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Contes irrévérencieux

Chapter 22: II
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About This Book

A series of short, humorous tales offers irreverent portraits of provincial life as assorted residents seek social recognition, culinary pleasures, and romantic gratifications. Episodes hinge on invitations, dinners, and domestic encounters that expose vanity, hypocrisy, and petty cruelties, while sudden reversals and embarrassing misunderstandings produce comic misfortune. Rich descriptive detail and an ironic voice illuminate manners and appetites, and narrative variety moves from burlesque sketches to pointed social satire, each story mining human foibles for wry amusement.

L'âme rouge des tisons mourants éclairait, d'un dernier feu d'agonie, le vidame aux pieds de la marquise, authentiquement à genoux, comme un amoureux qui supplie, quand, sur l'obscurité enfin complète, la porte s'ouvrit avec fracas et ces mots sonnèrent comme un glas à l'oreille des causeurs épouvantés:

—Le commissaire de police.

—Ah! mon Dieu! fit la marquise tout bas, je l'avais pressenti.

—Le commissaire de police, répéta la voix, plus haut encore.

Le vidame eut une fâcheuse inspiration. Il avait décidément, lui aussi, une monomanie, celle de la franchise et des situations nettes.

—Monsieur le commissaire, fit-il avec une fermeté inattendue dans la voix, vous êtes certainement un galant homme. Je vous dirais que je ne faisait pas la cour à madame que je mentirais impudemment. Mais je vous jure aussi que j'en étais encore pour ma coupable intention....

Une allumette flamba:

—Misérable! Canaille! Faux ami! Jacobin!

C'était monsieur le marquis des Etoupettes qui, ayant repris sa vraie voix, traitait ainsi, son ancien ami, le vidame Guy des Mauves.

Puis, une soudaine et enfantine douleur faisant suite à sa colère:

—Moi qui croyais lui faire une si bonne farce, en lui faisant croire un instant que le gouvernement le faisait arrêter!

La marquise avait soudain repris son sang-froid.

—Et nous qui attendions ton retour avec impatience, s'écria-t-elle, et qui croyions te faire une si bonne farce en faisant semblant de nous aimer!

—Comment! Vous aussi! Une simple plaisanterie!

—Est-ce que tu crois que nous n'avions pas reconnu ton pas dans l'escalier, puis ta voix à la porte?

—Ah! mes enfants quel bonheur!

Et l'excellent homme serra, tour à tour, dans ses bras, sa femme et son ami, en s'excusant de toutes ses forces. Il suffoquait de joie. Il lui fallut ouvrir la fenêtre pour se donner de l'air.

Au dehors, la nuit, complice de nos facéties aussi bien que de nos crimes, étendait son aile d'ouate brune sur le paysage, comme un cygne noir blessé et dont les blessures saignent des gouttelettes d'or; une coulée de plomb, striée par les roseaux en hachures, pareils à de longs cils, mettait comme un regard éteint au grand oeil mort de l'étang. Un frisson léger secouait, des dernières frondaisons, les feuilles à demi détachées, comme les pages d'un livre qu'a disloqué le vent. L'obscur bruissement des insectes allait s'enfonçant plus profondément dans la terre refroidie, et la lune, pleine tout à l'heure, maintenant ébréchée par la fuite d'un nuage, prenait déjà la forme vague et divinatoire du croissant à venir.




LE PERROQUET


LE PERROQUET

I

Il était blanc avec les ailes légèrement ourlées de jaune très clair, pas bien gros et pourvu d'une crête très haute de plumes s'écartant en dents de scie quand il avait quelque émotion.

Il était très ignorant et ne savait dire absolument qu'une chose: «Bon appétit!» C'est sans doute cette faculté de rabâchage qui lui avait valu le nom de Nestor. Volatile médiocre au demeurant, mais qui n'en était pas moins adoré par sa maîtresse. Delicias domini, comme l'Alexis Virgilien, qui fit mieux de vivre sur les bords du Tibre que sur les bords de la Tamise. Mme de Sainte-Ildefonse ne jurait que par la beauté, l'éloquence et les vertus de Nestor. Elle lui prêtait des raisonnements dont la profondeur eût étonné Pascal et comparait couramment sa voix a celle de la Patti. C'était une adoration d'une bête pour une autre. Car Mme de Sainte-Ildefonse manquait totalement de génie. Mais par combien de charmes d'un usage plus courant dans la vie elle le remplaçait! D'abord, un embonpoint de quadragénaire bien conservée qui eût prolongé de dix ans la tolérance de Balzac en matière d'âge féminin. Jamais femme ne s'assit moins sur un rêve. Je sais que cela n'est plus de mode aujourd'hui, où les dames ne veulent plus que de séraphiques coussins naturels. Aussi, était-elle de son temps et de celui où aimaient les hommes de ma génération, d'un goût absolument différent de celui des godelureaux contemporains. Nous mesurions, à l'ampleur de nos mains plus robustes, la pomme hespéridienne qui les occupe si bien pendant les extases de l'âme! O douces obèses—un peu seulement toutefois!—qui portez comme une croix votre postérieure santé, montueuse comme un calvaire, consolez-vous! nous vous avons bien aimées!

