Son hôte, vieillard empressé, avait changé de costume, il s'était revêtu d'une belle robe aux longs plis; il avait remplacé son feutre usé par un bonnet de soie; il avait préparé la table en silence; sur cette table il plaça des fleurs, à côté des fleurs, une assiette en argent brun avec son couvercle; un verre à facettes complétait le service; il fit signe au jeune homme de s'approcher de la table.
—Oh! oh! dit celui-ci, mon maître, il me semble que voilà bien de la vertu: je n'aime pas le vice, il est vrai, mais, pardieu! j'aime encore moins, pour mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous donc pas autre chose à me donner ce soir?
Le vieillard, sans répondre, sortit de l'appartement; il rentra, tenant dans ses deux mains et sous ses deux bras quatre longues et vieilles bouteilles cachetées avec soin dans leur vieille robe d'araignée séculaire, comme il convient à un vin généreux conservé depuis longtemps.—Bon cela! dit Gustave, et soyez le bienvenu, ma tête grise; avec cela nous arroserons vos tulipes, et trinquons! Mais que voulez-vous que nous fassions de ces quatre petites bouteilles?—Mon hôte, dit le mendiant d'une voix douce, si ces bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est un vin généreux, et dont la barbe est aussi blanche que la vôtre est noire. Donc, faites-lui fête, et pardonnez-moi ce repas modeste, j'ai été pris à l'improviste, et je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait le bouquet de fleurs et le plat mystérieux.
Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon compagnon, lui versait le vin à longs flots.—Voilà qui va bien, disait Gustave; il tendait encore une fois son verre... A la troisième bouteille:—N'as-tu donc à me donner que des fleurs? dit-il; voilà un vin qui pousse à l'appétit.—Découvrez ce plat, dit le vieillard; et si le cœur vous en dit, mangez-en: seulement je vous avertis que pour entamer cette denrée il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera pas trop du damas que voilà.
Gustave, poussé par le vin et par cet appétit que donne le vin quand on n'y est pas habitué, souleva le couvercle de l'assiette et découvrit un fromage.
—Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous tombons dans la pastorale... Allons! allons! ma bonne lame...
En même temps il frappait le fromage avec son sabre... Or, il frappait sur un diamant brut, recouvert d'une couche terreuse, qui n'attendait plus que l'art de l'ouvrier pour jeter un vif éclat. Avec son poignard Gustave débarrassait la pierre précieuse de l'alliage qui l'entourait. A chaque instant un nouvel éclat, de nouveaux feux; le diamant, frappé par l'acier, finit par briller et resplendir. Gustave, hors de lui, frappait et buvait tour à tour.
Alors il se passa dans l'âme du jeune homme une lutte horrible. Étrange effet de la passion! Celui qui tout à l'heure était si calme, à peine a-t-il vu briller cette pierre miraculeuse, que son œil flamboie et tout son être se contracte sous le poids du désir. Pour peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence, elle dompte et soumet la volonté! Le diamant étincelait de mille feux; c'était une flamme, on la voyait grandir: c'était le premier éclat qu'il jetait de sa vie. Et devant ce trésor ce jeune homme se disait: Il me faut ce trésor! Malheur à ce vieillard qui m'a donné avec cette arme infaillible le regret de cette fortune. Il était haletant, éperdu, muet, dans cette horrible contemplation.
Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence lui manqua. Il voulut tout au moins détruire son idole et se délivrer de cette obsession terrible: il frappait le diamant avec le fer; mais, cette fois, la pierre repoussa le fer. Le diamant était arrivé à son état le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se voyant repoussé, et voyant son fer émoussé, le jeune homme eut peur de ce qu'il allait faire!
Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant!
—Mon diamant! dit le vieillard; c'est mon sang! Je vous l'ai montré pour vous faire honneur, comme on dirait à sa jeune épouse ou à sa fille aînée, enfant de seize ans: «Prenez place à côté de notre hôte, et servez-le!» comme on dit à ses valets: «Préparez la plus belle de mes chambres, obéissez à mon hôte!» ainsi je vous ai montré ce que j'avais de plus beau et de plus cher, mon diamant. Je n'ai ni femme jolie à vous montrer, ni jolie enfant à faire asseoir auprès de vous, ni domestiques nombreux, ni musiciens aux voix sonores, ni parfums exquis. J'ai mon vin et mon diamant, des vins qui se boivent à longs traits, un diamant dont les reflets vont jaillir jusqu'au fond de l'âme, un poignard qui tranche. Eh bien, je vous ai versé mon vin à longs flots, je vous ai prêté mon poignard hors de sa gaîne, je vous ai montré toute ma fortune; ainsi j'aurai fait les honneurs de ma maison. Soyez juge de cela, monsieur; et maintenant que je vous ai montré ma femme et ma fille, imprudent que je suis! vous voulez m'enlever d'un seul coup ma femme et ma fille! A présent que vous avez bu mon vin, vous voulez m'égorger avec mon poignard! Non pas, jeune homme, et j'en atteste ici vos dix-huit ans de philosophie et de vertu; tu ne dépouilleras pas le vieillard; tu n'abuseras pas de la lame effilée. Ainsi pleurant, le vieillard était à genoux devant le jeune homme... Il pleurait.
Gustave dit:—Buvons! Il tendit son verre; il le vida d'un trait. La quatrième bouteille fut vidée. Et le diamant était toujours là, brillant comme l'étoile en un ciel nébuleux. Toujours il était là qui lançait sa flamme au cœur du jeune homme: l'ivresse à pleins bords débordait; le diamant étincelait à pleine âme. Et Gustave au vieillard:
—Décidément, dit-il, tu ne veux pas me le donner?
—Tu ne l'auras qu'avec ma vie.
—Encore une fois, mendiant, ton diamant!
—Mendiant! dis-tu: oh! c'est alors que je serais mendiant et misérable, si je te donnais ma fortune, mon nom, mon écusson qui brille sous mes guenilles, la liste de mes ancêtres qui se fait jour à travers mes haillons, mon univers, mon voyage en Italie, mon ciel napolitain, mon prince, mon amour. N'en parlons plus, prends mon sang, frappe, et puis tu dépouilleras à ton aise le mendiant.
A ces mots, il découvrit sa poitrine où le cœur battait vivement.
Gustave leva son poignard avec le plus grand sang-froid, car il était ivre. Il allait frapper!...
Le vieillard changea tout à coup de visage. Il prit et l'habit, et la voix, et le geste, et le regard, et le sourire que Gustave avait toujours connus à son père. C'était le même visage, les mêmes cheveux blancs, la même majesté.
—Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il, frappe donc... Gustave, hors de lui, frappa son père!
Le vieillard tombe en gémissant, son sang coule, le poignard reste cloué à la terre; la terre tremble! Le diamant se couvre d'un voile comme font les pierres précieuses qui pâlissent à l'approche du poison. A ce sang, à ce cri plaintif, à ces pleurs, à cette voix, à ces traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconnaître assassin, parricide; au même instant, le vin s'en va de sa tête, le désir de son cœur; il veut laver sa main tachée de sang, le sang reste à sa main; il pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le ciel et la terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir!
... Le vieillard reprenant sa première forme, le relève, sa blessure se ferme, le sang s'efface, et le mendiant d'une voix douce:
—N'accuse donc pas les hommes, ô mon fils; et quand la voix d'un vieillard frappera ton oreille, ne te prends pas à chanter une frivole chanson d'amour. O mon fils, dépose ton orgueil! sois humble et doux. Ne déclame pas contre le vice et les vicieux! Je te le disais bien, toi si honnête et si bon, te voilà devenu d'un seul coup assassin, parricide et voleur!
Gustave, éperdu, se jeta aux genoux du magicien, car j'imagine que c'en était un.
