour, où il avait rencontré les diables, et frappa à la porte de l'enfer. Les diables ouvrirent la porte, et lui donnèrent la rose qu'il demandait.
La belle princesse reçut la rose avec grand plaisir et consentit enfin à épouser Janko, qui invita ses parents à la noce. Le frère Jozka fut aussi invité, et quand il entendit l'histoire de son frère, il comprit que l'égoïsme est un mauvais moyen de faire fortune, et qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi.
LE BERGER ET LE DRAGON.[23]
Il y avait une fois un berger qui gardait ses moutons sur la montagne. C'était en automne, au temps où les serpents vont dormir dans la terre, et le berger en entendant un petit bruit, leva la tête pour voir quelle en était la cause.
Il vit un grand nombre de serpents qui en arrivant près d'un certain rocher le touchaient d'une herbe qu'ils tenaient à la bouche. Au moment où l'herbe touchait le rocher, le rocher s'ouvrait, et les serpents entraient ainsi, l'un après l'autre, dans la montagne.
Le berger appela son chien; il lui confia les moutons, et cueillant un brin d'herbe il toucha le rocher, qui s'ouvrit. Le berger entra dans une grotte, dont les murs étaient couverts d'or, d'argent et de pierres précieuses. Au centre de la grotte il y avait un trône, et sur ce trône il y avait un serpent immense. Tous les autres serpents groupés autour de lui dormaient comme lui.
Le berger examina la grotte, regarda les serpents, et quand il eut tout vu il dit: "C'est assez maintenant," et voulut partir. Mais le rocher était fermé, et comme il ne pouvait pas sortir il s'enveloppa dans son manteau, se coucha à terre, et dormit comme les serpents.
Il se réveilla seulement quand il entendit un bruit étrange, et quand il ouvrit les yeux il vit que tous les serpents étaient réveillés. Ils étaient groupés autour du trône, et ils demandaient tous à la fois:
"Est-il temps, ô mon roi, est-il temps?"
Le roi des serpents resta immobile encore quelques minutes, puis il dit:
"Il est temps!" En disant ces mots il descendit de son trône, et se dirigea vers le rocher, suivi de tous les autres serpents. Arrivé au rocher, le roi le toucha. Le rocher s'ouvrit; les serpents sortirent tous, suivis de leur roi. Mais quand le berger voulut sortir aussi, le rocher se referma.
"Roi des serpents, laissez-moi sortir!" cria le berger de toutes ses forces.
"Non, non," dit le roi; "restez-là, mon ami."
"Mais, j'ai assez dormi!" dit le berger. "Mon troupeau m'attend; laissez-moi sortir."
"Je vous laisserai sortir seulement à condition que vous juriez solennellement que vous ne révèlerez à personne où vous avez dormi, ni comment vous êtes entré dans la grotte aux serpents!" dit le roi.
Le berger jura trois fois, le rocher s'ouvrit, et il se trouva sur la montagne. Mais quel changement! Ce n'était plus l'automne, c'était le printemps! Le berger pensa à sa femme, et descendit la montagne aussi vite que possible, car il avait peur d'être grondé parce qu'il était resté si longtemps absent.
Quand il arriva près de la maison il vit un monsieur à la porte, et il entendit qu'il disait à la femme:
"Ma bonne femme, votre mari est-il chez lui?"
"Mais non, monsieur," répondit la femme.
"Il est parti pour la montagne l'automne dernier, et comme il n'est pas revenu, je crains (j'ai peur) que les loups ne l'aient mangé." Et elle commença à pleurer.
"Les loups ne m'ont pas mangé!" cria le berger. "Me voilà."
Quand la femme vit le berger, elle cessa de pleurer, et dit:
"Eh bien, paresseux, où avez-vous été tout l'hiver?"
L'homme, n'osant dire la vérité, répondit: "J'ai été dans le parc aux moutons où j'ai dormi tout l'hiver!"
"Imbécile," dit la femme, en colère.
Le beau monsieur dit: "Allons donc, berger, ce n'est pas vrai, ce que vous dites là. Si vous me dites où vous avez passé l'hiver, je vous donnerai une grande somme d'argent."
Tourmenté par sa femme et par le beau monsieur, le berger raconta enfin tout ce qui lui était arrivé. Le beau monsieur, qui était magicien, le força alors à le conduire à la montagne, et à ouvrir le rocher en le touchant avec l'herbe merveilleuse. Quand le rocher fut ouvert, le magicien prit son livre et commença à lire. Tout à coup on entendit un bruit terrible, et un dragon sortit.