Mme de Sainte-Ildefonse l'avait été beaucoup aussi, il n'y a que quelques années encore, avant que M. de Quentin, qui lui avait laissé sa jolie propriété de Bougival, eût exhalé son suprême souffle. Est-elle sage maintenant, dans le sens stupide du mot? Nul ne le sait, mais tous le trouvent improbable. La vérité est qu'elle respecte infiniment la mémoire du généreux testateur et évite absolument de rendre son ombre ridicule. Comme une petite bourgeoise, vit-elle dans son aimable buen retiro, où elle joue même un peu à la fermière. Bien que dame de charité de sa paroisse provinciale, elle n'est pas bégueule dans ses relations. Volontiers, le dimanche, reçoit-elle, pour se distraire, des couples irréguliers, qu'elle traite le mieux du monde. Mais son hospitalité demeure simplement écossaise et non laponne (la vraie cependant, celle-là)! J'entends qu'on trouve, chez elle, la table seulement et non le lit diurne à deux, si appréciable aux heures de sieste, pendant les tièdes journées. Elle met même une certaine coquetterie de vertu à ne pas laisser ses hôtes s'attarder, ensemble, sur les simples canapés, en de dangereux isolements. C'est même le revers de la médaille de ces cordiales et gastronomiques réceptions. Tout pour le ventre et rien pour les aspirations d'une naturelle tendresse. Autour de ses invités, elle fait si bonne garde, que c'est tout au plus s'ils se peuvent permettre, dans leur faux ménage, quelques baisers occultes... les plus savoureux d'ailleurs.

II

Un dimanche plein de lilas, comme ceux d'aujourd'hui et versant, par la banlieue en fête, un monde d'amoureux bruyants grisés de soleil et la profanation joyeuse de tout ce paysage volontiers mélancolique, avec son fleuve alourdi, sans transparences tentantes; ses horizons boisés où courent des buées printanières, ses bois dépouillés déjà par les maraudeurs; et, là-bas, à l'horizon, ce viaduc en ruines qui semble une construction romaine et met des cils d'ombre à la paupière rouge des soleils couchants. Car elle est délicieuse et navrante tout ensemble, aujourd'hui, cette nature de banlieue déjà lointaine, où des fabriques fument, où des chalands s'embourbent avec leurs maisonnettes fleuries, où tout fait penser à ce mot de George Sand: «Que les choses seraient belles, sans les hommes et les bêtes!» Un dimanche où, par les villages parcourus, de petites filles en blanc sortaient de l'église,—telles des hirondelles blanches—dans un bruit de cloches et des échos d'orgue, une note exquisément dévote se mêlant au vacarme débordé de la grande cité. Et ce dimanche-là, les invités de Mme de Sainte-Ildefonse étaient, d'une part, Hippolyte et Nysa, de l'autre, Gaspard et Corysandre, pour ne désigner que par leurs prénoms des époux inconnus à la mairie de leurs arrondissements respectifs, plus le célibataire Tripet qui venait dans la maison, pour la première fois, un être gourmand, timide et sournois, surtout égoïste, ce qui le faisait rechercher beaucoup. Car vous avez remarqué que les égoïstes sont particulièrement, et même seuls, aimés. De ce qu'ils regardent le reste du monde comme rien du tout, on en conclut, un peu légèrement peut-être, que ce sont des êtres à part ayant une juste conscience de leur supériorité. La tendresse est une chose tellement contagieuse que celle qu'ils ont pour eux-mêmes semble se répandre autour d'eux.

Un détail à noter pendant le voyage qui les avait amenés à Bougival. Hippolyte avait fait beaucoup plus attention à Corysandre qu'à Nysa, et Gaspard à Nysa qu'à Corysandre. Un souffle d'adultère innocent, mais réciproque, était dans l'air. Un besoin de changer de dame, comme dans les quadrilles. On ne s'était rien avoué. Mais Nysa et Corysandre étaient certainement complices de cette fantaisie de mutuelle infidélité. Et c'est dans ces dispositions qu'ils arrivèrent tous les quatre flanqués de Tripet, chez la bonne châtelaine qui, comme toujours, commença ses affectueuses hostilités par un gargantuesque repas dont Tripet s'esjouit comme un bon moine, cependant, que, sous la table, les pieds de Nysa cherchaient ceux d'Hippolyte et les pieds de Corysandre les bottines de Gaspard. Nestor, sur un perchoir auquel le retenait une chaînette d'un élégant travail, était, bien entendu, de la fête. «Bon appétit!» criait-il à chaque instant, de sa voix d'ivrogne nasillarde. Recommandation inutile. Car jamais plus complet honneur ne fut fait à un repas.

III

Puis, comme il faisait encore très chaud dehors, on se promena dans la maison, Hippolyte ne quittant plus Corysandre et Gaspard s'obstinant aux pas de Nysa, exquises, toutes les deux, d'ailleurs, dans cette moiteur de jeunesse parfumée qui fait les femmes pareilles à des fleurs ensoleillées où un peu de rosée matinale perle encore; celle-ci brune avec un teint mat, où passaient, dans l'ombre, des lumières d'argent, celle-là blonde, presque rousse, avec une peau blanche où couraient de vagues paillettes d'or, comme dans l'eau-de-vie de Dantzig; toutes les deux non pas grises, mais intérieurement enamourées, avec un souffle qui passait, moins lentement rythmé sur leurs jolies lèvres, avec un alanguissement délicieux de tout leur être repu, et d'inconscientes perversités dans les regards cherchant des regards amis. Et c'est dans ces dispositions d'esprit, lesquelles n'échappaient pas à l'impatiente curiosité de leurs galants d'un jour, qu'on allait de chambre en chambre—toutes délicieusement coquettes, et fleurant bon comme si les roses des cretonnes étaient naturelles, les chambres de la villa!—qu'on errait parmi les canapés obsesseurs, les lits pleins d'invitations, les larges fauteuils dont un dragon du Roi se fût si bien contenté, avec de secrets espoirs d'isolement, mais toujours déçus, car Mme de Saint-Ildefonse, que multipliait certainement son souci vertueux, trouvait le moyen d'être, à la fois, sur les talons de tout le monde.

