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Contes irrévérencieux

Chapter 18: MALCOUSINAT
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About This Book

A series of short, humorous tales offers irreverent portraits of provincial life as assorted residents seek social recognition, culinary pleasures, and romantic gratifications. Episodes hinge on invitations, dinners, and domestic encounters that expose vanity, hypocrisy, and petty cruelties, while sudden reversals and embarrassing misunderstandings produce comic misfortune. Rich descriptive detail and an ironic voice illuminate manners and appetites, and narrative variety moves from burlesque sketches to pointed social satire, each story mining human foibles for wry amusement.

III

—Ah! mon Dieu! fit tout à coup celle-ci, comme brusquement réveillée d'un rêve. Attrapez-le!

—Quoi donc! quoi donc! répondit le lieutenant Malitourne, secoué par un sursaut.

—Cette sale bête qui me grimpait aux jambes pendant que je dormais.

—Encore un hanneton que votre mari aura semé ici!

—Mais, cherchez! cherchez donc! Elle me montait comme ça... je sentais l'agacement de ses petites pattes sans avoir la force de me réveiller, le long de ma cuisse, montant, montant toujours... il faut cependant le trouver.

Et Mme Briquet s'était levée d'un bond, en secouant la blancheur de sa chemise autour de sa propre blancheur.

—Je n'en vois pas bien la nécessité, reprit le lieutenant, qui est un philosophe. Reviens donc, ma chérie.

—Sans savoir où il est! Ah! non!

—Parbleu! il se sera envolé, quand nous nous sommes réveillés.

—Eh bien! Alors, il doit être dans la pièce. Je ne me rassieds pas que nous ne l'ayions tué ou chassé!

Et le pauvre lieutenant, dont jamais les instincts cynégétiques n'avaient jamais été moins surexcités, dut se mettre en quête à travers les meubles et les rideaux. Mais rien! Rien! pas le moindre hanneton.

Quand, après cette infructueuse poursuite, il se retourna vers Mme Briquet, il trouva celle-ci comme hypnotisée, les yeux hébétés et grands ouverts, positivement ahurie et désespérée. Il suivit la direction fixe de son regard, et les siens rencontrèrent le portrait du Maréchal inexorablement pendu à la tenture et au-dessous duquel M. Briquet avait inscrit les paroles célèbres: «J'y suis, j'y reste!»




LA BOULE


LA BOULE

I

Le parc avait été dessiné par Le Nôtre. Par belles et larges avenues, il s'étendait majestueux, ménageant, çà et là, par un mirage perspectif, de beaux points de vue, soit qu'il découvrit soudain, au détour de quelque allée, le panorama lointain des campagnes de banlieue dans leur gaieté ensoleillée, toits rouges et bleus moutonnant le long des collines avec ses vergers de pommiers en fleur au printemps, soit qu'il montrât, tout à coup prochain, le fleuve aux eaux larges, que bordaient de hauts joncs pareils à des piques, soit qu'il déroulât, variant sa régularité architecturale, quelque dédale de verdure moins haute où s'acharnaient, avec un piaillement éperdu, les amours des petits oiseaux. Propriété, sans doute à l'origine, de quelque fermier général, homme de goût comme l'ont été beaucoup de ces fripons, tout y était demeuré à la mode du siècle dernier, délicieusement mythologique et surannée. Dans les carrefours d'ombre dont la lumière piquait le gazon de petites flèches d'or, des statues s'élevaient sur des socles arrondis ayant la forme d'outres. Déesses aux nudités triomphantes que de légères mousses rendaient, par endroits, impertinemment sensuelles et vivantes, demi-dieux portant des pommes et des massues, amours joufflus décochant d'immobiles traits. Près du bassin aux lotus écornés, des Termes, aux barbes envolutées, souriaient dans leur gaine de granit. Imaginez une façon de Luxembourg en miniature. Par-devant la maison, régulière comme une réduction du château de Versailles, de belles pelouses merveilleusement entretenues, des méandres d'allées, dessinées avec art et faisant serpenter par les ondulations de terrain leur étroit ruban de sable jaune, toutes bordées de géraniums, et enfermant des îlots d'iris hiératiques et tendres comme des lys païens.

Certes, tout ce qui était là, sous les yeux, était pour induire l'esprit en des régularités méthodiques et harmonieuses, et bien fait pour cette éducation du regard qui décide du sens artistique de toute notre vie. Car, croyez que les Anciens étaient sages qui la commençaient, pour l'enfant, même dans le ventre de la mère, et c'est avec l'art que nous devons respirer, dès nos premières années, le sentiment salutaire de la Beauté.

Donc, c'était grand bien, pour les deux enfants que nous rencontrons dans cet élégant paysage revu et corrigé par l'homme, que leur puérile tendresse l'eût comme décor. Liane avait six ans et Fernand huit. Ne me dites pas qu'on n'aime pas encore à cet âge. Vous auriez donc oublié bien d'innocentes perversités dont vos premières petites compagnes furent les complices. Moi, je me souviens, et je revois le délicieux petit tyran blond pour qui je déchirai tant de culottes aux ronces en cueillant une fleur souhaitée, pour qui je tombai plus d'une fois à l'eau, à la recherche d'un nénuphar, pour qui les plis d'une robe qui n'était pas prétexte encore, souvent se levèrent sur de mentoresques fessées. Car il paraît que j'étais déjà inconvenant. Plus innocent, en ses instinctives visées, était Fernand, je l'espère, et moins prématurément accueillante aux galants, Liane. Mais, en tout cas, c'était une délicieuse idylle que menaient ces chérubins dans le grand parc dessiné par Le Nôtre, le long des prairies tout émaillées de fleurs sauvages, où ils galopaient comme des chevreaux, au bord des sources dont les eaux claires rapprochaient leurs images en un frisson d'argent, à l'ombre des statues tutélaires dont leurs petites mains de vandales creusaient le socle, sous la mousse, avec des cailloux aigus, dans ce recueillement du passé et cette atmosphère de rêve. Ils avaient, charmants à voir, celui-ci avec sa chevelure brune et celle-là sous la poussière d'or que soulevait, autour de son front, le souffle des jeux, déjà les façons de Daphnis et de Chloé, cherchant déjà mieux que les joues pour y mettre des baisers, Fernand plein déjà d'adorations muettes et Liane de coquetteries affectueuses. Tout semblait concourir à éveiller, en eux, des âmes de poètes, le murmure des ruisseaux, la chanson du rossignol, cette tendresse des choses qui, malgré nous, nous pénètre. L'épilogue n'eût pas été complète si un honnête et délicieux roman n'en eût été le but. Très sérieusement, on parlait, devant eux et dans leur entourage, de les marier ensemble. Je ne vous cacherai même pas qu'ils étaient fiancés en secret et avaient échangé les premiers serments, confirmés par les gages les plus précieux. Ici une aile de scarabée ayant l'éclat d'un bijou, de l'autre part, un caillou brillant comme un morceau de corail.

