The Project Gutenberg eBook of Contes irrévérencieux
Title: Contes irrévérencieux
Author: Armand Silvestre
Illustrator: P. Kauffmann
Release date: April 1, 2004 [eBook #12080]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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ARMAND SILVESTRE
CONTES IRRÉVÉRENCIEUX
Illustrations de P. Kauffmann
L'INVITÉ
L'INVITÉ
Sur le mail planté de tilleuls, dont les feuilles agitent, dans le vent automnal, un petit cliquetis de cuivre, dominant la rivière où le reflet des peupliers sur l'autre rive échevelé de minces filets d'or, non loin de la statue du célèbre Gigomard, unique grand homme dont s'enorgueillisse la petite cité de Lafouillouze-en-Vexin, plus mélancolique à la fois que les tilleuls roux, les peupliers jaunes et le célèbre Gigomard dans son habit de bronze vert où les pigeons brodent de blanches passementeries, M. Rodamour, qui a choisi ce lieu charmant pour y prendre sa retraite, achève sa promenade accoutumée. Ayant, comme beaucoup d'imprudents, en cette perfide saison, oublié son paletot, il sent, dans ses vêtements trop légers, comme une chose grelottante qui est lui-même, le soleil ayant tout à coup disparu derrière la colline qui forme l'horizon occidental, et ne mettant plus qu'aux cimes des grands arbres de l'avenue un frisson de lumière flambante qui s'éteint dans un léger brouillard—telle une rangée de cierges quand la messe est finie.
Ancien conservateur des hypothèques au chef-lieu, doté d'une retraite suffisante à ses goûts, officier de l'instruction publique, M. Rodamour aurait, semble-t-il, tout ce qu'il faut, pour être heureux, à un homme qui n'a pas rêvé plus que cela dans la vie. Un veuvage, longtemps, mais patiemment attendu, a ajouté, à toutes ces faveurs du destin, les bienfaits d'une complète liberté. Il a un bon chien sur ses talons, une bonne pipe au coin de son feu, il est suffisamment égoïste pour ne pas souffrir du mal des autres. En vérité, l'heureux bonhomme, la bourrique bourgeoise et fortunée que voila! Et cependant, M. Rodamour qui possède, en surcroît, un intellect assez borné pour défier les tortures de l'esprit, est plus mélancolique que les tilleuls roux, les peupliers jaunes et le vert Gigomard tout ensemble.
Depuis son arrivée dans la petite ville, il n'avait qu'une ambition: être invité à dîner chez le baron de Picpus, où se réunissaient, de temps en temps, en des agapes quasi-officielles, par leur solennité, les gens qui étaient censés constituer la bonne compagnie de la ville: ce qu'on est convenu d'appeler, en province, la société. On ne faisait pas partie du monde de la Lafouillouze-en-Vexin, quand on ne dînait pas chez le baron de Picpus, et l'hospitalité, sur invitations, de cet ancien préfet, une des gloires du 16 Mai, était quelque chose comme un titre de noblesse et comme un brevet de bon ton. Ce n'était pas seulement la vanité et la conscience de sa bonne éducation qui lui faisait souhaiter ardemment d'entrer dans cette aristocratie. M. Rodamour est, à la fois, très gourmand et très économe. Or, les dîners du baron de Picpus passaient pour de vraies fêtes gastronomiques. On renommait surtout les vins qui s'y buvaient et, plus d'une fois, par de belles nuits toutes frémissantes d'étoiles, on avait vu les convives s'égrener, à la sortie de la maison, en un chapelet brisé d'hilarités titubantes que se renvoyaient les murs.
Ces jours-là, on ne trouvait dans la ville, ni une volaille grasse, ni une pièce de gibier, ni une primeur. M. Rodamour se pourléchait moralement les babines de toutes ces goinfreries imaginaires pour lui, mais dont on parlait partout avec enthousiasme le lendemain. Faut-il dévoiler jusqu'au bout son âme? Eh bien! il était loin d'être insensible aux charmes dodus de madame la baronne, qui avait été une fort belle femme, et dont la maturité confortable valait encore certainement mieux qu'un tas de jeunesses étriquées. Car ce qui reste d'une beauté réelle est certainement préférable à la laideur la plus fraîche, et une rose, même en son déclin parfumé, est, pour sa tige, une plus belle parure que le cynorhodon qui vient à peine de se former. Et voilà pourquoi notre ancien conservateur avait si fort envie de fréquenter chez le baron et d'y trouver la table, sinon le lit, ayant toujours su d'ailleurs, comme on l'apprend dans l'administration française, modérer ses désirs.
Mais, en vain, il avait accumulé les visites et les politesses, les prévenances et les marques de sympathie respectueuses. La porte lui demeurait fermée. On ne l'invitait pas, et il croyait même avoir remarqué, avec une certaine douleur, que madame la baronne le regardait, dans la rue, avec un oeil qui n'avait rien de caressant.
Brrrr! il rentre donc chez lui, chassé du mail, avant l'heure coutumière, par un caprice subit de la température. Il va passer devant l'hôtel du baron, où de malheureux iris, plantés au-dessus des pilastres de la grande porte, flottent dans le vent subitement levé, comme les lanières d'un fouet. La grande porte s'ouvre et madame la baronne en sort dans une toilette merveilleusement seyante à son opulente personne, et secouant dans l'air les effluves délicats des parfums les plus mondains. Ses yeux rencontrent la silhouette de notre Rodamour et ne se chargent pas, comme à l'ordinaire, d'éclairs ironiques et sourds. Au contraire, on dirait que s'y peint une certaine joie de cette rencontre inattendue. Rodamour est bien près de s'évanouir d'émotion quand il la voit venir à lui, ses jolies mains, gantées de suède pâle, presque tendues vers les siennes, et il lui faut s'appuyer sur sa canne quand il l'entend lui dire, d'une voix plus que bienveillante dans l'accent: «—Cher monsieur, nous avons ce soir quelques amis à dîner. Voulez-vous nous faire, au baron et à moi, l'honneur d'être des nôtres?» M. Rodamour balbutie un remerciement éperdu. «—Nous comptons absolument sur vous», continue la grande dame en lui abandonnant sa jolie main gantée de suède pâle.
