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Contes Fantastiques et Contes Littéraires

Chapter 15: HOFFMANN ET PAGANINI
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About This Book

A loosely assembled collection of short tales and sketches that mix modest fantastical incidents with literary observation and social portraiture. The author frames the pieces in a frank preface explaining their hasty origin in periodicals and his modest ambitions, then offers narratives that move between light, whimsical fantasy, domestic vignettes, and ironic portraits. Many pieces favor mood, surprise, and the uncanny intrusion of chance into everyday life rather than elaborate plotting, while brief essays and commentary reflect on the nature of storytelling and the pleasures of small-scale poetic invention.

«Soldats,

»Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes différemment que nous; mais, dans tous les pays, celui qui outrage une femme, est un monstre.

»Article 1er. Tout individu de l'armée qui aura outragé une femme sera fusillé.

(Signé) Bonaparte, membre de l'Institut National

»Nous sommes perdus, disait le caporal Albert, nous sommes perdus, ma chère Margot, même si ces dames nous pardonnent nos outrages. Parlant ainsi, Albert embrassait une grosse Géorgienne aux yeux noirs.

»Rufo, qui était Corse et fanfaron:—Bah! dit-il, le général est mon cousin, et il ne voudra pas nous chagriner pour si peu. Tous les Corses voulaient être les cousins de Bonaparte.

»Eugène, qui était des bords du Rhône, Eugène qui avait été clerc de procureur dans l'étude de sa mère, en ce temps-là les gens de loi étaient rares, rassurait Philippe qui tremblait de tous ses membres.

—Lis cette loi avec soin, Philippe, interprète-la, ne t'attache pas à la lettre, et tu seras sauvé.

«Sera fusillé celui qui aura outragé une femme.» Or, nous n'avons outragé personne ici, mesdames. Et les pauvres femmes avaient l'air de répondre: O Dieu du ciel! vous ne nous avez pas outragées, M. Albert, vous non plus, M. Rufo, ni vous M. Philippe, et vous M. Eugène; quant à moi, j'avais peine à me dégager d'une pauvre jeune fille qui me tenait embrassé de ses deux bras: Je ne t'ai pas outragée, n'est-ce pas, Elvire?

»Dans ce temps-là, il y avait à Paris beaucoup de femmes qui s'appelaient Elvire, en l'honneur d'Ossian, le poëte favori du général en chef; je ne sais pas quel nom elles portent aujourd'hui.

»—Et puis nous avons toujours Rufo, le cousin-germain du général, qui nous empêchera d'être fusillés, mon bon Philippe. Philippe tremblait toujours de tous ses membres, malgré la sage interprétation de la loi.

»La position devenait critique, et nous étions perdus en effet, si l'une de ces dames, la grosse et bonne Géorgienne, ne se fût avisée d'un stratagème auquel nous n'aurions pas pensé. Au moment où la pâleur commençait à envahir tous les visages, la Géorgienne se plaça sans mot dire contre la muraille, justement sous l'ouverture du plafond par laquelle nous étions descendus: ce fut la base solide sur laquelle nous improvisâmes l'escalier libérateur. Marion au bas du mur, Louise grimpa sur Marion, Fanchette sur Louise, Victoire sur Fanchette; comme elle était la plus grêle et la plus légère, la pauvre fille qui m'embrassait grimpa sur Victoire; elle fut le dernier échelon de cette échelle animée, échevelée et pleurante, qui devait nous rendre à la liberté. Philippe grimpa le premier sur cette échelle, et tremblant qu'il était, il meurtrit plus d'une blanche épaule, il égratigna plus d'un visage, il ne dit adieu à personne, il se voyait fusillé le lendemain matin! Rufo, plus sage, eut grand soin de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme il avait sa chaussure entre les dents, il n'eut pas un seul baiser à donner à cette échelle vivante qui tremblait sous son poids.

»Restés tous les trois dans le bain, Eugène, Albert et moi, nous oubliâmes toute discipline et ce fut à qui de nous monterait le dernier:—A toi, Eugène, disait Albert. Eugène ne voulait pas monter.—A toi, Albert; Albert montait les premières marches: il arriva ainsi au troisième échelon; il l'embrassait avec l'ardeur d'un capitaine de la garde, puis, folâtre enfant qu'il était, il se laissait doucement glisser jusqu'à terre, pour recommencer son escalade. Par Mahomet! disait Albert, je reste ici, j'y suis bien, je veux être fusillé; vous autres, fuyez et laissez-moi. Eugène se suspendit à ces belles femmes rieuses et pleines de grâce; une fois sur le toit, il voulut redescendre, et tout à coup plus d'escalier, l'escalier était à bas, qui dansait en pleurant. Et nous voilà narguant Eugène le parvenu. Lui cependant:—Viens donc, Albert, viens donc, Georges, venez... ou je vais redescendre! Et nous de danser la farandole, narguant Eugène: Tu n'iras plus au bois, les lauriers sont coupés.

»A la fin, je dis à maître Albert:—Albert, il faut sortir d'ici, absolument. Qui de nous sortira le dernier? Va d'abord, tu me donneras la main. Sois bon enfant; je t'ai donné une bonne place au premier rang, si bien que tu as manqué d'être tué à mes côtés, et tu dois t'en souvenir!

»Albert, touché de mon discours, m'embrassa comme s'il eût embrassé la Géorgienne. L'escalier se forma de nouveau; on choisit les femmes les plus fortes; j'ai toujours été d'un embonpoint si ridicule! Je ne sais comment cela se fit; mais ma jolie brune était encore assise au sommet de l'échelle; elle me regardait d'un air pénétré.

»Je fus fidèle à ma parole, et je montai tout de suite après Albert. Je me faisais léger et petit, de mon mieux; je montai lentement. Je sentis plus d'une poitrine haletante; j'entendis plus d'une voix qui me disait adieu dans cette langue inconnue qui vient du ciel. J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugène me saisirent de leurs bras nerveux et m'attirèrent... à eux. Hélas! hélas! à cet instant même ou j'étais exaucé, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie.

»A ces mots, le général déposa sa pipe, il avait du chagrin plein le cœur!—Figure-toi, Théodore, que la jolie brune, cette petite fille de seize ans, le dernier échelon dont je t'ai parlé, s'attachait à moi avec tant de force, qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; une fois sur la plate-forme, elle se jette à mes pieds, les mains jointes, sans vêtements, priant, s'arrachant les cheveux, et parlant, d'une voix si douce et si plaintive, que je la comprenais, comme si j'avais le don des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se leva, elle m'embrassa; elle me disait en arabe: «Ne me laisse pas ici toute seule! emmène-moi, je serai ton esclave, je serai ta femme!» Eugène, Albert et moi, voyant cette douleur, cette beauté, ces cheveux épars, ce sein nu, cette pauvre femme hospitalière et si bonne, tout cela, l'âme et sa belle enveloppe, qu'il fallait abandonner sans retour, nous fûmes près de pleurer, comme elle pleurait.

»Ce fut une douleur suprême. A mon tour j'étais à ses pieds, je l'embrassais avec délire; je lui dis adieu avec des larmes; Eugène, Albert la rendirent doucement à ses compagnes. Puis, tout à coup, pour la ranimer, voilà toutes ces femmes qui frappent dans leurs mains, et remplissent l'air de leurs cris. La porte fut ouverte avec fracas; les esclaves accoururent; les femmes se voilèrent, et de leurs mains brûlantes elles montrèrent ce toit entr'ouvert, et ces chrétiens qui s'enfuyaient.

Les époux de ces femmes remercièrent Allah, dans leur prière, du danger dont il les avait préservés.

Le toit fut réparé, le lendemain, avec du fer.

Quant à nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq épanouis, frais comme des roses, reposés comme un sultan, couverts d'essences, chargés d'amulettes, d'anneaux d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrâmes au camp, à la faveur de la première confusion.

»Nous fûmes salués à notre entrée, comme cela était dû à des gens de l'avant-garde qui s'étaient battus les premiers, et qui étaient signalés nominativement dans l'ordre du jour. Seulement, les camarades trouvèrent que nous portions avec nous une odeur insupportable: l'essence de rose étant peu connue alors, et peu en usage dans le camp.

»Le lendemain, nous étions nommés sous-officiers tous les quatre; Albert était officier tout à fait.

»Un mois après, j'avais la peste à Jaffa.»

Le général achevait son récit quand il sentit quelque chose qui touchait légèrement son épaule; il se retourna vivement, et le visage couvert de rougeur.

C'était son lévrier favori qui, dans un accès de tendresse, lui disait bonsoir.

—Tu m'as fait une horrible peur, Vulcain, dit le général, j'ai cru que c'était ma fille qui nous écoutait: quelle honte c'eût été pour moi!

