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Contes Fantastiques et Contes Littéraires

Chapter 19: IPHIGÉNIE
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About This Book

A loosely assembled collection of short tales and sketches that mix modest fantastical incidents with literary observation and social portraiture. The author frames the pieces in a frank preface explaining their hasty origin in periodicals and his modest ambitions, then offers narratives that move between light, whimsical fantasy, domestic vignettes, and ironic portraits. Many pieces favor mood, surprise, and the uncanny intrusion of chance into everyday life rather than elaborate plotting, while brief essays and commentary reflect on the nature of storytelling and the pleasures of small-scale poetic invention.

Que cette supérieure en eût remontré, même à Rosette. Elle avait pour cellule un boudoir! pour lit, un sopha. Son linge de nuit, garni d'une dentelle d'Angleterre, était travaillé avec goût; sa robe de perse blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi que sa chaussure; enfin tout son déshabillé accompagnait à merveille sa taille et sa figure; ses yeux étaient tendres, et sa bouche était rose. En ce beau lieu, sanctifié par les saintes extases, l'aimable abbesse avait réuni la prière et la volupté, la méditation et le plaisir.

Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et de plagiat (c'est le mot), s'il vous plaît, je vous raconterai tout simplement la fin de l'histoire de Rosette. Rosette a fini par être une honnête femme et c'était, j'imagine, une bonne fin dont Rosette était digne. Elle était intelligente autant que jolie. Après avoir suivi la loi commune et permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle l'avait aimé toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les seigneurs; les fils des dieux et les filles de la pauvreté!... deux mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient et se comprenaient d'un coup d'œil.

Ils faisaient ensemble une alliance de quelques années... elle durait, tant qu'il y avait richesse d'une part, et de l'autre jeunesse et beauté; après quoi, si la dernière bougie était éteinte, et la dernière bouteille de Champagne était vidée: adieu Glycère, adieu Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait à l'amiable, et chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles: le jeune seigneur redorait son écusson et prenait en justice, à la cour, la place de son père; la jolie fille dépouillait ses habits de princesse et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt, les grâces folâtres de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait à quelque honnête commis aux gabelles, à quelque honnête procureur au Châtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé; si bien que deux ans plus tard, à voir le grand seigneur à la cour, ou le magistrat sur son siége, on n'eût pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans après, à voir la femme de l'officier aux gabelles, réservée et sage, économe et janséniste effrénée, élevant sa fille dans la plus austère vertu, vous n'auriez jamais dit que c'était la Cidalise, aux yeux charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, l'âme, l'esprit, le cœur, la tête et la gorge au vent.

Donc Rosette, après bien des larmes et bien des intrigues, et des transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison; elle est rendue enfin, grâce à l'abbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui faisait sa vie... à Paris (L'ai-je assez dit?) La voilà qui se marie! elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur, un héros, qui est entré un des cent mille premiers à la Bastille. Notre marquis, de son côté, pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté Rosette; il a épousé une jeune et belle fille, une Normande, une blonde presque anglaise, mademoiselle de Lurzai, qui lui apportait vingt bonnes mille livres de rente, en fonds de terre! Le père du marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grondé beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant, il le grondait encore la veille de sa mort.

Voilà toute ma jolie histoire! Hélas! qui nous rendra ces temps heureux des belles histoires! ces petits boudoirs pleins de lumière et d'ombre, ces vastes salons tout dorés, ces soupers de la nuit, ces conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés charmants, ces conseillers petits-maîtres, ces jolies femmes abandonnées, rieuses, si patientes dans le chagrin? Qui nous rendra la Bastille, Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes de Voisenon!

D'ailleurs, si vous êtes d'une morale austère à ce point que vous ne puissiez pardonner à la folle jeunesse ses heures d'emportement et de plaisir, j'ai un second dénouement à mon histoire, et vous pardonnerez à Rosette sa légèreté, au marquis son amour. Cette société corrompue a payé, vous le savez, la part de sa corruption; ces jolis petits romans ont été suivis d'une terrible histoire; c'était un singulier successeur à Voisenon, M. de Robespierre!

Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honoré pour son courage et pour sa bonté, fut amené devant le tribunal révolutionnaire! innocent... il fut condamné... il fut exécuté le même jour.

Le même jour, Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris, excellente mère, estimée de ses voisins, l'honneur de son mari, comme elle avait sauvé son curé proscrit, fut amenée devant le tribunal révolutionnaire, et condamnée à mort.

Ils moururent tous les deux, le même jour; et, traînés sur la même charrette, dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une estime, une pitié, un tendre et doux souvenir.—Expiation! expiation de leur bonheur, de leurs amours!

Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas sanguinaire, et pourtant, si vous me dites, ils sont morts innocents, je vous dirai: ils ne sont morts innocents ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste expiait les scandales de leur jeunesse; ils avaient abusé, lui de sa fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beauté; ils ont poussé de toutes leurs forces à la décomposition de cette société dont la chute les a entraînés; ils sont coupables, les ruines amoncelées par eux, retombent sur leur tête, et voilà tout.

Ainsi, jeunes gens de notre époque, je me rétracte; faites vos romans comme vous l'entendrez. Vos romans sont insipides, c'est bon signe pour la société dont vous êtes les historiens; vos héros sont plats et fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous sommes moins pervertis; vos femmes sont sans intérêt, c'est leur gloire! Elles sont sans intérêt, donc elles sont sans vices et sans passions. Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien à dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite délivrés de vous!

J'ai acheté sur les quais poudreux, à travers les vieux meubles et les vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un élève de Latour. Elle est armée à la légère, un teint de brune, éclairé d'un rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; le plus joli nez du monde, indiquant cent mille choses, et tourné du côté de la friandise; une grâce, un enjouement, une jeunesse élégante et badine, la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.

IPHIGÉNIE

La présente histoire me fut racontée... il y a six mois par l'ami posthume d'Hoffmann, celui-là même qui le premier est allé chercher Hoffmann dans son cabaret, qui lui a donné un habit à la française, et, le prenant par la main, chancelant encore qu'il était, l'aimable ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de nous, avec ces admirables histoires d'artiste et de buveur. Il en est résulté pour Adolphe une ironie agréable et féconde en drames, en causeries, en chansons de toute espèce. C'est là un des grands fruits de sa longue société avec Hoffmann: il n'est pas moins Allemand que Français, il est amoureux passionné et conteur dans les deux langues. Il est jeune; il rit toujours, même quand il est en colère; il n'est sérieux que par boutade.

Il m'a donc raconté cette histoire, l'autre jour à l'Opéra sous le regard de mademoiselle Taglioni, la sylphide; une histoire assez simple en apparence, mais dont les détails pourraient être charmants si j'avais vécu avec Hoffmann. Il me l'a donnée, vous dis-je, comme on donne cinq centimes à un pauvre, et sans attendre qu'il vous réponde: Merci!

Le héros de notre histoire s'en allait par une belle et calme journée d'automne, à travers les forêts toutes parisiennes qui entourent la grande cité; élégantes forêts habillées, parées, fêtées, les cheveux élégamment noués au sommet de la tête, le pied posé sur des tapis de mousse, le sourire à la bouche et l'éventail à la main. Une forêt parisienne, est un véritable salon de dandies et de bas-bleus; c'est un salon constitutionnel, pêle-mêle, où tous les rangs sont confondus; tous les âges s'y heurtent, toutes les générations s'y poussent. Le chêne à tête blanche et chauve, un Montmorency de la forêt, est dépassé par le fastueux peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild du carrefour. Le vieux hêtre, incorrigible et goguenard, voit pousser dans un frisson, le bouleau, le tremble, pendant que l'élégante charmille appuie en frissonnant sa frêle épaule au sapin raboteux. La forêt, c'est le monde en grand: le buisson stérile étouffe le chèvrefeuille odorant; le buis, taillé en pyramide, est semblable au jeune homme échappé de son collége. Le saule pleureur représente, à s'y méprendre, un poëte élégiaque. Ah! dans le monde et dans la forêt tant de palpitations, de gaieté, d'horreurs, de menaces, de prières, de voix confuses, tant de mystères... il ne s'agit que de savoir s'y connaître un peu.

Mais Adolphe parcourait ces blondes allées sans songer à regarder ce monde fantastique, déjà échevelé sous les mains de l'automne. Le matin même, il avait été surpris par un de ces tendres souvenirs que donne assez souvent le jeune homme à ses amours d'autrefois. Il s'était levé content et fier de se trouver encore au fond de l'âme une lueur de passion: il s'était mis en route avec sa passion, au galop, tantôt lui donnant de l'éperon dans le flanc, tantôt la laissant marcher à son aise, jouant avec elle à la façon d'un habile écuyer.

Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant comme tu faisais à travers les domaines de ton imagination, de s'arrêter à regarder les arbres, les buissons, les charmilles, les saules, pleureurs ou non pleureurs, du grand chemin?

Il allait donc, tantôt haut, tantôt bas, au pas, à la course, et trouvant que rien n'est beau comme ce second printemps de l'amour, que rien n'est doux et plaisant comme d'aller dire à une femme une seconde fois: Je t'aime! Alors, on est délivré des chances formidables d'un premier aveu. On a toute la nouveauté de la passion, sans avoir aucun de ses dangers. On est comme Christophe Colomb à son second voyage au monde qu'il a découvert: à présent il sait ce qui convient à ce nouveau monde, il sait comment les rendre heureux, ces hommes qu'il a trouvés sous le ciel et sous la voûte nue. O bonheur! notre amoureux la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait comment il prendra cette main délicate et blanche, à peine autrefois il osait la toucher. Il sait comment parler à cette femme dont le premier regard le rendit confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter, comment on la fait pleurer, sans lui causer de grandes peines, comment on l'épouvante d'un seul mot; sous quel jour elle est belle, et quelle fleur elle préfère; quel accent de voix et quel silence lui vont au cœur? Il sait tout cela, il confond le passé, le présent, l'avenir; ses amours d'autrefois tendent la main à ses amours présentes, et se plaçant au milieu d'elles, comme un frère au milieu de ses deux sœurs, elles l'entraînent çà et là, pleurantes, échevelées, rieuses: il n'a plus qu'à se laisser conduire. Elle commande, obéissons.

Vraiment, les amours qu'on se fait, à soi tout seul, sont les vrais amours: les femmes que l'on voit dans son cœur, sont les femmes véritables. L'histoire du sculpteur antique n'est pas une fable; chacun de nous a dans son âme le bloc de marbre d'où Galatée peut sortir. Il s'agit de trouver Galatée et quand elle est trouvée enfin, avec quelle joie on s'en empare! avec quels transports on la fait sienne! Comme on se plaît à la parer, à l'animer, à la voir, à l'entourer de parfums, de silence et d'amour! Il arrive aussi que lorsqu'elle est parfaite, la Galatée, alors des ailes lui poussent, elle s'en va du côté de l'idéal! Adieu donc, ô ma Galatée! adieu mon cygne aux ailes d'argent, qui chantais, chaque matin, pour la dernière fois.

Adolphe courait donc après la Galatée de ses beaux jours, le marbre de Paros qu'il avait animé de son souffle, et sous son cœur de dix-sept ans.—Elle avait fui bien loin, la cruelle; elle l'avait abandonné longtemps au milieu des affaires, des plaisirs, des honneurs de tout le monde. Enfin, sur un blanc rayon de soleil, elle lui était apparue plus jeune et plus souriante; il l'avait aperçue à travers le prisme d'automne; et maintenant il courait après elle et la suivait au parfum de sa robe, à sa démarche de déesse!

Ainsi la suivant toujours, il arriva jusqu'à la maison qu'elle habite, il frappait à la porte, et la porte s'ouvrit; il la vit, non pas telle qu'elle était devenue; il la vit épanouie, accorte et bienveillante. Pendant qu'il était devenu un homme, elle était devenue une femme; d'enfant qu'elle était, elle était parvenue à l'adolescence, et bientôt—mariée;—elle était mère d'un enfant blond, comme elle était blonde autrefois; à tout prendre, elle était si peu changée, qu'elle reconnut Adolphe au premier coup d'œil.

—D'où viens-tu? lui dit-il, je t'ai attendu bien longtemps!—Sois le bien venu, la journée est si belle! Il la dévorait des regards et de l'âme, et ne put dire que ce mot: Galatée!

—Oh! dit-elle, je ne suis plus Galatée, un morceau de marbre sans souvenirs; je suis une femme qui se souvient et qui t'aime! Galatée est descendue de son piédestal! Disant ces mots, ses beaux yeux se couvrirent d'un nuage, et ses longs cils, croisés, projetaient une ombre légère, sur son regard de feu.

—Et n'as-tu jamais regretté ton piédestal, ma bonne Claire? disait Adolphe (il lui donnait alors son nom de mortelle), la voyant descendue de la poésie où il l'avait vue placée.

—Je l'ai regretté souvent, très-souvent, ce piédestal sur lequel tu t'agenouillais à mes pieds; que de fois tu l'avais baigné de tes larmes; tu l'avais brûlé de tes baisers! C'est de mon piédestal que m'est venue la vie; le feu de tes lèvres a passé de mes pieds à mon cœur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons plus. En même temps, elle versait une larme de regret.

—Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de regretter ce beau piédestal; à présent que nous sommes de niveau, vous et moi, comment pourrai-je vous adorer, Galatée? à présent que vous êtes descendue à ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller devant vous?

—Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque nous sommes de niveau, marchons ensemble; et si je suis ton égale, au moins, donne-moi ton bras, ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand la petite fille les suivit:

—Maman, dit-elle, je vais avec toi?

Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il vit cet enfant qui venait. Il baissa la tête en soupirant, Clara le comprit, elle dit à l'enfant:—Prends ton cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son cerf-volant; Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrèrent dans le jardin.

L'enfant chercha un peu de vent là-haut; Adolphe et Clara cherchèrent un banc de mousse, un piédestal champêtre.

Et peu à peu, elle devint si tendre, elle trouva tant de souvenirs à ses ordres, elle parla avec tant de douces paroles, qu'elle reprit toute sa hauteur; il fut à genoux devant elle, il retrouva sa Galatée comme elle était, quand il l'anima, par un souffle.

Ne désespérez jamais des femmes; elles ont beau descendre de la hauteur où la passion les place, elles auront beau devenir comtesses ou mères de famille; elles sauront toujours, au besoin, se poser au-dessus de l'homme qu'elles aiment et trouver un piédestal, quel qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon.

Mais, cette fois, Clara était trop au niveau du monde, pour que le monde la laissât libre et tranquille sur ce piédestal fragile. La passion est entourée de mille exigences; une fois déplacée, elle est en lutte perpétuelle avec le monde. Aussitôt que la jeune fille oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que l'ambition soit la plus forte, et voilà ce qui arriva encore ce jour-là. Clara fut surprise sur son piédestal par le monde pour lequel elle l'avait abandonné. Le monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la conduite des nouveaux convertis, sauf à leur faire subir le dernier supplice, s'ils sont renégats. Le monde accourut dans les jardins de Clara, et croyait y trouver Clara: il y trouva Galatée... Il est si jaloux, si cruel et si curieux, le monde!

Surprise ainsi, Galatée rougit un peu, comme rougit l'apostat au pied de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse de sa passion, retomba tout entier dans la vie réelle.—Il redevint un cavalier accompli.

—Madame la comtesse est montée sur ce banc, dit-il aux curieux, parce que le vent dérangeait ses cheveux; notez bien qu'elle avait ses cheveux en bandeau sur son front, et que le vent eût glissé sur ses cheveux lisses et polis, sans en déranger un seul.

Les curieux se contentèrent des explications d'Adolphe, homme du monde; il suffisait d'ailleurs, que Galatée redevînt comtesse au premier ordre; et qu'elle retombât du banc de gazon où elle s'était placée un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de son salon.

Ils en étaient là, tous s'observant du fond de l'âme, quand l'enfant revint, son cerf-volant à la main: le cerf-volant avait les ailes basses, l'air triste, humilié.

—Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mère, dit l'enfant: il n'y a pas le moindre zéphire au jardin.

Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise dans sa passion, elle avait été peu déconcertée, surprise dans son excuse, elle se sentit prête à défaillir.

Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux qui veulent tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant avaient dérangé toute son excuse: si le vent n'avait pas soulevé ce frêle morceau de carton et ses deux ailes, comment pourrait-il déranger cette épaisse chevelure?

Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils n'étaient plus que des maladroits. Ce n'était pas le vent qui avait dérangé ces beaux cheveux.

Adolphe se leva, et partit désespéré d'avoir perdu Galatée, laissant la femme du monde aux prises avec le monde, et levant la main au ciel, pour voir d'où le vent venait.

En revenant cette fois avec lui-même, il comprit combien c'était un rêve fâcheux que le rêve des anciennes amours; comment l'idéal n'a qu'une heure, comment le piédestal du marbre le plus dur, une fois brisé, ne peut jamais se reconstruire; et combien c'est chose futile un amour qu'un cerf-volant peut déranger.

Pauvre homme! il s'abandonna à ce futile désespoir, tant qu'il put aller! Comment ne s'est-il pas souvenu du siége de Troie, et de l'enfant d'Agamemnon menacé par Calchas, pour un peu moins de vent, qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente et belle Clara!