II

Ah! quelle fichue idée eut M. Bittermol de venir passer une journée dominicale dans ce séjour hospitalier! Après avoir trouvé l'ordonnance majestueuse du parc quelque peu monotone, blâmé des horizons qui ôtaient de l'intimité à la propriété, raillé les dieux immortels qui poursuivaient, sous les hauts ombrages, leur rêve de pierre, trouvé la pelouse nue et la bordure des allées criardes avec ses notes de velours pourpres et roux, ne proposa-t-il pas à la douairière des Étoupettes, légitime propriétaire de ces lieux, d'égayer un peu tout cela par quelques inventions à la moderne, comme en ont les bonnetiers enrichis dans leurs villas de Bougival ou de Chatou! Et la bonne dinde de douairière,—car, notez que le plus souvent les femmes n'ont pas de goût, en art, que par occasion,—d'accepter cette pitoyable idée, comme si sa propre personne pouvait en être rajeunie. Et, dès le dimanche suivant, ce fut un commencement de métamorphose dans le sens de l'embourgeoisement. Le bel aspect de temple végétal aux colonnes vivantes du parc fut violé par un tas de mesquineries. Le caprice sans fantaisie succéda à l'harmonie, fille de la méditation. A cette belle ordonnance des chemins, à travers bois, on substitua les lacets incohérents d'un fil d'Ariane, dont un chat aurait pris plaisir à embrouiller le peloton. Mais c'est à la pelouse, qui s'étendait devant le jardin, que fut destinée la plus dégradante de ces profanations. Notre infâme Bittermol y installa une boule, une de ces boules de métal très miroitantes et polies qui reflètent tout le paysage ambiant et toutes les personnes qui les approchent, en les déformant hideusement, uniformément convexes et enfantant des monstres et des caricatures dont les modèles, eux-mêmes, s'amusent quelquefois, au lieu de s'indigner, en se voyant un nez plus gros que tout le visage et un ventre de potiron planté sur deux allumettes.

Ah! pour le coup, M. Bittermol dut être content. Il avait bien déshonoré ce magnifique tapis de verdure tendre. Il avait fourré un peu de son âme abominable de vaudevilliste dans ce poème touchant de nature, dans ce virgilien décor fait pour les tendresses précoces ou attardées. Mais jusqu'où alla son crime, vous ne le devinez pas encore, et c'est tout au plus si le courage me demeure de vous le révéler.

III

C'était à l'heure, déclinante encore à peine et tout à fait exquisément, où les ardeurs méridiennes n'ayant laissé dans l'air que de délicieuses tiédeurs, les ombres des grands arbres s'allongent plus obliques, cependant, qu'à l'horizon, le soleil descend dans une buée d'or, épuisant ses dernières splendeurs occidentales en une voluptueuse caresse de sa mourante lumière, traînant par les eaux courantes, des ruisseaux de son sang divin, mettant une crête rose aux cimes, une crête vibrante comme une insensible fumée. Comme Bittermol, en même temps que sa laideur, avait répandu la bêtise à profusion, autour de lui, tous les hôtes de la douairière des Étoupettes, au lieu de savourer, en quelques méditations silencieuses, cette mélancolie des choses à l'approche du soir et devant le lever d'argent des étoiles, s'en étaient allés jouer, sur une façon de piste anglaise découpée derrière la maison, à quelqu'un de ces jeux sportifs et mondains à outrance où ne se développe pas précisément le génie des races. Seuls, Liane et Fernand, que la corruption générale conjurés par leur tendresse ingénue n'avait pas encore atteints, étaient demeurés sur la pelouse, où de frisantes clartés soulevaient comme une floraison artificielle, à se promener les cheveux mêlés, les mains enlacées, et souvent la bouche bien près de la bouche, si bien qu'une abeille n'eût su laquelle de ces deux roses choisir. Et, bien qu'ils fussent tout près de la boule, abominable présent de Bittermol, ils avaient vraiment bien autre chose à se dire qu'à se montrer, l'un à l'autre, leurs jolis visages défigurés, et ils n'y faisaient vraiment pas plus attention qu'un couple de papillons à une pomme. Tout près, tout près ils passaient cependant et presque au pied, en leur quasi-amoureuse promenade; lors, sur une touffe d'herbe humide encore de rosée, Liane, en un faux mouvement, tomba, ses petites mains en avant, sur le ventre, sa jupe et sa chemise s'étant malencontreusement soulevées par derrière, en cette chute d'ailleurs sans danger. Toute riante, elle se releva, mais sans rabattre immédiatement sa chemise et pas assez vite pour que Fernand, en courant à son secours, n'aperçût, en une rapide vision, le derrière de sa petite amie, amplifié par la boule miroitante, en de monstrueuses proportions. Ce ne fut qu'un éclair, qu'une seconde de rêve, mais qui dévia instantanément, du coup, son esthétique et en fit le martyre d'une obsession dont sa vie est encore empoisonnée. Aucune femme ne lui paraît plus belle et complète, depuis que son regard embrassa cet au delà des formes naturelles. Il a voyagé en Orient, causé avec des odalisques qui feraient éclater un fiacre. Tout ça demeure encore bien en deçà de ce qui lui fut révélé en cette fatale soirée. Il a, en ce pétardier sujet, la folie des grosseurs, aussi inguérissable que l'autre. Inutile de vous dire qu'il a refusé d'épouser Liane, à moins que celle-ci ne consentît à avoir une boule, comme celle de la pelouse, pendue au ciel du lit nuptial, ce que cette honnête jeune fille refusa avec horreur et dégoût. C'est ce qu'il appelait, en son cynique langage, le multiplicateur conjugal. Il est désormais de ceux qui appartiennent à la fatalité, comme un héros des drames eschyliens, vivant par-delà la vie, les regards tournés vers un monde mystérieux, abîmé dans les suggestifs recueillements d'une chimère impossible. Entre d'insuffisantes réalités, il demeure solitaire et perdu dans son rêve. C'est bien triste, en vérité.