Je me levai.—Bonsoir, général.

Il me prit la main:—Bonsoir, mon enfant.

Je sortais, il me rappela.

—Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes moustaches; fais-moi le plaisir de ne plus mettre de gants jaunes, et de ne plus porter de lorgnon, veux-tu?

Nous avions de si bonnes moustaches nous autres dans l'armée, des mains si nerveuses, une barbe si noire et de si bons yeux, que toutes vos moustaches, et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons, et.... vos bains Vigier, me font pitié!

LE VOYAGE DE LA LIONNE

Puisque aussi bien on ne fait plus de drames, enfermés que nous sommes dans le cercle vulgaire des empoisonnements et des meurtres, je veux vous raconter une action, terrible jusqu'au sang, amusante jusqu'aux larmes; un drame à deux acteurs, comme Bérénice; un drame qui commence et se dénoue au pas de course; un drame sans contre-sens, sans barbarismes, sans adultères, sans injures contre les prêtres, sans préface et sans gracioso; un drame enfin comme on n'en fait plus.

Cette fois, vous serez délivrés de l'exposition qui explique, du confident qui raconte, du héros qui dit: Je suis Agamemnon, ou bien, je suis Oreste; vous serez délivrés de l'amoureux qui roucoule, et du récit final, voilà pour le drame antique. Vous n'aurez aucun des désagréments du drame moderne: le moyen âge, les vers coupés, les décorations aux vitraux gothiques, les nains, les fous et les varlets, la bonne dague de Tolède, et les bonds extraordinaires de l'héroïne qui se roule au cinquième acte, la ceinture défaite, le sein nu, l'œil en feu, la voix d'un pathétique enrouement.

L'origine du drame que je raconte remonte à la guerre d'Alger. De l'Afrique nous sont venus déjà Mithridate, Jugurtha, Monime, et tant d'autres, sans compter saint Louis, tel que l'a vu M. de Chateaubriand. Ma nouvelle héroïne est africaine. Outre les trésors de la Casauba et le mauvais tabac, nous avons encore reçu de nos conquêtes récentes, la plus belle cargaison de lions, de panthères et de tigres. Au bruit que faisaient ces gladiateurs hurlant, on se fût cru aux jeux du Cirque, au commencement d'un nouveau siècle, au triomphe de César. La guerre d'Afrique nous a mis en provisions de lions, pour vingt bonnes années. Au jardin des Plantes, on ne les compte plus. Ils sont chez eux, ils grandissent, ils font leurs dents, ils répondent en chœur aux folles de la Salpétrière, quand elles hurlent dans la nuit, par un temps d'orage; ils sont chez eux, nourris, blanchis, portés, et tout le reste du compte que le valet du Joueur présente au père de son maître, dans Régnard:

Nourri, logé, servi, désaltéré, porté.

Or, dans ce débordement de bêtes féroces, dans cette invasion du drame africain, il est arrivé que les gouvernements n'ont pas été les seuls à s'apercevoir des bienfaits de la conquête. De simples particuliers ont été traités comme des rois; le désert a jeté à profusion ses largesses; dans cette grande battue, au milieu des sables brûlants, le simple citoyen n'a pas été oublié; on a fait des bourriches particulières de panthères et de chacals: je connais, pour ma part, un grand orateur de ce temps-ci, qui a reçu une lionne vivante par le roulage, comme il eût reçu trois lapins et deux perdrix, de la forêt de Fontainebleau. «A Monsieur Chaix-d'Est-Ange, à Paris.»

Cette lionne était un gage de souvenir auquel mon ami fut sensible. Il écrivit sur le registre des messageries: reçu une lionne en bon état, comme ce soldat de l'empire écrivant: reçu un pape; tant nous sommes apprivoisés avec les puissances les plus redoutées du monde! Voilà donc la lionne au milieu de la basse-cour de l'illustre avocat. La pauvre bête était à bout de ses forces; l'espace étroit de la cage, la longueur du chemin, la mauvaise nourriture, les regrets du pays natal, l'avait rendue humble et soumise. Ainsi Coriolan, au foyer du roi des Volsques.

Cependant la jeune lionne eut bon accueil! Chacun lui fit fête, en cette maison hospitalière. Le jeune enfant prit la lionne pour le chien qu'il avait perdu, et la caressa de la main, en l'appelant Fidèle. Remarquez, tous, que mon drame ici commence; ma lionne, affligée et pleurant la patrie absente, c'est la jeune princesse captive dans Rodogune, qui commence par des larmes, et finit par empoisonner, ou peu s'en faut, sa belle-mère; mais n'anticipons pas sur les événements.

Plusieurs jours se passent. La lionne dort et mange, et bondit sous les yeux de son maître; elle se réjouit au soleil, elle se livre à ces naïfs et silencieux bâillements de la bête fauve, si jolis et si gracieux, qui font honte à nos bruyants et stupides bâillements d'hommes civilisés. La lionne enfin développe ses griffes, elle essaie ses dents; son cœur bondit, elle se sent lionne. Déjà la passion la prend comme l'Iphigénie de Racine, elle se sent Iphigénie: un beau matin, hors d'elle-même, elle rugit! A ce rugissement toute la maison s'éveille en sursaut.

C'est donc au premier hurlement de la lionne, que commence l'action de mon drame. Nous assistons tous, sans nous en douter, aux premières explications d'Agamemnon avec Clytemnestre. La bête a rugi, sauve qui peut! La mère de famille a peur, la jeune servante a peur, le jardinier s'appuie sur sa bêche, prêt à en faire une arme défensive; le joli enfant lui-même retire, effrayé, sa petite main embarrassée dans la crinière naissante: voilà la terreur, voilà les passions qui s'éveillent, l'héroïne va sortir des bornes de la passion. Prenez garde au poignard, au poison, aux colères de l'amante dédaignée; prenez garde aux griffes de la bête fauve, et sauve qui peut! Pour ma part, à l'Hermione de Racine, au cinquième acte, terreur pour terreur, colère pour colère, je préfère la lionne de Saint-Mandé.

En effet, la scène se passe à Saint-Mandé, au fond du joyeux village, un jour de foire, et dans une maison pleine d'éloquence, de talent et de douces vertus domestiques. Le premier mugissement de la bête africaine a détruit le calme de cette maison. Adieu la sécurité de la mère! adieu les chansons de la basse-cour! adieu les joies de l'enfance! adieu les visites des amis! Le rugissement a tout changé; c'en est fait, il faut que cette terrible hôtesse déguerpisse; il faut qu'il parte, cet hôte du foyer qui a balayé les cendres de sa tête et qui parle en Romain; il faut partir. La lionne part; elle s'en va, où vont tôt ou tard, tous les lions bourgeois, au jardin des Plantes! la lionne rugit bien haut à cette heure, et le chemin est bien long de Saint-Mandé, au jardin du Roi!

Nous sommes dans le temps du courage civil, le plus beau de tous les courages. Comment sommes-nous devenus si hardis et si braves, nous autres bourgeois? je l'ignore, mais c'est un fait irrécusable. La peste est au loin qui brûle et dévore, on se précipite à qui va l'étudier de plus près. L'émeute hurlante se promène à travers la cité, les mains pleines de pavés, le garde national achève son dîner, il s'habille, et son fusil sous le bras, il va à l'émeute, comme il irait à l'Opéra. Nous sommes les hommes de l'heure présente; que cette heure apporte un danger, un plaisir, qu'importe? Allons! Voilà donc un homme qui est un des premiers du barreau de Paris, rare et brillant esprit, éloquent, généreux, aimé de tous, qui dit adieu à sa femme, à ses deux enfants, et qui fait venir un fiacre pour aller de Saint-Mandé au jardin des Plantes, tête-à-tête avec une lionne qui rugit!

Le fiacre arrive. Il est semblable au juste d'Horace: sur les débris du monde il ouvrirait encore sa portière au Chaos, si le Chaos voulait le prendre, à l'heure.—Montez, madame! Et voilà ma lionne qui monte, et son maître après elle; ils sont assis l'un et l'autre, et fouette cocher! Le cocher s'en va, fumant sa pipe aussi tranquillement que s'il s'agissait encore d'enlever Manon Lescaut, de l'hôpital.

D'abord la voyageuse fut assez calme. Elle se tenait gravement assise:

Sur les coussins poudreux du char numéroté.

Dans ce char, le troisième acte de notre drame s'accomplissait lentement comme, en général, s'accomplissent tous les troisième acte, quand on dirait que l'action est finie, et que tout le monde va être heureux. Mais bientôt l'action change de face; le soleil était vif, l'air était doux. Les arbres s'agitaient mollement sur la grande route; le voyageur passait; tout était fête et joie autour du carrosse; en ce moment, les tendres influences de l'été qui s'en va, passèrent dans le cœur de la lionne.

