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Contes et nouvelles

Chapter 24: V
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About This Book

A collection of short tales portraying episodes of 19th-century French life, often centered on encounters between social classes. Narratives depict hardworking poor people, uneasy acts of charity, and compassionate figures who intervene on behalf of the needy, showing how dignity, religious feeling, and personal sacrifice shape everyday choices. The pieces range from intimate domestic sketches to more dramatic vignettes, using concrete detail and moral observation to examine themes of poverty, solidarity, and social contrast without adopting a theoretical tone.

II

PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE JEAN

J'avais douze ans et j'étais à Marseille, ma ville natale, quand on m'embarqua comme mousse à bord d'un brick de commerce qu'on nommait la Belle-Émilie. Nous allions au Sénégal porter de ces toiles bleues qu'on appelle des guinées; nous devions rapporter de la poudre d'or, des dents d'éléphant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le voyage n'eut rien d'intéressant; je ne me souviens guère que des coups de garcette qu'on m'administrait sans compter, pour me former le caractère et me donner de l'esprit, disait-on.

Vers la troisième semaine, la brick approcha des côtes d'Andalousie, et, un soir, on jeta l'ancre à quelque distance d'Alméria. La nuit venue, le second du navire prit son fusil, et s'amusa à tirer des hirondelles, que je ne voyais pas, car le soleil était couché depuis longtemps. Il y avait, par hasard, des chasseurs non moins obstinés qui se promenaient le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur invisible gibier. Tout à coup on met la chaloupe à la mer, on m'y jette plus qu'on ne m'y descend; me voilà occupé à recevoir et à ranger des ballots qu'on nous passait du navire, puis on tend la voile, on se dirige vers la terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas à quoi pouvait servir cette promenade par une nuit sans étoiles; mais un mousse ne raisonne guère, il obéit sans rien dire, sinon, gare les coups de garcette! La chaloupe aborda sur une plage déserte, loin du port d'Alméria. Le second, qui nous commandait, se mit à siffler; on lui répondit, et bientôt j'entendis des pas d'hommes et de chevaux. On débarqua les ballots, on les chargea sur les chevaux, les ânes, les mulets, qui se trouvaient là fort à propos; puis, le second ayant dit aux matelots de l'attendre jusqu'au point du jour, partit et m'ordonna de le suivre. On me hissa sur une mule, entre deux paniers; nous voila en route pour aller je ne sais où.

Au bout d'une heure, on aperçut une petite lumière, vers laquelle on se dirigea. Une voix cria: Qui vive! on répondit: Les anciens. Une porte s'ouvre; nous entrons dans une auberge habitée par des gens qui n'avaient pas la mine de très bons chrétiens. C'était, je l'appris bientôt, des bohémiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce défendu, qui nous exposait aux galères. On ne m'avait pas demandé mon avis.

Le capitaine entra, avec les bohémiens, dans une salle basse dont on ferma la porte; on me laissa seul avec une vieille femme qui préparait le souper: c'était la plus laide sorcière que j'aie vue de ma vie. Elle me prit par le bras, me regarda jusqu'au blanc des yeux: je tremblais malgré moi. Quand elle m'eut bien examiné, la vieille me parla. Je fus tout étonné d'entendre son ramage, qui ressemblait au patois de Marseille. Elle m'attacha un torchon gras autour du corps, me fit asseoir auprès d'elle, les jambes croisées sur une natte de jonc et, me jetant un poulet, m'ordonna de le plumer.

Un mousse doit tout savoir, sous peine d'être battu; je me mis à arracher les plumes de l'animal, en imitant de mon mieux la vieille, qui, de son côté, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour m'encourager, elle me souriait de façon agréable, en me montrant chaque fois trois grandes dents jaunes tout ébréchées, seul trésor qui lui restai dans la bouche. Les poulets plumés, il fallut hacher des oignons, éplucher de l'ail, préparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux, autant par peur de la vieille que par amitié.

«Eh bien, la mère, êtes-vous contente? lui dis-je, quand tous nos préparatifs furent achevés.

—Oui, mon fils, dit-elle; tu es un bon garçon, je veux te récompenser.
Donne-moi ta main.»

Elle me prit la main, la retourna, et se mit à en suivre toutes les lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure.

«Assez, la mère! lui dis-je en retirant ma main, je suis chrétien, je ne crois pas à tout cela.

—Tu as tort, mon fils, je t'en aurais dit bien long; car, si pauvre et si vieille que je sois, je suis d'un peuple qui sait tout. Nous autres gitanos, nous entendons des voix qui vous échappent, nous parlons avec les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer.

[Illustration]

—Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de ce poulet que j'ai plumé?

—Non, dit la vieille, je ne me suis pas souciée de l'écouter, mais, si tu veux, je te conterai l'histoire de son frère; tu y verras que tôt ou tard on est puni par où on a péché, et que jamais un ingrat n'échappe au châtiment.»

Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre que je tressaillis; puis elle commença le conte que voici.

III

HISTOIRE DE COQUERICO[1]

[Note 1: On trouve cette histoire, fort populaire en Espagne, contée avec quelque différence, dans un des plus jolis romans de Fernand Caballero, le Gaviota, ou la Mouette.]

Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la basse-cour d'un riche fermier; elle était entourée d'une nombreuse famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme et estropié. C'était justement celui que la mère aimait le mieux; ainsi sont faites toutes les mères: leurs préférés sont les plus laids. Cet avorton n'avait d'entiers qu'un oeil, une patte et une aile; on eût dit que Salomon eût exécuté sa sentence mémorable sur Coquerico (c'était le nom de ce chétif individu) et qu'il l'eût coupé en deux du fil de sa fameuse épée. Quand on est borgne, botteux et manchot, c'est une belle occasion d'être modeste; notre gueux de Castille était plus fier que son père, le coq le mieux éperonné, le plus élégant, le plus brave et le plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos à Madrid. Il se croyait un phénix de grâce et de beauté, et passait les plus belles heures du jour à se mirer au ruisseau. Si l'un de ses frères le heurtait par hasard, il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au combat le seul oeil qui lui restât; si les poules gloussaient à sa vue, il disait que c'était pour cacher leur dépit, parce qu'il ne daignait même pas les regarder.

