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Contes et nouvelles

Chapter 14: IX
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About This Book

A collection of short tales portraying episodes of 19th-century French life, often centered on encounters between social classes. Narratives depict hardworking poor people, uneasy acts of charity, and compassionate figures who intervene on behalf of the needy, showing how dignity, religious feeling, and personal sacrifice shape everyday choices. The pieces range from intimate domestic sketches to more dramatic vignettes, using concrete detail and moral observation to examine themes of poverty, solidarity, and social contrast without adopting a theoretical tone.

VII

LE CHATEAU DES ECUS-SONNANTS

La vue du château n'était pas faite pour rassurer. Sur le haut d'une montagne qui n'était qu'un amas de roches éboulées, on apercevait des créneaux d'or, des tourelles d'argent, des toits de saphir et de rubis, mais entourés de grands fossés pleins d'une eau verdâtre, mais défendus par des ponts-levis, des herses, des parapets, d'énormes barreaux et des meurtrières d'où sortait la gueule des canons, tout l'attirail de la guerre et du meurtre. Le beau palais n'était qu'une prison. Violette grimpa péniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin, par un passage étroit, devant une grille de fer armée d'une énorme serrure. Elle appela: point de réponse; elle tira une cloche; aussitôt parut une espèce de geôlier, plus noir et plus laid que le chien des enfers.

«Va-t-en, mendiant, cria-t-il, ou je t'assomme! La pauvreté ne gîte point ici. Au château des Écus-Sonnants on ne fait l'aumône qu'à ceux qui n'ont besoin de rien.»

La pauvre Violette s'éloigna tout en pleurs.

«Du courage! lui dit l'écureuil, tout en cassant une noisette, joue de la zampogne.

—Je n'en ai jamais joué, répondit la fille de Cecco.

—Raison de plus, dit l'écureuil; tant qu'on n'a pas essayé d'une chose, on ne sait pas ce qu'on peut faire. Souffle toujours.»

Violette se mit à souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts et en chantant dans l'instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui joue une tarentelle à faire danser les morts. A ce bruit, l'écureuil saute à terre, la souris ne reste pas en arrière; les voilà qui dansent et sautent comme de vrais Napolitains, tandis que l'abeille tourne autour d'eux en bourdonnant. C'était un spectacle à payer sa place un carlin, et sans regret.

[Illustration]

Au bruit de cette agréable musique, on vit bientôt s'ouvrir les noirs volets du château. La dame des Écus-Sonnants avait auprès d'elle ses filles d'honneur, qui n'étaient pas fâchées de regarder de temps en temps si les mouches volaient toujours de la même façon. On a beau n'être pas curieuse, ce n'est pas tous les jours qu'on entend une tarentelle jouée par un pâtre aussi joli que Violette.

«Petit, disait l'une, viens par ici!

—Berger, criait l'autre, viens de mon côté!

Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait fermée.

«Damoiselles, dit Violette en ôtant son chapeau, soyez aussi bonnes que vous êtes belles: la nuit m'a surpris dans la montagne; je n'ai ni gîte ni souper. Un coin dans l'écurie et un morceau de pain; mes petits danseurs vous amuseront toute la soirée.

[Illustration]

Au château des Écus-Sonnants, la consigne est sévère. On y craint tellement les voleurs que, passé la brune, on n'ouvre à personne. Ces demoiselles le savaient bien; mais, dans cette honnête maison, il y a toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fenêtre. En un instant Violette fut hissée dans une grande chambre avec toute sa ménagerie. Là il lui fallut pendant de longues heures, et danser, souffler et chanter, sans qu'on lui permit d'ouvrir la bouche pour demander où était Perlino.

N'importe; elle était heureuse de se sentir sous le même toit; il lui semblait qu'à ce moment le coeur de son bien-aimé devait battre comme battait le sien. C'était une innocente: elle croyait qu'il suffit d'aimer pour qu'on vous aime. Dieu sait quels beaux rêves elle fit cette nuit-là!

VIII

NABUCHODONOSOR

Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couchée au grenier, monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir de tous les côtés, elle ne vit que des tours grillées et des jardins déserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois amis pour la consoler.

Dans la cour, toute pavée d'argent, elle trouva les filles d'honneur assises en rond et filant des étoupes d'or et de soie.

«Va-t'en, lui crièrent-elles; si Madame voyait tes haillons, elle nous chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne et ne reviens jamais, à moins que tu ne sois prince ou banquier.

—Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous servir; je serai si doux, si obéissant, que vous ne regretterez jamais de m'avoir gardé près de vous.»

Pour toute réponse, la première demoiselle se leva: c'était une grande fille maigre, sèche, jaune, pointue; d'un geste elle montra la porte au petit pâtre et appela le geôlier, qui s'avança en fronçant les sourcils et en brandissant sa hallebarde.

«Je suis perdue, s'écria la pauvre fille, je ne reverrai jamais mon
Perlino!

—Violette, dit gravement l'écureuil, on éprouve l'or dans la fournaise et les amis dans l'infortune.

—Tu as raison, s'écria la fille de Cecco: Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut mieux que l'or.»

[Illustration]

Aussitôt l'abeille s'envole, et voilà qu'au milieu de la cour il entre, je ne sais par où, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis et des roues d'émeraude. L'équipage était tiré par quatre chiens noirs, gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands scarabées, montés en jockeys, conduisaient d'une main légère cet attelage mignon. Au fond du carrosse, mollement couchée sur des carreaux de satin bleu, s'étendait une jeune bécasse coiffée d'un petit chapeau rose et vêtue d'une robe de taffetas si ample qu'elle débordait sur les deux roues. D'une patte, la dame tenait un éventail, de l'autre un flacon ainsi qu'un mouchoir brodé à ses armes et garni d'une large dentelle. Auprès d'elle, à demi enseveli sous les flots de taffetas, était un hibou, l'air ennuyé, l'oeil mort, la tête pelée, et si vieux que son bec croisait comme des ciseaux ouverts. C'était de jeunes mariés qui faisaient leurs visites de noce, un ménage à la mode, tel que les aime la dame des Écus-Sonnants.

[Illustration]

A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration éveilla tous les échos du palais. D'étonnement le geôlier en laissa choir sa pipe, tandis que les demoiselles couraient après le carrosse, qui fuyait au galop de ses quatre épagneuls, comme s'il emportait l'empereur des Turcs ou le diable en personne. Ce bruit étrange inquiéta la dame des Écus-Sonnants, qui craignait toujours d'être pillée; elle accourut, furieuse, et résolue de mettre toutes ses filles d'honneur à la porte. Elle payait pour être respectée et voulait en avoir pour son argent.

Mais quand elle aperçut l'équipage, quand le hibou l'eut saluée d'un signe de bec et que la bécasse eut trois fois remué son mouchoir avec une adorable nonchalance, la colère de la dame s'évanouit en fumée.

«Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?»

La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui donnait du coeur; elle répondit que, si pauvre qu'elle fût, elle aimait mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait à son carrosse et ne le vendrait pas pour le château des Écus-Sonnants.

«Sotte vanité des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prêts à tout faire pour un écu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menaçant; coûte que coûte, je l'aurai.

—Madame, reprit Violette fort émue, c'est vrai que je ne veux pas le vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don à Votre Seigneurie, si elle voulait m'honorer d'une faveur.

—Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle à Violette; que demandes-tu?

—Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un musée où toutes les curiosités de la terre sont réunies; montrez-le-moi; s'il y a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon trésor est à vous.»