—O mon père, dit-il, quelle peur vous m'avez faite: assassin, parricide et voleur! moi, gentilhomme! C'est la faute du vin, mon père!
Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles vides. Le vieillard se prit à le consoler.
—Console-toi, Gustave, tu es honnête et bon. Tu as soulagé ma misère, ce soir, en me sacrifiant un plaisir innocent; je suis resté ton obligé. Regarde! je suis guéri! Mon cœur bat plus calme que le tien. Minuit va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour me demander une grâce que je ne puis te refuser...
Et Gustave hésitait...
—Veux-tu mon diamant? dit le vieillard.
—Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur, non, non! Je ne veux rien pour moi!
—Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus.
Gustave réfléchit profondément.
—Il est une chose que je veux pour les autres et pour moi, dit-il.
—Laquelle, reprit Honestus déjà inquiet.
—Écoute ceci, reprit Gustave, écoute, voici ce que je veux: «Que le vice disparaisse du monde, que le crime abandonne la terre;—que le règne de la vertu arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me refuser.
Le vieillard poussa un soupir.
—Répète ton vœu à haute voix, dit-il.
Gustave répéta son vœu à haute voix.
En même temps, on entendit sortir de dessous terre un atroce et ridicule ricanement. On eût dit le ricanement d'un vieil apothicaire parvenu ou d'un huissier enrichi: ce rire était bête et méchant.
—Qui rit ainsi? demande Gustave.
—L'esprit des ténèbres, reprit le vieillard. Il ricane aux vœux absurdes des mortels. Son rire n'a jamais été si brutal qu'aujourd'hui, en entendant ton vœu.—Rétracte-le, ce vœu funeste, ô mon fils! tu ne l'as pas encore prononcé une troisième fois!
—Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu? c'est l'abolition du vice que je demande; la disparition complète des erreurs; le règne absolu de la vertu et des sages! Et il répéta à haute voix sa troisième abjuration.
Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard leva au ciel des yeux remplis de larmes; puis il s'écria, avec un soupir de regrets. «Soit fait comme tu le veux, mon fils!» Il prit Gustave par la main. Ils sortirent à pied dans la rue. Le ciel était pur, l'air embaumé, les étoiles scintillaient dans le ciel, la nature dormait mollement dans l'ombre et dans les fleurs.
—Hélas! dit le vieillard, dites adieu à cette belle nuit; la nuit, c'est le vice du soleil: c'est le repos de l'astre du jour. Plus de péché sur la terre et plus de nuit pour la terre, plus de repos pour le soleil, plus d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans relâche sur nos têtes, soleil! que le soir ne ferme plus ton palais de cristal!
Le jeune homme, à ces mots, croyant que son compagnon se livrait à une boutade poétique, le laissait dire et suivait son chemin.
Au détour d'une rue, ils rencontrèrent une échelle attachée à une fenêtre, à cette échelle, des hommes grimpaient.—Qu'y a-t-il? demanda Gustave.
—Il y a que voilà de malheureux voleurs, reprit le mendiant, que votre loi contre le vice a surpris après leur vol. Soumis à la vertu, qui est à présent seule maîtresse de ce monde, ils viennent rapporter ce qu'ils ont dérobé cette nuit; trop heureux si le maître de la maison ne les prend pas en flagrant délit de restitution, leur bonne action leur coûterait cher.
Gustave pensait avec bonheur à la joie du maître de la maison quand il retrouverait à son lever les objets enlevés chez lui. Mais le mendiant:
—Je vous comprends, dit-il; mais cet homme volé est le commandant de la maréchaussée; il a une femme et des enfants à nourrir: tout ce monde ne vit que par les voleurs, et le pauvre hère sera désagréablement surpris quand il ne trouvera plus un voleur à arrêter.
—Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un peuple est-elle achetée trop cher au prix du bonheur d'un gendarme? Ainsi songeant, ils suivirent leur chemin; d'une maison décriée ils virent qui s'enfuyaient plusieurs filles peu vêtues; leurs équivoques amants s'enfuyaient, épouvantés de leur désordre.
—Holà! dit Gustave, encore un effet de la vertu!
—Hélas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, quelques femmes sans vertu, pour servir de repoussoir aux honnêtes femmes. La misère et le malheur de ces coquines étaient pour les autres femmes un encouragement à bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que toutes les femmes étant forcément honnêtes, les hommes ne fassent pas grand cas de la grâce et de l'humeur. Mais ces profonds raisonnements dépassaient Gustave, il ne les comprenait pas.
A une fenêtre ils s'arrêtèrent. Un spectacle étrange vint frapper leurs regards. Une femme, belle et jeune, se tenait agenouillée au berceau de son enfant. Le lit était défait et brisé. Dans un coin de l'appartement se tenait un jeune homme pâle et beau. Cet homme et cette femme, dans la nuit, près d'un enfant, près de ce lit brisé, avaient été surpris sans transition par cette vertu subite qui venait tout à coup tomber dans le monde. Fléau subit qui ôtait sa grâce aux larmes, ses douceurs aux remords; vertu qui desséchait l'âme et la surprenait plus qu'elle ne la saisissait.
—Que font là cet homme et cette femme? demanda Gustave au vieillard.
Le vieillard répondit:
—Cet homme et cette femme étaient tout à l'heure deux amants; ils s'aimaient avec la passion la plus tendre. Le jeune homme a séduit à grand'peine la femme de son ami; ils ont été surpris cette nuit par la vertu que nous avons jetée dans le monde. Aussitôt leur repentir a devancé leur crime; à présent la mère implore le pardon de son enfant pour les torts dont elle s'est rendue coupable envers son père. Le séducteur s'éloigne, en maugréant, de la belle pécheresse; tout est dérangé dans ces deux existences qui étaient bien arrangées pour être heureuses une heure, et s'en repentir vingt ans. Les voilà bien avancés sous cette avalanche de vertu: la femme est idiote, le mari est très-ennuyé de la reprendre et l'amant épousera dans huit jours une faiseuse de romans. C'était bien la peine de les déranger par ta vertu!
Ils continuèrent à marcher dans la ville. Ils arrivèrent à une grande place chargée de grands arbres; des hommes se précipitaient par milliers hors de toutes les maisons; c'était un débordement à faire peur. Des figures hâves, des corps grossiers, des mains rudes, on eût dit autant de loups chassés de leurs repaires qui arrivent dans la ville en hiver. Pour s'opposer à cette foule hurlante, les soldats de la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours, enseignes déployées, mèches allumées. On chargeait les fusils, les canons, pour tenir cette foule en respect.
—D'où vient tout ce peuple hideux, s'écria Gustave, et que vient-il faire au grand jour?
—Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des hommes de débauche, des espions, des biographes, que la vertu vient de chasser de leurs occupations et de leurs ténèbres. Notre vertu est tombée sur la tête de ces gens-là, comme un seau glacé sur la tête d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces bandits étaient faits pour la vertu? Des âmes de boue et des corps penchés vers la terre comme ceux de la brute. Des appétits gloutons, des ventres insatiables. La vertu que vous leur avez jetée, comme on donne un soufflet à un menteur, leur fait honte au jour, bien plus que ne ferait une tache à leur habit. Croyez-moi, c'est un grand malheur d'avoir tiré de leurs cloaques les insectes qui se cachaient dans ce limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte à sa fange et le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araignée dans sa toile et la fille de joie à son bouge. N'agitons jamais la fange des villes. Voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honnêtes gens. La ville en a peur, les voyant tous réunis; elle n'a pas assez de philosophes pour les maintenir dans la vertu.
Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de la nuit, effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Pas de voitures dans la rue; on n'entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du forgeron; les marchés étaient déserts.—Pourquoi tout ce silence? dit le jeune homme au vieillard.
—A présent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont point de faux désirs, les hommes dorment en paix et se reposent, ils n'ont plus besoin de s'agiter.
