LÉONE
—CONTE AUX JEUNES FILLES—
I
Dans ce temps-là, mesdemoiselles,
Paris était, comme aujourd'hui,
La ville des époux fidèles;
On en citait bien sept ou huit.
Les gens naïfs dormaient la nuit
Et les bonnes moeurs étaient telles
Qu'il fallait qu'un père eût conduit
Sa fille à trois pièces nouvelles
Pour qu'elle en sût autant que lui.
Comme aujourd'hui, chaque ménage
Était d'un exemple touchant:
Jamais on ne parlait d'argent
Dans les contrats de mariage.
Les maris n'étaient point tenus
D'être plus riches que Crésus;
Leurs moitiés étant peu coquettes,
Les trois quarts de leurs revenus
Suffisaient presque à leurs toilettes.
Entre autres détails singuliers,
Il paraît qu'en ces temps austères,
Suivant leurs goûts irréguliers,
Ces dames avaient des bottiers
Et ces messieurs des bouquetières.
Quant au scandale, on ignorait
Absolument ce que c'était,
Car, Dieu merci! pour la constance,
Paris est le pays de France
Qui craint le moins la concurrence.
Les rois s'en vont; mais les ramiers
Nichent toujours aux Tuileries.
Leur amour n'a pas deux patries;
C'est là, dans les grands marronniers,
Que ces doux oiseaux familiers,
Modèles des coeurs réguliers,
Ont établi leurs galeries.
Charme étrange des rêveries!
A voir ces hôtes printaniers
Perdus sous les ombres fleuries,
Je songe à tous les amoureux
Qu'attire ce séjour ombreux
Et j'admire la ressemblance
De ces oiseaux si gracieux
Avec certains petits messieurs.
Au fond, le plus pigeon des deux
N'est pas toujours celui qu'on pense.
Quant aux belles, je ne veux pas
Les comparer à nos palombes;
Mais ce n'est point, dans tous les cas,
Le bec qui manque à ces colombes,
Ni la douceur, ni la beauté,
Ni même la légèreté.
Mais, s'il vous plaît, mesdemoiselles,
Reprenons pour quelques instants
La chronique du bon vieux temps
Dont je vous donnais des nouvelles.
Alors, toujours comme aujourd'hui,
Les dévotes, c'était l'usage,
Se rendaient en pèlerinage
Autour du «Lac» avant la nuit.
C'était dans un bois solitaire
Et sauvage qu'on appelait
Bois de Boulogne; et l'on allait
Y déployer un luxe austère.
On voyait là, sous les bouleaux,
Des créatures angéliques
Avec de tout petits chapeaux,
En calèche à quatre chevaux,
Prendre des airs mélancoliques.
D'autres n'avaient qu'un huit-ressorts
A deux chevaux, pas davantage!
Et dans ce modeste équipage
Abritaient leurs humbles trésors.
Même rigueur pour le costume.
On poussait la simplicité
Jusques à la sévérité.
Je sais bien que c'est la coutume;
Mais vraiment on allait trop loin.
On outre-passait sur ce point
La limite des exigences.
Jusqu'à trois fois on remettait
La robe neuve qu'on portait;
Et l'on ne se décolletait
Jamais, à moins de circonstances
Très-rares, c'est-à-dire: bals,
Concerts, réveillons, festivals,
Soupers, réceptions, soirées,
Conférences, cours, matinées,
Séances, dîners d'apparat,
Soirs d'Italiens, soirs d'Opéra,
Lunchs, punchs, raoûts, «et caetera.»
A part cela, les élégantes,
Au dire de plus d'un auteur,
Avec la plus stricte rigueur,
S'en tenaient aux robes montantes;
Et, par un excès de pudeur
Dont on retrouve encor la trace,
Se résignaient de bonne grâce,
Pour mieux cacher leurs cous mignons,
A porter d'énormes chignons
Que leurs coiffeurs, mis en campagne
Et chargés de ces soins discrets,
Leur faisaient venir tout exprès
De Picardie et de Bretagne.
J'ai vu des factures du temps;
Un chignon du plus grand modèle,
Bien monté, garanti quatre ans,
De la qualité la plus belle,
Valait de quatre à cinq cents francs,
Mais quelle solide coiffure!
Décidément, je vous le jure,
C'est un luxe que je comprends
Que celui de la chevelure.
C'était un si bel ornement
Que ces chignons! Et puis vraiment,
Pour une mère de famille,
Est-il un souci plus charmant
Que de léguer par testament
Ses fausses nattes à sa fille?
Enfin, pour vous dépeindre mieux
Cette époque exceptionnelle,
Je puis vous apprendre sur elle
Un détail assez curieux.
Suivant le quartier de la lune
Une femme était blonde ou brune
Et, de la veille au lendemain,
Changeait sa pâleur en carmin:
Car on détestait la paresse
Dans cet âge à présent vanté.
Vous voyez, sans qu'il y paraisse,
Que nous n'avons rien inventé.
Mais, n'importe! En prenant la plume,
Mon intention n'était point
De tant discourir sur ce point.
N'y voyez aucune amertume,
Si je l'ai fait, c'est qu'au moment
De vous commencer mon histoire,
Il m'est venu subitement
Un scrupule, et voici comment:
Si vous alliez ne pas y croire?
Mes deux héros sont bien constants!
Un amour que rien ne sépare,
Cela se voit de notre temps;
Mais c'est un exemple bien rare
A toute autre époque. Et voilà
Pourquoi je disais tout cela.
Car, ce que vous allez entendre,
Il fallait bien vous l'expliquer,
Et commencer par vous apprendre
Que le temps dont je veux parler
Ressemble au nôtre à s'y tromper.
Dès lors, ce que je vais conter
N'a plus rien qui doive surprendre,
Et je commence.
II
Les savants,
Qui font bâiller de pauvres gens
Et dessécher de pauvres roses,
Passent pour savoir toutes choses.
Eh bien! (jugez d'après cela
Du niveau de l'Académie)
Je n'en sais pas un qui nous die
Comment Léone se trouva
Être, à seize ans, la plus jolie
Des danseuses de ce temps-là.
Pauvre fille de comédie!
Dont nul n'a raconté la vie,
Et qui peut-être ensorcela
Plus d'un immortel qui l'oublie.
Mais, au fond, cela n'y fait rien;
Le fait n'en est que plus notoire;
Et, quant à moi, l'on peut m'en croire
Je ne suis pas historien.
