...concerts riches de cuivre
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, par les soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
comme a dit excellemment Baudelaire. Et c'était merveille de voir passer, dans le brouhaha des piétons, les belles filles de sang latin, aux chevelures noires, fières de toute la blancheur de leur front et souriantes de toute la blancheur de leurs dents, beaux fruits ensoleillés, tentateurs surtout aux rêves de volupté. Car, en l'artistique cité où une admirable composition peinte de Falguière fera rayonner bientôt le triomphe de Clémence Isaure, est demeuré ce qu'il y avait de meilleur dans l'âme antique: un désir tout païen, violemment charnel de la Beauté. Aussi reste-t-elle, en ce temps plus épris d'argent que d'idéal, l'immortelle patrie des statuaires qui vivent surtout de gloire et en meurent quelquefois.
Comme il convient, les soldats en permission abondaient en cette cohue au mouvement lent de flux et de reflux sur le sable, mer vivante se gonflant et s'aplanissant suivant les caprices de l'harmonie. Tels le fusilier Pétoine et le fusilier Tancrède qui marchaient, côte à côte, en reluquant les jeunesses, et en tortillant, entre leurs doigts, des badines qu'ils avaient coupées dans un ramier du Bazacle. Car c'est une innocente manie des militaires de se tailler des cannes partout où ils rencontrent un coin de bois; et le Conseil municipal qui siège au Capitole ne les traite pas pour cela comme notre bien-aimé prince de Sagan.
Et, comme toujours, Pétoine et Tancrède causaient des embêtements de la vie du soldat. Tous les deux, fils du peuple, ils se plaignaient amèrement de l'invasion de l'ancienne noblesse dans les rangs de l'armée, par suite des beautés démocratiques du volontariat. Les régiments étaient maintenant pleins de godelureaux titrés qui faisaient leur tête au nez de l'humble fantassin. Ces messieurs avaient toujours de l'argent dans leur poche pour s'offrir mille douceurs en dehors du service, que c'en était tout à fait scandaleux. Ils n'osaient pas absolument être impertinents avec leurs camarades; mais ils leur faisaient sentir, à tout propos, les abîmes sociaux demeurés dans leur seule imagination. Car, enfin, tous les hommes sont égaux devant la Loi, sinon à quoi bon la Révolution! Il y avait surtout, dans la compagnie, un certain comte (comme s'il y avait encore des comtes!) de La Lézardière qui était la bête noire de Pétoine absolument. Ce résidu de l'ancienne noblesse gasconne avait l'humeur volontiers hâbleuse des gens de son pays et passait sa vie à le tourner en ridicule, lui, Pétoine, qui, précisément, avait horreur qu'on se fichât de lui. Tancrède prenait fait et cause pour son camarade, et tous les deux secouaient furieusement leurs badines en l'air, dans un cinglement de colère et de menace contre ce qui reste des vieilles souches d'autrefois.
—Vois-tu, disait Pétoine, tant que je n'aurai pas fait baiser la doublure de mes chausses à ce citoyen-là, je ne serai pas content.
Et il indiquait, du geste, que sa culotte rouge n'était doublée que de sa propre peau.
—Ça, ça ne sera pas facile, répondait Tancrède, en se pourléchant toutefois ses babines plébéiennes à cette idée d'humilier la noblesse à un tel point.
—Patience! reprit Pétoine, on verra bien.
Et, comme la musique avait jeté au vent ses dernières volées, que le public se dispersait lentement par les rues avoisinantes et que les belles filles aux chevelures noires n'étaient plus que comme un vol rare d'hirondelles dans le petit nuage gris de poussière qui flottait encore sur la chaussée, Pétoine et Tancrède rentrèrent à la caserne pour y manger très médiocrement, cependant que notre précieux comte de Lézardière s'allait gonfler de mets savoureux chez Tivolier, en compagnie d'une drôlesse de marque qui lui donnait sa main blanche à baiser, entre chaque plat. Ah! si Pétoine avait vu ça, quelle exaspération furieuse de son rêve.
Le lendemain matin, c'était leçon d'escrime, une leçon que Pétoine et Tancrède recevaient avec une particulière mauvaise volonté. C'était, cependant, un bon vieux maître d'armes, plusieurs fois réengagé, qui la donnait, et de la vieille école, aujourd'hui presque disparue. Car le maître d'armes de régiment est volontiers devenu, aujourd'hui, un élégant gentleman. Le père Trousse-Faquin était sensiblement d'une autre génération. Très expert dans son art, il n'avait d'ennemi, au monde, que la langue française. Mais ce qu'il lui en faisait voir! Vous lui auriez promis la couronne de Danemark, avec le titre d'Hamlet XXVII, que vous ne l'auriez pas empêché de dire un «contre de carpe» et le «poumon» de l'épée, sans préjudice du verbe «feinter», qu'il employait jusque dans ses temps les plus invraisemblables. Mais, à ces querelles près avec l'orthographe et la syntaxe, quel homme sublime, que ce vieux troupier! Mais c'était dans les affaires d'honneur entre autres troupiers qu'il était surtout incomparable, dans ces duels qui ont lieu, nus jusqu'à la ceinture, devant une légion de camarades admis à ce spectacle comme à une leçon de courage.
Humain, prudent, paternel au fond, notre Trousse-Faquin ne faisait grâce à ses clients d'aucune de ces subtilités que la tradition militaire introduisit dans ce genre de combats singuliers. Il en avait, lui-même, commenté le formulaire en une rédaction de son cru et de son style. A signaler ce dernier chapitre qu'il gardait, comme on dit, pour la bonne bouche, quand il guidait des soldats sur le terrain: «Aussitôt qu'un des adversaires (il prononçait: «anniversaire») est touché, l'autre doit généreusement, et oubliant toute rancune indigne d'un soldat, s'approcher de lui et sucer légèrement le sang de sa blessure afin d'éviter une extravasion du liquide vital ou quelque autre accident préjudiciable à la santé.»