A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles, les plus riches s'agitaient, et tendant leurs mains chargées d'or, demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journée avait été distribué gratuitement aux pauvres gens par la vertu des boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers et les rôtisseurs étaient entrés subitement dans la vertu.
A certain carrefour, sur les bords de la rivière, des malheureux rendaient leur âme. Or, c'étaient des espions, des recors, des diffamateurs de profession, des faussaires, des grecs, des chenapans et autres gens de métiers équivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas continuer leur métier.
Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne craignait plus personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient comme on fuit la peste; chacun dans le palais se dénonçait soi-même. «J'ai volé le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, disait l'autre; j'ai dépouillé l'orphelin, disait un troisième; j'ai rempli les cachots et les bastilles, disait le ministre.» Tous les hommes de cette cour s'accusaient de s'être vendus, et les femmes aussi: c'était horrible à voir, horrible à entendre. Le roi effrayé voulait abdiquer sa couronne; mais par vertu personne ne la voulant accepter, il était forcé de rester roi.
Enfin, ce peuple démasqué, cette foule sans physionomie, ces vertus vagabondes, aussi communes que le pavé des chemins, tout cela végétait, monotone, hideux, malsain, ennuyé, ne songeant plus à la terre, attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, à l'aspect de ce troupeau de moutons qui tous obéissaient à la même impulsion, fut saisi d'une horreur profonde.
—Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde en lui ôtant le vice et le crime!
—En lui ôtant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tué le monde, vous l'avez privé de sa principale condition d'existence, vous lui avez enlevé la morale universelle, enfin vous avez privé la vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des rivières. Changez tous les cailloux en or, et l'or n'aura plus de prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette triste expérience pour t'apprendre qu'il n'y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu'une vertu universelle... Il en est de la vertu comme de la vérité. Il faut jeter les vérités une à une dans le monde; ouvrir la main pour les répandre brusquement, c'est un crime. La vérité trop grande brûle et ne brille pas.
Le jeune homme, sans réponse, alla s'agenouiller à la porte d'un temple désert; car depuis que les hommes étaient vertueux, ils avaient oublié la prière.
—Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains; mon Dieu, retirez toute cette vertu de la terre; rendez aux hommes le vice qui les unit les uns aux autres; rendez-leur le crime qui les rend vigilants, et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les hommes soient encore et toujours voleurs, méchants, assassins, espions, blasphémateurs, impies; que les femmes soient toujours coquettes et fausses, et vénales!...
La prière monta aux pieds de l'Éternel.
Tout reprit son ordre accoutumé dans le monde. Le vice rendit à la société humaine le mouvement et le charme que la vertu lui avait enlevés. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard satisfait.
—C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voilà revenu à temps d'un paradoxe fatal; te voilà convaincu par toi-même, que tout est bien dans le monde, et que d'en enlever le moindre des péchés capitaux, le plus léger de tous, la gourmandise, serait en déranger la savante harmonie.—Adieu, mon fils! à présent que vous êtes indulgent pour les moins sages, rien ne manque à votre sagesse. Il faut cependant que vous emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous avez refusé mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette tulipe diaprée: le lis est l'innocence, la violette avertit d'être humble et modeste, la tulipe représente la santé. Tant que la tulipe fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la santé est un vase qui renferme toutes les autres vertus.
Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils se séparèrent pour ne plus se revoir.
Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si grand philosophe, qu'il est mort membre correspondant des académies de Dijon, de Lyon et de Nancy.
LA MORT DE DOYEN
—1832—
La semaine passée, en un coin obscur de sa maison, sous un théâtre, entre un palais grec et la forêt romaine, est mort, ou plutôt s'est éteint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la tragédie et de la comédie de ce plaisant pays de France. C'était la première fois qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une famille et des amis; mais comparez ces larmes pénibles, arrêtées par la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort d'Orosmane ou la mort de César? Aussi bien, dans cette grande perte, avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au silence qui l'entourait à son lit funèbre, M. Doyen a rendu son âme à la façon de l'empereur Auguste: Applaudissez, la farce est jouée! fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur.
Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les autobiographies de l'art dramatique; vous aurez beau chanter les louanges des grands seigneurs et des nobles âmes qui protègent ce bel art, aujourd'hui anéanti, vous ne trouverez personne, entendez-vous, personne, qui ait montré autant de zèle (voilà pour l'acteur); autant de désintéressement et de bonne volonté (voilà pour le Mécène), qu'en montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrière. C'était dans cet homme unique une mémoire inflexible, une critique sévère et bienveillante, un respect inaltérable pour les traditions des maîtres, un dévouement superbe aux grands poëtes d'autrefois. M. Doyen avait plus que de la passion pour le théâtre; le théâtre était sa vie et sa gloire. Dédaigneux de fouler cette misérable terre en proie à des révolutions si mesquines, M. Doyen aimait à parcourir la scène tragique à longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agréable aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des aventures sanglantes, des amours empoisonnées, des vengeances cadencées avec art. De ce monde à part, il était à la fois le dieu, le roi et le concierge; il était le grand-prêtre de ces croyances abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il brûlait sur les autels abandonnés de la tragédie antique; il se tenait à la porte du sanctuaire pour choisir les élus de cette religion profanée. Toute sa vie est ainsi faite, entourée à plaisir de poignards et de poisons, occupée à profusion de festins funèbres où le père mange son fils, de tombeaux où les ombres parlent; remplie à vous donner le vertige, d'incestes, de méprises, d'assassinats. La tête de Doyen appartenait aux rois sans couronne, il était le mari des épouses sans maris, des mères sans enfants, il était l'amoureux des amantes échevelées, à peine couvertes d'un voile noir: telle fut la tâche auguste de M. Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athènes en cendres, Rome en ruines, la Gaule égorgée, voilà ses villes de prédilection, voilà sa géographie; il a vécu dans ces désastres; il en est mort. Quand il vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pompée et des champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en fait de ruines, il ne connaît que Thèbes et Memphis; il eût donné toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon, cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!
L'illusion a bercé ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il vivait, il agissait, il se démenait dans une histoire infinie en sensations de tout genre. Entouré de crimes, de révolutions et de meurtres, comme il l'a été toute sa vie, il faut l'honorer et l'estimer comme le plus heureux des mortels.
Cet homme était né avec tous les instincts d'un grand artiste. Il avait pourtant commencé par être peintre et décorateur de son métier. C'était encore la mode en France, quand il commença, de dorer l'intérieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'était un bon métier, celui de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment où le peintre David nous rappelait à l'antique simplicité. En cette crise, Doyen était perdu si le peintre des petits salons dorés ne se fût pas senti la vocation des bâtisseurs de temples pour les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'était alors un mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'église et le palais étaient également abandonnés. Doyen, décorateur sans ouvrage, à défaut de l'église et du palais, s'empare du théâtre, qui seul reste encore debout par le privilége des passions, quand toute vertu est éteinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux, temples profanes, forêts sacrées; arrivez sur la toile de Doyen, rivages décrits par Homère; enfants, dressez la tente d'Achille, préparez l'autel d'Iphigénie, faites descendre le nuage de Jupiter, enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers appartiennent à Doyen. Qu'importent les révolutions qui passent? qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va?
C'est ainsi que, poussé par son démon familier, et ne pouvant réaliser son idéal, il élevait des châteaux aussi beaux que des châteaux en Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put réunir de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put, hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il colora les montagnes. Or son septième jour étant venu, il s'assit un beau matin sur son pic le plus élevé, et regardant à ses pieds tant de rivages silencieux, tant de palais déserts, il fut triste comme un dieu quand l'homme au monde créé manquait encore. Au théâtre qu'il avait élevé, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et le fiat lux.
Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour.