Un jour que sa vanité lui montait à la tête plus que de coutume, il dit à sa mère:

«Écoutez-moi, Madame ma mère: l'Espagne m'ennuie, je m'en vais à Rome; je veux voir le Pape et les cardinaux.

—Y penses-tu, mon enfant? s'écria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race: nous pouvons montrer notre généalogie. Où trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci, des mûriers pour t'abriter, un poulailler blanchi à la chaux, un fumier magnifique, des vers et des grains partout, des frères qui t'aiment, et trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu'à Rome même tu ne regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?»

Coquerico haussa son aile manchote en signe de dédain.

«Ma mère, dit-il, vous êtes une bonne femme; tout est beau à qui n'a jamais quitté son fumier; mais j'ai déjà assez d'esprit pour voir que mes frères n'ont pas d'idée et que mes cousins sont des rustres. Mon génie étouffe dans ce trou, je veux courir le monde et faire fortune.

—Mais, mon fils, reprit la pauvre mère poule, l'es-tu jamais regardé dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes d'araignée et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici, tu es perdu.

—Ma mère, répondit Coquerico, quand une poule couve un canard, elle s'effraye toujours de le voir courir à l'eau. Vous ne me connaissez pas davantage. Ma nature, à moi, c'est de réussir par mes talents et mon esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agréments de ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens.»

Quand la poule vit que tous les sermons étaient inutiles, elle dit à
Coquerico:

«Mon fils, écoute au moins les derniers conseils de ta mère. Si tu vas à Rome, évite de passer devant l'église de Saint-Pierre; le saint, à ce qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent. Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons; tu les reconnaîtras à leur bonnet blanc, à leur tablier retroussé et à la gaine qu'ils portent au côté. Ce sont des assassins patentés qui nous traquent sans pitié: ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps de dire miserere! Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant la patte, reçois ma bénédiction et que saint Jacques te protège! c'est le patron des pèlerins.»

Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans l'oeil de sa mère; il ne s'inquiéta pas davantage de son père, qui cependant dressait sa crête au vent et semblait l'appeler; sans se soucier de ceux qu'il laissait derrière lui, il se glissa par la porte entr'ouverte; à peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois fois pour célébrer sa liberté: Coquerico! coquerico! coquerico!

[Illustration]

Comme il courait à travers champs, moitié volant, moitié sautant, il arriva au lit d'un ruisseau que le soleil avait mis à sec. Cependant, au milieu du sable, on voyait encore un filet d'eau si mince que deux feuilles tombées l'arrêtaient au passage.

Quand le ruisseau aperçut notre voyageur, il lui dit:

«Mon ami, tu vois ma faiblesse; je n'ai même pas la force d'emporter ces feuilles qui me barrent le chemin encore moins de faire un détour, car je suis exténué. D'un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je ne suis pas un ingrat; si tu m'obliges, tu peux compter sur ma reconnaissance au premier jour de pluie, quand l'eau du ciel m'aura rendu mes forces.

—Tu plaisantes! dit Coquerico. Ai-je la figure d'un balayeur de ruisseau? Adresse-toi à gens de ton espèce, ajouta-t-il; et, de sa bonne patte, il sauta par-dessus le filet d'eau.

«Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins!» murmura le ruisseau, mais d'une voix si faible que l'orgueilleux ne l'entendit pas.

Un peu plus loin notre maître coq aperçut le Vent tout abattu et tout essoufflé.

«Cher Coquerico, lui dit-il, viens à mon aide; ici-bas on a besoin les uns des autres.

Tu vois où m'a réduit la chaleur du jour; moi qui, en d'autres temps, déracine les oliviers et soulève les mers, me voilà tué par la canicule. Je me suis laissé endormir par le parfum de ces roses avec lesquelles je jouais, et me voici par terre presque évanoui. Si tu pouvais me lever à deux pouces du sol avec ton bec, et m'éventer un peu avec ton aile, j'aurais la force de m'élever jusqu'à ces nuages blancs que j'aperçois là-haut, poussés par un de mes frères, et je recevrais de ma famille quelque secours qui me permettrait d'exister jusqu'à ce que j'hérite du premier ouragan.

[Illustration]

—Monseigneur, répondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s'est amusée plus d'une fois à me jouer de mauvais tours. Il n'y a pas huit jours encore que, se glissant en traître derrière moi, Votre Seigneurie s'est divertie à m'ouvrir la queue en éventail, et m'a couvert de confusion à la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les railleurs ont leur tour; il leur est bon de faire pénitence et d'apprendre à respecter certains personnages qui, par leur naissance, leur beauté et leur esprit, devraient être à l'abri des plaisanteries d'un sot.»

Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit à chanter trois fois de sa voix la plus rauque: Coquerico! coquerico! coquerico! et il passa fièrement son chemin.

Dans un champ nouvellement moissonné où les laboureurs avaient amassé de mauvaises herbes fraîchement arrachées, la fumée sortait d'un morceau d'ivraie et de glaïeul. Coquerico s'approcha pour picorer, et vit une petite flamme qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les allumer.

«Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens à point pour me sauver la vie; faute d'aliment, je me meurs. Je ne sais où s'amuse mon cousin le Vent, qui n'en fait jamais d'autres; apporte-moi quelques brins de paille sèche pour me ranimer. Ce n'est pas une ingrate que tu obligeras.

—Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le mérites, insolente qui oses t'adresser à moi! et voilà le poulet qui saute sur le tas d'herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu'on n'entendit plus le craquement de la flamme et qu'il ne sortit plus de fumée. Sur quoi, maître Coquerico, suivant son habitude, se mit à chanter trois fois: Coquerico! coquerico! coquerico! puis il battit de l'aile, comme s'il avait achevé les exploits d'Amadis.