Or, le maître d'armes, entre deux séances de plastron, était en train de lire ce petit document à ses élèves, quand Pétoine et Tancrède entrèrent dans la salle, celui-ci, une main sur la joue artificiellement gonflée, celui-là, boitillant faussement, dans le but évident de se soustraire aux délices de la planche.
Quand Pétoine eut entendu, il poussa du coude Tancrède, qui porta son doigt à son nez, en signe de méditation véhémente. Puis, par extraordinaire, Pétoine, cessant sa boiterie mensongère, alla au-devant de la leçon. Ce que le La Lézardière se moqua de lui, en le voyant sous les armes! Lui, était de première force, et redouté de tout le bataillon.
Et ça n'empêcha pas que Pétoine, après avoir retiré sa veste, lui flanqua une gifle monumentale pour lui apprendre à se divertir à ses dépens.
Un tel outrage demandait du sang, et le vieux maître d'armes convoqua nos deux gaillards à une rencontre, le lendemain matin, après avoir adressé au colonel un rapport dont la réponse était prévue.
Une délicieuse matinée, ma foi, que celle du lendemain. Cependant que la ville s'éveillait sous l'éternel tintinnabulement de ses cloches, Saint-Sernin donnant la réplique à Saint-Étienne et le Taur à la Dalbade, au bord du fleuve, plus loin que le pont de Saint-Cyprien, un joli frisson d'argent courait sous les saulaies et les bergeronnettes, secouant des perles à leurs longues ailes, égratignaient l'eau avec de petits cris joyeux. Les toits rouges semblaient courir les uns après les autres au cours de la Garonne, comme s'ils fuyaient l'incendie allumé à l'Orient, l'incendie aux hautes flammes qui flambait au bord du ciel. Le comte et son adversaire, un peu grelottants, toutefois, leur chemise enlevée, dans cette buée de rosée aurorale étincelante aux brins d'herbes, étaient déjà en face l'un de l'autre, le fer au poing, n'attendant que le «Allez, messieurs!» qui les devait lancer l'un au-devant de l'autre. Car l'excellent Trousse-Faquin les avait fait tomber en garde, en arrière, après avoir mis leurs épées bout à bout. Les distances se rapprochent au signal et les fers se tâtent en de petits battements préliminaires. La Lézardière affectionne une attaque dans la ligue basse et Pétoine pare seconde avec acharnement jusqu'à ce que, un coup lui semblant porté à la hauteur voulue, il se retourne brusquement et le reçoit au derrière.
—Arrêtez! s'écrie le maître d'armes, stupéfait.
Et, au milieu de l'étonnement général—car toute la compagnie était confidente de ce combat—il ajouta, en s'avançant vers Pétoine:
—Vous êtes blessé; ôtez votre pantalon.
Pétoine obéit. Le coup était léger, l'adversaire ayant, malgré lui, retenu la main devant cette parade imprévue. Mais, enfin, la peau était entamée.
—Fusilier La Lézardière, vous savez ce qui vous reste à faire.
Et le malheureux comte fut obligé de se mettre à genoux, pour faire, à Pétoine triomphant, un semblant de ponction là où celui-ci s'était juré de lui faire mettre la bouche.
On en rit encore dans le régiment.
LES BOTTES
LES BOTTES
Ce n'est pas sans une mélancolie inquiète que je vois, aux vitrines des bottiers du boulevard, ces chaussures anglaises, étroites et longues, ayant vaguement l'air de cercueils élégants où le pied doit s'emprisonner dans une boite de cuir sans concessions à ses formes originelles. Il en sortira certainement une ou plusieurs générations dont les extrémités inférieures n'auront plus rien de latin. C'est tout simplement la race attaquée dans un de ses signes originels et celui qui comportait le plus d'aristocratie. Car, si peu que vous connaissiez l'oeuvre de Darwin, vous savez que notre organisme se modifie plus rapidement qu'on ne l'imagine, suivant les conditions extérieures où il se développe. La fabrication des monstres n'a pas d'autres secrets. Nous allons gaiement à la monstruosité et vers des hérédités ridicules. Car les infirmités se développent aussi par ces fantaisies de la mode. Pour les hommes, cela m'est assez indifférent. Mais les jolis petits pieds de nos femmes de France transformés en longues pattes de Teutonnes ou de Saxonnes, vous conviendrez avec moi que c'est une abomination!
J'en contais mon inquiétude à mon vieux camarade de promotion Landrimol, qui a quitté depuis déjà longtemps le service pour se livrer à la science, comme beaucoup de polytechniciens sur le retour, et loin de me rassurer, il insista sur le bien-fondé et me donna, à l'appui de mes propres craintes, une preuve tirée d'une vieille histoire de garnison à lui personnelle. Courteline ne m'en voudra pas d'une simple promenade sur son territoire militaire. C'est, d'ailleurs, Landrimol qui parle. Vous vous en apercevriez immédiatement à son absence de tout accent toulousain.
—Or donc, me dit-il, c'était en 1875, je crois. La mode était à une façon de chaussures à la poulaine qui se terminait en pointe, mode excellente pour donner du pied au derrière aux impertinents. J'étais, comme tu le serais encore, un officier ayant quelque coquetterie, un peu trop replet déjà, tout naturellement préoccupé de sa toilette, soucieux de plaire aux dames de la ville. Car nous occupions précisément une garnison où les militaires étaient bien vus du sexe aimable. Nous autres artilleurs, surtout, faisions prime. Nous avions, je ne sais pourquoi, la réputation d'être plus discrets que les hussards et les dragons. Le fait est que nous ne parlions jamais de nos succès qu'au café et à dix ou douze amis intimes seulement.