STRAFFORD SUR L'AVON

Quand vous avez parcouru la grande route et que vous avez jeté un regard de mépris sur les maisons de campagne des boutiquiers de Londres, deux pieds de jardin ensevelis sous la poussière, vous tournez à gauche, et laissant de côté ces grands haldebras de carrosses à deux étages où cinquante martyrs de vos aïeux pourraient tenir, vous arrivez à une petite rivière, cachée dans les herbes, dont les eaux vertes et profondes reflètent de grands bœufs, et le pâtre mollement assis sous un saule, comme le berger de Virgile; avec cette différence: il siffle un air d'ouverture de Covent-Garden, ou dévore un épais bifteck en contemplant amoureusement ses bœufs.

Ce doux petit village au bord de l'eau, ce sentier de vieux hêtres, et ce long parc tout rempli de chênes séculaires, levez votre chapeau et saluez! C'est Strafford; cette petite rivière, c'est l'Avon! Lève-toi, village; coule, rivière; flots légers, maisons blanches, et ce grand parc, nous te saluons de l'âme et du cœur, heureuse patrie du grand Shakespeare! Demandez aux garçons bouchers du pays, ils relèvent fièrement la tête, ils disent fièrement:—Will, notre compagnon, le bon Will! voici sa chaumière, milord!

Temple et chaumière! commencement de tant de pitié et de terreur! plus d'un seigneur eût acheté la maison de Shakespeare pour la placer dans son parc, vis-à-vis le tombeau de sa chienne favorite; mais le village n'a pas voulu la vendre; on aurait eu meilleur marché du Parthénon et des temples de la Grèce. Pour un franc Anglais, Sophocle, Eschyle, Euripide, ne viennent qu'après Shakespeare. S'il vous plaît, frappez avec respect, une bonne femme vous ouvrira; vous verrez une humble porte dont les battants ont été changés bien souvent; un seuil de pierre! Ici, le sol s'est affaissé sous les pieds des fanatiques du roi Lear et d'Otello, comme autrefois le pied de Jupiter Olympien sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, Adoration! adoration!

La pauvre cabane! Avez-vous entendu ces contes français où des ogres dévorent des petits enfants, et redressent leur double narine en disant: Je sens la chair fraîche? Vous prendriez la cabane où naquit William, pour l'antre de l'ogre. Les murs sont encore assez rougis pour qu'on s'assure qu'ils ont été teints de sang; c'est un noir si foncé! Au sommet des murs, surgissent de vieux crocs de fer, qui semblent attendre des quartiers de victimes! Voilà bien le lieu où le jeune homme, une hache à la main, prenait l'attitude et la voix des sacrificateurs au temps d'Homère! A dix-huit ans, il était superbe, et semblable à ces hommes qui sont faits pour marcher devant un roi! Il tenait le couteau à la façon d'un grand prêtre, et la baguette avec le geste de la fée! Il a mis le ciel dans l'enfer, il attachait les grillons à des chars, il accoupla Falstaff au prince Henri, il a hurlé où l'on prie, prié où l'on hurle; il a fait entrer Antoine chez des constables, et la belle Égyptienne chez des religieuses: joyeux et terrible, homme et dieu, toujours homme, même quand il est dieu, et cependant plutôt un dieu qu'un homme.—Or ça, montrez-moi la chambre à coucher, ma bonne femme; que je voie en détail toute la maison de William!

—Mon Dieu, milord, l'escalier tombe en ruines, c'est à peine si le pied d'une sauterelle oserait le franchir. Voyez, milord, ces longues toiles d'araignées, cette poussière qui s'envole, ce plafond qui se penche, et ces brèches inégales; il y a ruine ici, milord: c'est plus noir que la cabane de l'apothicaire dans Roméo et Juliette. Il n'est pas douteux cependant que le grand homme ait dormi dans cette pièce; on y voyait encore, il y a près de dix ans, un grand W entrelacé dans un cœur avec un B; toutes les miladys inscrivaient ce chiffre sur leur album; les murs sont chargés de vers en toutes les langues: c'est une honte d'avoir sali ces murailles. On n'y monte plus; il faudrait être aussi hardi que Richard! pour grimper cet escalier vermoulu. Et la pauvre vieille poussait un profond soupir de regrets.

Justement le jour était à son déclin, un vent d'automne gémissait dans les arbres jaunissants; la rivière s'annonçait au loin par un solennel murmure. Je m'assis sur le bloc de chêne qui avait servi à Shakespeare, je prêtai l'oreille au bruit qui se faisait au dehors; j'écoutais le calme qui se faisait dans l'étage supérieur... soudain! par vision sans doute! je vis à travers les crevasses du plafond (non! ce n'était pas une erreur), je vis une pâle et fugitive clarté. J'entendis des pas d'hommes.—Voilà le sabbat qui commence! Alors la vieille gardienne de céans, prit la fuite et me laissa seul.

Ce fut d'abord comme une vapeur fétidique... un nuage... et bientôt une étrange lueur! l'incertaine clarté des siècles d'autrefois. Bientôt j'entrevis le vieux Londres du temps de la reine Élisabeth. Il était quatre heures, les bourgeois se rendaient aux combats d'ours; c'étaient de riches marchands en longs chapeaux, en habits de gros draps, la panse ronde et la face rougeaude; ils se pressaient, ils se hâtaient, ils criaient: Les ours! les ours! Les taureaux! les taureaux! Au même instant arrivait de sa province, un jeune homme, un amoureux... il était pauvre et persécuté; le jeune homme tenait les chevaux à la porte du théâtre, en disant: Voilà qui va bien! Puis il faisait un sonnet d'amour; il lisait les vers d'Ovide et les récits de Plutarque. On lui parlait des deux roses si sanglantes toutes deux, la rose et la blanche; alors il s'animait comme une sibylle: en avant la joyeuse Angleterre! en avant la vieille Angleterre! en avant les joies du cabaret, les inquiétudes du combat! rien que des noms de notre histoire. Que de pleurs! de cris! de fureurs! Salut au More! applaudissez le More! applaudissez le Vénitien, matelots; le More est un navigateur, comme vous il a été le maître de la mer. A ces grands spectacles, les ours disparaissent, les bouledogues sont vaincus! les bourgeois s'en vont; la reine Élisabeth arrive au théâtre en toute splendeur.—Vive la reine!... Holà! voici le lord Leycester, la noble jarretière est à sa jambe. Protégez le poëte, milord; dites un mot pour lui à la vestale assise au trône d'Occident. Milord, il existe une pétition contre Henri III et les Joyeuses Commères; les bouchers de Londres réclament, ils disent qu'on leur fait tort.

Et la reine aux yeux bleus tranquillise le grand poëte, et les annales des trois royaumes se déroulent aux yeux du peuple anglais; la féerie est encore de l'histoire. Posez-vous sur le cœur de nos vierges, esprit du gentil Ariel! que le malin Puck assiste à nos rêves, et nous réveille au milieu d'un songe d'été! Shakespeare a tout fait, il a fait mourir Brutus; il fait triompher la mère de Coriolan; il a crevé les yeux du jeune roi Arthur. Ne crève pas mes pauvres yeux, Hubert! Constance, Desdémone, Juliette, Octavie! O les touchantes douleurs!

Et je voyais tous ces héros, toutes ces femmes; j'entendais tout ce fracas poétique; c'était une mêlée immense, un bruit de gloire et de guerre, et des soupirs d'amour, des cris de rage, des regrets paternels. Qui donc a mieux écrit l'histoire que Shakespeare,—historien? Il marche, on le suit; il parle, on l'écoute. Obéissez au maître des temps passés, ombres muettes, fantômes, restez dans vos habits de fête, restez dans vos nobles attitudes. Seulement à côté d'Élisabeth, à sa droite, je voudrais voir ce parpaillot de Henri IV le Béarnais, allié d'Élisabeth, regardant, spectateur intéressé, l'histoire animée de nos guerres civiles. Il y devait passer sa vie, et puis mourir au milieu de ses triomphes, par la raison qu'un fer sacré ne pardonne pas.

Je suis Anglais, j'ai vu bien des choses! J'ai vu la bataille de Waterloo, et la victoire tomber dans nos rangs, comme si son aile eût été fatiguée, et qu'elle eût refusé de la porter plus loin. Mais jamais je n'ai imaginé quelque chose de plus beau que cette vision littéraire, au milieu de cette cabane où naquit l'auteur de la Tempête et de Macbeth. Notez bien que je n'étais pas endormi, que mes yeux étaient ouverts; que dans une tranquille contemplation, j'entendais le bruit du vent et les murmures de l'Avon.