Et quelle leçon! Éternelle, et qui prouve bien que le manque de goût, et l'absence de sentiment d'art sont le grand péril social, la source de tous les maux, le chemin de tous les crimes.




CHABIROU


CHABIROU

I

Ce n'était pas sans une grande mélancolie que M. Campistrol méditait sur la sottise qu'il avait faite en se remariant. Le non bis in idem latin lui apparaissait comme la plus sage devise du monde. Sa première femme, Honorine, l'avait manifestement trompé; mais elle était jolie, ce qui lui donnait les circonstances atténuantes de la tentation et des hommages, et, de plus, elle avait un caractère charmant et cet esprit de justice qui cherche, en pareil cas, les compensations dans une grande égalité d'humeur. La seconde, Henriette, était de charmes moins évidents, plutôt malaisée à vivre qu'aimable, et il venait de découvrir que, vraisemblablement, elle le trompait aussi.

Le parallèle entre sa vie passée et sa vie présente ne donnait donc lieu qu'à des rapprochements déplaisants. Ce pendant que l'épouse en activité de service dormait tranquillement, après une scène de jalousie qui avait duré la moitié de la nuit, et lui avait mis, à lui, les nerfs dans un état épouvantable, il descendit, au petit matin, dans son jardin pour y puiser, dans le réveil de la nature, un élément d'apaisement et de consolation. C'était en un temps comme celui-ci où les aubes se hâtent, emmitouflées d'abord de brouillards roses, puis rougissantes comme un champ de cerises, vers des journées chaudes invitant les plus actifs aux siestes méridiennes. M. Campistrol, comme tous les malheureux, aimait les fleurs: il lui sembla que ses roses avaient un regard triste et compatissant, et c'est à une instinctive pitié qu'il attribua le pleur tremblant au fond de leurs corolles. Les grands lys penchés semblaient, aussi, fraternels douloureusement à sa peine et il n'est pas jusqu'aux pensées, en leur parterre de velours qui ne lui parussent sympathiques à son chagrin. De cette grande miséricorde des choses, infiniment meilleures assurément que les hommes, il savoura lentement la douceur, marchant à petits pas sur le sable des allées, et s'arrêtant à regarder les bourdons s'enfouir dans les calices et se rouler dans l'or des étamines.

Il descendit ainsi jusqu'à la petite rivière dont la tentation méchante ne lui vint pas de tourmenter les hôtes qui, dans la buée aurorale, se détendaient comme de petits arcs d'argent, en sautant sur l'eau. Il devenait bon lui-même, de la bonté universelle, et il n'était que sa seconde femme, Henriette, qui ne trouvât pas grâce devant sa mansuétude envers l'humanité. La pécore! Et il l'avait épousée sans dot, estimant que la reconnaissance lui inspirerait la fidélité! En quoi, il avait fait un jugement également téméraire et injurieux pour elle. Car la vertu qui s'achèterait cesserait d'être de la vertu. Je ne plains pas les maris trompés qui entendaient spéculer sur le sacrifice. Ruth eût trahi Booz que je ne lui en aurais pas voulu autrement.

Cependant, le soleil étant déjà monté au-dessus de l'horizon qu'il effleurait encore comme une roue de flammes aux jantes infinies et radieuses, il pensa que le facteur allait apporter les journaux et que la lecture de la politique lui pourrait inspirer un regain de philosophie. C'est un calmant que je conseille aux plus énervés. Il lirait tout, depuis la première jusqu'à la dernière page. Il y avait eu peut-être un peu de bruit à la Chambre, la veille. Ça ferait une diversion dans le courant obstiné de ses pensées. Impatient de ce passe-temps, il s'en fut lui-même à la porte quand sonna le facteur, ce qui lui arrivait souvent. Aussi ne reconnaissant pas l'ambassadeur ordinaire que lui dépêchait quotidiennement l'administration des postes, il lui demanda:—Est-ce que Chabirou est malade? L'intérimaire lui répondit:—Il a quitté le service depuis plusieurs jours que je le remplace, et nous n'en avons pas de nouvelles.—Tant pis! car c'était un facteur modèle! fit M. Campistrol en jetant un regard plutôt malveillant au nouveau venu.

Avec les journaux était une lettre dont l'écriture le fit tressaillir. Mais il haussa les épaules et la décacheta ensuite tranquillement. Mais il ne l'eut pas lue plus tôt, que ses cheveux se dressèrent, en éventail, sur sa tête, soulevant sa casquette d'horticulteur citadin, que ses mains se mirent à trembler et que ses yeux se couvrirent d'un voile, comme si un souffle de folie en diminuait l'éclat. Voilà ce qu'il avait lu:

«Mon époux bien aimé, j'arriverai demain et te prie de m'attendre à la gare. Je reconnais mes torts et je sais, Anatole, combien tu es généreux. Nous ne parlerons plus, si tu le veux, d'un passé que je regrette et veux racheter par une définitive tendresse. L'avenir sourit encore à notre affection un instant troublée. Mais je te ferai oublier, si tu m'en donnes l'exemple en oubliant toi-même.

«A demain, ô toi le seul que j'aie jamais aimé!

«Ton épouse repentante,

«HONORINE.»