La révolution et le malheur des temps l'avaient jeté dans l'idéal. Il s'était vu forcé de décorer un théâtre, faute d'avoir une maison vulgaire à restaurer; son théâtre est fait, ne croyez pas qu'il reste vide et sonore comme un cénotaphe à des mânes égarés. Espérez! le théâtre de Doyen s'animera bientôt, ces échos muets vibreront, cette nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un artiste. Eh bien, le théâtre étant bâti, l'artiste a fait un pas; le théâtre est bâti la veille, Doyen est comédien le lendemain: il n'y a guère plus de cinquante ans que cela est arrivé.
Alors commença pour cet homme extraordinaire ce dévouement de tous les jours et de toutes les heures à l'art dramatique pour lequel il ne semblait pas né. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il arrivait, il faut le dire, à une belle époque: Lekain vivait, Larive était applaudi, le Théâtre-Français était une puissance, on comptait encore pour beaucoup la tragédie en cinq actes; une chute en ces temps de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la réputation d'un poëte, que ne ferait un succès aujourd'hui. Doyen ne se découragea pas; seul encore, ignoré, propriétaire inoffensif de son petit théâtre, il élevait autel contre autel; il commença, de sang-froid, cette lutte pénible et ces longues rivalités qu'il a soutenues toute sa vie contre le Théâtre-Français, et dont il est sorti vainqueur, après quarante ans de combats.
Comédien, portier, machiniste, souffleur, régisseur, contrôleur, décorateur, poëte ou peintre de son théâtre, c'était surtout par l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait à ses risques et périls ses tréteaux splendides, malgré le succès apparent du Théâtre-Français, il comprit qu'il y avait décadence dans l'art dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, était piqué au dedans. Alors, en effet, La Chaussée introduisait au théâtre le drame bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours des marquis de Molière, le récit tragique dépérissait; les machines remplaçaient la tirade. O misère! ils avaient dressé un bûcher sur la scène dans la Veuve du Malabar! Bien plus, la déclamation notée était sourdement attaquée par quelques esprits novateurs qui, malgré l'opinion de Voltaire et ses arrêts datés de Ferney, continuaient à soutenir que le vers tragique n'était pas fait pour être déclamé.
Voilà ce qui perdit Talma.
Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen préférait Talma. C'était Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait ouvert son théâtre, il lui avait prêté ses habits de consul romain, il lui avait enseigné la puissance du vers déclamé. Talma était son élève chéri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son théâtre. Eh bien, Talma l'avait trahi. Un jour, Talma avait oublié, ingrat génie! le théâtre de la rue Transnonain et son bon maître Doyen; Talma avait cessé de déclamer le vers pour le parler, Talma avait oublié le grand geste, il avait abaissé la passion tragique d'une coudée; Talma parlait, marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma n'avait gardé aucune des traditions de son maître! Grands dieux! quel dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen!
Le jeu parlé et bourgeois de Talma fut le seul grand échec et le plus grand chagrin de M. Doyen. Cependant il ne se laissa pas abattre; au contraire, il s'attacha plus que jamais à l'honorable mission dont il s'était chargé; il veilla de très-près sur le feu sacré dont il était la dernière vestale. Comme il se sentait l'instinct des grands maîtres, il chercha partout des élèves; non content d'ouvrir son théâtre au premier venu, il les forçait d'entrer, comme le bourgeois de la parabole, sans même regarder s'ils avaient leur robe nuptiale; pourvu qu'ils voulussent porter la toge romaine, il était content. Vous ne sauriez croire quelle était sa joie quand, après bien des recherches, il avait rencontré quelque honnête boucher, quelque grêle perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque chantre d'église à la voix de stentor, qui consentissent à escalader son théâtre.—Bonjour, Achille; bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des rois! Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il pas Iphigénie sous le bonnet rond de la lingère, Roxelane sous le madras de la femme de chambre; et vous, Rodogune, majesté aux sanglantes fureurs, que de fois vous a-t-il arrachée à la lecture de vos romans, remplaçant dans votre main le cordon de la porte cochère par la coupe empoisonnée! En même temps, que de talents tragiques il a découverts! Que de belles âmes seraient restées ignorées sans ce voyant! Que de passion il a jetée au dehors qui se serait misérablement perdue dans le comptoir d'un café, dans un atelier de lingerie, une antichambre de ministère ou dans une échoppe de boucher!
Mais aussi quelles peines il s'est données! Quels poumons! «Bénis soient tes poumons, bon chevalier!» A peine avait-il trouvé son Achille ou son Iphigénie, il les mettait en présence, il leur apprenait la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait la puissance de la consonne sur la voyelle, il les faisait passer par tous les extrêmes, de la règle la plus minutieuse de la grammaire au mouvement le plus subit et le plus spontané du cœur humain.—Allons, marche, ô marche, et qui que tu sois; élève de Doyen, tu es à lui, tu es sa proie, et sa gloire; il te jètera tout armé dans le monde, au delà des mondes connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois patient, laborieux, apprends par cœur les chefs-d'œuvre, et lave-toi les mains. C'est ainsi qu'il a créé plus d'un grand comédien qui, avant lui, ne savait pas lire. Doyen était pour ses acteurs ce qu'Hamlet était pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond de son âme, est un méchant ricaneur: il se moque du père noble qui lui déchire sa passion comme du vieux linge; il se moque de la princesse dont le talent a grandi du saut d'une puce; Hamlet est traître envers l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingénument à son prince, à sa princesse, il ne se moque de personne, il ne veut décourager personne; il a de bonnes paroles et des promesses paternelles pour tous ses enfants.
—Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied droit, relevez la tête, enflez la voix, ouvrez les yeux! n'oubliez pas que vous êtes le plus beau des Grecs!—Allons, ma princesse, avancez la taille, arrondissons ces deux bras un peu courts, penchez la tête. Il n'est pas de roucoulements, de petites grâces, de minauderies dramatiques, pas de gestes nobles, pas de sourire gracieux, que nos artistes n'aient appris à l'école de Doyen. Là seulement on apprenait le To-Kalon! C'est en vain qu'il y avait un Conservatoire et des professeurs à ce Conservatoire; en rendant justice à nos grands maîtres en déclamation, il faut reconnaître que M. Doyen a fait à lui seul autant qu'eux tous, pour l'art dramatique. Aussi, voyez à Paris, voyez dans nos provinces, cette tragédie élégante et savante qui marche à pas comptés, qui s'étale et fait la belle, et la grave, et la sage, aux yeux de la foule, hoquet héroïque et gloussement... croyez-vous donc que ce soit le Conservatoire qui ait fait cela à lui tout seul?
Et quand Hamlet a donné sa leçon aux comédiens, il déclame; il s'arrête dans sa tirade, il demande au souffleur la fin de ce beau vers qui commence par Pyrrhus; puis, quand il a déclamé tous les vers qu'il sait par cœur, il s'arrête et, dit-il à ses comédiens: Soldats! je suis content de vous!
Ainsi faisait M. Doyen. Après sa leçon, M. Doyen était accessible: on pouvait l'approcher, on lui parlait, il était affable et bon. A la fin, quand ses élèves avaient vaincu les plus grandes difficultés, il daignait souvent jouer avec eux: il se mettait à la portée de leur jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume, sous la pourpre d'Auguste ou sous le casque de Burrhus!