Pour toute réponse, la dame des Écus-Sonnants haussa les épaules et mena Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui fit regarder toutes ses richesses: une étoile tombée du ciel, un collier fait avec un rayon de la lune, natté et tressé à trois rangs, des lis noirs, des roses vertes, un amour éternel, du feu qui ne brûlait pas, et bien d'autres raretés; mais elle ne montra pas la seule chose qui touchât Violette: Perlino n'était pas là.

La marquise cherchait dans les yeux du petit pâtre l'admiration et l'étonnement; elle fut surprise de n'y voir que l'indifférence.

«Eh bien, dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes quatre toutous: le carrosse est à moi.

—Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon équipage est vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux à mon hibou et à ma bécasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien auprès de la vie.

—N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme fait de sucre et de pâtes d'amandes, qui chante comme un rossignol et raisonne comme un académicien.

—Perlino! s'écria Violette.

—Ah! dit la dame des Écus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parlé.»

Elle regarda le joueur de zampogne, avec l'instinct de la peur.

«Toute réflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici, je ne veux plus de tes jouets d'enfants.

—Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce miracle de Perlino, et prenez le carrosse.

—Non, dit la marquise; va-t-en et emporte tes bêtes avec toi.

—Laissez-moi seulement voir Perlino.

—Non! non! répondit la dame.

—Seulement coucher une nuit à sa porte, reprit Violette tout en larmes. Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle, en mettant un genou en terre et en présentant la voiture à la dame des Écus-Sonnants.»

A cette vue, la marquise hésita, puis elle sourit; en un instant elle avait trouvé le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce qu'elle convoitait.

«Marché conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce soir à la porte de Perlino, et même tu le verras; mais je te défends de lui parler.»

Le soir venu, la dame des Écus-Sonnants appela Perlino pour souper avec elle. Quand elle l'eut fait bien manger et bien boire, ce qui était aisé avec un garçon d'humeur facile, elle versa d'excellent vin blanc de Capri dans une coupe de vermeil, et tirant de sa poche une botte de cristal, elle y prit une poudre rougeâtre qu'elle jeta dans le vin.

«Bois cela, mon enfant, dit-elle à Perlino, et donne-moi ton goût.»

Perlino, qui faisait tout ce qu'on lui disait, avala la liqueur d'un seul trait.

«Pouah! s'écria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de boue et de sang, c'est du poison.

—Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le premier.»

La dame avait raison; à peine l'enfant eut-il vidé la coupe, qu'il fut pris d'une soif ardente.

«Encore! disait-il, encore!

Il ne voulait plus quitter la table. Pour le décider à se coucher, il fallut que la marquise lui fit un grand cornet de cette poudre merveilleuse, qu'il mit soigneusement dans sa poche, comme un remède à tous les maux.

[Illustration]

Pauvre Perlino! c'était bien un poison qu'il avait pris, et le plus terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connaît plus rien, on n'aime plus rien, ni père, ni mère, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on ne songe plus qu'a soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout le sang de la terre sans étancher une soif que rien ne peut assouvir.

Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au pauvre un jour sans pain. Aussi, dès que la nuit eut mis son masque noir pour ouvrir le bal des étoiles, Violette courut-elle à la porte de Perlino, bien sûre qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras. Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! quel chagrin quand l'ingrat passa devant elle sans même la regarder!

La porte fermée à double tour et la clef retirée, Violette se jeta sur une natte qu'on lui avait donnée par pitié; là elle se mit à fondre en larmes, se fermant la bouche avec les mains pour étouffer ses sanglots. Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chassât; mais, quand vint l'heure où les étoiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta doucement à la porte et chanta à demi-voix:

[Illustration]

  Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te délivre,
                   Ouvre-moi!
    Viens vite, je t'attends: ami je ne puis vivre
                   Loin de toi.
          Ouvre-moi! mon coeur te désire;
          Je brûle, j'ai froid, je soupire;
                   Tout le jour
                   C'est d'amour,
                   Et la nuit
                   C'est d'enni.

Hélas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino ronflait comme un mari de dix ans et ne rêvait qu'à sa poudre d'or. Les heures se traînèrent lentement, sans apporter d'espérance. Si longue et si douloureuse que fut la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame des Écus-Sonnants arriva dès le point du jour.

—Te voilà content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin sourire, le carrosse est payé le prix que tu m'as demandé.

—Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie! murmura la pauvre Violette, j'ai passé une si mauvaise nuit que je ne l'oublierai de sitôt.»

[Illustration]

IX

TRICCHÈ VARLACCHÈ

La fille de Cecco se retira tristement; plus d'espoir, il fallait retourner chez son père et oublier celui qui ne l'aimait plus. Elle traversa la cour, suivie par les demoiselles d'honneur, qui la raillaient de sa simplicité. Arrivée près de la grille, elle se retourna comme si elle attendait un dernier regard; en se voyant seule, le courage l'abandonna; elle fondit en larmes et cacha sa tête dans ses mains.

«Sors donc, misérable gueux! lui cria le geôlier, en saisissant Violette au collet et en la secouant d'importance.

—Sortir! dit Violette, jamais! Tricchè varlacchè! cria-t-elle, habits dorés, coeurs de laquais!»

Et voila la souris qui se jette au nez du geôlier, le mord jusqu'au sang; puis, devant la grille même s'élève une volière grande comme un pavillon chinois. Les barreaux en sont d'argent, les mangeoires de diamant; au lieu de millet, il y a des perles; au lieu de colifichets, des ducats enfilés dans des rubans de toutes les couleurs. Au milieu de cette cage magnifique, sur un bâton en échelle qui tourne à tous les vents, sautent et gazouillent des milliers d'oiseaux de toute taille et de tous pays: colibris, perroquets, cardinaux, merles linottes, serins et le reste; tout ce monde emplumé sifflait le même air, chacun dans son jargon. Violette, qui entendait le langage des oiseaux comme celui des plantes, écouta ce que disaient toutes ces voix, et traduisit la chanson aux filles d'honneur, bien étonnées de trouver une si rare prudence chez les perroquets et les serins.

Voici ce que chantait le choeur des oiseaux:

       Fi de la liberté!
      Vive la cage!
      Quand on est sage:
  On est ici bien nourri, bien traité,
          Bien renté,
  Au chaud en hiver, au frais en été;
        On paye en ramage
        L'hospitalité.
       Vive la cage!
        Fi de la liberté!

Après ces cris joyeux, il se fit un grand silence; un vieux perroquet rouge et vert, à l'air grave et sérieux, leva la patte, et, tout en tournant, chanta d'un ton nasillard ou plutôt croassa ce qui suit:

  Le rossignol est un monsieur vêtu de noir,
           Fort déplaisant à voir,
           Qui ne sort que le soir,
           Pour chanter à la lune;

             C'est un orgueilleux
             Qui vit comme un gueux
             Et se dit heureux;
           Sa voix nous importune.
           On devrait, entre nous,
           Clouer à quatre clous,
           Comme des hiboux,
                 Ces fous
  Qui n'adorent pas la fortune!

Et tous les oiseaux, ravis de cette éloquence, se mirent à siffler d'une voix perçante:

           Fi de la liberté!
     Vive la cage! etc., etc.

Pendant qu'on entourait la volière magique, la dame des Écus-Sonnants était accourue; comme on le pense bien, elle ne fut pas la dernière à convoiter cette merveille.

«Petit, dit-elle au joueur de zampogne, me vends-tu cette cage au même prix que le carrosse?

—Volontiers, Madame, répondit Violette, qui n'avait d'autre désir.

—Marché conclu! dit la dame, il n'y a que les gueux pour se permettre de pareilles folies.»

Le soir, tout se passa comme la veille. Perlino, ivre d'or potable, entra dans sa chambre sans même lever les yeux; Violette se jeta sur sa natte, plus misérable que jamais.