M. Rodamour était fou de joie. L'excès de sa félicité l'induisait même en de compromettantes rêveries. Cette invitation à brûle-pourpoint et comme dictée par un besoin impérieux de l'âme; cet abandon subit après tant de dédains apparents; ces dédains ne cachaient-ils pas une sympathie secrète, longtemps inavouée et vaguement criminelle? N'étaient-ils pas une ruse d'honnête personne défendant son honneur contre une passion sans merci? Il n'était plus jeune; mais elle, aussi, avait franchi les bornes de l'adolescence. Il était d'ailleurs bien conservé et l'on voit souvent les dames de province préférer des messieurs un peu mûrs, expérimentés et discrets, à des godelureaux compromettants. Je vous dis qu'il était fou. Des visions de repas sardanapalesques et d'amoureuses orgies hantaient le cerveau déséquilibré du vieux pasteur d'hypothèques. Il rentra chez lui et commença une toilette qui eût fait rêver l'ombre elle-même de Brummel. Pendant ce temps, Mme de Picpus était rentrée et avait dit à son mari: «—Ma foi, j'ai rencontré cette vieille bête de Rodamour, et, n'ayant pas eu le temps de trouver mieux, je l'ai invité. Nous ne serons pas treize à table. C'est l'essentiel. Dans ce cas-là, on fait le quatorzième comme on peut.» Et M. le baron lui avait répondu: «—Tu le mettras entre Mme Pévolant, qui bégaye, et Mlle des Haudriettes, qui est sourde comme un pot. Comme ça, il ne pourra pas causer et n'ennuyera personne.
L'heure du dîner est proche; madame la baronne, en un décolleté aimable, découvrant les splendeurs d'un automne encore ensoleillé, donne les derniers ordres, puis reçoit les premiers invités, les indiscrets qui volent, à la salle à manger et à l'office, les suprêmes et utiles coups d'oeil de la maîtresse de maison, espèce préjudiciable aux intérêts de tous. Madame la baronne n'en est pas moins infiniment gracieuse avec ces importuns, et la joie de recevoir—car elle est essentiellement mondaine—s'épanouit sur son visage délicieusement duveté de neige fine et odorante. Tout à coup, un domestique apporte une lettre sur un plateau.—«Vous permettez?—Comment donc?» Mme la baronne lit et pâlit. Puis, se rapprochant du baron qui fait de la sale politique au coin de la haute cheminée: «—Nous voilà bien! lui dit-elle tout bas. Cet imbécile de Bigoudi ne vient pas.—Alors, nous revoilà treize! Tu avais bien besoin d'inviter ce Rodamour!—Je l'ai fait pour le mieux. Lui ou un autre...—Pardon! un autre aurait été peut-être moins ennuyeux. Fais comme tu le voudras, mais je n'en veux plus.»
Madame la baronne sortit un instant en tapotant nerveusement ses jupes.
Cinq minutes après, un homme, ganté de frais, boitillant en des bottines vernies toutes neuves, un foulard tendu sur le plastron de sa chemise pour qu'elle ne fût froissée du vent, sonnait, d'un petit air tout ensemble timide et belliqueux, à la porte de l'hôtel. C'était notre Rodamour. Le même domestique, qui avait porté la lettre, le recevait, sans lui laisser franchir l'huis, malgré une bonne petite cinglée de givre dans l'air. «—Monsieur et madame la baronne sont désolés, lui disait-il, mais le dîner est décommandé.» En se retournant, abasourdi par cette nouvelle, M. Rodamour se heurte à un jeune pâtissier portant, sur la tête, une magnifique langouste en belle-vue, aux larges et savoureuses hosties saupoudrées de truffes, portant, comme Louis XIV, une perruque de laitue fraîche.
Sa situation est bien difficile à Lafouillouze-en-Vexin depuis cette triste soirée. Tout le monde sait que le dîner a eu lieu, et il avait conté à tout le monde qu'il y était invité. On commence à le soupçonner d'avoir eu quelque chose de louche dans son passé, d'avoir laissé échapper quelque hypothèque, par exemple. C'est tout au plus si on le salue. Plus que jamais, il dépasse, en mélancolie, les tilleuls roux, les peupliers jaunis et le vert Gigomard. Voltaire a eu raison de dire que la superstition avait été une source effroyable de maux pour l'humanité.
ANGÉLIQUE
ANGÉLIQUE
C'était un vrai gentilhomme que le marquis de Libersac, en son marquisat girondin de vieille souche, authentiquement allié aux plus grandes familles du Bordelais, mais vivant dans la retraite, pour ce que la modicité de son bien ne lui eût pas permis de faire bonne figure parmi ses pairs. Sa seule fortune consistait, en effet, en vignes, constituant, d'ailleurs, un clos justement renommé, mais de petite étendue. Il vivait donc uniquement du produit de la vente de son vin, ce qui rappelle de loin seulement les occupations héroïques des preux et des croisés dont le sang coulait dans ses veines. Mon Dieu! eût-il été peut-être très capable aussi de tenter, pour sa foi, quelque périlleuse aventure. Mais, marié jeune, et veuf peu de temps après, il se devait à sa fille Angélique, laquelle était digne, d'ailleurs, de tous les dévouements, même les plus bourgeois, c'est-à-dire quelquefois les plus malaisés en ce monde. Avec elle, il habitait le vieux manoir de ses aïeux, très délabré, mais dénué de ce pittoresque grandiose qui fait certaines ruines plus grandes encore que ce qu'elles ont remplacé. Le ciel avait décidément refusé les sublimes colères de sa foudre à la tempête, où toutes les grandeurs de la race du marquis avaient disparu.
Mais Mlle Angélique avait fleuri les murailles nues de mille plantes grimpantes qui leur faisaient comme un estival vêtement, aristoloches, gobéas, volubilis, capucines, s'enlaçant et se perdant au feuillage des vignes vierges que septembre ensanglantait sous le vol alangui déjà des papillons et des abeilles. Elle-même était, d'ailleurs, la poésie vivante de ce mélancolique séjour, en l'épanouissement triomphant de sa vingtième année, très brune de cheveux, avec la peau volontiers caressée de reflets d'argent et d'azur, ouvrant sur la vie deux yeux clairs aux transparences ingénues et intérieurement jaspés d'or, souriante aux choses de toute la blancheur de ses dents petites et égales, et de toute la pourpre de ses lèvres délicieusement retroussées aux coins; plutôt grande que petite, de prestance abondante, les doigts fuselés comme s'ils étaient sculptés plutôt dans l'ivoire que dans le marbre, les pieds cambrés et de très aristocratique dessin. Ce très noble ensemble plastique logeait une âme bienveillante et douce, tout à fait aimante et faite pour les loyales affections dont les heureux font leur bonheur facile. C'était donc une pensée cruelle, non pas seulement pour elle, mais pour ceux qui la pouvaient connaître, qu'elle ne se dût pas marier. Où, en effet, eût-elle trouvé un mari, son père n'ayant d'autre compagnie que ses vignerons et de rares valets? Ainsi, selon toutes les probabilités, cette belle fleur de jeunesse devait lentement se défraîchir, sans rien donner, qu'à l'air indifférent qui passe, de sa beauté et de son parfum—telle l'églantine sauvage qu'aucune main d'amoureux ne cueille.