Tout à l'heure elle était calme et s'abandonnait à cette heureuse façon d'aller; après le premier silence, voilà ma lionne qui s'agite, et se réveille, et secouant sa crinière, elle bondit, elle veut être libre, et revoir les sables du désert, le soleil, les eaux de la citerne. Oh! c'était une horrible joie, on l'eût prise pour un long désespoir. Jamais elle n'avait hurlé ainsi. Son guide cependant la voyant qui s'échappait l'avait prise corps à corps; il la tenait embrassée au fond du fiacre, il luttait avait elle jusqu'aux morsures; il lui frappait la tête contre les parois de la voiture... Elle mordait! Elle était en furie! Or, les chevaux allaient toujours, et le cocher réfléchissait à part soi, qu'il n'avait jamais assisté à de pareils ébats.

Les stores étaient baissés. Du fond de la voiture on entendait ces sourds rugissemens. La foule s'arrêtait ébahie, et l'oreille niaisement tendue, elle disait: «C'est quelque poëte qui passe, et qui déclame à l'avance ses vers tragiques, pour les mieux lire à l'Odéon.»

A la barrière du Trône, on s'arrête: le commis de la barrière, décoré de juillet, ouvre la porte de la voiture; il aperçoit l'homme et la lionne, et comme il n'y a pas contrebande, il referme la portière avec le plus grand sang-froid. O que tu es admirable, honnête courage civil!

Cependant la lutte devenait à chaque instant plus pénible, et l'homme se fatiguait à contenir cette bête africaine. Bajazet était vaincu par Roxane, vaincu, haletant, fatigué, tout prêt à tendre le cou au cordon fatal. On arrive au jardin des Plantes, par la porte qui donne sur le pont d'Austerlitz; la sentinelle de cette porte, voyant une voiture, dit: On n'entre pas! On répond à la sentinelle:—C'est un homme et un lion! Elle réplique: On n'entre pas! si c'eût été le lion sans l'homme, à la bonne heure! Cette sentinelle à un haut degré, possédait le courage civil!

A la fin l'homme à la lionne est à la porte de M. Geoffroy Saint-Hilaire, ni plus ni moins. C'est donc ici!... le fiacre s'arrête. Un petit garçon, un gamin de Paris, héros des trois jours, se précipite à la portière en chantonnant la Marseillaise! Ce héros est curieux avant d'être avide. Un sou lui convient, mais surtout il veut voir ce qui sortira de cette voiture si bien close! O surprise! à la portière ouverte, il est nez à nez avec la lionne, l'œil en feu, la bouche horrible, et la crinière en désordre. Cet œil en feu, ces grincements, ne sauraient étonner un gamin de Paris; qu'il brise un trône, ou qu'il ouvre un fiacre, il ne recule guère, et le voilà qui flatte la lionne de la main. Gouvernez donc une ville qui peut jeter cet intrépide lichen sur les murs, hors des murs, au sommet des toits, sous les porches des palais, dans les clochers des temples! Après le lierre qui ronge l'arbre, je ne connais rien de plus tenace que le gamin de Paris.

Heureusement pour les gouvernants, le gamin de Paris n'est pas toujours gamin; il prend de l'âge, il s'amende, il devient sage et tourne au bourgeois: concierge en quelque bonne maison, il se marie, et marié avec femme, enfants et oiseaux, il devient le plus pacifique des hommes. Ainsi s'est rencontré le portier de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ce digne homme, habitué à tant de monstres, a reculé devant la lionne. Etrange effet de l'habitude! Chaque jour, et par cette même porte, il voit entrer des enfants à deux têtes, des têtes à un seul œil, des colonnes vertébrales à vertèbres recourbées, des hommes à trois bras, des hommes sans bras, des cochons à six pattes, des fœtus, des géants; beaucoup moins de géants que de fœtus. Il n'y a pas un monstre de ce siècle auquel ce portier n'ait ouvert la porte, et sans même dire à sa femme enceinte: sauve-toi! Eh bien, cette lionne de six mois a fait peur à cet homme qui a vu Rita-Christina en chair et en os, qui a lu distinctement le nom de l'empereur dans les yeux d'un enfant. Notre homme et notre lion ont donc été forcés de s'annoncer tout seuls, chez M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ils sont entrés dans son salon, la bête et l'homme, et le domestique est venu pour les recevoir; il a dit: asseyez-vous. Le fiacre, sa course finie, est allé chercher quelque noce à conduire, quelque baptême à faire, un voyage à Bicêtre, ou, mieux encore, une de ces lentes promenades au cimetière du Père-Lachaise, qui sont si bien payées et fatiguent si peu les chevaux. Le gamin de Paris restait à la porte, se tenant prêt à aller chercher une autre voiture, quand la lionne sortira.

Mais la lionne faisait antichambre dans le salon, attendant M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ces savants naturalistes sont d'étranges hommes! M. Geoffroy Saint-Hilaire se faisait la barbe, quand la lionne entra. Si on lui eût dit:—Monsieur, voilà le crâne de Marat; voici l'embryon d'un crocodile; je vous apporte des bords du Nil la momie d'un ibis, ou toute autre curiosité; à coup sûr il eût posé son rasoir, et, laissant sa barbe à moitié faite, il fût accouru: Où est-il mon crocodile? Où est-elle ma momie? et cette barbe eût attendu jusqu'au lendemain, le dernier coup de rasoir. Si l'on eût dit encore à M. Geoffroy Saint-Hilaire:—Monsieur, la maîtresse de Henri VIII, Anne de Boleyn, est dans le salon, qui vient vous montrer la fraise rouge qu'elle porte au-dessous du sein droit; Zulietta, la belle Vénitienne, qui trouva J.-J. Rousseau si poltron devant son téton borgne et charmant, vous attend, pour vous prouver que Jean-Jacques Rousseau s'était trompé; à coup sûr notre savant naturaliste n'eût pas tenu à paraître rasé, même devant ces dames?... Il se rase pour la lionne! Une lionne bien conformée n'est plus qu'un solliciteur vulgaire; qu'elle attende! L'homme et la lionne ont attendu plus d'un quart d'heure; enfin, M. Geoffroy Saint-Hilaire, rasé de frais, vint à la porte du salon; il indiqua du doigt, la fenêtre par laquelle il fallait sortir pour mener cette lionne à la ménagerie du jardin, son dernier gîte... Et tout fut dit.

Vous trouvez que mon drame languit; n'ayez crainte; entendez rugir la lionne! Quand elle se vit dans ce salon triste et mal meublé en velours d'Utrecht, elle se débattit de plus belle; il fallut la traîner dans le jardin, où elle voulait courir tout à son aise. Ici j'aurais besoin d'un incident qui retardât quelque peu la catastrophe! Un incident, de grâce! un incident! Je me contenterais du plus vulgaire, de la lettre de Tancrède ou de Zaïre, ou du canon d'Adelaïde! Justement, quand l'homme et la lionne étaient à moitié chemin, se traînant l'un l'autre à travers le jardin, passe un bourgeois suivi de son chien! Le bourgeois regarde bêtement la bête qu'on traîne, pendant que la bête traînée regarde le chien du bourgeois. O bonheur! ce chien sera pour moi la lettre de Zaïre ou de Tancrède! A l'aspect du caniche innocent, la lionne se renverse, elle mord, elle arrache le bras de son conducteur, elle déchire tout son corps de ses ongles. Le jeune homme n'a que le temps de crier au bourgeois: Sauvez-vous! Le bourgeois prend amoureusement son chien dans ses bras et se sauve!... Enée emportant son père! A la fin, la lionne est libre et se promène tranquillement. Son conducteur, épuisé de fatigue et tout sanglant, tombe par terre, comme s'il eût été percé par le poignard final!

Ceci dit, le dieu sortira de sa machine. Il y avait dans le jardin la girafe et son nègre. Aux cris de la lionne, le cornac de la girafe est accouru. Son bras nerveux a jeté un filet à la bête furieuse... La lionne est enfermée dans une cage de fer! En même temps, une jeune femme blanche et jolie est venue, qui a pansé les profondes blessures de l'homme à la lionne... Elle avait à la lèvre un sourire qui disait: C'est bien la peine d'avoir trente ans, pour se faire mordre à belles dents, par une bête fauve de cette espèce-là!

Sur l'entrefaite, passa M. Rousseau, le gardien des bêtes. Il regarda ce jeune homme qu'on pansait: «Hélas! lui dit il, mon jeune fils a été encore plus maltraité que vous, monsieur; il a été dévoré à moitié par l'ours noir, il y a deux jours!»