Elle chanta comme le premier jour; elle pleura à fendre les pierres: peine inutile. Perlino dormait comme un roi détrôné; les sanglots de sa maîtresse le berçaient comme eût fait le bruit de la mer et du vent. Vers minuit, les trois amis de Violette, affligés de son chagrin, tinrent conseil:

«Il n'est pas naturel que cet enfant dorme de la sorte, disait compère l'écureuil.

—Il faut entrer et l'éveiller, disait la souris.

—Comment entrer? disait l'abeille, qui avait inutilement cherché une fente tout le long du mur.

—C'est mon affaire, dit la souris.

Et vite, et vite, elle ronge un petit coin de la porte; ce fut assez pour que l'abeille se glissât dans la chambre de Perlino.

Il était là tranquillement endormi sur le dos, ronflant avec la régularité d'un chanoine qui fait la sieste. Ce calme irrita l'abeille, elle piqua Perlino sur la lèvre; Perlino soupira et se donna un soufflet sur la joue, mais il ne s'éveilla point.

«On a endormi, l'enfant dit l'abeille, revenue auprès de Violette pour la consoler. Il y a de la magie. Que faire?

—Attendez, dit la souris, qui n'avait pas laissé rouiller ses dents, je vais entrer à mon tour; je l'éveillerai, dussé-je lui manger le coeur.

—Non, non, dit Violette, je ne veux pas qu'on fasse de mal à mon
Perlino.»

La souris était déjà dans la chambre. Sauter sur le lit, s'insinuer sous la couverture, ce fut un jeu pour la cousine des rats. Elle alla droit à la poitrine de Perlino; mais, avant d'y faire un trou, elle écouta; le coeur ne battait pas; plus de doute! Perlino était enchanté.

Comme elle rapportait cette nouvelle, l'aurore éclairait déjà le ciel; la méchante dame arriva, toujours souriante. Violette, furieuse d'avoir été jouée, et qui de colère se mangeait les mains, n'en fit pas moins une belle révérence à la marquise en disant tout bas:

«A demain!»

X

PATATI, PATATA

Cette fois, Violette descendit avec plus de courage. L'espoir lui revenait. Comme la veille, elle trouva les filles d'honneur dans la cour, toujours filant leurs étoupes.

«Allons, beau joueur de zampogne, lui crièrent-elles en riant, fais-nous encore un tour de ton métier?

—Pour vous plaire, belles demoiselles, répondit Violette: Patati, patata, dit-elle, regarde bien et tu verras.»

A l'instant, compère l'écureuil jette à terre une de ses noisettes; aussitôt on voit paraître un théâtre de marionnettes. Le rideau se tire; la scène représente une audience de justice, l'audience de Rominagrobis. Au fond, sur un trône tendu de velours rouge et tout étoilé de griffes d'or, est le bailli, un gros chat à mine respectable, quoiqu'il y ait un reste de fromage sur ses longues moustaches. Toujours recueilli en lui-même, les mains croisées dans ses longues manches, les yeux fermés, on dirait qu'il dort, si jamais la justice dormait dans le royaume des chats.

De côté est un banc de bois où sont enchaînées trois souris, auxquelles par précaution on a rogné les dents et coupé les oreilles. Elles sont soupçonnées, ce qui à Naples veut dire convaincues, d'avoir regardé de trop près une couenne de vieux lard. En face des coupables est un dais de drap noir, au front duquel on a inscrit en lettres d'or cette sentence du grand poète et magicien Virgile:

Écrase les souris et ménage les chats.

Sous le dais se tient debout le fiscal; c'est une belette au front fuyant, aux yeux rouges, à la langue pointue; elle a la main sur son coeur et fait une belle harangue pour demander la loi d'étrangler les souris. Sa parole coule comme l'eau d'une fontaine; c'est d'une voix si tendre, si pénétrante, que la bonne dame implore et sollicite la mort de ces affreuses petites bêtes, qu'en vérité on s'indigne de leur endurcissement. Il semble qu'elles manquent à tous leurs devoirs en n'offrant pas elles-mêmes leurs têtes criminelles pour calmer l'émotion et sécher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes dans le gosier.

Quand le fiscal eut fini son oraison funèbre, un jeune rat, à peine sevré, se leva pour défendre les coupables. Déjà il avait assuré ses lunettes, ôté son bonnet et secoué ses manches, quand, par respect pour la libre défense et dans l'intérêt des accusées, le chat lui interdit la parole. Alors, et d'une voix solennelle, maître Rominagrobis gourmanda les accusées, les témoins, la société, le ciel, la terre et les rats; puis, se couvrant, il fulmina un arrêt vengeur, et condamna ces bêtes criminelles à être pendues et écorchées séance tenante, avec confiscation des biens, abolition de la mémoire et condamnation en tous les frais, la contrainte par corps limitée toutefois à cinq années; car il faut être humain, même avec les scélérats.

La farce est jouée, la toile se ferma.

«Comme cela est vivant! s'écria la dame des Écus-Sonnants. C'est la justice des chats prise sur le fait. Pâtre ou sorcier, qui que tu sois, vends-moi ta chambre étoilée.

—Toujours au même prix, Madame, répondit Violette.

—A ce soir donc! reprit la marquise.

—A ce soir!» dit Violette.

Et elle ajouta tout bas:

«Puisses-tu me payer tout le mal que tu m'as fait!»

Pendant qu'on donnait la comédie dans la cour, l'écureuil n'avait pas perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par découvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit, maître écureuil avait sauté sur un arbre, de l'arbre sur un buisson. Toujours dégringolant, il arriva jusqu'à Perlino, qui jouait à la morra[1] avec son ombre, moyen sûr de toujours gagner.

[Note 1: Dans le jeu de la morra, chacun des joueurs ouvre un ou plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire doit deviner.]

L'écureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravité d'un notaire.

[Illustration]

«Ami, lui dit-il, la solitude a des charmes; mais tu n'as pas l'air de beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une partie?

—Peuh! dit Perlino en bâillant, tu as les doigts trop courts, et tu n'es qu'une bête.

—Des doigts courts ne sont pas toujours un défaut, reprit l'écureuil; j'en ai vu pendre plus d'un dont le crime était d'avoir les doigts trop longs; et si je suis une bête, seigneur Perlino, au moins suis-je une bête éveillée. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de dormir comme un loir. Si jamais le bonheur frappe à ma porte pendant la nuit, au moins serai-je debout pour lui ouvrir.

—Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi quelque chose d'étrange. J'ai la tête lourde et le coeur chagrin; je fais de mauvais rêves. D'où cela vient-il?

—Cherche! dit l'écureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!»

Sur ce, l'écureuil grimpa sur une branche et disparut.

Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien ne rend méchant comme de s'ennuyer à deux, rien ne rend sage comme de s'ennuyer tout seul. Au souper, il étudia la figure et le sourire de la dame des Écus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais chaque fois qu'on lui présenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la fenêtre pour admirer la beauté du soir et chaque fois il jeta de l'or potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs qui perçaient la terre; c'est depuis ce temps-là que les hannetons sont dorés.