De plus, nous étions, pour les maris, un élément de distractions plus sérieuses. Nous savions tous jouer au whist et quelques-uns aux échecs. Notre bonne éducation et notre sentiment naturel de justice compensatrice nous faisaient mettre ces talents honnêtes au service des bourgeois que nous trompions indignement. Belle existence au demeurant et que tu regrettes sans doute, comme moi.
—Certes, lui répondis-je. Je ne peux pas entendre encore passer un défilé de canons sans que le coeur me batte. Le bruit des caissons sur le pavé me bat dans la poitrine. Nous avons des camarades généraux, Landrimol. Ils sont du Conseil supérieur et nous ne serons jamais de l'Académie. Nous avons été, toi et moi, des fous de quitter cette Alma parens qu'est l'armée. Il n'y a encore de grand au monde que le drapeau. Mais continue.
—Je ne sais pas si tu avais remarqué, malgré mes affreuses bottes de l'École, que j'avais un très joli pied pour un homme. Tout en maugréant contre cette mode qui les terminait, une fois vêtus, en tiges de paratonnerres, j'avais vite adopté les nouvelles chaussures et leur confiais, au moins autant qu'à mon esprit naturel, le soin de séduire les belles. Car beaucoup de femmes mettent longtemps à s'apercevoir que vous êtes spirituels, qui, d'un coup d'oeil, ont remarqué comment vous étiez chaussés. J'en arrivais même à marcher un peu comme les malheureux canards que d'infâmes forains font danser sur des plaques rouges pour amuser les badauds, tant j'emprisonnais étroitement mes orteils dans ces cachots séducteurs. Or, nous avions pour colonel un gaillard qui ne transigeait pas avec l'ordonnance et qui avait, entre autres maximes, celle-ci, renouvelée, disait-il, de Napoléon: «C'est le soulier qui fait le soldat.» Ce qui n'est pas autrement flatteur pour le courage. Un jour, m'apercevant ainsi boitillant:—Qu'est-ce que c'est que ça, capitaine?» fit-il en regardant mes pieds. Et il ajouta gracieusement, en soufflant dans la paille argentée de sa moustache:—«Vous me ficherez huit jours d'arrêt pour porter ces bottes ridicules quand vous êtes en tenue de service.»
Et il tourna les talons, de larges talons où s'encadraient de lourds éperons, en laissant retomber la paille argentée de sa moustache. Je regagnai rapidement le quartier pour prévenir tous mes camarades qui, comme moi, faisaient les jolis dans des bottes à la poulaine, comme en portait le bon roi Charles VI, sans les employer, toutefois, à donner du pied au derrière des Anglais qui avaient méchamment envahi son royaume.
Ce fut une rumeur d'indignation contre le colonel. Mais, avec la discipline, il n'y a pas d'accommodements. C'est une des choses qui la distinguent du ciel, où chacun joue de la harpe ou du trombone devant l'Éternel comme il lui plaît.
Donc, le corps tout entier des officiers se précipita à la cordonnerie du régiment. Il fallait, à tout ce monde et sur l'heure, des chaussures à bout carré, ces fameuses bottes d'ordonnance dont la forme est invariable depuis les guerres de Napoléon. Mais le maître-bottier était surchargé de besogne. Impossible de satisfaire personne. Il faudrait au moins quinze jours pour exécuter la commande sur mesure. «—Au moins, en avez-vous d'occasion?» demanda le choeur avec angoisse. «—Peut-être oui! J'ai, je crois, là, quelques douzaines de paires ayant déjà un peu servi, répondit l'éminent savetier: mais elles ne sont pas à moi. Je me suis chargé simplement de les vendre par complaisance. Je crains, d'ailleurs, que ce ne soit un peu cher pour vous.» «—Nous vous les prenons à n'importe quel prix!» répliquèrent les malheureux. Et l'infâme bottier nous fit payer vingt francs pièce une marchandise qui n'en était plus depuis longtemps à l'émotion inséparable des premiers débuts. Si bien que, le soir même, il n'y avait plus un officier dans le régiment d'artillerie dont les pieds ne fussent enfouis dans d'horribles bottes quadrangulaires. Le lendemain, le colonel, qui avait son idée, passa une revue de détail. Il eut un épanouissement de visage en voyant cet affreux spectacle, et soufflant, comme il avait toujours soin de le faire avant de parler, dans la paille argentée de sa moustache, il nous dit, une main tournée derrière le dos: «Enfants, je suis content de vous!»
Dans l'après-midi, ce ne fut pas sans un certain embarras que nous fîmes, en sortant du café, la petite promenade accoutumée, jusqu'au mail, où les dames commençaient leur promenade, en longeant, pour s'y rendre, les boutiques où de jolies filles se montraient aux vitrines dès que passait un uniforme. C'est en groupes de deux ou trois que nous marchions, nous suivant un peu par grades, une cigarette aux lèvres, donnant quelque chose de contraint et de mystérieux aux sourires de reconnaissance. Les maris étaient encore qui à l'audience qui à leur comptoir, qui à l'étude ou à la caisse et c'était un moment délicieux vraiment, sous les grands arbres où l'on se rencontrait sûrement, par simple intuition de sympathie et sans s'être donné rendez-vous.
Ce jour-là, ce fut positivement un désastre.
Ces dames et ces demoiselles aussi, par habitude, passaient leur revue de détail. A peine arrivées aux pieds, nous les voyions surprises d'abord, puis étouffant, dans la dentelle de leurs mouchoirs, des sourires absolument impertinents. Et plus le défilé avançait sous leurs regards impitoyablement scrutateurs, plus leur gaieté devenait joyeusement insolente. Onques ne vit-on plus jolies dents blanches mettre comme un frisson de lait aux calices de plus de roses à peine entr'ouvertes.