[Illustration]

Toujours courant, toujours gloussant, Coquerico finit par arriver à Rome: c'est là que mènent tous les chemins. A peine dans la ville, il courut droit à la grande église de Saint-Pierre. L'admirer, il n'y songea guère; il se plaça en face de la porte principale, et, quoiqu'au milieu de la colonnade, il ne parût pas plus gros qu'une mouche; il se hissa sur son ergot et se mit à chanter: Coquerico! coquerico! coquerico! rien que pour faire enrager le saint et désobéir à sa mère.

Il n'avait pas fini qu'un suisse, de la garde du Saint-Père, qui l'entendit crier, mit la main sur l'insolent et l'emporta chez lui pour en faire son souper.

«Tiens, dit le suisse, en montrant Coquerico à sa ménagère, donne-moi vite de l'eau bouillante pour plumer ce pénitent-là.

—Grâce! grâce! madame l'Eau, s'écria Coquerico. Eau si douce, si bonne, la plus belle et la meilleure des choses du monde, par pitié, ne m'échaude pas!

—As-tu donc eu pitié de moi, quand je t'ai imploré, ingrat?» répondit l'Eau, qui bouillait de colère. D'un seul coup elle l'inonda du haut jusqu'en bas et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.

Le suisse prit alors le malheureux poulet et le mit sur le gril.

«Feu, ne me brûle pas! cria Coquerico. Toi qui es si brillant, frère du soleil, cousin du diamant, épargne un misérable; contiens ton ardeur, adoucis ta flamme et ne me rôtis pas.

—As-tu eu pitié de moi quand je t'implorais, ingrat?» répondit le Feu, qui pétillait de colère; et d'un jet de flamme il fit de Coquerico un charbon.

Quand le suisse aperçut son rôti dans ce triste état, il tira le poulet par la patte et le jeta par la fenêtre. Le Vent l'emporta sur un tas du fumier.

[Illustration]

«O Vent! murmura Coquerico, qui respirait encore, zéphyr bienfaisant, souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies; laisse-moi reposer sur le fumier paternel.

—Te reposer! rugit le Vent. Attends, je vais t'apprendre comme je traite les ingrats.»

Et d'un souffle il l'envoya si haut dans l'air, que Coquerico en retombant, s'embrocha sur le haut d'un clocher.

C'est là que l'attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint cloua Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore aux voyageurs; si haut placé qu'il soit, chacun le méprise, parce qu'il tourne au moindre vent; il est noir, sec, déplumé, battu par la pluie; il ne s'appelle plus Coquerico, mais girouette; c'est ainsi qu'il paye et payera éternellement sa désobéissance à sa mère, sa vanité, son insolence et surtout sa méchanceté.

IV

LA BOHÉMIENNE

Quand la vieille eut achevé son conte, elle porta le souper au second et à ses amis; je l'aidai dans cette besogne, et, pour ma part, je plaçai sur la table deux grandes peaux de chèvre toutes pleines de vin; après quoi, je retournai à la cuisine avec la bohémienne; ce fut notre tour de manger.

Il y avait déjà quelque temps que notre repas était achevé, et je causais amicalement avec ma vieille hôtesse, quand tout à coup on entendit du bruit, des imprécations, des jurements, dans la salle du souper. Le second sortit bientôt; il avait à la main la hache qu'il portait d'ordinaire à la ceinture; il en menaçait ses compagnons de table, qui tous tenaient leur couteau à demi caché dans la main. On se querellait pour les comptes, car un des contrebandiers tenait un sac plein de piastres qu'il refusait de livrer; l'intérêt et l'ivresse empêchaient qu'on ne s'entendit.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on venait chercher la vieille pour trancher la question. Elle avait sur ces hommes une grande autorité, qu'elle devait sans doute à sa réputation de sorcière; on la méprisait, mais on en avait peur. La bohémienne écouta tous ces cris qui se croisaient, puis elle compta sur ses doigts ballots et piastres, et enfin donna tort au second.

«Misérable! s'écria celui-ci, c'est toi qui payeras pour ce tas de voleurs!»

Il leva sa hache: je me jetai en avant pour lui arrêter le bras, et je reçus un coup qui m'estropia le pouce pour le reste de mes jours. Première leçon que me vendait l'expérience, et qui m'a donné pour toujours l'horreur de l'ivresse.

Furieux d'avoir manqué sa victime, le second me renverse à terre d'un coup de pied; il se jetait de nouveau sur la vieille, quand, soudain, je le vois s'arrêter, porter ses mains à son ventre, en retirer un long couteau tout sanglant, s'écrier qu'il est un homme mort, et tomber.

[Illustration]

Cette terrible scène ne dura pas le temps que je prends pour la conter.

On fit silence autour du cadavre; puis bientôt les cris recommencèrent, mais cette fois on parlait une langue que je n'entendais pas, la langue des bohémiens. Un des contrebandiers montrait le sac d'argent, un autre me secouait par le collet, comme s'il voulait m'étrangler, un troisième me prenait par le bras et me tirait à lui; au milieu de ce vacarme, la vieille allait de l'un à l'autre, criant plus fort que toute la bande, portant les mains à sa tête, puis, prenant mon bras, montra mon pouce ensanglanté et presque détaché. Je commençais à comprendre. Evidemment il y avait des contrebandiers qui pensaient à profiter de l'occasion, et qui, pour avoir à bon marché tout ce que nous apportions, proposaient de se débarrasser de moi et de garder l'argent. J'allais payer de ma vie la faute de me trouver, malgré moi, en mauvaise compagnie; c'est encore une leçon qui m'a coûté cher, mais qui m'a servi.

Heureusement pour moi, la vieille l'emporta. Un grand coquin, que sa figure pendable eût fait reconnaître au milieu de tous ces honnêtes gens, se fit mon défenseur; il me mit près de lui avec la bohémienne, et, tenant à la main la hache du second, il fit un discours que je n'entendis pas, mais dont je ne perdis pas un mot; j'aurais pu le traduire ainsi: «Cet enfant a sauvé ma mère; je le prends sous ma garde, la premier qui y touche, je l'abats.»