XI

LA RECONNAISSANCE

En entrant dans sa chambre, Perlino remarqua le joueur de zampogne qui le regardait tristement; mais il ne fit point de questions; il avait hâte d'être seul pour voir si le bonheur frapperait à sa porte et sous quelle figure il entrerait. Son inquiétude ne fut pas de longue durée. Il n'était pas encore au lit qu'il entendit une voix douce et plaintive; c'était Violette qui, dans les termes les plus tendres, lui rappelait comment elle l'avait fait et pétri de ses propres mains, comment c'était à ses prières qu'il devait la vie, et pourtant il s'était laissé séduire et enlever, tandis qu'elle avait couru après lui avec une peine que Dieu veuille épargner à tout le monde. Violette lui disait encore, avec un accent douloureux et plus pénétrant, comment, depuis deux nuits elle veillait à sa porte; comment pour obtenir cette faveur, elle avait donné des trésors dignes des rois sans tirer de lui un seul mot; comment cette dernière nuit était la fin de ses espérances et le terme de sa vie.

En écoutant ces paroles qui lui perçaient l'âme, il semblait à Perlino qu'on le tirait d'un rêve: c'était un nuage qu'on déchirait devant ses yeux. Il ouvrit doucement la porte et appela Violette; elle se jeta dans ses bras en sanglotant. Il voulait parler; elle lui ferma la bouche; on croit toujours celui qu'on aime, et il y a des instants où l'on est si heureux qu'on n'a besoin que de pleurer.

«Partons, dit Perlino; sortons de ce donjon maudit.

—Partir n'est pas aisé, seigneur Perlino, répondit l'écureuil; la dame des Écus-Sonnants ne lâche pas volontiers ce qu'elle tient; pour vous éveiller nous avons usé tous nos dons; il faudrait un miracle pour vous sauver.

—Peut-être ai-je un moyen, dit Perlino, à qui l'esprit venait comme la sève aux arbres du printemps.»

[Illustration]

Il prit le cornet qui contenait la poudre magique et gagna l'écurie, suivi de Violette et des trois amis. Là il sella le meilleur cheval, et, marchant tout doucement, il arriva jusqu'à la loge où dormait le geôlier, les clefs à la ceinture. Au bruit des pas, l'homme s'éveilla et voulut crier; il n'avait pas ouvert la bouche, que Perlino y jetait l'or potable, au risque de l'étouffer; mais, loin de se plaindre, le geôlier se mit à sourire, à rire, et retomba sur sa chaise en fermant les yeux et en tendant les mains. Se saisir du trousseau, ouvrir la grille, la refermer à triple tour, et jeter dans l'abîme ces clefs de perdition, pour enfermer à jamais la convoitise dans sa prison, ce fut pour Perlino l'affaire d'un instant. Le pauvre enfant avait compté sans le trou de la serrure; il n'en faut pas plus à la convoitise pour s'échapper de sa retraite et envahir le coeur humain.

[Illustration]

[Illustration]

Enfin les voilà en route, tous deux sur le même cheval. Perlino en avant, Violette en croupe. Elle avait passé son bras autour de son bien-aimé; elle le serrait bien fort pour s'assurer que le coeur lui battait toujours. Perlino tournait sans cesse la tête pour revoir la figure de sa chère maîtresse, pour retrouver ce sourire qu'il craignait toujours d'oublier. Adieu la frayeur et la prudence! Si l'écureuil n'avait plus d'une fois tiré la bride pour empêcher le cheval de butter ou de se perdre, qui sait si les deux voyageurs ne seraient pas encore en chemin?

Je laisse à penser la joie que ressentit le bon Cecco retrouvant sa fille et son gendre. C'était le plus jeune de la maison; il riait tout le long du jour sans savoir pourquoi et voulait danser avec tout le monde; il avait tellement perdu la tête qu'il doubla les appointements de ses commis et fit une pension à son caissier, qui ne le servait que depuis trente-six ans. Rien n'aveugle comme le bonheur. La noce fut belle, mais cette fois on eut soin de trier les amis. De vingt lieues à la ronde, il vint des abeilles qui apportèrent un beau gâteau de miel; le bal finit par une tarentelle de souris et un saltarello d'écureuils dont on parla longtemps dans Paestum. Quand le soleil chassa les invités, Violette et Perlino dansaient encore; rien ne pouvait les arrêter. Cecco, qui était plus sage, leur fit un beau sermon pour leur prouver qu'il n'étaient plus des enfants et qu'on ne se marie pas pour s'amuser; ils se jetèrent dans ses bras en riant. Un père a toujours le coeur faible: il les prit par la main et se mit à danser avec eux jusqu'au soir.

XII

LA MORALE

«Voilà l'histoire de Perlino, qui en vaut bien une autre, me dit en se levant ma grosse hôtesse, tout émue des aventures qu'elle venait de conter.

—Et la dame des Écus-Sonnants, m'écriai-je, qu'est-elle devenue?

—Qui le sait, répondit Palomba. Qu'elle ait pleuré ou qu'elle se soit arrachée un côté de cheveux, qui s'en soucie? La fourberie finit toujours par se prendre à son propre piège: c'est bien fait. La farine du diable s'en va toute en son, tant pis pour qui sert le diable, tant mieux pour les honnêtes gens!

—Et la morale?

—Quelle morale? dit Palomba, en me regardant d'un air surpris. Si Votre Excellence veut de la morale, il est deux heures; il y a un Père capucin qui prêche aux vêpres et vous voyez d'ici la cathédrale.

—C'est la morale du conte que je vous demande.

—Seigneur, me dit-elle en appuyant sur les finales, la soupe est servie, le poulet frit, le macaroni cuit. N I ni, mon histoire est finie. On berce les enfants avec des chansons et les hommes avec des contes: que voulez-vous de plus?»

Je me mis à table, mais je n'étais pas satisfait. Tout en ébréchant mon couteau sur un blanc de poulet, je dis à mon hôtesse:

«Votre histoire est touchante, et voilà un macaroni qui a un fumet admirable; mais quand je raconterai aux enfants de mon pays les aventures de Perlino, je ne leur servirai pas à dîner en même temps; ils réclameront une morale.

—Eh bien, Excellence, s'il y a chez vous de ces délicats qui n'osent pas rire, de crainte de montrer leurs dents, qu'ils viennent goûter à mon macaroni, adressez-les à Amalfi et qu'ils demandent la Lune. Nous leur servirons dans une assiette, plus de morale que n'en fournirait tout Paris.

[Illustration]

«A propos, ajouta-t-elle, on vous attend pour partir; le vent se lève, les matelots craignent que Votre Seigneurie ne soit incommodée comme ce matin. On dirait que cette nouvelle vous attriste. Bon courage! Le mal passé n'est que songe, et quoique le mal futur ait les bras longs, il ne nous tient pas encore. Vous n'y pensiez pas tout à l'heure.

—Merci, ma bonne Palomba, vous m'avez trouvé ce que cherchais. Un moment d'oubli entre de longues peines, un peu de repos au milieu du vent et de la mer, du travail et de l'ennui, voilà ce que donnent les contes et les rêves. Bien fou qui leur en demande davantage. Ecco la moralità.»

BLANDINE L'ESCLAVE

RÉCIT HISTORIQUE

De toutes les vertus qui honorent une femme, la plus belle et la plus précieuse, sans contredit, c'est la piété, car elle contient en soi toutes les autres: la charité, le sacrifice, la modestie, le courage, l'amour de la justice et de la vérité. Les femmes de France se sont toujours distinguées par leur piété; depuis la reine Bathilde et la mère de saint Louis jusqu'à Jeanne d'Arc, depuis sainte Geneviève jusqu'à l'épouse de Louis XV, la reine Marie Leckzinska, on peut citer auprès du trône, comme dans les conditions les plus obscures, une foule de femmes devenues célèbres par leur sainteté, non moins que par leur courage et par leur esprit. Mais parmi tous les noms qui sont venus jusqu'à nous et qu'entoure la vénération des siècles, il n'en est pas un qui mérite d'être conservé avec plus de respect que celui de la pauvre esclave Blandine, la première victime de la persécution païenne dans les Gaules, la première martyre de Lyon.