Et nous faillîmes rire aussi, de moins belle humeur cependant, quand un retour sur nous-mêmes nous révéla le secret de leur hilarité. Nous étions tous, non seulement chaussés comme des Auvergnats, mais nous avions tous un énorme oignon sur l'orteil droit, accusé par un renflement montueux du cuir. Toutes ces paires de bottes avaient appartenu au même propriétaire qui était pourvu de cette infirmité, et ce propriétaire était... devine qui? le colonel dont s'expliquait ainsi à merveille la rancune contre les officiers trop élégamment chaussés. Eh bien! plusieurs d'entre nous contractèrent des oignons par le seul usage de ces chaussures autrefois mal habitées. On reconnaissait notre provenance quand nous changions de régiment.
—Ah! Landrimol, m'écriai-je, absolument ému par ce récit, di avertant omen! Mais que deviendront les pieds mignons de nos jolies femmes de France, si l'Angleterre continue à sévir chez nos cordonniers! C'est déjà trop de sentir le sol sacré de la Patrie foulé par les souliers seulement de l'étranger!
L'ARCHE
L'ARCHE
C'était par un des jours les plus monotones de cet été pluvieux. A peine, par instants, l'eau avait-elle cessé de rayer le ciel. Encore ces rapides éclaircies avaient-elles été occupées par l'égouttement des frondaisons continuant l'ondée. Rien que le spectacle monotone de l'averse s'enflant ou se dégonflant au gré de la crevée des nuages courant, éperdus, sur le ciel; rien que le bruit égal des gouttes fouettant les vitres et s'alourdissant en s'écrasant. La mélancolie automnale devançait l'appel des déclins et d'involontaires moqueries s'attachaient aux pauvres diables que, de notre croisée, nous voyions patauger en des lacs que de nouvelles poussées de pluies couvraient de petits champignons d'argent semblant pousser tout seuls. Il n'est que les roses dévastées par cette poussière d'ouragan humide pour qui celle qui partageait avec moi cette vue eut quelque pitié. Les femmes, dans ce monde, ne plaignent guère que les fleurs.
Et cela continuait, continuait toujours, avec des mensonges d'apaisement, comme les querelles entre ceux qui ne s'aiment plus. Par moments, l'horizon était traversé de sillons bleu pâle, comme par une flèche de turquoise qui s'enfonçait bientôt dans l'ouate sombre des nues. Le couchant lui-même avait inutilement allumé son brasier invisible, derrière le rempart d'ombre qui était l'Occident. A peine avait-il promené un peu de fumée rose dans les gris mornes dont cette muraille était peinte, et quand enfin, nous fermâmes les persiennes, sans qu'aucune étoile nous eût dit bonsoir, nous enfermâmes en nous—au moins, puis-je le dire de moi—toutes les tristesses de cette journée sans soleil, de ces douze heures aux ailes mouillées comme celles des bergeronnettes, lasses elles-mêmes de cette trempée sans merci.
Or, nos rêves nous venant le plus souvent des impressions du jour évanoui, celui que je fis et vais vous conter n'a rien d'étonnant, au moins pour les psychologues de fantaisie, lesquels il ne faut pas confondre avec les psychologues de carrière qu'enrichit le roman contemporain. Je dois reconnaître cependant que, pour être le plus naturel du monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Non pas, il est vrai dans un buisson ardent comme à Moïse. Non! un Dieu à la moderne, un Père Éternel bon enfant, presque fin de siècle, ayant certainement entendu dire que les comédiens étaient les dieux de l'époque. Car il rappelait plutôt Coquelin que Jéhovah, ce qui me mit tout de suite plus à mon aise. C'est sur un ton de protection qu'il me dit, en caressant la pomme de diamant de sa canne:
—J'en ai de nouveau assez, de l'humanité, et je vais commander un nouveau déluge. Mais tu as l'air d'un bon enfant, et je te sauverai.
—Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, que si vous ne sauvez pas en même temps que moi, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans elle, me serait plus douloureux que mourir.
—Tu es un bon jobard, reprit le maître du monde, en riant. Elle te rend donc bien heureux?
—Le plus malheureux du monde, propriétaire du Paradis. Elle passe sa vie à sa toilette, et c'est toujours pour plaire à d'autres qu'à moi. Elle me ruine à la journée et me rend ridicule à la nuit. Mais cela n'empêche que je l'aime infiniment et ne me saurais séparer d'elle.
—Tu es encore plus bourrique que je ne l'imaginais; mais c'est pour cela que je me suis tout de suite senti pour toi quelque sympathie. Je la sauverai aussi, pour qu'elle continue à se fiche de toi. Tu sais ce qui te reste à faire?
—Je ne m'en doute pas seulement, régent des étoiles.
—Rappelle-toi l'exemple de Noé.
—Quoi! Seigneur, vous voudriez que je me grise comme un portefaix, et que je montre l'envers de mes chausses à mes enfants? Et comment le ferais-je, inventeur du soleil, puisque vous ne m'avez donné qu'un postérieur et pas de postérité?
—Noë ne se distingua pas seulement par cet acte de confiance envers ses fils. Ne te souviens-tu plus de l'Arche?
—Comment, automédon des nuées, il faut que je bâtisse un petit navire pour m'y installer avec mon adorée et une paire de toutes les bêtes vivantes, pendant quarante jours?
—Je t'autorise à n'emmener que les animaux qui te plairont.
—Ce sera vite fait, Dieu de bonté. Les deux chattes que nous aimons nous suffiront amplement, d'autant qu'elles accoucheront, l'une et l'autre, dans quelques jours.
—Je vois que tu as des goûts de concierge. Tu remplaceras, un jour, saint Pierre, qui commence à se faire vieux. Tu ne veux pas un domestique pour faire tes chaussures?
