The Project Gutenberg eBook of Contes Fantastiques et Contes Littéraires
Title: Contes Fantastiques et Contes Littéraires
Author: Jules Gabriel Janin
Release date: October 24, 2011 [eBook #37836]
Language: French
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CONTES
FANTASTIQUES
ET
CONTES LITTÉRAIRES
TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22.
CONTES
FANTASTIQUES
ET
CONTES LITTÉRAIRES
PAR
JULES JANIN
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1863
Tous droits réservés
PRÉFACE
Ce petit tome in-18 représente, en sa modeste apparence, une suite de méchants petits écrits et récits en quatre tomes in-12, qui se publiaient, çà et là, dans les Revues des environs de 1830.
Je ne crois pas que l'ignorance et l'inexpérience en toutes choses aient jamais produit une suite plus téméraire d'essais plus enfantins. A peine, avec beaucoup d'indulgence et d'attention, les lecteurs de 1862 trouveront-ils, en espérance, dans ces pages fugitives, l'écrivain qui devait écrire un jour les Gaietés champêtres, la Religieuse de Toulouse et la Fin du neveu de Rameau.
Non pas que ces trois derniers livres soient tout à fait de bonnes œuvres, au moins on y trouve une certaine habileté, un certain art.
Si l'auteur avait été le maître, il eût supprimé de sa vie et de ses œuvres au moins les contes que voici. Mais le moyen d'ôter une page?... et surtout quand cette page est peut-être un obstacle au renom de l'écrivain?
Toutefois, l'auteur se console en songeant que s'il eût volontiers retranché plus d'un conte, il n'a rien à modifier dans les opinions, la constance et la fidélité de toute sa vie!
En tout ce qui touche aux sentiments de son âme, aux passions de son cœur... il est le même! Ami des anciennes chansons, négligent des cantiques du lendemain.
Passy, 1er janvier 1863.
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION—MAI 1832.
Je demande au lecteur qu'il me pardonne un titre ambitieux: Contes fantastiques. Le seul titre un peu véridique à ces compositions, trop hâtées, serait celui-ci: Historiettes, ou bien cet autre: Contes, tout simplement. Mais dans ce nébuleux royaume littéraire, on ne dit pas toujours ce que l'on voudrait dire, et les circonstances vous mènent loin. La mode surtout, souveraine maîtresse des chefs-d'œuvre d'un jour, impose à ses poursuivants de très-rudes conditions, en échange d'un sourire que souvent elle ne donne pas.
Contes fantastiques! Mon titre est un leurre. Il y a bien peu même de fantaisie en toutes ces pages, et vous n'y trouverez aucune des précieuses qualités de maître Hoffmann, qui nous a révélé une poésie inconnue. Poésie du foyer domestique, et poésie de célibataire en même temps; poésie de l'homme heureux qui n'a rien à faire, de l'homme passionné sans passions; poésie du buveur qui ne s'enivre pas, de l'homme qui dort tout éveillé; poésie d'amateur de tabac de toutes sortes et qui fume dans toutes les postures: capricieuse et folle, souple, élégante, facile à vivre, plus souvent échevelée que parée avec soin, montrant son sein et sa jambe à qui veut les voir, et cependant toujours chaste et modeste. La poésie fantastique est une très-belle et très-aimable fille qui aime les joies et les libertés du cabaret, qui se plaît à l'ombre du joyeux bouchon, qui recherche de préférence tous les plaisirs à bon marché. Oh! quand nous l'avons vue, en sa négligence, venir à nous du fond de l'Allemagne, comme nous avons été surpris et charmés! Quelle différence entre la poésie fantastique et toutes les autres poésies.
C'était beau, la grande poésie! et, comme la marraine de Chérubin, elle était bien imposante. Mais, à côté de la grande poésie, la petite poésie n'est pas sans charmes; après le poëme épique, plaisir des dieux, le conte est une volupté à la portée des simples mortels. Chérubin, l'aimable enfant, a peur de sa marraine: il embrasse Suzon, et quand Suzon fait la rebelle, il court à Fanchette, avec laquelle il ose tout oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde poétique; Hoffmann, c'est le conte après le poëme, après le drame; Hoffmann, c'est la petite poésie aux pieds légers qui vient après la grande, en suivant son sillon lumineux.
Avec cette différence toutefois, que le conte se manifeste dans un arc-en-ciel plus modeste: la grande poésie descendait du Parnasse jusqu'à nous, la petite, au contraire, s'élève à nous de l'hôtellerie voisine, où elle se loge de préférence. La poésie homérique se manifestait au milieu du tonnerre et des éclairs, sur le mont Sinaï, sur l'Hélicon; la chanson des bonnes gens arrive au bruit du bouchon qui saute, et si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un nuage de tabac; innocente fumée, elle est féconde en rêves, en fantaisie, en contes, en rêves charmants.
Les Mille et une Nuits ne sont-elles pas les contes fantastiques de l'Orient? Dans les Mille et une Nuits, dans les Contes d'Hoffmann, si vous rencontrez des rois et des princes, le grand rôle est joué par le menu peuple; déjà le marchand, l'esclave, le muet, le calender borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans ses fonctions les plus modestes, se montre et nous sourit. Venez à moi, disait la fée aux pauvres d'esprit; mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple d'un conte bourgeois et poétique en même temps, les nations du Nord n'avaient de contes pour personne; elles avaient des poëmes et des histoires pour quelques-uns, les plus grands et les plus forts; et quand enfin, du grand poëme, nous fûmes descendus, ou, si vous aimez mieux, nous nous fûmes élevés au récit des petits faits de la société bourgeoise, eh bien, il y avait une fois un roi, le roi Louis XI, et une reine, la reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela vous plaise ou non, qu'importe?—A mon plaisir!
Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en France; ce serait une longue et laborieuse histoire, qui me coûterait beaucoup plus de travail qu'elle ne vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps n'est plus à la dissertation, et je doute que même l'Essai sur les éloges, par Thomas, eût un grand succès aujourd'hui. Mon but est de définir assez bien le conte fantastique, pour prouver, malgré le titre de mon livre, que je n'ai jamais eu le droit ni la volonté de viser au fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes, que le hasard avec lequel ils ont été faits, sans plan, sans choix, sans but; et je ne pense pas que ce mot, au hasard, soit une excuse suffisante pour que vous me permettiez ce titre ambitieux: Contes fantastiques.
Mais, je vous le répète, cette faute n'est pas la mienne, c'est la faute des circonstances, la faute de la mode, et votre faute à vous-mêmes, qui voulez du fantastique à tout prix et de toutes mains, comme s'il était donné au premier venu d'être un poëte en plein cabaret, de dessiner des chefs-d'œuvre au charbon sur la muraille, d'aimer la bière et la rêverie sur un grand fauteuil de chêne; de connaître les secrets intimes du violon et de l'archet; comme s'il était donné au petit monsieur que je vous présente ici de s'appeler Hoffmann?
A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon cher Roland. Je me rappelle surtout certaine nuit d'hiver que nous avons passée à la lueur bicolore des bougies et du punch. Roland, ce soir-là, m'a dit tout ce qu'il pouvait me dire pour m'empêcher de tomber dans cette erreur d'un esprit maladroit qui s'égare à plaisir, et qui va, sans savoir où.
Ce soir-là, par grand hasard, nous étions deux, lui et moi, nous qui ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous disputions à outrance, heureux, lui, de me voir en dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y a rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques lorsqu'ils se mettent à mordre et à ruer.
Notre sujet de dissertation était d'un grand intérêt. La nuit était bonne, le feu était vif, et nous pensions cette fois à livre ouvert!
Jugez du chemin que nous avions fait en quelques heures! En cheminant sur l'imagination, le coursier à tous crins, nous étions venus d'Homère à Hoffmann; du poëme en vers au conte en prose; de l'Olympe athénien au cabaret allemand. Nous étions arrivés, sans savoir comment, sur les bords de ce fleuve Léthé qu'on appelle le fantastique. Et là nous écoutions, bouche béante, pour voir venir de ce trou obscur quelque clarté, quelque explication naturelle à ce plaisir hors nature que nous cause Hoffmann.