Le sang arrêté, et son bras en écharpe, notre hardi jouteur rendit mille grâces à la jeunesse qui l'avait pansé, et il s'en allait à sa maison des champs rejoindre sa femme et ses enfants, quand, au fond de la cour, il découvrit notre grand savant, M. Cuvier, cet homme dont la science égalait le génie; il montait en voiture, le front incliné par la pensée.—M. le baron, lui dit-il, j'ai eu le bras presque emporté par une lionne, et j'ai grand'peur d'être enragé!

M. Cuvier, sortant de sa méditation, mais sans jeter un regard sur cet homme à demi dévoré, lui répond: Le lion est un animal qui sue, il n'y a pas le moindre danger. Avec cette sentence augurale, il rentrait dans son carrosse et dans sa méditation.

Or, je vous le demande, cet amateur de monstres qui fait attendre une lionne dans son salon, ce gardien qui console un blessé en lui parlant de son fils dévoré la veille, ce grand homme qui n'a pas un regard pour un bras emporté, pour un lutteur tout sanglant, chose futile! cet autre riant au nez du nouvel Androclès, ne sont-ce pas là des mœurs à part et dignes d'étude? Quant à mon drame, il est complet, rien n'y manque. Il commence dans la joie, il se démène au milieu des tapages, il finit dans le sang. C'est une tragédie qui se joue à deux comme le Philoctète du poëte grec, et qui se dénoue de même par l'intervention d'un Dieu. Quel Dieu grec, en effet, du fond de son nuage, aurait pu dire ce que disait M. Cuvier?

Bien souvent, dans ses domaines du jardin des Plantes, j'ai revu la lionne, elle vit, elle est douce et folâtre. On dirait à présent une jeune première qui a quitté le cothurne et le manteau romain, pour reprendre la robe d'indienne, le simple chapeau de paille, et le cachemire Ternaux.

Hélas! nous en sommes revenus au règne animal! L'art dramatique a laissé l'homme, il s'est recruté dans les forêts, dans les cavernes. Il a dit au singe:—Fais-moi rire! et le singe l'a fait rire et pleurer. Il a dit à l'éléphant:—Fais-moi peur! l'éléphant est monté sur la scène, à la fois terrible et doux, admirable et modeste.

L'homme a disparu du théâtre, la femme est retournée à sa quenouille, les ménageries ont hurlé à la place des chanteurs. C'est un beau siècle! un grand siècle roturier et dramatique. Les bêtes parlent, chantent et jouent; l'homme n'est plus là que pour les admirer, les flatter et les applaudir.

LA FIN D'AUTOMNE

Rien n'égale en beautés de tous genres la noble habitation du vicomte de Lagarde. Le château est à huit petites lieues de Paris, dans un village dont nous tairons le nom par égard pour le curé; maintenons toujours la paix et la concorde entre les autorités d'une même commune et ne brouillons pas le château et le presbytère.

Il serait difficile de trouver quelque part, même à Meudon, un parc mieux ombragé, des allées mieux remplies de soleil et d'ombre. Portique élégant, vaste écurie où l'écho joyeux des voûtes retentit du robuste hennissement des chevaux. Dans les cours nettes et spacieuses, on entend bouillonner la fontaine. Ici des griffons, contemporains des magots de la cheminée, laissent s'échapper à regret un mince filet d'eau de leur gueule entr'ouverte; là, des têtes de bronze, ornements de l'Empire, ami du fer, renvoient l'eau à gros bouillons dans des cuves de marbre. Il y a de l'eau... même dans la rivière du jardin; des brochets effilés et des carpes limoneuses y passent de loin en loin, en furetant. Du reste, point de gibier dans les fourrés du parc, à peine quelque pigeon échappé de la basse-cour.

Lagarde n'est pas une de ces habitations modernes, construites au cours de la rente, avec des statues de plâtre, une façade peinte en jaune, un toit à l'italienne, et précédée de quelques pieds de terrain disposés en jardin anglais, c'est une maison solide à l'antique seigneurie. Les murs sont recouverts d'un épais manteau de lierre; les pierres de taille, grises et cendrées, sont encadrées de mousse; les pavés des cours ne se refusent pas quelques touffes d'herbe. Le château est éloigné de la route, et bien posé au milieu de son parc qui s'ouvre en quelques endroits, sur des chemins écartés, auxquels il communique par des grilles chargées de rouille. Ces ouvertures sont un repos dans le chemin. Le voyageur va coller son visage à ces barreaux complaisants, et regarde le domaine; il sourit de regret en apercevant une ceinture et un chapeau de paille oubliés sur un banc de mousse, ou sur le siége de bois à demi vermoulu, qui borde l'allée fleurie, et bienveillante, dont les flancs seuls se laissent entrevoir.

Ce jour-là, vers l'automne (l'oiseau chante encore, l'arbre en est à sa dernière verdure, et la rose se tient de toutes ses forces pour rester belle), il y avait grand déjeuner au château de Lagarde; déjeuner d'hommes mariés, échappés aux piéges décevants de la jeunesse. Chacun des convives avait vanté son bonheur à l'envi. Pendant tout le repas, ils criaient au choc joyeux des verres, comme un chœur d'opéra qui détonne: «Vive le mariage! Il est l'état le plus heureux du monde! Honte au célibat! L'homme le plus heureux est celui qui garde en réserve, un raisonnable contingent de désirs à satisfaire. Or, le mariage peut seul nous maintenir dans cette tiède et moyenne température de désirs modérés!» Tels étaient les discours confus, diffus, menteurs.

Chacun des convives décriait le passé, pour avoir le droit de le regretter tout bas. C'était un torrent de louanges sur la félicité conjugale, et pour que leur action fût bienséante avec leurs discours, ils s'étaient arrêtés à cet état de demi-ivresse dans lequel l'esprit est obligé de veiller de près sur soi-même, crainte de tomber dans une embûche.

Ils vantaient donc la destinée conjugale avec le fanatisme de nouveaux convertis.

—Moi, disait l'un, j'apprends à épeler à ma petite fille d'après une nouvelle méthode, et je lis à ma femme l'Amour Maternel de Millevoye, pour la mettre au fait de ses devoirs.

—Je suis artiste en peinture, Alphonsine me sert à ravir. Ne me parlez plus de ces indignes prostituées, les modèles de mes premiers ouvrages, qui se mettent toutes nues pour un petit écu. Alphonsine me tient lieu des plus beaux modèles.... Et pour conclure, il avalait un grand verre de vin de Champagne.

—Moi, messieurs, disait un troisième, ma femme est poëte et païenne comme Voltaire; Corinne est son nom de baptême! Elle compose des vers sur les premiers sujets venus, sur la pluie et le beau temps, sur l'hyménée et sur l'enfance, sur moi-même.

—Certes, messieurs, s'écria Prosper Lagarde, l'amphytrion, impatienté de tous leurs épithalames, vos tableaux de bonheur domestique sont d'une séduisante couleur; reste à savoir si le talent de l'artiste n'a rien déguisé. Amis, que j'ai choisis parmi tous les mortels! s'il vous plaît, allons aux faits, point de déclamations, venez voir ce que fait ma femme! Elle est là-bas, au bout de la galerie, au milieu de ses fleurs; elle fuit le bruit du monde; elle a nom Suzanne, pour vous servir.

Sans le savoir, M. de Lagarde faisait pour ses amis ce que le roi Caudale avait fait pour son confident Gygès. Les convives acceptèrent avec empressement la proposition.

Ils quittèrent la table tant bien que mal, et Prosper commandant la troupe, ils arrivèrent sur la pointe du pied, par une longue file d'appartements, à une porte vitrée, à peine protégée par un léger rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main légère et d'un air satisfait, se rangeant poliment pour que tout le monde pût tout voir; si bien qu'ils purent contempler à loisir la jeune vicomtesse, en robe du matin, lâche et flottante, assise sur un sofa, sans prétention; auprès d'elle était assis un jeune homme qui tenait sa tête près de la sienne, une main passée dans ses cheveux... et leurs lèvres se touchaient!

Madame de Lagarde! Elle était dans ces heureux moments de passion où la passion s'oublie, où l'amour rêve éveillé, où la femme adorée ne voit rien de ce qui l'approche. Cependant, les yeux fixés sur le beau jeune homme, elle vit fort bien à travers la croisée les convives l'œil fixé sur elle. O pitié! Alors elle poussa un grand cri: le jeune homme s'élança par la croisée et disparut.

Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda ses cinq amis... stupéfaits!

Il les reconduisit en silence, jusqu'à la porte de son parc; aucun d'eux n'osa risquer un mot de consolation; ils se séparèrent.

