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Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 cover

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Chapter 23: V
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About This Book

A posthumous collection gathers short stories, narrative sketches, and lyric poems presented with dedications and a mourning parental letter that frames the volume. The pieces range from playful, self-aware verse to anecdotal tales addressed to young readers, mixing wit and tenderness. Recurring threads include youthful aspiration, love and coquettish humor, meditation on grief and immortality, and an intimate voice that alternates confession, irony, and lyrical description. The arrangement emphasizes variety, showcasing both polished poems and fragmentary drafts that reveal the author's sensibility.

LÉONE

—CONTE AUX JEUNES FILLES—

I

  Dans ce temps-là, mesdemoiselles,
  Paris était, comme aujourd'hui,
  La ville des époux fidèles;
  On en citait bien sept ou huit.
  Les gens naïfs dormaient la nuit
  Et les bonnes moeurs étaient telles
  Qu'il fallait qu'un père eût conduit
  Sa fille à trois pièces nouvelles
  Pour qu'elle en sût autant que lui.

  Comme aujourd'hui, chaque ménage
  Était d'un exemple touchant:
  Jamais on ne parlait d'argent
  Dans les contrats de mariage.
  Les maris n'étaient point tenus
  D'être plus riches que Crésus;
  Leurs moitiés étant peu coquettes,
  Les trois quarts de leurs revenus
  Suffisaient presque à leurs toilettes.

  Entre autres détails singuliers,
  Il paraît qu'en ces temps austères,
  Suivant leurs goûts irréguliers,
  Ces dames avaient des bottiers
  Et ces messieurs des bouquetières.

  Quant au scandale, on ignorait
  Absolument ce que c'était,
  Car, Dieu merci! pour la constance,
  Paris est le pays de France
  Qui craint le moins la concurrence.
  Les rois s'en vont; mais les ramiers
  Nichent toujours aux Tuileries.
  Leur amour n'a pas deux patries;
  C'est là, dans les grands marronniers,
  Que ces doux oiseaux familiers,
  Modèles des coeurs réguliers,
  Ont établi leurs galeries.

  Charme étrange des rêveries!
  A voir ces hôtes printaniers
  Perdus sous les ombres fleuries,
  Je songe à tous les amoureux
  Qu'attire ce séjour ombreux
  Et j'admire la ressemblance
  De ces oiseaux si gracieux
  Avec certains petits messieurs.
  Au fond, le plus pigeon des deux
  N'est pas toujours celui qu'on pense.
  Quant aux belles, je ne veux pas
  Les comparer à nos palombes;
  Mais ce n'est point, dans tous les cas,
  Le bec qui manque à ces colombes,
  Ni la douceur, ni la beauté,
  Ni même la légèreté.

  Mais, s'il vous plaît, mesdemoiselles,
  Reprenons pour quelques instants
  La chronique du bon vieux temps
  Dont je vous donnais des nouvelles.

  Alors, toujours comme aujourd'hui,
  Les dévotes, c'était l'usage,
  Se rendaient en pèlerinage
  Autour du «Lac» avant la nuit.
  C'était dans un bois solitaire
  Et sauvage qu'on appelait
  Bois de Boulogne; et l'on allait
  Y déployer un luxe austère.
  On voyait là, sous les bouleaux,
  Des créatures angéliques
  Avec de tout petits chapeaux,
  En calèche à quatre chevaux,
  Prendre des airs mélancoliques.
  D'autres n'avaient qu'un huit-ressorts
  A deux chevaux, pas davantage!
  Et dans ce modeste équipage
  Abritaient leurs humbles trésors.

  Même rigueur pour le costume.
  On poussait la simplicité
  Jusques à la sévérité.
  Je sais bien que c'est la coutume;
  Mais vraiment on allait trop loin.
  On outre-passait sur ce point
  La limite des exigences.

  Jusqu'à trois fois on remettait
  La robe neuve qu'on portait;
  Et l'on ne se décolletait
  Jamais, à moins de circonstances
  Très-rares, c'est-à-dire: bals,
  Concerts, réveillons, festivals,
  Soupers, réceptions, soirées,
  Conférences, cours, matinées,
  Séances, dîners d'apparat,
  Soirs d'Italiens, soirs d'Opéra,
  Lunchs, punchs, raoûts, «et caetera.»

  A part cela, les élégantes,
  Au dire de plus d'un auteur,
  Avec la plus stricte rigueur,
  S'en tenaient aux robes montantes;
  Et, par un excès de pudeur
  Dont on retrouve encor la trace,
  Se résignaient de bonne grâce,
  Pour mieux cacher leurs cous mignons,
  A porter d'énormes chignons
  Que leurs coiffeurs, mis en campagne
  Et chargés de ces soins discrets,
  Leur faisaient venir tout exprès
  De Picardie et de Bretagne.

  J'ai vu des factures du temps;
  Un chignon du plus grand modèle,
  Bien monté, garanti quatre ans,
  De la qualité la plus belle,
  Valait de quatre à cinq cents francs,
  Mais quelle solide coiffure!
  Décidément, je vous le jure,
  C'est un luxe que je comprends
  Que celui de la chevelure.
  C'était un si bel ornement
  Que ces chignons! Et puis vraiment,
  Pour une mère de famille,
  Est-il un souci plus charmant
  Que de léguer par testament
  Ses fausses nattes à sa fille?

  Enfin, pour vous dépeindre mieux
  Cette époque exceptionnelle,
  Je puis vous apprendre sur elle
  Un détail assez curieux.
  Suivant le quartier de la lune
  Une femme était blonde ou brune
  Et, de la veille au lendemain,
  Changeait sa pâleur en carmin:
  Car on détestait la paresse
  Dans cet âge à présent vanté.
  Vous voyez, sans qu'il y paraisse,
  Que nous n'avons rien inventé.

  Mais, n'importe! En prenant la plume,
  Mon intention n'était point
  De tant discourir sur ce point.
  N'y voyez aucune amertume,
  Si je l'ai fait, c'est qu'au moment
  De vous commencer mon histoire,
  Il m'est venu subitement
  Un scrupule, et voici comment:
  Si vous alliez ne pas y croire?
  Mes deux héros sont bien constants!
  Un amour que rien ne sépare,
  Cela se voit de notre temps;
  Mais c'est un exemple bien rare
  A toute autre époque. Et voilà
  Pourquoi je disais tout cela.
  Car, ce que vous allez entendre,
  Il fallait bien vous l'expliquer,
  Et commencer par vous apprendre
  Que le temps dont je veux parler
  Ressemble au nôtre à s'y tromper.
  Dès lors, ce que je vais conter
  N'a plus rien qui doive surprendre,
  Et je commence.

II

                    Les savants,
  Qui font bâiller de pauvres gens
  Et dessécher de pauvres roses,
  Passent pour savoir toutes choses.
  Eh bien! (jugez d'après cela
  Du niveau de l'Académie)
  Je n'en sais pas un qui nous die
  Comment Léone se trouva
  Être, à seize ans, la plus jolie
  Des danseuses de ce temps-là.
  Pauvre fille de comédie!
  Dont nul n'a raconté la vie,
  Et qui peut-être ensorcela
  Plus d'un immortel qui l'oublie.