C'était la seule éloquence qui pouvait me sauver; un quart d'heure après tout ce bruit, ma blessure était pansée avec de la poudre et de l'eau-de-vie; on m'avait monté sur une mule; dans un des paniers était le paquet de piastres; à côté de moi, en travers, on avait placé un grand sac qui pendait des deux côtés. Le bohémien mon sauveur m'accompagnait seul, un pistolet à chaque poing.

Arrivés à la plage, mon conducteur appela le capitaine, qui se trouvait dans la chaloupe; il eut avec lui, à terre, une longue et vive conversation. Après quoi il m'embrassa, me remit l'argent et me dit: «Un roumi[1] paye le bien par le bien, et le mal par le mal. Pas un mot de ce que tu as vu, ou tu es mort.»

[Note 1: C'est le nom que se donnent entre eux les bohémiens.]

J'entrai alors dans la chaloupe avec le capitaine, qui fit jeter dans un coin le sac porté par deux matelots. Une fois à bord, on m'envoya coucher; j'eus grand'peine à m'endormir; mais la fatigue l'emporta sur l'agitation; quand je m'éveillai, il était midi. Je craignis d'être battu; mais j'appris qu'on n'avait pas levé l'ancre: un malheur arrivé à bord en était la cause; le second, me dit-on, était mort subitement d'une attaque d'apoplexie, pour avoir trop bu d'eau-de-vie; le matin même, on l'avait jeté à la mer, cousu dans un sac, un boulet aux pieds. Sa mort n'attristait personne; il était fort méchant, et on profitait de sa part dans l'expédition. Une heure après ces funérailles, on mettait à la voile; nous marchions sur Malaga et Gibraltar.

V

CONTES NOIRS

Le reste du voyage se passa sans accident; une fois sûr de ma discrétion, le capitaine me prit en amitié; quand nous descendîmes à terre, à Saint-Louis du Sénégal, il me garda à son service et me fit demeurer avec lui.

Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien négliger de ce qui pouvait m'instruire. Les nègres qui nous entouraient de tous côtés parlaient une langue que personne ne voulait se donner la peine d'apprendre: «Ce sont des sauvages», répétait mon capitaine. Après cela, tout était dit.

Pour moi, qui rôdais dans la ville, je me fis bientôt des amis parmi ces pauvres nègres, si affectueux et si bons. Moitié patois, moitié signes, nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec eux de choses et d'autres que j'en vins à parler leur langue, comme si le bon Dieu m'avait fait naître avec une peau de taupe.—Qui s'embarque sans savoir la langue du pays où il va, dit un proverbe, ne va pas en voyage, il va à l'école. Le proverbe avait raison, j'appris par expérience que les nègres n'étaient ni moins intelligents ni moins fins que nous.

Parmi ceux que je voyais le plus souvent, était un tailleur qui aimait beaucoup à causer, et qui ne perdait jamais une occasion de me prouver, dans sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.

«Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis marié?

—Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrières les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as choisie.

—C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. Écoute mon récit, il t'intéressera.»

L'histoire du tailleur

Il y avait une fois un tailleur (c'était mon futur beau-père) qui avait une fort belle fille à marier, tous les jeunes gens la recherchaient à cause de sa beauté. Deux rivaux (tu en connais un) vinrent un jour trouver la belle et lui dirent:

«C'est pour toi que nous sommes ici.

—Que me voulez-vous? répondit-elle en souriant.

—Nous t'aimons, reprirent les deux jeunes gens; chacun de nous désire t'épouser.»

La belle était une fille bien élevée; elle appela son père, qui écouta les deux prétendants et leur dit:

«Il se fait tard, retirez-vous, et revenez demain; vous saurez alors qui des deux aura ma fille.

Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens étaient de retour.

«Nous voici, crièrent-ils au tailleur, rappelez-vous ce que vous nous avez promis hier.

—Attendez, répondit-il, je vais au marché acheter une pièce de drap; quand je l'aurai rapportée à la maison, vous saurez ce que j'attends de vous.»

Quand le tailleur revint du marché, il appela sa fille, et, lorsqu'elle fut venue, il dit aux jeunes gens:

«Mes fils, vous êtes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que je la donne? à qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pièce de drap: j'y taillerai deux vêtements pareils; chacun de vous en coudra un, celui qui le premier aura fini sera mon gendre.»

Chacun des deux rivaux prit sa tâche et se prépara à coudre sous les yeux du maître. Le père appela sa fille et lui dit:

«Voici du fil, tu le prépareras pour ces deux ouvriers.»

La fille obéit à son père; elle prit le fil et s'assit près des jeunes gens.

Mais la belle était fine: le père ne savait pas qui elle aimait; les jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait déjà. Le tailleur sortit; la jeune fille prépara le fil, les jeunes gens prirent leurs aiguilles et commencèrent à coudre. Mais à celui qu'elle aimait (tu m'entends) la belle donnait des aiguillées court, tandis qu'elle donnait des aiguillées longues à celui qu'elle n'aimait pas. Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrême; à onze heures, l'oeuvre était à peine à moitié; mais à trois heures de l'après-midi, mon ami, le jeune homme aux courtes aiguillées avait achevé sa tâche, tandis que l'autre était bien loin d'avoir fini.

[Illustration]

Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vêtement terminé; son rival cousait toujours.

«Mes enfants, dit le père, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partagé cette pièce de drap en deux portions égales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon gendre. Avez-vous bien compris cela?

—Père, répondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole et accepté l'épreuve; ce qui est fait est bien fait.»