Il était cependant quelques visites que le marquis, malgré sa volonté d'isolement, était bien obligé de recevoir, celles qui étaient relatives à son commerce, les visites des commis-voyageurs en vins et des acheteurs de récoltes avec qui il était en relations. Force lui était même de les recevoir avec infiniment de courtoisie, d'inviter à dîner des gens fort communs d'ordinaire, voire de les garder quelquefois à coucher, le château de Libersac étant lointain de toute station de chemin de fer. Avec beaucoup moins de contrainte réelle que son père, Mlle Angélique faisait, à ses hôtes forcés, un accueil obligeant et cordial. Au fond, elle y faisait fort peu d'attention, mieux disposée, si elle eût analysé ses propres sentiments, à s'intéresser à quelque paysan beau et jeune, un peu farouche et timide, qu'à ces godelureaux des villes qui bavardent de tout. Quant au marquis, il les laissait parler à leur aise, ne s'imaginant pas tout le plaisir qu'il leur faisait. Car la plupart des hommes, sans excepter Coquelin Cadet, mon vieil ami, sont, au fond, des monologuistes qu'on ennuye toujours en les interrompant.
Celui-là différait sensiblement du Vulgum pecus de ces visiteurs aux périodiques venues; non pas qu'il fût moins cyniquement plébéien, mais avec des allures moins étroitement citadines. C'était, dans toute la force du terme, un beau gars au teint d'olive sous sa chevelure crespelée, robustement taillé, plutôt habillé à la bonne franquette que correctement enfermé dans des jaquettes à la mode. Il avait le verbe haut, mais sans impertinence; quelquefois, d'ailleurs, devenait-il silencieux, ce qui gênait considérablement le marquis forcé de lui dire quelque chose pour ne pas laisser tomber la conversation. Il se nommait M. Antoine, et faisait non la commission, mais des achats de vins en gros pour son propre compte. Comme il tenait à visiter les récoltes sur pied, ses visites duraient plus longtemps que celles des simples voyageurs.
Donc, quand, mis par des tiers en relations, pour la première fois, avec M. de Libersac, il arriva au château, celui-ci se montra, avec lui, plus courtoisement hospitalier que jamais. Il lui donna une des meilleures chambres de la maison et ne lui ménagea aucune des attentions intéressées qui pouvaient aboutir à une grosse affaire. Le gentilhomme se mit visiblement en frais. Le premier jour, après une longue visite aux vignes littéralement ployantes sous leur savoureux fardeau, on organisa une façon de partie de pêche pour distraire l'étranger. Un ruisseau charmant coulait au bas de la propriété, plein de petites truites et d'écrevisses. On y descendit au soleil couchant et on en revint avec un buisson d'une part et une friture de l'autre. Le dîner fut presque gai et Mlle Angélique y parla, ce qui lui arrivait bien rarement en pareilles occurrences. Or, plus avant dans le soir, quand l'hôte eut été conduit à sa chambre, elle demeura, auprès de son père, si visiblement mélancolique et troublée que celui-ci lui en demanda la raison. Elle répondit d'abord vaguement et quelques généralités sur la situation vraiment triste des jeunes filles qui ont la vocation certaine du mariage et y doivent renoncer pour des convenances sociales. Puis, insensiblement, elle précisa, et avec une ingénuité charmante, une loyauté instinctive et une horreur naturelle de la dissimulation, elle fit comprendre à son père que M. Antoine serait un mari qui ne lui déplairait en rien. Le gentilhomme eut un sourire amer et un léger haussement d'épaules. Mais, sans y faire attention, elle continua, insistant sur ce que cette union aurait de raisonnable et donnant elle-même, à cela, de très raisonnables motifs.
—Ma chère enfant, lui dit, à la fin, M. de Libersac impatienté, en admettant que je sois prêt à sacrifier, pour ton bonheur, mes répugnances naturelles à une mésalliance évidente—et peut-être y suis-je prêt, tant je t'aime!—la chose ne serait pas moins impossible. Tu n'exigeras pas que je me jette à la tête de ce monsieur, que j'entame, le premier, les négociations sur un pareil point. Eh bien! jamais un homme qui s'appelle M. Antoine n'osera concevoir l'idée de demander la main de la fille du marquis de Libersac. Nous n'avons plus d'argent, nous, la noblesse; mais le prestige nous reste, immense encore devant les gens de rien.
Et sur ce discours, Mlle Angélique s'alla coucher, plus mélancolique encore.
Le lendemain, après une nouvelle promenade aux ceps, il fallait occuper le temps de l'étranger jusqu'au dîner que suivrait immédiatement le départ. Ne sachant qu'inventer, M. de Libersac le conduisit dans une grande galerie qui lui servait de cabinet de travail. Des portraits d'aïeux étaient pendus aux murailles, alternant avec des morceaux de vieilles tapisseries. Comme dans la scène célèbre d'Hernani, M. de Libersac, qui n'avait jamais eu un tel penchant aux confidences, commença de faire, à son hôte, la nomenclature de ces gloires familiales: «—Celui-ci, fit-il, est Gontran de Libersac qui mourut à la troisième croisade; celui-là est Bernard de Libersac qui mit à mort plus de trois mille Albigeois; cet autre est Marcel de Libersac qui fut remarqué du roi dans les massacres de la Saint-Barthélemy; cet autre encore est Barnabé de Libersac qui eut le nez coupé par une hallebarde au siège de La Rochelle; voilà Pierre Barthélemy de Libersac, capitaine des arquebusiers au siège de Calais; voici Gaspard de Libersac qui commandait à Fontenoy.»