  Mais, au fond, cela n'y fait rien;
  Le fait n'en est que plus notoire;
  Et, quant à moi, l'on peut m'en croire
  Je ne suis pas historien.

  Or donc, mes belles demoiselles,
  S'il me faut faire le portrait
  De Léone, je vous dirai
  Que, si le bruit qui court est vrai,
  En la regardant les gazelles,
  Dont chacun vante les doux yeux,
  Se dépitaient à qui mieux mieux
  De voir qu'une simple mortelle
  Eût osé s'en procurer deux
  Dessinés d'après leur modèle.
  Avec ces yeux-là, vous pensez
  Que des cils bruns et retroussés
  Devaient aller le mieux du monde;
  Et les cheveux noirs abondants
  Montraient, sous leurs flots imprudents,
  L'oreille vierge de pendants.

  Ajoutez que, sans être blonde,
  Elle avait, comme Ophélia,
  La pâleur d'un camellia,
  Qu'elle était petite et mutine,
  Avec de certains airs douteurs
  Et des sourires enchanteurs;
  Qu'elle avait la main blanche et fine,
  Le pied perdu dans la bottine,
  Et que sa lèvre de rubis,
  Constamment mouillée et vermeille
  Au milieu de ces tons pâlis,
  Rougissait comme une groseille
  Tombée au beau milieu d'un lis.

  Pour compléter le paysage,
  Sachez encor que son corsage
  Renfermait une âme de prix.
  De plus, ainsi que c'est l'usage
  Dans les théâtres de Paris,
  Étant jolie, elle était sage.

  Ainsi fut et non autrement
  L'héroïne de ce roman,
  Qui n'eut jamais qu'un seul amant.

III

  Ce qui lui manquait, à vrai dire,
  Ce n'était pas les amoureux;
  Vous savez qu'avec un sourire
  On en a plus qu'on n'en désire,
  Et son sourire en valait deux.
  Mais, bien qu'on fit queue à sa porte,
  Tous ceux qui lui faisaient la cour
  En étaient pour leurs frais d'amour.
  La chronique du temps rapporte
  Que Léone, en les égarant
  Avec son sourire enivrant,
  Les tenait tous au même rang.

  Hélas! la vertu d'une fille
  Est comme le pur diamant:
  L'acier s'émousse vainement
  Pour mordre le caillou qui brille;
  Rien ne l'entame. Seulement,
  S'il tombe, adieu le diamant!

  Quand on est vierge et qu'on est belle,
  Surtout à l'âge de la belle,
  A l'amour on est peu rebelle.

  Vierge et danseuse! Par ma foi!
  C'était un vrai gibier de roi.
  Et, chose rare et curieuse,
  Bien qu'elle eût, au gré de son coeur,
  A choisir plus d'un grand seigneur,
  Ce ne fut pas un bel acteur
  Qui rendit Léone amoureuse.

  Parmi tous les beaux jeunes gens
  Qui se faisaient les assiégeants
  De cette belle créature,
  Il en était un qu'on nommait
  Patrice, et qui se renommait
  Par plus d'une étrange aventure.

  C'était un charmant cavalier,
  Très-digne d'avoir pour collier
  Les plus jolis bras de la terre;
  Et, comme il ne lui manquait rien,
  Le ciel, qui lui voulait du bien,
  Ne savait plus trop comment faire.

  Dieu, par un fait sans précédents,
  L'avait fait noble, en même temps,
  De coeur, de race et de visage.
  Il pouvait avoir vingt-sept ans,
  Et, pour attendre le printemps,
  Il menait très-grand équipage.

  En somme, c'était un dandy;
  Mais, comme la chanson le dit,
  Il était franc, fier et hardi.

IV

  Mes chères lectrices, j'hésite
  A continuer mon chemin;
  Si vous ne me tendez la main,
  Je n'irai jamais assez vite.

  Jugez un peu de mon ennui:
  Je veux peindre une belle nuit
  Et je ne sais comment la rendre,
  Car c'est un sujet bien usé
  Dont tant d'auteurs ont abusé
  Qu'on ne sait plus comment s'y prendre.

  Certes, si j'étais écrivain,
  Je ne chercherais pas en vain;
  La chose serait bientôt faite.
  Je prendrais le premier poëte
  Qui me tomberait sous la main
  Et je vous parlerais des voiles
  De la nuit, et puis des étoiles,
  Et puis du lac aux flots d'argent
  Où se mire Phébé la blonde
  Qui se penche vers l'eau profonde,
  Et puis des bois, et puis du vent;
  Du rossignol dans la vallée,
  De la vieille tour isolée,
  Des étoiles d'or ou de feu,
  De l'herbe verte, du ciel bleu,
  Des bouleaux que la lune argenté
  Et surtout, chose très-urgente!
  Du poëte à la Lyre d'or,
  Ame dans l'idéal ravie,
  Pleurant devant ce beau décor….
  Qu'il n'a jamais vu de sa vie.

  Car c'est un fait bien constaté
  Que trois mille auteurs ont chanté
  Juste la même nuit d'été
  Sans qu'elle ait jamais existé.
  Aussi, quel morceau bien traité!

  Dans le monde des élégies
  L'hiver est beaucoup moins gâté;
  Époque fraîche où les génies,
  Pour réparer leurs insomnies,
  Ne perdent pas à rimailler
  Le temps qu'on doit à l'oreiller.
  Et le fait est, mesdemoiselles,
  Que dans notre calendrier
  Les nuits ne sont pas toujours belles
  Aux alentours de février.
  C'est pourquoi je suis fort à plaindre,
  Car la nuit qu'il me faut dépeindre
  Se trouve au plein coeur de janvier.

  Figurez-vous donc la nuit brune,
  Un vent très-sec, un ciel très-noir,
  Dans ce ciel pas la moindre lune:
  Un horizon à n'y rien voir.
  Le givre dessèche la terre,
  La grande route solitaire
  S'allonge en ruban déroulé.
  Sur la route déserte et blanche,
  Légère comme un char ailé,
  Rapide comme une avalanche,
  Une berline au grand galop;
  L'hirondelle qui rase l'eau
  Va moins gaîment que ma berline
  Dont le postillon bien payé,
  C'est-à-dire bien éveillé,
  Pour se donner meilleure mine,
  A tous les échos d'alentour
  Fait claquer son fouet, comme un sourd.

  Dans la berline est une fille,
  Au front tout rose de pudeur,
  Qu'un flot de fourrure entortille,
  Mourante d'amour ou de peur.
  Elle est dans les bras d'un jeune homme.
  Si vous croyez qu'ils font un somme,
  C'est que vous connaissez bien mal
  Le coeur humain en général.

  Les baisers volent sur la route!
  L'amour conduit les voyageurs!
  Pour la fillette je redoute
  Autre chose que les voleurs.
  Les chevaux vont comme le diable!
  La nuit est noire comme un four!
  Le voyage a l'air agréable….
  Hue! donc, beau postillon d'amour!