Or donc, mes belles demoiselles,
S'il me faut faire le portrait
De Léone, je vous dirai
Que, si le bruit qui court est vrai,
En la regardant les gazelles,
Dont chacun vante les doux yeux,
Se dépitaient à qui mieux mieux
De voir qu'une simple mortelle
Eût osé s'en procurer deux
Dessinés d'après leur modèle.
Avec ces yeux-là, vous pensez
Que des cils bruns et retroussés
Devaient aller le mieux du monde;
Et les cheveux noirs abondants
Montraient, sous leurs flots imprudents,
L'oreille vierge de pendants.
Ajoutez que, sans être blonde,
Elle avait, comme Ophélia,
La pâleur d'un camellia,
Qu'elle était petite et mutine,
Avec de certains airs douteurs
Et des sourires enchanteurs;
Qu'elle avait la main blanche et fine,
Le pied perdu dans la bottine,
Et que sa lèvre de rubis,
Constamment mouillée et vermeille
Au milieu de ces tons pâlis,
Rougissait comme une groseille
Tombée au beau milieu d'un lis.
Pour compléter le paysage,
Sachez encor que son corsage
Renfermait une âme de prix.
De plus, ainsi que c'est l'usage
Dans les théâtres de Paris,
Étant jolie, elle était sage.
Ainsi fut et non autrement
L'héroïne de ce roman,
Qui n'eut jamais qu'un seul amant.
III
Ce qui lui manquait, à vrai dire,
Ce n'était pas les amoureux;
Vous savez qu'avec un sourire
On en a plus qu'on n'en désire,
Et son sourire en valait deux.
Mais, bien qu'on fit queue à sa porte,
Tous ceux qui lui faisaient la cour
En étaient pour leurs frais d'amour.
La chronique du temps rapporte
Que Léone, en les égarant
Avec son sourire enivrant,
Les tenait tous au même rang.
Hélas! la vertu d'une fille
Est comme le pur diamant:
L'acier s'émousse vainement
Pour mordre le caillou qui brille;
Rien ne l'entame. Seulement,
S'il tombe, adieu le diamant!
Quand on est vierge et qu'on est belle,
Surtout à l'âge de la belle,
A l'amour on est peu rebelle.
Vierge et danseuse! Par ma foi!
C'était un vrai gibier de roi.
Et, chose rare et curieuse,
Bien qu'elle eût, au gré de son coeur,
A choisir plus d'un grand seigneur,
Ce ne fut pas un bel acteur
Qui rendit Léone amoureuse.
Parmi tous les beaux jeunes gens
Qui se faisaient les assiégeants
De cette belle créature,
Il en était un qu'on nommait
Patrice, et qui se renommait
Par plus d'une étrange aventure.
C'était un charmant cavalier,
Très-digne d'avoir pour collier
Les plus jolis bras de la terre;
Et, comme il ne lui manquait rien,
Le ciel, qui lui voulait du bien,
Ne savait plus trop comment faire.
Dieu, par un fait sans précédents,
L'avait fait noble, en même temps,
De coeur, de race et de visage.
Il pouvait avoir vingt-sept ans,
Et, pour attendre le printemps,
Il menait très-grand équipage.
En somme, c'était un dandy;
Mais, comme la chanson le dit,
Il était franc, fier et hardi.
IV
Mes chères lectrices, j'hésite
A continuer mon chemin;
Si vous ne me tendez la main,
Je n'irai jamais assez vite.
Jugez un peu de mon ennui:
Je veux peindre une belle nuit
Et je ne sais comment la rendre,
Car c'est un sujet bien usé
Dont tant d'auteurs ont abusé
Qu'on ne sait plus comment s'y prendre.
Certes, si j'étais écrivain,
Je ne chercherais pas en vain;
La chose serait bientôt faite.
Je prendrais le premier poëte
Qui me tomberait sous la main
Et je vous parlerais des voiles
De la nuit, et puis des étoiles,
Et puis du lac aux flots d'argent
Où se mire Phébé la blonde
Qui se penche vers l'eau profonde,
Et puis des bois, et puis du vent;
Du rossignol dans la vallée,
De la vieille tour isolée,
Des étoiles d'or ou de feu,
De l'herbe verte, du ciel bleu,
Des bouleaux que la lune argenté
Et surtout, chose très-urgente!
Du poëte à la Lyre d'or,
Ame dans l'idéal ravie,
Pleurant devant ce beau décor….
Qu'il n'a jamais vu de sa vie.
Car c'est un fait bien constaté
Que trois mille auteurs ont chanté
Juste la même nuit d'été
Sans qu'elle ait jamais existé.
Aussi, quel morceau bien traité!
Dans le monde des élégies
L'hiver est beaucoup moins gâté;
Époque fraîche où les génies,
Pour réparer leurs insomnies,
Ne perdent pas à rimailler
Le temps qu'on doit à l'oreiller.
Et le fait est, mesdemoiselles,
Que dans notre calendrier
Les nuits ne sont pas toujours belles
Aux alentours de février.
C'est pourquoi je suis fort à plaindre,
Car la nuit qu'il me faut dépeindre
Se trouve au plein coeur de janvier.
Figurez-vous donc la nuit brune,
Un vent très-sec, un ciel très-noir,
Dans ce ciel pas la moindre lune:
Un horizon à n'y rien voir.
Le givre dessèche la terre,
La grande route solitaire
S'allonge en ruban déroulé.
Sur la route déserte et blanche,
Légère comme un char ailé,
Rapide comme une avalanche,
Une berline au grand galop;
L'hirondelle qui rase l'eau
Va moins gaîment que ma berline
Dont le postillon bien payé,
C'est-à-dire bien éveillé,
Pour se donner meilleure mine,
A tous les échos d'alentour
Fait claquer son fouet, comme un sourd.
Dans la berline est une fille,
Au front tout rose de pudeur,
Qu'un flot de fourrure entortille,
Mourante d'amour ou de peur.
Elle est dans les bras d'un jeune homme.
Si vous croyez qu'ils font un somme,
C'est que vous connaissez bien mal
Le coeur humain en général.
Les baisers volent sur la route!
L'amour conduit les voyageurs!
Pour la fillette je redoute
Autre chose que les voleurs.
Les chevaux vont comme le diable!
La nuit est noire comme un four!
Le voyage a l'air agréable….
Hue! donc, beau postillon d'amour!
Mais je ne sais à quoi je pense
D'aller vous raconter cela.
S'il en est temps encor: défense
De lire ce chapitre-là!
C'est une affaire scandaleuse
Comme on n'en voit plus à Paris;
Vous devez la trouver affreuse,
Et je suis bien de votre avis.