—Oh! non, empereur des destinées! Je ne vous dissimulerai pas que l'idée d'être tout à fait seul à seul avec celle que j'aime, pendant six semaines, me ravit absolument. Elle va enfin, pour la première fois, m'appartenir tout à fait. Elle ne passera plus ses journées à lisser son admirable chevelure pour en faire comme un lac d'ombre glissant où trébuchent les désirs des amoureux; elle n'affinera plus la flèche aiguë de son regard dont la pointe d'or jaillit d'un carquois de velours; elle ne méditera plus, devant son éternel miroir, les sourires mortels à mon honneur, qui mettent aux coeurs d'invisibles morsures, comme de méchants frelons cachés au coeur d'une rose; elle n'échancrera plus savamment ses corsages pour en caresser seulement les cimes neigeuses de sa poitrine; elle oubliera l'art des coups de pieds savants qui entr'ouvrent l'ondulation des jupes sur la soie bien tirée du bas. Tout le temps consacré à ces billevesées malintentionnées pour mon repos, vraisemblablement elle le passera à me cajoler et à me rendre la vie la plus agréable du monde. Et je mettrais un tiers, même un subalterne, même un esclave entre ces espérances d'intimité délicieuse et mon bonheur prochain! Non, Seigneur, j'aimerais infiniment mieux cirer mes souliers moi-même, et surtout les siens.
—A ton aise, mon gaillard. Je ne suis pas, d'ailleurs, fâché d'anéantir complètement la race des domestiques, qui me dégoûte particulièrement. Les gouvernements de l'avenir, quand ta bonne amie et toi vous aurez repeuplé le monde, s'en tireront comme ils pourront. Adieu! Je rentre au Paradis, qui n'est pourtant pas le séjour amusant que l'on imagine. Oh! si je n'avais écouté que les intérêts de mon propre plaisir et de ma gaieté, c'est certainement le vice que j'aurais encouragé, pour me faire une société, et non pas la vertu.
Et sur cette pensée morale, Dieu disparut en cinglant l'air de sa jolie petite canne à pomme d'or.
Les rêves vont vite. Peut-être est-ce les morts qui leur prêtent leurs ailes. L'arche était achevée. J'avais choisi, pour la construire, et par galanterie, le bois de rose. L'intérieur était confortable, avec des portières et des tapis partout, et j'avais ménagé, à la poupe, une serre où j'avais réuni les plus belles variétés de roses. Nous n'y étions pas montés depuis un instant, une chatte chacun sur le bras, laquelle entr'ouvrait, inquiète, sa gueule rose, avec un miaulement si doux qu'on eût dit un roucoulement de tourterelle, que Dieu lâcha les écluses du ciel. Nous fûmes, d'abord, un instant cahotés par les mouvements violents de l'eau qui se précipitait dans les terrestres ravins, s'enroulait en remous autour des montagnes, écrasait les forêts du poids meurtrier de son écume, se brisait aux derniers pics en de terribles éclaboussements. Mais quand nous en eûmes fini avec les aspérités naturelles et artificielles de notre globe, la place où vivaient les hommes tout à l'heure n'étant plus indiquée que par des débris flottants, des épaves et des ruines légères remontant à la surface, ce fut une impression adorable de navigation tranquille sur un lac immense, qu'aucun souffle n'agitait. Car nous avions dépassé bientôt la sphère des courants dont le mistral et le simoun sont les rois. Et quand vint le premier matin, après une nuit exquisément bercée par les éléments, je proposai à ma bien-aimée de demeurer encore au lit pour goûter plus longtemps cette béatitude. Mais elle en sauta, légère comme une gazelle du désert, et commença de dérouler, sur ses épaules, la nuit vivante de ses magnifiques cheveux d'où le peigne tira bientôt de magnifiques étincelles bleues. Puis elle affina son regard, médita son sourire, demeura tout le jour à sa toilette comme à l'accoutumée. Après quoi, elle se décolleta savamment et cribla sa jupe de petits coups de pieds sournois pour en ordonner les plis suivant certains rythmes de trahison, si bien qu'elle était mise comme pour un bal, avec des fleurs au chignon, quand le ciel, dont nous étions plus proches, s'éclaira des monstrueuses girandoles que nos astronomes appellent constellations. Et des musiques mystérieuses passaient, à cette hauteur, ce que nous croyons les rayons des étoiles n'étant que les cordes d'or des sistres qui les aident à charmer l'immensité. Et l'eau continuant de monter, en nous emportant avec elle, je vis que ma mie souriait et faisait la coquette pour des formes flottantes qui soudain s'agitaient autour de nous, se précisant peu à peu en d'amoureuses poses d'élégance surhumaine. C'était sans doute l'âme des anciens dieux chassés des Olympes qui venait animer ces héroïques figures que j'avais prises, au soleil couchant pour de simples nuées, mais que la lumière fantastique de la lune dessinait dans des phosphorescences d'argent. Et des baisers s'échangeaient, dans l'air, entre ces fantômes séduisants et ma bonne amie, si bien que jamais la jalousie ne me tortura davantage qu'en cette nuit passée dans la caresse des au-delà. Et la nuit qui suivit, ce fut pis encore. Jamais celle que j'aimais n'avait fait, pour de simples hommes, autant de frais que pour le troupeau de spectres prosternés aux pieds de sa beauté. Ah! je commençai à en avoir assez du déluge. La femme! mais elle ferait des agaceries aux arbres, aux fleurs, aux pierres—la mythologie est pleine de ces fantaisies—plutôt que de renoncer à l'exercice de son charme et de son pouvoir!
Une goutte d'eau me réveilla, en me tombant sur le nez, à travers la toiture. Et le lendemain, je repensai à mon rêve en revoyant ma bonne amie promener longuement le peigne dans l'électrique étincellement de sa noire chevelure.