Un léger nuage en se détachant du ciel vint m'enlever à cette féerie. La lune qui se faisait jour à travers ces toits en débris, cessa d'éclairer les mansardes. Plus rien de la décoration qui, tout à l'heure, ajoutait sa vraisemblance à tous ces drames... et je ne vis plus que la porte qui venait de s'ouvrir! Sur le seuil se tenait la vieille femme et son voisin, un esprit fort de l'ancien covenant, qui, les jours de vision, lui servait d'aide et d'appui.

—Depuis l'automne passé, me dit la vieille, j'ai remarqué cette lumière subite, et pourtant tous les volets sont fermés. Quand la chambre d'en haut s'éclaire, on entend des bruits de voix, des pas d'hommes, le dernier mugissement des taureaux qu'on abat, les palpitations des jeunes chevreaux qu'on égorge. C'est le vieux boucher qui revient, il trouve son fils à rêver et le bat comme plâtre. Moi qui vous parle, j'ai vu passer là-haut le chevreuil abattu par le jeune William, dans le grand parc tout rempli de vieux chênes. Ce chevreuil lui fit perdre l'état de son père, et lui valut tant de misère! Tout cela est bien triste, en vérité!

La vieille femme ayant parlé et déclamé tout à son aise, je quittai à regret cette chaumière; il y avait à la porte un arbre déjà vieux, tout jauni par les automnes, jaune et rouge comme des feuilles de laurier frappées de la foudre.—C'est un rejeton de l'arbre de Shakespeare! me dit la vieille; on dit que l'ancien mûrier était gros comme sir John Falstaff; on en voit des morceaux dans tous les châteaux du Yorskire et du Northumberland; et voici mon voisin qui en a encore tout plein sa maison.

—A votre service, milord, me dit le voisin.

En même temps, il tira de sa poche un assez honnête fragment de buis, ciselé avec art, et qui avait à peu près la forme d'un galoubet champêtre, vieil emblême de la poésie classique, naïvement appliqué à la poésie de Shakespeare, au Jupiter de l'Olympe moderne, que personne jusqu'à présent n'a pu atteindre en Angleterre, excepté Byron et peut-être, à mille pas, l'enfantin sir Walter Scott!

REVERIE

Il était midi, le soleil frappait de toute la force de ses rayons les vitraux de la mansarde; tout était calme et silence autour de la fillette, et, rêveuse, elle recommença pour la millième fois, peut-être, un de ces rêves tout éveillés que le bon La Fontaine a chantés... «Il n'est rien de plus doux!»

D'abord, elle retranchait à chacune de ses semaines deux grandes journées de travail; dans ces deux jours dont elle embellissait sa vie, elle s'entourait de tous les plaisirs de son âge: elle se donnait libéralement tous les trois mois, une robe neuve avec une ceinture flottante et quelque beau cachemire Ternaux: ainsi parée, elle allait à Meudon par le bateau à vapeur, et ne revenait que bien tard, sans avoir peur, à son retour, de trouver son portier couché, et frappe, et frappe!... Il est sourd.

Bientôt, la robe neuve tous les trois mois, la ceinture flottante, le bateau à vapeur, Meudon et son ombrage frais, et ces deux longues journées sans travail, n'étaient plus d'assez grands biens pour cette ardente ambition. Il lui fallait une robe de soie à l'immense garniture, un chapeau de paille d'Italie orné de fleurs, un long voile; il fallait même un beau collier de corail qui fît ressortir la blancheur de ce cou d'ivoire; et déjà grande dame, elle prenait la résolution de ne plus faire de robes que pour elle, et de ne plus broder qu'à son usage, ces voiles qui voilent si peu.

Cependant ce cinquième étage aux sommets de la haute maison était dur à monter; cette porte étroite, dont les ais mal joints donnaient passage à tous les vents, semblait solliciter les amants et les voleurs! fi de la mansarde et de la chanson: Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans! Adieu donc la paisible retraite, adieu à ces murailles nues, ornées de ces bonnes estampes de Charlet, adieu ce bon morceau de glace de Venise artistement ciselé sur tous les bords, adieu ces volumes incomplets d'un roman inachevé, adieu toute la richesse de la cellule: allons, c'en est fait, ma grande dame déménage; la voici trois étages plus bas, porte à porte avec l'épouse du boulanger!

Cette fois nous avons deux belles chambres, de beaux meubles en noyer, une large glace, et quelque vaste armoire où se cache le manteau fourré pour l'hiver. Cette fois nous voilà maîtresse de nous-même, et chaque matin nous sommes: la bien chaussée et la bien coiffée... A la fin, Dieu soit loué! l'aiguille et le dé son compère ont cessé de nous tourmenter nuit et jour... nous pouvons, dans la journée, nous arrêter à loisir devant les riches magasins de la rue Vivienne, contempler de toute notre âme ces élégants tissus, ces parures charmantes, ces bijoux étincelants; et le soir, sans ménager l'huile à la lampe avare, étendue entre deux draps blanchis de la veille, nous lirons jusqu'à minuit, les romans d'Auguste Lafontaine, ou les histoires sans fin de Paul de Kock, si admirablement entremêlées de soldats, de rapins et d'aventures délicieuses dans les cabarets ou chez les restaurateurs.

Mais le lendemain, les yeux appesantis par cette longue lecture, la jeune fille s'aperçoit qu'elle ne peut plus s'habiller seule, et qu'il lui faut absolument une intelligente soubrette, alerte et légère, honnête, fidèle et discrète: elle choisira donc une jeune villageoise, elle lui donnera ses robes à demi fanées..., elle se fera un plaisir de l'élever, de lui montrer les usages du grand monde; pour peu que vous l'interrogiez, elle vous dira à l'avance les moindres qualités, les moindres défauts de sa suivante, jusqu'au malheureux événement qui la force à la renvoyer.

Cette servante une fois chassée, madame a compris qu'un domestique ferait mieux son affaire. Un homme est plus fort et plus facile à conduire. D'ailleurs, c'est une économie: il frotte le salon, il monte la pendule, il sert à table, une serviette sous le bras; il accompagne sa maîtresse dans les rues à deux pas de distance; on sait son nom... Comtois! Nous lui ferons une livrée jaune avec des bas blancs... Un beau soir il se fera brûler la cervelle pour sauver sa jeune maîtresse, au moment où elle allait être enlevée par un grand seigneur de la cour.

En effet, depuis qu'elle habite la rue de Rivoli et le premier étage d'un grand hôtel; depuis qu'elle a un suisse à sa porte, une glace dans son alcôve, depuis que, le matin, madame se tient en peignoir brodé vis-à-vis une large psyché, madame fait des passions étonnantes. Tantôt c'est un vieux seigneur allemand que notre indifférence renvoie au fond de ses terres; tantôt un jeune colonel français qui, désespéré, va se faire roi en Amérique; un autre jour, lord Wellington lui-même se prosterne aux pieds de la cruelle... elle sourit... mais toutes ces démonstrations la touchent peu, elle a vraiment d'autres projets en tête, et la voilà qui s'esquive de son hôtel par une porte dérobée, et laissant dans son antichambre la foule de ses adorateurs, elle va tout simplement, débuter au Théâtre-Français.

Vous concevez bien qu'elle est trop modeste en commençant, pour lutter avec mademoiselle Mars. D'ailleurs, ses yeux vifs, son nez retroussé, sa bouche où tout mord, où tout chante, l'ensemble animé et joyeux de sa personne lui dit assez qu'elle est faite pour les rôles de soubrettes. La voilà donc étudiant ses rôles, créant ses costumes, se mettant l'esprit à la torture à bien se présenter, à bien dire.—A la fin, le jour de ses débuts arrive: on se tue à la porte; c'est à peine si elle peut entrer, elle que tout Paris veut admirer; dieux et déesses! sitôt qu'elle paraît, dès qu'elle parle, à son geste, un tonnerre d'applaudissements si forts que M. Michelot est obligé de venir prier le public de ne pas tant applaudir, parce qu'il briserait les banquettes.

Ainsi, la voilà devenue en un clin d'œil, la première actrice de Paris. Toute la littérature l'entoure. Elle protége, elle corrige, elle loue, elle blâme, elle donne à dîner; Casimir Delavigne la consulte et lui offre même de l'épouser, ce qu'elle refuse assez durement. Bientôt elle veut que la province jouisse de ses talents; et, par un arc de triomphe, elle entre à Bruxelles, à Pontoise, à Saint-Pétersbourg, où elle daigne enfin épouser, par convenance, un des bâtards de l'empereur, qui la fait duchesse et lui donne une belle place à la cour.