Nous avions tant de temps à perdre,—à cet âge heureux, on n'a rien à faire!—que nous commençâmes par nous demander, comme des faiseurs de rhétorique:—Y a-t-il un fantastique?—Et qu'est-ce que le fantastique? Cela dura longtemps; une fois dans les divisions et les subdivisions aristotéliques, on ne s'arrête plus. Puis encore ces autres questions: Notre siècle a-t-il découvert une nouvelle espèce de poésie, un genre de drame inconnu, une Atlantide reculée dans le domaine de la poésie, île perdue... retrouvée par Hoffmann; île dangereuse sur laquelle existe encore le limon de la création? Répondez à ma question, disait Roland, répondez; puisqu'il y a un fantastique, à votre sens, où est-il, que fait-il, et d'où vient-il?
Disant ces mots, Roland se promenait de long en large, aussi fier et aussi heureux que s'il eût écrit les chœurs du premier Faust.
Moi qui le connais et qui sais très-bien qu'il ne tient pas plus à ses questions qu'il ne tient à mes réponses, je pris les pincettes et me mis à tisonner le feu en fredonnant l'air de la Grande Pinte, composé dans ma petite ville natale, et composé par vous, mon très-féal et très-savant patron, Jean Paul, que Dieu protége et repose dans le ciel étoilé des Mille et une Nuits!
Quand le tison s'agite et s'échappe en étincelles joyeuses, on dirait de jeunes âmes qui s'envolent du purgatoire débarrassées de toutes souillures.—Vois-tu ces âmes, Roland, ces âmes qui s'en vont là-haut en poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Homère les a vues, lui ce grand aveugle qui a tout vu? Non. Homère n'a pas vu voler l'étincelle du foyer domestique; il ne l'aurait pas vue même quand il aurait eu un foyer domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il a vu le soleil athénien! Il s'est abîmé dans les immenses clartés: il était placé plus haut encore que le Tasse quand il découvrit la Jérusalem du haut de la montagne. Volcans, forêts, ruisseaux, fontaines, vaste mer, et des hommes de dix coudées! Il a contemplé l'Apollon qui a fini par ressembler à Louis XIV. Tout fut grand et sublime; Homère avait jeté à profusion dans la poésie des dieux visibles dont le sang coulait, des déesses visibles qui changeaient les montagnes en élégants boudoirs, et faisaient des nuages un voile à leurs transports d'amour. Heureux les poëtes venus les premiers, Roland! le monde appartenait à ces âmes violentes. Ils tenaient la Grèce; ils remplissaient la maison d'Atrée. La comédie attaquait Socrate. Aujourd'hui ce monde est épuisé, Socrate est mort. Tout est connu. Les mystères d'Éleusis sont un jouet d'enfant. On achète les momies de l'Égypte à très-bon compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont chanté des couplets de vaudeville; il n'y a pas une étoile au ciel qui n'ait son nom et son histoire. Et quant aux hommes, aussi nombreux que les étoiles, ils rentrent et sortent dans leurs cercles à certains jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations. Les fables, les combats acharnés, les jeux funèbres, les guerres entreprises pour le sourire d'une belle femme, les vieillards se levant au passage d'Hélène, tout cela leur paraît ridicule, outré; ils rient de pitié quand on leur parle d'un siége qui a duré dix ans.
Roland, qui jouait avec mon lévrier, retourna vers moi son visage d'une imposante gravité:
—C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les temps primitifs fût un être heureux. Je suis bien sûr que le lévrier de Darius adoptant Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles, était plus beau et plus intelligent que le tien. Les belles femmes! les grands poëtes! Oui; mais à t'entendre, on dirait que c'est le monde qui manque à la poésie, et non pas la poésie qui manque au monde, et c'est mal fait de châtier le temps présent sur le dos du temps passé.
—Non, lui dis-je, ce n'est pas le poëte qui manque au monde. Tant qu'il reste un brin d'herbe ici-bas, une étoile là-haut, une femme sous nos yeux, il y aura des poëtes; tant que nous aurons la prière au fond de notre cœur, il y aura des poëtes. Mais en poésie aujourd'hui, comme en politique, chacun chez soi, chacun pour soi! Et le poëte a caché sa poésie, il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus trouver d'écho.
—Cela est fâcheux, dit Roland; si la poésie allait nous manquer, par quoi la remplacer, nous autres qui sommes jeunes? Cela est fâcheux; si le respect humain se met parmi les poëtes, c'en est fait des poëtes. Le respect humain a tout flétri parmi nous, il a flétri le mariage, il a flétri l'amour, il a flétri la croyance, il a flétri le pouvoir; le respect humain s'est glissé partout, sous toutes les formes; il s'est appelé comédie et satire, tragédie, encyclopédie, cours de littérature: il a fini par être un journal. Mais que la poésie soit une chose ridicule, nous sommes perdus, toi et moi, et tous les autres qui ne se sont pas donnés, corps, âme et biens, avenir, présent et passé, à l'avarice, à l'ambition.
—Tu vois bien, dis-je à Roland, qu'en ceci encore tu as tort de demander ce que c'est que le fantastique? C'est la seule poésie aujourd'hui que les poëtes osent faire et puissent faire; il faut la respecter, la recevoir à bras ouverts, et ne pas demander insolemment où est-elle? ami Roland, comme tu ferais de quelque maîtresse à tes ordres. Cette étrange poésie est aussi fière que la grande poésie: elle a ses caprices, ses bouderies, ses colères, ses moments de fatigue. Elle est une maîtresse impérieuse et difficile; elle va jeter son bonnet au vent qui l'emporte; il suffit de lui déplaire, et elle se passera de toi, de moi et des autres, comme tu dis.
En même temps, je remplis son verre et le mien, nos deux verres se donnèrent l'accolade, et nous restâmes les bras croisés, la pensée en l'air, le cœur tranquille, heureux comme deux amis, et savourant par tous les sens la paix et le silence de la nuit.
L'instant d'après, Roland reprit la parole:
—Et pourquoi, diable, me dit-il, les poëtes ne peuvent-ils faire aujourd'hui que du fantastique? réponds-moi.
Quand il me fit cette question, j'étais en train de lire les adieux d'Andromaque et d'Hector; j'essuyai une larme, et je lui dis avec le plus grand calme:
—Les poëtes n'en peuvent plus, les grandes actions leur manquent, les grands malheurs sont épuisés, les grands hommes sont morts pour la poésie, ou, pour ainsi dire, les malheurs modernes sont de si grands malheurs, les grandes actions de nos jours sont de si grandes actions, et les grands hommes contemporains sont de si grands hommes, que la poésie, en s'élevant de toutes ses forces, ne saura jamais se mettre au niveau de toutes ces grandeurs. Regarde autour de toi, Roland; que veux-tu que fasse l'ode avec la bataille de Waterloo? que veux-tu que fasse la tragédie avec Bonaparte? et quelle plus touchante élégie, un roi de France abandonnant ce beau royaume. Nos dulcia linquimus arva? Remonte plus haut, entre, sans peur, dans 93, et place-toi dans le tombereau où s'est assise la reine de France, où toute l'aristocratie est montée. Imagine, invente un roman à côté de cette histoire! Tu comprends bien qu'on aurait beau être trois fois poëte, on ne saurait ajouter une pitié, une épouvante, à ce drame tout construit, tout joué, tout parlé, sanglant avec son propre sang! Qu'a-t-il besoin des paroles, des passions et du sang des poëtes? A ce compte, l'ode, la tragédie, le drame, le roman et le poëme épique existant par eux-mêmes, sont également défendus aux poëtes d'aujourd'hui.