On sait que le christianisme vint du bonne heure en notre pays. Il y fut apporté par les disciples de saint Jean, venus d'Orient pour répandre la bonne nouvelle dans les Gaules. Dès le milieu du second siècle après Jésus-Christ, au temps de l'empereur Marc-Aurèle, nous trouvons à Lyon une Église déjà florissante, quoique cachée; cette Église a pour chef Pontinus, vieillard de plus de quatre-vingt-dix ans, qui avait du entendre à Éphèse le disciple bien-aimé du Seigneur. Des chrétiens venus de la Grèce et d'Asie, des Romains et des Gaulois convertis, composaient la communauté nouvelle; rien n'y manquait, pas même des esclaves instruits par leur maître. C'était là le spectacle jusqu'alors inconnu que donnait le christianisme; pour la première fois l'esclave était traité comme un homme, et non plus une brute; pour la première fois, le riche et le puissant respectaient dans le pauvre et l'opprimé une âme immortelle, rachetée par Jésus-Christ.

Les chrétiens étaient odieux aux païens; leur religion, disait-on, était contraire aux lois de l'empire. Les païens ne se trompaient pas dans leur jugement. Les lois de l'empire soumettaient la conscience au prince; c'était l'empereur, c'était le sénat qui décidaient quels dieux on devait adorer. Il n'est pas douteux que les chrétiens ne reconnaissaient pas cette tyrannie; aucun d'eux ne voulait s'avilir devant ces dieux de pierre et de bois, que des gens corrompus et pervers prétendaient imposer à la crédulité populaire; les fidèles préféraient la mort au mensonge et au déshonneur; c'est pour cela qu'ils étaient saints et grands.

Un autre reproche que les païens faisaient aux chrétiens, une autre cause de haine et de mépris, c'est que les chrétiens, disaient-ils, étaient insociables. On ne les voyait jamais aux fêtes publiques; jamais ils ne prenaient part à ces spectacles que les empereurs prodiguaient au peuple pour lui faire oublier sa servitude. En ce point encore, les païens avaient raison. Ces jeux qui faisaient la joie des Romains, ces chasses du cirque où des bêtes farouches déchiraient des malheureux sans défense, ces combats de gladiateurs où des esclaves s'entre-tuaient pour amuser l'oisiveté romaine, tout cela faisait horreur aux chrétiens. Ils vivaient loin de ce monde cruel et débauché; ils se réunissaient entre eux comme des frères, communiant à la même table, ne cherchant d'autre plaisir que celui de s'entr'aimer et de servir Dieu d'un même coeur.

Ce qu'il y a de plus odieux aux hommes, et surtout aux grands, c'est qu'on ne partage ni leurs idées ni leurs amusements; on commença par dédaigner les chrétiens; on voulut bientôt les obliger de faire comme la foule et d'adorer les caprices de l'empereur. Ils résistèrent; cette résistance fut un crime de lèse-majesté; il fallait que dans l'empire il n'y eût d'autre volonté, d'autre pensée que celle du souverain. Marc-Aurèle était un grand prince, sévère avec lui-même, sobre, courageux; il avait toutes les vertus d'un soldat et d'un philosophe, mais il était empereur, et à ce titre, imbu de tous les préjugés de la puissance. La loi défendait aux chrétiens d'exister; Mare-Aurèle ne s'inquiéta pas de savoir si cette loi était injuste et cruelle; il ne doutait pas qu'il n'eût le droit d'ordonner tout ce qui lui plaisait. Il avait autour de lui de savants conseillers qui lui prêtaient chaque jour cette maxime despotique: L'empereur était dieu, le Romain n'était qu'un esclave qui devait obéir et tout sacrifier, fût-ce même sa conscience. C'est ainsi que, malgré ses belles qualités et sa douceur, Marc-Aurèle en arriva à la persécution.

Cette persécution commença à Lyon vers l'an 177; elle commença, comme de coutume, non par une accusation régulière, mais par des émeutes. La populace connaissait toujours les chrétiens; c'étaient ces gens sévères et tristes qu'on ne voyait ni dans les temples, ni aux jeux, ni aux fêtes; chacun pouvait les désigner du doigt comme des impies et des athées, car on ne les voyait jamais adorer les dieux de la patrie. On insulta les chrétiens dans la rue; on les chassa de la place publique, où, suivant l'usage romain, les citoyens se réunissaient tous les jours, et on leur interdit les bains publics: on les força de se renfermer chez eux et de se cacher comme des criminels. Si, par hasard, on les rencontrait au dehors, la foule ameutée leur jetait des pierres; on les frappait; on pillait leurs maisons; toute injure était sainte et toute violence légitime quand la victime portait le nom odieux de chrétien.

Il semble que les magistrats auraient dû protéger des innocents contre de pareils outrages; car, dans un pays civilisé, il n'est pas permis d'user de violence, même contre un criminel reconnu, même contre un assassin avéré; mais il n'y avait pas de justice pour les chrétiens; ils étaient hors la loi. Le peuple qui les lapidait, les traînait devant le magistrat après les avoir insultés et demandait leur mort à grands cris. Le proconsul, quelle que fût son opinion, ne pouvait hésiter à punir les malheureux qu'on lui amenait; la pitié et l'indulgence l'eussent rendu suspect à l'empereur. Il fallait donc punir comme des assassins des gens dont le seul forfait était de ne point sacrifier à de vaines idoles. Constater le crime n'était pas difficile; ce crime, c'était de s'avouer chrétien, et jamais un fidèle ne reculait devant cet aveu. D'ordinaire il oubliait son nom, sa patrie, sa naissance, sa condition; et à toutes les questions que lui adressait le proconsul il ne répondait que ces mots: Je suis chrétien, ou: Je suis l'esclave du Christ. Ces mots, c'était l'arrêt du supplice et de la mort.

Le supplice était affreux: c'était la torture avec toutes ses horreurs. Tuer un chrétien, c'était, pour le magistrat, se reconnaître vaincu: celui qu'il avait tué était désormais un martyr, un témoin mort pour rendre hommage à Jésus-Christ. L'exemple de son courage engendrait de nouveaux dévouements, et il n'était pas rare qu'à la vue de la cruauté des bourreaux, de l'injustice des magistrats et du courage des fidèles, plus d'un païen ne se déclarât publiquement chrétien et ne demandât à mourir. Le sang des martyrs, s'écriait un Père de l'Église, le fougueux Tertullien, c'est de la graine de chrétiens. Il fallait donc non pas tuer le prisonnier, mais lui faire souffrir de tels supplices que la douleur le contraignit à se rétracter. C'était la triste victoire que poursuivait le magistrat, à force de menaces et de violences. Que la victime, vaincue par la douleur, dit un mot, qu'elle brûlât un grain d'encens à la statue du divin empereur, elle était libre et souvent récompensée; mais si le chrétien préférait la vérité à la honte, on épuisait après lui toutes les inventions de la rage humaine, pour arracher à sa bouche meurtrie un soupir qu'on pût transformer en aveu. Le fer, le feu, rien n'était épargné par les bourreaux; tant qu'un membre palpitait encore, tant qu'il restait autre chose qu'un cadavre, on s'acharnait après le martyr; il n'y avait de salut pour lui que dans la mort, qu'on lui faisait atteindre si lentement et qu'on lui vendait si cher.

