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Contes humoristiques - Tome I cover

Contes humoristiques - Tome I

Chapter 15: Blagues
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About This Book

The collection presents numerous short humorous tales and sketches that shift in length and tone, assembling vignettes, monologues and brief narratives. Many pieces rely on deadpan narration, absurd situations and concise wordplay to lampoon social manners, romantic folly and military or maritime conventions. Scenes pivot from light farce to mordant whimsy and often conclude with an ironic reversal or terse punchline. Recurrent motifs include playful parody, economical description and deliberate nonsense, favoring quick comic effects over sustained plot development.

Pète-sec

—Ton ami Pète-sec commence à devenir rudement rasant, affirma Trucquard en se jetant tout habillé sur son lit.

Rien n'était plus vrai: ce terrible Pète-sec, lequel d'ailleurs n'avait jamais été mon ami, commençait à devenir rudement rasant.

De son vrai nom, il s'appelait Anatole Duveau et était le fils de M. Duveau et Cie, soieries en gros (ancienne maison Hondiret, Duveau et Cie), rue Vivienne à Paris.

Pour le moment, il exerçait les fonctions de sous-lieutenant de réserve dans la compagnie où j'évoluais, pour ma part, en qualité de réserviste de deuxième classe (ce n'est pas la capacité qui m'a manqué pour arriver, mais bien la conduite).

Dès le premier jour, ce Duveau mérita son sobriquet de Pète-sec et fut notre bête noire à tous.

Alors que les officiers de l'active se conduisaient à notre égard comme les meilleurs bougres de la terre, lui, Pète-sec, faisait une mousse de tous les diables et un zèle dont la meilleure part consistait à nous submerger de consigne, salle de police et autres apanages.

Ah! le cochon!

Comme nous n'étions pas venus, en somme, à Lisieux pour coucher à la boîte, nous résolûmes, quelques réservistes et moi, de mettre un frein à l'ardeur de ce soyeux en délire, et notre procédé mérite vraiment qu'on le relate ici.

Le colonel, ou plutôt le lieutenant-colonel, car la garnison de Lisieux ne comporte que le 4e bataillon et le dépôt, avait autorisé à coucher en ville tous les réservistes mariés et accompagnés de leur épouse.

Bien que célibataire à cette époque (et encore maintenant, d'ailleurs), je déclarai effrontément être consort et j'obtins mon autorisation.

Inutile d'ajouter qu'une foule de garçons dans mon cas agirent comme moi, et si la Société des Lits Militaires avait tant soit peu de cœur, elle nous enverrait un joli bronze en signe de gratitude.

Le brave lieutenant-colonel avait ajouté au rapport que les réservistes couchant en ville devaient réintégrer leurs logements aussitôt après la retraite sonnée.

Cette dernière clause, bien entendu, resta pour nous lettre morte.

L'exercice fini, on rentrait chez soi se livrer à des soins de propreté, après quoi on dînait. Et puis on tâchait vaguement de tuer la soirée au concert du café Dubois ou à l'Alcazar (!) de la rue Petite-Couture.

D'autres se rendaient en des logis infâmes de la rue du Moulin-à-Tan, mais si c'est de la sorte que ces gaillards-là se préparaient à reprendre l'Alsace et la Lorraine, alors macache! comme on dit en style militaire.

Au commencement, tout alla bien: des officiers nous coudoyaient, nous reconnaissaient et nous laissaient parfaitement tranquilles. Mais voilà-t-il pas qu'un soir le terrible sous-lieutenant Pète-sec s'avisa de faire un tour au concert.

Ce fut dès lors une autre paire de manches. Nous ayant aperçus dans la salle, il nous invita, sans courtoisie apparente, à rompre immédiatement si nous ne voulions pas attraper quatre jours.

Cette perspective décida de notre attitude: nous rompîmes.

Mais nous rompîmes la rage au cœur, et bien décidés à tirer de Pète-sec une éclatante vengeance.

Laquelle ne se fit pas attendre.

Quarante-huit heures après cette humiliation, voici ce qui se passait au café Dubois, sur le coup de neuf heures et demie.

Pète-sec entre et jette un regard circulaire pour s'assurer s'il n'y a pas d'hommes dans le public.

Comme mû par la force de l'habitude, un jeune homme se lève, porte gauchement la main à la visière de son chapeau (c'est une façon de s'exprimer) et semble fourré dans ses petits souliers.

L'œil de Pète-sec s'illumine: voilà un homme en défaut!

—Qu'est-ce que vous foutez ici, à cette heure-là?

—Mais, mon lieutenant....

—Il n'y a pas de mon lieutenant. Payez et rompez!

—Mais, mon lieutenant....

—Vous avez entendu, n'est-ce pas? Payez et rompez!

—Mais, mon lieutenant, je ne fais de mal à personne en prenant un grog et en entendant de la bonne musique avant d'aller me coucher.

—Vous savez bien que le colonel....

—Le colonel. Je m'en fous!

—Vous vous foutez du colonel!

—Oui, je me fous du colonel, et de toi aussi, mon vieux Pète-sec!

C'en était trop!

Pète-sec, suffoqué d'indignation, interpella deux sergents qui se trouvaient là, en vertu de leur permission de dix heures:

—Empoignez-moi cet homme-là et menez-le à la boîte!

Cet homme-là acheva de boire son grog, régla sa consommation et dit simplement:

—Vous avez tort de me déranger, mon lieutenant. Ça ne vous portera pas bonheur.

—Taisez-vous et donnez-moi votre nom.

—Je m'appelle Guérin (Jules).

—Votre matricule?

—Souviens pas!

—Je vous en ferai bien souvenir, moi!

Les deux sous-officiers emmenèrent l'homme, pendant que Pète-sec grommelait, indigné:

—Ah! tu te fous du colonel!

Le lendemain matin, ce fut du joli! En arrivant au poste Anatole trouva le sergent de garde en proie à la plus vive perplexité:

—Mon lieutenant, qu'est-ce que c'est donc que ce civil que vous avez fait coffrer hier soir? Ah! il en a fait un potin toute la nuit!... Tenez, l'entendez-vous qui gueule?

Anatole avait pâli.

Diable! si l'homme d'hier n'était pas un réserviste....

Précisément, un caporal amenait le prisonnier.

—Ah! c'est vous mon petit bonhomme, s'écria le captif, qui m'avez fait arrêter hier sans l'ombre d'un motif! Eh bien, vous vous êtes livré à une petite plaisanterie qui vous coûtera cher!

Pète-sec était livide:

—Vous n'êtes donc pas réserviste?

—Ah ça, est-ce que vous me prenez pour un sale biffin comme vous? Je sors des Chass'd'Af', moi!

—Vous me voyez au désespoir, monsieur....

—Vous m'avez arrêté illégalement et séquestré arbitrairement. Je vais de ce pas déposer une plainte chez le procureur de la République!