Cependant, comme le gentilhomme tournait, avec un enthousiasme véhément, les pages de ce Bottin glorieux, M. Antoine, les mains dans ses poches, regardait en l'air, ses bajoues insensiblement remuées par quelque gavotte qu'il se sifflait intérieurement. M. de Libersac s'en aperçut et, un peu décontenancé: «—Pardon, Monsieur, fit-il, mais je vous parle là de choses qui n'ont pas l'air de vous intéresser bien vivement.»
Avec une rondeur charmante, M. Antoine, sur un ton respectueux toutefois, lui répondit:
—Que voulez-vous, Monsieur le marquis, pour être franc, je me f...iche de mes propres aïeux. Alors, vous pensez si je me f...iche des vôtres.
A cette impertinence ingénue, Monsieur le marquis, furieux, allait vertement répondre, quand Mlle Angélique qui se trouvait, comme par hasard, derrière la porte, bondit toute joyeuse et, prenant les mains de l'insolent: «—Ah! Monsieur, fit-elle, merci!»
Et Mlle Angélique est aujourd'hui Mme Antoine, et la souche des Antoine pousse, grâce à elle, de nouveaux rameaux, cependant que meurt, à jamais dépouillée par l'automne, la dernière branche de l'arbre, jadis illustre, des Libersac!
EMBALLÉ
Ils me tiennent au coeur, à moi, ces pauvres forains qu'on persécute. Parce qu'ils empêchent quelques bourgeois de dormir, on leur voudrait retirer la royauté de Paris, où ils règnent maintenant toute l'année, transportant, de quartier en quartier, le chargement de leurs roulottes, gaieté des boulevards extérieurs, délices des places lointaines. Moi qui les aime, je revendique leur droit, pour eux, à amuser les badauds, dont je suis. Je leur dois les plus pures joies de mon enfance et quelques très bons instants de ma maturité. Que de fois, au bruissement des cymbales, aux grondements de la grosse caisse, au mugissement du trombone, j'ai senti s'engourdir en moi quelque peine d'amour! J'ai même quelque peu aimé dans ce joli monde, et n'en rougis pas. Au demeurant, de tous les saltimbanques qu'il nous faut subir, les professionnels me paraissent les plus tolérables aux honnêtes gens.
Qu'avez-vous à objecter, je vous prie, aux chevaux de bois? Qu'ils marchent toujours sans faire aucun chemin? Alors, que direz-vous de la politique? Moi, je leur fais un reproche: celui de s'être américanisés et d'être devenus trop confortables. On y pose maintenant sur de vraies selles, avec de vraies brides dans les mains. Alors, autant aller tout de suite au Bois de Boulogne, sur de vrais chevaux! Vivent ceux de ma prime jeunesse, les vaillants chevaux de bois peints en rouge cru, avec des rênes peintes en bleu sur le cou, et une brosse sur ledit cou, qui vous donnait l'impression de monter un des héroïques coursiers du Parthénon.
Le manège Billedou, père et fils, qui tournait il y a quelques jours, place du Lion de Belfort, ne s'éloignait pas beaucoup de ce primitif et traditionnel modèle. Le prix du tour y était demeuré modestement de dix centimes, meilleur marché que l'omnibus, même sur l'impériale. Comme moteur vivant, il avait un cheval bai, une ancienne bête de sang qui prenait là de monotones invalides, bien qu'honorablement traitée par de bonnes et humaines gens qui l'appelaient Bijou et ne le frappaient jamais. Il n'y eût pas fait bon, d'ailleurs. La bête était susceptible encore de fringance momentanée à la moindre caresse du fouet. Un passé de gentilhomme chevalin se révoltait, en elle, sous l'outrage. Pacifique à cela près, ayant accepté sa circulaire et insipide promenade entre les lazzis des lascars et les rires épais des bonnes, connaissant même si bien son métier qu'il s'arrêtait, de lui-même, quand son patron avait régulièrement gagné le montant de sa recette intermittente.
Et, ce jour-là, un dimanche, Bijou avait eu, à son déjeuner, un picotin de plus, parce que la besogne serait rude vraisemblablement. Et depuis deux heures déjà, il vous faisait tourner d'énormes charges de militaires, de petites commerçantes, de commis libérés et de voyous, de fillasses en cheveux et de jeunes gens en hautes casquettes, quand la société Pistache et Brisquet, on balade depuis le matin et qui faisait, en lacet chez les marchands de vins, un copieux lendemain de noces—une demoiselle Pistache ayant épousé un Brisquet, la veille, samedi—se précipita sur les tranquilles montures en sapin que Bijou guidait à travers l'espace, aux sons d'un orgue de Barbarie dont les tuyaux extérieurs semblaient une panoplie de seringues de cuivre, et dont l'âme souvent mouillée avait comme des grelottements dans la voix.
Et ce qu'ils étaient contents, et bruyants, et peu distingués! Ils avaient ri aux larmes en poussant des hurrahs quand, à grand'peine et aidée de trois personnes, Mlle Eulalie Brisquet, tante des jeunes époux, était parvenue à hisser sur un des chevaux, son formidable derrière; et ils avaient failli rendre leurs gorges, à force de s'esclaffer, quand Napoléon Pistache, cousin de la fiancée, avait écarté, en pincettes, autour du sien, ses longues guiboles qui pendaient à terre. Et le petit Mathias Brisquet, qui se tenait en hurlant, comme un singe, à la barre de fer accrochant son coursier; et la petite Mélanie Pistache, assise comme une reine et faisant ses embarras déjà, dans un petit carrosse peint en jaune clair!
Sauf deux places seulement, les deux chevaux confinant à l'orgue et qui avaient été jugés bons pour des sourds, la société Pistache et Brisquet occupait tout le manège Billedou père et fils, et la lourde machine, où des saucisses humaines semblaient pendues, allait se mettre en branle sur un coup de collier de Bijou, quand deux inconnus, deux étrangers, presque deux intrus, un homme et une femme, sautèrent sur les deux seuls chevaux encore vacants, et, tout aussitôt, s'enlacèrent dans les bras l'un de l'autre, avec les mauvaises façons de concubins sans vergogne, et tout à fait indignes d'entrer dans une aussi matrimoniale compagnie. Et de se donner des baisers tout haut, devant le monde, en s'appelant de leurs petits noms d'amants: Titine et Totor. Non! ça vous sentait l'irrégularité dans la vie à plein nez, jusqu'à la fripouille. Bijou venait de donner le coup de collier et l'orgue commençait de gueuler comme si on lui avait marché sur un pied, chose d'autant plus improbable qu'il n'en avait que trois. On s'amusait ferme dans la société Pistache et Brisquet, et moins honnêtement, mais plus encore, dans le couple Titine et Totor.