Ce dragon était le vieux serpent, le roi. Il était furieux contre le berger, qui avait révélé le secret de la grotte aux serpents. Le magicien donna vite une corde au berger, en disant: "Jetez-lui ce licol au cou!"
Le pauvre berger obéit malgré lui, et tout à coup il se trouva assis sur le dos du dragon, qui volait rapidement par-dessus les montagnes et les mers. Le pauvre berger était très effrayé, car le dragon allait toujours plus vite, et montait toujours plus haut. Enfin le berger aperçut une petite alouette, et lui cria:
"Alouette, chère petite alouette, oiseau cher à Dieu, allez, je vous en prie, auprès du Père céleste; racontez-lui mes peines. Dites-lui qu'un pauvre berger lui souhaite le bonjour, et qu'il le prie de le secourir."
L'alouette fit la commission du berger. Le Père Éternel eut compassion du pauvre homme; il écrivit un mot, en lettres d'or, sur une feuille qu'il cueillit d'un arbre dans le Paradis. Il donna cette feuille à l'alouette, et lui ordonna de la laisser tomber sur la tête du dragon.
L'alouette s'envola, laissa tomber la feuille sur la tête du dragon, et à l'instant même le dragon et le berger tombèrent à terre. Quand le berger revint à lui, il vit qu'il était sur la montagne, et au bout de quelques minutes il s'aperçut qu'il avait eu un mauvais rêve, car son chien était à côté de lui, les moutons autour de lui, et c'était en automne tout comme quand il s'était endormi quelques heures avant.
LES DEUX AUMÔNES.[24]
Une pauvre vieille femme était assise au bord de la route. Elle avait froid, car la neige tombait; et elle avait faim, car elle n'avait rien mangé de toute la journée. Elle était assise là, et elle attendait patiemment, espérant qu'un voyageur compatissant lui donnerait un peu d'argent pour acheter du pain et du bois pour faire un peu de feu dans sa pauvre petite maison où il faisait si froid.
Le premier homme qui passa la regarda avec compassion, et dit: "Pauvre femme, voilà un temps bien dur pour mendier sur la route. Dieu vous assiste," et il continua son chemin, d'un pas rapide, sans lui donner un seul sou, car il avait de gros gants, et il aurait été obligé de les ôter pour mettre la main dans sa poche. Il aurait eu froid aux doigts en déliant les cordons de sa bourse, et il n'eut pas le courage de s'arrêter.
La pauvre vieille femme, toute désappointée qu'elle était, remercia cependant le voyageur de ses bonnes paroles, et quand il lui dit: "Dieu vous assiste!" elle répondit: "Merci bien, mon bon monsieur, Dieu vous le rende."
Peu de temps après un second voyageur passa en voiture. Il était tout enveloppé dans une ample fourrure, il vit la pauvre femme, et, touché de sa misère, il mit une main dans sa poche et de l'autre baissa la fenêtre de la voiture.
"Oh!" dit-il, "quel terrible froid!" et il appela la pauvre vieille femme, qui arriva aussi vite que possible. Il lui tendit l'argent et s'aperçut seulement alors qu'il s'était trompé, et que c'était une pièce d'or et non pas la petite pièce blanche qu'il pensait donner. "C'est beaucoup trop!" dit-il, et il allait retirer la main, mais le froid lui fit lâcher la pièce d'or, qui tomba dans la neige.
Il ferma la fenêtre, la voiture repartit et il se dit philosophiquement: "C'est trop, mais enfin je suis bien riche, et je puis me payer la fantaisie de faire une bonne action de temps en temps."
La pauvre mendiante, à genoux dans la neige, cherchait la pièce d'or, et ses mains froides fouillaient sans cesse, car la malheureuse femme était non seulement pauvre et âgée, mais elle était aussi aveugle.
Pendant ce temps l'homme riche était rentré chez lui. Assis devant un bon feu, après avoir bien dîné, il dit:
"Il ne fait pas aussi froid que je croyais. J'ai trop donné à cette pauvre femme. Fera-t-elle bon usage de cette pièce d'or? Enfin, ce qui est fait, est fait. J'ai été généreux, très généreux, et Dieu, sans doute, me récompensera, car il aime les bonnes actions."
L'autre voyageur était arrivé à l'auberge où il avait trouvé un bon feu et un bon dîner qui l'attendait. Mais la pensée de la pauvre femme lui revint à la mémoire. Il regretta beaucoup de ne pas lui avoir donné un peu d'argent, et au lieu de s'asseoir devant le feu et de manger la bonne soupe chaude que le domestique apportait, il lui dit: "Mettez deux couverts; je reviens à l'instant!" et sortit en toute hâte.