Il regarda le timbre de la poste. Illisible. Le commencement du millésime seulement, 18—; il était bien avancé! La lettre venait de Marseille. Honorine l'avait certainement écrite en abordant. Car c'était incontestablement son écriture. Alors, elle n'était pas morte, comme on lui en avait donné la nouvelle! Alors, il était bigame! Mais de quelle intrigante, donc, lui avait-on fait payer les funérailles en Amérique? Quel acte de décès imaginaire lui avait transmis le consul, profitant lâchement de ce qu'il ne savait pas un mot d'anglais? C'était peut-être une note de bottier qu'on lui avait envoyée comme un acte de l'état civil. Honorine était vivante, c'était clair! Et il allait la revoir. Eh bien! quoique ce retour compliquât énormément la situation, il en était enchanté. Ça le débarrasserait d'Henriette. Ce qu'il allait la ficher à la porte comme une simple concubine! Et sans traîner, encore! Dans cette affectueuse pensée, rapidement il monta à la chambre conjugale, où Henriette dormait encore, dans l'ombre des rideaux tamisant à peine une vapeur de lumière.

—Tu sais, ma petite, lui dit-il en la pinçant brutalement, tu peux maintenant me tromper tant que tu voudras.

—Misérable! lui dit-elle en se frottant le bras.

—Ça ne compte pas, car nous ne sommes pas mariés.

—Eh bien! tant mieux! fit-elle, sans lui en demander davantage. Adieu les scrupules et vive la liberté!

Et elle s'en alla trouver le commandant des Houillères qui lui faisait depuis longtemps la cour et à qui, bien qu'en eût pensé cet animal de Campistrol, elle n'avait encore donné que des espérances.

—Je vous apporte une bonne nouvelle! lui dit-elle en entrant.

II

Mais le commandant des Houillères venait de recevoir comme un obus sur la tête. Elle le trouva positivement hébété, tenant une lettre ouverte dans sa main. Et comme elle lui demandait, avec anxiété, la cause de tant d'indifférence à leur commun bonheur, il lui tendit le papier, où elle lut à son tour:

«Mon cher neveu, puisque vous continuez à mener une vie de polichinelle, je vous donne avis que je me fais une pure joie de vous déshériter.

«Votre oncle affectionné,

«DE LA PÉTARDIÈRE.»

Elle avait souvent entendu parler de cet oncle au commandant.... Mais elle le croyait mort depuis trois ans à Valparaiso. Il était même mort certainement, puisque le commandant en avait hérité cinquante mille livres de rente, ce qui avait payé toutes ses dettes et lui avait permis de faire des projets de bonheur avec Henriette, quand il aurait décidé celle-ci à quitter son mari. Le legs n'était pas encore complètement liquidé, mais un notaire du pays lui avait avancé déjà des sommes considérables. Il avait d'ailleurs augmenté notablement son train de vie. Il allait être propre, maintenant! Tout cela était un cauchemar horrible. Mais non! C'était bien l'écriture de l'oncle et son authentique signature. Ah! l'enveloppe! bien! emportée dans le jardin par un coup de vent. La lettre était datée de Marseille... bon! datée de 1885! Mais l'oncle de la Pétardière était essentiellement distrait. Il n'en faisait jamais d'autres! Le commandant était non seulement ruiné du coup, mais pourvu de dettes pour le reste de ses jours. C'était un fameux moment pour se charger de Mme Campistrol! Il le fit comprendre à celle-ci qui sortit exaspérée de la mauvaise foi des hommes et du néant de leurs protestations d'amour.

Cependant, au second courrier de la journée, M. Campistrol voulut parler lui-même au facteur pour s'éclairer un peu. Mais ce n'était pas encore Chabirou qui apportait les lettres.

—Toujours malade, alors! dit-il de mauvaise humeur à son remplaçant.

Mais celui-ci prit un air mystérieux.

—Malade, non! Nous savons du nouveau, maintenant. Destitué.

—Lui! le modèle des facteurs! Et pourquoi cette injustice?

—Parce que son frère, également facteur, mais à Marseille, a déshonoré leur nom.

—Par exemple!

—Lisez plutôt, monsieur, à la troisième colonne du journal que je vous apporte avec votre correspondance.

Et pendant que l'intérimaire, la porte fermée, reprenait sa course, Campistrol chercha et lut:

«Un sieur Chabirou, facteur de son état, vient de mourir à Marseille. Bien que cet homme ait toujours joui de l'estime de ses chefs, on s'aperçut qu'il avait dérobé, depuis dix ans, un nombre considérable de lettres. Toutes celles qui ont été retrouvées chez lui, et qui ne contenaient pas de valeurs, ont été retournées, par les soins de sa famille, à leurs destinataires. Les autres sont entre les mains de la justice.»

Le mystère était subitement éclairci. La lettre d'Honorine avait peut-être huit ans de date, et elle était morte authentiquement depuis, son mari ayant omis de l'aller chercher à la gare, ce qui lui avait paru le refus du pardon demandé. Mais alors Henriette redevenait sa vraie femme! Justement, elle venait chercher son bagage, furieuse contre des Houillères.—«Vous ne partez plus, lui dit Campistrol, nous sommes vraiment mariés!» Elle était encore à l'étonnement de cette nouvelle, quand un commissionnaire du commandant lui apporta ce mot: «—Tout s'explique par une note de journal. Mon oncle est bien mort. J'ai bien hérité! Viens!» M. et Mme Campistrol renvoyèrent, de concert, le commissionnaire avec un double coup de pied au derrière. Il en reçut un troisième encore du commandant pour lui apporter cette mauvaise nouvelle.

Et ce ne fut qu'une des mille aventures fâcheuses que causa le crime patient de cette canaille de Chabirou—celui de Marseille, s'entend.