Évidemment, cette gêneuse avait beau être chez elle, elle était de trop dans la maison. Jamais la propriété ne s'était présentée aux rancunes des anarchistes sous un jour d'abus aussi monstrueux et intolérable.

Cet avis était particulièrement celui du célibataire Tripet, mais non pour les mêmes raisons que nos amoureux. Tripet avait simplement trop mangé. Il avait mis en présence, dans son précieux abdomen, ces deux irréconciliables ennemis qui sont le homard et le haricot soissonnais. J'ai découvert la raison de cette haine séculaire. Avec son armure dont l'émeraude vivante et sombre se pourpre à la cuisson, comme s'ensanglantait au combat la cuirasse des chevaliers d'antan aux tournois et à la guerre, le homard représente le monde héroïque qui envoyait des défenseurs au Saint-Sépulcre, le monde des gentilshommes vêtus de fer, des cavaliers bardés de métal, maniant l'estoc et la lance. Le haricot soissonnais, lui, personnifie la guerre contemporaine, l'artillerie triomphante du courage personnel, la poudre sans fumée. C'est donc deux traditions militaires différentes, exaspérées, intolérantes qu'on emprisonne ensemble en les mêlant dans une agape imprudente. Tripet avait commis cette faute et était devenu, certainement, un champ de bataille où toutes les nuances combinées des deux stratégies s'enchevêtraient en une mêlée douloureuse et pleine de sournois grondements. Mais j'ai dit la timidité de son caractère. Il aurait mieux aimé mourir que de demander où il pourrait contraindre tous les combattants à une sortie suprême et désespérée. Avec son flair de canonnier, il avait bien essayé de découvrir l'emplacement de ce Pharsale. Mais lui aussi était suivi par Mme de Sainte-Ildefonse, qui ne le savait pas si parfaitement inoffensif en amour. Il fallait à tout prix écarter cette femme. Il y réussit sans se ruiner, et comme vous allez voir.

L'angoisse générale était au comble, quand un cri: A«h! mon Dieu!» tragique dans son intensité, détourna toutes les attentions. En même temps, tous les regards se dirigèrent vers un grand arbre où Nestor, le perroquet, échappé de son perchoir, se balançait joyeusement sur une branche. Inutilement appelé par sa maîtresse au désespoir, Nestor passa de son tilleul sur un autre appartenant au jardin du voisin. Il était certainement perdu, si on le laissait aller plus loin. Mme de Sainte-Ildefonse, suivie de ses nombreux domestiques, se rua chez son compatriote mitoyen, chez qui commença une chasse en règle à l'oiseau dont la crête narquoise était dentelée comme l'armure de bouteilles cassée d'un mur.

C'est le sournois Tripot qui, lui, rageusement, avait rendu la liberté à la bête, et, grâce à cette diversion, dans les chambres bien coquettes, aux canapés obsesseurs où Gaspard et Nyaa, d'un côté, Hippolyte et Corysandre de l'autre, s'étaient égrenés de concert, comme par hasard, aussi bien que dans l'asile discret dont Tripet avait forcé la porte, tous ces heureux purent entendre, de plus en plus lointaine, à mesure qu'il s'en allait d'arbre en arbre, la voix de Nestor qui leur criait: «Bon appétit!»




CONTE VERTUEUX


CONTE VERTUEUX

I

J'entends dire, par là: conte où il est question de la vertu. Et de quelle vertu, s'il vous plait? Parbleu! de celle des femmes! Car j'imagine que la mienne vous importe peu. Moi, je tiens pour elle et j'ai pour cela l'excellente raison que beaucoup ont refusé mes hommages. Mais j'avoue qu'elle n'est pas concluante. D'autres eussent peut-être mieux fait accepter les leurs. J'ai d'ailleurs, dans mes souvenirs, une histoire qui m'aurait dû rendre sceptique, et je vous veux la conter, ne fût-ce que pour avoir plus de mérite à croire en une matière où ce n'est pas précisément la foi qui sauva les maris. Celle-là n'était pas en puissance d'époux, mais veuve, qui me donna une si belle leçon; veuve d'un homme que sa froideur avait fait mourir, tant il on était effroyablement épris et s'était meurtri le coeur à le jeter sous les pieds de cette statue dont il avait tenté vainement d'être le Pygmalion. Dame Honesta—je vous préviens que c'est un pseudonyme dont la pare ma naturelle discrétion—avait donc la renommée d'être impossible à tenter, même par les plus audacieux. Elle passait, non pour méchante, mais pour férocement insensible. Mystique avec cela, d'un mysticisme inaccessible aux accommodements dévots. Sa nature et l'éducation hérissée de principes qu'elle avait reçue, un tempérament douteux et des convictions arrêtées, tout concourait à la défendre. Pour les gens de bonne foi, la beauté chez un tel être en fait simplement un monstre. A quoi bon alors ces yeux admirablement doux, dont la prunelle avait le ton des violettes toulousaines à la tombée de la nuit? Pourquoi cette chevelure changeante qui roulait l'or fauve des frondaisons automnales sur un pactole plus sombre? Et cette bouche sensuellement humide, rose lascive et comme palpitante au souffle d'invisibles baisers? Et ces épaules admirables s'élargissant, à la base du cou, comme un fleuve lacté qui vient mourir dans un océan de neige? Et ces bras striés légèrement, dans leur marmoréenne blancheur, de petites veines bleues semblant des cheveux d'azur, ces bras délicieusement ronds dont l'étreinte ne devait être qu'une fraîcheur parfumée? Oui, que voulait dire cette tentation sans issue, cette promesse sans lendemain? Pourquoi ce vivant supplice des âmes! A quoi pense la nature en forgeant ces décevants caprices, ces inutiles splendeurs? Ah! mon cher Bourget, que voilà bien la vraiment cruelle énigme!

