DANS LA FORÊT
Bois où l'Automne se courrouce,
Et, dans les sentiers gracieux
Étend sa rouille sur la mousse!
Brises dont la plainte est si douce
Qu'elle semble venir des cieux!
Sombres écueils! roches antiques!
Vous qui bravez les océans!
Vous que les vagues atlantiques
Ont, dans leurs fureurs fantastiques,
Découpés en profils géants!
Et vous, cieux où l'aube étincelle,
A l'heure où la lune s'endort,
Dites-moi s'il est, brune ou blonde,
Une belle plus belle au monde
Que ma maîtresse aux cheveux d'or?
Étretat, Décembre 1860.
MESSAGE
Allez vers elle, fleurs chéries,
Allez, et ne trahissez pas
Ces mots que dans mes rêveries
Ma bouche dit tout bas.
Ne lui dites pas, indiscrètes,
Combien de désirs insensés
Cachent sous mes regards glacés
Leurs flammes inquiètes.
Ne lui dites pas qu'en tous lieux
Mon coeur la suit à tire-d'aile,
Que les rayons de ses grands yeux
Me font frémir près d'elle;
Cachez-lui qu'un mot de sa voix
Trouble mon oreille ravie,
Et que je donnerais ma vie
Pour mourir sous ses lois.
Qu'elle ignore, la grande dame,
Que je l'aime au point d'en mourir,
Quand ma bouche, étouffant mon âme,
Froidement sait mentir;
Lorsque dans sa chambre où, sans cause,
Je deviens timide et tremblant,
Tous deux, d'un ton indiffèrent,
Nous parlons d'autre chose.
Quand elle fait, par ses accents,
Sur la scène où chacun l'admire,
Haleter la foule en suspens
Par son divin sourire,
Dans un coin, pensif, inconnu,
Qu'elle ignore, la grande artiste,
Combien celui-là seul est triste
Qu'un beau rêve a perdu!
Ne lui dites pas que je l'aime,
Ni combien il m'en a coûté
Pour comprimer mon coeur blessé
Qui criait en moi-même!
Ne lui dites pas que je meurs
Et que c'est elle qui me tue,
N'ayant pas soupçonné mes pleurs
Dans mon âme éperdue.
Pourquoi faut-il l'avoir connue,
Puisque j'en devais tant souffrir?
N'eût-il pas mieux valu mourir
Avant de l'avoir vue?
Maudit soit le jour où mes yeux
Ont vu ces traits si pleins de charmes,
Puisqu'inutiles sont mes voeux
Et vaines mes alarmes!
Gardez bien mon triste secret;
Si vous lui parliez de ma peine,
Qui sait, avec son air de reine,
Ce qu'elle en penserait?
Paris, Janvier 1860.
A MA MÈRE
Où sont-ils, mes chagrins d'enfant,
Grandes peines vite oubliées,
Aux larmes si vite essuyées
Que je riais en même temps?
Comme elles sont loin, les soirées
Que nous passions en attendant
Mon père! O mes heures dorées!
Tu disais: «Quand tu seras grand!…»
J'ai grandi. Le temps d'un coup d'aile
Jette au vent bien des rêves d'or:
J'ai souffert et je souffre encor.
Mais j'ai dans mon âme immortelle
Senti que Dieu me laisse encor
Ma mère, et que j'ai tout en elle.
Paris, Février 1861.
A MA MÈRE
Un an passé, mère, qu'un beau matin,
Enfant par l'âge et vieux par la tristesse,
Malade, usé, las de vivre sans cesse
Et de trouver l'ennui sur mon chemin,
En souriant à mon nouveau destin,
Je vins ici chercher dans ta tendresse
Pour mon coeur froid la chaleur de ta main,
Dans ton amour l'abri de ma faiblesse;
C'est près de toi, pour la première fois,
Que j'ai connu la douceur de sa voix,
Que le bonheur a passé sur ma route.
Je vais partir. Qu'importe? j'ai vécu.
Qu'il soit béni, malgré ce qu'il en coûte
Pour le pleurer après l'avoir perdu!
Alger, 5 février 1862.
A MON AMI PAUL E.. G..
Paul, as-tu quelquefois, dans tes jours de tristesse,
Senti passer en toi quelque gai souvenir?
Et n'as-tu pas alors, à travers ta détresse,
Songé combien le charme en est doux à sentir?
Moi j'y pensais ce soir, laissant mon feu mourir;
J'errais dans ce passé qui me revient sans cesse.
Je songeais qu'il est loin, et, sans qu'il y paraisse,
Que voilà plus d'un an que tu m'as vu partir.
Puis je rêvais encore, et dans la cheminée
Suivant des yeux la bûche à demi consumée,
Je comparais ma vie à ce feu pâlissant.
Et je songeais, mon cher, à notre douce vie,
A ce qu'un souvenir a de mélancolie,
Et qu'il est doux aussi de vieillir en s'aimant.
Alger, mardi soir, 25 février 1862.
A MADAME V***
Puisqu'il vous faut six mois pour être mon amie,
Avez-vous bien songé, quand vous me les disiez,
A ce que ces deux mots ont de mélancolie
Et de douceur aussi? Tandis que vous parliez,
Il me semblait à moi que c'est une folie
Et que pour la prévoir, quoi que vous en pensiez,
Il faut que l'amitié soit un peu ressentie,
Et, même à votre insu, que vous en éprouviez.
Laissez-moi l'espérer; car après tout, madame,
S'il n'en est rien, ces vers que vous me demandiez,
Je voudrais bien savoir ce que vous en feriez.
Mais six mois! Jusque-là que faire de mon âme?
Ah! songez que mes maux seraient tous oubliés
Et mes chagrins finis demain, si vous vouliez!
Alger, Mars 1862.
A MADAME A***
—ENVOI DE ROSINE ET ROSETTE—
Ce conte fut écrit sous un climat doré
Où nous avons vécu dans un site adoré,
Près de ma mère;
Où vous m'avez soigné comme elle, de longs jours,
Adoucissant pour moi le mal, qui fait toujours
La vie amère;
Où vous m'avez guéri, toutes deux de moitié,
Où mon âme vivait, dans sa double amitié
Tout endormie;
Où d'être aimé deux fois j'ai senti la douceur,
Car elle était ma mère, et vous étiez ma soeur
Et mon amie.
Et maintenant, le rêve adorable me suit.
Je revois ce rivage où l'on entend, la nuit,
Gémir la lame,
Et j'écoute pleurer, comme un chant qui s'émeut,
Le souvenir si doux, hélas! que rien ne peut
M'ôter de l'âme!
Paris, Juin 1862.
A FÉLIX M***
Ainsi, mon cher ami, nous voilà vieux, malades,
Ennuyés, sérieux, mélangeant notre vin,
Toi souffrant, moi rimeur, en un mot, très-maussades,
Alea jacta est … et je parle latin!
Qui m'aurait dit cela lors de nos sérénades
Sous les balcons d'Aline, et de nos escapades
La nuit, dans mon quartier, alors que, le matin,
Nous nous apercevions que le sommeil est sain?
Plus j'y songe, vraiment, et plus je me désole
Que, pour de bons amis, un pareil temps s'envole,
Puisque l'amitié reste et qu'elle doit grandir.
Et, comme j'y pensais en ouvrant cette page
Pour y mettre ces vers, je songeais qu'à notre âge
C'est un bien d'être unis et de se souvenir.
Paris, Juin 1862.
A MON PÈRE
Grâce au titre un peu plaisant,
Un peu plaisant qu'on me prête,
Puisque me voilà poëte,
Hélas! poëte, à présent!
O ma muse, allez-vous-en,
Allez-vous-en, et la fête
Que nous fêtons sera faite,
Sera faite plus gaiment;
Ou chargez-vous de lui dire
Qu'il me garde son sourire
Gai comme un soleil de mai.
Car il n'est de poésie
Au monde, ni d'ambroisie
Qui vaille un sourire aimé.
Paris, 25 Août 1862, jour de Saint-Louis.
A MADAME L.. B..
—SUR UN EXEMPLAIRE DES ÉMAUX ET CAMÉES—
Vous vous trompez, je vous le jure,
Si vous croyez ce rondeau-ci
Fait d'onyx ou d'émail aussi:
Car Gautier seul achève ainsi
Des merveilles de ciselure.
Mais si je signe: «Votre ami,»
N'allez pas, je vous en conjure,
Me dire, en songeant à demi:
«Vous vous trompez.»
Car, selon moi, si jusqu'ici
Vous avez cru qu'une parure,
(Fût-ce un camée en pierre dure,
Fût-ce un émail de Rudolfi),
Vaut un ami dont on est sûre,
Vous vous trompez.
Paris, Avril 1862.
ADIEU
Adieu! mon âme t'a suivie,
Pareille à la fleur endormie
Qu'en passant cueille le zéphir.
Avec toi, j'ai senti partir
Encor un lambeau de ma vie.
Adieu, toi qui crois en partant
Qu'un déchirement d'un instant
N'a pas de mortelles alarmes;
Toi dont les yeux remplis de larmes
Étaient si doux en me quittant.
Adieu, toi qui dans la nuit sombre,
Sur ce lit, vide maintenant,
A travers nos baisers sans nombre
Murmurais follement dans l'ombre
Ces mots que le coeur seul entend!
Adieu, toi dont l'épaule nue
A tant de fois caché mes pleurs!
Je verrai toujours tes pâleurs
Devant ma tristesse inconnue.
Tu t'en souviens, du mal sans nom
Dont tu t'effrayais sans raison,
Lorsqu'il me prenait sur ta couche;
Ces accès-là me reviendront,
Et les pleurs qu'ils me coûteront
Ne s'éteindront plus sur ta bouche.
Quel est donc ce frisson subit
D'une fièvre incompréhensible?
Que me veut cet être invisible
Qui vient s'asseoir près de mon lit?
Quelle est cette voix qui m'appelle
Et qui me fait pâlir d'effroi?
D'où vient-elle? que me veut-elle?
Pourquoi cette pâleur mortelle
Dès que je l'entends près de moi?
Pourquoi suis-je sous son empire?
Pourquoi sans cesse? Ah! malheureux!
C'est quand je ne veux plus maudire:
Soudain, au milieu d'un sourire,
Je sens mon coeur qui se déchire
Sous l'étreinte d'un mal affreux.
Et si, pour tromper cette fièvre,
J'étreignais ton corps adoré,
A peine l'avais-je effleuré
Que sur ton front décoloré
Je sentais se glacer ma lèvre.
II
Je me souviens surtout d'un soir.
J'étais d'une tristesse affreuse;
Sur l'oreiller, nue et rêveuse,
Tu le soulevais pour t'asseoir:
Tout à coup, sortit du ciel noir
Comme un spectre au fond d'un miroir,
La lune blafarde et peureuse.
Je n'y puis songer sans te voir
Dans cette pâleur lumineuse,
Immobile et silencieuse
Devant mon sombre désespoir.
Je voyais ta douce figure
Pâle et muette de terreur;
Je contemplais avec stupeur
Ton expression morne et pure,
Et cela me brisait le coeur
De voir pleurer sur ta blancheur
Les ondes de ta chevelure.
Quel est ce démon acharné,
Cette voix qui jamais ne change?
On dirait l'ombre d'un damné
Qui me poursuit et qui se venge.
Est-ce un fantôme inanimé?
Un spectre dont je suis aimé?
Ou plutôt quelque mauvais ange
Auquel je suis abandonné?
Rien ne peut lui donner le change.
Quel est-il donc, ce mal étrange
Qui ne m'a jamais pardonné?
Mais, durant ces nuits de folie,
Souffrant de ces maux inconnus,
Dans la blancheur de tes bras nus
Je cachais ma tête pâlie;
O vision ensevelie!
Je sens à ma mélancolie
Que je ne te reverrai plus.
Adieu! le Destin nous égare:
Pourquoi partir quand tu m'aimais?
Le coup de vent qui nous sépare
Va nous séparer pour jamais.
Dans un mois, ou dans une année,
Si tu songes à nos amours
Sans en avoir l'âme troublée:
Par une belle matinée,
Pense à cette heure désolée,
La dernière de nos beaux jours!
Car cette heure, à peine envolée,
Tu la regretteras toujours!
Adieu! pense au cri de détresse
Que mon coeur te jette en partant.
Adieu, ma vie et ma maîtresse,
Adieu! songe à notre tendresse,
Songe à notre dernier instant!
Adieu! sois heureuse et m'oublie.
Que Dieu te guide par la main!
Et que douce te soit la vie,
Comme le soleil d'Italie
Qui nous souriait ce matin!
Oublions-nous, quoi qu'il advienne!
L'éternité qui va s'ouvrir,
Qu'elle soit païenne ou chrétienne,
Passera sans nous réunir.
Dieu m'aurait dû faire mourir
Lorsque ta main serrait la mienne.
Hélas! j'ai peur du souvenir.
O souvenir! volupté sombre,
Source de désespoirs sans nombre,
Qu'un autre te célèbre encor!
Moi je te crains! Tu n'es qu'une ombre
Et toute ombre rappelle un mort.
Tu n'es qu'un compagnon perfide
Qui nous empêche de guérir,
Souvenir! ô spectre livide,
Qui n'es bon qu'à faire souffrir!
13 Juillet 1863.
LE RÊVE
I
Elle m'a fait une marque
Sur le front;
Les siècles y passeront.
Chaque rive où je débarque
M'apparaît
Sombre comme une forêt,
Comme une forêt détruite
Que le vent
Tourmente éternellement.
C'est une terre maudite,
Et mes yeux
La retrouvent en tous lieux.
II
J'entends des voix gémissantes,
Et ne vois
Que le vide autour de moi,
Et leurs plaintes menaçantes
Font un choeur
Qui me déchire le coeur.
On dirait des funérailles
Dont le bruit,
Qui vient traverser la nuit
Semble sortir des entrailles
D'un enfer
Qui se serait entr'ouvert.
C'est comme un chant monotone
Que les morts
Viennent chanter sur leurs corps,
Ou le glas lointain qui sonne,
Désolé,
De quelque monde écroulé.
Mont-Riant, Février 1864.
A MA MÈRE MALADE
Ces trois fleurs, ma pauvre mère,
Font un bouquet bien petit;
Mais au Christ, que ta main chère
A pendu près de ton lit,
Leur nombre est une prière.
Il commence par la Foi
Et finit par l'Espérance;
Ainsi, nous prions pour toi,
Tous les trois d'intelligence:
Mon père, mon frère et moi.
Triste ou gai, le temps s'efface,
La neige s'évanouit
Au premier soleil qui passe.
Pour nos peines, vienne ainsi
Quelque beau jour qui les chasse.
Mont-Riant, 5 Février 1861, jour de Sainte-Agathe.
L'OUBLI
Ce chercheur d'oubli
S'exprimait ainsi:
J'éprouve un souci
Rien inexplicable:
Je cherche en vain si,
Dans ce monde-ci,
Le plus désirable
Des biens que Dieu fit,
C'est de boire à table
Ou dormir au lit.
Quand je bois, j'oublie
Jusqu'à ma folie,
Et je suis heureux;
Quand je dors, l'envie
De boire est partie
Et je perds la vie
En fermant les yeux.
O fièvre bizarre!
Fou raisonnement!
Dans ce double aimant,
Mon esprit s'égare
Régulièrement;
Et, je le déclare,
Je ne sais vraiment
Si c'est en buvant
Ou bien en dormant
Que l'oubli s'empare
De moi plus gaîment.
Et, plus je compare,
Plus, à tout moment,
Ma raison s'effare
A chercher comment
Ce doute charmant
Peut m'être un tourment.
Le sommeil, c'est l'ange
Qui veille sur moi:
Le sommeil me venge
De n'être ni roi,
Ni pape et, ma foi!
De n'être que moi.
Quand je bois, tout change
Si je veux, je crois
Être agent de change.
Dans ce que je vois,
Tout va, tout m'arrange;
Tout ce que je bois
M'est d'un charme étrange.
Le vin, c'est l'oubli,
Mais, je le confesse,
Le sommeil aussi.
L'un est la paresse
Et l'autre l'ivresse.
Leur double caresse
Est enchanteresse,
Et dans ma détresse,
Je flotte en esprit
De la table au lit.
Et rien ne peut faire
Que, pour en finir,
Des biens de la terre,
Malgré mon désir,
Je sache saisir
Lequel je préfère
De boire ou dormir.
Mont-Riant, Février 1864.
LE MYOSOTIS
—A MON PÈRE—
Dis-moi, la connais-tu, la fleur que je préfère?
Celle qu'au bord de l'eau je cueille avec mystère
Dans le sentier perdu;
Celle qui, dans l'instant où, rêveur, je l'admire,
Tantôt me fait pleurer, tantôt me fait sourire,
Dis-moi, la connais-tu?
Ce n'est pas cette fleur orgueilleuse et coquette,
Le dahlia hautain qui redresse la tête,
Envieux et jaloux;
Superbe parvenu qu'un parterre vit naître,
Et qui n'orna jamais la modeste fenêtre
D'un poëte humble et doux.
II
C'est le myosotis, la fleur douce et pensive,
Étoile du gazon scintillant sur la rive,
Rayon du souvenir
Par qui l'amer regret se change en espérance
Et dont l'azur promet au coeur gros de souffrance
Un céleste avenir.
Trésor des coeurs aimants, combien tu nous rappelles
De vierges comme toi pâles, jeunes et belles,
Épouses du tombeau!
Tu fais revivre un nom parfumé d'ambroisie,
Un nom cher à l'amour, cher à la poésie:
Hégésippe Moreau.
Père, c'est le présent que mon amour t'apprête;
De mon coeur à ton coeur il sera l'interprète
Le plus digne de foi;
Sous des cieux étrangers m'accompagnant sans cesse,
Ce talisman dira, stimulant ma tendresse:
«Enfant, rappelle-toi.»
Margency, 25 Août 1864.
COLLOQUE D'AUTOMNE
LE POËTE.
Tel, dominant le cerf qui brame,
Le vent pleure dans les bouleaux:
Tel le tumulte de mon âme,
Pareil à celui de ces flots,
M'agite, et le fracas des lames
Couvre le bruit de mes sanglots.
Mer, toi dont le charme est sévère
Comme sévère ta splendeur,
J'aime ta beauté large et fière
Qui se mesure à la grandeur
De ton calme au chant séducteur,
Comme à celle de ta colère.
J'aime ton orgueil de géant
Et ta puissance révoltée,
Et ton désespoir effrayant
De te voir soudain arrêtée:
Toi qui semblais illimitée,—
Contre qui nul frein n'est puissant.
Déferlez, vagues bondissantes!
J'aime vos clameurs menaçantes;
Roulez sous le vent qui vous tord.
Votre voix, comme un bruit de mort,
Domine, à travers la tourmente,
La foudre qui gronde moins fort.
J'aime à voir vos houleuses crêtes
Que l'ouragan roule et blanchit.
Ainsi l'on doit voir dans la nuit,
Surpris dans ses nocturnes fêtes,
S'enfuir au souffle des tempêtes
Un troupeau sinistre et maudit.
Je me berce à vos cris de rage,
O flots tumultueux et fiers;
Soit que vous alliez sur la plage
Rejaillir en flocons amers,
Ou sur des rocs noirs et déserts
Vous briser loin de tout rivage.
Pleure sur les écueils, ô flot!
Ta souffrance est le seul écho
Dont le cri réponde à la mienne.
Ton chant me berce dans ma peine
Et mon âme en désordre est pleine
De ton tumultueux sanglot.
Ta voix est d'autant plus puissante,
Ta colère, plus menaçante,
Et ton cri, plus terrible encor
Qu'il meurt de son suprême effort:
Et ta vague, qui se lamente,
Jette, en pleurant, son cri de mort.
Mer, ta grandeur est éternelle,
Mais ton flot meurt quand il gémit.
Tel mon coeur tremblant, qui frémit
Avec une angoisse mortelle
Mourra, comme ce flot rebelle,
Du cri qu'il jette dans sa nuit.
L'ESPÉRANCE.
Arrête, ô toi qui, dans la nuit profonde,
Remplis l'écho du chant de tes douleurs!
Pour tant souffrir, es-tu donc seul au monde?
Verse en mon sein la peine qui t'inonde:
Je t'ai compris et j'accours à tes pleurs.
Enfant, dis-moi le mal qui te déchire.
Il n'en est pas sans doute qui soit pire,
Car, à travers tes pleurs et ton délire,
Tu blasphémais et tu parlais de mort.
Je viens à toi. Courage, ô mon poëte!
Ne vois-tu pas, là-bas, cette mouette?
Son aile est blanche et joyeux son essor.
Ne vois-tu pas cette étoile nacrée
Qui fend la nue à peine déchiree,
Et cette voile, un instant éclairée,
Qui fuit, s'abaisse et reparaît encor?
LE POËTE.
L'étoile à disparu. La mouette effarée
S'est enfuie en poussant de lamentables cris.
Le vaisseau s'est perdu dans l'obscure nuée:
Je crois qu'il a sombré, car ma vue égarée,
Aux lueurs des éclairs, sur l'onde tourmentée,
Aperçoit par moments de sinistres débris.
Qui que tu sois, fantôme ou vivant qui m'appelles!
Ta voix est douce et grave, et mon coeur te bénit.
Mais il est des douleurs profondes et cruelles,
Qui ne guérissent plus au contact d'un ami.
Que viens-tu faire ici, par cette nuit obscure?
Si c'est pour moi, retourne et fuis-moi désormais.
J'aurais voulu t'aimer, car ta parole est pure:
Mais je garde en mon coeur une telle blessure,
Que, jusque dans la mort, le mal qui me torture
Fera saigner mon âme et ne mourra jamais.
L'ESPÉRANCE.
Il n'est point de souffrance au monde
Qui soit si grande et si profonde.
Que rien ne la puisse guérir.
Il n'est de blessures mortelles
Dont le temps, sur ses vastes ailes,
N'emporte jusqu'au souvenir.
Viens, enfant, calme ton délire.
Je connais ton cruel martyre;
Mais je suis l'Ange au doux sourire:
Avec moi tout peut rajeunir.
LE POËTE.
Ange! qui donc es-tu, toi, dont la voix sonore,
Comme un souffle de Dieu, murmure dans la nuit?
Tu parles de sourire? Ah! pour sourire encore,
Ignores-tu le poids du mal qui me dévore?
C'est un feu qui me brûle et partout me poursuit.
L'ESPÉRANCE.
Enfant, cède à ma prière.
Surmonte ta peine amère;
Je saurai te consoler.
A celui qui désespère
Ma présence est douce et chère;
Cesse de te désoler.
L'homme m'appelle Espérance.
Je suis soeur de la Souffrance:
Il n'est de douleur immense
Que je ne sache calmer.
LE POËTE.
Fille des cieux, retourne à celui qui t'envoie.
Mon âme à tout jamais s'est repliée en soi.
Parmi les souvenirs où mon être se noie,
Mon coeur désespéré n'entrevoit plus de joie.
Mon âme est sans espoir, et mon esprit sans foi.
Va! poursuis ton chemin, et donne, sur la route,
Ta main et ta jeunesse à celui qui t'écoute
Sans redouter encor d'être trompé par toi.
Pour moi, la Solitude accompagne ma vie:
Mère du doute et soeur de la Mélancolie.
Les destins sont écrits et mon coeur suit sa loi.
L'ESPÉRANCE.
Adieu! puisque tu me repousses.
Je pars et pleure en te quittant.
J'aurais voulu rendre plus douces
Les angoisses de ton néant.
Adieu! Si ta voix me rappelle,
Par hasard, un jour de malheur,
Tu me retrouveras fidèle;
Car je te suis à tire-d'aile,
Et je t'aime comme une soeur.
L'OUBLI.
Je suis l'Oubli. Silence,
Mer! apaise ton flot
Comme un lointain sanglot
Qui soupire en cadence.
C'est l'ordre de là-haut.
Envolez-vous, nuages,
Bise, remonte au Nord;
Sombre esprit des naufrages,
Que ton souffle de mort
Se disperse. Ravages,
Disparaissez. Toi, mer,
Prends ces corps aux yeux caves;
Engloutis tes épaves
Au fond du gouffre amer.
Voici l'Oubli qui passe:
Que la plus faible trace
Se dissipe et s'efface
Au jour qui va venir.
Couvrons de mon mystère
La divine colère.
Qu'il n'en reste à la terre
Pas même un souvenir.
J'entends, près de la plage,
Deux voix s'entremêler.
Est-ce un couple volage,
Sur le bord du rivage,
Échangeant un baiser?
Tous deux vont oublier,
S'ils sont sur mon passage.
Mais je n'entends plus rien
Qu'une timide plainte.
C'est la voix presque éteinte
D'un sylphe aérien.
LE POËTE.
Une brise plus fraîche a dissipé la nue;
Comme un essaim troublé, l'ouragan s'est enfui;
La lune, encor voilée, apparaît, demi-nue.
C'est étrange. On dirait qu'une force inconnue
A dispersé soudain les horreurs de la nuit.
Quel est ce bruit qui vient de réveiller la grève?
Une voix inconnue a traversé les airs:
Qui donc, à pareille heure, est en ces lieux déserts?
Mais non, je me trompais. Nul accent ne s'élève.
Personne…. Je suis seul au bord des flots amers,
C'est une vision qui passe comme un rêve.
Pourtant, qu'entends-je encore? On parle cette fois.
Je ne distingue rien, malgré le clair de lune;
Mais la brise de nuit, qui souffle de la dune,
M'apporte jusqu'ici l'écho de cette voix.
Ce n'est point là le son d'une parole humaine;
Elle est impérieuse et douce en même temps.
A travers quelques mots que je distingue à peine,
J'entends confusément que cette voix lointaine,
D'un timbre doux et clair, commande aux éléments.
Sitôt qu'elle a passé, partout naît le silence.
Pourtant, de ce côté je crois qu'elle s'avance:
Quel est-il, ce Génie errant, dont les baisers
Rassérènent les flots, par son aile apaisés?
Si c'est une ombre encor, ce n'est plus l'Espérance,
Sa voix était moins brève.—Ange mystérieux,
Qui descends sur la terre à l'heure où tout repose,
Toi de qui la parole ordonne à toute chose!
Dis-moi ton nom avant de remonter aux cieux.
L'OUBLI.
Je suis le frère du Silence.
Dieu me donne un pouvoir immense;
Je répands l'éternelle nuit,
Et je puis, du bout de mon aile;
Effacer la trace mortelle
Et de la Joie et du Souci.
Mes compagnons sont le Mystère
Et le Bruit, l'Ombre et la Lumière;
Quant à moi, le Temps est mon père,
Et je suis aussi vieux que lui.
Je suis le sommeil de l'aurore,
L'ivresse que le vin colore;
L'homme me maudit et m'implore,
Car je suis l'Ange de l'oubli.
LE POËTE.
Sur mon passage, alors c'est le ciel qui t'amène.
Avant de t'envoler, répands à coupe pleine
Ton baume bienfaisant sur mon coeur en lambeaux.
Ange, viens m'effleurer de ton aile si pure,
Car je porte dans l'âme une large blessure
Qui ronge ma poitrine, et sa rude morsure
Fait éclater mon coeur et le brise en morceaux.
L'OUBLI.
Ami, quel que soit le martyre
Du supplice qui te déchire,
Je ne puis aller avec toi.
Pourquoi faut-il qu'en cette vie,
Celui qui m'implore et supplie
Ne puisse attendre rien de moi?
Hélas! telle est ma destinée
Que ceux dont la voix éplorée
Du fond de leur nuit désolée
M'appelle du soir au matin,
Sont les seuls de qui ma puissance
N'apaisera pas la souffrance.
Laisse-moi passer en silence,
Ami, j'obéis au Destin.
LE POËTE.
Va donc…. Et maintenant du mal qui te harcèle
Meurs, ô mon triste coeur, brisé par ton amour.
Seigneur! ne vois-tu pas que ce coeur est plein d'elle,
De celle qu'en tous lieux ma pauvre âme rappelle;
Et que ce souvenir d'une amour immortelle
Poursuit ton pauvre enfant sans trêve et sans retour?
Dieu tout-puissant! quel est le destin qui me pousse?
O mystère éternel! que viens-je faire ici?
Meurs plutôt. Que ce soit la dernière secousse!
Ah! cent fois mieux valait mon éternel ennui
Qu'un amour qui me laisse une telle blessure!
Mieux vaudrait le dégoût que le mal que j'endure,
Mieux vaut n'aimer jamais que souffrir la torture
Dont l'amour nous flagelle ou qu'il laisse après lui!
Au moins, que cette amour, mon Dieu, soit la dernière!
Qu'elle brise mon coeur en atomes si fins,
Qu'il n'en reste pas même une trace éphémère!
Et que le vent d'automne en chasse la poussière
Devant la feuille d'arbre et l'écume légère
Que son souffle, au hasard, sème par les chemins!
1864.
IMPRESSIONS DE VOYAGE
I
Elle m'apparut, rasant l'eau,
Dans le sillage du vaisseau.
C'était le soir, elle était belle.
J'avais vingt ans depuis un jour;
Je compris qu'elle était l'Amour,
Et je tendis les bras vers elle.
Son sourire était caressant.
Elle me fit signe en passant
De la suivre à travers les ombres.
Mais soudain je la vis pâlir,
Pencher sa tête et s'engloutir
Parmi la mer Blanche, au flots sombres.
II
Quatre ans plus tard, sous d'autres cieux,
Las de traîner, silencieux,
Mon coeur et ses vaines alarmes,
Un matin je la reconnus,
Sortant des flots comme Vénus,
Et riant à travers des larmes.
D'un pied rêveur elle sillait
L'onde, où son reflet vacillait
Comme dans un miroir qui bouge.
«Ton nom?» fis-je. Elle répondit:
«L'Espérance!» et se confondit
Avec l'azur de la mer Rouge.
III
Plus tard encore, errant toujours,
Plus las, plus seul qu'aux premiers jours,
Je la retrouvai sur ma route.
Mais son front, quoique jeune encor,
Semblait triste jusqu'à la mort,
Et portait les traces du doute.
Elle rit d'un rire nerveux
En secouant de ses cheveux
Je ne sais quelles fleurs décloses;
Puis, dans un sanglot, murmura:
«Je suis ta Gloire!» et s'engouffra
Dans la mer Bleue aux vagues roses.
IV
Et plus tard enfin, une nuit,
Rongé de fatigue et d'ennui,
J'ai vu cette ange de détresse.
Mais lors, pour la dernière fois,
J'entendis sa mourante voix
Qui me dit: «J'étais ta Jeunesse!»
L'eau la berçait comme un beau lis.
Sur sa gorge aux tons appâlis
Du sang se mêlait à l'ivoire,
Et je vis celle que j'aimais
S'enfoncer morte et pour jamais
Sous les flots verts de la mer Noire.
Mont-Riant, 18 Février 1865.
A MA MÈRE
Mère, crois-moi, ces quelques vers,
Si mauvais qu'ils puissent paraître,
Te portent mes voeux les plus chers
Et tout le meilleur de mon être.
Et ce griffonnage moqueur
Prouve, moralité profonde,
Qu'on peut confier un bon coeur
Aux plus méchants quatrains du monde.
Paris, 31 Décembre 1865.
A MON PÈRE
Père, voici cinq ou six vers
Écrits à tort et à travers.
Si tu fais tant que de les lire,
Dis-moi donc comment il advient
Qu'un enfant qui t'aime si bien,
Ne sache pas mieux te le dire.
Paris, fin Décembre 1865.
ENVOI
DE ROSINE ET ROSETTE, A ***
Enfant au séduisant visage,
Vous qui, d'un doigt rose, ouvrirez
Ce volume, et qui le lirez
Si vous en avez le courage,
Rose blonde, quand vous verrez
Votre doux nom sur cette page,
A votre amant vous penserez.
Ne me reprochez pas ce livre,
C'est un méchant petit récit,
Assez mal rimé, Dieu merci!
Mais tel qu'il est, je vous le livre:
Tâchez d'être bonne pour lui.
Assez d'autres m'ont fait un crime
De quelques vers trop sans façon.
Vous qui m'avez pris ma raison,
Que peut vous importer ma rime?
Gardez ces vers en souvenir
Du temps où nous étions ensemble:
Jamais deux coeurs qu'un Dieu rassemble
N'ont été plus prompts à s'unir.
Paris, Août 1865.
SOUVENIR DE MARGENCY
—A MON PÈRE—
Mon père, il me souvient de cette heureuse enfance
Qui s'écoulait pour nous entre ma mère et toi.
C'est un frais souvenir: je ne sais pas pourquoi
Depuis tantôt j'y pense.
Involontairement je revois le chemin,
Où j'allais, chaque soir, t'attendre, avec mon frère,
Grimpés sur un vieux mur qui n'en pouvait plus guère,
Pour te voir de plus loin.
Je revois ce jardin en fleurs où notre mère
Tâchait de se fâcher et n'y parvenait pas,
Quand le vieux jardinier trouvait dans un parterre
La trace de nos pas.
J'évoque ce passé qu'un souvenir colore,
Où la perte d'un nid était un grand revers.
Je me revois enfant, libre, et courant encore
Parmi les buissons verts.
A présent je vieillis. Crois-moi, tout me le prouve.
D'abord j'ai vingt-cinq ans sonnés depuis trois mois,
Et puis d'où viendrait donc ce charme que je trouve
A parler d'autrefois?
Jamais un souvenir n'est exempt de tristesse.
C'est comme un chant lointain, d'une étrange douceur,
Qui nous berce un instant; mais, si doux qu'il paraisse,
Il nous serre le coeur.
Je sais le cas qu'il faut faire de ce mensonge,
Qui prête aux jours enfuis comme un cruel éclat,
Et cependant, ce soir, je l'accueille et je songe
Aux jours de ce temps-là.
Paris, 25 août 1865.
A MON FRÈRE
Charlot, pardonne-moi ces vers;
Soit à l'endroit, soit à l'envers,
Ils te diront que je t'adore.
Et si, par cas, tu les as lus,
Frère, crois-moi, n'y pense plus,
Car ils te le diraient encore.
Paris, 12 Août 1865
EFFET DE LUNE
DANS LA MITIDJA
RIMES RICHES
—A THÉODORE DE BANVILLE—
C'est l'heure où la ferme
Ferme.
Le Soir incertain
Trace en découpures
Pures
L'horizon lointain.
Une vapeur vaine
Veine
Le couchant blêmi,
Et semble au bord d'une
Dune,
Un flot endormi.
La nuit qui l'apaise,
Pèse
Sur l'homme qui dort,
Et le ciel s'étoile,
Toile
D'azur aux points d'or.
Cependant le tremble
Tremble,
Lorsqu'en voltigeant,
Une folle brise
Brise
Ses feuilles d'argent.
Quelque pauvre hère
Erre
Dans la Mitidja,
Et, dans le silence,
Lance
L'air de Kadoudja.
Dans la diaprée
Prée,
Du ruisseau mutin
L'onde trébuchante
Chante
Son air argentin,
Et l'herbe entr'ouverte,
Verte,
Frange ses réseaux,
Où l'eau qui roucoule,
Coule
Parmi les roseaux.
Le sol uniforme
Forme
Un tapis ouaté,
Dont la ronce aride
Ride
L'uniformité.
Là, le cactus perse
Perce
L'aloës en fleurs;
La ronce jumelle
Mêle
Ses piquants aux leurs.
Bien que leur ensemble
Semble
Au hasard éclos,
Leur triple ramure
Mure
De pauvres enclos.
L'Arabe en maraude
Rôde
Dans les alentours,
Et suit de malignes
Lignes,
Pleines de détours.
Sa marche est coulante,
Lente,
Et ne s'entend pas.
Et le sinistre être,
Traître,
Guette à chaque pas,
Afin qu'il évite
Vite
L'oeil du gabelou,
Et, dans la broussaille,
S'aille
Cacher comme un loup.
La lune d'opale,
Pâle
Dans les bleus sillons,
Inonde la plaine,
Pleine
De pâles rayons.
O lune blafarde,
Farde
Ton visage blanc;
Tâche que ta face
Fasse
Un oeil moins tremblant!
Ton air morne et grave
Grave
Au fond de mon coeur
Ton grand trou livide,
Vide,
Au reflet moqueur.
Pauvre astre impassible!
Cible
De tant de rimeurs!
Est-ce de ce qu'on te
Conte,
Lune, que tu meurs?
Leur lyre énervante
Vante
Ton disque jauni.
Toi qui vois leur tâche,
Tâche
Que ce soit fini.
D'une voix émue,
Mue
Par un faux humour,
Est-ce toi qu'un homme
Nomme
L'astre de l'amour?
Ta méchante corne,
Qu'orne
Ta jaune couleur,
Est plutôt l'emblème
Blême
Qui porte malheur.
Ta prunelle éteinte,
Teinte
D'un morose éclair,
Semble une lanterne
Terne
Pendue au ciel clair.
Quand la Nuit, sereine
Reine,
Tient l'homme abattu,
Vers la solitaire
Terre
Que regardes-tu?
La lumière adverse
Verse
Des rayons hagards.
Lune, que t'importe?
Porte
Ailleurs tes regards.
Va, pâle inconnue,
Nue,
Glisse au sein des nuits,
Laisse notre immonde
Monde
Tout chargé d'ennuis.
Glisse dans l'espace.
Passe.
Et, bouche sans voix,
Sache avec mystère
Taire
Tout, ce que tu vois.
Paris, Mars 1866.
MANDOLINE
J'ai pour unique amante
Une fille charmante,
A l'oeil profond et doux
Comme un ciel andalous.
—Quelque ennui me tourmente.
Son tuteur subrogé
N'a, certes, pas songé
Que je pourrais peut-être
Entrer par la fenêtre.
—Je ne sais ce que j'ai.
C'est un moyen pratique,
Très-vieux, mais poétique
Et qui, pour nos amours,
Nous est d'un grand secours.
—Je suis mélancolique.
Que j'aime la rougeur
De plaisir et de peur
Dont rougit, quand j'arrive,
Mon amante craintive!
—J'ai du noir dans le coeur.
Seigneur! qu'elle est jolie!
J'en ai fait ma folie;
Et sans elle, ici-bas,
Je n'existerais pas.
—Tout m'attriste et m'ennuie.
Sa soeur a de grands yeux
Bruns; mais les siens sont bleus.
On ne sait trop laquelle
Des deux est la plus belle.
—Je suis très-malheureux.
Et, deux fois la semaine,
A l'église elle mène,
Ange plein de douceur,
Son tuteur et sa soeur.
—Comment guérir ma peine?
Ma main souffletterait
Quiconque toucherait
Un cheveu de la tresse
De ma jeune maîtresse.
—J'éprouve un mal secret.
Le coeur me bat d'avance.
Le soir, lorsque je pense
Que va sonner pour nous
L'heure du rendez-vous.
—Quelle triste existence!
Certes, j'aime à plein coeur
Cette belle en sa fleur,
Et l'amour de ma mie
M'est plus cher que ma vie.
—Mais … j'aime aussi sa soeur.
Paris, Avril 1866.
ROUTADE
Décidément, la mort est belle.
J'ai dix-neuf ans, et je m'en vais
Me faire sauter la cervelle,
Pour en finir à tout jamais.
Celle que j'aime s'évertue
A se cacher je ne sais où:
L'ai-je rêvée ou l'ai-je vue?
N'importe, il faut que je me tue,
Pour qu'on sache que j'en suis fou.
Ce n'est point par amour du drame;
Mais enfin c'est original
De se tuer pour une dame
Que l'on a rencontrée au bal.
DÉCLARATION D'ÉCOLIER
—A CONSTANT COQUELIN—
I
Madame, ayez la politesse
De m'écouter, fût-ce un instant:
J'ai quinze ans, sans qu'il y paraisse,
Et je ne suis plus un enfant.
Veuillez donc, sans vous mettre à rire,
Me prêter une oreille ou deux,
Car j'ai quelque chose à vous dire
De très-grave et très-sérieux.
Je ne sais trop comment m'y prendre,
Le courage va me manquer:
Promettez-moi de me comprendre,
N'ayez pas l'air de vous moquer!
Ce que j'éprouve m'épouvante,
Mais m'épouvante … au dernier point!
Et si vous croyez que j'invente,
Vous vous méprenez de bien loin.
Si vous connaissiez la nature
Du mal dont je suis châtié!
Vous feriez une autre figure,
Et m'auriez en grande pitié.
C'est un malaise fort bizarre,
Pour moi seul sans doute inventé,
Et qui doit être un cas très-rare,
Peu connu de la Faculté.
C'est une espèce de folie,
Bien effrayante, en vérité!
Car elle est à la fois remplie
De douceur et de cruauté.
Mais ce que je tremble de dire,
C'est qu'en tous temps, c'est qu'en tous lieux,
Ce qui me cause ce martyre,
Condamnable et mystérieux,
C'est … cela va bien vous surprendre;
Ah! madame, pardonnez-moi!
C'est vous!—Et vous devez comprendre
A présent quel est mon émoi.
Je sens le rouge qui me monte!
Surtout, jurez-moi le secret;
Car, bien sur, je mourrais de honte
Le jour où cela se saurait.
Oui, c'est vous qui troublez ma vie,
Vous dont l'image me poursuit,
Vous, ma douleur et ma folie!
Vous, mon soleil, et vous, ma nuit!
C'est vous, quand la lune éplorée
Sur mes vitres vient scintiller;
C'est vous, dans sa lueur nacrée,
Vous dont je vois les yeux briller!
Et si le sommeil, faisant trêve,
Gagne un instant mon front pâli,
C'est vous encor que dans mon rêve
Je vois passer près de mon lit!
C'est vous dont je vois le sourire!
C'est vous dont je sens le toucher!
Et même, alors que je respire,
C'est vous que j'entends respirer!
Je sens votre main qui m'effleure,
Et je m'éveille en étouffant,
Et je me désole et je pleure,
Et je pleure comme un enfant.
Et cette vision m'est chère,
Madame, et chère ma douleur….
Ah! ne vous montrez point sévère,
Car vous me briseriez le coeur!
II
Je sais que j'aurais dû me taire.
Mais n'en ayez point de courroux.
Ayez pitié de ma misère,
Laissez-moi vivre auprès de vous.
Laissez-moi vous voir, vous entendre.
Laissez-moi toucher votre main;
Je ne sais ce qui m'a pu prendre,
Mais ce sera passé demain.
Il me faut pourtant vous apprendre
Que cela m'a pris tout d'un coup,
Sans que j'y pusse rien comprendre,
Un jeudi qu'il neigeait beaucoup!
Vous étiez en fourrure grise;
C'était à Paris, cet hiver.
Je me rappelle votre mise
Tout comme si c'était hier.
Vous veniez de monter très-vite,
Ma mère était à la maison!
Vous alliez faire une visite,
Et je sortais de ma leçon.
Vous aviez quelques airs de reine
Que je trouvais fort de mon goût,
Mais vous me regardiez à peine,
Et vous m'intimidiez beaucoup.
Quant à moi, malgré ma contrainte,
Je vous regardais de mon mieux,
Et j'ai si bien pris votre empreinte,
Que je l'ai toujours dans les yeux.
Pour vous voir monter en voiture
Je collai mon front aux carreaux,
Et restai dans cette posture
Tant que je pus voir vos chevaux.
Puis, comme un avare en cachette,
Je fermai ma chambre aux verrous,
Et je repassai dans ma tête
Tout ce que j'avais vu de vous.
Je vous avais vue un peu vite,
Mais j'avais pourtant remarqué
Que vous aviez la main petite
Et le poignet bien attaché.
Ce poignet devint ma folie,
Ce fut là ce qui me perdit!
L'attache eût été moins jolie,
Je crois que je serais guéri.
Tels qu'ils sont au bout de vos manches,
Vos petits poignets fin serrés
M'ont fait passer bien des nuits blanches
Et bien des jours décolorés.
Mais je veux m'efforcer d'en rire,
Et j'ai des larmes dans les yeux.
Qu'ai-je fait pour qu'un tel martyre
Me déchire le coeur en deux?
Hélas! qui change ainsi ma vie?
De quel mal est-ce là le cours?
C'est quelque horrible maladie
Sans précédent jusqu'à nos jours!
C'est une torture mortelle!
Je l'ai gagnée en vous voyant,
Et je crois, lorsqu'elle s'en mêle,
Que la douleur me rend méchant.
Eh bien, cette souffrance affreuse,
Dont je parle avec tant d'effroi,
Je la voudrais contagieuse.
Pour que vous l'eussiez avec moi!
CHANSON D'OURIDA
Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile,
La belle rêvait, le voile épinglé;
La brise a soufflé….
La brise a soufflé sur la fine toile;
Le voile est ouvert, l'amour est passé,
Le coeur envolé.
Le ciel est ardent, la brise est légère;
Quelque cavalier, qui va son chemin,
Passe à la portière
De ton palanquin.
La belle, où va-t-il ton regard d'étoile?
Ton voile frissonne au vent du matin:
Qui donc, sous ton voile,
Fait trembler ta main?
Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile,
La belle rêvait, le voile épinglé;
La brise a souffle….
La brise a soufflé sur la fine toile;
Le voile est ouvert, l'amour est passé,
Le coeur envolé.
Le jeune homme est loin; la maison est close.
Qu'il fait chaud dehors! voici la fraîcheur.
La belle repose
D'un air de langueur.