De Saint-Pétersbourg, j'ignore si ma princesse n'eut pas poussé sa pointe au vieux sérail... Un coup d'aiguille acheva trop tôt ce roman à peine commencé. Oh! là, là! Tout effrayée du peu d'ouvrage qu'elle avait fait, la pauvrette se remet à sa tâche, sans avoir pensé un instant aux seuls liens qui fussent à sa portée, au bonheur d'aimer et d'être aimée.

Je vous dirai même que la friponne, en jetant un coup d'œil sur son miroir, se prit à sourire. Ah! le beau château (disait-elle), que je me bâtissais dans les Espagnes de la Chaussée-d'Antin.

LA VENTE A L'ENCAN

Vous avez cru que tout était fini pour la maison de Charles X; vous avez appris que le roi déchu avait pris son parti en philosophe chrétien, qu'il s'était arrangé de nouvelles Tuileries dans l'humide château d'Holy-Rood; qu'il avait rebâti à son usage une salle du trône, une salle des maréchaux (innocentes consolations d'un trône perdu!). On vous a dit les courses aventureuses de la duchesse de Berry à travers les comtés anglais, et son séjour chez l'ambassadeur de Naples. Eh bien, voilà qu'une nouvelle ruine commence pour cette famille infortunée!... elle reparaît sur le théâtre de malheurs où elle a été tenue pendant trois jours, à Paris, au milieu des terreurs de l'Europe. Allons! courage! au no 21 de la rue de Cléry, vous verrez ce nouveau désastre. Pour ma part, il me semble que cette seconde humiliation vaut bien la première, que cet outrage est le pire de tous.

Je conçois en effet le siége des Tuileries, glaces brisées, meubles saccagés.—Le portrait du roi, par Gérard, effacé des galeries du Louvre; je comprends l'invasion des appartements de madame la duchesse de Berry par ce peuple ivre à la fois de vin et de fureur... ce que j'ai peine à concevoir, ce sont les ventes à l'encan, et les plus vulgaires dépouilles de ces augustes fugitifs, flottant au gré des vents, en attendant un acheteur.

Hélas! c'était là un signe de malheur qui manquait aux races abolies! Bajazet, dans sa cage, servant de marche-pied à son vainqueur, n'aurait pas compris le degré d'humiliation attaché à la vente de ces dépouilles d'un intérieur de femme et de princesse, exposées soudain au grand jour.

Par exemple, avez-vous jamais réfléchi, en passant devant la boutique d'une revendeuse, à tout ce qu'il y avait de hideux en cet amas de guenilles étalées au hasard? Arrêtez-vous, par pitié, devant cette horrible porte et regardez! Quel immonde entassement! Des nippes de femmes, des habits d'hommes, de vieilles chaussures, de vieux chapeaux! Les meubles les plus sales de la vie matérielle se touchent, se heurtent, se confondent horriblement. Une boutique de fripier est un chaos dans lequel tous les rangs sont confondus, comme les cadavres humains au cimetière. L'habit du marquis est étalé avec sa livrée; la robe de gaze de la duchesse au bal des Tuileries se balance avec la bure de la grisette: tous ces haillons entassés vous ont ce lamentable aspect de loques réunies par la misère, par la mort, par la honte, par le jeu, par tous les vices et tous les maux des grandes villes. Il est impossible de ne pas frémir quand on songe que, dans cet antre de la misère, la prostitution et le jeu viendront racheter leurs habits, au premier changement de fortune. Dans ce capharnaüm de la fange et du trou, un homme est heureux de se sentir un habit, fait pour lui, fût-ce le plus pauvre habit de manœuvre! Qu'il méprise, en même temps, ces dorures flétries, ces soieries fanées, ces livrées huileuses, et tous ceux qui viennent se dépouiller là, et tous ceux qui viennent s'habiller là! Ajoutez qu'au milieu de ces lambeaux impurs, et si vous regardez tout au fond de la boutique, vous découvrez d'ordinaire une vieille femme, hideuse comme sa marchandise, accroupie sur son pot de terre plein de cendres, qui attend dans la plus parfaite immobilité une victime ou une dupe, horrible commerçante sur le front de laquelle on lit en caractères de fer, ce mot funeste: usure!

Eh bien, la maison du roi Charles X a passé par cette épreuve; elle a traité d'égale à égale avec la revendeuse, elle est revenue, en souliers éculés, de la frontière, pour traverser la boutique du fripier. Le Roi parti (c'était là une suite de cette fatalité qui fait un malheur de tout, pour les rois qu'elle veut perdre), on a trouvé chez lui... un roi de France! non pas des armures de fer, non pas des casques ou des épées de chevalier, non pas des chevaux de guerre ou autres meubles royaux qui font reconnaître un roi, même dans l'exil; mais des fusils pour la chasse aux perdreaux, des chiens courants, des chevaux pour le sanglier, des œufs de perdrix, des faisans, de jeunes chevreuils, des lapins à foison, et, dans l'intérieur du palais... seize cents pots de confitures, et des pralines par boisseaux!

Quel qu'il soit, riche ou pauvre, entouré de chefs-d'œuvre... ou de haillons, Ulysse ou le pauvre Irus, ne me parlez pas, pour l'absent, des ventes faites hors de son domicile; ce sont des ventes mensongères, sans aucun sens; elles dénaturent l'exil ou le malheur dont les dépouilles sont tristement dispersées. Chaque meuble, pris à sa place, a sa grâce et sa valeur, son charme. Mais si vous déplacez les meubles de ma chambre à coucher, si vous brisez l'aimable ensemble qui les parait, si vous les montrez sur une scène inaccoutumée, alors, adieu la bonne opinion que mes voisins avaient de mon bien-être, adieu la valeur du pauvre rien, qui faisait tout le bien de Codrus! Princes et bourgeois, nous sommes soumis les uns et les autres à cette loi de la symétrie qui fait le respect de notre intérieur; nous l'avons bien vu dans la vaste salle de la rue de Cléry.

On exposait le mobilier d'une princesse, ornement d'un trône à peine écroulé, et pourtant, qui n'eût pas été prévenu que cette princesse exécutée... par le commissaire-priseur, était encore, dieu merci! du monde des vivants, eût juré que cette vente était une vente après décès et que la morte avait été, de son vivant, une comédienne! Voilà ce que j'appelle presser à fond le décès d'une monarchie; ceci n'est pas une fiction, allez rue de Cléry, je vous le répète, vous verrez la vente.

En entrant dans la salle obscure, où suinte une odeur de moisi, les regards sont d'abord frappés d'un grand nombre de vieux manteaux attachés contre la muraille. Manteaux fanés, perdus, décousus; à celui-ci manque une partie de broderie; à celui-là le galon d'or a été enlevé; à d'autres, la broderie regarde la queue traînante, et, la voyant couverte de boue: Ah! (se dit-on) cette femme allait donc à pied dans la boue?

Voici des manteaux de cour! Voici de belles robes d'or et de brocard; les unes en velours à fleurs, les autres en dentelles; mais dans quel état! une comédienne en aurait honte! quel effort il a fallu pour se décider à cet étalage! Malheureuse princesse! élégante autrefois, entourée, au degré suprême, de grâce et de fraîcheur! Avancez! et choisissez parmi les costumes de divers pays, un persan, par exemple, robe à fleurs de satin blanc, caleçon brodé, tunique de velours nacarat, turban, ceinture et voile d'or... c'est un triste habit, dont la dernière femme du dey détrôné, ne voudrait pas. A côté de la sultane, arrive, en boitant, Marie-Stuart, Marie-Stuart en velours, en coiffe tombante, toute noire, comme une reine qui marche à la mort; bientôt, par un caprice de femme et de princesse, la robe de la reine a fait place au costume de la Cauchoise; id est: la robe courte, la boucle d'argent au soulier... tout à coup, voilà une Cauchoise qui s'enfuit à l'aspect de la vive Italienne, au costume brodé de soie. O changement! déguisements! masque infini de la fin d'une monarchie!

Holà! Je me fatigue à tout dire: à côté de ces manteaux, ces robes, ces chaussures de la vie réelle, vous trouverez un vrai carnaval de Venise: un jupon d'Auvergnate qui sent son patois et la porteuse d'eau, deux costumes bretons, l'un bleu, l'autre rouge et complets tous les deux, la coiffe de drap en écarlate, le manteau en bure noire, doublé en rouge, jusqu'à ce que tous ces costumes divers fassent place au costume national. Alors la Française, l'Auvergnate, l'Écossaise, la Cauchoise, s'évanouissent devant la fille de Naples; ceinture, rubans, tablier, voile...

Au large! Zulietta! Parcours le golfe au bruit des mélodies nationales, monte en gondole, et que l'onde amoureuse te balance au chant des gondoliers, qui répètent en chœur les stances de la Jérusalem.