Pendant cette scène des hommes s'étaient attroupés devant le poste, et un adjudant venait s'enquérir des causes du scandale.

Pète-sec versa rapidement dans l'oreille du séquestré quelques paroles qui semblèrent le calmer.

Ils s'éloignèrent tous deux, causant et gesticulant.

Au bout de quelques minutes, dans un petit café voisin, Pète-sec tirait de sa poche un objet qui ressemblait furieusement à un carnet de chèques, en détachait une feuille sur laquelle il traçait de fiévreux caractères et regagnait la caserne où il ramassait immédiatement huit jours d'arrêts, pour arriver en retard à l'exercice.

Le soir même, un fort lot de réservistes, après un copieux dîner en le meilleur hôtel de Lisieux, passaient une soirée exquise au café Dubois.

On payait du champagne aux petites chanteuses, en exigeant toutefois qu'elles le dégustassent aux cris mille fois répétés de: «Vive Pète-sec!».

C'était bien le moins!

À partir de ce jour, le redoutable Pète-sec devint doux comme un troupeau de moutons. On lui aurait taillé une basane en pleine salle du rapport qu'il n'aurait rien dit.

Il s'abstint strictement de fréquenter les endroits vespéraux de Lisieux.

Seulement, quand ses vingt-huit jours furent finis, qu'il rentra chez lui et qu'un personnel obséquieux s'empressa:

—Bonjour, mon lieutenant!... Comment ça va, mon lieutenant?... Avez-vous fait bon voyage, mon lieutenant?

Mon lieutenant par-ci! Mon lieutenant par-là!

Anatole Duveau s'écria d'une voix sombre:

—Le premier qui m'appelle mon lieutenant, je le fous à la porte!


Le Post-scriptum ou Une petite femme bien obéissante

Je ne sais pas ce que vous faites quand vous accompagnez un ami à la gare, après que le train est parti. Je n'en sais rien et ne tiens nullement à le savoir.

Quant à moi, je n'ai nulle honte à conter mon attitude en cette circonstance: je vais au buffet de ladite gare et demande un vermouth cassis (très peu de cassis) pour noyer ma détresse. Car le poète l'a dit: «Partir, c'est mourir un peu».

Au cas où l'heure du départ ne coïncide pas avec celle de l'apéritif, je prends telle autre consommation en rapport avec le moment de la journée.

C'est ainsi que mardi dernier, sur le coup de six heures et demie de relevée, je me trouvais attablé, au buffet de la gare de Lyon, devant une absinthe anisée (très peu d'anisette).

La personne que je venais d'accompagner (ce détail ne vous regarde en rien, je vous le donne par pure complaisance) était une jeune femme d'une grande beauté, mais d'un caractère! que je me sentais tout aise de voir s'en aller vers d'autres cieux.

Je n'avais pas plus tôt trempé mes lèvres dans la glauque liqueur, qu'un homme venait s'asseoir à la table voisine de la mienne.

Ce personnage commanda un amer curaçao (très peu de curaçao) et de quoi écrire.

Après s'être assuré que l'amer qu'on lui servait était bien de l'amer Michel, et le curaçao du vrai curaçao de Reichshoffen, l'homme mit la main à la plume et écrivit deux lettres.

La première, courte, d'une élaboration facile, s'enfourna bientôt dans une enveloppe qui porta cette adresse:

Monsieur le colonel I.-A. du Rabiot
Hôtel des Bains
à Pourd-sur-Alaure.

La seconde lettre coûta plus d'efforts que la première.

Certains alinéas coulaient de sa plume, rapides, cursifs, tout faits. D'autres phrases n'arrivaient qu'au prix de mille peines.

Deux ou trois fois, il déchira la lettre et la recommença.

À un moment, je vis le pauvre personnage écraser, du bout de son doigt, une larme qui lui perlait aux cils.

Cet homme évidemment écrivait à l'aimée. (Les femmes sauront-elles jamais le mal qu'elles nous font?)

Tout prend fin ici-bas, même les lettres d'amour. Quand les quatre pages furent noircies de fond en comble, l'homme les enferma, comme à regret, dans une enveloppe sur laquelle il écrivit cette suscription:

Madame Louise du R....
Poste restante
à Pourd-sur-Alaure.

—Garçon, commanda-t-il alors d'une voix forte, deux timbres de trois sous!

—Voilà, monsieur, répondit le garçon.

Jusqu'à présent, la physionomie du monsieur avait présenté toute l'extériorité de l'abattement mélancolieux.

Soudain, une flambée furibarde illumina sa face.

D'un doigt rageur, il déchira l'enveloppe de Madame Louise du R..., et ajouta à la lettre un petit post-scriptum certainement pas piqué des hannetons.

Ce post-scriptum ne comportait que deux lignes, mais deux lignes, à n'en pas douter, bien tapées.—Attrape, ma vieille!

Je commençais à m'intéresser fort à cette petite comédie, facile à débrouiller d'ailleurs.

L'homme était évidemment l'ami du colonel I.-A. du Rabiot et l'amant de la colonelle Louise.

Le colonel, je l'apercevais comme une manière de Ramollot soignant ses douleurs aux bains de Pourd-sur-Alaure.

Quant à Louise, je l'aimais déjà tout bêtement.

—Garçon, commandai-je alors d'une voix forte, l'indicateur!

—Voilà, monsieur, répondit le garçon.

Il y avait un train à 7 h 40 pour Pourd-sur-Alaure.

Le temps de manger un morceau sur le pouce, et je pris mon billet.

Pourd-sur-Alaure est une petite station thermale encore assez peu connue, mais charmante, et située, comme dit le prospectus, dans des environs merveilleux.

J'arrivai vers minuit, et me fis conduire à l'hôtel des Bains.

Je rêvai de Louise, et la matinée me sembla longue.

Enfin la cloche sonna pour le déjeuner. Mon cœur battit plus fort que la cloche: j'allais voir Louise, celle qui méritait des lettres si tendres et des post-scriptum si courroucés.

Et je la vis.

Petite, toute jeune, très forte, d'un blond! pas extraordinairement jolie, mais juteuse en diable! Louise abondait en plein dans mon idéal de ce jour.

Elle lisait, en attendant le colonel, une lettre que je reconnus. Au post-scriptum, elle eut un sourire, un drôle de sourire, et enfouit sa lettre dans sa poche.

Le colonel, traînant la patte, arrivait à son tour.

—J'ai reçu un mot d'Alfred, dit-il.

—Ah!

—Oui, il te dit bien des choses.

—Ah!

Et toute la grasse petite personne de Louise fut secouée d'un long frisson de rire fou et muet.

Elle s'aperçut que je la dévorais des yeux, et n'en parut pas autrement fâchée.

Au dessert, nous étions les meilleurs amis du monde.

L'après-midi ne fit qu'accroître notre mutuelle sympathie.

Le dîner resserra nos liens.

La soirée au Casino fut définitive.