Les voitures parties, le vicomte ferma lui-même la grille du parc; et regagna le château.

Heureusement l'avenue qui menait au château était longue et déserte. Le vicomte de Lagarde était fort laid, chauve, grêlé, n'ayant pour lui qu'un œil brillant et des dents charmantes; mot qui semble inventé pour les femmes, et qu'elles seules savent prononcer. Dans le monde, il passait pour manquer d'esprit. On l'appelait: la Barbe-Bleue, attendu que sa barbe était rousse; aussi ce n'était point sans quelque appréhension qu'il avait épousé sa Suzanne, jeune blonde de seize ans, riche et volontaire. Il convenait qu'elle était trop jolie, et pour bien faire, il lui passait bien des caprices d'enfant gâté, qui contrastaient avec le ton grave et sérieux d'un homme de l'âge où l'on n'est plus jeune. Il n'était donc pas étonné, mais il fut vraiment malheureux de cette aventure.

Et pourtant, à travers les souvenirs du festin, il cherchait encore à douter de la fatale scène, croyant à une vision! Ah! vain espoir! ce qu'il avait vu de ses yeux, l'obsédait sans rémission. Il avait beau faire, il revoyait cette jeune femme à demi renversée entre les bras d'un beau jeune homme, ivre d'amour!

—C'était écrit! pensait-il: voici ma femme, à son tour, qui me trahit pour un autre, et tout est dans l'ordre, hélas!

Puis il continuait, pensant tout haut:

—Où en est la journée? Il est six heures du soir. C'est la fin d'une heureuse soirée d'automne. Voilà bien mes jeunes allées d'acacias et de tilleuls, mes bordures de thym qui répandent sur mes pas leur senteur vulgaire, mes roses éplorées qui s'effeuillent sur les pelouses, mes longs peupliers qui semblent se pencher l'un vers l'autre, en se racontant ma triste histoire! A ces parfums, à ces bruits qui se croisent, à ces murmures confus de la soirée, je reconnais le signal d'adieu, l'heure d'extase d'un beau jour qui va finir.

»Au dehors, dans les prairies voisines, les chèvres agitant leurs sonnettes; le trot des vaches que les petites filles chassent devant elles; la chanson des jeunes enfants revenant de gros paquets d'herbes sur la tête, et dans le lointain, le marteau des forgerons.—Malheureux que je suis! Voilà la nature impitoyable! Elle nous rend plus sensibles à ses touchants spectacles, quand nous avons dans l'âme quelque peine secrète au logis.»

En rentrant dans la salle à manger, il fut désagréablement surpris de retrouver les débris de son déjeuner d'amis. Rien n'avait été dérangé; l'air de l'appartement gardait encore une odeur de vins éventés, de poisson, de gibier. Il se prit à sourire, en croisant les bras sur ce triste champ de bataille, jonché de bouteilles. Il crut voir encore ses sots convives vantant leurs femmes en s'abreuvant de ses vins; tandis que la sienne, à lui, la sienne! Ah! Suzanne!...—Allons, se dit-il, je suis fou; et il marcha droit à l'appartement de sa femme.

Je ne sais quel Elysée annonçait la chambre à coucher de madame de Lagarde! Il y avait dans chaque pièce une odeur de fleurs d'automne, et de si beaux meubles! Tout ce luxe frais et fragile d'un jeune ménage! Hélas! disait ce triste mari, elle est heureuse!... Et il sentit que sa colère l'abandonnait.

Il trouva cette enfant dans une posture à demi tragique, égarée, échevelée, assez disposée à lui donner une scène de désespoir. Elle avait à ses côtés une arme d'Asie, à égorger un Turc, qu'elle avait empruntée à l'armoire des curiosités; et sur un guéridon, près d'elle, croupissait dans un pot de terre un breuvage de couleur grisâtre, un poison de contrebande qui se fabrique avec de gros sous.

—Choisissez, du fer ou du poison, monsieur!... lui dit-elle à la façon de madame Dorval.

Il ne put s'empêcher de sourire.

—Ah fi! dit-il, un poignard, du poison! que signifient ces instruments mélodramatiques? Instruisez-moi; je ne saurais saisir à moi seul, le sens de tout ceci.

La vicomtesse le regarda d'un air incrédule; c'était la première fois qu'elle s'arrêtait à le contempler, la première fois qu'elle se sentait le besoin d'avoir une opinion arrêtée sur le compte de son mari...

—Je conçois cela, pensa-t-elle, il fait de l'ironie, et tout à l'heure la colère aura son tour.—Mais enfin, je suis coupable, monsieur!

—Je vous l'accorde, madame, dit le vicomte.

—Dites, monsieur, dites-le tout de suite, quel sera mon châtiment? Je sais que le mari prévient la loi, pour rendre sa vengeance plus terrible et que la loi lui permet...

—Adultère, interrompit Prosper, adultère; cela s'appelle adultère dans les romans et dans le Code pénal. C'est un mot auquel on s'apprivoisera difficilement, Suzanne, ajouta-t-il en se plaçant auprès d'elle sur le canapé; mais non contente de la chose, voulez-vous m'en imposer le pénible attirail?

Il tenait dans sa main les mains de sa femme. Elle avait ôté ses bagues, signe dramatique de malheur et de désespoir.

—Hélas! dit-elle en hontoyant, vous voulez me punir à force d'égards, m'accabler de ma faute, et m'assassiner par des galanteries moqueuses et des marques d'amour que je ne mérite plus!

—Que vous êtes injuste, répondait Prosper, avec ces tristes intentions que vous me supposez. Peut-être ne seriez-vous pas très-fâchée de me voir lever contre vous ce coutelas dont vous avez eu soin de vous munir. C'est un enfantillage inexcusable, ma chère Lucrèce. Vous feriez mieux, je vous jure, de me savoir quelque gré de la façon dont je prends tout ceci; car, enfin, je n'ai pas oublié que, tout à l'heure, un autre ici, tantôt, mes amis pour témoins, était assis sur ce canapé, près de vous! Mais où donc est-il le séducteur, l'infâme, que je le tue, et que je me venge en même temps de vous et de lui!

Et il marchait dans la chambre le couperet en main; puis, quand il eut bien fait la grosse voix et les grands yeux, il revint s'asseoir, en souriant, près de sa femme. Il y avait dans cet acte subit de Prosper un mouvement de plaisanterie forcée qui fit mal à Suzanne. Il lui semblait que son mari voulait lui dire:—Voyez, je veux rire de votre faute, et pourtant vous sentez que j'en plaisante mal, que je n'en puis rire qu'à demi! Elle était attendrie, et comprenait confusément que l'intention de son mari était de tout oublier. Mais comment vivraient-ils désormais?

—Vous me pardonnez? dit-elle à tout hasard, en prenant la main de Prosper avec un geste adorable; ah! que vous êtes bon.

—Quel mot dites-vous là, ma chère? Pardon! est un mot trop solennel pour en abuser; un simple mot ne saurait avoir la vertu de rappeler l'amitié ou l'amour évanouis, ces sentimens si prompts à s'effaroucher, mais qui reviennent si vite... A demain...

Suzanne resta seule dans son appartement, qui communiquait à celui de son mari par une porte d'alcôve. Il se garda bien de faire le moindre bruit, de peur de se nuire à lui-même, intervenant en personne aux rêveries de sa femme, aux impressions qu'il lui avait laissées.

Cependant elle se sentait profondément agitée; la conduite de son mari l'occupait, et bouleversait sa pauvre tête; elle s'était dit dans un moment d'ennui:

—J'aurai aussi mon jour de faiblesse; et si mon mari surprend mon séducteur, il me tuera!... Alors elle avait bâti son drame; elle avait conduit le drame au quatrième acte, jusqu'à la scène de l'adultère inclusivement; mais à présent la fin du drame n'arrivait pas; son mari ne l'égorgeait pas sur la place et sa catastrophe lui manquait. Cependant, elle relevait sur son front ses beaux cheveux; elle pleurait, et priait Dieu du bout de ses lèvres coupables...

Enfin elle se coucha, abandonnée à l'espérance. Elle sentait qu'elle avait reçu l'absolution d'un grand péché; elle pleurait, elle tremblait; car si son mari se fût irrité contre elle, il eût fallu partir la nuit même, avec un étranger, traverser les froides allées du parc avec sa pelisse de bal sur ses épaules nues, quitter sa chambre à coucher qu'elle aimait, ses fleurs, ses vases, son lit de duvet, sa couche de dentelles. Bientôt un sommeil léger la berça dans ses bras: elle eut une mauvaise pensée, une vision bizarre... Prosper!... Frédéric... Sainte Vierge! Elle s'endormit.