Ajoutez à ces toilettes bizarres, faites pour des jours de folie, de fausses parures, des bijoux en cuivre doré, des pierres factices, des diamants faux, tout le luxe honteux qu'une grande comédienne ne se permet pas de porter sur son théâtre, et vous comprendrez quelle est cette élégie, à rencontrer ce faux luxe, ces parures viles, ces déguisements déformés; toutes choses auxquelles l'aimable princesse, absente à jamais, donnait tant de prix, bonnes désormais, à parer les dames de la halle au prochain mardi gras.

Pourtant, tout ceci fut parures de princesse, tout ceci fut enchantement de cour. Il n'y a pas un an que tout Paris célébrait ces merveilles, ces bals héroïques. On voyait la vieille France se trémousser à ces bals! Rappelez-vous ces quadrilles du temps de François II, dans lesquels le jeune duc de Chartres portait l'habit d'un roi, et le duc de Bordeaux la livrée d'un page (le présage s'est accompli; hélas! vous savez avec quelle rapidité!), et de tout cela restent des masques, des mensonges, lambeaux de toutes couleurs, robes fanées; ruines, débris, néant, poussière, vanités des vanités!

On voit aussi dans cette ruine une suite de tableaux, la plupart fort médiocres. A coup sûr la propriétaire de ces toiles protégeait, aimait les beaux-arts; on comprend quelle noble pitié elle portait à cette misère de l'artiste, et que les beaux-arts en abusaient cruellement, comme ils font d'ordinaire, avec leurs protecteurs.

Ceci est une manière de comprendre et d'expliquer une révolution. La révolution, c'est aussi bien le trône renversé que les hardes royales vendues à l'encan; la révolution a porté rue de Cléry ces cachemires numérotés, étendus sur des planches. La foule arrive: elle les touche, elle les flaire, elle en considère le tissu, elle dit: «Celui-ci est beau! celui-là est médiocre!» Elle les achète en marchandant, une fois payés, elle porte ces tissus précieux qui couvraient les épaules d'une princesse dans ses jardins royaux, au Louvre, aux Tuileries, au théâtre de Madame. Autrefois c'eût été un insigne honneur de toucher seulement ces manteaux en dentelle, ces taies d'oreiller si artistement brodées, ces barbes dentelées, ces petites dentelles aux bonnets du soir. Aujourd'hui, pour fort peu d'argent, la dernière bourgeoise est appelée à passer ses gros bras rouges dans ce manchon de zibeline; sa fille aînée peut mettre sous son épais menton ce point d'Alençon, le lendemain de ses couches... son mari va dormir ce soir, en bonnet de coton, sur cet oreiller d'Angleterre. Avez-vous jamais vu une révolution plus complète, une profanation moins équivoque?

Ainsi, dans ce malheureux étalage de madame la duchesse de Berry, on retrouve, comme en tous les étalages de ce genre, un peu de la femme, un peu de la comédienne, un peu de la princesse. En cette vente, il y a luxe, indigence, éclat, misère; comme dans toutes les ventes, il y a le spéculateur avide, le marchand par métier, la femme pauvre et coquette à bon marché; il y a aussi l'homme oisif qui court après une émotion comme on court après la fortune; le vindicatif qui se venge des grandeurs de la terre en contemplant toutes ces misères. Arrive enfin, grâce au ciel! l'homme sentimental, tourné du beau côté des choses humaines, qui respecte le malheur, chose sacrée, aimant mieux s'attrister que se mettre en colère!—Surtout, il a pitié des femmes que les révolutions renversent, comme il a pitié des fleurs que l'ouragan détruit.

Un pareil homme, inspiré d'en haut, cherchera de préférence les spectacles tristes mais corrects; il a horreur de toutes les profanations de la rue de Cléry. Par exemple, il ne comprendra pas que l'on ait exposé aux injures d'un encan, la garde-robe de l'exilée; il maudira l'avarice des femmes de chambre qui ont exhumé ces tristes dépouilles; il voudrait couvrir de son manteau ces voiles troués, ces robes tachées, ces souliers déformés, ces bijoux faux, ces travestissements de folie et tous ces mystères d'intérieur; il a horreur de ces pauvres restes. Cet homme intelligent ne comprendrait même pas la vente des riches habits du dernier roi d'Angleterre! A plus forte raison s'il s'indigne que l'on ait mis à l'encan les pauvres guenilles de madame la duchesse de Berry!

Mon homme, à moi, est fait de telle sorte que, dans cet amas, digne au plus d'un garde-meuble, il se livre à mille recherches pour découvrir un honnête souvenir... Le voilà donc en quête au milieu de ces meubles épars; voici de vieilles chaises, de vieux fauteuils, un tabouret; voici je ne sais combien de meubles divers, mais aucun de ces meubles n'est assorti avec son voisin, tout se confond dans cet abîme: un chevalet d'artiste est à côté d'un instrument de cuisine; un flacon de toilette sous un soufflet en bois d'acajou; un jeu d'échecs est placé sur la jardinière; il y a des bibliothèques dont les vitres sont cassées; un métier à broder au pied d'un secrétaire. Désordre et confusion! Tous ces meubles sont mal faits et endommagés! Que de petits riens inutiles! Que de luxe sans goût et sans grâces! Non! non! ce ne sont point là les meubles d'une jeune femme et d'une princesse!

Pour l'honnête homme, il est triste de ne pas rattacher une honnête idée, à un honnête achat. Quand il achète un meuble, ce n'est pas une valeur qu'il achète, c'est une idée triste ou gaie: il est mieux qu'un antiquaire; l'antiquaire n'a foi que dans le temps; le sentimental a foi au malheur: de grâce, ne l'abusez pas!

Ces meubles sont trop vieux, trop mal faits, trop grands, trop gros, trop lourds, trop mesquins, pour que j'y retrouve une infortune royale. Jusqu'à présent, il n'y a d'affaires en cette salle, que pour la marchande de chiffons, les marchands de galons et les revendeuses à la toilette. Passez votre chemin, digne Yorick, allez lire une oraison funèbre... et pleurez tout bas.

A moins, toutefois, que notre homme ne s'arrête, une larme à l'œil, devant un piano d'enfant, devant une petite selle avec sa housse d'argent, bonne tout au plus à être placée sur le dos d'un gros dogue; devant une harpe de petite fille; la harpe est de Nadermann; les cordes en sont détendues et brisées, comme celles des harpes suspendues aux saules de l'Euphrate: Illic flevimus....

Voilà tout ce qui frappe Yorick; peut-être il serait content des deux porte-lampes et d'un écran que madame la duchesse a brodés de sa main, nous dit le catalogue. Otez cette annonce... il n'y a plus rien qui te convienne, bon Yorick, plus rien qui te donne à penser!

J'ai oublié, dans ma nomenclature d'amateurs, de mentionner l'amateur caustique, l'homme au gros rire; il se moque de tout ce qu'il voit, il comprend très-bien qu'on vende tout ce qui peut se vendre, il se dit, avant d'entrer rue de Cléry: Tout cela se vendra cependant!

Pour ma part, je n'aime pas ces hommes de moquerie; je hais leur rire de parvenu et leur politique de portier. Je les vois d'ici ricanant devant le jeu de loto-dauphin, devant le confessionnal portatif, ou la lanterne magique représentant l'entrée de Charles X à Paris. Cette lanterne peut servir à faire l'histoire de la Restauration. Il fait nuit: Voyez, messieurs et mesdames, ce roi, ces chevaux, ces courtisans, ce drapeau blanc qui flotte... Un grand souffle éteint la lampe et tout s'évanouit!... Plus rien que le fantôme et la nuit! Cette lanterne... se vendra cher.

On fera bien de la vendre avec le confessionnal et le loto-dauphin; il n'y a que ces trois meubles qui aient un sens positif dans cette exposition.

J'oubliais un album d'Eugène Lamy. Cet album représente les travestissements de l'an passé; on y retrouve, en présence même des vêtements qui ont servi à la duchesse, à la reine de ces fêtes, tout ce que la cour d'alors avait de jeune et d'éclatant: messieurs de Juigné, de Nailly, d'Orglande, de Ménars, de Charrette, de Pastoret, de Richelieu, mesdames de Podenas, de Larochejacquelin, de Béarn, de Caylus et miss Stuart. Vous voyez toute la fête dans cet album; elle vous paraît cent fois plus brillante qu'elle l'était, vue dans la rue de Cléry. A la fin, l'album échappe à vos mains.