LA SALIÈRE


LA SALIÈRE

Un conte gai dont les héros sont deux huissiers, ne saurait emprunter sa jovialité qu'à un grain de gauloiserie. Je demande donc, par avance, pardon aux belles dames qui me liront pour ce que le dénouement en est moins poétique que de coutume. Encore n'ai-je pas la ressource de le commencer par quelque idyllique morceau où sont louées la beauté des femmes et la douceur des roses. Le génie de Victor Hugo, lui-même, se fût épuisé à rendre lyriques, comme des guerriers d'Homère, ou délicieux, comme des bergers de Théocrite, de simples porteurs de protêts. Je m'en voudrais, d'ailleurs, de couronner de fleurs leurs ordes caricatures. Pour une fois, j'adjure solennellement mes générosités natives et je choisis cyniquement le moment où ils succombent sous l'exécration publique pour leur envoyer, quelque part, un coup de pied dont mon âne serait jaloux, par une manière d'histoire où ils sont sensiblement vilipendés. Non pas qu'ils m'aient fait personnellement souffrir, ce qui m'induirait peut-être en une ridicule miséricorde, un vieux fonds de christianisme dormant sous mes rêves païens. Mais je les ai si souvent entendu maudire par mes plus chers amis, et tant de mes meilleurs compagnons ont eu à gémir de leur hypocrite rapacité, que je me mets hardiment dans la croisade. J'entends contribuer à arracher à ces mécréants le Saint Sépulcre de la Justice, au risque d'attraper, comme le bon saint Louis, la gale en pénétrant dans leurs repaires empuantis de procédure et fleurant une poudreuse iniquité. Cette arrière-garde de l'armée des chicanons, qui est aux juges ce que les apothicaires sont aux médecins, avec cette différence que leurs instruments sont infiniment moins risibles que des seringues, ne trouvera aucune pitié devant moi. Et si je brûle un peu de sel en terminant ce récit où il est parlé d'elle, c'est que je n'ai pas de sucre sous la main.

Or donc, le bon sieur Anténor de Boutensac, baron de son état et Français redevenu quand les émigrés rentrèrent en France, aux jours réparateurs de la Restauration, réintégré d'ailleurs en sa terre seigneuriale de Boutensac, près Castelnaudary, et y ayant repris la vie joyeuse de ses nobles aïeux, avait pour cette gent une exécration tout à la fois excessive et justifiée. Notre sympathique voyageur, pendant les orages républicains et les gloires impériales, avait bien repris possession complète de ses titres et privilèges—au point qu'il réclamait le droit de jambage avec une obstination exagérée à son âge—et le Roi lui avait écrit une lettre dans laquelle il l'appelait mon cousin. Mais il avait fort peu de deniers à son service pour soutenir le train que son rang le forçait de reprendre dans sa province. Le milliard des émigrés ne figurait encore que sur le papier, et ce mirage à dettes faciles, pour les hobereaux rentrés en fonctions féodales, commençait à perdre un peu de son éclat. Les paysans relevaient la tête. Ils allaient bien à la messe, pour se faire estimer des autorités nouvelles; mais ils refusaient de fournir à crédit à leurs bons suzerains. Les bouchers, les charcutiers et les épiciers eux-mêmes—les moins insurgés des hommes, cependant—refusaient imperturbablement l'honneur de fournir les châteaux voisins. Ce n'était qu'une première étape dans la voie de l'impertinence démocratique. Bientôt, ceux qui s'étaient laissés aller à fournir des denrées impayées, poussèrent l'audace jusqu'à exiger des règlements, et quand les billets souscrits vinrent à échéance, ils osèrent, perdant tout respect traditionnel pour la race, confier à des huissiers le soin d'en assurer le paiement.

C'est là, d'ailleurs, que le bon sieur Anténor de Boutensac les attendait.

Il se rappela à temps comment ses nobles aïeux recevaient les vilains qui venaient demander de l'argent. Pourvu d'un domestique nombreux, il fit bâtonner les hommes de loi qui le tourmentaient pour ces vétilles. Tous les huissiers du pays connurent bientôt ce genre de paiement et en référèrent à la Justice. Mais celle-ci faisait la sourde oreille à leurs plaintes, la magistrature ayant été—comme cela se fait de temps en temps—soigneusement épurée de tous ses juges intègres et désintéressés, lesquels avaient été remplacés par des créatures du régime nouveau absolument partiales en faveur de la noblesse. Nos réclamants en étaient donc pour leurs reins meurtris et les sarcasmes dont les accablait notre bon sieur Anténor de Boutensac, en les voyant partir tout boitant et tout geignant, comme des chiens aux pattes écrasées.

Et c'était de petites fêtes de famille que ces exécutions auxquelles le bon gentilhomme conviait tous ses voisins et qui faisaient rire aux larmes les dames et demoiselles des castels ambiants, la bonté d'âme des femmes ne se démentant jamais.

La démoralisation commençait à envahir toutes les études. Les jeunes clercs donnaient leur démission et renonçaient noblement à la carrière. Toute l'huisserie régionale était dans un marasme impossible à décrire, quand les deux huissiers Guignevent et Rouspignol, tous deux de Castelnaudary, les plus vigoureux des officiers ministériels du département—Guignevent pesait cent vingt kilos et Rouspignol soulevait des meubles énormes à bras tendu,—sentirent que la profession était perdue dans la contrée, si les choses continuaient ainsi, et résolurent de relever l'étendard des frais de justice. A la première affaire qui fut confiée à un d'eux, par un débiteur du baron, ils se mirent en route, de compagnie, pour le manoir de Boutensac. Après s'être juré de se prêter main-forte, solidement armés d'ailleurs d'excellents gourdins de cornouiller, cuirassés, nonobstant, de gilets nombreux et épais, sous leur crasseuse redingote, afin que les horions en fussent amortis. Et, de très belliqueuse façon, ils sonnèrent à l'huis seigneurial, le chapeau sur l'oreille, avec des façons de mousquetaires, plutôt que de porteurs de contraintes qu'ils étaient tout simplement.

Comment le bon sieur Anténor de Boutensac avait-il eu vent de leur complot (je ferai remarquer que l'expression n'est pas de moi)? Parbleu! je n'en sais rien. Mais comme les huissiers sont toujours exécrés dans un pays, il n'est pas étonnant que leurs ennemis soient scrupuleusement tenus au courant de leurs faits et gestes.