En vérité, c'est une histoire
Pleine d'une atrocité noire.
Pourtant ce fut dans cet état
Qu'un beau soir Patrice emporta
Son amante Léonita.
V
O vous, pour qui j'écris ces lignes!
—Et qui peut-être les lirez,
Bien qu'elles ne soient pas très-dignes
De l'honneur que vous leur ferez;—
Vous, les belles filles de France,
Vous, l'orgueil d'un ciel enchanté,
Vous, le sourire et l'espérance!
Vous, la jeunesse et la beauté!
O vous à qui sourit l'Aurore,
A qui tous les bras sont ouverts,
Qui ne connaissez pas encore
Vos printemps d'avec vos hivers!
Vous, les vierges! Vous, les charmeuses!
Dont le coeur, peureux et hardi,
A des langueurs mystérieuses
Dans un corps jeune comme lui!
Vous, pour qui la coupe est remplie
Et qui vous sentez d'y goûter
Presqu'autant de peur que d'envie!
Vous qui faites aimer la vie
Ou qui la faites redouter!
Vous, pour qui les vieillards moroses
Ont des regards pleins de regrets!
Vous, pour qui les roses sont roses
Et les bleuets bleus tout exprès!
Vous, pour qui chantent les poëtes,
Pour qui les étoiles sont faites
Et brillent dans l'azur des soirs!
Vous, pour qui les perles sont rondes!
O vous, les brunes et les blondes!
Vous, les yeux bleus et les yeux noirs!
Si vous avez, par aventure,
Daigné me suivre jusqu'ici,
Laissez-là, je vous en conjure,
Laissez-là ce triste récit
Dont j'ai commencé la peinture,
Car un destin malencontreux
Réserve à nos deux amoureux
Un dénoûment des plus affreux.
Adieu le rêve! adieu l'ivresse!
Adieu l'amour et la tendresse
Et les frais soupirs éperdus!
Adieu le bal et ses délires,
Et les parfums et les sourires!
Adieu tous les bonheurs perdus!
Chevaux, postillon et berline
Qui, sur le flanc de la colline,
Descendiez si légèrement,
Vos grelots aux notes joyeuses,
Durant les nuits silencieuses,
N'effraieront plus l'écho dormant.
Sur le grand chemin solitaire
Vous n'écaillerez plus la terre
Que durcit le givre argentin.
Tout ce passé que je soulève
S'est évanoui comme un rêve
Aux premiers rayons du matin.
O gaîté! reste ensevelie.
Mon âme est désormais emplie
D'une sombre mélancolie.
Je suis si triste que vraiment
Je ne sais plus du tout comment
Je vais reprendre mon roman.
Et, malgré mon regret sincère,
Je commence à m'apercevoir
Que le dramatique et le noir
Ne sont pas du tout mon affaire.
Mais puisque j'ai, sans m'en douter,
Commencé de vous raconter
Une histoire des plus touchantes,
Quoi qu'il puisse m'en advenir,
Je vais tâcher de la finir
En vous priant d'être indulgentes.
Si vous aviez quelque amitié
Pour le héros et l'héroïne
De ce roman très-détaillé,
J'en appelle à votre pitié;
Car leur bonheur s'est effeuillé
Ainsi qu'un bouquet d'églantine.
Ma plume hésite à retracer
Le récit d'aussi tristes choses;
Hélas! quittez vos habits roses!
Hélas! vos beaux yeux vont pleurer.
VI
Donc, autrefois, c'était l'usage:
Pour peu qu'on se fût épousé
Et que l'on fût civilisé,
Il fallait partir en voyage
Le soir même du mariage.
On n'a jamais bien su comment
Ni pourquoi vint cette méthode;
Mais sachez que c'était la mode
Et que vous-même, assurément,
N'eussiez pas fait différemment.
Car, suivant un vieil axiome,
La mode était, dans le royaume,
Aussi puissante que le roi;
Et, pas plus tôt la noce faite,
On se fût fait couper la tête
Plutôt que de rester chez soi.
Le départ était une rage;
On n'épousait pas sans partir.
En raison de votre grand âge,
Vous devez vous en souvenir.
Or, voyez si la destinée
Est malignement enchaînée;
Un sourire amène des pleurs.
Cette mode qui vous étonne
Fut pour Patrice et pour Léone
La source de tous les malheurs.
A vous dire le vrai, je doute
S'ils étaient mariés ou non.
Ils suivaient bien la même route,
Mais ce n'est pas une raison.
Je n'ai vu ni monsieur le maire,
Ni le curé, ni le notaire,
Ni les voitures d'apparat,
Ni le moindre bout de contrat,
Ni tuteur, ni père, ni mère,
Ni parents, ni gens, ni témoins,
Mais enfin j'ai vu les conjoints,
Et, pour moi, je les considère
Comme bien et dûment unis,
Mariés, prêchés et bénis
Par tous les abbés de la terre.
Dans tous les cas je crois qu'on peut
Dire qu'il s'en fallait de peu,
Car, dès le soir, ils s'en allèrent
Et, huit jours après, s'embarquèrent,
Ce qui, pour ce temps-là, dit-on,
Était le suprême bon ton.
S'ils voulaient aller en Turquie,
Ou dans l'île de Bornéo,
Ou simplement en Italie,
C'est ce que je ne sais pas trop.
Ce que je sais, c'est qu'un navire
Se perdit vers le lendemain,
Qu'un pêcheur (pas Napolitain,
Mais c'est tout ce que j'en puis dire)
Au bord du rivage trouva,
Pâle et blanche, Léonita,
Comme une madone de cire.
Elle était sur le sable fin,
Sous le gai soleil du matin
Qui riait dans sa chevelure.
La vague l'effleurait un peu,
Comme une fille qui ne peut
Abandonner une parure.
L'eau verte et le soleil joyeux
Mêlaient parmi ses longs cheveux
Des reflets d'or et d'émeraude;
Et les flots qui les déroulaient
Jouaient avec et s'en allaient
Comme des enfants pris en fraude.
Un sourire presque effacé,
Dernier vestige du passé,
Entr'ouvrait sa lèvre pudique,
Et l'aurore qui rayonnait
Sur son front pâlissant, formait
Un contraste mélancolique.
Sachez pourtant, si vous l'aimez,
Que ses beaux yeux inanimés
N'étaient pas à jamais fermés.
Léone revint à la vie.
Le pêcheur, pas Napolitain,
Qui la trouva sur son chemin,
Jugea qu'elle était endormie.
Ce fut lui qui fut son docteur,
Et qui, chose assez inouïe,
Fut en même temps son sauveur.