MADAME ANTOINE
MADAME ANTOINE
Depuis l'effroyable temps qui sévit et fait croire les superstitieux à un nouveau déluge, la curiosité publique s'est naturellement enquise des causes d'un tel bouleversement climatérique. On a consulté des membres du Bureau des longitudes qui se sont contentés de répondre que cela ne les étonnait pas. On a interviewé des savants étrangers qui n'ont pas été moins mystérieux dans leur sérénité professionnelle. De superficiels savants ont attribué le dégât général à l'existence de taches sur le soleil. Je croirais plus volontiers, en ce siècle financier, à des trous dans la lune. La vérité est que nul ne sait le pourquoi de ces rigueurs torrentielles qui nous vaudront d'exécrable vin... nul que moi. Et c'est bien simple. Rien n'arrive au monde que je n'en signale immédiatement la cause première. Et quand on me l'a demandée, jamais je ne me suis trompé en répondant: c'est l'Amour!
Cette fois encore, il résulte de renseignements confidentiels, dont quelques-uns me sont venus en rêve, les autres étant le produit de ma sagace observation, que c'est l'Amour «qui a fait le coup», comme disent les gens de police, surtout quand ils ont empoigné un innocent. Et c'est d'un des coins de Paris les plus centraux, il est vrai, mais aussi, en apparence, les plus débonnaires et les plus tranquilles, qu'est partie l'hydraulique fusée qui nous vaut ce feu d'artifice aquatique dont nous redoutons justement le bouquet.
Sachez d'abord, pour être moins surpris de ma découverte, que je suis un des derniers familiers du jardin du Palais-Royal. C'est un de mes enchantements à Paris, et je ne lui préfère vraiment que la place Royale, plus calme encore avec ses quatre faces de maisons en brique à hautes fenêtres, dont l'une fut longtemps celle de Victor Hugo. Dans le bouleversement de Paris par les ingénieurs, ces deux grands jardins encadrés de bâtisses anciennes sont comme deux oasis où semble réfugiée la vie paisible et bourgeoise d'antan. Leurs habitués eux-mêmes—j'en prends mon parti pour moi-même—prennent je ne sais quoi de vaguement provincial et de respectablement séculaire. Tout m'enchante dans ces parterres citadins et jamais l'âme de Camille n'a ressuscité en moi pour y couper une branche aux arbres. L'eau qui pleure dans le grand bassin me rappelle d'admirables vers de Baudelaire. On foule, dans les allées, un sable musical, comme le chemin des songes; on y marche précédé de moineaux francs qui vous font poliment escorte, accrochés çà et là par un vol de cordes à sauter qu'accompagne le rythme de quelque ronde ancienne, poursuivi par la course oscillante des cerceaux, dans le tumulte enfantin et babillard de mille jeux. Que c'est amusant, la voix des toutes petites filles! Elles ment déjà! on dirait un cristal qu'on égratigne. Mais ce qui est admirable surtout, c'est la bonne humeur des commerçants du Palais-Royal, même depuis que leurs boutiques ne sont plus que rarement visitées par quelques étrangers. N'est-ce pas là l'indice d'un bon caractère, certainement entretenu par la pureté de l'air et le spectacle d'un paysage urbain délicieux? Mais l'âme du Palais-Royal, son âme vibrante et vaguement guerrière où passent des souvenirs de liberté, c'est son canon, ce petit canon dont le soleil, ramassé dans une lentille, vient piquer la lumière à midi, et qui part avec un bruit de coup de fouet dont les oreilles sont cinglées.
Or, l'importance de ce petit canon, dans le monde astronomique, est capitale, tout simplement.
Ici se place une révélation qui m'est douloureuse, étant donné mes anciennes relations de camaraderie connues avec le personnel des savants de ma génération. Vous croyez peut-être que ceux de ces messieurs qui, à quelque pas de Bullier, sont censés bombarder le ciel de regards indiscrets, avec leurs puissantes lorgnettes pareilles à des pièces d'artillerie, se donnent ensuite un mal infini pour nous procurer, à l'aide de calculs infinitésimaux, ce qu'on est convenu d'appeler l'heure de l'Observatoire? C'est une illusion qu'il faut que je vous enlève après tant d'autres. Mais la vie est comme un grand arbre dont les feuilles doivent tomber, une à une, sous les souffles impitoyables de la Sagesse et du Destin. C'est aussi comme un chapelet qui s'égrène, comme un vase qui se vide, comme une fleur qui s'évapore. Maintenant que j'ai dissimulé l'horreur du coup sous quelques images nouvelles, apprenez qu'un de ces princes de la science vient tout simplement déjeuner au café Corazza ou chez Véfour (de deux jours l'un, pour ne pas faire de jaloux). Quand le petit canon part, il met son chronomètre sur la douzième heure, entre une douzaine d'huîtres et son premier verre de chablis-moutonne. Ça évite à tout le monde un grand maniement de tables de logarithmes, sans compter l'usure des lunettes. Et c'est comme ça depuis dix ans. Et M. Dujardin-Beaumetz, lui-même, a respecté le budget de l'Observatoire! Eh bien, quoi? Les huîtres fraîches et le chablis-moutonne ont bien leur prix et ne se donnent pas pour rien dans les restaurants.
Que je change de nom avec l'éditeur Schott—ce qui me vexerait beaucoup—si je mens d'un mot dans ce récit!