  Mais je ne sais à quoi je pense
  D'aller vous raconter cela.
  S'il en est temps encor: défense
  De lire ce chapitre-là!
  C'est une affaire scandaleuse
  Comme on n'en voit plus à Paris;
  Vous devez la trouver affreuse,
  Et je suis bien de votre avis.
  En vérité, c'est une histoire
  Pleine d'une atrocité noire.

  Pourtant ce fut dans cet état
  Qu'un beau soir Patrice emporta
  Son amante Léonita.

V

  O vous, pour qui j'écris ces lignes!
  —Et qui peut-être les lirez,
  Bien qu'elles ne soient pas très-dignes
  De l'honneur que vous leur ferez;—
  Vous, les belles filles de France,
  Vous, l'orgueil d'un ciel enchanté,
  Vous, le sourire et l'espérance!
  Vous, la jeunesse et la beauté!
  O vous à qui sourit l'Aurore,
  A qui tous les bras sont ouverts,
  Qui ne connaissez pas encore
  Vos printemps d'avec vos hivers!

  Vous, les vierges! Vous, les charmeuses!
  Dont le coeur, peureux et hardi,
  A des langueurs mystérieuses
  Dans un corps jeune comme lui!
  Vous, pour qui la coupe est remplie
  Et qui vous sentez d'y goûter
  Presqu'autant de peur que d'envie!
  Vous qui faites aimer la vie
  Ou qui la faites redouter!

  Vous, pour qui les vieillards moroses
  Ont des regards pleins de regrets!
  Vous, pour qui les roses sont roses
  Et les bleuets bleus tout exprès!
  Vous, pour qui chantent les poëtes,
  Pour qui les étoiles sont faites
  Et brillent dans l'azur des soirs!
  Vous, pour qui les perles sont rondes!
  O vous, les brunes et les blondes!
  Vous, les yeux bleus et les yeux noirs!
  Si vous avez, par aventure,
  Daigné me suivre jusqu'ici,
  Laissez-là, je vous en conjure,
  Laissez-là ce triste récit
  Dont j'ai commencé la peinture,
  Car un destin malencontreux
  Réserve à nos deux amoureux
  Un dénoûment des plus affreux.

  Adieu le rêve! adieu l'ivresse!
  Adieu l'amour et la tendresse
  Et les frais soupirs éperdus!
  Adieu le bal et ses délires,
  Et les parfums et les sourires!
  Adieu tous les bonheurs perdus!

  Chevaux, postillon et berline
  Qui, sur le flanc de la colline,
  Descendiez si légèrement,
  Vos grelots aux notes joyeuses,
  Durant les nuits silencieuses,
  N'effraieront plus l'écho dormant.

  Sur le grand chemin solitaire
  Vous n'écaillerez plus la terre
  Que durcit le givre argentin.
  Tout ce passé que je soulève
  S'est évanoui comme un rêve
  Aux premiers rayons du matin.

  O gaîté! reste ensevelie.
  Mon âme est désormais emplie
  D'une sombre mélancolie.

  Je suis si triste que vraiment
  Je ne sais plus du tout comment
  Je vais reprendre mon roman.
  Et, malgré mon regret sincère,
  Je commence à m'apercevoir
  Que le dramatique et le noir
  Ne sont pas du tout mon affaire.
  Mais puisque j'ai, sans m'en douter,
  Commencé de vous raconter
  Une histoire des plus touchantes,
  Quoi qu'il puisse m'en advenir,
  Je vais tâcher de la finir
  En vous priant d'être indulgentes.
  Si vous aviez quelque amitié
  Pour le héros et l'héroïne
  De ce roman très-détaillé,
  J'en appelle à votre pitié;
  Car leur bonheur s'est effeuillé
  Ainsi qu'un bouquet d'églantine.

  Ma plume hésite à retracer
  Le récit d'aussi tristes choses;
  Hélas! quittez vos habits roses!
  Hélas! vos beaux yeux vont pleurer.

VI

  Donc, autrefois, c'était l'usage:
  Pour peu qu'on se fût épousé
  Et que l'on fût civilisé,
  Il fallait partir en voyage
  Le soir même du mariage.
  On n'a jamais bien su comment
  Ni pourquoi vint cette méthode;
  Mais sachez que c'était la mode
  Et que vous-même, assurément,
  N'eussiez pas fait différemment.
  Car, suivant un vieil axiome,
  La mode était, dans le royaume,
  Aussi puissante que le roi;
  Et, pas plus tôt la noce faite,
  On se fût fait couper la tête
  Plutôt que de rester chez soi.
  Le départ était une rage;
  On n'épousait pas sans partir.
  En raison de votre grand âge,
  Vous devez vous en souvenir.

  Or, voyez si la destinée
  Est malignement enchaînée;
  Un sourire amène des pleurs.
  Cette mode qui vous étonne
  Fut pour Patrice et pour Léone
  La source de tous les malheurs.

  A vous dire le vrai, je doute
  S'ils étaient mariés ou non.
  Ils suivaient bien la même route,
  Mais ce n'est pas une raison.
  Je n'ai vu ni monsieur le maire,
  Ni le curé, ni le notaire,
  Ni les voitures d'apparat,
  Ni le moindre bout de contrat,
  Ni tuteur, ni père, ni mère,
  Ni parents, ni gens, ni témoins,
  Mais enfin j'ai vu les conjoints,
  Et, pour moi, je les considère
  Comme bien et dûment unis,
  Mariés, prêchés et bénis
  Par tous les abbés de la terre.
  Dans tous les cas je crois qu'on peut
  Dire qu'il s'en fallait de peu,
  Car, dès le soir, ils s'en allèrent
  Et, huit jours après, s'embarquèrent,
  Ce qui, pour ce temps-là, dit-on,
  Était le suprême bon ton.

  S'ils voulaient aller en Turquie,
  Ou dans l'île de Bornéo,
  Ou simplement en Italie,
  C'est ce que je ne sais pas trop.

  Ce que je sais, c'est qu'un navire
  Se perdit vers le lendemain,
  Qu'un pêcheur (pas Napolitain,
  Mais c'est tout ce que j'en puis dire)
  Au bord du rivage trouva,
  Pâle et blanche, Léonita,
  Comme une madone de cire.

  Elle était sur le sable fin,
  Sous le gai soleil du matin
  Qui riait dans sa chevelure.
  La vague l'effleurait un peu,
  Comme une fille qui ne peut
  Abandonner une parure.

  L'eau verte et le soleil joyeux
  Mêlaient parmi ses longs cheveux
  Des reflets d'or et d'émeraude;
  Et les flots qui les déroulaient
  Jouaient avec et s'en allaient
  Comme des enfants pris en fraude.

  Un sourire presque effacé,
  Dernier vestige du passé,
  Entr'ouvrait sa lèvre pudique,
  Et l'aurore qui rayonnait
  Sur son front pâlissant, formait
  Un contraste mélancolique.
  Sachez pourtant, si vous l'aimez,
  Que ses beaux yeux inanimés
  N'étaient pas à jamais fermés.