Sur le coup de dix heures, elle me demanda simplement:

—Quel est le numéro de votre chambre à l'hôtel?

—Dix-sept.

—Filez.... Dans cinq minutes je suis à vous.

Au bout de cinq minutes, elle arrivait.

—Mais votre mari?... fis-je timidement.

—Ne vous occupez pas de mon mari, il joue au whist. Vous savez ce que ça veut dire whist en anglais?

—Silence.

—Précisément! Eh bien, taisez-vous et faites comme moi!

En un tour de main, elle se défit de ses atours.

En un second tour de main, elle se glissa, rose couleuvre, emmy les blancs linceux.

En un troisième tour de main, si j'ose m'exprimer ainsi, elle me prodigua ses suprêmes faveurs.

Une ligne de points, s.v.p.


Quand nous eûmes fini de rire, nous causâmes.

—Et Alfred! demandai-je, sarcastique.

—Vous connaissez donc Alfred? fit-elle, un peu étonnée.

—Pas du tout, je sais seulement qu'il vous a écrit hier... surtout un post-scriptum!

—Ah! oui, un post-scriptum!... Eh bien, il a raté une belle occasion de se tenir tranquille, celui-là, avec son post-scriptum! Voulez-vous le lire, son post-scriptum?—Volontiers.

Voici ce que disait le post-scriptum:

P.S.—Et puis, au fait, je suis bien bête de me faire tant de bile pour toi! Va donc te faire f...!

Ce dernier mot en toutes lettres.


Le langage des fleurs

Je conçois, à la rigueur, qu'un touriste ayant passé un siècle ou deux loin d'un pays ne soit pas autrement surpris de trouver, à son retour, des décombres et des ruines où il avait jadis contemplé de somptueux palais; mais tel n'était pas mon cas.

Après une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupéfait de rencontrer, à l'un des endroits de la côte qui m'étaient les plus familiers, un manoir en pleine décrépitude, un vieux manoir féodal que j'étais bien sûr de ne pas avoir rencontré l'année dernière, ni là ni ailleurs.

Mon flair de détective m'amena à penser que ces ruines étaient factices et de date probablement récente.

Le castel en question présentait, d'ailleurs, un aspect beaucoup plus ridicule que sinistre; tout y sentait le toc à plein nez: créneaux ébréchés, tours démantelées, mâchicoulis à la manque, fenêtres ogivales masquées de barreaux dont l'épaisseur eût pu défier les plus puissants barreau mètres; c'était complètement idiot. Une petite enquête dans le pays me renseigna tout de suite sur l'histoire de cette néovieille construction et de son propriétaire.

Ancien pédicure de la reine de Roumanie, le baron Lagourde, lequel est baron à peu près comme moi je suis archimandrite, avait acquis une immense fortune dans l'exercice de ces délicates fonctions.

(Car au risque de défriser certaines imaginations lyriques, je ne vous cacherai pas plus longtemps que Carmen Sylva, à l'instar de vous et de moi, se trouve à la tête de plusieurs cors aux pieds, et la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défend pas les reines).

Le baron Lagourde (conservons-lui ce titre puisque ça a l'air de lui faire plaisir) est un gros homme commun, laid, vaniteux et bête comme ses pieds, qui sont énormes.

Sa femme, qu'il a ramenée de la Bulgarie occidentale, présente l'apparence d'une petite noiraude mal tenue, mais extraordinairement adultérine. Cette Bulgare de l'Ouest (ou Bulgare Saint-Lazare comme on dit plus communément à Paris) trompe en effet son mari à jet continu, si j'ose m'exprimer ainsi, avec des cantonniers.

Pourquoi des cantonniers, me direz-vous, plutôt que des facteurs ruraux ou des attachés d'ambassade? Mystères du cœur féminin!

La baronne adorait les cantonniers et ne le leur envoyait pas dire. Voilà pourquoi la route de Trouville à Honfleur fut si mal entretenue, cet été, quand eux l'étaient si bien.

Le baron Lagourde s'était fixé l'année dernière dans le pays; il y avait acheté une propriété admirablement située d'où l'on découvrait un panorama superbe: à droite, la baie de la Seine; en face, la rade du Havre; à l'ouest, le large.

Sans perdre un instant, l'ex-pédicure royal aménagea sa nouvelle acquisition selon son esthétique et ses goûts féodaux.

En un rien de temps, le manoir sortit de terre; des ouvriers spéciaux lui donnèrent ce cachet d'antiquaille sans lequel il n'est rien de sérieusement féodal. Pour compléter l'illusion, de vrais squelettes chargés de chaînes furent gaîment jetés dans des culs-de-basse-fosse.

Le baron eût été le plus heureux des hommes en son simili Moyen Age sans l'entêtement du père Fabrice. Plus il insistait, plus le père Fabrice s'entêtait. On peut même dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, que le père Fabrice s'ostinait.

L'objet du débat était un pré voisin, pas très large, mais très long, qui dominait la féodalité du baron et d'où l'on avait une vue plus superbe encore, un pré qui pouvait valoir dans les six cents francs, bien payé. Lagourde en avait offert mille francs, puis mille cent, et finalement, d'offre en offre, deux mille francs.

—Ça vaut mieux que ça, monsieur le baron, ça vaut mieux que ça, goguenardait le vieux finaud en branlant la tête.

Mais cette somme de deux mille francs fut l'extrême limite des concessions et le baron ne parla plus de l'affaire.

Un jour de cet été, le châtelain-pédicure, grimpé sur l'une de ses tours, explorait l'horizon à l'aide d'une excellente jumelle Flammarion.

Tout près de la côte, un yacht filait à petite vapeur: sur le pont, des messieurs et des dames braquaient eux-mêmes des jumelles dans la direction du castel et semblaient en proie à d'homériques gaietés. Ils se passaient mutuellement les jumelles et se tordaient scandaleusement.

Le baron Lagourde ne laissa pas que de se sentir légèrement froissé. Était-ce de son manoir que l'on riait ainsi?

Le lendemain, à la même heure, le même yacht revint, accompagné cette fois de deux bateaux de plaisance dont les passagers manifestèrent, comme la veille, une bonne humeur débordante.

Tous les jours qui suivirent, même jeu.

Des flottilles entières vinrent, ralentissant l'allure dès que le castel était en vue. À bord, les passagers paraissaient goûter d'ineffables plaisirs.

Les pêcheurs de Trouville, de Villerville, de Honfleur, ne passaient plus sans se divertir bruyamment.

Bref, tout le monde nautique de ces parages, depuis l'opulent Ephrussi jusqu'à mon grabugeux ami Baudry dit la Rogne, s'amusa durant de longues semaines, comme tout un asile de petites folles.

Très inquiet, très vexé, très tourmenté, le baron résolut d'en avoir le cœur net et de se rendre compte par lui-même des causes de cette hilarité désobligeante.

Un beau matin, il fréta un bateau et, toutes voiles dehors, cingla vers l'endroit où les gens semblaient prendre tant de plaisir.