Donc dame Honesta avait la réputation parfaitement assise—assise toutefois sur un moins beau trône que sa propre personne—d'une dame près de qui les soupirs sont superflus. J'en étais convaincu plus que quiconque, et parbleu! le serais encore. Car aucune honnêteté ne me fut étrangère et j'ai gardé le goût de croire à l'honnêteté. Une seule chose m'étonnait et me donnait encore meilleure opinion d'elle, c'est qu'elle me parût peu insupportablement orgueilleuse de cette sorte de déification. Modestie ou conscience de son mérite impeccable, elle en acceptait les hommages avec une simplicité infinie, comme la chose la plus naturelle du monde, et, dans le milieu où je l'avais rencontrée, elle avait, malgré tout, la réputation d'être, à cela près, très bonne enfant.

Ce milieu, dans ma vieille terre languedocienne, bien entendu, en un castel assez misérable d'ailleurs, où me recevaient de vieux parents, d'excellentes gens, très pieux et tout à fait corrects dans la vie, mais pas bégueules cependant et qui, à l'occasion, aimaient à rire quand ils avaient bu deux doigts de Villaudric arrosant quelque perdrix rouge de saveur sauvage. On y était infiniment hospitalier, ce qui veut dire que des dames, de renommée infiniment moins immaculée que celle de dame Honesta, y trouvaient cependant excellent accueil, à l'époque des vendanges surtout, celle où volontiers on se rend visite pour boire en commun les derniers rayons de soleil. Je conviens même que j'abusai quelquefois, à l'occasion, de cette hospitalité, pour tromper des maris absents, et c'était, cette année-là, ma ferme intention, comme les précédentes. La familiarité de ces réunions provinciales prête si bien à l'ébauche de tendresses que la séparation prochaine rend sans grands dangers! Mais quand je vis dame Honesta, toujours en vertu de cette probité de nature dont je désespère de jamais guérir, tout à la ferveur de sa beauté sans égale, subjugué par son charme mystérieux et cruel il me fut impossible de poursuivre aucune autre aventure que d'en demeurer stupidement amoureux, j'entends amoureux sans espoir, lâchement, sans révoltes viriles même, tant j'avais été bien prévenu et avais l'intuition personnelle que je perdais mon temps. Et ce qui accroissait encore le ridicule de cette poursuite platonique, c'est que rien de farouche dans son accueil ne donnait raison à ma timidité. Au contraire, j'aurais ignoré sa haute et inexpugnable vertu qu'il m'eût semblé certainement qu'elle cherchait à m'encourager. Elle paraissait aimer ma compagnie, laissant volontiers son bras traîner, si doucement lourd! sur le mien pendant les promenades. Mais la légende avait passé par là. On m'avait si bien dit qu'elle était «bonne enfant» en apparence et jusque-là seulement! On s'accoutume à tout et j'en étais venu à vivre, non sans quelque honteuse douceur, dans d'humiliantes résignations, soumis à ce qui me semblait la fatalité inexorable, imbu plus que jamais de cette vérité qu'il n'est homme vraiment digne des faveurs de la réelle Beauté et que ce nous est une audace sacrilège d'oser élever vers elle l'injure de nos voeux.

Il y avait, tout autour de moi, de petits sourires rancuniers et satisfaits qui ressemblaient joliment à de la moquerie. Mais que m'importait! je marchais dans mon rêve de désespéré comme en un chemin plein d'étoiles.

II

Une adorable nuit d'octobre, comme on en connaît seulement là-bas, presque des nuits d'été encore, avec un ciel plus sombre, sombre comme un immense lapis-lazuli où les astres mettent comme des cassures d'argent clair, avec les fraîcheurs lointaines cependant de la Garonne montant parmi les brises encore tièdes, et partout une langueur immense, faite de la secrète mélancolie des déclins et comme balancée dans l'air par l'aile innombrable et invisible des parfums exhalés par les dernières fleurs, odorants arômes dont l'âme même est pénétrée.

Comment dame Honesta était-elle venue avec moi, dans ce coin isolé du grand parc où les allées couraient entre les carmins rouilles des ronces toutes tachées de mûres, très loin déjà du vieux castel dont les méchants rires ne venaient plus jusqu'à nous? Mon Dieu! tout simplement, sans doute, en marchant devant soi dans le sable qui craquait musicalement sous ses bottines, en causant de ceci ou de cela, de tout, hormis de ce que j'avais dans l'âme et qui en avait chassé tout le reste. Imaginez, autour de nous, toutes les séductions perfides des choses, toutes les persuasions amoureuses de la nature: le chant d'une source soulevant les cailloux de son bouillonnement; le frôlement des joncs vibrant comme des lyres sous le vent nocturne; le vol attardé des phalènes traversant le silence du sonore velours de leurs ailes; de beaux rayons de lune se brisant en poussière d'argent dans les feuillages; toutes les harmonies des sons mourant dans l'espace et des couleurs se transformant en des reflets d'apothéose, dans des vapeurs d'améthyste transparentes. Non, vraiment, rien ne manquait au décor d'une idylle entourée de toutes les poésies, pas même la tertre de gazon, comme dans les tableaux suggestifs de Fragonard, que baignait au pied une clarté douce, tandis que le sommet se recueillait dans l'ombre, tamisé par les arbres comme sous l'exquis enveloppement de rideaux de gaze.