Il retombe sur les mêmes tables où la folâtre jeunesse se rafraîchissait après le bal; ces tables sont encore couvertes de serviettes; elles sont tendues: on dirait que le souper sera servi, tout à l'heure. Hélas! l'intendant est absent, les pages sont dispersés, le maître d'hôtel est en retraite; toute la table est dans un désordre funeste, vous la prendriez pour la table des festins du sire de Ravenswood. Les verres sont confondus, les bouteilles en cristal n'ont pas de bouchons, les plateaux sont couverts de poussière, les surtouts sont revêtus de fleurs fanées. On voit encore les temples en carton, dépouillés de leurs sucreries, les formes des gâteaux veuves de leurs accessoires; il n'y a plus que deux fourchettes en argent et deux couteaux en os. Est-ce donc avec cela que Marie Stuart a donné à souper à son royal époux? Eloignez-vous, tristes vestiges de ces banquets!

A tout prendre, cette vente est un spectacle désolant; tout y est misère et mensonge, un luxe ahuri; vieux restes fanés, désordre étrange, pauvreté déguisée. Plus d'une mère de famille, l'honneur de son époux et de ses enfants, mourrait désespérée si elle avait, au lit de mort, la pensée que le public va la juger sur un mobilier pareil. Que voulez-vous? il fallait qu'il en fût ainsi, d'une révolution faite avec ordre. Le désordre révolutionnaire n'a troublé que la tête des rois; ici, l'ordre légal fait plus que les tuer. Elle montre à nu leur intérieur, et l'on rit de pitié... voilà donc ce que nous adorions?

Cette vente impitoyable a commencé un mardi; elle a duré plus de huit jours: on a vendu d'abord les vins, puis les meubles; on a terminé par les ustensiles de cuisine; ces ustensiles appartiennent tous à cette cuisine sucrée, que l'on appelle l'office, et qui n'est ici qu'un contre-sens de plus.

Dans tous ces petits faits de l'histoire contemporaine, qu'il ne faut pas négliger quand on ne peut atteindre à l'histoire générale, il est surtout un homme que je cherche et qui me manque. Cet homme, c'est Bossuet; Bossuet, à peine sorti de l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre. Que dirait ce grand pontife des grandeurs éteintes, s'il voyait comment, de nos jours, les monarchies finissent, comment nous avons parodié Cromwell, que la dérision a remplacé la hache, et par quelle indignité une revendeuse à la toilette fait l'office du bourreau! J'imagine que Bossuet en mourrait de peur, ou qu'il en deviendrait fou! Oui, grand homme, et voici les aventures de nos jours; le petit-fils de Condé disparaît de ses vastes jardins, et la race de votre Royal ami finit avec moins de bruit que les jets d'eau que vous aimiez, et qui se sont tus depuis longtemps.

En même temps le dernier fils de saint Louis est chassé hors du royaume, et ses confitures sont vendues dans ses cours, comme autrefois, dans la Bible, on vendait les femmes et les enfants des ennemis vaincus.

Des valets mettent en vente publique les oripeaux des princesses, et c'est à peine s'il se trouve des acheteurs.

Ajoutons que nous verrons bientôt sur la place publique, à l'encan, comme un omnibus de réforme, les dernières voitures faites pour le dernier sacre du dernier roi de France qui ait songé à aller à Reims, demander une inviolabilité qu'il n'a pu trouver dans les lois!

Écoutez! cette voiture dorée, parfumée, brodée, peinte, sculptée, couverte de fleurs, bénite, et dont chaque clou était un chef-d'œuvre; ce trône sur quatre roues... il sera vendu à la criée! un charlatan l'achètera pour y vendre, au milieu des places, ses élixirs et ses opiats.

Qu'on me pardonne ces idées mêlées, ces images vulgaires, ces rapprochements inattendus; je sais que la rhétorique en murmure, que la logique s'en inquiète, et que l'art est mécontent; mais les faits sont là expliquant, excusant toute chose en un sujet pareil, le sublime et l'absurde, la bouffonnerie et l'élégie, la justice et la colère, le discours de M. de Chateaubriand, et ce chapitre même. Hélas! Il n'a pas été fait sans pitié, sans respect et sans larmes, pour des malheurs si cruels et si complets!

RAMBOUILLET

Vous voulez que je revienne sur les petits faits de cette grande histoire de Juillet. Jusqu'à présent cette histoire est écrite comme elle est faite! En masse... et avec la plus grande confusion. Il faudra bien du temps encore avant de mettre un peu d'ordre en ces événements qui se pressent et s'entassent, poussés par la fureur populaire. Moi qui vous parle, j'ai bien vu ces fameux trois jours: j'ai assisté à l'incendie du corps-de-garde en planches, sur la place de la Bourse, premières et fatales lueurs de cet incendie immense, épouvante de l'Europe. J'ai vu le peuple des trois jours demander des armes à la porte des théâtres, endosser la cuirasse de carton, saisir la lance des héros du moyen âge, aller se battre, héros sublimes et burlesques à la fois, contre des faits qu'ils ne comprenaient pas. Toute la ville a été branlante pendant trois jours; le peuple en avant, au feu, brûlé par le soleil; les habiles se tenaient sur les derniers rangs, incertains de leur contenance, un pied sur leurs serments de la veille, un autre pied sur leurs serments du lendemain. Colosse! un tremblement de terre les doit renverser comme celui de Rhodes, à l'écart gigantesque. Dans ce moment de confusion, tout est poudre, et fumée, et soleil, à Paris. On ne parle pas, on bourdonne! on ne pense pas, on rêve; on se regarde, on se touche, on se rit au nez, on s'admire les uns les autres, on s'épouvante.—Est-ce bien toi? est-ce bien moi? est-ce bien nous tous? est-ce bien Paris? Ce terrible et tremblant Paris de juillet 1830, quand il s'est vu sans roi, a été jeté dans un moment de telle stupeur qu'il ne l'avouera pas dans l'histoire!... Il faut bien en convenir, nous avons eu peur, sauf à nous démentir plus tard.

Cette foule parisienne! Au fond, elle est bonne, bien faite et bienfaisante; elle a saccagé le monde politique avec un grand sang-froid que rien n'égale. Après les trois jours, et quand il n'y avait d'autre roi que M. de La Fayette, ce monarque si bien fait pour la transition, que la royauté de France garde pour remplir tous ses entr'actes; quand le peuple encore étonné de l'hôtel de ville et des Tuileries, où il était entré, demandait à prendre une heure de repos, il lui vint dans l'idée, avant de voir le nouveau roi qui s'apprêtait quelque part, de revoir ce vieux roi qu'il venait de chasser, ce roi chassé si brusquement, et reçu avec tant d'enthousiasme; ce Français de plus de 1814, qui n'était qu'un roi de moins en 1830, le roi de la conquête d'Alger, le roi du sacre, le roi chanté à son avénement, par Victor Hugo, par Lamartine!... Il partait malheureux, innocent, bien à plaindre; il partait... Paris le voulut revoir encore avant son départ; Paris a voulu savoir comment était faite une royauté qu'on chasse. O ville insatiable de pareils spectacles, Paris! Elle a vu tomber Bonaparte; après cette immense chute elle a été furieuse encore de voir la chute de Charles X! Le peuple comprenait cela confusément: c'était la dernière chute des temps passés; relevés une heure, hélas! pour s'écrouler à tout jamais.

Donnez-vous la main, Fontainebleau et Rambouillet! Ne soyez pas jalouses l'une de l'autre, royales forêts, traversées dans des appareils si divers! A Fontainebleau, quand l'empereur dit adieu à son aigle, la France assiste aux derniers adieux de la force. A Rambouillet, quand Charles X exilé, bien moins taillé pour le drame que Napoléon, s'en allait loin du château des Tuileries, c'était l'antique royauté de France qui s'avouait vaincue à jamais. La jeune royauté de Napoléon et la vieille royauté de Louis XIV, défaites, l'une à Fontainebleau, l'autre à Rambouillet, quel espoir reste à la France? Grande question autour de laquelle, malheureux que nous sommes, nous nous agitons, sans que ce cruel problème ait fait un pas.

Le peuple donc, après ces trois jours, remit sa veste et son chapeau; ceux du moins qui avaient un chapeau. Puis il s'écrie: «A Rambouillet! à Rambouillet!» comme en 1790 il criait: «A Versailles! à Versailles!» Donc il s'en fut à Rambouillet, ce bon peuple, sans colère, et presque en riant, comme à une fête; il allait voir le roi Charles X. S'il garda ses armes pour ce voyage, c'était d'abord que les armes lui allaient bien; il n'était pas fâché, chemin faisant, dans la forêt royale, de tirer une perdrix de Sa Majesté, ou de courre le cerf, et de rapporter une pièce de gibier à sa femme, afin de dire qu'il avait gagné quelque chose à la révolution.