Il se mit au piano en fredonnant un air de Dalayrac, tout empreint de la mélodie amoureuse du XVIIIe siècle; bientôt il le chanta avec éclat, puis il le murmura tout bas et en riant; il changeait, il ralentissait, il pressait la mesure à volonté; puis s'arrêtant:
—Si les poëtes ne sont pas dignes de l'ode, que ne font-ils des églogues et du Dalayrac? me dit-il. Il me semble que le temps serait bien choisi; Virgile s'est servi de l'allusion politique sous Auguste. A celui qui ferait l'églogue aujourd'hui, l'allusion politique ne manquerait pas, ce me semble, avec ce danger que les bergers n'y comprendraient pas grand'chose. Virgile a fait ses dix églogues après les guerres civiles. S'il ne faut que du sang, et des ruines, et des exils, pour que les bergers se puissent livrer à leurs combats sur la flûte, à l'ombre du hêtre, il me semble que nous n'avons rien à désirer de nos jours. Quant à l'ode, si l'ode à la Pindare est défendue faute de guerriers et de vainqueurs aux jeux olympiques, de quel droit ne ferait-on pas la petite ode à la façon Horace: «O navis referent in mare,» etc.? Et quelle belle ode au vaisseau de Cherbourg! En même temps il se mit à siffler l'air: O ma tendre musette, et j'attendis patiemment qu'il eût fini.
Quand il eut fini, je lui dis:
—Ne vois-tu donc pas que l'idylle qui n'a jamais été très-fêtée parmi nous, et que M. de Segrais et les autres ont ravalée aux derniers rangs des compositions burlesques, serait aujourd'hui la plus étrange mystification? Va donc chanter les bergers et les bois, et la puissance des grands bœufs, sous le règne des machines à vapeur et des chemins de fer, des marmites autoclaves et des cannes à fauteuil? Depuis l'antiquité, la nature physique n'a pas été moins dérangée que la nature morale. Les bergers de Théocrite ont été dégradés à l'Opéra, qui les a rendus désormais impossibles. Les bergers de Théocrite étaient au moins vraisemblables; mais les bergers de l'Opéra, en rubans roses, sont le désespoir de toute poésie. Hélas! la machine a tout remplacé. Enfin il n'y a plus d'orage à craindre avec le paratonnerre, plus d'inondations, plus de sécheresses avec les canaux, plus de mauvais vin avec le Manuel du Vigneron: tous les dangers ont cessé pour le berger; les loups et les couleuvres de Virgile, autant de fables, aussi bien que Ménalque et Tityre. Avec les révolutions qui se sont opérées de huit jours en huit jours, quel est le poëte, je te prie, qui ne serait pas forcé d'effacer son ode de la veille, avant de commencer l'ode du lendemain?
Roland, qui se sentait battu, prit un air d'ironie et de victoire:
—En ce cas, me dit-il, si cette impossibilité de faire est démontrée, pourquoi m'as-tu dit que les poëtes, non-seulement ne pouvaient pas, mais encore qu'ils ne voulaient pas faire de la grande poésie? Au moins voudrait-on savoir, si par hasard un grand poëte se rencontrait encore, pourquoi donc il n'oserait pas?
—C'est, lui dis-je, qu'il ne faut pas croire que le vrai poëte soit assez insensé pour se livrer à toute sa fougue aux yeux des hommes de sang-froid; il ne faut pas croire qu'il marche seul dans les sentiers difficiles, pendant que les autres suivent les chemins battus.—Crois-moi, jamais les poëtes ne se sont plaint, tout de bon, de leur misère; leur misère était une fiction qu'ils inventaient pour se faire pardonner leur supériorité sur les autres hommes; jamais, non jamais, quoi qu'ils en aient dit, et quoi qu'en ait dit le monde, les poëtes n'ont été sans puissance et sans fortune: il est impossible, et, vois-tu, je crois en ceci comme je crois en Dieu, il est impossible que Homère ait été le mendiant qu'on nous montre avec un bâton et une besace; j'en atteste hardiment les sept villes qui se sont disputé la gloire de lui avoir donné le jour.
»Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion; le premier il commença cette grande croisade contre les religions nouvelles qui ont passé de Socrate à Jésus-Christ, de Jésus-Christ à Luther, de Luther à Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des procès en police correctionnelle et vingt francs d'amende, parce que tout se termine chez nous d'une façon ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras toujours le grand poëte à côté du grand homme d'État, comme son corollaire inévitable. Corneille est près de Richelieu, Milton près de Cromwell, Racine se place entre Louis XIV et ses amours, Bossuet domine le XVIIe siècle, Mirabeau le XVIIIe; et Voltaire, entre ces deux siècles, placé là comme un lien nécessaire, est à la fois le maître absolu de ceci et de cela. Et tu me demandes pourquoi un poëte n'oserait pas être poëte aujourd'hui...? Le moyen d'oser, quand personne autour de nous n'ose être un grand homme? Pour chanter à l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les regards de la foule attentive: elle a trop vu de choses pour en entendre; elle a composé de trop merveilleux poëmes pour être attentive à d'autres poëmes que les siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit à la Muse: chantons!
Roland me dit d'un air piqué:
—Tu es diablement éloquent aujourd'hui, ne pourrais-tu pas me parler avec moins d'emphase? A vrai dire, je te comprendrais beaucoup mieux si tu étais un moins grand orateur.
—Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma grande éloquence, au moins tant qu'il s'agira de la grande poésie; en effet toutes les espèces d'emphases se tiennent par la main, ce sont des sœurs de la même taille, et qui vont au même pas, en prose, en vers.
—En ce cas, dit Roland, revenons à notre point de départ, au petit pas: dis-moi très-simplement, puisque tu es si convaincu qu'on ne fera plus drame, ode, poëme, idylle, aucune espèce de grande poésie, à quoi serviront les poëtes de l'avenir, et ce qu'il nous est permis encore d'en espérer?
—Je te dirai très-simplement, mon ami Roland, que les poëtes s'étant réfugiés des grandes passions dans les petites, mettront leur art au niveau de leur vocation nouvelle, et feront de très-petites choses, comme autrefois ils faisaient, en se jouant, de très-grands poëmes; en un mot, et c'est là où j'en voulais venir, (c'est là où j'en suis venu par le plus long chemin), nous sommes tombés du poëme au conte et du conte au réalisme, à savoir le conte sans poésie, et voilà que nous nous élevons jusqu'au fantastique, id est, au conte avec poésie. En vain tu nieras ces différences, tu ne te démontrerais jamais à toi-même, qu'un conte graveleux de Boccace ou des Cent Nouvelles nouvelles soit de la même famille qu'un conte d'Hoffmann. Non, certes. Ces récits de maris dupés et ridicules, de femmes adultères et rapaces, de servantes déshonnêtes, de valets imbéciles et de grands séducteurs; non, tout ce vice à l'usage de Maître Gonin et de madame Pampinée, auquel s'est ajouté le génie enchanteur de La Fontaine, n'est pas de la même famille que le conte d'Hoffmann. Le conte d'Hoffmann ne s'accommode ni des amours frivoles et indécentes, ni des séductions poussées à bout, ni de la moquerie galante de ces héros de ruelle endimanchés de coquelicots. Il est trop sage et trop sensé, le conte d'Hoffmann! il rougirait des détails orduriers. Il consent bien (c'est même une de ses joies) à étudier, reproduire en ses naïfs récits les détails les plus vulgaires... il s'arrête à l'alcôve: il n'ira pas plus loin. C'est une chose étrange; elle est vraie: nos contes de boudoir et de palais florentins feraient rougir la muse d'Hoffmann, une muse de cabaret! C'est une chose étrange à voir autour d'Hoffmann le buveur, ces idéales figures, ces idéales passions, ce frais paysage, et ce beau monde en déshabillé galant du clair de lune et du matin:
Lorsque n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour!
»Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre pour porter un regard indiscret sur les fantômes de sa création: en plein cabaret, quand les jolies filles, enfant de son cerveau, viennent s'asseoir à sa table, et qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces printanières, comme tu respecterais les deux sœurs. Pourvu qu'elles lui permettent de boire encore et de fumer toujours, il va leur parler si respectueux et si tendre! Il leur dira les amours des cieux et des histoires du troisième ciel, où fut saint Paul; il sera charmant avec elles, simple et rustique Hoffmann! Restez donc près de lui, chastes pensées de son âme, adorables filles de son imagination toujours jeune! restez près de lui, c'est un poëte qui ne pense guère au monde extérieur; il rêve; il se rend compte à lui tout seul de ses ravissantes histoires de terreur, de pitié, d'infortune et d'amour!