C'étaient là des jours solennels. Le théâtre était balayé à fond, éclairé à huit becs, il voyait jour de tous ses quinquets et de toutes ses chandelles. Dès le matin chaque acteur était sur pied, occupé à se faire un costume; et Dieu sait que de beau papier doré était perdu, que de bonne gaze était gaspillée! C'était un chaos charmant à voir. On s'appelle, on s'interroge, on se cherche, on se tutoie par avance, comme si déjà l'on parlait en vers alexandrins; on s'emprunte son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de céruse a souvent excitée! Junie est vernissée jusqu'à la tête, Agrippine a gardé, malgré ses ans, sa peau naturelle, Britannicus n'a pas de sandales. Dieux et déesses! tout manque à ces jeunes talents, l'espoir du théâtre! Eh bien, M. Doyen suffit à tout, M. Doyen a tout prévu; il est partout: portier, il est à sa porte, lampiste, il est à sa rampe; il s'habille, il habille les autres, il retranche de son costume tout ce qu'il peut en retrancher décemment pour vêtir son voisin; il va, il vient, il fait ses recommandations, il a soin des accessoires; il s'informe, en tonnant de sa voix de tonnerre, si le tonnerre est prêt, si les éclairs seront beaux, si l'ombre de Ninias aura son masque, si la lettre d'Aménaïde est d'un papier assez jaune et d'une écriture assez gothique?—Ami souffleur! dit-il, à ton poste! Il sait à quel point le souffleur est un personnage important dans ces premiers assauts.
Cependant la foule arrive. Étudiants, bonnes d'enfants, bourgeois de la vieille roche, amis naïfs de l'émotion dramatique, enfants au-dessus de neuf ans, militaires retraités, femmes malheureuses, toute cette nation à part de tendres cœurs et d'esprits oisifs qui aime encore la tragédie, arrive en haletant au théâtre de M. Doyen. On se pousse, on se presse, on se heurte, on est ivre à l'avance, et les mouchoirs sont prêts. O fête des sensations jeunes! ô vrai plaisir de la tragédie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur du drame! Enchantements du rhythme! O plaisir décent de nos pères dont notre malheureuse époque ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen!
Quand Doyen avait tout dit, quand il était parvenu, en déclamant, et réprimandant le parterre, rallumant le quinquet éteint, soufflant le rôle de ses élèves, au cinquième acte de sa corvée, il n'y avait pas de bonheur égal à son bonheur, pas de gloire égale à sa gloire!—Il parlait du haut de son théâtre, et plus haut que du ciel. Il mourait aux acclamations unanimes; puis mort il se relevait, et souriant comme Hamlet, il disait comme lui:
Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur.
Elseneur, c'était son théâtre de la rue Transnonain. Mais, hélas! il n'est plus cet homme heureux de tant de gloire! Il n'est plus, ce grand pourvoyeur des théâtres de tragédie; avec lui s'est enfuie haletante la terreur tragique; avec lui disparaissent l'étude et le respect des modèles, le souvenir des grands maîtres. M. Doyen au tombeau, la dernière pierre tombe au temple de Melpomène, le poignard échappe à sa main débile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis. Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les grands vers! Nous tombons de la tragédie à l'opéra-comique, de l'opéra-comique au vaudeville, du Théâtre-Français au Gymnase; nous n'avons plus de chute à redouter.
J'ai dit que Doyen avait été un homme heureux durant sa vie, et je le crois. Cependant il ne fut pas exempt des chagrins réservés aux grands artistes: il avait bien pressenti avant sa mort la décadence de l'art, mais jamais dans ses craintes les plus exagérées il n'avait imaginé la décadence où nous sommes. La prose, hélas! remplaçant le grand vers, les guenilles remplaçant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge sur des têtes modelées pour le casque athénien; les vampires, les forçats; les mortes ressuscitées, les monstres, les bêtes fauves, et Robespierre marchant sur une scène faite pour des rois et des héros, c'étaient là autant d'horribles piqûres qui allaient à l'âme de notre illustre artiste, autant d'essais informes qui échappaient à son intelligence, autant de malheurs personnels auxquels il ne pouvait pas survivre.
Il est mort à temps, le pauvre homme; il est mort avec l'art qui faisait sa gloire; il est mort avec la tragédie qui lui était si chère, mort comme elle, abandonné dans son cercueil! Ingrats élèves, ingrats comédiens! C'est à peine s'ils ont conduit à sa dernière demeure leur protecteur, leur ami. Ils ont oublié tant de sacrifices. Avec une fortune médiocre, M. Doyen avait trouvé moyen de traiter l'art en grand seigneur. Pour bâtir son théâtre, il avait vendu sa maison. Tout comme un autre il aurait eu un salon aéré, une chambre commode, un boudoir loin du bruit; il n'avait ni salon, ni chambre à coucher, ni boudoir, il avait... un théâtre! Il aurait pu charger sa muraille de tableaux choisis, d'aquarelles riantes, de bonnes gravures amusantes à regarder... il avait des décorations pour son théâtre! Au lieu d'aller aux champs respirer les parfums et les brises d'avril, il se promenait entre les arbres de son théâtre. Il n'est guère de bourgeois de Paris qui n'ait à soi un fauteuil à la Voltaire (ô M. de Genoude, à la Voltaire) pour se reposer le jour; un lit de duvet pour dormir; un bonnet de coton à mèche innocente pour enfermer sa tête; de chaudes pantoufles pour l'hiver, une lampe astrale aux mouvements réguliers, d'une clarté toujours égale, en un mot les jouissances indispensables d'un luxe innocent qui est devenu une nécessité. M. Doyen avait sacrifié à sa passion pour la comédie et les comédiens toutes ces joies charmantes de l'intérieur. Son fauteuil était un fauteuil de théâtre, un fauteuil du moyen âge, en bois noirci. Son lit était le vrai lit de quatre pieds, sur lequel se réveillait Juliette, sur lequel plus d'une fois, expira Mithridate. Il n'avait pour s'éclairer, que la lampe funèbre à un seul bec de l'antiquité homérique; la chlamyde incommode et froide lui servait de robe de chambre; en façon de pantoufles fourrées, il chaussait de froides et dramatiques sandales. Je vous l'ai dit, le théâtre le poursuivait dans son intérieur le plus intime; la tragédie, inévitablement, s'accouplait avec sa gaieté la plus folle.
A table, avec ses amis et ses enfants, les poignards servaient de couteaux; le vin, cette joie... on le buvait dans la coupe homicide. Je suis sûr que Doyen portait des chemises sans manches, comme il convient à un Romain qui va les bras nus; quand il achetait une couverture, il s'informait, non pas si la couverture était chaude, mais si elle était entourée d'un fil rouge assez large pour servir au besoin de manteau impérial.
JENNY LA BOUQUETIÈRE.
L'histoire de Jenny est une histoire extravagante; elle a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant comme elle avait un bon cœur accouplé à une belle âme, il faut qu'elle ait sa biographie à part! Elle a rendu de grands services aux artistes contemporains, cette aimable et vaillante Jenny!
Je dis Jenny la bouquetière, parce qu'elle vint à Paris vendant des roses et des violettes pâles comme elle. On sait que pour le débit de fleurs, il n'y a guère que deux ou trois bonnes places dans tout Paris. A l'Opéra, le soir, quand les femmes riches et parées s'en vont, en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases: alors il fait bon avoir un magasin de roses et de violettes sur le chemin de ces belles... la vente est sûre; tel Harpagon du matin, donnerait, le soir étant venu, pour une rose, un louis d'or.
Mais quand vint Jenny à Paris, elle eut grand'peine à s'installer, même sur le pont des Arts; tristes fleurs, sur le pont des Arts! des fleurs sans parfum, sans couleur, image réelle de la poésie académique, des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune à espérer pour Jenny.
Jenny la bouquetière se morfondait en misère et en larmes de toutes sortes. Ce n'est pas que l'attention publique manquât à Jenny. Elle fut beaucoup admirée dans la sphère où elle vendait ces tristes fleurs. Il y eut plus d'un roué de la bourgeoisie qui fit des quolibets à Jenny; mais elle ne les comprit pas.—Ils sont si laids et si bêtes, ces Lauzun de boutique! Ainsi la fillette vendait ses fleurs, plus mal de jour en jour. Rester sage et vivre est un grand problème! Il fallait sortir de ce misérable état, à tout prix.