Au grand étonnement de nos deux pourfendeurs, la porte s'ouvrit devant eux, sans qu'un nouvel appel fût nécessaire. Aucune sentinelle ne leur barra le chemin et ils remarquèrent, avec plaisir, que la meute de M. le baron, laquelle chassait l'huissier mieux que le renard, avait été soigneusement enchaînée en son chenil. Leur surprise fut plus grande encore quand, en approchant du perron armorié, ils y virent apparaître M. de Boutensac en personne, en élégante tenue de gentilhomme qui reçoit des amis, et comme frisé au petit fer, tout exprès pour les recevoir. Ils eurent beau regarder derrière lui, aucun laquais suspect ne lui faisait escorte.

Or, ce fut tout à fait de la stupéfaction quand ledit baron, venant à leur rencontre, leur dit d'une voix ineffablement gracieuse: «Messieurs les huissiers, soyez les bienvenus! Tout ce qui m'appartient est à vous.» Ainsi ils ne se trompaient pas, comme ils l'avaient redouté au premier abord, très inquiets, mais aussi intérieurement très flattés d'avoir été pris, ne fût-ce qu'une minute, pour des gens comme tout le monde. Quand, honorés de saluts cérémonieux, ils eurent pénétré dans le vestibule décoré de panoplies et d'écussons, et soutenu contre M. le baron une véritable lutte pour l'empêcher d'accrocher lui-même leurs paletots aux patères, celui-ci, reprenant la parole sur un ton plus engageant encore, les pria à déjeuner avant saisie, ne voulant pas qu'ils eussent, après une longue et fatigante route, l'ennui d'instrumenter le ventre vide.

Cette dernière attention faillit leur arracher des larmes. Allons! on leur avait fait des contes, là-bas. Ceux qui étaient venus avant eux n'avaient pas su prendre cet excellent homme, ou étaient de simples poltrons!

Un superbe repas était servi, auquel assistait toute la noble famille du baron, à laquelle celui-ci présenta MM. Rouspignol et Guignevent comme des invités de marque et qu'il fallait traiter avec une particulière courtoisie.

Guignevent demeurait, en dedans, un peu méfiant. Mais Rouspignol s'abandonnait à tous les élans enthousiastes de sa nature. A peine assis, ayant devant lui un ravier de Saxe tout plein de radis, il y plongea ses gros doigts, souleva presque toute la botte dont il secoua l'eau sur la nappe armoriée; puis, promenant le paquet tout entier au-dessus de la salière, l'y trempa, et fourra le tout dans sa bouche ouverte avec un fracas énorme de goinfrerie.

M. le baron de Boutensac était déjà debout, pâle de colère.

—Sagouin! malpropre! porc! malotru! Se comporter ainsi à la table d'un gentilhomme en compagnie de sa lignée seigneuriale!

Et d'une voix plus forte, comme s'il lançait une armée à l'assaut d'une citadelle:

—Holà! Lambert! Lafleur! Pierre! Jean! Mathieu! Laramée....

Laramée, Mathieu, Jean, Pierre, Lafleur, Lambert apparurent haletants.

—Saisissez-moi cet incongru, poursuivit le gentilhomme exaspéré, couchez-le sur le ventre et lui enlevez son haut-de-chausses.

Toutes les dames et demoiselles s'étaient sauvées en poussant de petits cris d'horreur à ce dernier commandement.

—Et maintenant, videz-lui la salière là où son haut-de-chausses n'est plus!

Lambert, Lafleur, Pierre, Jean, Mathieu et Laramée obéirent avec enthousiasme, non sans agrémenter d'une effroyable bourrade l'exécution des ordres qu'ils avaient reçus.

Indignement piqué dans son amour-propre, Rouspignol criait comme un blaireau.

Ayant pris à deux mains le reste des radis demeurés sur la table, M. le baron les planta de force dans les mains de Guignevent que deux hommes tenaient solidement.

—Et maintenant, lui cria-t-il, tu vas, toi, les manger tout en les trempant dans cette salière-là!

Qu'on nous parle donc, maintenant, de la bonne éducation des grands seigneurs! A peine supérieure à celle des huissiers!




MALCOUSINAT


MALCOUSINAT

Mon ami Malcousinat, m'avait dit, l'avant-veille:

—C'est dans deux jours que nous mangeons les haricots ensemble, chez Lascoumette, au Clocher de Castelnaudary.

Et la veille, il m'avait dit encore:

—C'est demain qu'au Clocher de Castelnaudary, nous mangeons les haricots chez Lascoumette.

Et chaque fois, il avait ajouté, sur un ton de philosophie plutôt épicurienne:

—Rien que trois! On ne déguste bien qu'à trois! Nous deux et ma femme!

Le grand jour était arrivé. Dès le matin, j'avais été informé que les haricots étaient arrivés de Pamiers par la grande vitesse. Je n'ai pas besoin de vous dire que mon ami Malcousinat est un gourmet. C'est un brave garçon, mais dont la vie se passe à méditer des gastronomies languedociennes, des plats locaux qu'on ne fait bien qu'à un seul endroit, qu'il faut aller manger là seulement, et encore à heure fixe et par un certain temps déterminé! Il est, à ce point de vue, délicieusement maniaque. Ah! vous pouvez imaginer si, toute la journée, il s'en alla faire des recommandations au sieur Lascoumette, hôtelier du Clocher de Castelnaudary, sur la façon dont les fameux haricots devaient être préparés. Il avait choisi, lui-même, la terre de la casserole, ni trop jaune, ni trop brune, flairé le lard dont une couche légère enduirait le grésal, comme on dit à Toulouse, dosé l'eau dont il faudrait entretenir le mijotage. Il n'avait vraiment vécu, depuis douze heures, que pour cette réjouissance du soir.

Eh bien! moi aussi, j'attendais impatiemment l'heure du dîner!

Non pas que le haricot ait pour moi des séductions irrésistibles. J'aime peu les bavards, étant moi-même un silencieux. Je les cultiverais plus volontiers pour leur fleur, que je trouve charmante, que pour leur farineuse personne. C'est même en fleur seulement que j'estime le haricot dit de senteur, comme le pois; c'est ainsi que j'apprécie surtout les gravures avant la lettre. Au fond, je me moquais absolument de la façon dont M. Lascoumette accomplirait les rites culinaires prescrits à l'endroit de notre repas, composé d'un unique plat. Car c'est encore une superstition de Malcousinat de ne manger qu'un seul plat quand il est bon. Mais alors, avec quelle intempérance!