Et pendant ce temps-là, M. Eusèbe Pécrus promenait, à quelques pas de là, le long des baraques épanouies derrière la parade, une sérieuse mélancolie, regrettant fort, comme moi d'ailleurs, l'absence des femmes colosses, proscrites, aujourd'hui, et qui n'avaient pas leurs pareilles pour vous distraire d'un chagrin d'amour en vous faisant tâter leur «petit mollet». Chagrin d'amour et humiliation conjugale, tel était le double cas de M. Eusèbe Pécrus, ancien pharmacien de seconde classe, dont la femme Ernestine, née Lavesse, avait fichu le camp, il y avait trois ans déjà, avec son premier potard, Victor Pépin, accident qui avait projeté sur sa vie, jusque-là sans ennuis, une ombre douloureuse et fourchue. C'est au point que, par dégoût de tous les jeunes potards qui trompent leur patron en collaborant à des clystères, il avait quitté son commerce, vendu son fonds, et vivait, pensif mais à l'aise, du produit de ses empoisonnements passés, n'ayant d'autres distractions que celles des petits rentiers inoccupés; assidu, par conséquent, à toutes ces badauderies foraines, dont il ne faut tolérer la suppression à aucun prix.
Comment s'en vint-il se buter, marchant comme il faisait, un peu à l'aventure, contre le manège Billedou, père et fils, en pleine marche circulaire maintenant? ce sont ces hasards que les gens à qui ils profitent appellent: providence, et les autres: guignon. Toujours est-il qu'il poussa un cri et l'exclamation: Ah! canailles! en reconnaissant dans le couple Titine et Totor, lequel s'embrassait à tire-larigot, en passant devant lui, son infidèle épouse née Lavesse, et l'infâme potard Pépin, qui la lui avait ravie.—Attendez-un peu, gredins! ajouta-t-il encore en se pendant, comme un forcené, au petit carrosse peint en jaune clair où la petite Mélanie Pistache se mit à crier comme un jeune putois.
Mais Victor Pépin, qui n'était pas myope, avait vu le coup. Il fallait, à tout prix, accélérer la marche de la cavalerie de bois. La croupe de l'infortuné Bijou était à sa portée. Il y fit pleuvoir une grêle de coups de canne. J'ai dit que l'animal entendait mal la plaisanterie. Bijou, exaspéré de ce manque absolu d'égards, rua, puis se cabra, puis, chose inouïe dans les annales de ces pacifiques et ligneuses chevauchées, prit résolument le mors aux dents.
Alors, ce fut épouvantable. La société Pistache et Brisquet, emportée dans un mouvement vertigineux, dans une valse effrénée,—l'orgue, dont la manivelle était liée par une bielle au collier de Bijou, s'enrageant à son tour, et excitant la bête d'un vacarme de chaudron en délire,—fut prise d'une frousse indicible et qui se traduisait en cris inhumains. Le marié, Brisquet, avait perdu son gibus neuf; la jeune épouse, née Pistache, pendait, évanouie, à sa selle; la tante Eulalie, dont le pantalon avait craqué et dont les jupes balayaient le chignon, exhibait son pétard monstrueux à cinquante centimètres au-dessus de la licorne; le cousin Napoléon, renversé en arrière, avait noué ses pincettes au cou de son coursier; le petit Mathias, en grimpant après la barre, s'était accroché au baldaquin du couronnement. C'était abominable, vous dis-je. Et Totor continuait de battre la charge, d'une main, sur le dos de Bijou, tandis que, de l'autre, il retenait sur son coeur Titine, qui riait comme une bossue.
—Arrêtez-les! Arrêtez-les! Arrêtez-les! hurlait M. Eusèbe Pécrus, en gesticulant comme un fou.
Le brigadier Badoit et le sergent de ville Foiret s'approchèrent d'un air capable. Ayant remarqué, depuis longtemps, qu'il est infiniment moins dangereux d'arrêter un citoyen paisible que de se jeter à la tête d'un cheval emporté, ils n'hésitèrent pas à abattre une main solide, du poids d'un gigot d'agneau, sur chaque épaule de M. Eusèbe Pécrus.
—C'est vous, animal, fit le brigadier Badoit qui par vos cris incohérents et machiavéliques, avez fait emballer ce pacifique canasson.
—Que vous irez au poste, et tout de suite! continua le sergent de ville Foiret, en le poussant en avant.
Et, devant une foule approbatrice, ils emmenèrent M. Eusèbe Pécrus, abasourdi et muet d'étonnement, au commissariat où il fut, comme il convient, passé préalablement à tabac, dans un couloir, ayant hasardé une remarque «empreinte de rouspétance et d'anarchie», comme le dit fort bien le brigadier Badoit.
Pendant ce temps Bijou tourna un quart d'heure encore, puis manqua des quatre pieds, ce qui projeta la société Pistache et Brisquet par-dessus les têtes de ses chevaux. Totor, dont la canne était cassée, et Titine, qui riait toujours, comme une folle, ne se firent aucun mal. Il n'y a, décidément, de Dieu que pour les coeurs simples et purs.
PHONOGRAPHE
PHONOGRAPHE
A Robida.
En son sordide cabinet dont les araignées avaient tapissé les angles, et dont les rats avaient troué les murs, près de sa table où fumait, parmi les bouquins où s'enseigne l'économie, un plat encore tiède des haricots blancs qui constituaient son unique nourriture, ses longs doigts ramenés sur ses yeux et la paume de la main posée sur son nez crochu, le vieux milliardaire Peter Peterson s'abîmait, à la clarté fumeuse d'une lampe, en une indicible mélancolie. Un des plus riches des États-Unis, et certainement le plus avare des deux mondes, il avait conquis, en vingt-sept faillites dont quinze pouvaient, sans exagération, être qualifiées de frauduleuses, une immense fortune dont il ne jouissait en rien, mais qu'il lui était néanmoins tout à fait désagréable de quitter en môme temps que ce monde. N'ayant pas d'enfant, c'était à des enfants de collatéraux, dissimulant mal leur impatience d'hériter, que s'en irait cet immense bien.