Heureusement la journée du lendemain fut belle; et tous deux le mari et la femme, venus dans le parc de grand matin, se rencontrèrent devant un Amour en plâtre, et dont les ailes étaient brisées. On eût dit, à les voir, deux jeunes amants qui venaient prononcer des vœux aux pieds de quelque statue de la mythologie d'autrefois, du temps d'Emilie et de M. Demoustier.

Ils parcoururent les allées du parc, l'un à côté de l'autre, et marchant à petits pas, sans se regarder ni trop ni trop peu, et comme ils se seraient promenés la veille au matin, s'ils s'étaient promenés. Ils s'extasiaient de tout ce qu'ils voyaient, remarquant une première feuille desséchée, un nid abandonné, des plumes d'oiseau, une goutte de rosée scintillante au buisson. Ils s'arrêtaient à chaque fleur, au moindre insecte, et quelqu'un qui les eût entendus n'aurait eu rien à dire, en voyant cet homme au front grisonnant, en contemplation devant la jeune femme qu'il avait surprise avec son amant! O l'heureux crime et qui les rapprochait l'un de l'autre: c'était comme un lien tout nouveau qui les rendait amants, d'époux qu'ils étaient.

Ainsi, pour ces deux coupables, ce qui devait mêler le rire aux larmes de leur sentiment, c'étaient les fautes de la femme, et les fautes que le monde a cru défendre en y attachant sa risée... Il y avait dans les yeux de la dame un regard qui semblait dire: Hélas! c'est vrai! Un autre était hier à mes genoux; je l'écoutais... C'est toi que j'écoute aujourd'hui! Un autre fut un instant mon préféré, maintenant son souvenir seul fait ma honte!... Ils disaient tout cela ces beaux yeux au trop heureux Lagarde! Et ses yeux répondaient: Oui, tu m'as trahi, comme dirait le monde; un autre à ma place, et, pour se venger, te livrerait aux remords, à l'abandon, mais loin de moi ces pensées, ma Suzanne, puisque je t'aime encore, puisque tu me sembles plus belle et plus charmante... Oublions, veux-tu, l'heure fatale, et que le rideau de ta porte soit retombé pour toujours!

Ainsi il parlait, la regardant avec un amour tout nouveau; plus il pardonnait à Suzanne, et plus il se faisait petit devant elle... Il l'admirait! Il s'étonnait du courage de cette femme d'un corps si frêle et d'un nom si chaste, qui avait osé lui faire le dernier outrage, à lui, vicomte de Lagarde. Elle avait osé tout cela!

Il fallut que Suzanne lui racontât les moindres détails de ses amours avec Frédéric, car il s'appelait Frédéric.—Figurez-vous, disait-elle, la plus plate intrigue de comédie. Un colonel, une femme de chambre et une échelle sous mes fenêtres. Des billets roses qui vous feraient rire de pitié, et qui font mal à la tête; des vers entremêlés de prose, de la prose coupée par des vers. Elle parla de cette fade intrigue avec le mépris le plus vrai et le mieux senti: elle n'eut pas assez de sarcasmes pour ce poltron moustachu qui s'en va comme il est venu, par la fenêtre, furtif amant qui se cache. Ah! qu'elle se trouvait sotte à l'entendre. Aussi son mari fut complétement rassuré. En vain il cherchait dans le récit de sa femme un souvenir qu'il aurait eu le mérite de dompter...

Ainsi la saison qui avait commencé tristement pour les hôtes du château de Lagarde, se termina en grâce ineffable.

C'était un ménage qui manquait d'équilibre; grâce à Monsieur Frédéric, l'équilibre se rétablit, et le vicomte de Lagarde fut doublement heureux. Quoi de mieux? il aimait, on l'aimait.

L'hiver les rappelant à la ville, ils revinrent à Paris l'oreille un peu basse, et bien que Prosper n'eût pas commandé à ses amis du déjeuner de garder le silence sur son aventure, tout Paris en était instruit.

Au contraire, il arriva que les hommes voyant Prosper devenu l'attentif de sa femme, heureux de lui parler à cœur ouvert, saluèrent le vicomte comme le plus habile des époux, le Talleyrand des ménages; de leur côté les femmes le proclamèrent homme d'esprit; si bien que notre héros, à les entendre, devait penser, sentir, aimer, haïr autrement que tous les maris d'ici-bas.

Il y avait déjà longtemps que M. Frédéric, pour s'être vanté mal à propos de la conquête de la petite vicomtesse, avait reçu du vicomte un bon coup d'épée qui l'avait tué, pour lui apprendre à vivre.

Et la vicomtesse, jeune et belle, et compromise par cinq témoins et par un duel, n'eut plus, de ce jour-là, ni poursuivants d'un âge mûr, ni jeunes poitrinaires attachés à ses pas, ni rivales dangereuses. Les femmes se jugeaient aisément supérieures à cette malheureuse et gardaient la conscience de leur vertu. Quant aux hommes, ils portèrent ailleurs leurs soupirs, et laissèrent le vicomte en repos. Pourquoi voulez-vous que les hommes se mettent à soupirer quand la plus douce faveur qu'ils puissent obtenir est déjà divulguée, quand il n'y a plus ni secret, ni larcin?

Le jeune couple fut donc à la mode tout l'hiver; il se vit accueilli dans les salons les plus sévères sur les bienséances, les plus fidèles à la pruderie de l'étiquette. On les reçut comme deux étrangers qui ignoraient encore nos usages et nos mœurs.

Grâce à cette aimable histoire... on causa... Dieu sait si l'on causa! Chacun citait aux nouveaux mariés, comme un modèle de félicité conjugale, un ménage où la femme ne s'était permis qu'une seule erreur. Plusieurs époux voulurent user du même moyen; mais il se trouva que leurs femmes avaient déjà pris les devants.

Et ceux-là chantèrent, en guise de Te Deum, le: Gaudeant, les bien nantis!

HOFFMANN ET PAGANINI

Ce soir-là je me sentis le besoin de te voir, Théodore, ô mon cher artiste, avide poursuivant du rien, sous toutes ses faces, hardi champion de la couleur, du son, de la forme, de toutes les manières d'être un poëte; à la fois brave comme don Quichotte, et sage comme Sancho, s'entourant à son usage de peintures invisibles, d'harmonies ineffables, toujours plongé dans un ciel perdu là haut, sous les astres. J'avais absolument besoin de rencontrer mon ami Théodore, et je le demandais aux quatre coins du ciel.

Autrefois, quand venait le soir, il y avait deux endroits où j'étais sûr de rencontrer Théodore, à savoir: l'église et le cabaret. Il aimait les lueurs incertaines de la cathédrale, ses échos prolongés, son vague parfum, ses grands cierges éteints, ses dômes et l'orgue aux accents solennels, remplis de peintures et de lumière. Très-souvent Théodore s'amusait à pleurer dans la vieille église, avant de se livrer aux folles joies du cabaret.

Mais à présent le temple est profané: plus de saintes bannières, de vierges aux belles mains, plus de parfums suaves, plus d'orgue au buffet somptueux, plus de musique et plus rien! Tout est ruine, et silence, et solitude aux même lieux où s'élevait la cathédrale, et Théodore en est réduit, chaque soir, à se rendre une heure plus tôt à son cabaret.

Hâtons-nous, c'est l'heure où notre ami s'enferme en son large fauteuil, disposant son orchestre et distribuant à chaque musicien sa partition, son air à chaque chanteur! Prenez, messieurs et mesdames, duos, quatuors, trios, choisissez; disposez-vous, instrumentistes! prenez garde au signal, au coup d'archet, allez en mesure; et, quand ils sont partis en chancelant, en voilà pour toute une nuit d'harmonie et d'extase.—Il tient, à cette heure, une foule de musiciens à ses ordres, tout un orchestre, et les plus belles voix fraîches et pures qui suffiraient à ravir tous les théâtres du monde. Laissez Théodore se recueillir, laissez-le s'entourer de quelques vieilles bouteilles de vin du Rhin, et jamais vous ne vous douterez du spectacle et de la bonne musique et de l'âme de ces chanteurs, de l'enthousiasme ingénieux de cet orchestre. Théodore est le vrai créateur de la symphonie invisible.

Il est l'artiste, il est le dieu! Cette table d'auberge, chargée de brocs, Théodore à sa volonté la change en un vaste théâtre où se jouent tous les genres, le bouffon et le sérieux, le grave et le plaisant. Pour ce chef de l'orchestre en train, les bouteilles surmontées de leurs bouchons goudronnés représentent les forêts et les bocages; la cruche aux larges flancs devient tour à tour palais ou chaumière, selon le genre, pastoral ou guerrier. Est-il besoin d'un volcan, d'un tonnerre? aussitôt le gaz de la bouteille, hors de contrainte, vous ramène au Vésuve!—Et, maintenant que tout est prêt: villes, palais, chaumières, vastes forêts, volcans grondeurs, lustre allumé; à présent que l'orchestre est à son poste, allons! levez la toile, que la jeune première apparaisse et chante! Et voilà le démon de Théodore à la fin déchaîné.