Et elle était là tout près de moi, la gorge demi-nue sous son mouchoir dénouée, les cheveux traînant sur le cou, résumant dans son être lassé toutes les senteurs divines du jour évanoui, ce sublime alanguissement de toutes les choses avant le sommeil.

Mais la légende était là, l'inexorable légende d'impeccabilité.

—Ah! madame, m'écriai-je, accablé par l'ironie de ces splendeurs, quelle heure de vivre avec une moins vertueuse que vous!

—Et avec un moins sot que vous!

Me répondit-elle en me jetant un regard dont je n'oublierai jamais la cruauté blessée. Et elle disparut, étouffant un petit rire dont j'étais déchiré, comme d'un couteau, sous l'épaisseur des frondaisons, par quelque oblique sentier où les ronces m'auraient empêché de la poursuivre, dans un effacement de toutes ces caresses de la Nature dont j'étais grisé un instant auparavant, me laissant dans un paysage vide soudain et dont les étoiles mêmes semblaient s'être envolées.

Suis-je guéri, pour cela, de croire à la vertu des femmes?

En toute humilité, j'avouerai que non.




AMANY


AMANY

Sous le ciel, rose et clair comme une aile d'ibis,

Sur Marseille où descend déjà la Nuit future,

La Méditerranée a fermé sa ceinture

Aux anneaux d'or, de malachite et de rubis.

A ses pieds, sur le sol laissant choir ses habits,

Celle qui fait ma joie et qui fait ma torture

En rêve, de ses bras, à mon cou qu'il capture,

Affermit le joug doux et fort que je subis.

Sur la terre où l'exil poussa la Phénicie,

A la gloire de Tyr, sous mon front s'associe

L'éclat jeune et vivant de sa fière beauté.

C'est qu'à travers les temps et pour leur lent hommage

De la Femme est restée une immortelle image

Où des flambeaux éteints demeure la clarté.

Ainsi pensais-je à l'absente, avec quelque mélancolie, il y a un an, à peu près, par un de ces soirs admirables de juillet qui criblent la nue de flèches d'or, devant la Méditerranée devenue comme un immense et sombre lapis-lazuli aux cassures lumineuses, dans le brouhaha de la Cannebière où de belles filles passaient sous l'orgueil de leur chevelure noire et de leur sang latin. Devant moi, la forêt des mâtures immobiles semblait une embuscade d'ombre, une embuscade de soldats armés de hautes lances; et la mer semblait faire flotter, sur la blancheur des collines crayeuses, comme une image lointaine de la voie lactée. Au-dessus des bavardages humains, des bourdonnements de phalènes mettaient comme un bruissement de velours, et des souffles chauds un frisson dans les platanes poudreux. Les voiles triangulaires dessinaient, sur le vague des horizons, les images de coeurs très sombres pendus à un invisible étal pour quelque mystérieux supplice. Toute cette joie du dehors qui riait et chantait aux lèvres des amoureux m'enveloppait d'une indicible et intérieure tristesse. En de jalouses angoisses et en des regrets superflus, je laissais s'en aller mon âme aux pieds de celle que j'avais quittée la veille et qui, sans doute, ne pensait guère à moi.

En ces dispositions moroses, je m'assis à la terrasse d'un de ces cafés magnifiques avec le souvenir desquels Paul Arène ne manque jamais d'humilier nos estaminets parisiens. Le fait est qu'on s'y croirait aux pieds d'une Babel tant s'y croise la variété des langages, tant s'y coudoie la variété des costumes, tant l'illusion d'un Orient tout proche y défie les ridicules préjugés de la géographie. Tout en continuant de rêver, j'écoutais, malgré moi, ce murmure de ruche et, de ce chaos de paroles, les plus voisines frappaient mon oreille. A la table la plus voisine, deux Turcs causaient, cachetés de rouge par leur fez comme des bouteilles de Bourgogne, avec des pelisses droites s'élargissant par le bas, aussi comme des bouteilles. Et quand j'entendis l'un d'eux proposer à l'autre de lui raconter comment un de ses ancêtres avait commencé la fortune de la famille je me résolus d'écouter tout à fait ce conte, la recette pouvant être bonne pour les petits enfants que je n'ai pas.

Et maintenant, c'est, non plus moi, mais un des bons Turcs cachetés de rouge qui parle.

—Le plus curieux, dit-il, c'est que cet ancêtre fut un poète. Il s'appelait Khodja, et les lettrés de Constantinople ont, tous encore ses poésies dans leur bibliothèque. Les connaisseurs affirment qu'il n'avait pas son pareil pour comparer sa bien-aimée à la lune reflétée dans le miroir d'argent d'un lac. Mais malgré que le krach des livres n'eût pas encore commencé, il n'en était pas moins un des plus pauvres hommes de Scutari qu'habitaient mes aïeux, et sa femme Amany, mon aïeule vénérable, passait son temps à envoyer à tous les diables cet harmonieux fainéant qui ne la nourrissait que de belles métaphores. Cette matérielle créature—c'est Mme Khodja, mon aïeule, que je veux dire—reprochait, sans cesse, au pauvre chanteur de ne pas savoir vendre des denrées à faux poids, comme le faisaient régulièrement tous les autres. Car nul n'ignore, en effet, que tandis que tous les négociants du reste du globe, ceux de Paris surtout, sont d'une indiscutable probité, les commerçants Turcs aiment fort à duper leur clientèle, sur la qualité d'abord, et ensuite sur la quantité de ce qu'ils débitent. En quoi ils se montrent prodigieusement logiques et philanthropes. Car, plus un produit est avarié, moins on vous en donne pour le même prix, moins on vous trompe à la fois. Mais, de tous les amis qui excellaient dans cette hygiénique occupation, celui que mon aïeule Amany citait toujours à son mari, avec le plus d'admiration, c'était leur voisin Togrul, Persan d'origine, mais naturalisé Turc pour les besoins de son commerce, et qui, en moins de cinq ans, avait acquis un pécule monstrueux dont il était tout prêt, d'ailleurs, à faire le plus mauvais usage. Car il faisait à Mme Khodja une cour assidue, durant que son innocent époux modulait des sons et les renfermait dans l'argile sonore du rythme, lui répétant sans cesse, en son langage non moins imagé: «Étoile du firmament, lune de mes nuits, tulipe de mes rêves, conseillez donc à cet imbécile d'aller faire au loin quelque négoce. Je lui prêterai le peu qu'il faudra pour partir, et il le perdra certainement en route. Mais pendant ce temps-là, nous prendrons du bon temps. Je viens justement d'expédier une caravane pour un marché lointain, et je n'ai rien absolument à faire qu'à vous aider à le tromper indignement, comme il le mérite.»