Il n'avait d'ailleurs aucune illusion sur les sentiments affectueux du ménage Humphry, ni du ménage Ouweston, ni du célibataire Krokwess qui composaient cette descendance. Lui-même les haïssait cordialement, renonçant uniquement à les frustrer parce qu'il lui eût répugné davantage encore de faire une bonne action en laissant son argent aux pauvres. Son unique préoccupation était donc de leur rendre l'héritage désagréable par mille taquineries posthumes auxquelles se complaisait son invention naturelle. Il voulait, avant tout, leur éviter la joie de tripoter dans ses affaires, en mettant son testament à l'abri de toutes leurs atteintes, et son voeu le plus cher était d'ajourner leur félicité par quelque volonté d'outre-tombe qu'il leur fût impossible d'enfreindre. Mais en quel homme aurait-il assez de confiance, homme public ou ami sûr, pour lui donner en garde le précieux dépôt? Le ménage Humphry, ou le ménage Ouweston, ou le célibataire Krokwess auraient bientôt fait de le corrompre. On juge volontiers les autres par soi-même, et Peter Peterson, qui avait assez vécu pour s'estimer à sa propre valeur, possédait les meilleures raisons du monde d'avoir une fichue opinion de l'humanité.
Tout à coup, il se frappa le front, ce qui fit un bruit de castagnettes. Il avait trouvé, et un rire énorme grimaça sur ses gencives édentées, cependant que sa petite barbiche grise, en queue de moineau, dansait sur son menton décharné. Et, le lendemain matin, lui qui n'avait jamais fait de folies, il s'en fut acheter un phonographe Édison, chez le meilleur fabricant de New-York, et le fit transporter dans son sordide cabinet dont les araignées avaient tapissé les angles et dont les rats avaient troué les murs. Fort instruit de toutes les choses pratiques—son mépris des poètes et de la rêverie lui en avait fourni le moyen—Peter Peterson connaissait à merveille ce stupéfiant instrument qui emmagasine la parole humaine, et la restitue au commandement, en lui donnant seulement le petit accent des personnes enrhumées, ce qui ferait supposer qu'un des inconvénients de la mort, entre autres, est un perpétuel coryza. Aussi j'en sais qui mettent une coquetterie à ne rien confier, de leur voix harmonieuse, à cet appareil enrhumeur, n'est-ce pas, mon cher Paul Arène, toi qui n'as jamais voulu figurer dans le musée de causeurs à voix de Polichinelle de notre bon ami Mariani?
Mais Peter Peterson n'avait pas de ces délicatesses latines. Après s'être assuré que son phonographe fonctionnait comme il convient, il convoqua et réunit dans la pièce voisine de son cabinet, laquelle lui servait de salon—oh! combien indigemment meublé!—le ménage Humphry, le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess, plus le solicitor Harris et un greffier, porteur de scellés. Après quoi, il leur tint ce langage, que je traduis fidèlement de l'anglais dont je ne sais pas un mot: «Estimés parents, gracieux solicitor, et vous, ineffable greffier, je sens que mon compte de jours mortels va être liquidé d'ici peu, et je me décide à mettre mes livres en règle avant de quitter ce comptoir de larmes, en exprimant, d'une façon indestructible, mes dernières volontés. Ce n'est à aucun de vous, malgré le grand cas que je fais de votre honnêteté, que j'entends les confier. Vous allez demeurer ici, sans vous dire, autant que possible, des choses désagréables, et sans vous disputer, par avance, mon bien, pendant que, dans mon cabinet à côté, je vais épancher ces confidences suprêmes dans oreille de cuivre d'un phonographe que j'ai acheté à cette intention, et qui les inscrira rigoureusement sous ma dictée, vous réservant le plaisir, mais un an seulement, entendez-vous, après mon trépas définitif, d'entendre ces doux aveux, de ma propre voix, ce qui vous donnera l'exquise illusion que je vis encore: c'est une attention gentille, n'est-ce pas?»
Le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess firent différentes grimaces imparfaitement approbatives, cependant que le solicitor Harris et le greffier Cacatoès applaudissaient franchement à l'originalité de l'idée. Puis, Peter Peterson sortit, referma avec soin la porte massive, laissa retomber une lourde couverture qui servait de portière et ne laissait filtrer aucun son entre les deux pièces; ensuite, se penchant vers la gueule du tromblon par où se versent les paroles dans l'enregistreur harmonieux, il commença d'y prononcer ses volontés dernières dont il avait médité la formule définitive depuis longtemps, accumulant toutes les formalités insupportables qui en pouvaient retarder l'effet, entassant les motifs de procès ultérieurs entre le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess, superposant les obstacles juridiques aux considérations blessantes pour chacun des cohéritiers, oeuvre patiente d'un homme de bien, qui serait charmé qu'on échangeât des calottes en famille, après son trépas. Et, quand il eut terminé, par une ironique prière au Dieu de toute justice et de toute bonté, en bon protestant qu'il était, il souleva la lourde couverture, rouvrit la porte massive et dit, gracieusement, à sos hôtes, enfermés jusque-là dans le salon: «Entrez!»
Quand le ménage Humphry, le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess, légèrement émus et impatients se furent assis, comme ils avaient pu, dans les coins, effrayant fort, du bruit de leur pas, les pauvres rats qui avaient coutume de se promener tranquillement dans le cabinet, et accrochant à leurs cheveux les menues dentelles tissées par les araignées, au solicitor Harris et au greffier porteur de sceaux Cacatoès, demeurés debout, comme il convient à des serviteurs officiels de la Loi, Peter Peterson tint ce langage: «Monsieur le greffier, en présence de mes parents bien-aimés, et dont je ne soupçonne pas un seul instant la délicatesse, vous allez, s'il vous plaît, apposer vos sceaux sur ce parchemin, dont je vais fermer hermétiquement l'oreille de cuivre de ce phonographe, de façon que, sans les briser, personne n'y puisse plus faire parvenir aucun son; et vous, monsieur le solicitor, vous aller dresser, de tout cela, un acte authentique que mes adorés congénères se feront un vrai plaisir de signer.