On conçoit donc quelle fut la terreur des chrétiens de Lyon quand la foule se mit à les poursuivre et à les livrer au magistrat. Ce n'était pas seulement la torture de la mort qui les effrayait, c'était aussi la crainte que parmi les fidèles il s'en trouvât quelques-uns qui n'eussent ni assez de courage ni assez d'énergie pour résister aux bourreaux. C'était toujours la grande inquiétude; la rétractation d'un chrétien, son retour au paganisme, c'était la vraie et la seule défaite que redoutassent les disciples du Christ.

Il y avait surtout une classe de chrétiens pour qui la tentation de céder était bien forte: c'étaient les esclaves: s'ils adoraient la statue impériale, s'ils chargeaient leurs maîtres, on leur offrait d'ordinaire de l'argent et la liberté. Aussi voit-on, dans ces persécutions, qu'on commence par arrêter les esclaves, païens et chrétiens, et qu'on les présente à la torture pour les contraindre à déposer contre leurs patrons. C'est ce qui se fit à Lyon, et aussitôt parurent ces accusations stupides, que dans tous les temps on a imputées aux gens que poursuit la haine publique. «Les chrétiens, disaient les esclaves, se réunissent à des banquets communs; là on égorge un enfant et on en boit le sang.» C'est ce qu'on nommait les festins de Thyeste, en souvenir de ce personnage fabuleux à qui son frère Atrée, par une vengeance abominable, fit servir la chair même de son fils. De pareilles calomnies sont si odieuses qu'il semble impossible de les croire. Mais la haine ne raisonne pas.

Parmi les esclaves arrêtés à Lyon, il y avait une femme nommée Blandine; c'était une chrétienne que sa maîtresse avait convertie. Elle était de petite taille, faible et délicate; aussi sa maîtresse, qui avait vaillamment affronté la torture, craignait-elle que la pauvre esclave ne fût pas de force à combattre avec le bourreau. C'était le souci de tous les frères (ainsi se nommaient entr'eux les chrétiens); tous, captifs ou non, assistaient à ce terrible spectacle, pour s'encourager les uns les autres et s'animer à mourir pour la vérité.

On livra Blandine aux bourreaux; c'était une esclave; on n'avait rien à ménager avec ces créatures que dédaignait l'orgueil antique. Les Romains avaient moins de souci d'un esclave que nous n'en avons aujourd'hui d'un boeuf ou d'un cheval. Blandine fut mise à la torture; il semblait que du premier coup on allait briser ses membres délicats, ou forcer la pauvre femme à crier grâce; mais l'esprit de Jésus-Christ l'animait; elle résista avec un courage héroïque et une force surhumaine. Depuis le point du jour jusqu'au coucher du soleil, supplices et bourreaux se succédèrent; on s'acharna sur ce corps déchiré de coups et qui n'avait déjà plus forme humaine; on le lacéra avec des ongles de fer; on le troua de toutes parts; plus d'une fois le chevalet rompit sous l'effort des cordes qui tendaient les membres de la victime, rien ne put réduire la noble martyre. «Elle était, dit le récit contemporain, comme un généreux athlète. La douleur même ranimait ses forces et son courage. On eût dit qu'elle oubliait ses souffrances et qu'elle trouvait le repos et une énergie nouvelle dans ces mots, qu'elle répétait sans cesse: Je suis chrétienne; chez nous on ne fait rien de mal.»

Quand la nuit fut venue, on la jeta pêle-mêle avec les autres martyrs dans une prison obscure et sans air; on lui plaça les pieds sur un bloc de bois, troué de place en place, si bien que la pauvre victime ne put même pas trouver de repos pour son corps brisé; on la réservait pour un supplice plus éclatant. Elle avait bravé le proconsul et vaincu la menace des lois humaines, il lui fallait maintenant servir aux plaisirs sanglants du peuple; c'est à l'amphithéâtre, un jour de fête, qu'elle devait mourir.

Pour hâter la vengeance et pour animer la rage populaire, le proconsul ordonna des jeux extraordinaires. Il s'était promis d'amuser la foule; aussi chaque martyr devait-il mourir par un supplice particulier. Loin de s'effrayer de cette terrible épreuve, les frères voyaient arriver avec joie le jour et l'heure des tourments. La délivrance approchait. Ces supplices divers, qui allaient les réunir dans une même mort, c'était, disaient-ils, comme autant de fleurs de couleurs variées qui formaient une même couronne d'immortalité, offrande digne de plaire au Seigneur.

Parmi les martyrs réservés aux bêtes de l'amphithéâtre, on avait mis les plus courageux, ceux qui, après avoir lassé les bourreaux, sauraient le mieux affronter la dent des lions et des léopards. Au premier rang figuraient deux Romains, Maturus et Sanctus, avec un Grec, venu de Pergame, Attale, que l'on appelait la colonne de pierre angulaire de l'Église lyonnaise; à côté d'eux, meurtrie et mutilée, mais, toujours indomptable, était la pauvre Blandine.

Maturus et Sanctus, qu'on avait torturés plusieurs fois, furent tourmentés de nouveau dans l'amphithéâtre pour assouvir la cruauté d'une foule insensée. On les battit de verges, on les jeta aux bêtes, qui les déchirèrent; le peuple voulait une mort cruelle. Sur les cris de l'assemblée, on les retira de l'arène à demi morts, pour les asseoir sur une chaise de fer qu'on fit rougir. Malgré tout on ne put réduire leur constance; Maturus ne poussa pas un soupir. Sanctus ne prononça d'autres paroles que celles qu'il avait répondu le premier jour au proconsul, et qui l'avaient soutenu au milieu des supplices: Je suis chrétien. Furieux de se voir vaincu par l'énergie de ces hommes sans défense, le peuple ordonna d'étrangler les deux martyrs. Le tour de Blandine était venu.

On l'attacha à un poteau, les bras étendus, pour l'exposer ainsi aux animaux féroces. Sur son visage fatigué brillait comme une lueur divine; elle mourait pleine de foi et d'espérance, car elle mourait pour le Christ et par le même supplice. Pour tous les frères qui la contemplaient, c'était une joie profonde de voir et d'admirer le courage de leur soeur; tous se rappelaient le divin martyr du Calvaire, et tous, bénissant le Seigneur, faisaient des voeux pour la délivrance et la gloire de Blandine; mais les bêtes, moins féroces que les hommes, ne voulurent point toucher au corps de la sainte; l'effort des bestiaires fut impuissant pour les animer. Elles rentrèrent en grondant au fond de la cage. Au grand déplaisir des spectateurs, il fallut détacher Blandine et la remettre en prison; on la réservait pour une nouvelle fête de meurtre et de sang.

Attale restait le dernier; c'était le plus odieux, car c'était le plus brave. Suivant toute apparence, c'était un missionnaire venu d'Orient, et, après l'évêque Pontinus, le principal apôtre de l'Église de Lyon. Le peuple demanda à grands cris qu'on fit descendre Attale dans l'arène. Il y parut le front serein, la tête droite, soutenu par sa conscience, prêt au combat, comme un soldat du Christ. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre, pour que la foule pût l'insulter à loisir; devant lui un soldat portait un tableau où était écrit: Voici Attale, le chrétien. Malgré les clameurs du peuple, le proconsul ne put livrer ce jour-là le martyr au supplice; Attale était un citoyen romain, ce n'était pas un esclave comme Blandine; il fallait l'ordre de l'empereur pour le mettre à mort. Mais on avait écrit à Rome; la réponse de Marc-Aurèle n'était pas douteuse. L'empereur philosophe écrivait un beau livre rempli de nobles maximes sur la justice et l'humanité; mais un chrétien n'avait pas de droits, ce n'était pas un homme, c'était l'ennemi du genre humain.