Il arriva bientôt à l'endroit où il avait vu la vieille femme et la trouva fouillant dans la neige.
"Que cherchez-vous là, ma bonne femme?"
"Une aumône, qu'un monsieur m'a jetée!"
"Oh! elle est perdue dans la neige. Venez avec moi; nous irons à l'auberge, où un bon feu nous attend, et la soupe aussi."
Le voyageur s'aperçut alors pour la première fois que la vieille femme était aveugle, il la prit donc par le bras et la conduisit à l'auberge, où il l'installa à table, devant le feu, et lui fit manger un bon dîner.
Deux anges ce jour-là prirent la plume, l'un pour effacer la mention de la pièce d'or sur le livre où le maître de la voiture inscrivait tous ses bienfaits, et l'autre pour inscrire sur le livre du piéton le bon dîner de la pauvre mendiante.
L'AMOUR D'UNE MÈRE.[25]
Au centre de la France, au bord de la Loire, et tout près de la ville de Tours, demeurait une fois un vigneron appelé Jean Bourdon. Il était bon travailleur, mais il était violent de caractère, et il ne supportait pas patiemment sa pauvreté.
Un jour en rentrant de sa vigne, il se disait sans cesse: "Oh! si mon oncle était seulement mort, je serais riche, bien riche, et je ne serais plus obligé de travailler."
Quelques minutes après il vit son oncle près d'une carrière au bord du chemin. Le démon lui parla, et dit: "Poussez votre oncle; il tombera dans la carrière, et sera mort; tout le monde pensera que c'est un accident, et vous serez riche, bien riche, car vous êtes son seul héritier."
Le vigneron exécuta immédiatement cette mauvaise pensée, et ce fut seulement après que le crime eut été commis, qu'il comprit qu'il était un assassin et qu'il méritait la prison et même la mort. Il regretta amèrement sa violence, et continua son chemin en tremblant, et en regardant sans cesse de tous côtés pour voir si quelqu'un était en vue qui pourrait le dénoncer à la police. Il trembla plus fort encore quand il sentit une main sur son épaule, et quand une voix moqueuse lui dit à l'oreille:
"Eh bien, votre oncle est mort. Vous l'avez tué pour hériter de sa fortune. J'ai tout vu, mais si vous me donnez ce que je vous demande, je ne vous dénoncerai pas."
"Oh oui, je vous donnerai tout ce que vous voudrez, tout. Je vous le promets," s'écria le pauvre homme, qui avait bien peur.
"Très-bien, je demande votre fils. Je le réclamerai dans trois jours à moins que vous ne deviniez mon nom."
En disant ces mots, le démon—car c'était un démon,—disparut, et le pauvre vigneron rentra chez lui. Mais il était si triste à la pensée de perdre son fils, et si tourmenté de remords à la pensée de son crime, qu'il lui fut impossible de manger ou de dormir.
Sa femme, inquiète de le voir si pâle, lui demanda enfin ce qu'il avait, et le pauvre homme lui avoua tout. La femme ne lui reprocha pas sa conduite, mais elle courut toute tremblante à l'église où elle raconta toute l'histoire au curé, qui était un brave homme, et qui avait la réputation d'un grand savant et d'un grand saint.
Le curé lui parla longtemps, et quand elle revint à la maison, elle dit à son mari: "Allez à l'endroit où vous avez vu le démon, et appliquez-vous à deviner son nom en priant Dieu de vous aider." L'homme alla à l'endroit où il avait commis son crime, mais le souvenir de ce crime l'empêcha de concentrer assez ses pensées. Il répétait sans cesse: "Oh! que j'aimerais savoir le nom de ce démon," mais comme il pensait plus à son crime qu'à autre chose, il ne trouva pas le nom du démon.
Le second jour la femme alla à l'endroit. Elle était décidée à sauver son enfant, et elle concentra si bien toute son attention, que bientôt elle entendit une petite voix sous terre, qui chantait tout doucement:
"Dormez, mon enfant, dormez bien. Votre papa, le démon Rapax, est parti pour vous chercher un petit compagnon; dormez, dormez bien."
La femme rentra toute joyeuse, et quand le démon se présenta le lendemain pour réclamer son enfant, elle lui cria joyeusement: "Eh, bonjour, Monsieur Rapax, comment vous portez-vous?"