Il me faut cependant mentir un peu en appelant Mme Antoine la nouvelle Ève, cause de tous les maux de l'humanité citadine, campagnarde et balnéaire durant cet été de malheur. Je m'exposerais à un bon procès en diffamation en vous révélant le nom véritable de cette jolie boutiquière—une bijoutière, s'il vous plaît,—que la vie sédentaire et volontiers assise a dotée d'un adorable embonpoint et merveilleusement placé. Sachez seulement qu'en aucune, le charme bourgeois des dames de commerce ne s'allie avec une distinction naturelle plus parfaite. C'est un sourire vivant, et aux dents très blanches, monté, comme une pierre précieuse, sur un vrai trésor de grâces opulentes et charnelles, tout cela enveloppé d'une grande bonne tenue et d'un petit air effarouché au besoin, quand le client s'enhardit plus qu'il ne conviendrait. Étonnez-vous, après cela, si vous voulez, que le commandant Brusquembille, dont j'altère aussi volontairement le nom, soit amoureux fou de cette séduisante créature et passe le meilleur de son temps en allées et venues devant la boutique dont Mme Antoine est certainement le plus beau bijou. L'amour rend volontiers observateur. Aussi le commandant Brusquembille avait-il vite remarqué que M. Antoine, le mari de celle qu'il aimait, attendait, tous les matins, le coup de canon du Palais-Royal pour commencer une petite promenade hygiénique d'une heure qu'il faisait après son déjeuner. Car tous les événements des hôtes de la vie de ce beau jardin sont réglés plus ou moins par cette petite détonation quotidienne. D'aucuns, en attendent le rappel à l'accomplissement de certains devoirs, ce qui fait que les dames du Palais-Royal ont autrefois pétitionné pour qu'il y eût aussi un canon de nuit. Les sénateurs qui sont généralement de vieux birbes, tenant à leur sommeil, les ont joliment envoyées promener.
Mais l'Amour rend aussi ingénieux. Le commandant Brusquembille conçut immédiatement le plan de faire parler le canon un quart d'heure avant que le soleil lui prêtât sa mèche accoutumée. En donnant des distractions et en bourrant de consommations le vieux brave qui charge, tous les jours, la minuscule couleuvrine, il parvint à glisser, dans la lumière, une autre mèche dont il avait mesuré la durée avec la prudence et la science d'un mineur. Et pan! le canon tonna quinze minutes à l'avance. M. Antoine sortit, pour sa promenade hygiénique, un quart d'heure plus tôt, et l'entreprenant commandant alla tomber aux pieds de Mme Antoine, encore en train de grignoter son dessert et plus délicieuse à voir que jamais, décortiquant des noix fraîches, du bout de ses petits doigts grassouillets et rosés.
Ce qu'il en fut, après, de l'honneur de ce bijoutier, je m'en moque. Ce sont choses où je ne fourre pas mon nez.
Mais les conséquences de cette fantaisie amoureuse d'un militaire furent incommensurables. D'abord, le savant de l'Observatoire, qui achevait à peine ses oeufs brouillés aux truffes, et qui mit son chronomètre de précision à midi moins un quart, sur l'heure de midi, pendant qu'on lui apportait sa côtelette aux pommes soufflées. Puis, tous les Observatoires d'Europe modifiant leur heure d'après la nôtre. Un millionnaire américain, qui attendait une dépêche à midi juste et qui se suicida, ne la voyant pas venir. Un assassin guillotiné le lendemain quinze minutes avant l'heure, ce qui est une vraie crasse au point où ils en sont. Tous les cochers flibustant ce quart d'heure-là à leurs clients. Un infortuné promeneur qui, confiant dans l'heure véritable, et négligemment appuyé contre le banc qui protège le canon, recevant la bourre en plein dos et ne pouvant plus s'asseoir depuis ce temps. Une vieille dame sourde qui, n'ayant entendu que vaguement la détonation, appela son mari: malpropre! Le soleil, lui-même, un vieux qui a ses habitudes aussi, et qui, ne sachant pas à quoi s'en tenir, perdit complètement la norme de sa course.
Et au ciel, donc! au ciel! Et c'est maintenant que je vais emprunter mes documents au souvenir d'une vision que j'eus durant mon sommeil. Sachez que les astronomes du ciel ne sont pas plus laborieux que les nôtres. Sournoisement, le directeur de l'Observatoire paradisiaque envoie un ange, tous les jours, et le même toujours, prendre l'heure lui-même au canon du Palais-Royal, pour le règlement des jours et des saisons. Or, cet ange, lui-même, n'est-il pas devenu amoureux de la belle Mme Antoine et, sous l'invisible rideau de ses ailes, ne passe t-il pas à flâner, à la vitrine de la bijoutière, le temps qu'il vole aux intérêts sacrés de la climatérie! Tout comme notre savant, il mit son chronomètre à une heure fictive, en entendant résonner la quotidienne pétarade. Ce n'eût été rien. Mais Mme Antoine, très émue encore de la visite du fougueux militaire, lui ayant fait, sans s'en douter peut-être, une grimace de mépris qu'elle destinait à quelque vulgaire passant, cet ange impressionnable remonta au ciel dans un tel état de fureur et de désespoir qu'il en démolit sa montre en en faisant tourner les aiguilles comme un fou, jusqu'à ce qu'elle avançât de plusieurs mois. Et voilà maintenant comment les saisons n'ont plus de règle, pourquoi les pluies d'octobre tombent en août, pourquoi nos jolies petites Parisiennes sont toutes mouillées en leurs balnéaires stations. O crudelis amor! comme dit Virgile. O cruelle Mme Antoine, si tranquillement assise, comme un chanoine aux vêpres, dans son fauteuil large et bien rempli.
L'IZARD
L'IZARD
A mon ami Dat.
Une aube radieuse dans la montagne toute bleue, toute bleue avec des vapeurs roses là où parvenaient, obliques, les flèches de l'Orient, de petites nuées coupant le caprice des cimes; le spectacle grandiose des pics s'escaladant comme en un impatient reflux aux immobiles vagues, et, encore, dans une découpure du ciel d'un bleu très tendre, un fantôme de lune s'effaçant, comme le sourire d'adieu d'une amoureuse très blanche, avec quelques scintillements encore de diamants dans les cheveux.