Au bout d'un quart d'heure de navigation, son manoir lui apparut, plus féodal que jamais, et pas risible du tout. Qu'avaient-ils donc à se tordre, tous ces imbéciles!

Horreur subite! Le baron n'en crut pas ses yeux! La colère, l'indignation, et une foule d'autres sentiments féroces empourprèrent son visage. Il venait d'apercevoir... Était-ce possible?

Au-dessus de son manoir, et bien en vue, le pré du père Fabrice s'étalait au soleil comme un immense drapeau vert, un drapeau sur lequel on aurait tracé une inscription jaune, et cette inscription portait ces mots effroyablement lisibles:

MONSIEUR LE BARON LAGOURDE EST COCU!

Le miracle était bien simple: cette vieille fripouille de père Fabrice avait semé dans son pré ces petites fleurettes jaunes qu'on appelle boutons-d'or en les disposant selon un arrangement graphique qui leur donnait cette outrageante et précise signification: le père Fabrice avait fait de l'Anthographie sur une vaste échelle.

Le baron Lagourde restait là dans le canot, hébété de stupeur et de honte devant la terrible phrase qui s'enlevait gaîment en jaune clair sur le vert sombre du pré.

—Monsieur le baron Lagourde est cocu! Monsieur le baron Lagourde est cocu! répétait-il complètement abruti.

Les rires des hommes qui l'accompagnaient le firent revenir à la réalité.

—Ramenez-moi à terre! commanda-t-il du ton le plus féodal qu'il put trouver.

Il alla tout droit chez le maire.

—Monsieur le maire, dit-il, je suis insulté de la plus grave façon sur le territoire de votre commune. C'est votre devoir de me faire respecter, et j'espère que vous n'y faillirez point.

—Insulté, monsieur le baron! Et comment?

—Un misérable, le père Fabrice, a osé écrire sur son pré que j'étais cocu!

—Comment cela?... Sur son pré?

—Parfaitement, avec des fleurs jaunes!

Heureusement que le maire était depuis longtemps au courant de l'excellente plaisanterie du père Fabrice, car il n'aurait rien compris aux explications du baron.

Tous deux se rendirent chez le diffamateur qui les accueillit avec une bonne grâce étonnée:

—Moi, monsieur le baron! Moi, j'aurais osé écrire que monsieur le baron est cocu! Ah! monsieur le baron me fait bien de la peine de me croire capable d'une pareille chose!

—Allons sur les lieux, dit le maire.

Sur ces lieux, on pu voir de l'herbe verte et des fleurs jaunes arrangées d'une certaine façon, mais il était impossible, malgré la meilleure volonté du monde, de tirer un sens quelconque de cette disposition. On était trop près.

(Ce phénomène est analogue à celui qui fait que certaines mouches se promènent, des existences entières, sur des in-quarto sans comprendre un traître mot aux textes les plus simples).

—Monsieur le baron sait bien, continua le père Fabrice, que les fleurs sauvages, ça pousse un peu où ça veut. S'il fallait être responsable!...

—Et vous, monsieur le maire, grommela le baron, êtes-vous de cet avis?

—Mon Dieu, monsieur le baron, je veux bien croire que vous êtes insulté, puisque vous me le dites; mais en tout cas, ce n'est pas sur le territoire de ma commune, puisque l'inscription n'y est pas lisible. Vous êtes insulté en mer... plaignez-vous au ministre de la Marine!

Le baron fit mieux que de se plaindre au ministre de la Marine, ce qui eût pu entraîner quelques longueurs.

—Allons vieille canaille, dit-il au père Fabrice, combien votre pré?

—Monsieur le baron sait bien que je ne veux pas le vendre, mais puisque ça a l'air de faire plaisir à monsieur le baron, je le lui laisserai à dix mille francs, et monsieur le baron peut se vanter de faire une bonne affaire! Un pré où que les fleurs écrivent toutes seules!

Le soir même, l'essai d'anthographie du père Fabrice périssait sous la faux impitoyable du jardinier.

Maintenant, si j'ai un bon conseil à donner au baron Lagourde, qu'il n'essaye pas du même procédé pour faire une blague au père Fabrice l'année prochaine.

Le père Fabrice a pour l'opinion de ses concitoyens un mépris insondable.


Le Pauvre Bougre et le bon génie

Il y avait une fois un pauvre Bougre.... Tout ce qu'il y avait de plus calamiteux en fait de pauvre Bougre.

Sans relâche ni trêve, la guigne, une guigne affreusement verdâtre, s'était acharnée sur lui, une de ces guignes comme on n'en compte pas trois dans le siècle le plus fertile en guignes.

Ce matin-là, il avait réuni les sommes éparses dans les poches de son gilet.

Le tout constituait un capital de 1 franc 90 (un franc quatre-vingt-dix).

C'était la vie aujourd'hui. Mais demain? Pauvre Bougre!

Alors, ayant passé un peu d'encre sur les blanches coutures de sa redingote, il sortit, dans la fallacieuse espérance de trouver de l'ouvrage.

Cette redingote, jadis noire, avait été peu à peu transformée par le Temps, ce grand teinturier, en redingote verte, et le pauvre Bougre, de la meilleure foi du monde, disait maintenant: ma redingote verte.

Son chapeau, qui lui aussi avait été noir, était devenu rouge (apparente contradiction des choses de la Nature!).

Cette redingote verte et ce chapeau rouge se faisaient habilement valoir.

Ainsi rapprochés complémentairement, le vert était plus vert, le rouge plus rouge, et, aux yeux de bien des gens, le pauvre Bougre passait pour un original chromo maniaque.

Toute la journée du pauvre Bougre se passa en chasses folles, en escaliers mille fois montés et descendus, en anti-chambres longuement hantées, en courses qui n'en finiront jamais. En tout cela pour pas le moindre résultat.

Pauvre Bougre!

Afin d'économiser son temps et son argent, il n'avait pas déjeuné!

(Ne vous apitoyez pas, c'était son habitude).

Sur les six heures, n'en pouvant plus, le pauvre Bougre s'affala devant un guéridon de mastroquet des boulevards extérieurs.

Un bon caboulot qu'il connaissait bien, où pour quatre sous on a la meilleure absinthe du quartier.

Pour quatre sous, pouvoir se coller un peu de paradis dans la peau, comme disait feu Scribe, ô joie pour les pauvres Bougres!

Le nôtre avait à peine trempé ses lèvres dans le béatifiant liquide, qu'un étranger vint s'asseoir à la table voisine.

Le nouveau venu, d'une beauté surhumaine, contemplait avec une bienveillance infinie le pauvre Bougre en train d'engourdir sa peine à petites gorgées.

—Tu ne parais pas heureux, pauvre Bougre? fit l'étranger d'une voix si douce qu'elle semblait une musique d'anges.

—Oh non... pas des tas!