Après quoi, je déposerai ce phonographe dans cette armoire que je fermerai de deux rubans solides maintenus également par les cachets légaux que vous voudrez bien apposer vous-même encore, monsieur le greffier, vous rappelant que vous encourriez la peine d'être pendu si vous commettiez la moindre irrégularité volontaire dans cette délicate opération. Enfin, il demeure convenu, chère postérité de mes frères et de mes soeurs, et messieurs les hommes publics, que dans un an seulement, jour pour jour, après celui où vous aurez le regret de me perdre, l'armoire sera ouverte, le phonographe délivré de son obturateur et mes volontés révélées, ce à quoi vous allez vous engager, sur l'honneur et par écrit, au bas de l'acte précité. J'ai dit.»
Et le ménage Humphry, le ménage Ouweston, le célibataire Krokwess, le greffier Cacatoës et le solicitor Harris ne se retirèrent que quand tout eût été fait comme Peter Peterson venait de le prescrire, le phonographe obturé et enfermé dans une armoire scellée au sceau de l'État.
Peter Peterson avait eu raison de prendre ses précautions. Huit jours après, il exhalait son âme coquette vers l'éternité, et sa famille mettait autant d'empressement à lui fermer les yeux qu'un bon calfat à boucher les trous par où une barque fait eau. Il avait demandé un enterrement très simple; mais ils trouvèrent moyen de le faire plus simple encore, si bien que tous les pauvres du quartier suivirent son convoi, par commisération, pensant que ce fût celui d'un plus pauvre qu'eux encore, cependant que quelques optimistes enragés murmuraient: «Voyez! on disait Peter Peterson avare et, certainement, il faisait en cachette beaucoup de bien, que tant de misérables assistent à ses funérailles.» Ah! les bourriques!
L'an d'épreuve, pour les héritiers de Peter Peterson, est révolu. Le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess sont fidèles au rendez-vous. Le solicitor Harris tient l'acte roulé dans sa main, et le greffier Cacatoès délie les sceaux, d'abord de l'armoire, puis du phonographe délivré. De ses mains expertes, il brise les cachets et enlève les rubans de toile solide. L'attention est à son comble. Une petite manoeuvre du solicitor, puis le phonographe va parler. Au milieu d'un silence, où l'on eût entendu un ciron se gratter, le solliciter Harris fit la petite manoeuvre. Un frôlement d'air prémonitoire annonça la venue de l'oracle. Peter Peterson va parler.... Il parle et voilà ce qu'il dit: «Prout! Prout! Prout! (Mots impossibles à entendre, hachés qu'ils sont par une poignée de prouts.) Prout! Prout! Prout! (Nouveaux mots également scandés de prouts, qui les rendent insaisissables.) Prout! Prout! Prout! Prout! Prout... et... ce fut tout, après avoir duré longtemps.
—Canaille! sale fumiste! hurlèrent à la fois le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess.
—C'est tout de même stupéfiant, fit le solicitor Harris, pendant que le greffier Cacatoès crevait de rire dans son mouchoir.
Machinalement, il souleva le phonographe, regarda dans l'oreille de cuivre, pencha l'instrument, et vit, avec stupéfaction, tomber, du tromblon confidentiel, le squelette d'un rat.
Un moment de réflexion et la scène fut reconstituée. Au moment où le brouhaha des parents, dans la pièce voisine, le jour du testament, avait effrayé les rats familiers qui grouillaient, d'ordinaire, dans le cabinet de l'avare, un de ces malheureux animaux s'était caché dans le tromblon et n'avait plus osé en sortir. Gonflé qu'il était de haricots, nourriture ordinaire et frugale de Peter Peterson que ces invités étranges partageaient avec lui, ce prisonnier avait mêlé ses soupirs de soulagement naturel aux paroles du testataire, en scandant, de sa détestable musique, les moindres syllabes; après quoi il avait été enfermé sous les scellés et était mort lamentablement de faim, deux fois captif, dans l'instrument et dans l'armoire!
Le testament fut déclaré nul. La succession de Peter Peterson s'en fut à l'État. Le ménage Humphry, le ménage Ouweston et le célibataire Krokwess n'en échangèrent pas moins des calottes, en s'accusant mutuellement d'avoir causé le désastre en faisant trop de bruit. Ainsi, le dernier rêve de Peter Peterson fut accompli.
LE HANNETON
LE HANNETON
I
Ils ont recommencé leur vacarme, alentour des tilleuls et des marronniers, les hannetons médiocrement harmonieux, stupidement sonores, mêlant aux délices de l'air du soir, d'inutiles et bruyantes bouffées de musique. Le hanneton n'est pas un poète, mais un bourgeois, un bourgeois conservateur, et les enfants ont fort bien observé qu'il ne se posait jamais que pour compter ses écus. Moi qui aime toutes les bêtes, je le hais avec sa petite redingote marron de propriétaire, ses rouflaquettes à la Louis-Philippe, dépassant des deux côtés de la tête, et sa casquette noire luisante comme une soie crasseuse. C'est une bête politique et réactionnaire.
Il bourdonne, dans les meetings aériens, un tas de chansonnettes royalistes et surannées. Après avoir fait semblant de mourir, il ressuscite en dessous, et boit, à pleines sèves nourricières, l'espoir des travailleurs qui cultivent les fraisiers. Voilà ce qu'est ce hanneton dont Topfer s'est fait un Dieu.
C'est une fatalité, souvent remarquée par les subtils, que les êtres qui se ressemblent le plus se tourmentent volontiers mutuellement. Au moral et même un peu au physique, rien ne ressemble plus à un hanneton que M. Briquet. Lui aussi est bourgeois, conservateur, réactionnaire, porte volontiers un habit puce et une casquette sombre. Son dernier souvenir glorieux, dans l'histoire contemporaine, est celui du Seize-Mai, dont il fut et demeure un admirateur fervent. C'est au point que sa jolie villa de Pétenouille-en-Vexin est encore remplie de portraits du duc de Magenta. Et au bas de chacun de ces portraits, M. Briquet a inscrit, de sa main, en gros caractères, quelqu'une des belles et légendaires paroles, prononcées par le Maréchal, en de grandes occasions. Ce petit musée n'est pas d'un effet artistique louable, mais il affirme, chez son gardien, un sentiment de fidélité, trop rare en ce temps pour que j'aie envie de le plaisanter. Depuis l'effondrement du mémorable ministère dans lequel le grand-maître de l'Université n'aurait pu se retourner sans montrer le plus impertinent des anagrammes vivants, M. Briquet a dédaigneusement détourné ses regards du gouvernement des choses publiques. Et il consacre son temps précieux à quoi, en cette saison? A embêter les hannetons qu'il devrait considérer comme des frères. Muni d'un grossier filet à papillons, il les poursuit, le soir, jusque dans la paix des charmilles, les accumule, au mépris de toutes les lois du bien-être, dans d'anciennes boîtes de conserves maléolentes en diable. Et, le lendemain matin, il les emmène avec lui à la pêche et, transpercés d'un hameçon, les offre, au bout d'une ligne volante, à l'appétit des schwènes qui en sont particulièrement friands. Houp! le poisson tire, le crin casse et M. Briquet est content. Il s'en est fallu de rien qu'il attrapât le plus gros schwène de la rivière.