  Léone revint à la vie.
  Le pêcheur, pas Napolitain,
  Qui la trouva sur son chemin,
  Jugea qu'elle était endormie.
  Ce fut lui qui fut son docteur,
  Et qui, chose assez inouïe,
  Fut en même temps son sauveur.
  Il la prit tout évanouie,
  L'emporta jusqu'en son réduit,
  Et, sans plus de cérémonie,
  Vous la coucha droit dans son lit.
  Puis il fallait voir le bonhomme,
  Par la chambre allant et venant.
  Et soignant Léone tout comme
  Si c'eût été son propre enfant.

  Si bien qu'à la fin, ô prodige!
  La belle fille ouvrit les yeux
  Et dit, en voyant ce bon vieux,
  Les mots sacramentels: «Où suis-je?»

  Il la rassura de son mieux,
  Lui dit comme il l'avait trouvée
  Et combien il était joyeux
  De penser qu'elle était sauvée.
  Alors elle lui raconta
  Comment elle, Léonita,
  Et son «frère,» et tout l'équipage
  Du navire avaient fait naufrage;
  Qu'elle et son «frère» avaient pensé
  Se sauver ensemble à la nage
  Et qu'ils avaient bien commencé;
  Mais qu'à la moitié du voyage
  Les vagues et l'obscurité
  Les firent changer de côté;
  Qu'alors elle s'était perdue;
  Qu'elle était enfin parvenue
  Jusqu'à cette plage, mais là,
  Tout ce qu'elle se rappela,
  C'est qu'elle perdit connaissance.
  Puis, comme elle s'inquiétait
  De son «frère» qui lui manquait,
  Le bonhomme, comme l'on pense,
  Lui dit, pour la rasséréner,
  Tout ce qu'il put imaginer
  De plus propre à la circonstance,
  Jurant ses grands dieux qu'on avait,
  Dans un port voisin, qu'il nommait,
  Fait le plus complet sauvetage
  Du navire et de l'équipage.
  Et, tout en lui contant cela,
  Près de la belle il mit un plat,
  Puis un verre, puis une assiette,
  Et je crois même une serviette.

  Léone avait l'esprit fort gai.
  Du moment qu'elle eut distingué
  Dans le discours sans queue ni tête
  Dont le brave homme lui fit fête,
  Que Patrice, de son côté,
  Etait lui-même en sûreté,
  Cette charmante créature,
  Sans se désoler plus longtemps,
  Prit en riant son aventure.
  Et, comme elle avait dix-sept ans,
  Elle se mit, à belles dents,
  A dévorer en conscience
  Le déjeuner que, sur son lit,
  L'excellent homme lui servit
  Dans ses assiettes de faïence.

  Ce fut ainsi qu'un beau matin
  Léone mangea le festin
  D'un pêcheur, pas Napolitain.

VII

  Un mois plus tard elle était nonne:
  Et la belle, au fond d'un couvent,
  Pleurait,—que Dieu le lui pardonne!
  Moins sa faute que son amant.

  Hélas! hélas! ô destinée,
  A quoi bon l'avoir épargnée
  Pour lui rendre des jours amers?
  N'eût-il pas mieux valu pour elle,
  A travers la nuit éternelle,
  S'en aller morte au sein des mers?

  On n'avait sauvé du naufrage
  Ni passagers, ni matelots;
  Victimes d'une nuit d'orage,
  Tous avaient péri dans les flots.
  Parmi ceux que la marée haute
  Vint jeter le long de la côte,
  L'oeil éteint et le front blémi,
  La pauvre fille n'eut pas même
  La consolation suprême
  De reconnaître son ami.
  C'est en vain qu'on chercha Patrice;
  La mer avait dû l'engloutir,
  Car on ne put rien découvrir
  Qui de sa mort fût un indice.

  Léone le pleura très-fort.
  Je crois pourtant qu'on aurait tort
  De parier qu'elle était veuve;
  Et moi, si j'étais esprit fort,
  Je ne croirais Patrice mort
  Que lorsque j'en aurais la preuve.

  Quoi qu'il en soit, à qui voudra,
  Le suivant chapitre apprendra
  Ce que tout ceci deviendra.

VIII

  N'est-ce pas un spectacle étrange
  De voir deux pauvres amoureux
  Qui, lorsque pour eux tout s'arrange,
  Et dès qu'ils devraient être heureux,
  Se vont justement mettre en tête
  Qu'ils sont séparés par la mort,
  Et se bornent, sans plus d'enquête,
  A maudire leur triste sort?

  La chose paraît incroyable;
  Pourtant, vous l'avez deviné,
  C'est là l'histoire lamentable
  De notre couple infortuné:

  A dire la vérité pure,
  Le héros de cette aventure
  N'était pas mort dans les flots bleus,
  Ainsi que l'on se le figure;
  Mais il n'en valait guère mieux.

  Tandis que Léone est au cloître,
  Où sa douleur ne fait que croître
  Et embellir, en quelques mots
  Je vais vous dire tous les maux
  Que dut endurer le jeune homme
  En trois mois d'un supplice affreux,
  Et par ainsi vous verrez comme
  Les voyages sont dangereux.

  Durant la nuit de ce naufrage
  Où presque tous avaient péri,
  Comme Léone et son ami
  Tâchaient de gagner le rivage
  Et se dirigeaient à la nage
  Par un chemin fort encombré
  Et surtout fort mal éclairé,
  On se souvient, sans aucun doute,
  Que Patrice fit fausse route.
  Il s'était bientôt égaré;
  Si bien qu'au lever de l'aurore
  Le malheureux, n'en pouvant plus,
  Moitié mourant, moitié perclus,
  A peine respirant encore,
  Et sur le point de se noyer,
  Fut recueilli, sans connaissance,
  Par un pauvre petit voilier
  Qui longeait les côtes de France.
  O douloureux rapprochement!
  Cela se passait justement
  A l'heure où, loin de son amant,
  La belle, ignorant son tourment,
  Déjeunait si mignonnement.

  Le jeune homme, en cette détresse,
  N'en fut point, comme sa maîtresse,
  Quitte pour la peur; car il fit
  Une terrible maladie
  Qui pensa lui coûter la vie
  Et le retint trois mois au lit.

  Sur ce brave petit navire
  Il fut soigné, tant bien que mal,
  Du mieux qu'on put. Le principal,
  C'est qu'il en revint. Mais le pire,
  Ce fut le changement moral
  Qui s'opéra dans sa nature.
  On ne le vit, dans ces trois mois,
  Pas sourire une seule fois,
  Et cette funeste aventure,
  Après même qu'il fut guéri,
  Paraissait, à ce qu'on assure,
  L'avoir pour toujours assombri.
  Il revenait; mais ses idées
  Étaient visiblement changées,
  Et, de plus, le pauvre garçon
  Crut si bien sa maîtresse morte
  Qu'il ne tint en aucune sorte
  A s'en faire apprendre plus long.
  Bref, Patrice, à bout d'espérance,
  Le corps vaincu par la souffrance,
  Pleurant son rêve inachevé,
  Aussitôt de retour en France,
  S'en fut tout droit se faire abbé.
  Vous me direz: «C'est mal tombé!»
  Mais que voulez-vous qu'on y fusse?
  Les faits sont là que rien n'efface:
  C'est tantôt pile et tantôt face.