—Je commence à comprendre, reprit Roland... le poëte fantastique est un égoïste..., il se plonge à plaisir dans les plus beaux rêves, il méprise également le blâme et les louanges du monde. En ce cas, Dieu me préserve de ces hommes sans cœur, qui ne pensent qu'à leur propre ennui, sans songer à soulager l'ennui des peuples qui ont tout vu, tout épuisé!
—Le poëte fantastique, Roland, est un sage; il parle à voix basse, et ne veut déranger personne! «Et qui m'aime, me suive.»
—Ajoute à ta définition, dit Roland: Le poëte fantastique est nécessairement un ivrogne.
—Et moi je dis: Le poëte fantastique est un grand artiste; et voilà sa force et voilà son inspiration! Il est le mage, il est la fée; il n'a pas besoin d'endormir le sultan tous les soirs, pour que Chérésade se réveille et lui dise: Encore une histoire, ma sœur! Il est naïf, il est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre exposait son imagination toute nue aux regards des passants... Hoffmann habille et drape son récit avec cette innocence d'un père de famille qui veut bien marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait ce grand changement dans le conte, il a opéré cette importante révolution, mettant le conte aux mains de la mère de famille, aux mains de ses enfants, sans que les enfants ou la mère aient à rougir. Ce sont là des bienfaits positifs, une supériorité incontestable. Écoutez Hoffmann: au milieu de son récit il s'arrête, il prélude, il chante, il agit comme Kreyssler, s'abandonnant à toute harmonie. Il va d'un fantôme à l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-là. Pourtant voilà l'homme auquel tu reprocherais quelques instants de repos dans une amicale hôtellerie? Et tu soutiendrais que ce soit à l'aide d'un vice innocent qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu plus de confiance dans un pot à bière, que dans l'archet d'Hoffmann?
—Ouf! réveille les grands mots, dit Roland. Accuser un homme d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice, au milieu de tant de vices purement humains, est-ce donc le maltraiter si fort? En reconnaissant les faiblesses de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une des causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de ses contes. Artiste! est un bien gros mot, pour l'explication d'un conte futile, et comment nous persuader que cet homme est devenu un grand musicien, un grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux contes ou de vieilles histoires sans façon, sans apprêts, sans étude et sans art même? As-tu jamais entendu raconter l'amour d'un jeune Italien pour la naïade du château de Versailles? Oui dà! l'histoire est belle! et je te la raconterai à la première occasion... Bonjour!
—Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne m'as rien raconté; Roland, raconte-moi l'histoire de la naïade de Versailles, le veux-tu?
—Je le veux bien, dit Roland, mais à une condition... je te la dirai quand j'aurai fini mon conte; cependant, jure-moi que tu exécuteras fidèlement notre traité.
—Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte, et dis-moi ton histoire.
Alors Roland commença:
—Il y avait à Versailles, l'ancien palais de Versailles, dans la rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau, amusement d'un jour pour le grand roi, une belle et élégante statue de naïade, aux formes si délicates, avec tant d'innocence au sourire, à la lèvre, que le satrape appelé Louis XV la voulait chasser de ses jardins. Cette statue, entourée de blocs informes, lions aux gueules béantes, syrènes à la queue de poisson, amours aux ailes étendues, Vénus de toutes dimensions, était seule et triste au milieu de ses compagnes. La Vallière s'y était assise un jour sans la voir; Montespan l'avait heurtée en passant; madame de Maintenon et madame Du Barry ne l'avaient pas même touchée. O marbre! ô mystère! ouvrage excellent de quelque artiste de vingt ans, à son premier chagrin d'amour.
»Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de mon histoire est récente (il n'y a guère entre nous qu'une douzaine de révolutions), un jeune peintre, enfant des chefs-d'œuvre, allait et venait, regardant ces lourdes façades, ces arbres taillés en pyramides, ces eaux verdâtres, ce luxe épuisé d'une monarchie en ruine. Il triomphait de se sentir si supérieur à tout le goût du XVIIe siècle, à toute la barbarie du XVIIIe. Il était dans un de ces admirables instants d'ironie, où l'ironie arrive à la hauteur de la passion. Il foulait d'un pied dédaigneux ces guirlandes, ces colifichets d'un jour; il était fier d'être Italien, malgré la liberté qui commençait à rugir en France, et de toutes ses forces et de toute sa voix. Tout à coup, par hasard (ce hasard qui vous montre, éblouissante, la femme que vous devez aimer le reste de vos jours), tout à coup le jeune homme découvre en ce chœur de femmes grotesques, l'admirable naïade, création toute italienne! pauvre femme tremblante et triste au bord de ces eaux lassées et silencieuses. Elle avait froid dans ce limon. Elle était belle, hélas! son regard était humide; elle pressait ses beaux pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient sur ses épaules; elle avait froid; elle était là si mal à son aise, l'innocente enfant! Sans doute elle avait été oubliée sur le chemin, orpheline de père et de mère en ces jardins désolés, et là, sans appui, sans soutien, sans voiles, elle s'humiliait sous les froides mains du sort. Notre artiste la vit donc ainsi faite; alors il se baissa vers elle, à genoux, courbant la tête sous son regard: il anima tout ce marbre, il réchauffa ce marbre ingénu sous son haleine brûlante; il fit battre ce cœur sous ses mains, il enveloppa toute cette femme de tant de respect et d'amour, qu'elle semblait lui dire: à demain! Le lendemain, il lui parla de son amour, il lui dit qu'il l'aimait, parce qu'elle était plus belle que tout ce qu'il avait vu ou rêvé; il lui fit ses confidences avec toute sorte de mystères; il lui raconta toute sa vie, tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aimé. Elle l'écoutait avec un doux sourire; elle le regardait avec cette tendre compassion qui précède l'amour! Elle était toute à ces histoires d'une jeunesse orageuse et bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait sa passion, comme on cache une passion qui commence; elle s'y livrait sans s'y abandonner, son amour était chaste autant que son âme. Et lui, la voyant si réservée et si modeste, se perdait dans les ravissements du troisième ciel. Il passait sa vie à la voir, à l'aimer, à lui parler, à l'entendre... il croyait l'entendre, et voilà ce qu'elle lui disait:
«Toi qui m'as devinée au milieu de ces nymphes obscènes, ami, toi qui es venu me chercher dans ces jardins déshonorés par tant de vice royal et d'amours vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de ces lieux ne se soit pas fait sentir à ton âme?» A cette question plaintive de la jeune fille, il répondait par ce regard qui dit tant de choses. Elle reprit en ces mots: «Toi qui es jeune et d'un cœur honnête, pendant que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors pour réformer le monde et relever l'humanité du joug écrasant qui l'opprime, comment se fait-il que toi seul tu sois insensible à l'ambition de régénérer la France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu es heureux. Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous hâter, les nuages s'amoncèlent, la tempête arrive, la foudre gronde, ces minces filets d'eau tarissent dans leurs filets de plomb. Regarde là-bas le palais de Louis XIV, comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la feuille jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous!» Et lui..., éperdu, la tenait embrassée à l'étouffer!... Non, non, ce n'était pas un marbre qu'il embrassait.