Tandis que Blandine attendait en prison qu'une lettre du César lui permit enfin de mourir, elle n'était pas inactive. C'était, disent ses contemporains, c'était comme une mère qui rassemble ses enfants et leur donne de nouveau la vie. A force de prière et d'argent, les fidèles se faisaient ouvrir les prisons, et tous couraient auprès de Blandine pour la saluer du nom de martyre. Mais son humilité repoussait ce titre honorable. «Ceux-là seuls sont martyrs, disait-elle, que le Christ a appelés auprès de lui; la mort qu'ils ont courageusement soufferte est le sceau de leur gloire; nous ne sommes que de pauvres et humbles confesseurs.»

Puis elle prêchait à tous la résignation, le courage, l'union, et, enfin, répandant des larmes, elle suppliait les frères d'adresser leurs prières à Dieu pour qu'elle obtînt la mort, qui devait l'affranchir.

Il ne manquait pas non plus de païens qui venaient pour séduire les prisonniers par de belles promesses ou pour insulter à ce qu'ils nommaient leurs vaines espérances. Blandine leur parlait avec douceur, mais avec une foi profonde et une liberté sans bornes. Les païens, émus, sentaient bien que cette femme ne craignait plus rien des hommes, et attendait tout de Dieu. Ils se demandaient d'où venait cette force qui leur manquait, et comment cette débile créature, seule et sans appui, bravait l'injustice et la violence avec plus de fermeté et d'énergie que n'en avaient jamais montré, en face de l'ennemi, leurs Scipions et leurs Fabius, soutenus par une armée. Il y a une sainte contagion dans le spectacle de la grandeur morale; parmi ces païens venus par curiosité, peut-être y en eut-il plus d'un qui était entré dans la prison de Blandine en ennemi de la foi et qui en sortit déjà chrétien dans le coeur.

Enfin arriva la lettre de Marc-Aurèle; elle ordonnait la mort. Pour honorer l'empereur et rendre la vengeance plus solennelle, le proconsul attendit un des jours où se tenait l'assemblée de la province. Assis sur son tribunal, entouré de ses licteurs et de ses gardes, au milieu des pompes théâtrales, il se fit amener les chrétiens, et, après de nouvelles menaces et de nouvelles prières, lut à chacun d'eux l'arrêt de mort. Les citoyens romains eurent aussitôt la tête tranchée; les autres, et Blandine était du nombre, furent renvoyés aux bêtes; Attale aussi fut épargné le premier jour; tout citoyen romain qu'il fût on l'avait réservé pour l'amphithéâtre, afin que l'ignominie du supplice fût un châtiment de plus pour ce que le proconsul appelait l'obstination d'un insensé, et ce que nous appelons aujourd'hui la foi d'un chrétien.

Au jour dit, le peuple emplit le vaste amphithéâtre, criant qu'on livrât les chrétiens aux lions. Quand les grilles s'ouvrivent, il se lit un profond silence, et alors parurent Attale, Blandine et un enfant de quinze ans, nommé Ponticus. Comme ses devanciers, Attale souffrit tous les tourments que demanda le caprice ou l'ivresse sanglante de la foule. Lui aussi, après l'avoir battu de verges et livré aux bêtes, on le fit asseoir sur le fauteuil de fer rougi. Au milieu du supplice, l'injure et la calomnie le poursuivaient encore. On lui reprochait de dévorer des enfants; il se tourna dédaigneusement vers les lâches qui l'outrageaient, et, leur montrant ses membres réduits par le feu: «Voilà, leur dit-il, ce qui s'appelle dévorer des hommes. Pour nous, loin de dévorer des enfants, nous ne faisons de mol à personne.» Et, comme on lui demandait le nom de son Dieu: «Dieu, répondit-il, n'a pas de nom, comme nous autres mortels.» Après cette réponse, il mourut.

On avait réservé pour la fin Ponticus et Blandine, une femme, un enfant. On les avait forcés d'assister à tous les supplices; on espérait que la vue de tant de souffrances effrayerait et dompterait des âmes aussi sensibles et aussi tendres; on les suppliait de jurer par les images des dieux, car on sentait ce qu'il y avait d'odieux à écraser ainsi du même coup la faiblesse et l'innocence. Tout fut inutile, Blandine et Ponticus étaient chrétiens. La foule entra alors en fureur et ne voulut épargner ni l'âge ni le sexe. Ponticus fut le premier saisi; le peuple demanda qu'on épuisât tous les supplices sur cet enfant. Battu de verges, livré aux bêtes, il résista à toutes les épreuves. Au milieu des tourments qui le brisaient, on entendait la voix de Blandine qui encourageait son jeune frère à souffrir des douleurs d'un instant pour conquérir une gloire qui ne finirait pas. Ni menaces ni coups n'arrêtaient la chrétienne; c'était une mère qui voulait enfanter son fils à la vie éternelle. Ponticus résista aussi longtemps que ses forces le lui permirent, et ce fut en souriant à Blandine qu'il rendit le dernier soupir.

L'enfant mort et dans le sein de Dieu, on vit Blandine marcher aux bêtes de l'amphithéâtre, non pas comme une captive qui va à la mort, mais comme une fiancée qui prend place au festin nuptial. Sur l'ordre du peuple, on la suspendit dans un filet, et on l'exposa ainsi à un taureau indompté. Trois fois l'animal, de sa corne furieuse, jeta en l'air la pauvre Blandine, trois fois il la foula aux pieds, pour assouvir sa rage sur la victime qu'on lui livrait; on n'entendit ni plaintes ni pleurs, mais seulement quelques mots de prière, une invocation au Christ sauveur. Enfin on la tira du filet à demi morte et on l'égorgea comme un agneau qu'on égorge à l'autel.

Le spectacle était fini; mais l'ivresse de la foule avait cessé; le peuple sortit en silence, sans jeter au ciel le nom de César. Chacun se disait que jamais femme n'avait supporté de tels supplices et n'avait montré un courage plus indompté; le proconsul, qui tremblait devant les serviteurs de César, se demandait quelle était donc cette religion nouvelle qui affranchit la conscience, chasse toute frayeur, donne la liberté au milieu des fers, et met une esclave au-dessus même de l'empereur.

Blandine n'avait plus rien à craindre des hommes; c'était elle maintenant qui faisait trembler les ministres de César. Cette dépouille sanglante, ce reste de chair et d'os, qui avaient échappé à la dent des bêtes et au fer des bourreaux, voilà des trésors que se disputaient les chrétiens. Pour obtenir ces saintes reliques, un fidèle offrait sa fortune; si on la refusait, il se glissait dans l'ombre des nuits pour ravir ce qui, pour lui, était plus précieux que l'or. Les magistrats n'ignoraient pas que, si ce cadavre leur échappait, on se disputerait chacun des cheveux de Blandine, et que chacun des possesseurs serait un nouvel ami de la vérité, un nouvel ennemi du despotisme impérial. C'est là qu'était le danger pour ces bourreaux qu'effrayait la pâle figure d'une pauvre femme qu'ils avaient égorgée.

Pendant six jours on exposa les restes des martyrs à toutes les injures du temps, à tous les outrages des hommes; le septième jour, on les brûla, et les cendres furent jetées dans le Rhône. Les païens s'imaginaient ainsi défier Dieu et empêcher la résurrection qu'attendaient les chrétiens; ils voulaient ravir aux fidèles toute espérance, en même temps leur ôter tout souvenir. Impuissance de la force!

Toutes ces violences ne trahissaient que la crainte. Les siècles ont passé; le paganisme est tombé; le nom des bourreaux a disparu sous l'exécration publique. Mais le nom de Blandine est resté. De cette douce et courageuse victime, l'Église a fait une sainte, et tant qu'il y aura des fidèles sur la terre, le cri de Blandine restera la devise de la société chrétienne: Nous nommes chrétiens, et nous ne faisons rien de mal; belles et saintes paroles qu'on ne saurait trop méditer.