  Ce qui m'afflige, c'est de voir
  Comme ce roman tourne au noir.
  Le malheur est de la partie;
  On se demande, en vérité,
  Quelle fâcheuse sympathie
  Put donner à chaque partie
  D'une union bien assortie
  Ce penchant pour la sacristie:
  C'est comme une fatalité.

  Mais souffrez que je continue,
  Et bientôt la vérité nue
  Jusqu'au bout vous sera connue.

IX

  Voilà donc nos deux étourdis
  Perdus, comme on disait jadis,
  Sur le chemin du Paradis.

  Un jour vint qu'ils se rencontrèrent,
  Mais ce ne fut qu'après longtemps!
  —Donc, au bout de cinq ou six ans
  Voici comme ils se retrouvèrent:

  Tandis que Léone au couvent,
  Moitié priant, moitié rêvant,
  Pleurait comme une Madeleine,
  Il arriva que son amant,
  Bien qu'il fût aussi fort en peine,
  Oublia très-dévotement
  Et sa maîtresse et son tourment.

  Je ne vais pas, comme on peut croire,
  Tâcher d'excuser à vos yeux
  Ce que peut avoir d'odieux
  Une ingratitude aussi noire.
  Que suis-je? un pauvre historien
  Qui raconte, et n'invente rien.

  Donc, si ce jeune homme est coupable,
  Ma lectrice pensera bien
  Que je n'en suis pas responsable,
  Et que sa conduite sans nom
  M'indigne autant que de raison.

  Patrice était pourtant sincère;
  Si rien ne l'eût désespéré,
  Jamais il n'eût été curé.
  Mais enfin, qu'y pouvons-nous faire?
  Son grand désespoir fut l'affaire
  De six mois.

              Le pauvre garçon,
  C'est une justice à lui rendre,
  Dès qu'il fut en religion,
  Sans vouloir d'abord rien entendre,
  Maigrit de la belle façon.
  Sans dormir du soir à l'aurore,
  Sans parler de l'aurore au soir,
  Tout défrisé, broyant du noir,
  Mangeant peu, buvant moins encore,
  C'était pitié que de le voir.

  Et c'est justement là le diable:
  Un jeune abbé si languissant
  Avait trop l'air inconsolable
  Pour ne pas être intéressant.
  D'autant que, si l'on considère
  Que Patrice fut, en naissant,
  Marquis de par ses père et mère,
  Et qu'il avait sans contredit
  Le pied mince, la mine fière,
  De la fortune et de l'esprit:
  On conviendra sans trop de peine
  Qu'il lui fallait, quoi qu'il advint,
  Faire très-vite son chemin
  Dans la sainte Église romaine.

  Pour commencer, il eut l'honneur
  D'être invité chez monseigneur,
  Lequel était un charmant homme
  Qui le prit en affection,
  Lui donna sa protection
  Et, dès ce jour, le traita comme
  Il eût fait d'un fils. En un mot,
  Grâce à lui, notre ami Patrice
  Fut fait prêtre beaucoup plus tôt
  Que ne l'est un simple novice.
  C'est alors que l'ambition,
  Sans être encore la plus forte,
  Lentement, par gradation,
  Fit sa petite invasion.
  Dans son coeur, de si belle sorte
  Que sa très-chère passion
  En fut sans bruit mise à la porte.
  Bref, après un an écoulé,
  Ce pauvre amant si désolé
  Semblait à peu près consolé.

  Toutefois je n'oserais dire
  Qu'il n'eût point gardé dans son coeur
  Le souvenir de sa douleur:
  Car, même à travers son sourire,
  Son visage avait conservé
  Je ne sais quoi d'un peu voilé,
  Signe d'une douleur profonde,
  Qui lui seyait le mieux du monde.

  Vous remarquerez en passant,
  Mesdemoiselles, je vous prie,
  Qu'avec cet air intéressant
  Ce garçon, malgré son envie,
  Ne pouvait pas faire autrement
  Que d'avoir de l'avancement.

X

  Or, un certain jour que Patrice,
  —Patricius en bon latin,—
  Avait justement le matin
  Appris, au sortir de l'office,
  Que l'on devait, le lendemain,
  Le nommer évêque romain,
  Il arriva que la nouvelle
  De ce rapide avénement
  Fit une sensation telle
  Que ce fut un événement
  Jusqu'au fond du cloître où Léone,
  Fidèle comme au premier jour,
  Priait le Christ et la Madone
  De la guérir de son amour.

  A cette nouvelle imprévue,
  Vous pouvez vous imaginer
  A quel point elle fut émue
  Et ce qu'elle dut éprouver.

  D'abord, sans force et sans courage
  Devant ce fait presque inouï,
  La pauvre enfant s'évanouit
  Pour être en règle avec l'usage,
  Mais, au bout de quelques instants,
  Lorsqu'elle eut repris connaissance,
  Oubliant toute obéissance
  Et sans attendre plus longtemps,
  Tremblante et pourtant décidée,
  Les yeux baissés, le coeur battant,
  Elle sortit de son couvent
  Par une porte dérobée;
  A pas furtifs et n'emportant
  Qu'un petit miroir avec elle;
  Et tandis qu'elle trottinait,
  Tout le long du chemin, la belle
  Furtivement s'y regardait
  Pour voir si celui qu'elle aimait.
  Allait encor la trouver belle.

  Ce point-là, seul, l'inquiétait.
  Or, à cette époque, Léone
  N'avait pas encor vingt-trois ans,
  Et l'on sait que, pour bien des gens,
  C'est le bel âge d'une nonne.
  Mais, que l'on pense ou non comme eux,
  C'est ainsi que notre amoureuse
  S'en vint, palpitante et peureuse,
  Chez monseigneur son amoureux.

  Lequel, il faut bien qu'on le dise,
  Pour se donner avant la prise
  Un avant-goût fort délicat
  Des plaisirs de l'épiscopat,
  Avec un sérieux d'église,
  Était en train, pour le moment,
  De s'admirer complaisamment
  Devant un miroir de Venise
  Et posait comme il le fallait,
  Du talon jusques au collet,
  Dans un bel habit violet.

XI

  J'affirme, de mémoire d'homme,
  Que jamais miracle accompli
  N'étonna créature comme
  Sut être étonné notre ami,
  Quand, pareille au lys qui frisonne,
  Sous son voile, dont chaque pli
  Tremblait sur sa blanche personne,
  Il vit apparaître Léone.
  Le fait est, sans plus d'embarras,
  Qu'ils se jetèrent dans les bras
  L'un de l'autre, et qu'ils s'embrassèrent
  De bon coeur, et recommencèrent
  Tant et si bien que l'évêché
  Lui-même en eût été touché.