Innocente manie! direz-vous. Pas tant que ça, bonnes gens. Dans sa passion pour de problématiques fritures, il n'embête pas les hannetons seulement, mais toute la maison qu'il remplit de hannetons quand il ferme insuffisamment ses boîtes. On en trouve partout, dans les escaliers, dans les couloirs, dans les chambres, dans les buffets, dans les huches, dans les encriers aux bords couverts d'hiéroglyphes. Et si vous croyez que ça amuse Mme Briquet et que ça ragoût les invités! Zut! pour les invités. Mais Mme Briquet aurait droit à plus d'égards. C'est encore une fort belle femme et qui a fort bien employé le temps que mettent à se perfectionner les riveraines du beau fleuve de la trentaine. Est-elle sur ce bord-ci ou sur celui-la? Je n'en sais rien. Que ne se déshabille-t-elle pour sauter dans la rivière? Vous verriez, pétardièrement parlant, une des plus rares merveilles de ce temps et penseriez à un ballon que le caprice d'un archange aurait gonflé dans un pétale de lys. Car vous savez que les lys paradisiaques sont beaucoup plus grands que les nôtres, et qu'on pourrait fort bien s'y tailler une culotte pour la Fête-Dieu. Mais tout le reste de Mme Briquet est à l'avenant de ce mitan somptueux, les menus divertissements de la gorge, le miracle de deux jambes dont une Diane sédentaire se fut contentée, et mille autres charmes encore, tels qu'un visage d'ovale joyeux, des yeux de jaspe clair et une bouche bien en chair de rose, sans omettre une belle chevelure brune envolutée comme celles des Bacchus adolescents. Quoi! tant de trésors pour cette bourrique de Briquet? Allons donc! Vous ne souffririez pas un instant que ce bélître ne fût, comme le dit un vers de Glatigny:
Cocu, selon son état!
qui, par malheur, est souvent le nôtre.
II
Oh! l'admirable matinée de mai! Une vapeur d'argent court sur la petite rivière, se déchirant aux peupliers, s'enroulant aux saules comme de grandes toiles d'araignée, traînant sur l'eau comme la jupe transparente d'une fée. Le céleste cuisinier qui veille à l'Orient confectionne, à l'horizon, une majestueuse omelette, où, comme le jaune d'un oeuf immense, s'écrabouille le soleil, cependant qu'une dernière étoile rentre, comme une souris d'argent, dans son trou d'azur, et que, sur les pierres luisantes de rosée, la bergeronnette bat, avec sa longue queue, la mesure aux libellules dont les ailes, encore ensommeillées, font un petit bruit de vitre en passant. C'est l'heure enchanteresse où l'âme des réveils met dans les feuillages comme un souffle de baisers, où le parfum des fleurs s'avive aux tiédeurs de l'aurore, où l'eau très pure dans laquelle se reflète le vol des oiseaux, semble s'emplir aussi de leur gazouillement cristallin. Pas le moindre petit nuage n'obscurcit le ciel radieux de Pétenouille-en-Vexin.
A vrai dire, la splendeur du paysage y est cependant bien compromise par la ridicule silhouette de M. Briquet, secouant ses hannetons sous le nez des schwènes, et contrariant, du caprice de sa gaule, la belle et rythmique ondulation des saulayes frémissantes dont un souffle mêle les pleurs vivants en cascades aériennes, toutes scintillantes d'émeraudes. Ce que les papillons se moquent de lui, en croisant, dans l'air, leurs ailes de soufre! Et le merle, donc, l'éternel siffleur au sifflet jaune, qui sautille dans les mousses! Mais M. Briquet est sourd à ces railleries de la Nature. Tous les schwènes ont accepté ses hannetons, en manière d'apéritif. Mais aucun ne pense à lui rendre son dîner, en se laissant prendre.
Et, dans le joli boudoir de Mme Briquet, aux persiennes encore rapprochées, il fait aussi une température délicieuse et qui n'est pas perdue pour tout le monde. Mme Briquet a été, en effet, presque aussi matinale que son mari, et celui-ci n'avait pas franchi la porte du jardin, qu'elle était descendue, pieds nus, en chemise, dans ce coquet petit endroit, où l'attendait un excellent canapé, et où le lieutenant Malitourne, un invité de la veille, l'allait venir rejoindre, cependant que toute la maisonnée dormait encore. Car, on savait que Monsieur ne reviendrait pas avant l'heure du déjeuner, que Madame détestait qu'on la réveillât, ce qui était, pour tout le domestique, une bien bonne raison de faire grasse matinée.
Vous ne comptez pas que je vais vous narrer, par le menu, les «cent mignardises», comme dit le doux Ronsard, qui occupèrent la durée de cette entrevue matinale entre une femme amoureuse et un lieutenant de dragons bien portant. Je n'ai jamais trouvé aucune douceur, en amour, à m'occuper du plaisir des autres, sinon pour l'envier bassement. Ce n'est pas, sans doute, sans quelque circonstance atténuante, que nos deux larrons de l'honneur d'un imbécile s'étaient assoupis, sur le grand canapé, encore vaguement enlacés en un délicieux sentiment de lassitude méritée. Le doux engourdissement de tout l'être qui nous vient ainsi d'une conscience d'amant satisfaite, et d'un beau corps bien tiède des dernières caresses voisinant encore avec le nôtre! En haut, par la rayure lumineuse des persiennes, un souffle léger apportait jusqu'à leurs lèvres les parfums du jardin mêlés à l'arôme vivant des cheveux dénoués de Mme Briquet.