—Tu me plais beaucoup, pauvre Bougre, et je veux faire ta félicité. Je suis un bon Génie. Parle.... Que te faut-il pour être parfaitement heureux?

—Je ne souhaiterais qu'une chose, bon Génie, c'est d'être assuré d'avoir cent sous par jour jusqu'à la fin de mon existence.

—Tu n'es vraiment pas exigeant, pauvre Bougre! Aussi ton souhait va-t-il être immédiatement exaucé.

Être assuré de cent sous par jour! Le pauvre Bougre rayonnait.

Le bon Génie continua:

—Seulement, comme j'ai autre chose à faire que de t'apporter tes cent sous tous les matins et que je connais le compte exact de ton existence, je vais te donner tout ça... en bloc.

Tout ça en bloc!

Apercevez-vous d'ici la tête du pauvre Bougre!

Tout ça en bloc!

Non seulement il était assuré de cent sous par jour, mais dès maintenant il allait toucher tout ça... en bloc!

Le bon Génie avait terminé son calcul mental.

—Tiens, voilà ton compte, pauvre Bougre!

Et il allongea sur la table 7 francs 50 (sept francs cinquante).

Le pauvre Bougre, à son tour, calcula le laps que représentait cette somme.

Un jour et demi!

N'avoir plus qu'un jour et demi à vivre! Pauvre Bougre!

—Bah! murmura-t-il, j'en ai vu bien d'autres!

Et, prenant gaîment son parti, il alla manger ses 7 francs 50 avec des danseuses.


Blagues

J'ai pour ami un peintre norvégien qui s'appelle Axelsen et qui est bien l'être le plus rigolo que la terre ait jamais porté.

(C'est à ce même Axelsen qu'arriva la douloureuse aventure que je contai naguère.

Axelsen avait offert à sa fiancée une aquarelle peinte à l'eau de mer, laquelle aquarelle était, de par sa composition, sujette aux influences de la lune. Une nuit, par une terrible marée d'équinoxe où il ventait très fort, l'aquarelle déborda du cadre et noya la jeune fille dans son lit).

Bien qu'arrivé depuis peu de temps à Paris, Axelsen a su conquérir un grand nombre de sympathies.

J'ajouterai, pour être juste, que ces sentiments bienveillants émanent principalement des mastroquets du boulevard Rochechouart, des marchands de vin du boulevard de Clichy, des limonadiers de l'avenue Trudaine, et, pour clore cette humide série, du gentilhomme-cabaretier de la rue Victor-Massé.

Bref, mon ami Axelsen est un de ces personnages dont on chuchote: C'est un garçon qui boit.

Axelsen se saoule, c'est entendu. Mais, dans tous les cas, pas avec ce que vous lui avez payé. Alors fichez-lui la paix, à ce garçon qui ne vous dit rien.

Axelsen ne boit qu'un liquide par jour, un seul liquide, mais à des intervalles effroyablement rapprochés et à des doses qui n'ont rien à voir avec la doctrine homéopathique.

Des jours c'est du rhum, rien que du rhum.

Des jours c'est du bitter, rien que du bitter.

Des jours c'est de l'absinthe, rien que de l'absinthe.

Il est bien rare que ce soit de l'eau de Saint-Galmier. Si rare, vraiment!

Axelsen, autre originalité, professe le plus formel mépris pour le vrai, pour le vécu, pour le réel.

—Comme c'est laid, dit-il, tout ce qui arrive! Et comme c'est beau, tout ce qu'on rêve! Les hommes qui disent la vérité, toute la vérité, rien que la vérité sont de bien fangeux porcs! Ne vous semble-t-il pas?

—Positivement, il nous semble, lui répondons-nous pour avoir la paix.

—Si l'humanité n'était pas si gnolle[3], comme elle serait plus heureuse! On considérerait le réel comme nul et non avenu et on vivrait dans une éternelle ambiance de rêve et de blague. Seulement... il faudrait faire semblant d'y croire. Hein?

—Évidemment, parbleu!

Partant de ce sage principe, Axelsen ne raconte que des faits à côté de la vie, inexistants, improbables, chimériques.

Le plus bel éloge qu'il puisse faire d'un homme:

—Très gentil, ton ami, et très illusoire!

Hier matin, nous nous trouvions installés, quelques autres et moi, au beau soleil de la terrasse d'un distillateur (dix-huitième arrondissement) quand surgit Axelsen, Axelsen consterné.

Il se laissa choir, plutôt qu'il ne s'assit, sur une proxime chaise, et se tut, ce qui lui fut d'autant plus facile qu'il n'avait pas encore ouvert la bouche.

—Eh bien! Axelsen, le saluâmes-nous, ça ne va donc pas? Tu as l'air navré.

—Je suis navré comme un Havrais lui-même!

(Il convient de remarquer qu'Axelsen ne prononce jamais les *h* aspirés, détail qui explique tout le sel de la plaisanterie).

—Peut-être n'as-tu pas bien dormi?

—J'ai dormi comme un loir (Luigi).

—Alors quoi?

—Alors quoi, dites-vous? Je viens d'assister à un spectacle tellement déchirant! Oh oui, déchirant, ô combien! Garçon!... un vulnéraire!... Ça me remettra, le vulnéraire!

Le vulnéraire fut apporté et je vous prie de croire qu'Axelsen ne lui donna pas le temps de moisir.

—Il n'est pas méchant, ce vulnéraire! Garçon!... un autre vulnéraire!

—Eh bien! Et ce spectacle déchirant?

—Ah! mes amis, ne m'en parlez pas! Je sens de gros sanglots qui me remontent à la gorge! Garçon!... un vulnéraire! Rien comme le vulnéraire pour refouler les gros sanglots qui vous montent à la gorge!

—Causeras-tu, homme du Nord?

—Voici: je viens d'assister au départ de l'omnibus qui va de la place Pigalle à la Halle aux Vins. C'est navrant! Tous ces pauvres gens entassés dans cette caisse roulante!... Et ces autres pauvres gens qui, n'ayant que trois sous, se juchent péniblement sur ce toit, exposés à toutes les intempéries des saisons, au froid, aux autans, aux frimas, au givre en hiver, l'été à l'insolation, aux moustiques! Ah! pauvres gens! Garçon!... un vulnéraire!

—Oui, c'est bien triste et bien peu digne de notre époque de progrès.

—Et les pauvres parents! Les pauvres parents désolés, tordant leurs bras de désespoir et mouillant le trottoir de leurs larmes! Il y avait là de pauvres vieux déjà un pied dans la tombe, des tout-petits à peine au seuil de la vie! Et tous pleuraient, car reverront-ils jamais ceux qui partent? Garçon!... un vulnéraire!

—Pauvres gens!

—C'est surtout quand l'omnibus s'est ébranlé que cela fut véritablement angoisseux. Les mouchoirs s'agitèrent, et de gros sanglots gonflèrent les poitrines de tous ces lamentables. Et pas un prêtre, mes pauvres amis, pas un prêtre pour appeler, sur ceux qui s'en allaient, la bénédiction du Très-Haut!