Le charme de la soirée était ailleurs pour moi. J'allais dîner avec Mme Malcousinat, et, comme nous n'étions que trois, je serais certainement à côté d'elle.

Un mot à ce sujet. Je n'ai pas l'habitude de tromper mes amis avec leurs femmes,—je n'y ai pas grand mérite aujourd'hui;—mais je ne l'avais pas même en ce temps-là, et cette histoire ne remonte pas à hier. Aucun projet mauvais n'entrait donc dans ma félicité. Mais j'ai toujours trouvé que rien n'est plus charmant qu'une jolie femme à table. Les dîners dont les femmes sont exclues me sont un vrai supplice, et ce qu'on est convenu d'appeler dîners de corps m'est absolument odieux. Tous ces habits noirs avec, au-dessus, dans la blancheur empesée du col, des billes de politiciens ou de spécialistes! Pouah! D'épouvante, mon regard en retombe sur mon assiette, où la truite saumonée inévitable me regarde mélancoliquement, d'un oeil mouillé de sauce verte.

Mme Malcousinat était tout simplement délicieuse, en ce temps-là, d'une beauté nonchalante, confortable et bourgeoise qui l'eût faite digne de l'amour d'un poète. Car nous autres, faiseurs de vers, nous n'aimons pas tant que ça les dames éthérées qu'on s'entend, dans un monde qui nous méconnaît, à nous donner pour Muses. A notre âme, toujours prête à s'envoler dans les espaces supérieurs, il faut un lien solide qui la rattache à la terre, une sorte de contrepoids sérieux qui nous empêche de nous envoler, avant le temps, parmi les étoiles. De là le goût sensé que nous avons, en général, pour les personnes dodues, pour les créatures de poids qui mêlent un peu de réalité à la poussière de nos rêves. Telle était Mme Malcousinat, ni petite ni grande, mais d'embonpoint rassurant, souriant avec une bouche très fraîche, regardant avec de beaux yeux ingénus, avenante comme pas une, toujours gaie et y ayant quelque mérite, avec, pour époux, un gastronome dont les sujets de conversation manquaient totalement d'au-delà.

Ce fut un éblouissement, dans le cabinet particulier où Malcousinat avait fait servir,—de telles agapes exigeant un réel recueillement,—quand elle entra dans sa jolie toilette estivale de provinciale aisée, sous un rayonnement de soleil couchant qui piquait des flèches de rubis dans les carreaux. Et c'était un parfum exquis de santé et de jeunesse, comme l'arôme d'une fleur vivante, qui enveloppait ses épaules, faisant courir, sous le tulle, un frisson d'ivoire rose. A cette triomphale entrée, je sentis comme un jardin de madrigaux qui s'épanouissait subitement dans mon esprit. Non! je n'ai jamais eu la fâcheuse coutume de déshonorer mes amis, dans leur foyer, mais il me semble que je l'aurais volontiers prise, ce jour-là. Heureusement qu'il y avait à compter avec la vertu de cette aimable personne dont l'enjouement ne cachait aucune perfidie, Lucrèce d'un Collatin qui ne méritait pas tant de bonheur.

On se mit à table et je me rapprochai d'elle autant que je pus, accumulant, du coté de son mari, le pain, les bouteilles, tout ce qui pouvait faire une barricade entre lui et mon innocent bonheur. Mon coude effleurait quelquefois, sans que j'eusse l'air de le vouloir, les blancheurs tièdes de son bras sous l'aérienne manche, qui y mettait à peine comme un brouillard; je n'avais qu'à me renverser un peu sur ma chaise pour contempler les beaux tons ambrés de sa nuque sous le retroussis d'or de ses cheveux; d'un oblique coup d'oeil, je savourais son profil perdu d'un ovale si bien rempli, dépassé seulement par les frémissements des longs cils; et, sans qu'elle s'en fâchât, je lui murmurais à l'oreille des paroles dont l'accent devait être encore plus tendre que le sens lui-même. C'était tout simplement délicieux.

Et pendant ce temps-là, nos doigts indifférents s'acharnaient à décortiquer des hors-d'oeuvre destinés à nous faire patienter. Malcousinat ne tenait pas en place. A chaque instant, il courrait à la sonnette et exigeait que M. Lascoumette, en personne, montât.

—Ça, monsieur Lascoumette, ayez bien soin de les saupoudrer de sel graduellement. Une pincée toutes les cinq minutes.

—Ah! monsieur Lascoumette! ne les laissez pas surtout s'attacher au fond.

—Lascoumette! Vous les faites remuer constamment, n'est-ce pas? avec une cuiller en bois d'olivier?

Le gros aubergiste montait, en soufflant, rouge de l'haleine des fourneaux, et ruisselant, comme une gouttière, de la montée de l'escalier en limaçon.

—Oui, monsieur Malcousinat, répondait-il, chaque fois, avec une résignation dont l'expression se saccadait cependant, de plus en plus, comme d'une pointe d'impatience.

Ah! que Mme Malcousinat était adorable à regarder pendant ce temps-là, livrant, du bout de ses ongles roses—tels des pétales de nacre—un combat singulier à une crevette obstinée dans son armure! Et sur quel joli chapelet de perles s'ouvrait sa bouche gourmande après la victoire! L'air un peu plus frais, le soleil étant descendu plus bas sous l'horizon, entrait largement par la fenêtre grande ouverte, et des souffles légers mettaient comme un va-et-vient exquis aux boucles de sa chevelure un tantinet révoltée.

Et Malcousinat, trop inconscient de ma joie innocente pour en prendre la moindre jalousie, continuait de faire monter l'infortuné Lascoumette, à tout moment, pour lui faire de nouvelles recommandations sur la cuisson des fameux haricots.

—Lascoumette, faites-les sauter, maintenant, un peu, dans la fine graisse d'oie.

—Lascoumette, réveillez-les d'une pointe de poivre fraîchement moulu.