«Ainsi les deux amants passèrent leurs belles heures, leur frais matin d'amour, leur nuit d'été: ils s'aimèrent en silence, avec des regards, avec des soupirs, avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela dura longtemps; mais les choses que la naïade avait prédites arrivèrent: le nuage amoncelé devint orage et tempête, le tonnerre gronda, ce fut un bruit à épouvanter les plus braves. La grande voix de la populace, un tonnerre à l'usage des révolutions, se fit entendre et tout s'en alla de France, les vieilles lois, les vieux dieux, le vieil amour, et la vieille poésie, et le vieil esclavage, tout s'en fut! Autel et trône, jeunesse et beauté, aristocratie de tant de siècles, morte en un quart d'heure! Le passé expia les folies et les prodigalités de son orgueil, tout cela en un jour! Ce fut un chaos plus affreux que le chaos primitif, le chaos de choses créées, le chaos des lois toutes faites et des pouvoirs tout construits. Enfin, les passions humaines aboutirent à une seule, à cette passion qui renferme toutes les autres, une révolution! Certes, si la foule hurlante du 10 août avait eu le temps, elle aurait montré au doigt le jeune homme pressé d'un chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement occupé de sa passion, vit d'un œil serein tous ces désastres. Que lui importait l'émeute populaire, à lui, qui rencontrait tous les jours un si doux sourire! Que lui faisaient ces cris de l'émeute, à lui qui se livrait à un éloquent silence! Il appartenait à la reine de ses rêves. Elle était sa maîtresse et sa souveraine, sa gloire et sa joie; elle était tout pour lui, que lui importait le reste? Aussi bien tant que le chemin de Versailles à Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre à ses chères amours, il n'en demanda pas davantage. Mais un jour le peuple qui avait, lui aussi, ses passions à satisfaire à Versailles; le peuple, assis sur les canons et criant: meurtre et rapine, encombra le chemin de Paris à Versailles. Alors songez à la douleur du jeune homme; c'était le jour où il allait voir sa bien-aimée: elle lui avait donné rendez-vous, la veille, et plus tôt qu'à l'ordinaire. Sans doute elle était parée, elle était prête, elle l'attendait... O surprise! ô douleur! un mur vivant s'est élevé entre lui et sa fiancée; c'est un monceau d'hommes et de femmes hurlant, et c'est une mer de têtes échevelées, une armée en désordre que le boulet ne saurait percer! Le voilà forcé d'aller pas à pas avec le peuple, impatient, haletant, désespéré! Le peuple allait à la reine, plein de rage; lui allait à sa maîtresse, rempli d'amour. C'était à voir, cette haine et cette colère forcées d'aller au même pas. C'était à voir, la passion innocente de ce jeune homme et l'atroce passion de la foule accouplées l'une à l'autre, se donnant le bras dans les rues, marchant dans la boue ensemble, toutes deux corps à corps, bras à bras, le chemin si long pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec la foule. La foule s'arrêta sous les fenêtres du château en criant: la reine! la reine! la reine!... Lui il laissa la foule à sa rage, et, prenant le détour d'une allée obscure, il arrive à sa maîtresse de marbre et la rassura sur son absence; il lui raconta les cris, les fureurs, les démences de ces compagnons du Coupe-Tête. Elle l'écoutait en tremblant, sans rien comprendre à ce récit funeste. Et les cris de redoubler: la reine! la reine! et le peuple abominable se répandait dans les jardins. Enfin... une troupe armée, horrible à voir, arriva jusqu'au jeune homme tremblant pour sa fiancée. «Que fais-tu là?» lui dirent-ils. Lui, éperdu, se jette au-devant de sa bien-aimée; il la protégea de son corps, il couvrit sa chaste nudité de son manteau, et il s'apprêta à mourir avec elle et pour elle... Ah! misère! l'asile de sa fiancée était profané à jamais, les grilles de fer étaient brisées, les gardes égorgés, toute cette pompe royale était évanouie. Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans gardes, sans amis, sans protection, comme une simple reine! Elle restait exposée aux regards des hommes, aux insultes des femmes, aux injures de tous, comme une simple reine! Elle jetait sur lui un mélancolique regard qui lui disait: «Ami, ne m'abandonne pas à ces furieux; prend pitié de ta sœur, mon frère!» Il comprit ses paroles, il comprit son regard, il entendit sa prière, il résolut de faire du jour de ses noces le jour de mort de sa fiancée. Comme il était jeune, beau et superbe! la foule attendit ses ordres en silence, tant la passion lui donnait de majesté et de grandeur!
—Qui de vous me prête un sabre? s'écria-t-il. On lui tendit un sabre, la même lame qui avait déjà coupé bien des têtes: il prit le sabre, et, se tournant vers le beau marbre:
—Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel d'où tu es sortie; adieu, mon ange, tu ne seras pas livrée à ces insensés, à ces barbares, à ces aveugles, adieu! adieu! adieu!
Il brisa la tête de cette femme qu'il avait tant aimée et qui l'aimait tant: ce cou si frêle se détacha de ses blanches épaules...; sur ce corps inanimé il s'agenouilla et se prit à pleurer.
Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect; elle reprit son chemin à travers le jardin en criant: la reine! la reine! la reine! et tout fut dit pour ce soir-là.
Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en route; ils avaient l'un et l'autre ce qu'ils étaient venus chercher, elle, la reine, et lui, sa maîtresse; la reine, il est vrai, vivait encore; il emportait la tête de sa maîtresse, arrachée aux profanateurs.»
Ici, Roland termina son histoire en pleurant.
—Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi cependant par quel fil elle tient à notre dissertation littéraire?
A cette question, Roland se leva brusquement:
—Comment cette histoire m'est venue et comment elle tient à notre dissertation? Ne voyez-vous pas, monsieur, que cette histoire est la plus cruelle satire qui se puisse faire de votre définition du fantastique? Un artiste amoureux d'un marbre aurait honte de profiter de sa passion pour faire une statue? Il adore un marbre, il le brise, et tout est dit. L'homme est content, le marbre est brisé! Quand j'ai commencé mon histoire, c'est à une condition, que je ne t'ai pas dite, cette condition, la voici:—Tu me laisseras sortir sur-le-champ, sans plus me fatiguer de tes disputes littéraires, et bonsoir!
Cette dispute inutile m'est revenue en mémoire quand il s'est agi de mettre au jour ces prétendus contes fantastiques. La mauvaise humeur de Roland, et mon admiration pour les Contes d'Hoffmann, m'ont d'abord arrêté: j'avais peur du titre général de ce livre, et j'y trouvais à la fois trop de vanité et trop de danger. Manquer au titre de son livre! Eh bien, le crime est moins traître que de manquer à son serment.
Prenez donc en aide et protection ces essais d'une fabrication incertaine et remplie d'hésitations de toutes sortes; lisez-les comme ils ont été faits, en toute liberté d'opinion et d'école. Venez à l'auteur, comme l'auteur vient à vous, vous tendant la main, à vous qui l'avez aimé des premiers, à vous qu'il aime. Trop heureux si, dans ces contes épars, vous reconnaissez quelques-unes des impressions fugitives de votre jeunesse, quelques traces récentes encore de vos vœux, de vos espérances, de vos études, de vos amours, de vos douleurs!
Jules Janin.
CONTES
FANTASTIQUES
KREYSSLER.
J'étais encore à la taverne du Grand-Frédéric; j'y avais passé la nuit même. Oh quelle nuit! Le brillant concert au milieu d'un épais nuage de fumée! Les brocs se pressent contre les brocs, les verres se choquent, la bière écume et monte jusqu'aux bords; comme un flageolet champêtre qui se marie avec la cornemuse, le bouchon saute pour mieux marquer la mesure; le tonneau se dessine en grosse caisse au coin de l'orchestre. Bien joué, musiciens! Bravo, musique! Nous avons ainsi exécuté toute une symphonie en allégro de buveurs, sur tous les tons et dans toutes les mesures. Mon Dieu! quand le pétillement d'un vin généreux brille au bord de mon verre, il me semble assister à quelque enchantement.
Oh mon génie! Hélas! je vous le dis, mon génie est triste: il voit partout des choses lugubres, même au cabaret; le cliquetis des spectres, la soutane des moines, le crêpe du veuvage, le linceul de la fiancée, autant de gaietés, si vous comparez ces cadres funèbres à mes visions de chaque jour. Vous croyez que je suis gai, moi, parce que je vais chaque jour à la taverne du Grand-Frédéric? Vous vous trompez, j'y vais parce que je suis triste. Et quoi de moins réjouissant, je vous prie? un tas de bouteilles vides? Les bouchons jonchent la terre, la broche est silencieuse, le coucou muet, le banc renversé, le rouet a cessé de bruire; en ce grand lit sombre et désolé, la vieille hôtesse ramasse en peloton ses vieilles peaux collées sur ses petits os, assemblage de rides respectables couvertes de cheveux blancs! O débris, spectres, lambeaux, tombeaux! Bouteilles sans âme, et bouchons sans voix, ce rouet sans vie et ce grand lit presque vide, plus que vide? Hélas! ce fut un lit de roses, comme toi, ma bouteille, tu fus une bouteille pleine, comme moi j'étais un peintre, un musicien, quand j'étais plein de couleurs et de musique. L'enchantement était autour de moi, partout, le matin, le soir. Vous n'avez jamais entendu de rouet plus ronflant que maître Hoffmann, jetant de côté et d'autre plus de bave et produisant plus de chaînes en bon fil. Je dis un rouet agité par un jeune pied amoureux et leste, un petit pied à jupon court, et nu jusqu'à la jarretière absente. Où donc est-il le pied de femme qui pesait sur moi? Théodore, hélas! Théodore, tu ressembles au rouet de la vieille que tu vois là. Je me mis à pleurer.