Il la prit tout évanouie,
L'emporta jusqu'en son réduit,
Et, sans plus de cérémonie,
Vous la coucha droit dans son lit.
Puis il fallait voir le bonhomme,
Par la chambre allant et venant.
Et soignant Léone tout comme
Si c'eût été son propre enfant.
Si bien qu'à la fin, ô prodige!
La belle fille ouvrit les yeux
Et dit, en voyant ce bon vieux,
Les mots sacramentels: «Où suis-je?»
Il la rassura de son mieux,
Lui dit comme il l'avait trouvée
Et combien il était joyeux
De penser qu'elle était sauvée.
Alors elle lui raconta
Comment elle, Léonita,
Et son «frère,» et tout l'équipage
Du navire avaient fait naufrage;
Qu'elle et son «frère» avaient pensé
Se sauver ensemble à la nage
Et qu'ils avaient bien commencé;
Mais qu'à la moitié du voyage
Les vagues et l'obscurité
Les firent changer de côté;
Qu'alors elle s'était perdue;
Qu'elle était enfin parvenue
Jusqu'à cette plage, mais là,
Tout ce qu'elle se rappela,
C'est qu'elle perdit connaissance.
Puis, comme elle s'inquiétait
De son «frère» qui lui manquait,
Le bonhomme, comme l'on pense,
Lui dit, pour la rasséréner,
Tout ce qu'il put imaginer
De plus propre à la circonstance,
Jurant ses grands dieux qu'on avait,
Dans un port voisin, qu'il nommait,
Fait le plus complet sauvetage
Du navire et de l'équipage.
Et, tout en lui contant cela,
Près de la belle il mit un plat,
Puis un verre, puis une assiette,
Et je crois même une serviette.
Léone avait l'esprit fort gai.
Du moment qu'elle eut distingué
Dans le discours sans queue ni tête
Dont le brave homme lui fit fête,
Que Patrice, de son côté,
Etait lui-même en sûreté,
Cette charmante créature,
Sans se désoler plus longtemps,
Prit en riant son aventure.
Et, comme elle avait dix-sept ans,
Elle se mit, à belles dents,
A dévorer en conscience
Le déjeuner que, sur son lit,
L'excellent homme lui servit
Dans ses assiettes de faïence.
Ce fut ainsi qu'un beau matin
Léone mangea le festin
D'un pêcheur, pas Napolitain.
VII
Un mois plus tard elle était nonne:
Et la belle, au fond d'un couvent,
Pleurait,—que Dieu le lui pardonne!
Moins sa faute que son amant.
Hélas! hélas! ô destinée,
A quoi bon l'avoir épargnée
Pour lui rendre des jours amers?
N'eût-il pas mieux valu pour elle,
A travers la nuit éternelle,
S'en aller morte au sein des mers?
On n'avait sauvé du naufrage
Ni passagers, ni matelots;
Victimes d'une nuit d'orage,
Tous avaient péri dans les flots.
Parmi ceux que la marée haute
Vint jeter le long de la côte,
L'oeil éteint et le front blémi,
La pauvre fille n'eut pas même
La consolation suprême
De reconnaître son ami.
C'est en vain qu'on chercha Patrice;
La mer avait dû l'engloutir,
Car on ne put rien découvrir
Qui de sa mort fût un indice.
Léone le pleura très-fort.
Je crois pourtant qu'on aurait tort
De parier qu'elle était veuve;
Et moi, si j'étais esprit fort,
Je ne croirais Patrice mort
Que lorsque j'en aurais la preuve.
Quoi qu'il en soit, à qui voudra,
Le suivant chapitre apprendra
Ce que tout ceci deviendra.
VIII
N'est-ce pas un spectacle étrange
De voir deux pauvres amoureux
Qui, lorsque pour eux tout s'arrange,
Et dès qu'ils devraient être heureux,
Se vont justement mettre en tête
Qu'ils sont séparés par la mort,
Et se bornent, sans plus d'enquête,
A maudire leur triste sort?
La chose paraît incroyable;
Pourtant, vous l'avez deviné,
C'est là l'histoire lamentable
De notre couple infortuné:
A dire la vérité pure,
Le héros de cette aventure
N'était pas mort dans les flots bleus,
Ainsi que l'on se le figure;
Mais il n'en valait guère mieux.
Tandis que Léone est au cloître,
Où sa douleur ne fait que croître
Et embellir, en quelques mots
Je vais vous dire tous les maux
Que dut endurer le jeune homme
En trois mois d'un supplice affreux,
Et par ainsi vous verrez comme
Les voyages sont dangereux.
Durant la nuit de ce naufrage
Où presque tous avaient péri,
Comme Léone et son ami
Tâchaient de gagner le rivage
Et se dirigeaient à la nage
Par un chemin fort encombré
Et surtout fort mal éclairé,
On se souvient, sans aucun doute,
Que Patrice fit fausse route.
Il s'était bientôt égaré;
Si bien qu'au lever de l'aurore
Le malheureux, n'en pouvant plus,
Moitié mourant, moitié perclus,
A peine respirant encore,
Et sur le point de se noyer,
Fut recueilli, sans connaissance,
Par un pauvre petit voilier
Qui longeait les côtes de France.
O douloureux rapprochement!
Cela se passait justement
A l'heure où, loin de son amant,
La belle, ignorant son tourment,
Déjeunait si mignonnement.
Le jeune homme, en cette détresse,
N'en fut point, comme sa maîtresse,
Quitte pour la peur; car il fit
Une terrible maladie
Qui pensa lui coûter la vie
Et le retint trois mois au lit.
Sur ce brave petit navire
Il fut soigné, tant bien que mal,
Du mieux qu'on put. Le principal,
C'est qu'il en revint. Mais le pire,
Ce fut le changement moral
Qui s'opéra dans sa nature.
On ne le vit, dans ces trois mois,
Pas sourire une seule fois,
Et cette funeste aventure,
Après même qu'il fut guéri,
Paraissait, à ce qu'on assure,
L'avoir pour toujours assombri.
Il revenait; mais ses idées
Étaient visiblement changées,
Et, de plus, le pauvre garçon
Crut si bien sa maîtresse morte
Qu'il ne tint en aucune sorte
A s'en faire apprendre plus long.
Bref, Patrice, à bout d'espérance,
Le corps vaincu par la souffrance,
Pleurant son rêve inachevé,
Aussitôt de retour en France,
S'en fut tout droit se faire abbé.
Vous me direz: «C'est mal tombé!»