Le tailleur avait raisonné ainsi: «Celui qui finira le premier sera l'ouvrier le plus habile; par conséquent, ce sera lui qui soutiendra le mieux son ménage;» il n'avait pas deviné que sa fille ferait des aiguillées courtes pour celui qu'elle aimait et des aiguillées longues pour celui dont elle ne voulait pas. C'était l'esprit qui décidait l'épreuve, c'était la belle qui se choisissait elle-même son mari.

Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d'Europe, demande-leur ce qu'elles auraient fait à la place de la négresse; tu verras si la plus fine n'est pas embarrassée.

Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme était entrée et travaillait sans rien dire, comme si ce récit ne la concernait pas.

«Les filles de votre pays ne sont pas bêtes, lui dis-je en riant; il me semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.

—C'est que nous avons reçu de nos mères une bonne éducation, me répondit-elle. On nous a toutes bercées avec l'histoire de la Belette.

—Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai aussi en
Europe, pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.

—Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici.»

La Belette et son mari

Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:

«Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.»

Le mari écouta les paroles de sa femme et lui dit:

«Quels sont ces langes que tu aimes?

Et la Belette répondit:

«Je veux la peau d'un Éléphant.»

Le pauvre mari resta stupéfait de cette exigence et demanda à sa chère moitié si, par hasard, elle n'aurait point perdu la tête; pour toute réponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitôt. Elle alla trouver le Ver-de-Terre et lui dit:

«Compère, ma terre est pleine de gazon, aide-moi à la remuer.»

Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:

«Commère, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons besoin de votre secours.

La poule courut aussitôt, mangea le Ver et se mit à gratter le sol.

Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:

«Compère, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon absence, vous devriez faire un tour de ce côté.»

[Illustration]

Un instant après, le Chat avait mangé la Poule.

Tandis que le Chat se régalait de la sorte, la Belette dit au chien: «Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine!» Le Chien, furieux, courut étrangler le Chat, ne voulant pas qu'il y eût en ce pays d'autres maîtres que lui.

Le Lion passa par là, la Belette le salua avec respect: «Monseigneur, lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien;» sur quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dévora.

Ce fut le tour de l'Éléphant: la Belette lui demande son appui contre le Lion; l'Éléphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui avait creusé un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'Éléphant tomba dans le piège et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de l'Éléphant, se sauva dans la forêt.

La Belette alors prit la peau de l'Éléphant et la porta à son mari, en lui disant:

«Je t'ai demandé la peau de l'Éléphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai eue, et je te l'apporte.»

Le mari de la Belette n'avait pas deviné que sa femme était plus fine que toutes les bêtes de la terre; encore moins avait-il pensé que la dame était plus fine que lui. Il le comprit alors, et voilà pourquoi nous disons aujourd'hui: Il est aussi fin que la Belette.

L'histoire est finie.

Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les nègres; je connus bientôt leur façon de faire le commerce, leurs idées, leurs habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur sagesse.

Par exemple, ces bonnes gens qui, ainsi que moi, ne savent ni lire ni écrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une façon de graver les choses dans la mémoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des énigmes; il y en a qui valent un gros livre par renseignement qu'elles renferment.

Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tête, ce qui était son grand signe d'amitié, devine moi celle-ci:

Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et ce qui fait toujours ce qu'il me plaît.

—C'est ton chien, capitaine; tu as regardé Fidèle en parlant.

—Bravo! mon matelot. Continuons:

—Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait toujours ce qu'il te plaît.

—Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mère mon petit homme; tu ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'expérience t'apprendra que ce n'est jamais à elle qu'elle pense quand il s'agit de toi.

—Dis-moi celle que ton père aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui fait faire tout ce qu'il lui plaît.

—On ne fait jamais faire à papa ce qu'il ne veut pas, capitaine; maman le répète tous les jours! Mais ma soeur est mal élevée, elle rit toujours quand maman dit cela.

—C'est que ta soeur a deviné le mot de l'énigme, mon matelot. Ah! si j'avais eu une fille, je l'aurais bien forcée à me commander son caprice du matin au soir.

—Reste encore une énigme: Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire ce qu'il lui plaît?

—Je ne sais pas, capitaine.

—Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir à ton papa.»

Je ne manquai pas à la recommandation du marin; je racontais à table tout ce que j'avais appris dans la journée; les contes nègres amusèrent beaucoup ma mère; les énigmes eurent un succès complet, mais quand j'en vins à la dernière, mon père se mit à rire.

«Ce n'est pas difficile à deviner, mon garçon, je vais te le dire….»

Sur quoi ma mère regarda mon père; je ne sais pas ce qu'il lut dans son yeux, mais il resta court.

«Dis-le moi donc, papa, je veux le savoir.

—Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mère, d'un ton sévère, je vous envoie au jardin sans dessert.

—Ah!» dit mon père.

Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table:
«Mais parle donc, papa!»

Ma mère fit mine de se lever; mon père la prévint; en un instant je me trouvai dans le jardin tout en larmes, avec une grande tartine de pain sec à la main.

Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S'il y en a de plus habiles que moi, qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au Sénégal; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret que ma mère ne m'a jamais dit.

VI

LE SECOND VOYAGE DU CAPITAINE JEAN

Mes causeries avec les nègres avaient fait de moi un interprète et un courtier; le capitaine avait en mon zèle une pleine confiance; malgré mon âge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La cargaison fut bientôt faite à des conditions excellentes, et à mon retour à Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau de mes armateurs. Ma réputation commençait, et après quelques voyages dans la Méditerranée, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrécargue d'un brick de la plus belle taille; je n'avais pas vingt ans.

Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout où j'avais abordé, j'avais fait connaissance avec les matelots de tous pays, Grecs, Levantins, Dalmates, Russes, Italiens, et je parlais un peu la langue de tous ces gens-là. Le navire allait chercher des grains dans la mer Noire, à l'embouchure du Danube; il fallait un homme qui baragouinât tous les patois; on m'avait trouvé sous la main, et quoique je n'eusse guère de barbe au menton, on m'avait pris.