Le démon, tout surpris, partit sans l'enfant, et quelques minutes après le vigneron faillit mourir de joie en voyant son oncle, qu'il croyait avoir tué, et qui venait l'inviter à souper. Le méchant démon Rapax, sachant que le vigneron était violent et envieux, l'avait trompé pour obtenir l'enfant. Grâce à la bonne petite femme il n'avait pas réussi, mais une chose bien certaine c'est que Bourdon ne fut plus jamais violent, il avait trop peur de commettre un crime, et il savait que le remords n'est pas une sensation agréable.
LE CHEVEU MERVEILLEUX.[26]
Il y avait une fois un homme très pauvre, qui avait beaucoup d'enfants. Sa famille était si nombreuse qu'il lui était impossible de trouver assez à manger pour ses enfants. Tous les jours il disait à sa femme: "Ma femme, les enfants ont faim. Il m'est impossible de trouver assez à manger pour eux. Je pense que la meilleure chose à faire serait de me tuer avec eux."
"Patience!" disait la pauvre femme; "patience, mon ami, ne vous tuez pas aujourd'hui."
Une nuit le pauvre homme vit en songe un enfant qui lui disait:
"Pauvre homme, vous êtes bien malheureux; mais écoutez-moi bien, et vous serez heureux. Demain matin vous trouverez sous votre oreiller un miroir, du corail et un mouchoir. Prenez ces trois objets, ne parlez à personne, et allez dans la montagne. Vous trouverez une petite rivière. Suivez le cours de la rivière, et vous arriverez à la source.
"Là vous verrez une belle jeune fille. La jeune fille vous parlera, mais ne répondez pas. Si vous parlez, elle vous changera en poisson ou en un autre animal. Asseyez-vous à côté de la jeune fille. Elle placera sa tête sur vos genoux. Alors vous chercherez avec soin. Quand vous aurez trouvé un cheveu rouge, arrachez-le.
"Sauvez-vous immédiatement avec ce cheveu rouge. La jeune fille vous poursuivra. Jetez le mouchoir, le corail et le miroir, l'un après l'autre, et elle s'arrêtera pour les regarder. Continuez votre route, vous arriverez à la ville, vous vendrez le cheveu à un homme riche pour une grande somme d'argent, et vous serez assez riche pour élever tous vos enfants."
Le lendemain matin, quand le pauvre homme s'éveilla, il mit la main sous son oreiller. Il trouva le mouchoir, le corail et le miroir. Il partit pour la montagne. Il arriva à la rivière. Il suivit le cours de la rivière, et il arriva à la source. Là il vit une belle jeune fille, qui lui dit:
"D'où venez-vous, brave homme?"
Il ne répondit rien. Elle répéta la question, mais il ne parla pas. Il s'assit à côté d'elle sans parler. Elle plaça sa tête sur les genoux de l'homme. L'homme chercha avec soin et bientôt il trouva un cheveu rouge. Il arracha le cheveu rouge et partit en courant. La jeune fille poursuivit l'homme. Elle courait plus vite que lui. Quand il vit qu'elle allait l'atteindre, il jeta le mouchoir. La jeune fille, qui n'avait jamais vu de mouchoir, s'arrêta pour l'examiner, et l'homme continua à courir.
Quand la jeune fille eut assez examiné le mouchoir, elle continua la poursuite. Quand l'homme vit qu'elle allait l'atteindre, il jeta le corail. La jeune fille s'arrêta pour examiner le corail avant de continuer la poursuite. Quand l'homme vit qu'elle allait l'atteindre, il jeta le miroir. La jeune fille s'arrêta pour s'admirer, et l'homme arriva chez lui et raconta toutes ses aventures à sa femme.
Le lendemain l'homme alla à la ville. Il se plaça sur le marché, et commença à crier: "J'ai un cheveu rouge à vendre. J'ai un merveilleux cheveu rouge à vendre." Quelques minutes après un homme arriva et dit: "Je vous donnerai un sou pour votre cheveu rouge. "Ce n'est pas assez!" dit l'homme. Un autre homme arriva: "Je vous donnerai le double, deux sous," dit-il. "Ce n'est pas assez."
Les autres acheteurs arrivèrent, et ils commencèrent à dire l'un après l'autre: "Je vous donnerai le triple, trois sous."
"J'en donnerai quatre."
"J'en donnerai cinq."
Ils continuèrent ainsi et un homme dit enfin: "Je donnerai vingt sous, un franc."
Les enchères continuèrent, et la foule augmentait toujours. Le prix du cheveu rouge augmentait rapidement aussi. Enfin le roi arriva et dit: "Je vous donnerai dix mille francs." L'homme accepta cette somme et alla à la maison, où il se trouva assez riche pour élever ses enfants. Le roi porta le cheveu merveilleux dans son palais, le coupa dans sa longueur et trouva une inscription, qui racontait les choses importantes qui s'étaient passées depuis le commencement du monde, et il ne regretta jamais d'avoir payé dix mille francs ce cheveu merveilleux.