XII

  On se retrouve, on rit, on pleure.
  On s'aime et le reste n'est rien;
  C'est charmant. Bref tout alla bien
  Pendant près d'une demi-heure.

  Mais, une fois l'émotion
  Du premier moment apaisée,
  Quand la froide réflexion
  Vint, avec sa morale usée,
  Se représenter à l'esprit
  Du futur prélat, il se dit
  Qu'il avait fait une folie;
  Et je crois qu'il s'en repentit.

  Quoique Léone fût pâlie,
  Elle était encor bien jolie
  Et Patrice en eût été fou;
  Mais l'évêché, quand on y pense,
  A bien aussi son importance,
  Et Patrice y tenait beaucoup.

  Lors il s'établit une lutte
  Entre sa raison et son coeur,
  Et le jeune homme fut rêveur
  Pendant une bonne minute.

  Mais son parti fut bientôt pris,
  Et, bien qu'il fût encore épris,
  L'évêché lui parut sans prix.

  Aussi devint-il inflexible.
  Et, quand la malheureuse enfant
  Ne pouvant le croire insensible,
  Le suppliait en étouffant,
  A travers sa pâleur mortelle,
  Avec ses beaux yeux languissants
  Et sa voix aux sons caressants,
  De partir encore avec elle:

  «—Ma chère, je réfléchirai,
  Lui dit Patrice, et je verrai
  Lorsqu'archevêque je serai.»

  Devant un semblable langage,
  Voyant son bonheur s'écrouler,
  Léone sentit s'en aller
  Tout ce qu'elle avait de courage.
  Et, par un changement subit,
  Grave et muette, elle sortit
  L'oeil sombre, la démarche lente;
  Si bien qu'en la voyant ainsi
  Déchevelée et chancelante,
  Son amant, un peu tard, hélas!
  Lui courut après dans l'allée.

  Mais, l'ayant en vain rappelée,
  Pensif, il revint sur ses pas;
  Car elle ne l'entendit pas,
  Tellement elle était troublée.

  Elle rentra dans son couvent
  Par la même petite porte
  Qu'elle avait franchie en rêvant
  Quelques heures auparavant.
  Mais la secousse était trop forte,
  Et ses soeurs ne la virent plus;
  Car, à l'heure de l'Angelus,
  Le soir même on la trouva morte.

  Patrice, en apprenant cela,
  Se dit: «Le bonheur était là!»
  Et derechef se désola.

XIII

  Quelle apparence recueillie
  Offre à l'oeil ce parc ténébreux!
  A voir ces vieux troncs vigoureux,
  On sent bien la mélancolie
  D'une antique forêt vieillie
  Dans le voisinage sacré
  D'un vaste et puissant prieuré.

  Ces bois ont un parfum mystique.
  La vieille cloche au bruit d'airain
  Y trouve un écho sympathique,
  Et, ce lieu désert est empreint
  D'une tristesse monastique.
  Ces pins droits et silencieux
  Disposent à la rêverie.
  Leur ombrage est sombre et pieux,
  Comme pour dire: «Ici l'on prie.»
  Et les grands tilleuls tortueux
  Ont, dans leur air majestueux,
  Je ne sais quoi de vertueux,
  De respectable et d'immobile
  Qui donne à ce séjour tranquille
  La solennité des saints lieux.
  On dirait des religieux
  Rêvant au néant de la vie.
  Ce bois triste et mystérieux,
  C'est le jardin de l'abbaye.

  Rien n'est changé dans le couvent.
  Les arbres sont verts comme avant,
  Et les nonnes du monastère,
  Ainsi qu'autrefois, vers le soir,
  Viennent promener et s'asseoir
  Sous leur ombrage solitaire.

  Pourtant, derrière ce décor,
  Est un jardin plus sombre encor,
  Où jamais la fraîche églantine
  N'accroche, le long des sentiers,
  Aux branches des verts noisetiers
  Sa tige odorante et mutine.

  Là, de vieux arbres en lambeaux
  Protégent les pâles tombeaux
  Contre le vent et la froidure;
  Ce sont des ifs et des cyprès.
  La rivière qui passe auprès
  Reflète leur sombre verdure.

  Là, dans un éternel sommeil,
  Dort plus d'un front jeune et vermeil,
  Plus d'une par la mort blémie.
  Sous un pin au feuillage épais,
  Dans le silence et dans la paix,
  C'est là qu'est Léone endormie.

  Elle dort. Le temps passera,
  Et toujours elle dormira
  Sous la pierre, immobile et douce,
  Et de sa divine beauté,
  Hélas! hélas! rien n'est resté
  Qu'une tombe où verdit la mousse.

  Ce marbre, où nul ne doit venir,
  Gardera seul le souvenir
  De cette figure angélique.
  Et seul, dans les tristes échos,
  Le vent bercera son repos
  D'une plainte mélancolique.

  Ainsi fut, et non autrement,
  L'héroïne de ce roman,
  Qui n'ont jamais qu'un seul amant.

  Et depuis lors le jeune évêque,
  En proie au chagrin le plus noir,
  Par amour devint … archevêque,
  Et cardinal … de désespoir.

XIV

  Vous qui, d'une mignonne main,
  Feuilletez ces pages légères,
  Et qui les oublirez demain,

  O vous, lectrices passagères,
  Dont la joue au sang de carmin
  N'a point de roses mensongères;
  Si jamais vous avez pleuré,
  Si jamais vous avez aimé,
  Si jamais vous avez rêvé:
  Parfois, dans la triste soirée,
  A l'heure où la lune éplorée,
  Viendra, par la vitre nacrée,
  Pencher sur nous son front tremblant,
  Plaignez la nonne en voile blanc
  Par la mort tout ensommeillée,
  Qui repose au sein de l'oubli,
  Là-bas, parmi l'herbe mouillée,
  Printemps céleste, enseveli
  Sous la campagne défeuillée.

  Le monde est un juge banal;
  On trouve, en ouvrant un journal,
  Des nouvelles du cardinal.
  Mais Léone? qui parle d'elle?
  C'est pourtant un rare modèle
  Qu'une amante à jamais fidèle.

1865.

PREMIERES LARMES

  J'admire ces étoiles lentes;
  J'y vois même, en rêvant un peu,
  Comme des gouttes d'or tremblantes
  D'un ton divin sur un fond bleu.

  J'écoute avec charme, ô nature!
  Qu'est-ce donc qu'un coeur d'amoureux?
  Ce bruit de cailloux, quand murmure
  La source au fond du ravin creux;

  Quand la brise, sur la montagne,
  Soupire en inclinant les fleurs:
  Et me voilà, par la campagne,
  Dieu me pardonne, tout en pleurs!

  Je crois même, quelle folie!
  Qu'un rossignol ou qu'un pinson
  Me rend plein de mélancolie.
  Las! qui me rendra ma raison?

  D'où vient, j'ose à peine le dire,
  Que je me suis, seul dans les bois,
  Surpris quatre fois à sourire
  Quand je pleurais tout à la fois?