Et mon aïeule Amany écoutait cette canaille de Togrul et trouvait son projet plein de bon sens.

Un jour donc, mon malheureux ancêtre Khodja trouva, à sa grande surprise, en revenant de prendre à la pipée quelques strophes matinales, un petit âne tout harnaché à la porte de sa maison, et, sur le petit bourriquet, qui dodelinait des oreilles, un sac en travers, tout gonflé de riz: «—Mon gaillard, lui dit amicalement sa femme, laquelle l'attendait sur seuil fleuri de clématites, vous allez me faire le plaisir d'aller vendre cela où vous voudrez, et puissiez-vous crever en route, pour que je me puisse remarier avec un moins nigaud que vous!» Sans en demander davantage, l'excellent Khodja prit l'âne par le licou et et mit en chemin tout en causant doucement avec l'animal. Car les poètes et les bêtes s'entendent bien volontiers, et ce bienfaisant baudet ne manquait pas de braire aux bons endroits, comme si la musique des vers de son maître l'emplissait d'une intérieure admiration.

Ainsi arrivèrent-ils, à la tombée de la nuit, jusque vers une petite montagne qu'ils gravirent ensemble, parce que les chanteurs, aussi bien que les ânes, aiment le voisinage des cieux, ceux-ci pour parler de plus près aux astres, et ceux-là parce que les chardons croissent à merveille sur les sommets qu'ils argentent de leurs étoiles bleues. Le bon Khodja s'assit, en remerciant Allah, dans une excavation rembourrée de verdure qui lui présentait un fauteuil naturel, et son compagnon commença de brouter les chardons aigus, en s'interrompant, pour le regarder, de temps en temps, avec de bons yeux luisants et doux, ronds et lumineux comme des têtes d'énormes clous.

Or, sous la montagne était une caverne, où nous retrouvons, précisément à la même heure la caravane expédiée par Togrul, laquelle s'y venait reposer jusqu'au lendemain matin, ayant déchargé ses bêtes de leurs fardeaux pour les soulager pareillement. Seulement, le pays étant infesté de voleurs de grands chemins, le chef avait eu une idée géniale pour être averti à temps de leur approche. Il avait planté, de bas en haut, l'embouchure d'une immense trompette dans un trou placé au plafond de la grotte et par où le ciel apparaissait comme une larme d'azur suspendue à la pierre, le pavillon de cuivre de l'instrument étant dirigé à l'intérieur de façon que le son emplît l'excavation qui leur servait de retraite. Après quoi, il avait détaché le plus résolu de ses hommes avec mission de grimper sur le roc au dehors, de fouiller l'horizon du regard sans cesse et de souffler dans la trompette à la moindre apparition de bandit. Mais le plus résolu de ses hommes, pris d'une indicible frousse, n'eut de premier soin que d'abandonner son poste.

A un moment donné, cependant, une formidable fanfare retentit dans la caverne, si formidable que la caravane tout entière, laquelle était décidément composée de héros, s'enfuit en abandonnant ses marchandises, ses animaux et ses objets de campement. Or ça qui avait soufflé dans la trompette? Le bon Khodja lui-même, et sans s'en douter, vraiment. N'était-il pas précisément assis au-dessus du trou où venait aboutir l'embouchure de la trompette? Or, l'abondance des images gracieuses qui se pressaient dans son cerveau, par cette belle nuit étoilée, ne se pouvant exprimer tout entière dans les vers qui chantaient sur ses lèvres une partie avait cherché son issue dans quelque autre musique dont l'âne, lui-même—ces animaux ont la gaieté facile—avait ri à se rouler dans les herbes rares et sèches qui adornaient la calvitie du mont.

Épouvanté lui-même de la symphonie qui avait éclaté dans son fauteuil naturel, mon aïeul Khodja avait bondi comme s'il eût été l'obus de sa propre pièce. Mais fort curieux de sa nature, et pas du tout rassuré, il s'avisa d'aller visiter l'intérieur de cette montagne mystérieuse, pour s'assurer qu'il ne reposait pas sur un volcan et que ce coup de grisou n'aurait pas une seconde édition. O merveille! Tous les trésors abandonnés par les lâches envoyés de Togrul tombèrent entre ses mains et il rentra chez lui, colossalement riche, tandis que cette canaille de Togrul était complètement ruinée. Et cela arriva juste à temps pour que mon aïeule Amany—décidément la plus désintéressée des femmes—se convainquit que son mari valait infiniment mieux que l'amoureux qu'elle s'allait donner. Outre qu'il devint riche, mon aïeul Khodja évita ainsi tout malheur conjugal, ce qui prouve que ce n'est pas ça qui porte bonheur, comme on l'entend dire quelquefois.