UN CONTE DE MA MÈRE L'OIE.[27]
Dans une contrée traversée par le Danube il y avait une fois un roi qui se trouva forcé, peu de temps après son mariage, de quitter la reine, sa femme, et de partir pour la guerre. Son absence fut longue, très longue, et la reine attendait son retour avec impatience. Elle voulait lui montrer son fils qu'il n'avait jamais vu, car l'enfant était né après son départ.
C'était dans les temps où il n'y avait ni poste, ni téléphone, ni télégraphe, ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur, et la pauvre reine n'avait pas de nouvelles de son mari, et le roi n'avait pas de nouvelles de sa femme. Enfin la guerre fut terminée, et le roi se mit en route pour son royaume. Un jour il se trouva en grand danger de périr dans un torrent, et il dit:
"Oh! ma chère femme, je vais périr ici, sans vous revoir!"
Un corbeau arriva et dit: "Roi, promettez-moi que vous me donnerez la chose que vous avez de plus chère au monde, mais que vous ne connaissez pas, et je vous sauverai."
Le roi pensa; "La chose qui m'est la plus chère au monde c'est, sans doute, ma femme. Pour le plaisir de revoir ma femme, je donnerais volontiers une chose que je ne connais pas!"
Le roi accepta donc la proposition du corbeau, qui dit: "Je suis généreux, ô mon roi, et je vous laisserai cette chose pendant sept ans avant de la réclamer."
Le corbeau sauva donc le roi, qui arriva à la maison, où il vit la reine, et où sa surprise fut grande de trouver un joli petit enfant, qui était son fils. Mais son chagrin fut presqu'aussi grand que sa surprise, quand il pensa à la promesse qu'il avait faite au corbeau.
Le temps passa vite, trop vite, et quand le petit garçon eut sept ans, le corbeau arriva, et disparut aussitôt avec l'enfant royal.
Le corbeau transporta le petit prince dans une vallée profonde, inconnue, solitaire, et le donna à un pauvre homme qui demeurait là avec sa femme et sa petite fille, qui n'avait que cinq ans, mais qui était très avisée.
Les deux enfants étaient très heureux ensemble. Le père et la petite fille aimaient beaucoup le petit prince, mais la mère ne l'aimait pas, et elle le maltraitait beaucoup, car elle était méchante et un peu sorcière.
Un jour cette femme dit à son mari: "Jean est trop avisé; il faut nous débarrasser de lui."
L'homme protesta en vain; la femme appela Jean, et dit: "Jean, vous êtes grand maintenant, mais vous ne travaillez pas assez. Il faut que vous abattiez cette forêt, d'ici à demain, et que vous bâtissiez un pont qui chantera quand je passerai dessus."
Le pauvre Jean était très triste. Il appela sa petite amie Catherine, et dit: "Catherine, votre mère est bien cruelle! Elle dit qu'il faut que j'abatte la forêt, d'ici à demain, et que je bâtisse un pont qui chantera quand elle passera dessus."
"Oh!" dit la petite Catherine; "allez vous coucher, mon cher Jean. Cette tâche n'est pas difficile. Je vous aiderai, mais faites bien attention de ne pas boire le lait que ma mère vous donnera demain matin."
Jean alla se coucher tranquillement, et la petite fille, qui était un peu sorcière aussi, courut à la forêt, évoqua les esprits, leur commanda d'abattre la forêt et de bâtir un pont qui chanterait quand sa mère passerait dessus.
Le lendemain matin Jean se présenta devant la femme, et dit: "C'est fait!"
"Ah! très-bien, mon bon enfant; voici du lait; buvez-le," dit la femme. Mais Jean, qui n'avait pas oublié la recommandation de Catherine, ne but pas le lait.
La femme était fâchée, et elle dit à son mari: "Mon mari, Jean est trop avisé; il faut nous débarrasser de lui."
L'homme, qui aimait Jean, protesta, mais en vain, et la femme dit à Jean:
"Cette nuit vous irez dans l'écurie, où vous trouverez six chevaux. Sellez et bridez ces chevaux, et faites-les trotter."
Jean était très content parce qu'il croyait (pensait) que c'était très facile, mais Catherine dit: "Jean, ce n'est pas facile, car un de ces chevaux est ma mère elle-même. Mais si vous prenez ces six brides magiques, la chose sera facile."