Quand je dis à tout prix, je me trompe: non pas au prix de l'innocence, au prix de cette fortune éphémère du vice qui s'en va si vite, et se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli visage, humble et douce bouquetière; il y a, Dieu merci, quelque fortune innocente à faire avec ta jeunesse et ta beauté, ma fille; avec ton doux visage, tes doigts charmants, ta belle taille, et ce pied bien cambré qui donne une forme agréable à tes souliers chétifs.
Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tu n'as pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là, ma fille, sous ce rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Allons, sois muette et calme, et laisse-moi t'envelopper de poésie, mon idole d'un jour! Je vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les ravissantes apparitions de mon voyage d'Italie. O muse! sous mon pinceau réjoui, sur ma toile glorifiée, dans mon âme et sous mon regard, que de métamorphoses tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes se prosternent à tes pieds; nymphe au doux rire, les jeunes gens te rêvent et te font des vers. Sois plus grave! et relevant tes sourcils arqués, réprime à demi cette gaieté d'enfant... je te fais reine! Enfin, si tu veux poser ta tête sur ta main frêle, et t'abandonner à la poétique langueur d'une fille qui rêve, on fera de toi plus qu'une vierge: salut à la maîtresse de Raphaël ou de Rubens! C'est beaucoup plus que si tu devenais la maîtresse d'un roi!
Inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et m'oppresse! la fièvre de l'art est dans mes veines; ma palette est chargée pêle-mêle, ma brosse est à mes pieds; viens, il est temps, Jenny, la complice... et le modèle innocent de mon rêve. Allons, Jenny, pose-toi, montre à mes yeux éblouis la Vénus de Praxitèle quand toutes les beautés de la cité de Minerve posèrent pour la Vénus. L'instant d'après, si je veux changer ma beauté cosmopolite, la voilà Chloé, Lydie ou Néobule. Elle se promenait, tantôt sur un char d'ivoire au portique d'Octavie! Enfant de la lyre, elle chantait les chansons d'Horace ou l'Art d'aimer d'Ovide! elle disait si bien: Lydia dormis!
Vous autres, enfants, vous n'imaginez guère ce que c'est qu'une pauvre fille qui rêve éveillée, et rêve pour vous; vous ne savez pas tout ce qu'il y a de péril dans cette position d'une pauvre femme immobile, muette, arrêtée à ce point fixe! Halte! et conservons cette extase! A ce compte, une grande comédienne, est l'innocente beauté qui sert de modèle au peintre, au sculpteur, au chercheur d'idéal! une comédienne à huis-clos qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier fait la robe de bal; sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une chanson de Béranger. Humble inspirée! elle passera par tous les extrêmes, pour obéir aux moindres caprices de l'artiste: on la brûle, on l'égorge, on l'étouffe, on la met en croix, on la plonge en mille voluptés orientales; elle est en enfer, elle est au ciel; archange aux ailes d'or, prostituée à l'air ignoble, elle est tout; elle passera par toutes les habitudes de la vie: une dame, une bourgeoise, une majesté, une déesse. Allons, parlez! que voulez-vous? Et tant de labeurs, sans l'espoir d'une louange, et sans la plus petite part dans l'admiration accordée au chef-d'œuvre. On voit le tableau: que cette femme est belle! quel regard! que d'inspirations véhémentes dans cette tête où tout parle! Honneur au peintre, et rien pour le modèle! On porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneur: il n'y a pas un regard pour l'humble Jenny; c'est Jenny qui a fait le tableau, pourtant!
Assemblage inouï de beauté, de misère, d'ignorance et d'art, d'intelligence et d'apathie! Innocente prostitution d'une belle personne, qui veut sortir chaste et sainte des regards du maître, après avoir obéi en aveugle à ses moindres caprices! Voyez-vous, mes frères, l'art est la grande excuse à toutes les actions au delà du vulgaire, il est la gloire, il sera même une excuse à cet abandon qu'une humble jeunesse fait de son corps!... Il était si beau, ce modèle aux doigts de roses! «La bouquetière» était douce et modeste, autant que jolie!—Elle était soumise à l'artiste, et sitôt qu'il n'était plus qu'un homme vulgaire, sitôt qu'il avait déposé le burin ou l'ébauchoir, Jenny redescendait des hautes régions où l'artiste l'avait placée pour s'y élever avec elle. Elle redevenait une simple femme; elle rejetait sur sa gorge nue un mouchoir d'indienne, elle rentrait sa jambe alerte dans son bas troué; on n'eût pas respecté la reine ou la sainte... on respectait Jenny.
Ce qu'elle est devenue? Elle a rendu aux beaux-arts plus de services que tous nos ministres ne lui en ont rendu depuis vingt ans. Elle a parsemé nos temples de belles saintes que Luther eût adorées; elle a peuplé nos boudoirs d'images gracieuses, de ces têtes qu'une jeune femme enceinte regarde avec tant d'espoir... elle a donné son beau visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire. Sa bienveillante influence s'est fait sentir dans l'atelier de nos plus grands peintres: Eugène Delacroix, Ary Scheffer, Paul Delaroche, se glorifiaient de Jenny.—Jenny dédaignait l'art médiocre; elle s'enfuyait à s'écheveler, quand elle était appelée par les célébrités douteuses; elle ne voulait confier sa jolie figure qu'au génie... elle a fait crédit à M. Ingres. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art, à elle seule, que tous les Médicis! Hélas! l'art a perdu Jenny; il est perdu le charmant modèle, et perdu sans retour. Jenny, infidèle à l'art, pour être fidèle à son mari, s'est mariée à un beau gentilhomme qui fut peintre un instant, et qui brisa sa palette en désespoir de ces beautés qu'il ne pouvait reproduire et qu'il avait sous les yeux.
Devenue à son tour une femme heureuse, la petite bouquetière est un modèle accompli d'esprit, de grâce et de reconnaissance. Elle a quitté ses pauvres habits et son châle de hasard; elle a chargé son cou de diamants; les tissus de cachemire couvrent ses épaules; sa robe est brodée et ses bas sont encore à jour, mais troués cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a des gants de Venise pour cette main si blanche, et des senteurs de l'Orient pour cette peau si douce; approchez, la grande dame est toujours Jenny la bouquetière, Jenny le modèle. Si vous êtes grand artiste, si vous vous appelez Ingres, Delaroche, ou Decamps, ou Johannot, arrivez, dites-lui: Il me faut une belle main, madame... il me faut de blanches et fraîches épaules, elle ôtera son gant, elle ôtera son cachemire.
Dites-lui: Jenny! je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied d'Atalante! elle vous prêtera sa jambe et son pied comme autrefois Jenny la bouquetière! Ingénue et dévouée à l'art; aimant sa beauté, parce qu'elle est utile, et, pour sa récompense, se félicitant tout haut d'être belle, parce qu'elle est belle partout: sur la toile, sur la pierre, sur le marbre, sur l'airain, en terre cuite, en plâtre, et toujours belle!
Ainsi, le peintre et le sculpteur n'ont rien perdu aux grandeurs de ce modèle accompli de tout ce qu'il y a de beau et de charmant.
MAITRE ET VALET.
Je me souviens encore du premier dîner que je fis à Londres; j'eus certes le temps d'entendre et de voir, ignorant de la langue que parlaient les convives, et goûtant avec précautions de leurs mets favoris. Mon rôle fut un rôle passif une grande partie du repas, et ce ne fut qu'au second service, quand se montrèrent le bel esprit et les vins de France, si joyeusement annoncés par le fracas et la mousse pétillante, que je commençai à devenir à peu près un homme, un homme à jeun... avec des gens qui ont fort bien dîné.