Me voilà donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce loyal, et n'étant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais de la peine pour défendre l'intérêt de mes armateurs! En arrivant à Constantinople, je trouvai le moyen de placer notre cargaison d'articles divers à des conditions avantageuses, et nous partîmes pour Galatz, bien munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant dans la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue et de toute nation. L'un des plus singuliers était un Dalmate qui retournait chez lui par le Danube. Il était tout le jour assis à l'avant, tenant entre ses jambes un violon qui n'avait qu'une corde, c'est ce que les Serbes nomment la gulza; il grattait cette corde avec un archet et chantait, d'un ton plaintif et dans une langue douce et sonore, les chansons de son pays: celle-ci, par exemple, qu'il récitait tous les soirs à la clarté des étoiles, et que je n'ai pas oubliée:

Le chant du soldat

  «Je suis un jeune soldat, toujours, toujours
  à l'étranger.

  —Quand j'ai quitté mon bon père, la lune
  brillait au ciel.

  —La lune brille au ciel, j'entends mon
  père qui me pleure.

  —Quand j'ai quitté ma bonne mère, le
  soleil brillait au ciel.

  —Le soleil brille au ciel, j'entends ma
  mère qui me pleure.

  —Quand j'ai quitté mes frères chéris, les
  étoiles brillaient au ciel.

  —Les étoiles brillent au ciel, j'entends
  mes frères qui me pleurent.

  —Quand j'ai quitté mes soeurs chéries,
  les pivoines étaient en fleurs.

  —Voici la pivoine qui fleurit, j'entends
  mes soeurs qui me pleurent.

  —Quand j'ai quitté ma bien-aimée, les lis
  fleurissaient au jardin.

  —Voici le lis en fleur, j'entends ma bien-aimée
  qui me pleure.

  «Il faut que ces larmes se sèchent, demain
  je veux partir d'ici.

  «Je suis un jeune soldat, toujours, toujours
  à l'étranger.»

Le chant du fiancé

«Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'élève au plus haut des cieux. Si je pouvais le prendre et l'enfermer dans ma chambre!

  «Cher oiseau, faucon au beau plumage,
  apporte-moi quelque nouvelle.

  —Volontiers, mais je ne te dirai rien
  d'heureux. Avec un autre s'est fiancée ta bien-aimée.

  —Valet, selle mon alezan; moi aussi je
  veux être là.

«Quand elle est entrée dans l'église, c'était encore une simple fille; maintenant, assise sur ce banc magnifique, c'est une grande dame.

«Vois-tu la lune qui s'élève entre deux petites étoiles? C'est ma bien-aimée entre ses deux belles-soeurs.

«Quand elle va pour se fiancer, je l'arrête au passage. Chère enfant, rends-moi l'anneau que j'ai acheté.

—Va maintenant, va mon enfant, et point de reproches; oui, c'est mon pauvre coeur qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se plaint.»

La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traversé plus d'une fois les deux océans, et je connais leurs tempêtes; mais je crains moins leurs longues vagues qui déferlent contre le navire, que ces petits flots pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup, s'entr'ouvrent comme un abîme. Depuis deux jours et deux nuits nous étions en perdition, et personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon Dalmate, qui s'était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui, tout mouillé qu'il était, chantait toujours les airs de son pays.

«Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous laissaient un peu respirer, je vois que vous êtes un brave, vous n'avez pas peur du naufrage.

—Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en râclant son violon; le plus sage est de s'y résigner.

—Voilà parler comme un Turc, lui répondis-je; un chrétien n'est pas si patient.

—Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine? reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes honnêtes gens; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le salut en mer et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont vue la nomment le Destin.

—Comment! m'écriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le
Destin existe?

[Illustration]

—Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez, écoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore à Cattaro; ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.

VII

LE DESTIN

Il y avait une fois deux frères qui vivaient ensemble au même ménage; l'un faisait tout, tandis que l'autre était un indolent qui ne s'occupait que de boire et de manger. Les récoltes étaient toujours magnifiques; ils avaient en abondance boeufs, chevaux, moutons, porcs, abeilles, et le reste.

L'aîné, qui faisait tout, se dit un jour: «Pourquoi travailler pour cet indolent? Mieux vaut nous séparer; je travaillerai pour moi seul, et il fera alors ce que bon lui semblera. Il dit donc à son frère:

«Mon frère, il est injuste que je m'occupe de tout, tandis que tu ne veux m'aider en rien et ne penses qu'à boire et à manger; il faut nous séparer.»

L'autre essaya de le détourner de ce projet en lui disant:

«Frère, ne fais pas cela; nous sommes si bien! Tu as tout entre les mains, aussi bien ce qui est à toi que ce qui est à moi, et tu sais que je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.»

Mais l'aîné persista dans sa résolution, si bien que le cadet dut céder, et lui dit:

«Puisqu'il en est ainsi, je ne t'en voudrai pas pour cela; fais le partage comme il te plaira.»

Le partage fait, chacun choisit son lot. L'indolent prit un bouvier pour ses boeufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un chevrier pour ses chèvres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour ses abeilles, et leur dit à tous:

«Je vous confie mon bien; que Dieu vous surveille.»

Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu'auparavant.

L'aîné, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu'il avait fait pour le bien commun: il garda lui-même ses troupeaux, ayant l'oeil à tout; malgré cela, il ne trouva partout que mauvais succès et dommage; de jour en jour tout lui tournait à mal, jusqu'à ce qu'enfin il devint si pauvre qu'il n'avait même plus une paire d'opanques[1], et qu'il allait nu-pieds. Alors il se dit:

«J'irai chez mon frère voir comment les choses vont chez lui.»

[Note 1: C'est la chaussure des Serbes, qui est faite avec des lanières de cuir.]

Son chemin le menait dans une prairie où paissait un troupeau de brebis, et quand il s'en approcha, il vit que les brebis n'avaient point de berger. Près d'elles, seulement, était assise une belle jeune fille qui filait un fil d'or.