Jean prit les brides que Catherine lui donna; il brida et sella les six chevaux, il les fit trotter toute la nuit, et avant de rentrer il les conduisit à la forge où il les fit ferrer.
Le lendemain matin quand la méchante femme se réveilla, elle poussa des cris terribles, car elle avait des fers aux mains et aux pieds. Elle était furieuse, et elle dit avec rage: "Ce misérable Jean périra, ce misérable périra!"
Catherine, en entendant ces menaces, dit à Jean:
"Partons, fuyons, ma mère est furieuse. Si nous restons ici, elle nous tuera tous les deux!"
Avant de partir Catherine s'arracha trois cils. Elle jeta un cil dans la chambre, elle jeta un autre cil dans la cuisine, et elle jeta le troisième cil sur le perron.
Quelques minutes après le départ de Jean et de Catherine, la mère cria: "Catherine, ma fille, que faites-vous?"
Le premier cil, que Catherine avait jeté dans la chambre, répondit aussitôt: "Ma mère, je suis très occupée, je fais le lit."
Une deuxième fois la mère demanda: "Que faites-vous donc, Catherine, ma fille?"
Le deuxième cil répondit: "Maman, je fais la cuisine."
Enfin la mère cria une troisième fois: "Catherine, que faites-vous donc?"
"Ma mère, je balaie le perron!" répondit le troisième cil.
Les deux fugitifs étaient déjà loin quand la mère s'aperçut de leur fuite. Elle ne pouvait pas les poursuivre, car elle avait des fers aux mains et aux pieds, mais elle dit à son mari: "Allez chercher les enfants; ils sont partis."
L'homme obéit; il poursuivit les enfants.
Catherine s'arrêta tout à coup écouta attentivement, et dit à Jean:
"Jean, mon père arrive. Je vais me changer en un champ de blé; vous serez le gardien du champ!"
Quand les deux enfants furent déguisés ainsi, le père arriva. Il ne reconnut pas Jean, et dit: "Gardien, avez-vous vu passer un jeune homme et une jeune fille?"
"Oui," dit le gardien, "je les ai vus passer quand on semait ce champ de blé!"
Alors le père courut plus vite. Quand il fut parti, Jean et Catherine reprirent leur forme naturelle et continuèrent leur fuite. Mais bientôt le père s'approcha d'eux une seconde fois, et Catherine dit à Jean: "Vite, vite, Jean, changez-vous en prêtre; je serai l'église, et mon père ne nous trouvera pas."
Le père arriva aussitôt que le déguisement eut été accompli. Il s'adressa au prêtre, et dit: "Avez-vous vu passer un jeune homme et une jeune fille?"
"Oui!" répondit le prêtre, "je les ai vus passer quand on bâtissait cette église!"
L'homme, fatigué et découragé, abandonna la poursuite. Mais la mère, qui avait soif de vengeance, monta sur un manche à balai et partit rapide comme l'éclair.
Catherine dit à Jean: "J'entends ma mère qui arrive. Changez-vous en étang; je me changerai en canard." La mère arriva. Elle s'aperçut de la métamorphose, et elle ne pensa qu'à punir les enfants. Elle commença donc à boire l'eau, mais elle but si avidement qu'elle mourut.
Alors Jean et Catherine continuèrent leur route. Ils arrivèrent dans une forêt, où ils rencontrèrent le roi et toute sa cour à la chasse. Le roi regarda le jeune homme et la jeune fille. Il les questionna, et bientôt il reconnut son fils, et l'embrassa avec des transports de joie.
Le jeune prince finit par épouser la jolie Catherine, qui continua à l'aider comme par le passé, et ils furent toujours très heureux.
GODEFROI, LE PETIT ERMITE.[28]
Il y avait une fois un pauvre homme qui avait une très grande famille. Cet homme était pauvre, mais il était toujours occupé, il était très industrieux. Cet homme avait une petite maison, et comme sa femme était aussi très industrieuse, la maison était toujours en ordre.
L'homme, qui s'appelait Pierre, avait aussi un petit jardin. Dans ce jardin il cultivait quelques arbres fruitiers, et il y cultivait aussi beaucoup de légumes. Au printemps, en été, et en automne, cet homme industrieux travaillait dans les champs de ses voisins qui étaient plus riches que lui, et qui le payaient bien.
Il travaillait aussi pour les pêcheurs, car sa maison était près de l'eau. En hiver, quand il ne pouvait pas travailler dans les champs, et quand le temps était trop mauvais pour aller à la pêche, il restait à la maison, où il fabriquait des filets ou des paniers, qu'il vendait aux pêcheurs ou aux fermiers.