Mais que voulez-vous qu'on y fusse?
Les faits sont là que rien n'efface:
C'est tantôt pile et tantôt face.
Ce qui m'afflige, c'est de voir
Comme ce roman tourne au noir.
Le malheur est de la partie;
On se demande, en vérité,
Quelle fâcheuse sympathie
Put donner à chaque partie
D'une union bien assortie
Ce penchant pour la sacristie:
C'est comme une fatalité.
Mais souffrez que je continue,
Et bientôt la vérité nue
Jusqu'au bout vous sera connue.
IX
Voilà donc nos deux étourdis
Perdus, comme on disait jadis,
Sur le chemin du Paradis.
Un jour vint qu'ils se rencontrèrent,
Mais ce ne fut qu'après longtemps!
—Donc, au bout de cinq ou six ans
Voici comme ils se retrouvèrent:
Tandis que Léone au couvent,
Moitié priant, moitié rêvant,
Pleurait comme une Madeleine,
Il arriva que son amant,
Bien qu'il fût aussi fort en peine,
Oublia très-dévotement
Et sa maîtresse et son tourment.
Je ne vais pas, comme on peut croire,
Tâcher d'excuser à vos yeux
Ce que peut avoir d'odieux
Une ingratitude aussi noire.
Que suis-je? un pauvre historien
Qui raconte, et n'invente rien.
Donc, si ce jeune homme est coupable,
Ma lectrice pensera bien
Que je n'en suis pas responsable,
Et que sa conduite sans nom
M'indigne autant que de raison.
Patrice était pourtant sincère;
Si rien ne l'eût désespéré,
Jamais il n'eût été curé.
Mais enfin, qu'y pouvons-nous faire?
Son grand désespoir fut l'affaire
De six mois.
Le pauvre garçon,
C'est une justice à lui rendre,
Dès qu'il fut en religion,
Sans vouloir d'abord rien entendre,
Maigrit de la belle façon.
Sans dormir du soir à l'aurore,
Sans parler de l'aurore au soir,
Tout défrisé, broyant du noir,
Mangeant peu, buvant moins encore,
C'était pitié que de le voir.
Et c'est justement là le diable:
Un jeune abbé si languissant
Avait trop l'air inconsolable
Pour ne pas être intéressant.
D'autant que, si l'on considère
Que Patrice fut, en naissant,
Marquis de par ses père et mère,
Et qu'il avait sans contredit
Le pied mince, la mine fière,
De la fortune et de l'esprit:
On conviendra sans trop de peine
Qu'il lui fallait, quoi qu'il advint,
Faire très-vite son chemin
Dans la sainte Église romaine.
Pour commencer, il eut l'honneur
D'être invité chez monseigneur,
Lequel était un charmant homme
Qui le prit en affection,
Lui donna sa protection
Et, dès ce jour, le traita comme
Il eût fait d'un fils. En un mot,
Grâce à lui, notre ami Patrice
Fut fait prêtre beaucoup plus tôt
Que ne l'est un simple novice.
C'est alors que l'ambition,
Sans être encore la plus forte,
Lentement, par gradation,
Fit sa petite invasion.
Dans son coeur, de si belle sorte
Que sa très-chère passion
En fut sans bruit mise à la porte.
Bref, après un an écoulé,
Ce pauvre amant si désolé
Semblait à peu près consolé.
Toutefois je n'oserais dire
Qu'il n'eût point gardé dans son coeur
Le souvenir de sa douleur:
Car, même à travers son sourire,
Son visage avait conservé
Je ne sais quoi d'un peu voilé,
Signe d'une douleur profonde,
Qui lui seyait le mieux du monde.
Vous remarquerez en passant,
Mesdemoiselles, je vous prie,
Qu'avec cet air intéressant
Ce garçon, malgré son envie,
Ne pouvait pas faire autrement
Que d'avoir de l'avancement.
X
Or, un certain jour que Patrice,
—Patricius en bon latin,—
Avait justement le matin
Appris, au sortir de l'office,
Que l'on devait, le lendemain,
Le nommer évêque romain,
Il arriva que la nouvelle
De ce rapide avénement
Fit une sensation telle
Que ce fut un événement
Jusqu'au fond du cloître où Léone,
Fidèle comme au premier jour,
Priait le Christ et la Madone
De la guérir de son amour.
A cette nouvelle imprévue,
Vous pouvez vous imaginer
A quel point elle fut émue
Et ce qu'elle dut éprouver.
D'abord, sans force et sans courage
Devant ce fait presque inouï,
La pauvre enfant s'évanouit
Pour être en règle avec l'usage,
Mais, au bout de quelques instants,
Lorsqu'elle eut repris connaissance,
Oubliant toute obéissance
Et sans attendre plus longtemps,
Tremblante et pourtant décidée,
Les yeux baissés, le coeur battant,
Elle sortit de son couvent
Par une porte dérobée;
A pas furtifs et n'emportant
Qu'un petit miroir avec elle;
Et tandis qu'elle trottinait,
Tout le long du chemin, la belle
Furtivement s'y regardait
Pour voir si celui qu'elle aimait.
Allait encor la trouver belle.
Ce point-là, seul, l'inquiétait.
Or, à cette époque, Léone
N'avait pas encor vingt-trois ans,
Et l'on sait que, pour bien des gens,
C'est le bel âge d'une nonne.
Mais, que l'on pense ou non comme eux,
C'est ainsi que notre amoureuse
S'en vint, palpitante et peureuse,
Chez monseigneur son amoureux.
Lequel, il faut bien qu'on le dise,
Pour se donner avant la prise
Un avant-goût fort délicat
Des plaisirs de l'épiscopat,
Avec un sérieux d'église,
Était en train, pour le moment,
De s'admirer complaisamment
Devant un miroir de Venise
Et posait comme il le fallait,
Du talon jusques au collet,
Dans un bel habit violet.
XI
J'affirme, de mémoire d'homme,
Que jamais miracle accompli
N'étonna créature comme
Sut être étonné notre ami,
Quand, pareille au lys qui frisonne,
Sous son voile, dont chaque pli
Tremblait sur sa blanche personne,
Il vit apparaître Léone.
Le fait est, sans plus d'embarras,
Qu'ils se jetèrent dans les bras
L'un de l'autre, et qu'ils s'embrassèrent
De bon coeur, et recommencèrent
Tant et si bien que l'évêché
Lui-même en eût été touché.
XII
On se retrouve, on rit, on pleure.
On s'aime et le reste n'est rien;
C'est charmant. Bref tout alla bien
Pendant près d'une demi-heure.