—Le fait est que la Compagnie des Omnibus pourrait bien attacher un aumônier à chaque station! Elle est assez riche pour s'imposer ce petit sacrifice.

—Enfin la voiture partit.... Un moment elle se confondit avec un gros tramway qui arrivait de la Villette, puis les deux masses se détachèrent et le petit omnibus redevint visible, pas pour longtemps, hélas! car à la hauteur du Cirque Fernando, il vira tribord et disparut dans la rue des Martyrs. Garçon!... un vulnéraire!

—Et les parents?

—Les parents? Je ne les revis pas!... J'ai tout lieu de croire qu'ils profitèrent d'un moment d'inattention de ma part pour se noyer dans le bassin de la place Pigalle! On retrouvera sans doute leurs corps dans les filets de la fontaine Saint-Georges!... Garçon!... un vulnéraire!

—Axelsen, fit l'un de nous gravement, je ne songe pas une seule minute à mettre en doute le récit que tu viens de nous faire. Mais es-tu bien certain que les choses se soient passées exactement comme tu nous les racontes?

—Horreur! Horreur! Cet homme ose me taxer d'imposture! Je suffoque!... Garçon!... un vulnéraire!


Un point d'histoire

Beaucoup de personnes se sont étonnées, à juste titre, de ne pas voir figurer mon nom dans la liste du nouveau ministère.

Ne faut-il voir dans cette absence qu'un oubli impardonnable, ou bien si c'est un parti pris formel de m'éloigner des affaires?

La première hypothèse doit être écartée. Quant à la seconde, la France est là pour juger.

Le lundi 5 décembre 1892, au matin, sur le coup de neuf heures, neuf heures et demie, M. Bourgeois sonnait chez moi. Le temps d'enfiler un pantalon, de mettre mon ruban d'officier d'Académie à ma chemise de flanelle, j'étais à lui.

—M. Carnot vous fait demander, me dit-il. J'ai ma voiture en bas. Y êtes-vous?

—Un bout de toilette et me voilà.

—Inutile, vous êtes très bien comme ça.

—Mais vous n'y songez pas, mon cher Bourgeois....

M. Bourgeois ne me laissa pas achever. D'une main vigoureuse il m'empoigna, me fit prestement descendre les quatre étages de mon rez-de-chaussée de garçon et m'enfourna dans sa berline.

Cinq minutes après nous étions à l'Élysée.

M. Carnot me reçut le plus gracieusement du monde; sans faire attention à mes pantoufles en peau d'élan, à mon incérémonieux veston, ni à mon balmoral (sorte de coiffure écossaise), le président m'indiqua un siège.

—Quel portefeuille vous conviendrait plus particulièrement? me demanda-t-il.

Un moment, je songeai aux Beaux-arts à cause des petites élèves du Conservatoire chez qui le titre de ministre procure une excellente entrée.

Je pensai également aux Finances, à cause de ce que vous pouvez deviner.

Mais le patriotisme parla plus haut chez moi que le libertinage et la cupidité.

—Je sollicite de votre confiance, Monsieur le Président, le portefeuille de la Guerre.

—Avez-vous en tête quelques projets de réformes relatifs à cette question?

—J' t'écoute! répliquai-je peut-être un peu trivialement.

Avec une bonne grâce parfaite, M. Carnot m'invita à m'expliquer.

—Voici. Je commence par supprimer l'artillerie....

—!!!!!

—Oui, à cause du tapage vraiment insupportable que font les canons dans les tirs à feu, tapage fort gênant pour les personnes dont la demeure avoisine les polygones!

M. Carnot esquissa un geste dont je ne compris pas bien la signifiance. Je continuai:

—Quant à la cavalerie, sa disparition immédiate figure aussi dans mon plan de réformes.

—!!!!!

—On éviterait, de la sorte, toutes ces meurtrissures aux fesses et ces chutes de cheval qui sont le déshonneur des armées permanentes!

—Et l'infanterie?

—L'infanterie? Ce serait folie et crime que de la conserver! Avez-vous servi, Monsieur le Président, comme fantassin de deuxième classe?

Pendant quelques instants, M. Carnot sembla recueillir ses souvenirs.

—Jamais! articula-t-il à la fin d'une voix nette.

—Alors, vous ne pouvez pas savoir ce que souffrent les pauvres troubades, en proie aux ampoules, aux plaies des pieds, pendant les marches forcées. Vous ne pouvez pas vous en douter, Monsieur le Président, vous ne pouvez pas vous en douter!

—Et le génie?

—Je n'ai pas de prévention particulière contre cette arme spéciale, mais... laissez-moi vous dire. J'avais, il y a quelques années, une petite bonne amie, gentille comme un cœur, qui se nommait Eugénie, mais que moi, dans l'intimité, j'appelais Génie. Un jour, cette jeune femme me lâcha pour aller retrouver un nommé Caran d'Ache qui, depuis... mais alors...! je conçus de cet abandon une poignante détresse, et encore à l'heure qu'il est, le seul proféré de ces deux syllabes Gé-nie me rouvre au cœur la cicatrice d'amour....

Je m'arrêtai; M. Carnot essuyait une larme furtive.

—Nous arrivons aux pontonniers, poursuivis-je. Vous qui êtes un homme sérieux, Monsieur le Président, je m'étonne que vous ayez conservé jusqu'à maintenant, dans l'armée française, la présence de ces individus dont la seule mission consiste à monter des bateaux!

À ce moment, le premier magistrat de notre République se leva, semblant indiquer que l'entretien avait assez duré.

Pendant tout ce temps, on n'avait rien bu; j'offris à MM. Carnot et Bourgeois de venir avec moi prendre un vermouth chez le marchand de vin de la place Beauvau.

Ces messieurs n'acceptèrent pas.

Je ne crus pas devoir insister; je me retirai en saluant poliment.


Inanité de la logique

La logique mène à tout à condition d'en sortir, dit un sage.

Ce sage avait raison et le Pasteur qui découvrira, pour le tuer, le bacille du corollaire ou le microbe de la réciproque, rendra un sacré service à l'humanité.

Sans aller plus loin, moi, j'ai un ami qui serait le plus heureux garçon de la création sans la rage qu'il a de tirer des conclusions des faits et d'arranger sa vie logiquement, comme il dit.

Aussi son existence n'est-elle qu'une forêt de gaffes.

Un petit fait, entre autres, me vient à la remembrance.

À ce moment-là, il était étudiant et pas très riche. Sa pension mensuelle avait pour destination de payer des breuvages à toutes les petites femmes qui passaient sur le boulevard Saint-Michel. Aussi son tailleur ne recevait-il, à des laps séculaires, que de dérisoires acomptes.

Un beau jour, impatienté, ce commerçant monta chez le jeune homme et panpanpana à sa porte.