Les enfants de cet homme étaient très industrieux et très intelligents. Le plus intelligent était Godefroi, qui avait douze ans, et qui était assez grand pour aider son père aux champs, au jardin, à la pêche, et à la fabrique de paniers et de filets. Mais Godefroi n'était pas toujours sage. Il aimait mieux jouer que de travailler.
Un jour le père dit à Godefroi: "Mon fils, tu as été sage pendant une semaine, et maintenant tu mérites une récompense. Demain matin, si le temps est beau, nous irons à l'Île Verte que tu vois en mer à une grande distance d'ici. C'est une île où demeurait mon père. Sur l'île nous trouverons beaucoup d'osier pour faire nos paniers, et nous trouverons aussi un grand noyer. Nous cueillerons les noix, et nous les apporterons à la maison, où tu pourras les manger cet hiver."
Godefroi était naturellement enchanté. Il se leva de bonne heure le lendemain matin, et quand il vit que le temps était superbe il s'habilla vite, et courut déjeuner. Après déjeuner le père dit: "Maintenant, Godefroi, aide-moi à faire les préparatifs de départ. Voici une quantité d'objets. Porte-les au bateau."
Godefroi vit deux petites haches, un grand manteau d'hiver, deux paniers, une corde, une marmite, un pot de lait, cinq pains, et de la viande, et il dit à son père:
"Toutes ces choses ne sont pas nécessaires. Un pain est assez. Il fait chaud; pourquoi prendre ce manteau d'hiver?"
"Oh!" dit le père, "c'est plus prudent. Je suis allé à l'île une fois. Une grande tempête est arrivée. J'ai été obligé de rester trois jours sur l'île. Je n'avais pas assez de provisions et j'avais froid. Maintenant, si une tempête arrive, nous aurons assez de provisions, et nous aurons un bon manteau d'hiver pour nous couvrir."
Le petit Godefroi répondit: "Le temps est magnifique aujourd'hui; il n'y a pas de signe de tempête; c'est vraiment absurde de charger le bateau ainsi!" car Godefroi pensait qu'il était aussi sage que son père.
Mais le père insista, et Godefroi porta tous les objets dans le bateau. La sœur de Godefroi dit: "Voici un chapeau neuf pour toi, Godefroi, un chapeau que j'ai garni moi-même. Regarde, j'ai mis un beau ruban vert à ton chapeau, et je l'ai attaché avec des épingles, car je n'avais pas le temps de le coudre."
Godefroi dit adieu à sa sœur, à ses six frères et à sa bonne mère, et partit joyeusement avec son père.
L'Île Verte était à une grande distance; elle était à une si grande distance qu'elle paraissait bien petite. Mais bientôt l'île parut de plus en plus grande, et la maison qu'ils avaient quittée de plus en plus petite.
Quand ils arrivèrent à l'île, Godefroi dit à son père:
"Regarde, mon père. Notre maison paraît si petite maintenant. Elle paraît aussi petite qu'une toute petite pierre blanche!"
"Oui," dit le père, "nous avons été trois heures en bateau; nous sommes à une grande distance de la maison. Maintenant, Godefroi, prends une hache et suis-moi."
Le père attacha le bateau avec la corde, puis il prit une hache, et alla couper une grande quantité d'osier. Godefroi coupa de l'osier aussi. Il arrangea les branches en fagots, et il les porta l'un après l'autre dans le bateau. A midi la provision d'osier était toute faite, et le père dit: "Godefroi, j'ai faim, allons dîner."
Le père et le fils allèrent au bateau. Le père s'assit sous un grand arbre, et dit à Godefroi:
"Va chercher le pain, le lait, la viande, et le beurre."
Godefroi alla chercher les provisions. Le père fit du feu. Il mit du pain, du beurre, et du lait dans la marmite. Il mit la marmite sur le feu, et dit: "Nous aurons une bonne soupe au lait." Quand la soupe fut prête, Godefroi et le père dînèrent de bon appétit. Alors le père dit: "Godefroi, porte toutes ces choses au bateau, et alors nous irons cueillir les noix."
"Oh! mon père," dit Godefroi, "allons maintenant cueillir les noix. Je porterai les choses dans le bateau plus tard."
"Non," dit le père, "porte les choses maintenant. Un garçon devrait avoir de l'ordre. Et ce n'est pas de l'ordre, c'est du désordre de laisser ces pains, ce beurre, ce lait, cette marmite, cette pierre à feu, et ce manteau ici sous un arbre."
Godefroi obéit à regret. Quand tous les objets furent à leur place, le père dit: "C'est bien, mon fils; maintenant prends les paniers et suis-moi." Le père alla vers le centre de l'île, et arriva enfin à un grand noyer tout chargé de noix.