Mais, une fois l'émotion
Du premier moment apaisée,
Quand la froide réflexion
Vint, avec sa morale usée,
Se représenter à l'esprit
Du futur prélat, il se dit
Qu'il avait fait une folie;
Et je crois qu'il s'en repentit.
Quoique Léone fût pâlie,
Elle était encor bien jolie
Et Patrice en eût été fou;
Mais l'évêché, quand on y pense,
A bien aussi son importance,
Et Patrice y tenait beaucoup.
Lors il s'établit une lutte
Entre sa raison et son coeur,
Et le jeune homme fut rêveur
Pendant une bonne minute.
Mais son parti fut bientôt pris,
Et, bien qu'il fût encore épris,
L'évêché lui parut sans prix.
Aussi devint-il inflexible.
Et, quand la malheureuse enfant
Ne pouvant le croire insensible,
Le suppliait en étouffant,
A travers sa pâleur mortelle,
Avec ses beaux yeux languissants
Et sa voix aux sons caressants,
De partir encore avec elle:
«—Ma chère, je réfléchirai,
Lui dit Patrice, et je verrai
Lorsqu'archevêque je serai.»
Devant un semblable langage,
Voyant son bonheur s'écrouler,
Léone sentit s'en aller
Tout ce qu'elle avait de courage.
Et, par un changement subit,
Grave et muette, elle sortit
L'oeil sombre, la démarche lente;
Si bien qu'en la voyant ainsi
Déchevelée et chancelante,
Son amant, un peu tard, hélas!
Lui courut après dans l'allée.
Mais, l'ayant en vain rappelée,
Pensif, il revint sur ses pas;
Car elle ne l'entendit pas,
Tellement elle était troublée.
Elle rentra dans son couvent
Par la même petite porte
Qu'elle avait franchie en rêvant
Quelques heures auparavant.
Mais la secousse était trop forte,
Et ses soeurs ne la virent plus;
Car, à l'heure de l'Angelus,
Le soir même on la trouva morte.
Patrice, en apprenant cela,
Se dit: «Le bonheur était là!»
Et derechef se désola.
XIII
Quelle apparence recueillie
Offre à l'oeil ce parc ténébreux!
A voir ces vieux troncs vigoureux,
On sent bien la mélancolie
D'une antique forêt vieillie
Dans le voisinage sacré
D'un vaste et puissant prieuré.
Ces bois ont un parfum mystique.
La vieille cloche au bruit d'airain
Y trouve un écho sympathique,
Et, ce lieu désert est empreint
D'une tristesse monastique.
Ces pins droits et silencieux
Disposent à la rêverie.
Leur ombrage est sombre et pieux,
Comme pour dire: «Ici l'on prie.»
Et les grands tilleuls tortueux
Ont, dans leur air majestueux,
Je ne sais quoi de vertueux,
De respectable et d'immobile
Qui donne à ce séjour tranquille
La solennité des saints lieux.
On dirait des religieux
Rêvant au néant de la vie.
Ce bois triste et mystérieux,
C'est le jardin de l'abbaye.
Rien n'est changé dans le couvent.
Les arbres sont verts comme avant,
Et les nonnes du monastère,
Ainsi qu'autrefois, vers le soir,
Viennent promener et s'asseoir
Sous leur ombrage solitaire.
Pourtant, derrière ce décor,
Est un jardin plus sombre encor,
Où jamais la fraîche églantine
N'accroche, le long des sentiers,
Aux branches des verts noisetiers
Sa tige odorante et mutine.
Là, de vieux arbres en lambeaux
Protégent les pâles tombeaux
Contre le vent et la froidure;
Ce sont des ifs et des cyprès.
La rivière qui passe auprès
Reflète leur sombre verdure.
Là, dans un éternel sommeil,
Dort plus d'un front jeune et vermeil,
Plus d'une par la mort blémie.
Sous un pin au feuillage épais,
Dans le silence et dans la paix,
C'est là qu'est Léone endormie.
Elle dort. Le temps passera,
Et toujours elle dormira
Sous la pierre, immobile et douce,
Et de sa divine beauté,
Hélas! hélas! rien n'est resté
Qu'une tombe où verdit la mousse.
Ce marbre, où nul ne doit venir,
Gardera seul le souvenir
De cette figure angélique.
Et seul, dans les tristes échos,
Le vent bercera son repos
D'une plainte mélancolique.
Ainsi fut, et non autrement,
L'héroïne de ce roman,
Qui n'ont jamais qu'un seul amant.
Et depuis lors le jeune évêque,
En proie au chagrin le plus noir,
Par amour devint … archevêque,
Et cardinal … de désespoir.
XIV
Vous qui, d'une mignonne main,
Feuilletez ces pages légères,
Et qui les oublirez demain,
O vous, lectrices passagères,
Dont la joue au sang de carmin
N'a point de roses mensongères;
Si jamais vous avez pleuré,
Si jamais vous avez aimé,
Si jamais vous avez rêvé:
Parfois, dans la triste soirée,
A l'heure où la lune éplorée,
Viendra, par la vitre nacrée,
Pencher sur nous son front tremblant,
Plaignez la nonne en voile blanc
Par la mort tout ensommeillée,
Qui repose au sein de l'oubli,
Là-bas, parmi l'herbe mouillée,
Printemps céleste, enseveli
Sous la campagne défeuillée.
Le monde est un juge banal;
On trouve, en ouvrant un journal,
Des nouvelles du cardinal.
Mais Léone? qui parle d'elle?
C'est pourtant un rare modèle
Qu'une amante à jamais fidèle.
1865.
PREMIERES LARMES
J'admire ces étoiles lentes;
J'y vois même, en rêvant un peu,
Comme des gouttes d'or tremblantes
D'un ton divin sur un fond bleu.
J'écoute avec charme, ô nature!
Qu'est-ce donc qu'un coeur d'amoureux?
Ce bruit de cailloux, quand murmure
La source au fond du ravin creux;
Quand la brise, sur la montagne,
Soupire en inclinant les fleurs:
Et me voilà, par la campagne,
Dieu me pardonne, tout en pleurs!
Je crois même, quelle folie!
Qu'un rossignol ou qu'un pinson
Me rend plein de mélancolie.
Las! qui me rendra ma raison?
D'où vient, j'ose à peine le dire,
Que je me suis, seul dans les bois,
Surpris quatre fois à sourire
Quand je pleurais tout à la fois?
Est-ce l'amour? Sans m'y connaître,
Je le crois quand je pense à vous.
Mais, non; l'amour ne doit pas être
Si cruel, hélas, ni si doux!