Prenez garde, il chante; et prêtez l'oreille, écoutez cet opéra digne de Mozart. La mélodie est grave et majestueuse tour à tour: tantôt une marche guerrière tantôt le mouvement vif et gai d'une danse grotesque; tantôt la basse et tantôt le ténor; récitatif et chant, tout s'y trouve. Le drame commence, il se complique, il se noue, il se dénoue, il s'achève aussitôt que le démon de Théodore est parti. Le démon obéit à Théodore: il ne s'en va, que lorsque Théodore ne peut plus commander.

Alors seulement tout disparaît: démons, théâtre et musiciens, musique; et le lustre est éteint. On cherche Théodore, il est tombé jusqu'à demain, sous son théâtre, il rêve..., il dort.

Donc, hâtons-nous d'arriver avant que Théodore ait élevé son théâtre, avant qu'il ait dressé sa forêt, préparé son volcan, allumé son lustre et distribué sa partition aux acteurs.

J'arrivai tout essoufflé au cabaret, je vis Théodore... il était triste... on l'eût pris pour un bourgeois de Nuremberg! Lèvre inerte et regard morne... ses cheveux tombaient sur son front; on l'eût pris plutôt pour un vulgaire moucheur de chandelles, que pour le dieu d'un Olympe élevé par ses mains. Quand il me vit, chose étrange! il parut content de me voir, ce qui ne lui arrive guère à ces heures-là.

—O mon très-cher Théodore, lui dis-je, assez inquiet de le trouver sobre et clairvoyant, d'où vient ce nuage? Avez-vous la fièvre... êtes-vous mort?

—C'est donc toi, Henri, me dit-il; Henri, mon génie est perdu, ma tête est vide. Croirais-tu que par cette pluie horrible et dans ce lieu funeste, je ne trouve pas un chanteur à mes ordres, pas un air dans mon génie.

»Henri! je n'ai plus d'idées, et je ne trouverais pas trois notes dignes de Mozart! Mozart, Beethoven! le chevalier Gluck... fumées et visions... Je ne suis plus ivrogne... enivrons-nous!

—Bon cela, répondis-je... et buvons. A défaut d'art, vous m'avez appris combien c'est bonne chose une belle ivresse. Cependant, mon grand Théodore, faut-il donc toujours que vous arrêtiez votre propre génie, et ne jouirez-vous jamais des chefs-d'œuvre au delà de votre esprit? Pardieu! puisque vos musiciens ont pris congé du maître, allez ensemble entendre un grand joueur de violon, il en sera content, et ça te reposera.

Il reprit:—Tu parles de violon? J'en ai entendu des violons dans ma vie, et de fameux violons. Il y a trois jours, par un vieux vin de France, à cette table, ici, j'ai assisté à un concerto de violons comme jamais oreille humaine n'en avait entendu. D'ailleurs, moi-même ne suis-je plus un vrai musicien habile à tirer d'un archet magique une suite éloquente des plus vives sensations?

D'une main inspirée, il chercha son violon... Le noble instrument était suspendu au plancher, entre un long chapelet de harengs et une langue de bœuf fumé qui attendaient le jour de Pâques. Hélas! le violon de Théodore était en piteux état; deux cordes manquaient, les deux autres étaient détendues, les toiles de l'araignée avaient pénétré jusqu'à l'âme: à cet aspect, Théodore honteux courba la tête... il pleurait!

—Pleurez, lui dis-je, et soyez honteux de vous-même. Autrefois, c'est vrai, vous étiez un grand artiste, un hardi musicien. Le chant naissait sous vos doigts inspirés; votre archet ne manquait à aucune inspiration de votre âme et vous jetiez en dehors les élégies qui remplissaient votre cœur. C'était votre bon temps; vous ne vous livriez pas, en égoïste, à ces plaisirs solitaires; le monde entendait votre génie, il en jouissait, vous touchiez cet instrument en maître habile; à présent, l'instrument est muet; plus de voix, plus d'expression, plus d'amour; vous le regardez moins souvent que ces harengs saurs et cette langue fumée. Ah! que vous avez bien raison de pleurer... C'est honteux!

A ces mots, Théodore me suivit, inquiet de mes justes reproches, à l'Opéra.

—Par Castor et Pollux! dit-il au premier coup d'œil, le sot théâtre et le misérable orchestre... Henri que t'ai-je fait que tu m'as entraîné dans cette odieuse caverne? A-t-on jamais réuni plus de gens à longues oreilles? Des oreilles pour ne rien entendre... et des yeux pour ne rien voir! Il riait, il se moquait, il triomphait.

Tout à coup, à travers les arbres de la forêt sombre il vit apparaître... un violon, sous le bras et l'archet à la main, un homme... un fantôme.... Un phénomène! un bras de ci, un bras de là, le corps roide et droit, la taille haute, le visage maigre et ridé, le front vaste, aux cheveux flottants: sourire, pensée, assurance et mépris, solitude et génie, inspiration... tout est là!—Vois-tu, me disait Théodore, comme il est fait! J'ai chez moi une antique tapisserie représentant sainte Thérèse; quand elle va, se pliant, se repliant sur elle-même, allant, venant, tantôt haut, tantôt bas, toujours présente, elle ressemble à cet homme: une fantasmagorie; O là! là! quelle autorité sur les âmes.

—Silence! écoutons! Cet homme!... est un violon et un archet!... Au même instant, semblable au fléau sur une meule de blé, l'archet se leva, le violon s'appuya sur une épaule, archet et violon, épaule et bras, l'âme et le corps du violoniste... ils s'appelaient: Légion!

O mon Dieu! que devint Théodore à cette vision! Il écoutait, à la façon de la sainte Cécile de Raphaël, prêtant l'oreille à ses propres cantiques! Cette fois, le chant l'entourait de toutes parts, il était débordé, il se noyait, il plongeait dans l'harmonie; le chant l'attaquait, le pressait, l'oppressait, vif, lent, moqueur, plaintif; c'étaient des harmonies étranges et charmantes! c'étaient des rires et des larmes! un chant divin où tout chante, où tout pleure! un de Profundis de l'enfer! un Hosannah! venu du ciel! Pauvre Théodore!... Il était vaincu; il n'était plus le maître d'arrêter l'orchestre; il avait beau dire: assez! assez! l'archet allait toujours, comme le balai du sorcier apportant l'eau dans la ballade allemande. Encore, encore, et toujours, toujours.

Quand le violon et l'archet eurent accompli leur chef-d'œuvre, alors le joueur de violon salua l'auditoire. Il lui fit le salut d'un chambellan à son prince... un salut ventre à terre.—Ah! le lâche! il se courbe, il se plie, il salue à droite, à gauche. Voilà un triste salut, dit Théodore.

—Un salut de cuistre, repris-je.

—Un musicien doit saluer en Allemand, dit Théodore. Oh! reprit-il, quand j'avais mon violon (alors je croyais jouer du violon), quand j'avais mon violon et que la foule me disait: Chante! je mettais mon chapeau sur ma tête, et quand le goût m'en venait, je jouais quelque fantaisie, au hasard; puis au moment où la foule était attentive, attendant une conclusion, je reprenais mon verre et je m'en allais brusquement... Une prosternation! qui! moi? saluer ces pleutres? et les remercier du plaisir que je leur ai fait?... Pas si bête! A ces idiots, la salutation, la génuflexion? Mais silence, il revient! Ecoutons, et taisons-nous!

Ici l'homme au violon reparut; il venait jouer l'adagio. Il fut simple et touchant, il fut plein d'expression et de grâce.—Or ça! je te prends à témoin, me dit Théodore, que je me tire aussi bien que ce violoniste, de l'adagio. Je n'ai pas peur d'un adagio humain écrit pour des hommes. Je ne recule devant aucune difficulté, tu le sais; mais j'ai peur de la musique à laquelle on ne peut atteindre; je ne sais pas courir, tout essoufflé, après des notes impossibles. Te souvient-il de cette mystérieuse partition qui me fut apportée un jour par quelque musicien de l'enfer, il me défiait de la déchiffrer. Ce fut pour moi un pénible travail. Je sentais confusément qu'il y avait sous ces notes une puissance d'harmonie, et je ne la trouvais pas! Figure-toi un savant de votre Institut devant les hiéroglyphes du temps d'Isis: ainsi j'étais en présence de ces sonates mystérieuses.