C'est ainsi que par sa foi, son amour de la vérité, son dévouement à Dieu, Blandine, la pauvre esclave, a mérité de vivre dans l'histoire. Aussi longtemps qu'il y aura en France des femmes chrétiennes, elles respecteront sa mémoire, elles admireront l'exemple de cette héroïne chrétienne, qui du sein de sa faiblesse et de ses misères, nous crie qu'on peut toujours s'élever en faisant son devoir; que la véritable grandeur de l'homme est dans son âme, et qu'on ne doit jamais avilir cette âme, que Dieu a faite à son image et qui n'appartien qu'à lui.

LA SAGESSE DES NATIONS

OU
LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN

I

LE CAPITAINE JEAN

Quand j'étais enfant (il y a bien longtemps de cela), j'habitais chez mon grand-père, dans une belle campagne au bord de la Seine. Je me souviens que nous avions pour voisin un personnage singulier qu'on appelait le capitaine Jean. C'était, disait-on, un ancien marin qui avait fait cinq ou six fois le tour du monde. Je le vois encore. C'était un gros homme court et trapu; sa figure était jaune et ridée; il avait un nez crochu comme le bec d'un aigle, des moustaches blanches et de grandes boucles d'oreilles d'or. Il était toujours habillé de la même façon: l'été, tout en blanc depuis les pieds jusqu'à la tête, avec un large chapeau de paille; l'hiver, tout en bleu, avec un chapeau ciré, des souliers à boucles et des bas chinés. Il habitait seul, sans autre compagnie qu'un gros chien noir, et ne parlait à personne. Aussi le regardait-on comme une espèce de Croquemitaine. Quand je n'étais pas sage, ma bonne ne manquait jamais de me menacer de l'horrible voisin, menace qui me rendait aussitôt obéissant.

Malgré tout, je me sentais attiré par le capitaine. Je n'osais le regarder en face; il me semblait qu'il sortait une flamme de ses petits yeux, cachés par d'épais sourcils, plus blancs que ses moustaches; mais je le suivais en arrière, et, sans savoir comment, je me trouvais toujours sur son chemin. C'est que le marin n'était pas un homme comme les autres. Tous les matins, il était dans une prairie de mon grand-père, assis au bord de l'eau, pêchant à la ligne avec un bonheur qui ne se démentait jamais. Tandis qu'il était là, immobile et guettant ses goujons, je poussais des soupirs d'envie, moi, à qui on défendait d'approcher de la rivière. Et quelle joie quand le capitaine appelait son chien, lui mettait une allumette enflammée dans la gueule, et bourrait tranquillement sa pipe en regardant la mine effrayée de Fidèle. C'était là un spectacle qui m'amusait plus que mon rudiment.

[Illustration]

A dix ans, on ne cache guère ce qu'on éprouve; le capitaine s'aperçut de mon admiration et devina l'ambition qui me rongeait le coeur. Un jour que, hissé sur la pointe du pied, je regardais par-dessus l'épaule du pêcheur, retenant mon haleine et suivant d'un long regard la ligne qu'il promenait sur l'eau:

«Approchez, jeune homme, me dit-il d'une voix qui retentit à mon oreille comme un coup de canon; vous êtes un amateur, à ce que je vois. Si vous êtes capable de vous tenir tranquille pendant cinq minutes, prenez cette ligne qui est à côté de moi. Voyons comment vous vous en tirerez.»

Dire ce qui se passa dans mon âme serait chose difficile; j'ai eu quelque plaisir dans ma vie, mais jamais une émotion aussi forte. Je rougis; les larmes me vinrent aux yeux; et me voilà assis sur l'herbe, tenant la ligne qu'avait lancée le marin, plus immobile que Fidèle et ne regardant pas son maître avec moins de reconnaissance. L'hameçon jeté, le liège trembla:

«Attention! jeune homme, me dit tout bas le capitaine, il y a quelque chose. Rendez la main, ramenez à vous doucement, allongez, et maintenant tirez lentement à vous; fatiguez-moi ce drôle-là.»

J'obéis, et bientôt j'amenai un beau barbillon, avec des moustaches aussi blanches et presque aussi longues que celles du capitaine. O jour glorieux, aucun succès ne t'a effacé de mon souvenir! Tu es resté ma plus grande et ma plus douce victoire!

Depuis cette heure fortunée, je devins l'ami du capitaine. Le lendemain il me tutoyait, m'ordonnait d'en faire autant et m'appelait son matelot. Nous étions inséparables; on l'aurait plutôt vu sans son chien que sans moi. Ma mère s'aperçut de cette passion naissante. Comme le marin était un brave homme, elle tira bon parti de mon amitié. Quand ma lecture était manquée, quand il y avait dans ma dictée une orthographe de fantaisie, on m'interdisait la compagnie de mon bon ami. Le lendemain (ce qui était plus dur encore), il fallait lui expliquer la cause de mon absence; Dieu sait de quelle façon il jurait après moi! Grâce à cette terreur salutaire, je fis des progrès rapides. Si je ne fais plus trop de fautes quand j'écris, je le dois à l'excellent homme qui, en fait d'orthographe, en savait un peu moins long que moi.

Un jour que je n'avais pas obtenu sans peine de le rejoindre, et que j'avais encore le coeur gros des reproches que j'avais reçus:

«Capitaine, lui dis-je, quand donc lis-tu? quand donc écris-tu?

—Vraiment, répondit-il, cela me serait difficile, je ne sais ni lire ni écrire.

—Tu es bien heureux! m'écriai-je. Tu n'as pas de maîtres, toi, tu t'amuses toujours, tu sais tout sans l'avoir appris.

—Sans l'avoir appris? reprit-il, ne le crois pas; ce que je sais me coûte cher; tu ne voudrais pas de mon savoir au prix qu'il m'a fallu le payer.

—Comment cela, capitaine? On ne t'a jamais grondé, tu as toujours fait ce que tu as voulu.

—C'est ce qui te trompe, mon enfant, me dit-il en adoucissant sa grosse voix et en me regardant d'un air de bonté; j'ai fait ce qu'ont voulu les autres, et j'ai eu une terrible maîtresse qui ne donne pas ses leçons pour rien; on la nomme l'expérience. Elle ne vaut pas ta mère, je t'en réponds.

—C'est l'expérience qui t'a rendu savant, capitaine?

—Savant, non; mais elle m'a enseigné le peu que je sais. Toi, mon enfant, quand tu lis un livre, tu profites de l'expérience des autres; moi, j'ai tout appris à la sueur de mon corps. Je ne lis pas, c'est vrai, malheureusement pour moi, mais j'ai une bibliothèque qui en vaut bien une autre. Elle est là, ajouta-t-il en se frappant le front.

—Qu'est-ce qu'il y a dans ta bibliothèque?

—Un peu de tout: des voyages, de l'industrie, de la médecine, des proverbes, des contes. Cela te fait rire? Mon petit homme, il y a souvent plus de morale dans un conte que dans toutes les histoires romaines. C'est la sagesse des nations qui les a inventés; grands ou petits, jeunes ou vieux, chacun peut en faire son profit.

—Si tu m'en contais un ou deux, capitaine, tu me rendrais sage comme toi.

—Volontiers, reprit le marin; mais je le préviens que je ne suis pas un diseur de belles paroles; je te réciterai mes contes comme on me les a récités; je te dirai à quelle occasion et quel profit j'en ai tiré. Écoute donc l'histoire de mon premier voyage.