  Est-ce l'amour? Sans m'y connaître,
  Je le crois quand je pense à vous.
  Mais, non; l'amour ne doit pas être
  Si cruel, hélas, ni si doux!

1856.

L'AUTOMNE

  Septembre finissait: déjà le vent d'automne
  Du printemps, dans les bois, effeuillait la couronne.
  Les monts, dorés encor des reflets du soleil,
  Se mouraient sous ses feux. Chaque arbre à son réveil,
  Voyait le sol jonché de ses feuilles flétries,
  Brillantes de rosée et par le froid meurtries.
  Comme un rideau de gaze, une faible vapeur
  Jetait sur la vallée un voile de langueur;
  De quelques pauvres toits, en spirale dormante,
  S'élevait lentement une trace fumante,
  Tandis que le soleil, à l'horizon lointain,
  Rougissait les coteaux d'un rayon incertain.

  En longs frémissements les brises murmurantes
  De l'automne apportaient les senteurs enivrantes
  Et soupiraient ces chants qui font rêver d'amour,
  Errants dans les échos sur le soir d'un beau jour.
  Et la nature alors chantait comme en un rêve
  Le silence et l'amour, l'ombre et tout ce qui rêve,
  Puis semblait, languissante ainsi que la beauté,
  Mourir dans sa splendeur et sa sérénité.

Octobre 1857.

MA FOLIE

  Moi, j'ai fait ma folie
  D'une fille aux yeux bleus.
  Le moindre de ses voeux
  Dispose de ma vie.

  Et jusqu'à son dépit,
  Jusques à ses pleurs même,
  Tout en elle je l'aime,
  Et pourtant elle en rit.

  Et pourtant, si ma bouche
  S'égare sur sou cou,
  Elle m'appelle fou,
  La folle, et s'effarouche.

  Et je suis furieux!
  Car elle est si jolie
  Que j'aime à la folie
  Cette fille aux yeux bleus.

Paris, Mai 1858.

A MARIE

  En promenant, vous souvient-il, Marie,
  Vous me donniez votre petit bras blanc
  Que je serrais parfois, tout en causant?
  Vous pâlissiez malgré vous, ma chérie,
  Et votre voix tremblait en me parlant.

  Je vous aimais, Mariette, et pourtant
  N'en disais rien, mais je mourais d'envie
  De vous conter mon secret, par moment,
                 En promenant.

  Mais vous partez; quand on part, on oublie.
  Vous allez donc vous marier, vraiment?
  Parfois, là-bas, si votre coeur s'ennuie,
  —Vos grands yeux bleus sont si doux en rêvant!—
  Songez à moi du fond de l'Algérie,
                En promenant.

Toulon, Juin 1858.

RHODINA

  Fille de Lesbos, vierge aux tresses blondes,
  Nymphe auprès de qui pâlirait Vénus,
  Fleur du Sunium, dont de chastes ondes
  Au soleil jadis baignaient les pieds nus!

  Comme sur la mer, la mer frémissante
  Poursuit le sillon d'un fuyant esquif,
  Sur le sable fin l'onde caressante
  A-t-elle effacé ton pas fugitif?

  Blanche Rhodina, ma déesse antique,
  Si chez les mortels, par faveur des dieux,
  Tes charmes divins, dans leur grâce attique,
  Daignaient un beau soir descendre des cieux,

  Si tu revenais, ravissante et telle
  Que Cléphas te vit, un jour de péché,
  Je voudrais t'aimer d'amour immortelle
  A rendre jalouse Hélène ou Psyché!

  Car parmi tes soeurs au chaste sourire
  Dont je vois s'enfuir dans les bois ombreux
  Le pas, cadencé comme un chant de lyre,
  Toi seule es la reine aux yeux amoureux.

  Et tu m'aimerais, ma pudique amante,
  Tout en restant nymphe et divinité:
  Comme ton sein nu sa pudeur charmante,
  O reine, l'amour a sa chasteté.

Passy, Août 1858.

A L'HOTELLERIE

—SOUVENIR DE MUSSET—

I

  Il est des jours, Dieu me pardonne!
        Où, sans mentir,
  Je sauterais de la Colonne
        Pour en finir.

  D'où vient cette mélancolie?
        Voyons un peu:
  Suis-je en veine de poésie?
        Mais non, par Dieu!

  Est-ce un de ces spleens qu'on éprouve
        Quand, par moment,
  Votre étourdi de coeur se trouve
        Seul en aimant?

  Suis-je dans mes jours de tristesse?
        Ai-je un trésor
  Caché dont le souci m'oppresse?
        Ou bien encor

  La province me semble-t-elle
        Bête à ce point
  Qu'il n'est rien qu'on puisse chez elle
        Trouver à point?

  La connaissez-vous, la province?
        Pour aujourd'hui,
  Hélas! j'y bâille comme un prince
        Mourant d'ennui.

  Lyon! dire qu'on y demeure!
        Séjour mortel!
  Si je couche ici, que je meure
        Dans cet hôtel!

  Par hasard, est-ce que vous êtes
        De mon avis,
  Que rien, même en ses jours de fêtes,
        Ne vaut Paris?

  Car Paris! ah! mademoiselle,
        C'est là qu'on vit;
  C'est là que la femme est fidèle,
        A ce qu'on dit.

  C'est là que l'Amour vend ses pommes
        Et mille riens,
  Et c'est le pays des grands hommes
        Et des vauriens.

  Ah! c'est beau, Paris! Pour les femmes,
        Quel paradis,
  Et quel purgatoire, ô mesdames,
        Pour les maris!

  Ces pauvres gens … mais je m'arrête;
        Car, Dieu merci!
  Pas plus que vous ne m'inquiète
        Un tel souci!

  Mon avis, puisque la franchise
        Est de saison,
  Est que vous avez, quoi qu'on dise,
        Toujours raison;

  D'abord parce que, dans la vie,
        Autant qu'on peut,
  Je trouve qu'il faut suivre un peu
        Sa fantaisie;

  Et puis, vous savez bien, Ninon,
        Vous que j'implore,
  Que, tout ce que vous trouvez bon,
        Moi je l'adore.

  Et je le dis sincèrement,
        Chacun avoue,
  Femmes, que le bon Dieu vous doue
        Très-joliment.

  Et qu'il n'est pas un homme au monde
        Qui vaille enfin
  La moindre fille, brune ou blonde.
        C'est bien certain.

II

  Pour en revenir au malaise
        De mon esprit,
  Nous parlions de ce qui me pèse
        Et m'assombrit:

  Non! ce n'est ni la Poésie
        Au front rêveur,
  Engendrant la mélancolie
        Dans tout le coeur;

  Ni le spleen qui bâille et qui bâille,
        Le spleen maudit
  Triste et plat comme une muraille
        Qu'on reblanchit;

  Ni rien des malheurs de la vie,
        Petits ou grands,
  Qui passent et que l'on oublie
        Avec le temps.

  Mais alors, d'où vient que mon âme
        Voit tout en noir?
  Que mon coeur palpite, sans flamme
        Et sans espoir?