1856.
L'AUTOMNE
Septembre finissait: déjà le vent d'automne
Du printemps, dans les bois, effeuillait la couronne.
Les monts, dorés encor des reflets du soleil,
Se mouraient sous ses feux. Chaque arbre à son réveil,
Voyait le sol jonché de ses feuilles flétries,
Brillantes de rosée et par le froid meurtries.
Comme un rideau de gaze, une faible vapeur
Jetait sur la vallée un voile de langueur;
De quelques pauvres toits, en spirale dormante,
S'élevait lentement une trace fumante,
Tandis que le soleil, à l'horizon lointain,
Rougissait les coteaux d'un rayon incertain.
En longs frémissements les brises murmurantes
De l'automne apportaient les senteurs enivrantes
Et soupiraient ces chants qui font rêver d'amour,
Errants dans les échos sur le soir d'un beau jour.
Et la nature alors chantait comme en un rêve
Le silence et l'amour, l'ombre et tout ce qui rêve,
Puis semblait, languissante ainsi que la beauté,
Mourir dans sa splendeur et sa sérénité.
Octobre 1857.
MA FOLIE
Moi, j'ai fait ma folie
D'une fille aux yeux bleus.
Le moindre de ses voeux
Dispose de ma vie.
Et jusqu'à son dépit,
Jusques à ses pleurs même,
Tout en elle je l'aime,
Et pourtant elle en rit.
Et pourtant, si ma bouche
S'égare sur sou cou,
Elle m'appelle fou,
La folle, et s'effarouche.
Et je suis furieux!
Car elle est si jolie
Que j'aime à la folie
Cette fille aux yeux bleus.
Paris, Mai 1858.
A MARIE
En promenant, vous souvient-il, Marie,
Vous me donniez votre petit bras blanc
Que je serrais parfois, tout en causant?
Vous pâlissiez malgré vous, ma chérie,
Et votre voix tremblait en me parlant.
Je vous aimais, Mariette, et pourtant
N'en disais rien, mais je mourais d'envie
De vous conter mon secret, par moment,
En promenant.
Mais vous partez; quand on part, on oublie.
Vous allez donc vous marier, vraiment?
Parfois, là-bas, si votre coeur s'ennuie,
—Vos grands yeux bleus sont si doux en rêvant!—
Songez à moi du fond de l'Algérie,
En promenant.
Toulon, Juin 1858.
RHODINA
Fille de Lesbos, vierge aux tresses blondes,
Nymphe auprès de qui pâlirait Vénus,
Fleur du Sunium, dont de chastes ondes
Au soleil jadis baignaient les pieds nus!
Comme sur la mer, la mer frémissante
Poursuit le sillon d'un fuyant esquif,
Sur le sable fin l'onde caressante
A-t-elle effacé ton pas fugitif?
Blanche Rhodina, ma déesse antique,
Si chez les mortels, par faveur des dieux,
Tes charmes divins, dans leur grâce attique,
Daignaient un beau soir descendre des cieux,
Si tu revenais, ravissante et telle
Que Cléphas te vit, un jour de péché,
Je voudrais t'aimer d'amour immortelle
A rendre jalouse Hélène ou Psyché!
Car parmi tes soeurs au chaste sourire
Dont je vois s'enfuir dans les bois ombreux
Le pas, cadencé comme un chant de lyre,
Toi seule es la reine aux yeux amoureux.
Et tu m'aimerais, ma pudique amante,
Tout en restant nymphe et divinité:
Comme ton sein nu sa pudeur charmante,
O reine, l'amour a sa chasteté.
Passy, Août 1858.
A L'HOTELLERIE
—SOUVENIR DE MUSSET—
I
Il est des jours, Dieu me pardonne!
Où, sans mentir,
Je sauterais de la Colonne
Pour en finir.
D'où vient cette mélancolie?
Voyons un peu:
Suis-je en veine de poésie?
Mais non, par Dieu!
Est-ce un de ces spleens qu'on éprouve
Quand, par moment,
Votre étourdi de coeur se trouve
Seul en aimant?
Suis-je dans mes jours de tristesse?
Ai-je un trésor
Caché dont le souci m'oppresse?
Ou bien encor
La province me semble-t-elle
Bête à ce point
Qu'il n'est rien qu'on puisse chez elle
Trouver à point?
La connaissez-vous, la province?
Pour aujourd'hui,
Hélas! j'y bâille comme un prince
Mourant d'ennui.
Lyon! dire qu'on y demeure!
Séjour mortel!
Si je couche ici, que je meure
Dans cet hôtel!
Par hasard, est-ce que vous êtes
De mon avis,
Que rien, même en ses jours de fêtes,
Ne vaut Paris?
Car Paris! ah! mademoiselle,
C'est là qu'on vit;
C'est là que la femme est fidèle,
A ce qu'on dit.
C'est là que l'Amour vend ses pommes
Et mille riens,
Et c'est le pays des grands hommes
Et des vauriens.
Ah! c'est beau, Paris! Pour les femmes,
Quel paradis,
Et quel purgatoire, ô mesdames,
Pour les maris!
Ces pauvres gens … mais je m'arrête;
Car, Dieu merci!
Pas plus que vous ne m'inquiète
Un tel souci!
Mon avis, puisque la franchise
Est de saison,
Est que vous avez, quoi qu'on dise,
Toujours raison;
D'abord parce que, dans la vie,
Autant qu'on peut,
Je trouve qu'il faut suivre un peu
Sa fantaisie;
Et puis, vous savez bien, Ninon,
Vous que j'implore,
Que, tout ce que vous trouvez bon,
Moi je l'adore.
Et je le dis sincèrement,
Chacun avoue,
Femmes, que le bon Dieu vous doue
Très-joliment.
Et qu'il n'est pas un homme au monde
Qui vaille enfin
La moindre fille, brune ou blonde.
C'est bien certain.
II
Pour en revenir au malaise
De mon esprit,
Nous parlions de ce qui me pèse
Et m'assombrit:
Non! ce n'est ni la Poésie
Au front rêveur,
Engendrant la mélancolie
Dans tout le coeur;
Ni le spleen qui bâille et qui bâille,
Le spleen maudit
Triste et plat comme une muraille
Qu'on reblanchit;
Ni rien des malheurs de la vie,
Petits ou grands,
Qui passent et que l'on oublie
Avec le temps.
Mais alors, d'où vient que mon âme
Voit tout en noir?
Que mon coeur palpite, sans flamme
Et sans espoir?
Quel est donc ce malaise étrange
Qui m'engourdit?