Grand Dieu! voilà le matin, et je ne suis pas ivre encore! Théodore a perdu sa nuit. La folle poésie a dégagé sa tête des douces vapeurs du vin. A chaque verre, j'ai senti sur mon front comme une main froide qui m'entourait du lierre, ennemi de l'ivresse. Me voilà donc, sobre et de sang-froid, comme une ménagère hollandaise. Allons, enfants, recommençons: quittez vos manteaux, suspendez vos chapeaux aux clous rouillés de la muraille! Allumons le punch à la flamme de nos pipes, évoquons la salamandre active sur les bords de ce vase d'étain, appelons les esprits du feu à notre secours, chassons les images mélancoliques. Le feu est l'ennemi des ténèbres, le feu réjouit le chaos, il rend à la nature ses couleurs perdues, ses formes évanouies. Voilà qui va bien: le punch s'enflamme et bientôt mille joyeux esprits rempliront nos coupes. C'est vrai!... L'invocation a réussi! Du milieu de cet océan enflammé, la déesse au sourire bachique nous verse à boire; la liqueur dégoutte de ses cheveux et ruisselle sur son beau sein. Je vais placer mon verre sous sa mamelle gauche, des deux la plus féconde, et mon verre, un fils de Bohême, topaze au fond, rubis sur les angles, sera bientôt plein.
Me voilà dans mon élément! je suis maître, et je profite, en artiste, des moindres accidents du bruit et de la couleur. Je vois tout un orchestre avec ses gradations harmoniques dans une batterie de cuisine; une jatte de punch est pour moi la chambre obscure où tout s'agite et se montre; un joyeux résumé de l'arc-en-ciel après une pluie de printemps. Quand le punch brûle, un œil fermé, l'autre ouvert, je contemple à ma façon l'agréable silhouette de mes compagnons qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes figures: tête mince, un gros nez, des lèvres charnelles! C'est grand plaisir de voir ces braves gens flotter sur la muraille avec toutes sortes de grimaces. Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi le veut maître punch, l'esprit aérien, le dieu folâtre de ma mythologie de cabaret. Shakespeare, le divin Shakespeare, a, je crois, un dieu comme le mien. Maître punch, ou maître Puck, dans le Songe d'une Nuit d'été; le vieux Will, me vole si souvent mes dieux! Il m'a volé Falstaff.
Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre heureux, ou bien laisse-moi faire l'éducation de Falstaff; je veux apprendre à ce gaillard-là à manier les boyaux d'un violon, à souffler dans une flûte, le joufflu qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce bon chevalier Falstaff! Quel bon rêveur fantastique il eût fait! O grand Will, non-seulement tu m'as volé, mais encore tu m'as gâté Falstaff!
Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi rêvant, gambadant, folâtrant, ayant toujours un monde sous une main, et dans l'autre un microscope à voir ce monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au cabaret sans être un ivrogne. Le cabaret et la nuit me plaisent. Le cabaret est mon chez moi: c'est le royaume dont je suis le roi, la tribune où je suis orateur, l'autel dont je suis le dieu. Le soleil est bon; la nuit, c'est mieux. Le crépuscule adoucit tous les contours, il jette à pleines mains le parfum et le silence, il fait chanter le rossignol pendant l'été, le grillon pendant l'hiver! La nuit est mon amie, et le cabaret est mon ami.
Je me disais tout ceci dans un de ces combats de ma conscience que je me livre assez souvent quand je viens à me souvenir des bons conseils de S. A. R. la princesse Amélie:—Vous buvez trop, Théodore, et vous ne dormez pas assez, Théodore! Promettez-moi de rester chez vous ce soir!—Au fait (me disais-je), il est bien sûr que la princesse ne saura pas que je lui désobéis ce soir.
J'en étais à mon dernier regard sur les silhouettes de la muraille; au milieu de tant de grotesques figures, j'en découvris une d'un aimable aspect: c'était une tête penchée, un air pensif, des cheveux en désordre, une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins à découvrir que cette figure, heureuse entre toutes, c'était la mienne. Oui dà! cette aimable personne, c'était moi!
Je l'aurais admirée plus longtemps, quand la dernière flamme du punch vint à s'éteindre. Alors tout s'effaça... et moi aussi, je disparus, sans avoir le temps de me dire adieu! et de m'embrasser.
En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinité en bonnet de nuit, et qui n'a pas encore secoué sa chevelure d'or. Je fus pris d'un accès de sobriété, et sortis du cabaret. Il me sembla que tout tournait autour de moi. Chaque maison passait à son tour: le palais, la chaumière et le jardin du roi, avec ses treillages en fer doré, ses statues de marbre et ses cygnes majestueux flottant sur les bassins remplis; je voyais aussi le jardin du pauvre à son cinquième étage et le poisson rouge en ses évolutions autour d'un océan contenu dans un verre, entre un pot de renoncules et un plant de violettes; tout passait, tournait, se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi passa l'hôpital, qui me leva son chapeau en me disant un affectueux bonjour; passa la prison, que la liberté a peuplée plus que ne le fit l'esclavage; passa la cathédrale hautaine et tenant de ses mains débiles son dôme ébranlé par les philosophes; passa la maison de la courtisane, à la porte entr'ouverte, silencieuse comme un tombeau: je laissai passer toute la ville ainsi, trop heureux!
A la fin le soleil parut, déchirant son dernier lange; et du côté de l'orient, comme une apparition dans un tableau de Michel-Ange, apparut à mes yeux charmés la princesse Hélène, à peine éclose et brillante de la rosée du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais de découvrir que j'étais encore à la porte de mon cabaret, justement sous l'enseigne du Grand-Frédéric!
Elle m'aperçut immobile, et sans gronder, même du petit doigt:
—Bonjour, dit-elle, mon fidèle Théodore, oh! sage Théodore, sobre Théodore; levé avec le jour, et qui viens saluer le soleil. Je vous sais gré, Théodore, d'avoir si bien tenu la parole que vous m'avez donnée, vous êtes un philosophe accompli: en revanche, je vous permets de m'accompagner.
D'un pas de héros et d'amoureux, j'accompagnai ma princesse! Je ne suis pas bien sûr que ce soit une femme. Si c'est un corps, je n'ai jamais pu le toucher, pas seulement sa robe de mes lèvres; sa bouche n'a pas d'haleine, à peine un parfum comme celui d'une fleur; je ne saurais dire la couleur de ses cheveux; il n'y a point de bleu dans le ciel comparable à son regard; ses vêtements se groupent autour d'elle en façon de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent, ils se livrent, pour lui plaire, à mille coquetteries incroyables; ils sont animés, elle ne l'est pas; c'est sa robe qui remue, c'est son voile qui sourit, son gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa chaussure qui marche. On dit que les anges brûlent... je la suivis comme on suivrait une étoile à travers les espaces du ciel.
Elle arriva, devinez où? Chez mon ancien camarade, le musicien Kreyssler! Nous avons étudié l'harmonie en même temps, Kreyssler et moi; c'est encore un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a élevé bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un plus sincère artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus prompte et plus vive que Kreyssler; j'ai plus de folie et d'éclat, j'ai plus d'enivrement et de hasard, j'appartiens à la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est le chantre du monde idéal, c'est le musicien de la jeunesse et des femmes; il est au troisième ciel, à côté de saint Paul; il jette son âme aussi haut qu'elle peut aller, sans s'inquiéter de son âme; sa musique est une extase; pour lui le monde extérieur n'est rien, il n'est pas de ce monde; hélas! moi, j'en suis.
Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage est inspiré, son chant est lent et méthodique; ah! je ne suis qu'un bouffon à côté de Kreyssler; j'imagine cependant que Kreyssler est heureux: c'est un rêveur.