Devinant de quoi il s'agissait, le jeune homme ne souffla mot, et même, selon le procédé autrichien, enfouit sa tête emmy les linceux.

Pan, pan, pan! insista le tailleur.

Pareil mutisme.

À la fin, l'homme s'impatienta:

—Mais répondez donc, nom d'un chien! proféra-t-il. Je vois bien que vous êtes chez vous, puisque vos bottines sont à la porte!

Cette leçon ne fut pas perdue, et désormais, au petit matin, mon ami rentrait ses chaussures.

À quelques jours de là, revint le tailleur. Ses panpanpan demeurèrent sans écho. Et comme il insista bruyamment, ce fut au tour de mon ami de se fâcher. Il cria, de son lit:

—Est-ce que vous aurez bientôt fini de faire de la rouspétance dans le corridor, espèce d'imbécile?... Vous voyez bien que je ne suis pas chez moi, puisque mes souliers ne sont pas à la porte!

Grossière supercherie dans laquelle ne coupa point le fournisseur.


Bizarroïde

Je ne suis pas ce qu'on appelle un ennemi de l'originalité. Certes, j'estime qu'il convient d'enfiler ses propres bottes de préférence à celles des autres. Mais de là, grand Dieu! à chausser les escarpins de la Chimère, les godillots du Jamais Vécu et les brodequins de l'Inarrivable, trouvez-vous pas une nuance?

Certaines gens s'appliquent à toutes les déconcertantes. Pour d'autres aussi—soyons justes—la maboulite chronique paraît être la seule norme, dans le Verbe aussi bien que dans le Geste.

Ce matin, je suis allé prendre un bain. À l'entrée, causaient deux messieurs, un qui s'en allait, un qui venait, et la conversation s'arrêta sur ce mot que dit celui qui venait:

—Eh bien, je vous assure, mon cher usufruitier, que je n'ai pas tant de frais qu'on dit parce qu'il y a un ami de ma tante Morin qui me sert d'ancien préfet.

Je ne songeai même pas à deviner le sens de ce propos, mais—l'avouerai-je?—j'en contractai quelque inquiétude.

Justement l'homme qui avait proféré cette drôle de phrase occupait la cabine (dit-on cabine quand il s'agit de bains chauds?) voisine de la mienne.

Les cloisons de mon établissement de bains sont minces ainsi que la baudruche. Aussi perçoit-on le plus mince clapotis d'à côté.

Mon voisin, le neveu de Mme Morin, faisait une vie d'enfer dans sa baignoire. Un groupe important d'otaries eût-on dit.

Et puis, à un moment, voilà qu'il s'interrompit pour sonner le garçon.

—Monsieur a sonné? fit bientôt ce dernier.

—Oui... Donnez-moi donc la monnaie de vingt sous.

À l'heure qu'il est, je me demande encore quel besoin immédiat peut pousser un homme nu qui trempe dans l'eau tiède à demander, toute affaire cessante, de la monnaie de vingt sous!


Le bahut Henri II

Nous en étions arrivés à ce moment du dîner où se produit ordinairement l'explosion des sentiments généreux.

D'un commun accord, nous flétrîmes l'esclavage, la question avait été mise sur le tapis par un gros garçon que l'on prétendait être un fils naturel de Mgr de Lavigerie. (Le fait est que l'extrême rubiconderie de son teint semblait dériver immédiatement de quelque pourpre cardinalice).

Ce dîner était un dîner joyeux, composé de quelques Portugais, lesquels, ainsi que l'affirme un proverbe arabe, n'engendrent jamais la mélancolie.

Il y avait là le major Saligo, et Timeo Danaos, et Doña Ferentès (la seule dame de la société), et Sinon, et Vero, et Ben Trovato, et quelques autres que j'oublie.

En fait de Français: l'écarlate bâtard, le lieutenant de vaisseau Becque-Danlot, et moi.

J'ai dit plus haut que nous flétrissions l'esclavage d'un commun accord; cela n'est pas tout à fait exact. Becque-Danlot ne flétrissait rien du tout. Becque-Danlot semblait, pour le moment, étranger à toute indignation.

Ce fut la belle Doña Ferentès qui s'en aperçut la première.

—Eh bien! capitaine, fit-elle de sa jolie voix andalouse, ça ne vous révolte pas, ces hommes vendus par des hommes, ces hideux marchés d'Afrique?

—Je vous demande mille pardons, señora, répondit l'homme de mer, je me sens indigné au plus creux de mon être, mais ma conduite passée m'interdit de me joindre à vous pour conspuer publiquement ces détestables pratiques.

Après un silence, il ajouta:

—Moi qui vous parle, j'ai vendu un homme!

Ce souvenir ne semblait pas torturer à l'excès notre ami Becque-Danlot, car il éclata d'un rire auquel le remords n'enlevait rien de sa joyeuse sonorité.

—Vous, capitaine! Vous, l'honneur de la marine française! Vous avez vendu un homme?

—J'ai vendu un homme! insista Becque-Danlot, toujours gai.

—En Afrique?

—Non, pas en Afrique, en France.

—En France!

—Parfaitement! Et même mieux: à Paris!

—À Paris!

—Parfaitement! Et même mieux: à l'Hôtel des Ventes, rue Drouot.

Du coup, nous jugeâmes que l'intrépide marin se gaussait de nous.

Le fils naturel de Mgr de Lavigerie se fit l'écho de tous:

—Vous vous payez notre poire, capitaine!

Sans s'arrêter à cette apostrophe triviale, Becque-Danlot reprit:

—Oui, señora, oui, messieurs, j'ai bazardé un bonhomme à l'Hôtel des Ventes. Ça n'est même pas une brillante opération que j'ai faite là. J'ai perdu 350 francs... mais j'ai bien rigolé!

Un point d'interrogation se peignit sur chacune de nos faces.

—Contez-nous cela, ordonna Ferentès.

Un marin français n'a jamais rien refusé à une grande dame andalouse: le fait est bien connu.

Je passe sous silence le cigare classique qu'alluma le conteur, les spirales traditionnellement bleuâtres qu'il contempla un instant, et j'arrive au récit de Becque-Danlot:

Il y a de cela trois ans. J'arrivais du Sénégal avec un congé de six mois de convalescence et bien disposé à en profiter largement.

Un petit héritage que je venais d'accomplir me permettait de bien faire les choses. Je louai, rue Brémontier, un rez-de-chaussée que je meublai fort gentiment, ma foi, et me voilà parti pour la vie joyeuse.

Un soir, au Jardin-de-Paris, je fis connaissance d'une jeune femme qui me plut énormément. Pas étonnamment jolie, mais d'une distinction et d'un charme! Très réservée, avec cela, et ne ressemblant nullement à toutes ces marchandes d'amour qui peuplaient l'endroit.

Elle me raconta une histoire à dormir debout, dans laquelle je coupai, d'ailleurs, comme un rasoir.