Tel un général, sans quitter son fauteuil, conduit, les yeux sur sa carte, une bataille.

—Lascoumette, laissez-les gratiner cinq secondes environ.

—Lascoumette, retirez-les du feu trois minutes pour laisser s'abattre le bouillon.

—Lascoumette, agrémentez-les d'une grésillade de persil.

Tout à coup, ma délicieuse voisine et moi, au moment où j'étais bien près de poser mes lèvres tremblantes au bord du gant de Suède relevé à son poignet, nous entendîmes M. Lascoumette criant d'une voix de tonnerre:

—Monsieur Malcousinat, faut-il aussi les faire accorder?




TOUS FARCEURS


TOUS FARCEURS

Quelques bûches opiniâtres achèvent de flamber dans la haute cheminée du castel vendéen, s'effondrant parfois avec des gerbes d'étincelles. Il est cinq heures du soir et, par les fenêtres bien closes, on n'entrevoit guère plus que les bandes de topaze et de cuivre jaune dont le couchant est rayé; car nous sommes en automne, temps où la nuit se hâte aux horizons couronnés de fausses lumières. Dans le petit salon fleurdelisé, aux écussons rajeunis sous la Restauration, la jolie marquise des Étoupettes cause avec le vidame Guy des Mauves, chacun assis à l'angle d'un canapé aux ramages surannés.

—Je vais sonner pour faire apporter les lampes, dit la marquise.

—Attendez encore un instant, madame, répliqua le vidame d'une voix aussi émue qu'une plainte de mandoline. Ce demi-jour n'est-il pas le plus agréable du monde?

—D'accord. Mais est-il bien convenable que nous demeurions ainsi seuls dans l'obscurité?

—C'est pour causer de votre mari. Et il suppose toujours que la République a, contre lui, les plus mauvais desseins?

—Que voulez-vous. Quand on a en deux grands-pères guillotinés sous la Terreur!

—Il y a un siècle de cela, marquise. Ah! c'était le bon temps! il eût émigré et j'aurais pu vous aimer tout à mon aise.

—Fi! vidame! je vais décidément faire monter les lampes.

—Par pitié! un instant encore.

Et le vidame qui avait gagné un peu de terrain, sur le siège commun, gantait d'un long baiser l'aristocratique main de la marquise. Sans avoir l'air d'y prendre garde, celle-ci reprit:

—Mon mari sait que vous veniez, aujourd'hui, au château?

—Certainement. Je m'en voudrais de manquer de franchise avec un tel gentilhomme.

—Et vous saviez, vous, qu'il ne rentrerait que tard?

—Je me serais gardé de rien changer au programme de sa journée. Il est allé aux nouvelles pour se bien assurer que la Révolution ne nous menace pas.

—C'est une monomanie. Un mal de famille. Mais vous savez qu'il est inquiet aussi pour vous. Il prétend que vous avez tort de venir aussi souvent chez un homme aussi mal noté à la préfecture que lui.

—Plût au ciel qu'en bravant un vrai danger, je pusse vous prouver mon amour! Il n'est pas de péril qui m'épouvante quand je pense au bonheur innocent de contempler votre doux visage.

—Alors laissez-moi faire apporter les lampes. Je vous jure qu'il fait nuit tout à fait.

—Non! une minute encore! N'ai-je pas votre image dans les yeux? Laissez-moi croire, un instant, que je suis aveugle....

Et le vidame tendit en avant, comme un aveugle, ses bras, si bien que ses mains frôlèrent la belle chevelure brune de la marquise. Celle-ci reprit, en retirant doucement sa jolie tête en arrière:

—Savez-vous l'idée qui m'est venue, vidame?

—Non, marquise.

—Eh bien! je crois que mon mari n'est pas aussi bête que vous l'espérez.

—Par exemple!

—Cette façon de vous détourner de venir ici, vous son meilleur ami, sous prétexte que cette amitié vous compromet, ne me paraît pas sans une arrière-pensée.

—Laquelle, madame?

—Celle que vous m'aimez.

—Oh! si purement!

—Soit, mais enfin, vous m'aimez. Au moins, me le dites-vous.

—Je vous le jure. Sans espoir, mais de toute mon âme.

—Vous savez que les deux grands-pères guillotinés de mon mari étaient des gens élevés à l'école de Voltaire. Le marquis est sceptique et ne croit pas volontiers à la vertu des femmes.

—Plût au ciel qu'il eût raison!

—Moi, je suis convaincue qu'il suit de près la cour que vous me faites.

—Dites tout de suite qu'il me moucharde. Lui, un gentilhomme! un Gaspard des Étoupettes, dont les ancêtres ont combattu aux croisades! Ah! ce serait vil et mesquin. S'il en était ainsi, marquise, je n'aurais plus aucun remords. Oui, je veux croire cela. Vengeons-nous, madame, de la mauvaise opinion qu'il a gratuitement de nous!

—Ursule, montez les lampes! fit impétueusement la marquise à la cantonade.

Aucune fenêtre ne s'éclaire cependant à la façade mélancolique du vieux château vendéen. Les dernières blancheurs roses du soir se sont évanouies aux arêtes, amorties par le temps, de la vieille maison seigneuriale. La lune se lève dans le ciel et descend dans l'étang, mettant une buée d'argent dans l'air et sur la surface de l'eau. Les grands arbres dépouillés tracent des hiéroglyphes noirs sur le gris légèrement ardoisé du ciel où sont écrites, par les destins impatients, les menaces de l'hiver. On dirait une immense toile d'araignée dans l'espace, où se prennent, une à une, les étoiles, comme des mouches d'or. La sombre masse de pierre semble rêver dans le paysage et, sur les clochetons de ses tourelles, les girouettes gémissent dans le vent, tandis que les saules aux lanières nues fouettent légèrement la rive aux gazons chauves. Toutes les bêtes sont rentrées et, tapies sous le froid qui les poursuit, tentent de dormir en attendant le pâle soleil qui ne les réchauffera guère. Comme il doit faire meilleur dans le salon fleurdelisé, aux écussons rajeunis par la Restauration, aux meubles revêtus de ramages surannés!