Est-ce mon diable ou mon bon ange
Qui m'affadit?
Je crois que j'aimais ma maîtresse,
Sans m'en douter;
Et que je suis plein de tristesse
De la quitter.
Suis-je donc un amant fidèle?
Car, en un mot,
J'ai dans l'âme une peur mortelle
De l'aimer trop.
Je laisse, hélas! tout ce que j'aime
Derrière moi;
Si je pleure au fond de moi-même,
Voilà pourquoi.
Je sens que mon coeur se réveille,
Espoir déçu!
Quand je le crois mort, il sommeille
A mon insu.
Nous avons beau faire, notre âme
Subsiste en nous
Et brûle, étincelle sans flamme,
D'un feu plus doux.
Cette étincelle est notre vie,
Joie ou malheur;
Sa lueur, ardente ou pâlie,
Jamais ne meurt.
C'est la mystérieuse chaîne
Qui nous unit
A tout ce que notre âme en peine
Aime et bénit;
C'est l'amour qui tue ou fait vivre;
C'est notre sort;
C'est l'étoile qu'il nous faut suivre
Après la mort.
Dieu l'a dit, et la destinée
Suit son chemin
Comme une ennemie acharnée
Du genre humain.
Je marchais, croyant pour la vie,
Mon coeur brisé,
Et voilà que ce coeur me crie:
«Tu t'es trompé!»
Mes amis, ma mère et mon père,
Je vous aimais.
J'aimais ma maîtresse, ah! misère!
Plus que jamais.
Ah! si c'est bien toi qui déchaînes
Charmes et peines!
S'il est vrai que, toujours, demain
Soit dans ta main!
Mon Dieu, si nos blessures même
Viennent de toi!
Si mon cri n'était qu'un blasphème,
Pardonne-moi.
1858.
LA ROSE
O ma pauvre rose effeuillée,
Charme, regret, parfum, trésor,
Toi que ses lèvres ont mouillée,
O fleur, parle-moi d'elle encor.
C'est dans un bal que je l'ai vue,
Blanche avec des lèvres de feu.
Une douce flamme ingénue
Brillait dans son profond oeil bleu.
C'était, je crois, la nuit dernière
Que je la vis pour en mourir.
Il n'est point de pire misère,
Et pourtant ma douleur m'est chère
Et cher aussi son souvenir.
II
La Valse a d'étranges ivresses;
Je sentais à chaque détour
Ses beaux bras aux molles caresses
Qui me chargeaient de morbidesses
Toutes ruisselantes d'amour.
—Elle est blanche, sa chevelure
L'éclaire comme un cadre d'or
Éclaire une miniature.
L'étoile tremblante qui dort
Aux cieux où sa clarté s'azure,
Brille d'un moins pur diamant
Que ne brillait son front charmant
Pendant cette nuit de féerie.
Hélas! Tout s'est enfui, pourtant!
Mais de ma vision chérie
Il me reste la fleur flétrie
Qu'elle a perdue en me quittant.
O douceur! ô mélancolie!
Adieu, fleur désormais pâlie!
L'amour est ce bel oiseau bleu
Léger comme un songe frivole,
Qui nous caresse, et puis s'envole.
En battant des ailes, vers Dieu!
Paris, Novembre 1859.
RENCONTRE
Je le croyais pourtant bien mort, mon pauvre amour.
Et rien que pour la voir aujourd'hui, dans la rue,
Le voilà revenu, brûlant, comme à sa vue
Il me prit un beau jour.
Mais alors il était doux et plein d'espérance
Comme un rayon de lune adorable qui luit,
Quand la tempête souffle et que le vent balance
Les arbres dans la nuit.
Et je l'avais béni, lui si plein de promesses,
Me berçant à son chant….—Beaux rêves enchanteurs!—
Hélas! pourquoi faut-il que toutes nos tendresses
Nous coûtent tant de pleurs?
Certes! j'aurais juré de l'avoir oubliée,
Elle qui m'a tant fait souffrir quand je l'aimais,
Et voilà que ma plaie à peine refermée
Saigne plus que jamais!
Passy, Mai 1860.
A MADAME L***
C'est amusant, à deux, de courir dans les bois,
Et de rêver le soir au frais des grands ombrages.
En parlant à voix basse errer sous les feuillages,
N'est-ce pas un bonheur à faire envie aux rois?
Cependant un boudoir, lorsque de petits doigts
Vous en ouvrent la porte, a bien ses avantages,
Qui partout ont semblé divins, même aux plus sages.
C'est mon avis, et c'est le vôtre aussi, je crois.
On dit même, est-ce vrai? qu'une bonne voiture
Quand les coussins sont doux, moins pourtant que les yeux
De celle qui l'occupe, est chose qui s'endure.
Un seul point me surprend: ces mots mystérieux
Que le coeur seul entend, que la bouche murmure,
Oh! comme on les oublie après un an ou deux!
Passy, Juin 1860
ADIEU, NINON
Depuis longtemps,
Trop longtemps, je soupire.
Il est grand temps
Aujourd'hui de me dire
Si vous voulez
Jouer avec ma flamme.
Parlez, madame,
Mais vous me le paierez.
Allons, mon coeur,
Et cachez, je vous prie,
Cet air moqueur
Qui vous rend moins jolie.
Quoi! vous osez
Rire de mon attente?
Riez, méchante,
Mais vous me le paierez.
Hélas! pourquoi
Faut-il que je vous aime,
Fille au coeur froid,
Qui n'aimez que vous-même?
Vous souriez?
Ma peine est bien étrange,
Allez, mon ange,
Mais vous me le paierez.
Pourquoi tantôt
Votre voix si rieuse,
Au piano
Était-elle rêveuse?
Vous le savez,
Cela vous rend plus belle.
Chantez, cruelle,
Mais vous me le paierez.
Mêlant nos pas
Dans un même dédale,
Quand dans mes bras
La Valse vous rend pâle,
Vous ne songez,
Vous, qu'à votre toilette.
Dansez, coquette,
Mais vous me le paierez.
Mais quel courroux!
Vous aurais-je blessée?
Quels yeux moins doux!
Quelle moue offensée!
Vous vous fâchez?
Vous êtes en colère?
Boudez, ma chère,
Mais vous me le paierez.
Adieu, Ninon.
Eh bien! quel est ce geste?
Qu'avez-vous donc?
Voulez-vous que je reste?
Ciel! vous pleurez
Votre main me rappelle….
Pleurez, ma belle,
Mes maux sont trop payés.
Passy, Août 1860.