La princesse écouta longtemps ce doux maître avec transport et les larmes dans les yeux. Elle resta une heure à le contempler, à l'admirer, à l'entendre. A la fin elle se retira pénétrée, comme si elle fût sortie du sanctuaire: pour la première fois j'ai compris que j'étais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que de l'amour d'Hélène, il s'agissait de son estime.
La sérieuse Hélène, ayant quitté maître Kreyssler, reprit avec moi le ton jovial, elle m'estime si peu!
—Voilà pourtant, me dit-elle, comment tu aurais été si tu avais voulu, ô mon pauvre ami!
»Tu aurais été un rêveur sublime, un poëte élégant, un chantre inspiré par le ciel, par les fleurs, par l'amour; tu n'as pas voulu, Théodore. Théodore a barbouillé sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus été qu'un poëte de hasard, un mauvais bouffon de carrefour.»
A quoi je répondis (en répondant je pleurais):
—Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons pas le créateur, madame! Il m'a fait... le bouffon que vous aimez! Je suis Diogène pour vous servir. Trop de génie a fait ma ruine. Ce trop de génie, il a fallu l'épuiser en improvisant. Ne me parlez pas des génies corrects, madame, ni des beautés correctes! Prenez-moi tel que je suis, un pauvre homme, un innocent, un conteur, un bateleur.
Comme la foule était déjà dans la rue, notre jeune princesse rentra dans son palais, ou plutôt elle s'évanouit dans le ciel. Elle est au ciel à présent, dominant notre observatoire. Et moi, je restai seul en proie à mon chagrin! Chose étrange! quand la nuit fut venue, je me retrouvai à mon cabaret favori, à côté du poêle, enfoncé dans le grand fauteuil de mon hôtesse... Ai-je donc rêvé tout cela?
HONESTUS.
Vers la fin du dernier siècle, au moment où toute la morale se refaisait en France, il y avait tant de choses à refaire, il advint que Paris remit en question le bien et le mal, la vertu et le vice. Il se demanda si le luxe était une nécessité? Bref, des questions à n'en pas finir. En même temps, dans les écoles, dans les salons, dans les champs, à la ville, à la cour, en province, accouraient des rhéteurs préparés à tout soutenir; c'était une rage de perfection qui a perdu le peuple français. On perfectionnait la charrue et la soupe économique; on perfectionnait la matière et l'âme; on enseignait aux petits garçons l'art de penser, et aux petites filles l'art de faire des enfants d'esprit. On bouleversait cette pauvre nature, on l'agitait de fond en comble, on la perçait jusqu'à la craie; on s'élevait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un sixième sens aux cinq sens que nous avions déjà. Il y avait des faiseurs de paix perpétuelle, des faiseurs d'anguilles vivantes avec de la farine, des faiseurs de canards mangeant et digérant, des faiseurs de bonheur universel. Dans ce temps-là on vendait au coin des rues des bouteilles d'encre inépuisables, et des projets de coffres-forts toujours pleins; c'était le règne le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des dupes, des imbéciles, des gens d'esprit, des fanatiques et des charlatans.
Ce fut au plus fort de ces étranges disputes, qu'un jeune homme d'un esprit faux, d'un cœur honnête, s'en vint en France du fond de la Suède, pour se faire initier aux profonds mystères du génie et de l'esprit français. Le monde entier s'occupait de la France et prenait au sérieux ses rêveries les plus folles. Le jeune étranger, à peine il eut touché ce sol mouvant de rêveries fantastiques, de projets insensés, dernières occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris d'un vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes et de paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas l'analyse à son aide, il se perdrait sans secours dans cet océan de systèmes. Et de même que l'on choisit un cheval dans l'écurie d'une poste aux chevaux, il eut bientôt fait choix d'un système à tous crins, bien hennissant, la tête droite, les naseaux enflammés, un système hongre; il n'y en n'a pas d'autre, sans excepter les disciples de Saint-Simon; puis son système étant sellé et bridé, il l'enfourche, et voilà notre homme qui pique des deux et s'en va, bride abattue, à travers le champ nébuleux des vérités et des certitudes de son temps.
Il avait une étrange et charmante manie, il en voulait aux vices, comme l'abbé de Saint-Pierre en voulait à la guerre; son système à lui, c'était la vertu perpétuelle et sempiternelle, la vertu pure et sans mélange, austère, brutale et brusque; la vertu stoïque. Or, par vertu, il recherchait le vice, il se plaisait à le voir, à le sentir, à le toucher, à vivre, à boire, à dormir avec les vicieux. Il donnait, par vertu, dans tous les désordres. Au milieu d'une orgie, il déclamait contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir ses jeunes compagnons de leur raison perdue au fond d'une coupe. A cette boutade éloquente, les convives effrayés ôtaient de leur tête la couronne des buveurs, et chacun se retirait chez soi, vaincu par l'éloquence du jeune comte suédois.
Un autre jour, le philosophe se trouvait attablé à une table de jeu; l'or éclatant sur le tapis vert ruisselait à travers le râteau; il s'abandonnait à l'enivrement, à la couleur, au léger cliquetis de l'or. Le hasard tournait aveuglément au milieu de tous ces joueurs, distribuant à son gré ses faveurs funestes ou ses leçons sévères. Tout à coup, au plus fort de l'enivrement, à l'instant même où la roue, en tournant, vous sauve ou vous tue, notre sage déclamait contre le jeu... Soudain le jeu s'arrêtait, les râteaux restaient suspendus, la roulette était immobile, et les joueurs attendaient que le déclamateur fût parti pour exposer de nouveau sur un chiffre leur fortune et mieux encore... Et notre homme allait dans la rue en se félicitant de sa victoire.
Un autre jour, il était attendu dans une petite maison du faubourg: la maison était sombre et noire au dehors; elle était éclairée et joyeuse au dedans. Au dedans, le mystère attentif, le luxe élégant, la table en beau linge et bien dressée, le vin clair et vieux, le boudoir, et dans ce boudoir une jeune femme attendait Gustave; car c'était un philosophe au frais sourire, à la voix douce, au noble cœur; c'était un philosophe riant et peu sévère en apparence. Il entra; aux pieds de cette jeune femme il se posa, la voyant lui sourire; il la regarda comme un jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de vingt-deux; il lui prit la main, et cette main fut abandonnée; il lui parla tout bas, et plus bas il parlait, plus sa parole était comprise. Tout à coup, quand sa bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son bras allait enlacer cette taille élégante, et la dernière bougie étant prête à s'éteindre, il se souvient, l'idiot! qu'il était philosophe! Un sermon! Il fit un sermon à Célimène, et, la voyant souriante, étonnée, interdite, il s'enfuit, se croyant un héros de vertu... Elle leva les épaules et, rassérénée, elle oublia de retenir par son manteau cet autre Joseph.
On conçoit que cette guerre absurde faite aux passions humaines, à tout propos, en tout lieu, dut fatiguer étrangement notre jeune homme. Il était haletant dans cette lutte impuissante où ses désirs n'étaient réfrénés que pour l'amusement des autres. Malgré ses efforts, le vice allait son train librement, s'inquiétant peu de ses clameurs.
Un soir que, fatigué de morale, il s'était établi à la porte de l'Opéra, par une grande affluence de monde qui attendait l'ouverture des bureaux, une aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas à leur juste valeur. Déjà, pour payer sa place à l'orchestre, il avait tiré de sa poche un louis d'or; ce louis d'or échappa de sa main par un mouvement de la foule, et vainement il l'eût cherché, quand un mendiant qui se tenait sur une borne, tendant son chapeau aux passants, ayant vu rouler cette pièce d'or, la ramassa et la rendit au sage, après l'avoir essuyée avec soin sur les manches de son habit. La figure de cet homme était douce, humble était son attitude; il y avait tant de résignation dans sa personne, que Gustave en fut touché. «Gardez ceci, brave homme, lui dit-il.—Mais, monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit service.» Il parlait encore, que déjà notre philosophe avait disparu, échappant à la fois à la reconnaissance du mendiant et à la nécessité de prendre un billet à la porte de l'Opéra. Ce jeune homme était loin d'être riche, et cet argent était le seul dont il pouvait disposer pour ses plaisirs de la soirée.