Le père grimpa sur l'arbre. Il secoua l'arbre, et les noix tombèrent en grande quantité. Godefroi remplit ses paniers. Il porta les paniers pleins de noix au bateau, les vida, et revint les remplir une seconde, et une troisième fois.
Le père était dans l'arbre, occupé à faire tomber les noix. Godefroi était très occupé à remplir ses paniers. Il ne remarqua pas l'approche d'une tempête. Son père ne la remarqua pas non plus. Godefroi était dans le bateau.
Il vidait ses paniers pour la quatrième fois, quand une grande vague arriva et enleva le bateau. Godefroi saisit les rames pour ramener le bateau à terre, mais les vagues emportèrent les rames. Alors le pauvre garçon commença à crier.
Son père arriva au rivage, juste à temps pour voir disparaître le petit bateau, qui était emporté par les vagues avec une grande rapidité. Le pauvre homme pensa: "Mon enfant, mon pauvre enfant est mort. Il a péri dans les vagues!" Et il pleura beaucoup. La mère de Godefroi avait vu la tempête, et dit: "Oh, voici une tempête terrible! J'espère bien que mon mari et Godefroi sont restés sur l'île." Elle pria toute la nuit.
Le lendemain la mer était calme, mais le père et Godefroi n'arrivèrent pas. Alors la pauvre femme alla chez un riche voisin appelé Thomas et lui dit que son mari et son fils n'étaient pas revenus de l'Île Verte.
Le voisin, compatissant, dit: "Ne pleurez pas, pauvre femme. Il est probable que la tempête a emporté le bateau. Mais votre mari et Godefroi sont, sans doute, sur l'île. Je vais partir immédiatement pour aller les chercher."
Le brave homme partit immédiatement, et avant la nuit il revint avec le pauvre père, qui raconta, en pleurant, que le bateau avait été emporté par la tempête et que le pauvre Godefroi avait sans doute péri. Toute la famille pleura beaucoup, et la mère resta inconsolable.
Mais Godefroi n'avait pas péri. Le vaisseau, emporté rapidement par la tempête, avait disparu dans l'obscurité. Le pauvre petit Godefroi, pâle d'effroi (de terreur), commença à prier avec ferveur: "Bon Dieu, sauvez-moi!"
Après avoir voyagé quelque temps dans l'obscurité, le vaisseau fut jeté sur un rocher. Le choc fut terrible, et Godefroi sortit vite du bateau, et tomba sur le rocher. Quand la tempête fut finie, le pauvre garçon s'aperçut qu'il était sur une île. Son bateau avait été jeté dans une petite anse (baie) entre deux grands rochers.
Il regarda de tous côtés, et ne vit rien que les rochers, et l'immensité du ciel et de la mer. Après quelques minutes, cependant, il aperçut l'Île Verte à l'horizon, mais elle était à une grande distance et ne paraissait pas plus grande qu'une petite plante.
Godefroi courut à son bateau, en disant: "L'Île Verte est là, il faut que je retourne à l'Île Verte!" Mais au bout de quelques minutes il vit que c'était impossible. Le bateau était brisé (cassé). Il vit que les rames étaient parties aussi. Alors Godefroi commença à pleurer. Mais il n'y avait personne pour le consoler, personne pour l'aider, et Godefroi essuya enfin ses larmes.
Il alla prendre du pain et des noix dans le bateau, mangea tristement son souper, et quand la nuit arriva, il s'enveloppa dans le grand manteau d'hiver de son père, se coucha sur le rocher, et s'endormit en pleurant. Le lendemain matin il se réveilla. Le soleil était chaud, bien chaud. "Oh!" dit Godefroi, "j'ai soif! J'ai bien soif; où y a-t-il de l'eau?"
La mer était là, mais l'eau de mer est très désagréable. Elle est très salée, et il est impossible de la boire. Le pauvre Godefroi regarda de tous côtés. Enfin il se décida à quitter le rocher où la tempête l'avait jeté, et à aller chercher une fontaine dans l'île. Il prit du pain et des noix dans sa poche, il mit son chapeau sur la tête, il prit une des petites haches et un bâton et partit.
Il marcha longtemps, longtemps, et découvrit que l'île était formée d'une grande masse de rochers. Au centre de l'île il y avait deux pics très élevés. Les rochers de l'île étaient chauffés par le soleil, et la soif du pauvre Godefroi était toujours plus ardente. Il souffrait beaucoup. Enfin il tomba à genoux en pleurant, et dit: