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Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866 cover

Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Chapter 86: NOTES AU CRAYON
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About This Book

A posthumous collection gathers short stories, narrative sketches, and lyric poems presented with dedications and a mourning parental letter that frames the volume. The pieces range from playful, self-aware verse to anecdotal tales addressed to young readers, mixing wit and tenderness. Recurring threads include youthful aspiration, love and coquettish humor, meditation on grief and immortality, and an intimate voice that alternates confession, irony, and lyrical description. The arrangement emphasizes variety, showcasing both polished poems and fragmentary drafts that reveal the author's sensibility.

QUELQUES PAGES D'UN LIVRE

I

MARIE A CÉCILE

Vous souvenez-vous, Cécile, des bals étourdissants, des grandes soirées, de nos toilettes et de nos succès de cet hiver?

Que tout cela est loin maintenant!

Loin pour moi seule, bien entendu; car vous, vous êtes sans doute encore à Paris, ou tout au moins dans votre belle propriété d'Enghien, mais toujours au milieu des bruyantes agitations que nous appelons les plaisirs du monde, comme une reine que vous êtes, sans cesse entourée d'une cour que vous traînez sur vos pas.

Quand je pense aux changements que peuvent amener quelques mois dans notre vie, je me sens frappée irrésistiblement et comme prise d'une sorte de vertige à l'idée de l'insouciance avec laquelle nous vivons, et nous oublions, et nous faisons des projets pour l'avenir, si proche qu'il puisse être.

Cette idée-là a quelque chose d'effrayant quand on la regarde en face!

Mon langage doit bien fort vous surprendre, n'est-ce pas, mon amie? Vous, si rieuse et charmante, si adulée, pour qui l'hiver prochain s'annonce, ainsi que ceux qui l'ont précédé, escorté de son grand luxe et de ses parures, avec ses salons inondés de lumière et remplis d'entraînantes harmonies; vous, heureuse, qui n'entrevoyez la vie qu'à travers les feuillages aux séduisantes couleurs de vos roses d'Enghien et de vos camellias de Paris.

Vous n'étiez guère habituée à m'entendre parler ainsi, du temps où nous étions réunies? Mais c'est qu'il est survenu dans mon existence bien des choses depuis ce temps-là. Je n'irai plus dans le monde avec vous, ma Cécile. Nous n'irons plus toutes deux autour des lacs, ni au théâtre, ni dans aucune fête. Tout cela est perdu pour moi. Je ne sais même pas s'il me sera possible de retourner encore à Paris, malgré tout mon désir de vous revoir et de vous embrasser, et de reprendre nos causeries d'autrefois, dont je garderai le souvenir tant que je vivrai.

Tant que je vivrai! je suis folle de venir vous attrister avec mes idées noires. Je le sais bien, mais j'ai tellement besoin de m'épancher, de parler de mes sentiments et de mes peines! Mes peines … j'ai tort de parler de la sorte. Quelles sont-elles? Je n'en ai pas, en réalité. Mais, malgré moi, une tristesse profonde, que le docteur veut appeler: du calme, reflète pâlement sur tout ce qui me touche.

Vous vous rappelez que je fus obligée de vous quitter à la fin de l'hiver dernier pour venir en toute hâte auprès d'une vieille tante, qui se mourait. C'était la seule parente qui me restât du côté de ma mère, et c'est chez elle que j'ai été soignée pendant mon enfance et élevée, sinon avec tendresse, avec affection du moins. Elle était bien vieille, la pauvre femme; et elle s'est éteinte plutôt qu'elle n'est morte. Moi, j'ai passé de longues nuits à son chevet, et je n'étais pas d'un tempérament assez robuste pour supporter la moindre fatigue.

Et puis, il me manquait quelque chose sur cette terre. Je n'avais pas, comme vous, un mari dont l'amour pût répondre au mien. M. Dalmay a l'air de vous aimer tant! Vous devez être bien heureuse, Cécile! Quant à moi, vous le savez, je n'ai jamais connu ce que c'est qu'être aimée. J'ai fait, très-jeune encore, un mariage de raison, comme disait ma tante. M. de Champré était vieux et songeait peu à moi. Il était riche: on parlait de mon bonheur. Mariée depuis un an à peine, j'étais veuve déjà; et depuis, si l'amitié pouvait nous suffire, j'aurais vécu bien heureuse avec la vôtre. Hélas! je n'ai pas su me contenter de cette sympathie qui m'a donné tous les instants de joie que j'ai éprouvés ici-bas. Il me fallait une autre affection plus absolue, plus exclusive, plus vivifiante, dont tous ont besoin au monde, mais qui nous est parfois peut-être plus indispensable qu'aux hommes.

Née orpheline, pour ainsi dire, puisque j'ai perdu mon père et ma mère avant de savoir prononcer leur nom, j'ai passé, ainsi que je vous le disais, toute mon enfance chez cette tante dont je vous parlais tout à l'heure, qui m'aimait certainement, mais qui n'avait pas pour moi ces mille petits soins qui consistent en caresses, en sourires, en gâteries de toutes sortes enfin, et qui apprennent la tendresse aux enfants.

Ici, ma santé, déjà faible, s'est graduellement affaiblie: avec lenteur au commencement, mais à présent je sens bien que je m'en vais plus vite chaque jour.

Mon médecin a beau dire, et faire son possible pour me persuader que c'est là une langueur passagère: je sais qu'au fond, lui-même a bien peu d'espoir.

Je suis si changée, moralement! Si vous me voyiez, Cécile, ma belle aimée! Il me semble que je n'aimerais plus le monde, ni ses bruits, ni ses fêtes, dont je ne pouvais me passer autrefois. Maintenant je suis triste. Je me plais à rêver, le soir, seule sur ma terrasse, en regardant les nuages courir dans l'azur qui s'étend infini devant moi, et je me suis surprise deux fois à songer aux vies futures et à me voir morte. Morte! pour ce monde où vous brillez, où j'ai brillé aussi et dont j'ai été si folle dans le temps.

Combien tout cela est étrange!

Mais je vois bien décidément que je suis d'un égoïsme insensé, ne vous parlant que de moi depuis plus d'une heure et ne songeant même pas à demander à ma meilleure amie quelle est sa vie, moi qui, vous le savez bien, n'est-ce pas? suis si heureuse de vos plaisirs et si triste de vos tristesses!

Écrivez-moi, Cécile. Il me semble qu'en lisant vos lettres, je jetterai un dernier regard sur mon existence passée, à jamais perdue. Et il est si doux de se rappeler, de faire revivre un peu son coeur dans la mélancolie calme et involontaire qui est la compagne inséparable du souvenir! Parlez-moi de vos soirées, de vos projets, de votre luxe, de vos soupirants et des miens aussi, enfin de tout mon beau Paris que j'ai tant aimé!

Les malades sont comme les enfants, ils veulent qu'on les amuse.

Il y a si longtemps que je n'ai été gaie, si vous saviez! Ici, tout a un aspect morne qui me glace. A l'exception de Justine, ma petite femme de chambre, dont le dévouement et la peine me touchent, et de mon vieux docteur que je vois tous les jours et dont je suis journellement les métaphores galantes et interminables, je ne vois que les gens de la campagne, les jardiniers, les garçons de ferme, et ma nourrice, qui est aussi bonne et pour le moins aussi ennuyeuse que ce bon docteur.

Je suis donc seule, ou à peu près. Et je me complais parfois dans la torpeur dont cette solitude engourdit mon âme pleine d'espérances infinies et de souvenirs sans regrets.

Pardonnez, mon amie, je retombe invinciblement dans ma tristesse. J'ai mes jours, voyez-vous, et mieux vaut que je m'arrête. Si je continuais, je dissiperais peut-être le sourire de vos lèvres et la gaieté de vos yeux.

Adieu! Écrivez-moi surtout! Et soyez heureuse! Soyez aimée!

Votre vieille, bien vieille amie,

MARIE DE CHAMPRÉ D'AVENY.

Aveny, Septembre 1854.

II

CÉCILE A MARIE

Est-elle bien de vous, chère Marie, cette lettre que j'ai devant les yeux? On me l'a remise hier matin, comme je venais de me lever, et depuis ce moment je ne cesse de la relire, tant l'impression que j'en ai ressentie est singulière! Comment! c'est vous, mon amie, ma belle chérie, vous si charmante et avec cela si bonne que je n'ai jamais songé à vous en vouloir de ce que vous étiez plus jolie que moi, c'est vous, si mondaine, si danseuse, vous dont la belle main blanche a écrit ces lignes que je relis encore avec étonnement, pleines de mélancolie et de regrets!

Votre lettre m'a tout attristée, et je ne sais d'où vient que je ne puis me soustraire à mes idées noires qui m'assaillent depuis hier.

Se peut-il que vous soyez aussi changée, Marie!

J'avais pensé bien souvent à vous depuis votre départ, si précipité que nous avons eu à peine le temps de nous faire nos adieux. Je vous vois encore, au moment où Justine vous a apporté cette malheureuse lettre qui vous appelait au chevet de votre tante. On venait de vous essayer, quelques minutes auparavant, cette délicieuse robe blanche que vous aviez fait faire pour aller le surlendemain au grand bal de la comtesse de Sernes.

Vous rappelez-vous avec quel désespoir nous admirions ses grands volants bouillonnés et relevés tout autour par de toutes petites roses: et sa grande ruche du bas, qui remontait en deux endroits et s'attachait aussi par deux roses plus grosses que les autres! Avec cela une rose au corsage et une ou deux encore dans vos beaux cheveux blonds, complétaient votre toilette. Des fleurs, toujours des fleurs, jamais de bijoux; pas un collier, pas une bague, pas même de boucles d'oreille, coquette! Vraiment il n'y a que vous pour savoir mettre tant de charme exquis et d'élégance dans la simplicité. Aussi, faisiez-vous des furieuses!

Quelle tristesse à l'idée de partir sans avoir porté cette ravissante toilette! Et le fait est que la chose en valait bien la peine!

Je crois qu'à votre place je ne serais partie que le lendemain du bal. Mais votre âme a toujours été aussi belle que votre visage, et vous n'avez pas hésité à faire ce sacrifice.

Le soir même vous étiez en route, et moi, soit pressentiment ou folie (mon mari prétend que c'est la même chose), j'éprouvais une tristesse mortelle de cette solitude où me laissait votre absence.

Car je suis seule aussi, Marie, et moins heureuse que vous ne le pensez. Le monde aussi me croit heureuse en voyant mon luxe. Mais le monde ne voit guère que la superficie des choses, et souvent la mer cache bien des désastres sous l'azur trompeur de sa surface.

Mon mari est riche. Que lui servirait de me refuser quoi que ce soit? Cela flatte son amour-propre d'abord, d'entendre vanter le train de notre maison, mes chevaux et les diamants qu'il me donne. Mais je puis vous le dire, à vous, ma Mariette adorée, il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée, et il m'arrive parfois de faire de douloureuses réflexions lorsque je me retrouve seule dans ma chambre à coucher, le soir, tandis qu'il est, lui, je ne sais où, à Paris, à son cercle, d'où il ne rentre que fort tard.

Je tâche d'y songer le moins possible; et il faut bien que j'oublie, en effet, pour paraître ce que je suis aux yeux du monde, c'est-à-dire la femme heureuse dont on envie le bonheur. J'étouffe mon coeur quand il me parle, parce que sa voix me donne toujours des conseils qui me troublent, et je ne sais quelle puissance incompréhensible qui se trouve en moi, me pousse à l'écouter. Alors, pour chasser cette tristesse qui m'envahit, pour échapper à ces préoccupations qui m'obsèdent, je me rejette plus avant dans le bruit, dans les fêtes et mes toilettes. Que voulez-vous? je cherche dans les plaisirs de mon luxe l'oubli de ce qui manque à mon âme.

Et voilà que, moi qui vous écrivais pour tâcher de vous égayer un peu, je suis triste comme un gros bonnet de nuit qui s'aviserait de parler. Voilà ce que c'est que d'écrire à sa meilleure amie d'aussi vilaines lettres que la vôtre. On lui fait perdre la moitié de sa pauvre gaieté, et elle devient incapable de vous rendre le courage qu'elle n'a plus elle-même. Ainsi, vous voilà prévenue.

Pour cette fois-ci je vous pardonne, parce que l'on peut être plus triste ou plus mal disposée un jour que les autres. Cela dépend un peu du temps qu'il fait. Et puis, à la campagne … et à la campagne en province, surtout! Mais cela est une raison de plus pour que vous rentriez bien vite à Paris, où l'on ne peut plus se passer de vous. Voilà, Mariette de mon coeur, chère aimée, ce qu'il faudra m'annoncer dans votre prochaine lettre.

Vous me le promettez, n'est-ce pas? à moi, votre meilleure amie, qui vous aime et qui vous regrette, mais aussi qui vous attend,

CÉCILE DALMAY.

Enghien, Septembre 1854.

III

MARIE A CÉCILE

Je suis bien triste, ma pauvre Cécile, et je ne puis me rendre compte de l'état de mon âme.

Voilà aujourd'hui deux mois, deux longs mois que j'ai reçu votre lettre bonne et tendre comme tout ce qui vient de vous. C'est ma seule compagnie ici, je me trouve moins seule en relisant ces lignes pleines de souvenirs où j'aperçois comme en un miroir les reflets lointains de mon passé, qui se perdent peu à peu dans la brume de l'horizon en silhouettes gracieuses et insaisissables.

Insaisissables! ce mot rend bien ma pensée, et je n'avais jamais senti, en le voyant écrit, tout ce qu'il peut renfermer de tristesse! Car je tends les bras maintenant, mon amie, vers cette image fugitive, douloureusement riante, et je pleure et je me débats, folle de désespoir, car je ne trouve rien sous mes mains que le vide et la nuit, car je sens mon coeur se serrer de plus en plus, prêt à étouffer entre les angoisses de cette solitude mortelle.

Je me sens mourir nuit et jour, heure par heure, minute par minute. Et c'est cette solitude qui me tue; et je ne puis plus la fuir, et elle s'appesantit sans cesse, impitoyable et morne, sur mon âme à jamais défaillante.

Ma santé ne me permet plus de m'en aller d'ici. Le moindre voyage suffirait à épuiser le peu de force qui me reste; et quand, après avoir passé ma journée assise auprès de ma fenêtre à lire ou à rêver, je veux faire un tour de parc pour profiter d'un rayon de soleil, je suis brisée en rentrant comme si j'avais été battue. Que se passe-t-il en moi? Je ne puis le comprendre. Et puis, je n'ose pas, j'ai peur de le deviner. Pourquoi? Du reste, je ne sais pourquoi je vous parle de toutes ces folies qui sont capables de vous attrister, et dont la seule pensée me trouble et me tourmente moi-même.

Parlons de vous, ma Cécile bien-aimée, de vous qui souffrez aussi, et qui êtes contrainte de cacher votre peine. Combien je vous plains, mon amie, et qu'il doit vous en coûter de garder, pour le monde indifférent qui vous entoure, le masque de bonheur sous lequel vous languissez! Et encore, vous êtes meilleure que moi, car votre lettre était pleine de tendresse et de gais souvenirs. Tandis que moi, au contraire, je ne sais que vous affliger chaque fois que je vous écris. Mais vous me le pardonnerez, n'est-ce pas, Cécile? car il faut me traiter avec l'indulgence qu'on a pour une enfant malade. Si je suis aussi triste, c'est qu'il m'est impossible de lutter contre la langueur qui me tue, voyez-vous!

Mon médecin n'ose plus se fier à lui seul, et il a fait venir ici deux docteurs célèbres de Paris. Tous trois n'osent presque plus me cacher l'état dans lequel je me trouve. Ils ne m'ont rien dit, mais je vois bien sur leur visage, lorsqu'ils se consultent devant moi, que ce n'est plus qu'une affaire de temps. C'est fini! je puis encore traîner pendant quatre ou cinq mois peut-être, mais je n'irai pas plus loin.

Je suis entourée ici de bonnes gens qui passent leur vie à s'efforcer de m'épargner toute espèce de contrariétés. Mais il me semble, en voyant leurs visages silencieux et mornes, qu'ils sont tous prévenus, et je crois lire ma condamnation sur chaque figure que je rencontre.

Je suis obsédée par une foule d'idées pénibles, de visions étranges, inexplicables.

J'ai fait, pendant une nuit de la semaine dernière, un horrible rêve dont le souvenir me pèse depuis ce moment et me poursuit sans relâche.

J'étais assise avec Justine dans le bois qui se trouve derrière la maison. Nous parlions de Paris, de vous, qui deviez arriver ici le jour même pour passer une semaine auprès de moi. J'étais guérie ou à peu près, et je comptais m'en retourner avec vous. Tout d'un coup je vis les arbres qui nous entouraient glisser sur la terre, comme si une main puissante les avait repoussés et je me trouvai debout au milieu d'une plate-forme autour de laquelle ils s'étaient arrêtés en rond, serrés les uns contre les autres. Mais ce n'était plus les mêmes que tout à l'heure; de quelque côté que je voulusse tourner mes regards, je n'apercevais plus que des cyprès dont la noire verdure montait constamment en tiges roides et droites vers le ciel. Effrayée, je me retournai vers Justine pour prendre sa main. Justine avait disparu. Je voulus l'appeler; ma langue restait collée à mon palais. A la place qu'elle occupait un instant auparavant, le spectre de la Mort, tel qu'on nous le dépeignait au couvent, ricanait à côté de moi; je sentais son souffle repoussant et humide effleurer mes lèvres et mes joues, qu'il flétrissait, en passant, et parcourir tout mon corps comme un frisson indicible. L'émotion que j'éprouvais est inexprimable. Je tremblais d'une manière effrayante. Enfin, à travers les arbres, j'aperçus une forme qui venait de mon côté. C'était vous. Mais vous n'étiez pas seule. Mon coeur bat encore de l'impression que j'ai ressentie en la voyant. Auprès de vous, marchait un homme jeune dont les traits, où respiraient la tristesse et la distinction, m'étaient déjà connus. Ne pouvant parler, je tendis les bras vers vous. Sa tête se releva alors, et ses yeux brillèrent d'un éclat inouï. Tous deux, vous m'aviez compris et vous veniez me chercher. Vous alliez arriver à la limite des arbres. Alors le spectre fixa sur moi son regard vide et hébété: je ne vous voyais plus. Puis il posa son doigt sur mon coeur, et de l'autre main il me montra une éclaircie au milieu des cyprès. Dans une allée dont je ne voyais pas la fin, je vous aperçus tous les deux; mais au lieu de venir, vous vous éloigniez de moi, enlacés dans les bras l'un de l'autre. Désespérée, je poussai un cri terrible. Ni vous ni lui ne vous êtes retournés. Le fantôme ôta son doigt de mon coeur et se mit à courir autour de moi en traçant un cercle qu'il agrandissait à chaque tour. A la place où j'avais senti le contact mortel et glacé de sa main osseuse, j'avais une plaie par où mon sang se perdait goutte à goutte et creusait dans le sol un trou dans lequel j'enfonçais peu à peu, comme en un tombeau. En ce moment, de larges flocons de neige commencèrent à tomber. Je trouvai la force de prononcer une parole, et le nom que je jetai à l'air sans échos n'était pas le vôtre, Cécile. Lui, ne se retourna pas encore. Je tombai à genoux. Mes genoux s'attachèrent à la terre.

Je ne pouvais plus me relever, ni crier. La neige qui tombait avec force me cachait tout. Je n'apercevais plus ni vous, ni lui, ni le spectre. J'étais seule, seule, entendez-vous bien? Je ne voyais que la blancheur opaque des arbres couverts de neige. Et mon sang coulait sans cesse, et ma tombe se creusait rapidement, et moi je descendais toujours, à genoux, les mains jointes, folle de terreur et brisée par mon désespoir.

Je sentais le froid de la neige qui couvrait mes épaules et qui montait autour de moi comme pour m'ensevelir avant même que ma fosse fût achevée. J'étouffais.

Quand je me réveillai en sursaut, c'était le matin. Justine, qui m'avait entendue me plaindre, était auprès de mon lit.

Lorsqu'elle ouvrit mes persiennes, il neigeait. C'était la première fois de cette année. Vous ne pouvez vous figurer l'impression que cela me produisit.

Je suis encore tremblante en vous racontant cette douloureuse et inexplicable crise. Et j'aurais mieux fait de ne vous en point parler. Excusez-moi encore, mon amie, chère Cécile de mon âme.

Pardon de la tristesse que je vais vous causer encore. Mais j'ai besoin, malgré moi, de parler de ce rêve. Dites-moi qu'il est faux, dites-moi qu'il ne signifie rien, je vous en conjure. J'ai beau me le répéter, moi, il me poursuit sans cesse.

Vous le savez, je n'ai jamais aimé. Je ne puis aimer, aujourd'hui. C'est impossible, cela n'est pas. N'est-ce pas, ma Cécile adorée?

Et cependant, d'où vient alors qu'en voyant approcher le moment de ma mort, je regrette davantage l'existence, et que je voudrais pouvoir me cramponner à la vie? Il me semble que je pourrais être heureuse. J'entrevois des joies qui ne m'étaient jamais apparues aussi douces et aussi séduisantes.

Que veut dire tout cela? J'ai peur d'être folle, par moments. Écrivez-moi encore, Cécile, je vous en supplie. Qu'il me soit donné d'entendre encore une voix amie et aimée avant de quitter ce monde où je souffre, et que je pleure en le quittant.

Pensez à moi, aimez-moi, vous, ma Cécile que j'aime, et songez que je n'ai que votre amitié au monde.

Votre MARIE.

Aveny, Novembre 1854.

Nous ne possédons que ces fragments,—nous n'osons dire d'un roman ou d'un livre,—car l'auteur ne songeait probablement guère, en écrivant ces pages, à faire un livre ou un roman. Nous y verrions plus volontiers une sorte d'autobiographie transposée, un cadre dans lequel il aurait groupé ses propres impressions, fait raconter ses tristesses, ses déceptions ou ses rêves par des personnages de fantaisie.

Nulle part nous ne reconnaissons, nous ne retrouvons cet aimable et cher enfant, ce doux et bien-aimé poëte, aussi complètement que nous le retrouvons dans cette dernière ébauche. Il y a bien tracé la profonde mélancolie, les lassitudes, le besoin d'oublier, qui remplissaient son âme.

Que les amis auxquels nous offrons ce volume nous pardonnent de n'en avoir pas éloigné des pages qui leur paraîtront peut-être peu dignes du talent de Prosper. Nous avons tenu à conserver tout ce qui pouvait caractériser cette nature si fine et si délicate.

En présence de la tombe qui a englouti tant de jeunesse et tant d'espérances, il n'y a plus de place pour l'orgueil paternel.

L.J.

TABLE

A Prosper Jourdan

CONTES ET POÉSIES

A Madame George Sand

Rosine et Rosette

Léone

Premières larmes

L'Automne

Ma Folie

A Marie

Rhodina

A l'hôtellerie (souvenir de Musset)

La Rose

Rencontre

A madame L***

Adieu, Ninon

Dans la forêt

Message

A ma mère

A ma mère

A mon ami Paul E.G.

A madame V***

A madame A*** (envoi de Rosine et Rosette)

A Félix M***

A mon père

A madame L.B. (sur un exemplaire des Émaux et Camées)

Adieu

Le Rêve

A ma mère malade

L'Oubli

Le Myosotis (à mon père)

Colloque d'automne

Impressions de voyage

A ma mère

A mon père

Envoi de Rosine et Rosette, A ***

Souvenir de Margency (à mon père)

A mon frère

Effet de lune dans la Mitidja (à Théodore de Banville)

Mandoline

Boutade

Déclaration d'écolier (à Constant Coquelin)

Chanson d'Ourida

Kief

A madame George Sand

NOTES AU CRAYON

Note

En marge d'un cahier

Opinions sur tels et tels

Caprices du langage

Ce que disent les diseurs de riens

Misanthropie

QUELQUES PAGES D'UN LIVRE

Marie à Cécile

Cécile à Marie

Marie à Cécile

Note