Fille d'un général, élevée à Saint-Denis, père remarié, belle-mère acariâtre, scènes continuelles, existence impossible, fuite, malheurs, envies de suicide.

Le tout accompagné de larmes furtives qu'elle essuyait fréquemment avec un mouchoir sentant très bon.

Ce qui suivit, vous le devinez tous, n'est-ce pas? J'emmenai la jeune personne chez moi, l'installai, la lotis d'un amour de petite femme de chambre.

Bref, je fus bon avec elle, comme s'il en pleuvait, et discret, et bien élevé. Tout à fait charmant, vous dis-je.

Je la laissais seule presque toute la journée, ne venant la quérir que le soir, vers six heures, pour dîner, aller au théâtre, au concert.

Elle semblait s'être prise pour moi d'une ardente passion et me répétait souvent:

—Quand vous me quitterez, mon ami, je me tuerai!

Diable!

Je commençais à devenir sérieusement inquiet de la tournure que prenaient les choses, quand, un matin, l'amour de petite femme de chambre me remit un billet qu'elle me pria de lire plus tard dans la journée.

Monsieur, disait le billet, n'a pas idée de ce que Madame se fiche de Monsieur! Monsieur n'a pas plus tôt les talons tournés que Madame reçoit une espèce de gigolo qui marque bigrement mal. Au cas où Monsieur rentrerait brusquement, ce qui est déjà arrivé une fois, l'affaire est arrangée: le gigolo se glisse dans le bahut Henri II qui sert de coffre à bois pendant l'hiver. Madame donne un tour de clef au bahut, met la clef dans sa poche, et ni vu ni connu! Comme le couvercle ne joint pas très bien, et que le bahut est très grand, le gigolo n'est pas trop mal pendant que Monsieur est là. Pour être sûr de piéger le gigolo, venir de préférence vers deux heures de l'après-midi.

MARIE.

D'abord, je me refusai à croire à tant d'infamie, mais tout de même j'étais là vers deux heures.

Une mimique expressive de l'amour de petite femme de chambre m'apprit que j'arrivais bien.

Ellen (vous ai-je dit que la personne s'appelait Ellen?), Ellen me reçut avec le plus enchanteur de ses sourires, et la plus calme de ses physionomies:

—Quelle bonne fortune de vous voir à cette heure!

La clef du bahut n'était pas sur la serrure, une grosse clef en fer forgé de l'époque, assez malaisée à dissimuler.

Quelques privautés manuelles m'apprirent à n'en pas douter que la clef se trouvait dans une des poches de la belle.

Donc, plus de doutes!

Comment l'idée me vint de faire ce que je fis en cette circonstance, je n'en sais encore rien. Une lueur de génie, sans doute!

J'envoyai Ellen m'acheter une cravate chez un chemisier de l'avenue de Villiers, prétendant qu'elle seule saurait la choisir à mon goût.

Pendant son absence, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, j'arrêtais une voiture; aidé d'un commissionnaire, je chargeais le bahut Henri II, et en route pour la salle des ventes!

Le meuble, grâce à quelques pièces de cent sous judicieusement distribuées, prit place dans un mobilier qu'on allait mettre en vente.

On fit bien quelques difficultés pour la clef absente, mais l'état du dehors répondait pour la conservation intérieure.

Au bout d'une demi-heure, un Auvergnat en faisait l'acquisition pour la somme de deux cent cinquante francs. (Il m'en avait coûté six cents).

Mon bahut fut chargé avec son contenu sur une énorme voiture de déménagement. On entassa par-dessus les objets les plus hétéroclites, literie, bronzes d'art, bouteilles de vin, cages à oiseaux, voitures d'enfant, lustres en cristal, etc.

Sous cet attirail, le gigolo devait mener un train d'enfer, mais les parois épaisses du bahut étouffaient ses clameurs.

Dans quelle direction fut-il dirigé? Lui rendit-on promptement sa liberté? Ou bien, s'il y est encore? Je ne songeai jamais à m'occuper de ces détails; mais je vous le répète, señora et messieurs, si j'ai ri dans ma vie, c'est bien ce jour-là.

Quant à Ellen, je ne la revis pas.

L'amour de petite femme de chambre m'apprit qu'elle avait quitté mon appartement après avoir fait un petit paquet de ses objets précieux, et sans faire la moindre allusion au meuble qui manquait.

Depuis ce temps-là, j'ai banni tout bahut Henri II de mes ameublements.


Le truc de la famille

Je n'ai jamais songé à prétendre que le célibat ne comportât point mille avantages particuliers dont la nomenclature m'entraînerait trop loin.

Mais à côté de ces profits, que de petites misères inéluctables, que d'infériorités morales, que de consternants déboires!

Vous avez beau dire, il est cent prouesses défendues à un garçon, lesquelles ne sont que jeux d'enfant pour une famille.

J'ai assisté ces jours-ci à toute une petite comédie qui m'a littéralement ravi et qui—l'avouerai-je?—m'a fort incité à convoler et à procréer.

Arrivé un peu en retard, je trouvai le train à peu près bondé. Comme mon trajet était un peu long, mon nez devint plus long encore, à l'idée de plus un bon coin de reste.

Mon attention fut vite attirée par deux jeunes enfants, un garçon et une fille, menant grand tapage de trompettes à la portière d'un wagon.

Derrière eux, debout, une femme dépoitraillée plus que de raison allaitait un nouveau-né qui piaillait comme un jeune démon.

Un monsieur—le père, évidemment, et le mari—se tenait dans le fond, fumant sa pipe à rendre la locomotive jalouse.

Mon parti fut vite pris, tant m'avait charmé ce joli tableau de famille. Je pénétrai.

Dire que je fus reçu par un sourire unanime serait une évidente exagération. Au contraire, mon arrivée détermina sur toutes ces faces un hideux rictus de mécontentement.

Un coup de sifflet et nous voilà partis.

Alors, changement à vue.

La père remet sa pipe dans son étui.

La maman remmaillote le gosse, le pose soigneusement dans le filet aux bagages et remet un peu d'ordre dans l'économie de son corsage.

Les deux aînés abandonnent leur trompette et se collent dans un coin, bien sages.

Tout ce monde s'endort, sauf moi, émerveillé de ce rapide apaisement.

L'apaisement dura jusqu'à l'approche de la prochaine station.

À ce moment, nouveau changement à vue et reprise des hostilités.

La pipe, la maman dépoitraillée, le tout-petit qui gueule, les gosses qui soufflent dans leurs trompettes.

Et puis le train repart. Paix, silence, sommeil.

Il en fut ainsi à chaque station jusqu'à Bruxelles, où je me rendais, en compagnie fortuite de ces gens.

Je vous prie de croire que pas un voyageur n'eut l'idée d'envahir notre compartiment.

Et je pensai que—peut-être bien—le monsieur à la pipe s'était marié et avait créé des enfants dans l'unique but d'éloigner de son wagon, quand il voyagerait, les intrus.