Après avoir salué la fille d'un: «Dieu te protège!» il lui demanda à qui était ce troupeau; elle lui répondit:

«A qui j'appartiens, appartiennent aussi ces brebis.

—Et qui es-tu? continua-t-il.

—Je suis la fortune de ton frère,» répondit-elle.

Alors il fut pris de colère et d'envie, et s'écria:

«Et ma fortune, à moi, où est-elle?»

La fille lui répondit:

«Ah! elle est bien loin de toi.

—Puis-je la trouver?» demanda-t-il.

Elle lui répondit: «Tu le peux, seulement cherche-la.»

Quand il eut entendu ces mots et qu'il vit que les brebis de son frère étaient si belles qu'on n'en pouvait imaginer de plus belles, il ne voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla droit à son frère. Dès que celui-ci l'aperçut, il en eut pitié et lui dit en fondant en larmes:

«Où donc as-tu été depuis si longtemps?»

En le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques et quelque argent.

Après être resté trois jours chez son frère, le pauvre partit pour retourner chez lui; mais une fois à la maison, il jeta un sac sur ses épaules, y mit un morceau de pain, prit un bâton à la main, et s'en alla ainsi par le monde pour y chercher sa fortune.

[Illustration]

Ayant marché quelque temps, il se trouva dans une grande forêt et rencontra une abominable vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit à fouiller la terre avec son bâton, et, pour éveiller la vieille, il lui donna un coup dans le dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et, n'ouvrant qu'à demi ses yeux chassieux, elle lui dit:

«Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais été éveillée, tu n'aurais pas eu ces opanques.»

Alors il lui dit: «Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empêché d'avoir ces opanques?»

La vieille lui dit: «Je suis ta fortune.»

En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en s'écriant:

«Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui donc t'a donnée à moi?»

Et la vieille lui dit:

«C'est le Destin.

—Où est le Destin? demanda-t-il.

—Va et cherche-le,» lui répondit-elle en se rendormant.

Alors il partit et s'en alla chercher le Destin. Et après un long, bien long voyage, il arriva enfin dans un bois, et, dans ce bois, trouva un ermite à qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir des nouvelles du Destin, et l'ermite lui dit:

«Va sur la montagne, tu arriveras droit à son château; mais, quand tu seras près du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout ce que tu lui verras faire jusqu'à ce qu'il t'interroge.»

Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et quand il fut arrivé dans le château du Destin, c'est là qu'il vit de belles choses! C'était un luxe royal, il y avait une foule de valets et de servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour le Destin, il était assis à une table servie et il soupait. Quand l'étranger vit cela, il se mit aussi à table et mangea avec le maître du logis. Après le souper, le Destin se coucha; l'autre en fit autant. Vers minuit, voici que dans le château il se fait un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

«Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui sont venues au monde; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

[Illustration]

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre doré et sème dans la chambre des ducats tout brillants, en disant:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Au point du jour, le beau château s'évanouit, et à sa place il y eut une maison ordinaire, mais où rien ne manquait. Quand vint le soir, le Destin se remit à souper, son hôte en fit autant; personne ne dit mot. Après souper, tous deux allèrent se coucher. Vers minuit, voici que dans le château recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

«Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui ont vu la lumière; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre d'argent; mais cette fois il n'y avait pas de ducats, ce n'était que des monnaies d'argent mêlées par-ci par-là de quelques pièces d'or. Le Destin sema cet argent sur la terre en disant:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Au point du jour, cette maison aussi avait disparu, et à sa place il y en avait une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque matin, la maison diminuait jusqu'à ce qu'enfin il n'y eût plus qu'une misérable cabane; le Destin prit une bêche et se mit à fouiller la terre; son hôte en fit autant, et ils bêchèrent tout le jour. Quand vint le soir, le Destin prit un morceau de pain, en cassa la moitié et la donna à son compagnon. Ce fut tout leur souper; quand ils l'eurent mangé, ils se couchèrent.

Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on distinguait une voix qui disait:

«Destin, Destin, tant et tant d'âmes sont venues au monde cette nuit; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre et se met à semer des cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et ce faisant il disait:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Quand le matin reparut, la cabane s'était changée en un grand palais comme au premier jour. Alors, pour la première fois, le Destin parla à son hôte et lui dit:

«Pourquoi es-tu venu?»

Celui-ci lui conta en détail sa misère, et comment il était venu pour demander au Destin lui-même pourquoi il lui avait donné une si mauvaise fortune. Le Destin lui répondit:

«Tu as vu comment la première nuit j'ai semé des ducats et ce qui a suivi. Tel je suis la nuit où naît un homme, tel cet homme sera toute sa vie. Tu es né dans une nuit de pauvreté, tu resteras pauvre toute ta vie. Ton frère, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit, il restera heureux jusqu'à la fin. Mais puisque tu as pris tant de peine pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frère a une fille du nom de Miliza, qui est aussi fortunée que son père. Prends-la pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu acquerras, aie soin de dire que cela est à ta femme.»

L'hôte remercia le Destin bien des fois, et partit. Quand il fut de retour au pays, il alla droit chez son frère, et lui dit:

«Frère, donne-moi Miliza; tu vois que sans elle je suis seul au monde!»

Et le frère répondit:

«Cela me plaît: Miliza est à toi.»

Le nouveau marié emmena dans sa maison la fille de son frère, et il devint très riche, mais il disait toujours:

«Tout ce que j'ai est à Miliza.»

[Illustration]

Un jour, il alla aux champs pour voir ses blés, qui étaient si beaux qu'on ne pouvait rien trouver de plus beau. Voilà qu'un voyageur vint à passer sur le chemin, et lui demanda:

«A qui ces blés?»

Et lui, sans y penser, répondit:

«Ils sont à moi.»

Mais à peine avait-il parlé que voilà les blés qui s'enflamment et le champ tout en feu. Vite il court après le voyageur et lui crie:

«Arrête, mon frère, ces blés ne m'appartiennent pas, ils sont à Miliza, la fille de mon frère.»