Et l'homme cacheté de rouge se tut. La nuit couvrait maintenant Marseille de toutes les ombres de son aile éployée. Un vent frais faisait palpiter doucement les voiles triangulaires, pareilles à des coeurs qui se raniment, cependant que la Méditerranée prenait, au clair de lune, des moires bleues et vertes et que je murmurais le nom de l'absente un moment oubliée.




RESTITUTION


RESTITUTION

Pour si superficiels et distraits que soient les hommes de ce temps, il n'en est certainement pas un qui n'ait remarqué, avec admiration, comment l'instruction des affaires criminelles s'est enrichie, de nos jours, d'un nouvel élément scientifique et pittoresque. Plus d'assassinat maintenant qui ne donne lieu à une petite comédie judiciaire où ses moindres circonstances ne soient reproduites avec une scrupuleuse fidélité. C'est la mise en action de la fameuse scène à faire que Sarcey réclame inutilement pour le théâtre. Un homme a-t-il été jeté du haut d'un pont? on en profite pour étudier sur un mannequin, de densité et de forme identiques, les lois de la pesanteur. Un mari est-il mort empoisonné? le ballonnement de son cadavre ne manque pas de fournir aux jurés un élégant mémoire sur la dilatation des gaz en vase clos. Ça amuse et instruit la magistrature en même temps. Aussi vous n'imaginez pas combien les juges sont furieux, quand un accusé rend cette petite représentation inutile par l'exactitude et la clarté évidentes de ses aveux. J'en connais qui prétendent qu'on doit passer outre et se méfier de confidences évidemment intéressées.

Tel était l'avis du juge d'instruction Ventéjoul qui, dans son petit tribunal de Castelbajac-sur-Dringue, enrageait de n'avoir pas encore eu l'occasion d'appliquer cette mirifique méthode de la restitution du crime, une désastreuse moralité régnant dans ce paisible chef-lieu d'arrondissement. Mais comment voulez-vous que se distinguent les magistrats de province? Autrefois, ils avaient la politique, et le 16 Mai a été un bon marchepied pour quelques-uns. Mais maintenant! Il n'y avait d'aussi furieux que le procureur Mirapet qui n'avait à défendre la société que de vétilles indignes de son éloquence. Rien à mettre sous la dent creuse de la Justice que de méchants délits, ne prêtant qu'à d'insignifiants réquisitoires. C'était vraiment une désolation. Mme Ventéjoul et Mme Mirapet partageaient la désespérance de leurs maris. Très pieuses, l'une et l'autre, elles demandaient tous les jours, à Dieu, qu'un bon assassinat ensanglantât la commune et sortît enfin leurs époux d'une injuste obscurité.

Enfin, Dieu les exauça, il y a quelques semaines. Un bon crime jeta la terreur dans le territoire de Castelbajac-sur-Dringue. Dieu fit même largement les choses. Il dota cette intéressante cité d'un crime passionnel, la variété de crime la plus recherchée. Un mari offensé, le bourrelier Tireloupe, ayant surpris sa femme couchée avec le forgeron Bonivet, n'avait pas hésité à tirer sur celui-ci. Mais, ayant manqué d'adresse, il avait tué sa femme. N'importe! Il y avait eu, Dieu merci! un malheur. Ce Bonivet, qui l'avait échappé belle, attirait d'ailleurs particulièrement l'attention sur lui. C'était le plus beau gars du pays, le plus solide, le plus entreprenant avec les femmes, et toutes étaient intérieurement ravies qu'il n'eût pas étrenné comme il l'avait mérité.

Quand, de grand matin, les gendarmes vinrent réveiller M. le procureur Mirapet pour lui donner cette bonne nouvelle, celui-ci bondit de joie et les envoya bien vite carillonner à l'huis de M. le juge Ventéjoul. Il fallait se concerter à l'instant et restituer le crime dans son décor avant que rien y fût changé. Malheureusement, le médecin, immédiatement appelé auprès de l'assassinée, l'avait fait transporter dans un autre lit, et tout le monde comprit qu'il serait odieux, voire sacrilège et abominable, de faire jouer un rôle à ce misérable cadavre dans une représentation, même donnée à la justice. Les parents de la morte réclamaient cette dépouille, et le sentiment public était pour qu'elle leur fût rendue.

—C'est tout à fait fâcheux! fit le procureur Mirapet.

—C'est désespérant, ajouta le juge Ventéjoul.

Et tous deux se regardèrent avec infiniment de mélancolie.

—On pourrait mettre un mannequin dans le lit du crime, hasarda Ventéjoul.

—Peuh! fit Mirapet. L'illusion n'y sera plus.

Alors le juge, se frappant soudain le front, ce qui fit un bruit de calebasse.

—Il faudrait trouver une femme de bonne volonté qui voulût bien remplacer la bourrelière.

—Mme Mirapet est trop dévouée à mon avancement pour me refuser cela! s'écria le procureur comme illuminé.

—En tout cas, Mme Ventéjoul est prête à rendre à la magistrature ce service.

—Je n'accepterais votre dévouement, mon cher collègue, qu'au cas où vous jugeriez à propos de reproduire d'abord la scène de l'adultère.

—Grand merci, mon cher procureur! Tenons-nous-en à celle de l'assassinat.