Voici mon étonnement, et je vous le donne ici, non pas comme une histoire amusante, mais comme étude des mœurs anglaises; vous ferez de mon histoire ce que vous voudrez, et ce sera plus d'honneur qu'elle ne vaut.
Donc (vous voyez que ce commencement se ressent de mon embarras), j'étais assis à côté d'un gentilhomme anglais, très-poli, très-grand buveur et fort communicatif pour un Anglais chez lui, dans son île, sous sa charte anglaise, propriétaire, électeur, éligible, élu; celui-là était membre de la Chambre des communes. Il était très-honoré de toute l'assemblée; on écoutait ses moindres paroles avec déférence: évidemment c'était un homme considérable, un homme hospitalier; sitôt qu'il eut essuyé le premier feu de la conversation et qu'il y eut répondu pour sa part, il finit par m'apercevoir: alors il me parla en français, et me fit verser le premier verre de vin de Champagne, si bien que nous fûmes tout de suite une paire d'amis.
En général, on ne rend pas assez justice au vin de Champagne. On le boit à longs traits, il est aussitôt oublié qu'il est bu. On le dépense à la façon d'un peu d'esprit que l'on aurait, au hasard et à tout propos. C'est surtout lorsqu'on a quitté Paris que l'on comprend bien la grâce et les divers mérites de ce cher compagnon célébré par tous les poëtes. Paris est sa vraie patrie; il s'y plaît, il y est à l'aise et dans toute sa joie et toute sa puissance; il aime les jeunes gens de Paris, les femmes de Paris, les nuits de Paris. Telle femme attend ce joli vin pour être aimable, et telle autre pour être belle; il se mêle à leurs larmes d'amour, il donne le courage du duel et le courage du jeu, tous les courages secondaires. C'est lui qui dompte les chevaux rebelles, qui conduit les frêles tilburys au bois de Boulogne; il est la vie et le mouvement de nos boulevards; sitôt que le soir est venu, il se dandine aux Champs-Élysées. Il parle, on l'écoute; il appelle, on lui répond. Fugitive espérance, orgueil d'une heure et rêve d'un instant!
Hors de Paris, ce roi des bons vivants est à peine un exilé qui se souvient de ses belles heures, mais il s'en souvient à de rares intervalles, et tout de suite il retombe en sa tristesse, songeant à la patrie absente. Que voulez-vous, hélas! qu'il devienne, à plein verre et débouché par des mains inhabiles? Comment rire en ce verre épais? Ce n'est pas un vin de province, c'est un vin de Paris. Laissez à la province le vin de Mâcon, noble et franc, libéral et frondeur, ennemi du sous-préfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte des moustaches et des éperons, véritable soldat toujours prêt à dégainer; laissez à la province (elle ne s'en fâchera pas) le vin de Bordeaux, limpide et clair comme l'eau des sources sacrées; mais le vin d'Aï, par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne. Il aime, il devine, il reconnaît le Parisien «comme je reconnais la signature de mon père quand il m'envoie de l'argent», disait un Champenois de mes amis.
Que de longues et douces étreintes! que de paroles d'amour! que de bonheur de se revoir! que de promesses de ne jamais se quitter! Le vin de Champagne! il est notre heureux truchement dans les déserts de l'Afrique; il est notre consul actif et dévoué en Orient, notre pavillon protecteur dans le vaste océan, notre riche et puissant ambassadeur dans les hautes nations. Je me sentis donc très-disposé à cette naturalisation anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces messieurs se reconnurent Français, quand ce pétillement joyeux apparut escorté par le bouchon qui saute, comme une grande dame est escortée par son coureur.
A ce moment-là nous fûmes tous compatriotes, chacun but et parla en français; je fus le roi du festin. Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs, ce n'est pas là mon histoire; il faut attendre, pour que mon histoire arrive, que la plupart de ces gentilshommes se retirent et que nous restions seuls à table, occupés à boire, le gentilhomme anglais, moi et toi, mon cher et digne Hawtrey, que cette scène digne de Sterne a fait pleurer.
Nous étions donc tous les trois buvant à petits traits dans de longs verres, et tenant de très-sérieux discours sur toutes choses frivoles, le jeu, l'amour, les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les deux héros poétiques de la France et de l'Angleterre: Shakespeare et Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez qu'il n'y a pas un Anglais qui ne parle de Jean-Jacques, pas un Français qui ne s'entretienne de Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation entre Anglais et Français, il faut toujours qu'elle arrive invariablement à ces deux hommes. Cela tient à ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques Rousseau persécuté, et que, nous autres, nous nous sommes tout récemment soumis à Shakespeare... un demi-dieu! Nous lui avons présenté notre épée par la poignée. Ainsi, nécessairement, nous avons parlé de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau ce soir-là.
Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins à dire à notre Anglais, qui les comparait l'un à l'autre avec beaucoup d'esprit, et qui trouvait plus d'une affinité entre ces deux génies sauvages qui éclatent et se manifestent au dehors par la pensée et par l'éloquence, comme fait un volcan: «Ajoutez ceci à votre portrait, lui dis-je, ils ont été tous les deux les humbles serviteurs de leurs maîtres: Shakespeare a tenu les chevaux à la porte des théâtres, Jean-Jacques Rousseau a servi à table chez un grand seigneur.» Je dis cela comme une chose de publique autorité.
Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achevé cette malencontreuse proposition, que je vois la figure de notre Anglais pâlir tout à coup et devenir horriblement blême et triste, de joyeuse et rubiconde qu'elle était. Je crus d'abord que le digne homme venait d'éprouver les atteintes d'un mal subit, et je me préparais à lui porter secours, quand tout à coup il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste, il renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut versé deux ou trois de ces grosses larmes honnêtes qui sortent de l'âme et qui font tant de peine à voir:
—Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu! que vous m'avez fait de peine sans le vouloir, monsieur!
En même temps il reprit sa place à table; il appuya son front sur sa main gauche; de sa main droite il se livrait à un mouvement convulsif par-dessus son épaule, comme s'il voulait en arracher je ne sais quoi.
Nous étions là tous les deux, le regardant bouche béante, Hawtrey, immobile et ne songeant pas à s'expliquer ce spleen subit, sinon par l'ivresse, et moi, avec notre malheureuse littérature de bagne et d'échafaud, m'attendant à trouver un de ces êtres flétris par les lois, comme on dit, que la société rejette de son sein, dont les romans abondent, qu'on voit partout sur nos théâtres, et que dans le monde on ne rencontre nulle part.
Que sait-on! J'allais peut-être entrevoir une chose que je n'ai jamais vue, un galérien en chair et en os!
Mon soupçon, littéraire et dramatique, prit bientôt une grande consistance, quand j'entendis l'honnête gentleman s'écrier en portant un regard effaré sur son épaule:
—Ne voyez-vous rien? Ne voyez-vous rien? messieurs?
Et son geste convulsif allait toujours.
Hawtrey lui répondit qu'il ne voyait sur les épaules de Son Honneur qu'un très-bel habit de très-beau drap. Moi, silencieux, je pensais tout simplement que le gentilhomme s'était trompé, et qu'il avait voulu dire:—Ne voyez-vous rien sous mon habit? et non pas sur mon habit. Je me croyais très-habile en ceci: il y a des moments où l'on pousse la bêtise jusqu'à la cruauté.
Cependant le gentilhomme insistait: «Ne voyez-vous rien sur mon habit? Ne voyez-vous pas cette maudite aiguillette?» Et tout à coup, remarquant mon étonnement, désappointé que j'étais, de chercher une simple aiguillette sur une épaule que je croyais marquée au fer chaud.
—Oui, dit-il en serrant les poings, oui, j'ai porté l'aiguillette; j'ai servi à table; je suis un valet, indigne d'être assis à vos côtés; donnez-moi une place derrière vos siéges, messieurs, et permettez-moi de vous servir!