Il allait dans la ville, à grands pas, heureux de sa bonne action, regrettant peu l'Opéra et sa musique bruyante, jetant un regard de profonde pitié sur les demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et plus près du vice que jamais.
Arrivé à sa maison, dans un quartier fort éloigné,—une de ces vieilles rues en pierre de taille qui sont tout muraille,—il frappe; le portier dormait; à plusieurs reprises il frappe, il appelle: rien n'y fit; la porte était muette, inexorable. Il s'assit sur un banc de pierre, et, les jambes croisées, il attendit. Il était là depuis dix minutes, obsédé de mille pensées, quand, à l'extrémité de la rue, il vit arriver au grand galop une voiture à deux chevaux. La voiture s'arrêta net à ses pieds. Un grand laquais poudré, l'épée au côté, l'air insolent, s'élançait à la portière du carrosse; il ouvrit la portière, et Gustave ne fut pas peu étonné en voyant descendre le même mendiant auquel il avait donné son louis d'or. Cet homme était en guenilles, ses reins étaient ceints d'une corde, il portait sur son dos une besace, il avait des sabots pour chaussure, un vieux feutre de forme espagnole couvrait à grand'peine sa tête chargée de vigoureux et épais cheveux gris. Il s'appuya en descendant sur l'épaule de son laquais, avec la morgue d'un grand seigneur; il fit signe à sa voiture de s'éloigner de quelques pas, puis s'asseyant sans façon à côté du jeune homme: «Vous voilà bien isolé et bien triste; la soirée vous paraît longue et fade, j'en suis sûr; et sur ce banc de pierre, sous ce ciel pommelé, contre les murs suintants de cette maison qu'on prendrait pour une tombe, vous devez regretter le louis tout neuf que vous m'avez donné, les banquettes de l'Opéra et la danse lascive de la Guimard.»
—Je ne regrette qu'une chose, dit le jeune homme, c'est d'avoir fait l'aumône à plus riche que moi, et d'être venu à pied, moi gentilhomme, pendant que mon effronté mendiant m'éclabousse avec son carrosse. Il faut que vous soyez un habile homme, à ce que je vois.
—Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est vrai que je mendie en habile. C'est une science aussi difficile que celle du gouvernement; jugez de la difficulté de recevoir, par la difficulté de donner! Il faut tout un cours d'études pour savoir tenir son chapeau de façon à n'avoir pas l'air de demander la bourse ou la vie; il faut une âme forte à qui tend la main à des misérables sans pitié, à l'argent d'un débauché ou d'un joueur, à l'aumône de la fille vénale qui jette dans votre escarcelle le prix d'un regard ou d'une moitié de baiser. La tâche est rude! Flatter l'orgueil et la bassesse, saluer l'adultère, aller tête nue, et plisser son front chaque soir, en mettant son bonnet de nuit, pour donner même à ses rides une grâce; et puis, mâcher des herbes vénéneuses pour s'en faire un cancer factice, être vil par spéculation, tout recevoir, tout prendre et tout manger, caresser jusqu'au chien qui vous mord! Trouves-tu donc à présent mon carrosse à trop haut prix, jeune homme, et le gentilhomme à pied ose-t-il être jaloux du mendiant qui a des chevaux?
Gustave dit au mendiant:
—Tu parles bien, vieillard, tu es sage; je te pardonne ta voiture, et je ne regrette plus mon bienfait. Reprenez donc votre carrosse, monsieur; l'Opéra va bientôt finir, mendiant; vous ne serez pas arrivé à temps, messire, et tu perdras peut-être vingt-quatre sous à cela, gueux que tu es!
Le vieillard se levant, dit à Gustave:
—Faisons mieux, oublions ce louis d'or qui nous sépare, vous et moi, comme un abîme; tenez, je ne vous le rends pas, et je ne le garde pas. En même temps, d'un bras vigoureux, il lançait la pièce de monnaie dans une mansarde au sixième étage. La pièce alla droit au but; elle tomba sur le grabat d'un poëte qu'elle réveilla, et qui rêvait qu'il avait faim. Quand la pièce eut fait son dernier bruit:
—A présent! nous sommes égaux, dit le mendiant: vous avez des habits, je porte des haillons; mais vous êtes à pied et je vais en carrosse, tout se compense entre nous. Passons donc la nuit ensemble comme deux amis dont la porte est fermée, et qui veulent oublier les heures en attendant le jour; aussi bien, je vous le dis en confidence, vous frapperiez à votre porte jusqu'à demain, et vous appelleriez à votre secours Francœur et tous les violons de l'Opéra, que ce serait peine perdue, votre porte ne s'ouvrirait pas.
Gustave reprit:
—Mon cher ami, je veux bien te suivre; mais où diable veux-tu me conduire?
—Oh! dit l'autre, on vous mènera là-bas, dans la ville, loin de ta maison maussade et de ton fastidieux quartier. Nous allons dans le séjour du plaisir et du luxe, du vin et des dames, des boudoirs et des grasses tavernes. Viens avec moi, mon enfant.
—Mon père, dit Gustave, je veux bien être votre ami pour une heure encore, mais, par la lune blafarde qui vous éclaire, et par la lame du roi Christine, je ne consentirai jamais à mettre mon blason sous ta besace; ainsi donc, ne m'appelle pas ton fils, mon noble père, et même, si tu le veux bien, nous abaisserons les stores de ton carrosse, crainte d'accident.
Le vieillard ne répondit rien; ils montèrent en voiture, le jeune homme à la place d'honneur; la voiture, qui était arrivée au galop, repartit au petit pas.
En chemin, ils eurent une conversation philosophique sur le vice et sur la vertu; Gustave ne parlait jamais que de cela. Le vieillard laissa parler Gustave et hochait la tête de temps à autre:
—Hum! hum! disait-il, le vice n'est pas toujours une mauvaise chose... Hum! hum! le vice a son bon côté... Hum! hum! les plus honnêtes gens y sont tombés, jeune homme; et vous-même, un sage, dont l'aumône est si facile, vous-même... Eh! que diriez-vous si vous deveniez, là, tout à coup, ivrogne et meurtrier, parricide et voleur? Je ne parle que de cela!
Gustave, entendant parler ainsi le vieillard, se mit à chanter d'un air goguenard l'air nouveau: Triste raison, j'abjure ton empire!
Ainsi parlant et chantant, la voiture entra dans une cour sablée et silencieuse. Un escalier de pierre se présenta, les deux amis montèrent; ils traversèrent un vestibule, une grande chambre en noyer, un petit cabinet en mosaïque déjà plus élégant, ils s'arrêtèrent dans un petit salon de bonne apparence. La flamme dansait en pétillant dans le foyer, les meubles reluisaient avec un air de bonhomie; onze heures sonnaient quand ils entrèrent dans cet aimable lieu.
—Mon ami, dit le vieillard, je vous assure que votre bonne volonté pour moi me rend très-heureux; cette heure de la nuit que vous voulez bien m'accorder m'est précieuse et chère; je veux que vous la passiez d'une façon décente, en homme de haute vertu: il est vrai qu'un peu de vice assaisonne agréablement la vie; mais vous avez ôté le vice de la vôtre, et nous serons bien forcés de nous en passer pour ce soir, puisque ainsi vous l'avez résolu.
Le jeune homme laissa dire au vieillard: il accepta toutes ses prévenances d'un air passablement dédaigneux; il s'étendit fort à l'aise en un large fauteuil, s'approcha du feu, et s'établit en maître à la meilleure place; en même temps il regardait de côté et d'autre les magots de la cheminée, les peintures du plafond, la dorure des corniches, et, sur des toiles peintes, des galanteries à la façon de Vanloo et de Boucher.
Le XVIIIe siècle est un siècle bizarre; il affecte les petites moulures, les petites facettes, les contorsions de toutes sortes; il procède par zigzags, il est doré, il est faux, il est mesquin, il est riche et rococo. C'est joli, bête et lascif. Cette chambre était à la date élégante de 1745; un écho répétait le battement de l'horloge et l'horloge chantait les heures. Le jeune homme trouvait tout cela charmant; mais, décidé à ne pas s'amuser, il jouissait en secret de l'embarras de son hôte et de ses efforts pour le divertir.