  Quel est donc ce malaise étrange
        Qui m'engourdit?
  Est-ce mon diable ou mon bon ange
        Qui m'affadit?

  Je crois que j'aimais ma maîtresse,
        Sans m'en douter;
  Et que je suis plein de tristesse
        De la quitter.

  Suis-je donc un amant fidèle?
        Car, en un mot,
  J'ai dans l'âme une peur mortelle
        De l'aimer trop.

  Je laisse, hélas! tout ce que j'aime
        Derrière moi;
  Si je pleure au fond de moi-même,
        Voilà pourquoi.

  Je sens que mon coeur se réveille,
        Espoir déçu!
  Quand je le crois mort, il sommeille
        A mon insu.

  Nous avons beau faire, notre âme
        Subsiste en nous
  Et brûle, étincelle sans flamme,
        D'un feu plus doux.

  Cette étincelle est notre vie,
        Joie ou malheur;
  Sa lueur, ardente ou pâlie,
        Jamais ne meurt.

  C'est la mystérieuse chaîne
        Qui nous unit
  A tout ce que notre âme en peine
        Aime et bénit;

  C'est l'amour qui tue ou fait vivre;
        C'est notre sort;
  C'est l'étoile qu'il nous faut suivre
        Après la mort.

  Dieu l'a dit, et la destinée
        Suit son chemin
  Comme une ennemie acharnée
        Du genre humain.

  Je marchais, croyant pour la vie,
        Mon coeur brisé,
  Et voilà que ce coeur me crie:
        «Tu t'es trompé!»

  Mes amis, ma mère et mon père,
        Je vous aimais.
  J'aimais ma maîtresse, ah! misère!
        Plus que jamais.

  Ah! si c'est bien toi qui déchaînes
        Charmes et peines!
  S'il est vrai que, toujours, demain
        Soit dans ta main!

  Mon Dieu, si nos blessures même
        Viennent de toi!
  Si mon cri n'était qu'un blasphème,
        Pardonne-moi.

1858.

LA ROSE

  O ma pauvre rose effeuillée,
  Charme, regret, parfum, trésor,
  Toi que ses lèvres ont mouillée,
  O fleur, parle-moi d'elle encor.

  C'est dans un bal que je l'ai vue,
  Blanche avec des lèvres de feu.
  Une douce flamme ingénue
  Brillait dans son profond oeil bleu.
  C'était, je crois, la nuit dernière
  Que je la vis pour en mourir.

  Il n'est point de pire misère,
  Et pourtant ma douleur m'est chère
  Et cher aussi son souvenir.

II

  La Valse a d'étranges ivresses;
  Je sentais à chaque détour
  Ses beaux bras aux molles caresses
  Qui me chargeaient de morbidesses
  Toutes ruisselantes d'amour.
  —Elle est blanche, sa chevelure
  L'éclaire comme un cadre d'or
  Éclaire une miniature.
  L'étoile tremblante qui dort
  Aux cieux où sa clarté s'azure,
  Brille d'un moins pur diamant
  Que ne brillait son front charmant
  Pendant cette nuit de féerie.

  Hélas! Tout s'est enfui, pourtant!
  Mais de ma vision chérie
  Il me reste la fleur flétrie
  Qu'elle a perdue en me quittant.

  O douceur! ô mélancolie!
  Adieu, fleur désormais pâlie!
  L'amour est ce bel oiseau bleu
  Léger comme un songe frivole,
  Qui nous caresse, et puis s'envole.
  En battant des ailes, vers Dieu!

Paris, Novembre 1859.

RENCONTRE

  Je le croyais pourtant bien mort, mon pauvre amour.
  Et rien que pour la voir aujourd'hui, dans la rue,
  Le voilà revenu, brûlant, comme à sa vue
          Il me prit un beau jour.

  Mais alors il était doux et plein d'espérance
  Comme un rayon de lune adorable qui luit,
  Quand la tempête souffle et que le vent balance
          Les arbres dans la nuit.

  Et je l'avais béni, lui si plein de promesses,
  Me berçant à son chant….—Beaux rêves enchanteurs!—
  Hélas! pourquoi faut-il que toutes nos tendresses
         Nous coûtent tant de pleurs?

  Certes! j'aurais juré de l'avoir oubliée,
  Elle qui m'a tant fait souffrir quand je l'aimais,
  Et voilà que ma plaie à peine refermée
         Saigne plus que jamais!

Passy, Mai 1860.

A MADAME L***

  C'est amusant, à deux, de courir dans les bois,
  Et de rêver le soir au frais des grands ombrages.
  En parlant à voix basse errer sous les feuillages,
  N'est-ce pas un bonheur à faire envie aux rois?

  Cependant un boudoir, lorsque de petits doigts
  Vous en ouvrent la porte, a bien ses avantages,
  Qui partout ont semblé divins, même aux plus sages.
  C'est mon avis, et c'est le vôtre aussi, je crois.

  On dit même, est-ce vrai? qu'une bonne voiture
  Quand les coussins sont doux, moins pourtant que les yeux
  De celle qui l'occupe, est chose qui s'endure.

  Un seul point me surprend: ces mots mystérieux
  Que le coeur seul entend, que la bouche murmure,
  Oh! comme on les oublie après un an ou deux!

Passy, Juin 1860

ADIEU, NINON

      Depuis longtemps,
  Trop longtemps, je soupire.
      Il est grand temps
  Aujourd'hui de me dire
      Si vous voulez
  Jouer avec ma flamme.
      Parlez, madame,
  Mais vous me le paierez.

      Allons, mon coeur,
  Et cachez, je vous prie,
      Cet air moqueur
  Qui vous rend moins jolie.
      Quoi! vous osez
  Rire de mon attente?
      Riez, méchante,
  Mais vous me le paierez.

      Hélas! pourquoi
  Faut-il que je vous aime,
      Fille au coeur froid,
  Qui n'aimez que vous-même?
      Vous souriez?
  Ma peine est bien étrange,
      Allez, mon ange,
  Mais vous me le paierez.

      Pourquoi tantôt
  Votre voix si rieuse,
      Au piano
  Était-elle rêveuse?
      Vous le savez,
  Cela vous rend plus belle.
      Chantez, cruelle,
  Mais vous me le paierez.

      Mêlant nos pas
  Dans un même dédale,
      Quand dans mes bras
  La Valse vous rend pâle,
      Vous ne songez,
  Vous, qu'à votre toilette.
      Dansez, coquette,
  Mais vous me le paierez.

      Mais quel courroux!
  Vous aurais-je blessée?
      Quels yeux moins doux!
  Quelle moue offensée!
      Vous vous fâchez?
  Vous êtes en colère?
      Boudez, ma chère,
  Mais vous me le paierez.

      Adieu, Ninon.
  Eh bien! quel est ce geste?
      Qu'avez-vous donc?
  Voulez-vous que je reste?
      Ciel! vous pleurez
  Votre main me rappelle….
      Pleurez, ma belle,
  Mes maux sont trop payés.

Passy, Août 1860.