Hawtrey prit pitié de ce digne gentilhomme, et lui adressa de consolantes paroles. Moi, j'avais un bien mauvais cœur ce soir-là (ce n'est pas pourtant ma coutume!), je me disais que pour l'intérêt du drame, si l'aiguillette était un acteur moins héroïque, il était plus inattendu et plus nouveau, et je me demandais ce que le drame allait devenir.
Alors commença un vrai drame: éloquence, colère, larmes, pitié, rires aussi, rien n'y manquait; c'était un drame à la Shakespeare, et qu'il n'eût pas laissé échapper, j'en suis sûr, s'il eût entendu cet homme, avec tant de regrets, nous traîner dans toutes les angoisses de cette condition que je lui avais rappelée avec tant d'innocence et si peu d'à-propos!
Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le disait avec tant d'éloquence et de douleur.
—J'en conviens, messieurs, j'ai porté la livrée; et je sens encore à mon épaule innocente l'aiguillette fatale que n'ont porté ni Jean-Jacques Rousseau ni Shakespeare; hélas! je sais trop quel est ce supplice d'avoir son âme attachée au bout d'une sonnette! Vous êtes tout seul dans l'antichambre à rêver, la sonnette à l'instant vous réveille en sursaut. La sonnette est un tyran. J'ai été l'objet de ses moindres caprices, l'instrument de ses moindres passions...
Disant ces mots, il restait abîmé dans sa douleur. Nous voulûmes le consoler; mais lui, reprenant cette conversation souvent interrompue:—Ah! disait-il, me consoler! cela est impossible; oublier le passé, je ne saurais. Mes membres se sont pliés à la livrée, ils en conservent l'empreinte. L'aiguillette pèse incessamment sur mon épaule, ma tête est presque toujours découverte, je ne sais pas tendre amicalement la main aux gens que je salue. Quand je monte en voiture, le pied me brûle, et dans ma maison, parmi mes nombreux domestiques, s'il faut implorer un service, je n'ose pas et j'hésite. Je suis maudit. Une tache ineffaçable est à mon front!
Il se frappait la tête avec fureur.
Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de la vieille Église, voyant que cette puérile affliction n'avait pas de terme, se mit en colère et s'emporta en chrétien contre l'orgueil de cet homme qui ne pouvait pas oublier son ancienne condition, et se traitait plus mal, pour avoir habité une antichambre, que s'il eût fait un voyage à Botany-Bay.
—Cela est très-mal et très-peu chrétien, et très-peu digne d'un homme raisonnable, monsieur, je vous le dis franchement.
Le gentilhomme se prit à sourire, en levant cette épaule qui le faisait tant souffrir.
—Voilà ce que je me dis tous les jours, ce sont de vaines paroles. Croyez-moi, j'ai fait tous mes efforts pour surmonter ce malheur puéril. Vains efforts! quand je me suis bien raisonné tout le jour, quand je me suis bien répété que tous les hommes sont égaux dans l'Église et dans le royaume, la nuit arrive. Alors le frisson me reprend. Je me mets au lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil est horrible. A peine endormi, je recommence mon métier d'autrefois. J'étais maître, et je suis valet maintenant. Que de tortures! grand Dieu! que de petites douleurs plus cruelles mille fois que les grandes douleurs! C'est un rêve empreint de domesticité. Je loge dans les combles de la maison. Dès le matin, je me lève pour panser mes chevaux. L'animal bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout pâli par les veilles. A peine ce cheval vicieux est pansé, j'entends le maître qui sonne... Et bientôt le voilà sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il va, je le suis. Il s'arrête et je me tiens à distance. Il parle et j'écoute. Il dîne avec ses amis, et moi, debout, j'entends leurs éclats de rire et j'attends leur bon plaisir. Le même rêve ainsi m'obsède toutes les nuits, toutes les nuits j'endosse la même livrée. Je suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit.
Et quand, après ce pénible sommeil, je me réveille enfin; quand je me retrouve au lit du maître, et dans sa chambre, éveillé que je suis, je tremble de voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une heure au moins avant de m'habituer chaque matin à ma position nouvelle, avant d'appeler mon valet de chambre! Il m'attend; il a peut-être rêvé, la nuit, qu'il était le maître: il est plus heureux que moi.
—Monsieur, me dit-il encore, écoutez une histoire horrible. Sans doute vous êtes comme moi, monsieur, et vous ne trouvez rien de plus doux au monde que d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un vin qui vous plaît, de tenir, une épée à la main, sur six pieds de gazon, un homme armé d'une épée, un homme que vous haïssez. Cela est heureux? On se sent vivre. Eh bien, la semaine passée, j'ai rêvé que, moi, je servais à table mon rival et ma maîtresse. Pendant deux longues heures j'ai fait mon service, obéissant à leurs moindres gestes, écoutant leurs moindres propos, comprenant leurs moindres signes! Malédiction, malédiction! ils se gênaient si peu devant moi! Ils me comptaient pour si peu! Ils se livraient à leur fête comme s'ils avaient été seuls!
Je les servais! Mon cœur battait à outrance. Ils se retournaient comme s'ils avaient été inquiétés du bruit que faisait mon cœur. Ma gorge était desséchée... Ils me demandaient à boire, et je leur versais à boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus me venger et demander raison de son outrage, à l'homme qui m'outrageait, il me demanda son épée et me fit signe de l'accompagner; du même pas, il fut se battre avec un autre que moi, et je restai là, tranquille spectateur... J'étais un domestique! Je n'étais pas un homme! Ah! voilà pourtant les nuits que je passe, et voilà mes rêves, voilà ma vie! Et le jour, je vis à peine; le jour, pendant lequel je suis maître, je pense à la nuit qui va venir. Si je donne, honteux de moi-même, le bras à ma femme,—avant peu, quand je serai son valet,—elle va me traiter comme un chien, tant elle est insolente et cruelle pour ses gens! Mes amis les plus sincères, je les hais, parce que je sais qu'à la nuit tombante ils me feront porter un habit galonné, qu'ils me donneront des ordres, et qu'il n'y aura plus devant moi un seul de ces hommes si parés qui songe à cacher ses laideurs. Voilà encore un des malheurs de notre condition, à nous autres laquais: nous voyons l'humanité dans ce qu'elle a de plus vil et de plus abject. Nous savons à point nommé, quand nos maîtres manquent d'argent ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous connaissons leurs maladies les plus cachées; nous mettons le doigt sur leurs plaies les plus secrètes; ils ne se gênent pas avec nous: pourquoi voudriez-vous qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne sommes pas des hommes pour eux.
Malheureux que je suis, je méprise et je hais les hommes pour les avoir vus dans toute leur nudité.
Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une éloquence incomparable et que rien ne peut rendre. Au milieu de toute cette colère, il eut des aperçus très-fins et très-ingénieux qui me frappèrent, et qui m'échappent, comme ces beaux airs du grand Opéra, dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note.
Cependant l'heure était fort avancée; à minuit, notre gentilhomme se leva en sursaut:
—Voici l'heure où je redeviens laquais, nous dit-il.
Il sonna. Un des valets de la maison entra dans l'appartement.
—Voulez-vous, lui dit-il très-poliment, faire avancer ma voiture, s'il vous plaît?
Il sortit en nous faisant un profond salut.
Restés seuls, Hawtrey et moi, nous entendîmes le carrosse armoirié qui s'éloignait.
—Ceci est étrange! dit Hawtrey. Voici un sentiment singulier et tout nouveau qui se révèle à nous mal à propos. C'est un mélange bizarre de folie et de raison que je ne saurais définir, mais bien singulier. Qu'en penses-tu?
—Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parlé de Jean-Jacques Rousseau, que voilà un homme qui dérange singulièrement les plus belles pages qu'ait écrites Jean-Jacques Rousseau, son admirable déclaration sur le remords.