M. Mirapet rentrait, un instant après, chez lui, et annonçait à Mme Mirapet la preuve de confiance dont elle avait été investie par la justice. Celle-ci ne sourcilla pas et se trouva intérieurement très honorée. Notez que cette dévote personne était, en même temps, une fort jolie femme, blonde, blanche, grassouillette, avec des fossettes partout, appétissante en diable et que la vie provinciale condamnait, seule, à une vertu contre laquelle protestait son égrillarde physionomie.

Mme Ventéjoul fut un peu jalouse de n'avoir pas été choisie. Mais son mari la calma en lui promettant qu'elle assisterait à la restitution du crime. C'était aussi une fort jolie créature, de beauté bourgeoise mais abondante, et qui avait un faible prononcé pour le seul militaire du chef-lieu d'arrondissement, le beau Victor de Bondéduit, capitaine de gendarmerie. Or, ce gentilhomme maréchaussesque ne saurait manquer d'assister à cette expérience et de la recevoir dans ses bras quand elle se trouverait mal.

Tout allait donc à souhait et le pays d'ordinaire morne, était en liesse, grâce à l'excellente idée qu'avait eu ce Tireloupe d'assassiner sa femme. Et on parle sérieusement de moraliser les masses!

A l'heure indiquée, un cortège, magnifique vraiment, sortit du Palais de Justice. Douze gendarmes, commandés par le vaillant Bondéduit, l'escortaient, sabre au clair. Le reste de la force armée veillait sur place, sur l'assassin et sur Bonivet, qui n'avait jamais été plus en mâle beauté de rude manieur de fer. Mme Mirapet avait été conduite en voiture sur le lieu du crime. Sa femme de chambre était en train de la déshabiller suffisamment pour qu'elle fût plausiblement couchée dans le lit du bourrelier.—Un: garde à vôss! terrible retentit sous la fenêtre, suivi d'un bruit de bottes qui cherchent l'unisson sur le pavé. Le procureur, le juge d'instruction et le capitaine de gendarmerie entrèrent dans la chambre de l'assassinat. Mme Ventéjoul fut bien installée à une porte qu'on laissa ouverte, pour qu'elle ne perdit rien du spectacle émouvant qui allait se dérouler. Tireloupe fut armé du revolver qui lui avait servi à tuer sa femme, mais chargé à blanc seulement, cette fois-ci. Il devait demeurer embusqué derrière une autre porte jusqu'à ce qu'on lui commandât de répéter exactement, mais en simulacre, ce qu'il avait déjà fait.

Puis on introduisit le magnifique Bonivet dans le costume sommaire qu'il avait au moment où le bourrelier l'avait surpris.

—Mon ami, lui dit M. Mirapet on le voyant s'acheminer vers le lit où Mme Mirapet était déjà étendue, peut-être auriez-vous pu mettre un caleçon.

—Impossible! répliqua sévèrement Ventéjoul un peu vengé, il n'en portait pas au moment du crime.

—Eh bien, nous abrégerons alors un peu! reprit Mirapet. Mettons-nous tous derrière la porte d'où l'assassin s'élancera en tirant, que nous n'ayons pas la figure brûlée par la poudre.

—Vous avez raison, fit le prudent Ventéjoul, tandis que le capitaine de gendarmerie se mettait de préférence derrière l'autre porte où était déjà Mme Ventéjoul.

—Pan! pan! pan! pan! fit au signal Tireloupe.

Mais, crac! le déplacement de l'air par le fait des quatre détonations répétées fit ouvrir une fenêtre et un brusque courant ferma les deux portes de la chambre du crime, laissant tout le monde dehors, sauf Mme Mirapet et le forgeron Bonivet, toujours docilement couchés côte à côte. On s'élança; mais les deux clefs ouvraient en dedans.

—Ouvrez! ouvrez! hurla Mirapet.

—Ma foi, non! répliqua la voix tranquille de Bonivet. Ça ne me regarde pas!

On cogna ferme contre les deux portes. Mais elles étaient d'une remarquable solidité.

—Vite, un serrurier!

Mais le serrurier le plus voisin, quand il sut qu'il s'agissait d'éviter un désagrément à M. Mirapet, qui lui avait récemment octroyé huit jours de prison pour une bêtise, fit semblant d'avoir perdu sa trousse.

C'est une heure seulement après que l'huis fut ouvert.

—Enfin, mon ami! fit Mme Mirapet avec un air de reproche, j'ai cru que vous ne reviendriez jamais.

Mais il n'y avait aucune douleur réelle, et surtout aucun regret dans son accent.

Quant à Mme Ventéjoul, suivant le programme qu'elle s'était, par avance, à elle-même tracé, elle s'était évanouie au premier pan! dans les bras du beau capitaine Bondéduit qui l'avait soignée avec un dévouement exquis.

Le procès-verbal de cette séance de restitution d'un crime fut légèrement et volontairement tronqué par M. le greffier du tribunal de Castelbajac. On en tira un excellent parti à l'audience des assises. Néanmoins, le jury, fidèle à ses traditions magnanimes envers les maris assassins, acquitta Tireloupe avec quelques éloges sur sa fermeté. Heureusement que Mirapet avait retenu, contre Bonivet, le délit d'adultère, dont il prit une joie féroce à lui faire appliquer la plus sévère pénalité!




SUR LE TERRAIN


SUR LE TERRAIN

C'était musique militaire sur les allées Lafayette, à Toulouse, où me voici revenu, une fois encore, pour ouïr de jolis contes gascons, comme la Garonne en roule, dans son flot d'argent, avec le murmure de ses cailloux. Sous les arbres déjà poudreux de la longue promenade qui vient mourir sur les rives du Canal, la bonne paresse méridionale s'ébattait, bercée par un de ces...