»Que d'efforts tentés, pour lire ces chiffons! que de tortures j'ai subies! Ma main en resta brisée; en vain j'ai mis tous mes muscles à la torture; à peine ai-je pu tirer quelques sons de mon violon indocile! Mon archet n'a pas voulu courir, en même temps, là et là! mon violon s'est cabré! la chanterelle s'est brisée! Hélas! malheureux que je suis! en vain ai-je interrogé à la fois l'aigu, le grave et le médium... Mon violon était muet. Maintenant... le croiras-tu? cette musique de l'autre monde... voilà cet Italien qui la joue, et qui la jette à mon âme! Comment fait-il? comment fait-il? Vois-tu sa main? Sa main est-elle partagée en deux, pour atteindre en même temps aux deux extrémités de cette gamme violente? Ses doigts sont-ils plus longs que les miens, ses tendons plus nerveux, son âme plus grande? Moi, pourtant, je suis un grand artiste; j'ai rêvé des instruments qui embrassaient la terre et le ciel, qui s'adaptaient à tous les modes connus; mais je n'ai pas inventé ce violon, ce grand violon de la terre et du ciel! J'ai vu bien des musiciens... je n'ai jamais vu son pareil. Il est difforme... et superbe! Enfant-géant! tout perclus, tout puissant! Vois-tu comme il est en colère, et comme il tuerait le malheureux musicien accompagnateur, qui a manqué sa note d'un dix-millième de son! Son œil flamboie, et son violon demande en pleurant vengeance! O le terrible artiste! Mais le voilà qui finit et qui salue. Ah! le misérable, il ne sait donc pas ce qu'il vaut, pour se prosterner... comme il fait, devant ce triste auditoire?—Ah! fi! Relève toi, génie! et rassure toi! Les gens qui t'écoutent, ne valent pas un crin de ton archet magique. Oui dà, ce sont de grands seigneurs, des fils de rois, des représentants de nations! que t'importe? Il n'y a que moi, dans cette foule, qui sois digne de te juger. Nous sommes frères! Si tu exécutes mieux que moi, c'est de droit divin, c'est par un vœu de ta mère. La mienne m'a jeté tout simplement dans le monde avec le secours d'une vulgaire sage-femme: j'ai été élevé dans l'innocence et dans les festins: j'ai été heureux toute ma vie, aimant, buvant, chantant, joyeux conteur, doux convive, intrépide buveur; et cependant je suis comme toi, un grand artiste!» Ainsi se parlait Théodore, agité cette fois par la seule passion qu'il n'eût pas connue encore... l'envie!

Il reprit:—Ce qui prouve, Henri, qu'il y a là-dedans quelque chose de surnaturel et qui dépasse notre intelligence, c'est que ce violon... ne sait pas, n'a jamais su, et ne saura jamais une fausse note. Jamais pensée humaine ne conçut un calcul plus compliqué, jamais doigt humain ne l'exécuta d'une façon plus précise et plus nette. Henri, comprends-tu cela? pas un son faux, pas une note hésitante, pas un calcul trompé! Comment expliquer cela? Ne vois-tu pas que rien existe et que nous rêvons tous deux? Ah! maudit violon, tu as fait de Théodore un vil esclave! A tes moindres volontés j'obéissais. J'allais seulement où tu voulais me conduire et pas plus loin. Misérable! Insensé que je suis! J'ai été trompé par mon violon, il m'a jeté par terre. Au lieu de détourner du soleil la tête de mon cheval, comme a fait Alexandre, j'ai voulu dompter mon cheval comme un écuyer vulgaire; et me voilà par terre. Alexandre est à cheval. O malheureux!

»O malheureux! Je n'ai pas su dire à l'instrument mal dompté: Te voilà, marche! obéis! Chante à ma joie, et pleure à mes larmes! Tu vas me répéter tous ces mystères de mon âme, et tous ces transports de mon cœur... Et voilà ce misérable Italien qui, pour me narguer, brise à son violon trois cordes. Plus cruel pour lui-même que l'aréopage à Sparte, il n'en conserve qu'une seule... une seule corde pour tant de passion! Une seule pour toute cette âme! Une corde pour ce chant jeté à profusion!» Et Théodore, haletant, inquiet, bouche béante, écoutait, riant légèrement avec un sourire de naïve crédulité. Bon Théodore! Il sortit en courant.

—Trouvez-vous cela beau? lui dis-je.

Il se mit à courir; il allait lentement, il allait vite, il chantait, il pleurait, il trouvait des airs admirables, il se démenait, il répétait ses plus beaux drames, puis il se décourageait... à la fin il se retourne, et répondant, après une heure, à ma question:

—Si c'est beau! si c'est beau! mon Dieu! Il s'animait de plus belle, il élevait la voix tout à fait, il était tout musique, âme et corps. Il chantait pour moi seul! Et voilà mon inspiré tour à tour furieux et tendre, imposant et burlesque. Il est le tyran, la jeune fille et la grande dame; bonhomme, il gronde, il pleure, il rit, il se désole, il est tout un drame, un orchestre, un dieu. Que de pleurs il m'a fait répandre, et que d'émotions il a soulevées dans mon âme! J'ai compris, le soir dont je parle, ce qu'il y avait d'art et de passion dans ce brave homme; en même temps je compris pourquoi donc je l'aimais! je l'aimais pour son génie et pour sa bonté.

Ne sois donc pas mécontent, cher Théodore, d'avoir trouvé ton égal ou ton maître. Je sais bien que tu ne comprends pas l'alliance étrange de ces deux mots: art et théâtre, art et grand jour; heureusement il y a des exceptions à cette règle générale de la poésie et du drame. Heureux l'artiste qui surmonte cette grande difficulté! Il règne. Il arrive au milieu des hommes comme une révélation de leur puissance; il leur apporte des plaisirs inconnus; il leur enseigne la force du beau, quand il est simple; il les excite par l'émulation du génie; il force la jeune fille à ne rougir ni de sa passion ni de son talent. Rends donc grâce à ce hasard qui te force à n'être plus, pour toi seul, un grand artiste.

Or, comment nous nous sommes retrouvés à la porte du cabaret? Je l'ignore. L'hôtesse était couchée, et les vastes rideaux entouraient le lit d'un mur impénétrable; la lampe brûlait encore. A peine entré, mon Théodore reprit son violon, il monta la corde qui restait, il chercha son archet... vainement.

—Tu m'apporteras un archet demain, me dit-il.

—Voulez-vous aussi trois cordes, mon ami?

Il reprit:—Apporte un archet.

Puis voyant que je le regardais avec anxiété, cherchant à deviner ce qui pouvait lui manquer:—Mes amis m'ont perdu, dit-il, par leurs gâteries. Grâce à vous, méchants, je n'ai pas eu ce qui s'appelle un instant de malheur; je n'ai pas été pauvre une fois, pas malade; la santé me tue! Que veux-tu donc que j'invente avec ces joues rebondies et ce nez rubicond, ces cheveux épais, ce lourd sommeil, cette vaste poitrine et cet estomac d'autruche? On n'est qu'un pleutre avec tant de cheveux... Ah! mon cher, le malheur m'a manqué pour être un génie. Au contraire, l'homme au violon... tout l'a servi; ni père, ni mère, enfance à l'abandon! jeunesse aventureuse! cet homme a mendié son pain pour vivre... il a fait pis que mendier, il a donné des leçons de son art; il a eu des écoliers! Conçois-tu ce martyre, Henri? venir à telle heure, obéir à quelque idiot, et lui dire: Faites ceci, faites cela! puis tendre la main. Et cet imbécile, après dix ans, se vantera de son maître! Il dira: je suis l'élève de Théodore! L'homme au violon a subi toutes ces tortures, et bien d'autres. Il a connu toutes les misères au préalable de sa gloire! Il s'est vu envié, calomnié, persécuté! Comme il est pâle et maigre! il a l'air d'un spectre! Et voilà qu'il est le premier dans son art, le plus grand, le seul; musicien et chanteur, pensant et rendant sa pensée, un homme à tuer d'un souffle... et qui m'a tué d'un coup d'archet.

»Ce n'est qu'en souffrant qu'on devient un génie, Henri!—Le feu brûle, et consacre.

»A côté de la foudre, est le chef-d'œuvre aux grandes passions, aux grandes douleurs!

»Quant à nous, les petits, les viveurs, les fantasques, buvons, rions, chantons et faisons danser les fillettes, assis sur un tonneau, entre un clairon qui hurle, et la clarinette qui glapit.»

Il prit un verre:—Honneur à Paganini, le miracle!—A la santé d'Hoffmann, le ménétrier!