Le feu cessa aussitôt, et dès lors notre homme fut heureux, grâce à
Miliza.

* * * * *

«Seigneur Dalmate, dis-je à mon conteur, votre histoire est jolie, quoiqu'elle sente terriblement le Turc. En mon pays, nous avons d'autres idées; loin de nous en remettre à la fortune, nous comptons sur nous-mêmes, sur notre esprit plus encore que sur nos bras, sur notre prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on cher un bon conseil.

—Ainsi fait-on chez moi, me répondit le Dalmate en rajustant son bonnet de peau qui tombait sur les yeux; écoutez ce qui est arrivé l'an dernier à un de mes voisins.

VIII

LE FERMIER PRUDENT

Il y avait près de Raguse un fermier qui se mêlait aussi de commerce. Un jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin de faire quelques achats. En arrivant à un carrefour, il demanda à un vieillard qui se trouvait là quelle route il fallait prendre.

«Je te le dirai si tu me donnes cent écus, répondit l'étranger; je ne parle pas à moins; chacun de mes avis vaut cent écus!»

«Diable! pensa le fermier en regardant la mine de l'étranger, qui avait l'air d'un renard, qu'est-ce que peut être un avis qui vaut cent écus? Ce doit être quelque chose de bien rare, car, en général, on vous donne pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas davantage.—Allons, dit-il à l'homme, parle; voila tes cent écus.»

—Écoute donc, reprit l'étranger. Cette route qui va tout droit, c'est la route d'aujourd'hui; celle qui fait un coude, c'est la route de demain. J'ai encore un avis à te donner, continua-t-il; mais il faut aussi me le payer cent écus.»

Le fermier réfléchit longtemps, puis il se décida.

«Puisque j'ai payé le premier conseil, je puis bien payer le second.»

Et il donna encore cent écus.

«Écoute donc, lui dit l'étranger. Quand tu seras en voyage et que tu entreras dans une hôtellerie, si l'hôte est vieux et si le vin est jeune, va-t-en au plus vite, si tu ne veux pas qu'il t'arrive malheur. Donne-moi encore cent écus, ajouta-t-il, j'ai encore quelque chose à te dire.»

Le fermier se mit à réfléchir: «Qu'est-ce donc que ce nouvel avis? Bah! puisque j'en ai acheté deux, je peux bien payer le troisième.»

Et il donna ses derniers cent écus.

«Écoute donc, lui dit l'étranger. Si jamais tu te mets en colère, garde la moitié de ton courroux pour le lendemain; n'use pas toute la colère en un jour.»

[Illustration]

Le fermier reprit le chemin de sa maison, où il arriva les mains vides.

«Qu'as-tu acheté? lui demanda sa femme.

—Rien que trois avis, répondit-il, qui m'ont coûté chacun cent écus.

—Bien! dissipe ton argent, jette-le au vent, suivant ton habitude.

—Ma chère femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon argent; tu vas voir quelles sont les paroles que j'ai payées.»

Et il lui conta ce qu'on lui avait dit; sur quoi la femme haussa les épaules et l'appela un fou qui ruinerait sa maison et mettrait ses enfants sur la paille.

Quelque temps après, un marchand s'arrêta devant la porte du fermier avec deux voitures pleines de marchandises. Il avait perdu en route un associé et offrit au fermier cinquante écus s'il voulait se charger d'une des voitures et venir avec lui à la ville.

«J'espère, dit à son mari la femme du fermier, que tu ne refuseras pas; cette fois du moins tu gagneras quelque chose.»

On partit; le marchand conduisait la première voiture, le fermier menait la seconde. Le temps était mauvais, les chemins rompus, on n'avançait qu'à grand'peine. On arriva enfin aux deux routes, le marchand demanda celle qu'il fallait prendre.

«C'est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle est plus sûre.»

Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui.

«Quand vous me donneriez cent écus, dit le fermier, je n'irais pas par ce chemin.»

On se sépara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue, arriva néanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eût souffert. Le marchand n'arriva qu'à la nuit; sa voiture était tombée dans un marais; tout le chargement était endommagé et le maître était blessé, par-dessus le marché.

Dans la première auberge où on descendit, il y avait un vieil hôtelier; une branche de sapin annonçait qu'on y vendait à bon marché du vin nouveau. Le marchand voulut s'arrêter là pour y passer la nuit.

«Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent écus!» s'écria le fermier.

Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.

Vers le soir, quelques jeunes désoeuvrés qui avaient trop goûté au vin nouveau se querellèrent à propos d'une cause futile. On tira les couteaux; l'hôte, alourdi par les années, n'eut pas la force de séparer ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tué et, comme on craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.

Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand matin pour atteler ses chevaux. Effrayé de trouver un mort sur son chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas être mêlé dans un procès fâcheux; mais il avait compté sans la police autrichienne; on courut après lui. En attendant que la justice éclaircît l'affaire, on jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.

[Illustration]

Quand le fermier apprit ce qui était arrivé à son compagnon, il voulut au moins mettre en sûreté sa voiture et reprit le chemin de sa maison. Comme il approchait de son jardin, il aperçut à la brune un jeune soldat monté sur un des plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement la récolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le voleur; mais il réfléchit.

«J'ai payé cent écus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas dépenser toute sa colère en un jour. Attendons à demain, mon voleur reviendra.»

Il prit un détour pour entrer dans la maison par un autre côté, et, comme il frappait à la porte, voilà le jeune soldat qui vient se précipiter dans ses bras en s'écriant:

«Mon père, j'ai profité de mon congé pour vous surprendre et vous embrasser.»

Le fermier dit alors à sa femme:

«Écoute maintenant ce qui m'est arrivé, tu verras si j'ai payé trop cher mes trois avis.

Il lui conta toute l'histoire; et comme le pauvre marchand fut pendu, quoi qu'il pût faire, le fermier se trouva l'héritier de cet imprudent. Devenu riche, il répétait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher un bon conseil, et, pour la première fois, sa femme était de son avis.»