En vérité, il faisait bien, ce digne peuple, de se donner une fois le plaisir de la chasse au long-courre. Plaisir de roi qui lui était bien dû. Trois jours après son passage dans la forêt de Rambouillet, on lui reprenait sa forêt, on tuait sans lui tout son gibier, on vendait jusqu'aux œufs de ses faisans, on le traitait comme si on eut voulu le détrousser de ces plaisirs de souverain.

Le peuple est le dernier roi qui ait chassé dans les forêts de Rambouillet.

Que vous dire? Il y mit si peu de hâte, et tant il fit l'école buissonnière; il a si mal tiré sur les bêtes de la forêt, ce peuple qui tirait si bien sur les Suisses; il a si peu profité de sa victoire, ce peuple dont on a si cruellement exploité la colère, qu'il est arrivé trop tard à Rambouillet! il n'a pas vu même ce qu'il voulait voir; le roi Charles X était parti.

Cela est malheureux, vraiment; on ne sait pas ce que cette entrevue aurait pu faire, si cette entrevue avait eu lieu. Peut-être à l'aspect de son roi vaincu, à l'aspect de ces femmes tremblantes, et qu'il avait tant aimées, à l'aspect du tout jeune enfant qui lui aurait tendu les bras comme un frère à son frère, le vainqueur eût été touché de compassion: il eût relevé le vieillard, et repoussant de la main les stupides ministres, ils se seraient dit, le roi et le peuple: De quoi s'agit-il? Et ils se seraient bien vite entendus l'un l'autre, n'en doutez pas! ils auraient refait l'alliance brisée, car c'était leur avantage à tous deux. Bonté divine! la paix ne serait pas sortie de la France, et l'émeute n'aurait pas relevé la tête, hydre renaissante toujours; la contagion révolutionnaire eût respecté les peuples épars autour de nous, la triste Vendée n'eût pas rêvé la guerre civile, les débris infortunés de Varsovie, la ville héroïque, ne seraient pas retombés sur nos têtes, nous apportant la peste, comme le gant des combats que nous jette le Russe. O bonheur! nous serions rentrés dans la paix et le calme, nous autres, que la fièvre avait dévorés pendant ces trois fameux jours.

Mais la fatalité des Stuarts pesait sur cette auguste maison de Bourbon; le dernier regard du peuple de Paris, n'a pas été pour la royauté de la France. Elle est partie une heure trop tôt; elle a perdu malheureusement l'appel du peuple en courroux, au peuple calmé: voilà pourtant à quoi tiennent les dynasties! Il y eut un roi de l'Orient fait roi par son cheval: quelques chevaux de poste, ont décidé peut-être, du sort de Sa Majesté le roi Charles X.

A Rambouillet, le peuple de Paris fut bien surpris d'y trouver assez de canons pour foudroyer toute la ville, assez de troupes d'élite pour la mettre en état de siége; il comprit alors toute l'étendue de sa victoire! Modeste en son triomphe, il a tendu la main aux soldats, il est monté sur les canons pour se grandir quelque peu, afin de voir se prolonger dans les ténèbres ce douloureux exil d'un si bon roi.

Cependant, la royale famille allait au pas dans ce royaume, son domaine pendant tant de siècles; les populations se mettaient en haie sur son passage, et, bouche béante, elles la regardaient passer. Que le voyage dut paraître long aux nobles exilés! Un garde-du-corps, fidèle, intelligent et brave, galant homme et bon écrivain, M. Théodore Anne, a raconté d'une façon touchante, les premiers pas de cet exil sans fin... Ce récit contient toute une âme. Après de longues heures, ces exilés, accablés de fatigue, couverts de poussière, suivis par quelques serviteurs, qui ne pleuraient pas (si grande était la douleur de ces braves gens!), ils atteignirent le vaisseau de Cherbourg: la mère et l'enfant se retournèrent encore une fois, pour regarder la France, le vieillard leva son chapeau pour saluer la patrie, et puis ce fut une autre voix que la sienne qui dit aux matelots: Partons!

Il y a dans la vaste mer un sillon que Bossuet a retrouvé avec ses yeux d'aigle, et qui s'est renouvelé, bien souvent depuis Bossuet: sillon fatal! Il a conduit Marie-Stuart, la reine d'Écosse et de France, à sa sanglante sœur Élisabeth; il a livré à son oncle, Richard III, le jeune Arthur Plantagenet, il a ramené d'Angleterre en France, Henriette, fille de Henri IV et femme de Stuart. Bonaparte a creusé bien profondément ce sillon de la mer! Le même sillon qui nous ramena la famille de Louis XIV, la ramène aujourd'hui en exil. Autrefois, ce sillon était à peine une ride sur l'Océan étonné; aujourd'hui, c'est un large sentier incessamment ouvert aux royautés vagabondes! L'empereur dom Pedro l'a prolongé, à deux reprises, du Portugal au Brésil!

Quand il eut tout vu à Rambouillet, le peuple de Paris se remit en route pour ses foyers, qu'il ne quitte guère. C'était une éclatante nuit d'été, radieuse sous les constellations du ciel! Il fallut traverser de nouveau la forêt éclairée par la lune; on chantait, on disait des farces; l'esprit parisien débordait de toutes parts. Celui-ci s'asseyait au pied des arbres pour rêver, cet autre, étendu sur le gazon, dormait! Chacun allait comme il pouvait, à pied, à cheval, en voiture, sur des canons. La Nuit d'Eté de Shakespeare n'a rien qui soit comparable à cette étrange nuit de féerie et de cauchemar!

Un peuple qui revient d'une révolution et qui se promène dans les bois au clair de la lune, mettant sur son chapeau les vers luisants du chemin, en attendant une cocarde. Hélas! d'autre part, un pauvre vieux roi qui s'en va, pensant à la France, à son peuple! Et le peuple oublieux déjà des absents!

Ils ne furent de retour qu'à onze heures du matin, inquiets d'être grondés par leurs femmes, ces vainqueurs! J'ai vu passer toute cette armée voyageuse; elle était encore humide de la rosée du matin; elle avait coupé des branches vertes dans la forêt, qu'elle portait au bout de ses fusils; elle passa devant le Palais-Royal parce que c'était son chemin. Nous étions là, rue Saint-Honoré, plusieurs, attentifs au réveil de la royauté nouvelle. Les habitants du Palais-Royal entendant les voyageurs de Rambouillet, se mirent à leur balcon pour les voir passer; le peuple salua et passa son chemin. Quand arrivèrent plusieurs voitures de Charles X, où s'étalaient les vainqueurs, faute de voitures de place, les habitants du Palais-Royal, par un mouvement généreux, se retirèrent de leur balcon. Ces armoiries royales allaient bien cependant aux panneaux des voitures populaires, mais les hôtes du palais ne purent s'empêcher, voyant ces voitures ainsi remplies, de se rappeler le nom du maître! Hélas! qui donc eût pensé, en présence des carrosses de Charles X, et quand il s'agissait d'une couronne pour le maître du Palais-Royal, que madame la duchesse de Berry interdite du feu, de l'eau et du sel en France, serait aussi interdite du droit d'aumône, et par un temps de peste encore... une aumône, présentée par M. de Chateaubriand!

Je finirai par une anecdote horrible et vraie:

Il existe un homme à Paris, qui vit seul dans la foule et dans la fange. Il porte un fouillis de haillons pour tous vêtements; don Juan, mêlé de Diogène. Il vivait au jour le jour, ne parlant à personne et s'occupant peu des affaires, fumant sa pipe, quand il avait du tabac, prenant l'air et le soleil, au soleil. Le 28 juillet, au plus fort de la bataille, cet homme hors de son grenier, se rend à sa promenade favorite; il est arrêté par une barricade: derrière cette barricade, et protégé par ce rempart, un petit émeutier très-maladroit chargeait et déchargeait son fusil, sur un peloton de Suisses, auquel il ne faisait aucun mal. Mon héros s'arrête un instant à regarder le petit homme; impatient de sa maladresse, il lui arrache le fusil des mains, il le charge, et, presque sans viser, il tire: un des Suisses tombe roide mort; puis, rendant l'arme à ce maladroit: «Voilà, lui dit-il, comme on se sert d'un fusil, reprenez le vôtre, je vous le rends, car ce n'est pas mon opinion

Cette histoire est la tienne, ô peuple de Paris! Voyant tant de maladroits tirer depuis dix ans aux jambes de la monarchie, impatienté de leur maladresse, il leur a arraché l'arme des mains. Lui aussi il a voulu prouver qu'il savait se servir de ses armes, il a visé juste... Hélas! à la fin du compte, il s'est trouvé que, à lui aussi peut-être, ce n'était pas son opinion.