A quoi songes-tu? Te voilà si pâle!
Tu penches ton front comme un lis en fleur.
Qui donc, sous ton châle,
Fait battre ton coeur?
Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile,
La belle rêvait, le voile épinglé;
La brise a soufflé….
La brise a soufflé sur la fine toile;
Le voile est ouvert, l'amour est passé,
Le coeur envolé.
La lune se lève et la nuit est pure.
—Ne dirait-on pas le trot d'un cheval?—
C'est l'eau qui murmure
Son chant de cristal.
Folle, il faut dormir. Quel rêve t'effleure?
Qui donc tient encore en ces lieux déserts,
En dépit de l'heure,
Tes beaux yeux ouverts?
Le coeur dans les yeux, les yeux sous le voile,
La belle rêvait, le voile épinglé;
La brise a soufflé….
La brise a soufflé sur la fine toile;
Le voile est ouvert, l'amour est passé,
Le coeur envolé.
KIEF
I
Au plein coeur de l'été, vers le milieu du jour,
A l'heure où, des coteaux qu'un ciel ardent calcine,
Le serpent vient dormir au bord de la ravine;
Quand l'air semble sortir de la bouche d'un four,
Et que le grand soleil, brûlant comme la braise,
Grille un sol crevassé comme un mur de fournaise;
Alors que la cigale au chant criard et faux
Dont la monotonie est comme une cadence,
Fait, seule, de son cri résonner les échos;
A cette heure de calme et de profond silence,
C'est un fait reconnu que tout bon musulman,
Fermé dans sa maison, fume nonchalamment;
Et, suivant sa fumée en spirales tordue,
S'il entend par hasard quelque bruit dans la rue,
Murmure entre ses dents, s'il est homme de bien:
«Par Mahomet! ce n'est qu'un chien ou qu'un chrétien.»
II
….. La cour mauresque était silencieuse
Et fraîche. On n'entendait, aux marbres des bassins,
Que le chant vacillant de l'eau capricieuse
Se perdant sous la voûte en échos argentins;
Et, comme un rossignol, le soir, dans la campagne,
Chante et, de sa chanson que nul bruit n'accompagne,
Prête un calme plus doux aux douces nuits d'été:
Tel, en se cadençant sur les murs de faïence,
On eût dit que ce bruit grandissait le silence.
Ainsi qu'un feu follet, dans un site écarté,
La nuit, autour de lui, grandit l'obscurité.
Il faut l'avoir connu pour s'en faire une idée,
Ce charme singulier, cette étrange torpeur,
Dont les Orientaux font un divin bonheur:
D'aspirer des parfums dont l'âme est affaissée,
De rêver sans sommeil et presque sans pensée,
Et, le regard perdu, la tête renversée,
De vivre de mollesse et mourir de langueur.
Le marbre et ses blancheurs ont bien des indolences
Que ne connaissent pas nos boudoirs d'Occident.
O l'amour! les parfums! le vin! les nonchalances!
L'oubli, surtout, l'oubli! le seul bien vraiment grand
Et le seul désirable! Il est donc vrai qu'au monde,
Sous nos tristes climats comme au soleil ardent,
C'est vous que l'homme cherche à travers son néant!
Volupté! volupté! divine enchanteresse!
Dis-moi ton dernier mot; laisse-moi jusqu'au bout
Savourer à longs traits ton énervante ivresse.
Je t'appartiens. Prends-moi. Révèle-moi surtout
Si l'on peut, pour mourir en des plaisirs immenses,
Épuiser d'un seul coup toutes les jouissances.
Que je vide la coupe, et puis tout sera dit:
Un linceul n'est-il pas toujours un drap de lit?
Si je vis sans jouir, que m'importe la vie?
Que m'importe la mort si je meurs de plaisir?
Quels regrets peut laisser cette soif assouvie
De sentir, en mourant, tout ce qu'on peut sentir?
Qu'un autre te méprise et te jette la pierre!
Je t'aime, ô volupté! je t'adore, ô matière!
Et qui n'a pas connu tes baisers épuisants
N'aura jamais vécu, dût-il vivre mille ans!
III
C'est la liqueur de feu qui guérit ou qui tue.
C'est le coursier sans frein, qui va bride abattue:
Malheur au cavalier! car sa bête au pied sûr
Peut lui briser d'un coup la tête contre un mur!
C'est le rêve épuisant d'une ivresse nerveuse
De morphine ou d'opium: Ah! malheur à celui
Qui s'enivre de kief lorsque le jour a lui!
Son front se flétrira comme une tubéreuse
Au contact d'un serpent. Pour lui, plus de sommeil;
Tantôt il fuira l'ombre et tantôt le soleil;
Il aura beau fumer, boire et tripler la dose:
Rien! Et si quelque soir, d'aventure, il repose,
La nuit qu'il dormira n'aura plus de réveil.
C'est l'idéal brillant du pays de nos rêves.
C'est la sirène en mer; c'est l'ange aux ailes d'or
Qui nous prend dans son vol et nous fait voir des grèves
Où nous n'irons jamais, et nous montre le port,
Sans nous montrer l'écueil d'où lui sourit la mort;
Car dans notre univers les anges ont des glaives
Et lorsque celui-là, l'ange au chant séducteur,
Nous sourit en passant et nous touche de l'aile,
Malheur à l'imprudent qui tend les bras vers elle
Et le suit dans son vol vers un rêve enchanteur!
S'il monte jusqu'aux cieux, plus léger que la flamme,
S'il s'endort au départ dans un charme trompeur,
S'il se berce au concert d'une amoureuse gamme,
Ou suit en souriant quelque ombre de bonheur:
Malheur! malheur à lui! l'ange a brandi son glaive,
Un glaive flamboyant, et qui perce en plein coeur!
Alors, sentant frémir l'aile qui le soulève,
Il pousse un cri funèbre; et, sortant de son rêve,
Se réveille en sursaut sur cette terre en pleur;
Et, là, désespéré, pleurant sur sa chimère,
Sombre et suivant des yeux son rêve qui s'enfuit,
Chante au sein de la nuit, d'une voix triste et claire,
Un chant plein de sanglots perdu dans le mystère,
Et tel que le passant qui rentre après minuit,
Se sentant frissonner, murmure une prière,
Et croit entendre encor dans le soir solitaire
Comme une étrange voix dont l'écho le poursuit.
Plus doux fut le bonheur, plus l'ombre en est amère!
Plus le jour fut ardent, plus profonde est la nuit!
La lune brille au ciel d'un éclat funéraire.
Et quand le malheureux contemple sa misère,
Il n'en peut comparer l'immensité sur terre
Qu'à l'infini perdu qui se ferme sur lui!