J'avais redescendu la montée de Saint-Sauveur déjà pareil, à cette heure matinale, à un espalier de lumière, dominant le gave bruyant sur lequel se tend, comme un arc de pierre, le pont de l'Empereur, et j'avais obliqué à droite, sur Lutz aux hôtelleries découpées en chalets et dont les terrasses surplombent aussi des torrents. A peine avais-je rencontré, sur la route, quelques paysans en béret au dos d'un âne aux oreilles scintillantes de rosée. Tout à coup, une forme se dressa devant moi, une figure d'homme dont la barbe longue et fine était tressée et nouée derrière les oreilles, vêtu d'un vareuse d'un gris roux, se serrant à la ceinture, tout en laissant aux mouvements toute leur liberté, et d'un pantalon de treillis à peine plus clair, à la hussarde, bien chaussé pour la marche et coiffé d'un béret clair n'ayant guère plus de développement qu'une casquette sans visière. Ce n'est pas, d'ailleurs, à son costume assez particulier que je le reconnus, mais aussi à l'élégance vigoureuse de ses formes, à la résolution singulière de sa marche, au caractère viril de son visage un peu bistré, au dessin violemment aquilin de son nez, au rayonnement surtout très doux de ses yeux clairs et d'expression limpide, comme ceux des enfants. Il avait, d'ailleurs, sur l'épaule une petite carabine de précision ne ressemblant en rien aux fusils ordinaires de chasse et qu'il m'avait montrée la veille, à Barèges, dans sa petite cabine à la Robinson où sont réunies, dans un cube ayant trois mètres de côté, tout ce qu'il faudrait à une petite armée pour supporter un siège moins long néanmoins que celui de Troie.
J'étais en face de mon ami Rodolphe, le grand chasseur d'izards devant l'Éternel, et je dis: ami, bien que notre connaissance fût de récente date. Mais celui-là est de ceux qu'on aime tout de suite; et puis, toute une légende, quelque chose comme un évangile, avait précédé sa venue dans mes relations affectueuses. On m'avait chanté sa gloire à Saint-Sauveur, chez mon ami Pintat, le savoureux hôtelier; à Barèges, chez Lacoste; à Lourdes surtout, chez Romain Maumus, dont les bons vins font vraiment, comme dans l'antiquité, le Dieu de la gaieté et du rire; chez Soubiran, enfin, à Argelès, où se mangent les truites les plus exquises, et les premières cailles du pays. Il n'est question, tout autour du coeur de la Bigorre, que des cynégétiques exploits de mon ami Rodolphe, et sa renommée s'étend jusqu'en Espagne, à Torna, dont les baladins, d'authentiques gentilshommes qui dansent en des costumes merveilleux, passent la frontière tout exprès pour venir lui demander où en est la fashion des modes françaises, et ce que portent, cette année, les pschutteux au Bois de Boulogne. Mais mon ami Rodolphe se garde bien de leur révéler de pareils secrets et, tout au contraire, en sage et en artiste, les convainc-t-il de demeurer fidèles à leurs belles moeurs patriarcales et à leur si pittoresque costume étincelant au soleil, d'antiques soieries colorées comme des ailes d'oiseaux des îles.
—Vous partez pour la chasse? lui demandai-je en lui serrant les mains.
—Oui et non. J'ai aperçu, l'autre jour, là-haut, un izard dont j'ai pu observer quelque temps les habitudes et dont je connais les relais. Je vais voir s'il lui convient de se laisser approcher aujourd'hui.
—Eh bien! lui dis-je, et c'était la vérité, deux hommes, qui dînaient, hier, à Saint-Sauveur, ont conté devant moi qu'ils en avaient rencontré un le matin même, de cet autre côté, à droite de Gavarnie, entre les branches de cette fourche de neige que vous voyez, là, et attachée à une échancrure du roc, comme à un monstrueux râtelier.
—Oui, je sais, me répondit le chasseur avec une mélancolie soudaine dans ses yeux clairs et changeants. Mais jamais je ne vais par-là. Adieu.
Et, m'ayant serré la main, avec un petit tremblement affectueusement ému dedans, il remit sa carabine, quittée un instant, le temps de faire une cigarette, sur son épaule, et s'en alla, en sifflotant un petit air du bout des lèvres, comme quelqu'un qui se veut absolument distraire d'un souvenir. «Bon! pensai-je.
Encore un qui a aimé et qui en souffre encore!» Et je pensai qu'il y a de bien jolies filles, dans ce pays de Saint-Sauveur, brune celle-ci avec des yeux en lumière d'émeraude, et celle-là toute vêtue de grâce pure, comme les vierges des Panathénées.
Comme le lendemain soir, à Lourdes, je contais ma rencontre à mon ami Romain Maumus, en buvant consciencieusement un des meilleurs vins de sa cave, et l'impression que j'avais ressentie en quittant le Nemrod bigourdan, Romain se mit à rire, de son bon rire clair que n'ont jamais mouillé les eaux miraculeuses de la grotte, et me dit:—Vous n'y êtes pas! Je sais pourquoi, moi, il ne chasse jamais du côté que vous lui aviez montré et où nous avons fait autrefois de si belles parties ensemble, et ce n'est pas, comme vous le croyez, pour une histoire d'amour.
Et se rapprochant de moi, de façon à ce que nul autre ne pût l'entendre, Romain me narra ce qui suit et ce que je reproduis le plus fidèlement que le permette mon souvenir, un peu troublé par l'admirable vin que je continuais à déguster, tout en écoutant.
Rien au monde n'est plus difficile, paraît-il, que la chasse à l'izard, à cause de la méfiance toute naturelle, à l'endroit de l'homme, de ce petit chevreuil pyrénéen, ne quittant jamais les montagnes les plus hautes, et certainement le plus sauvage de tous les gibiers. Outre d'admirables jambes, déliées comme des fils et nerveuses comme des arcs, et qui franchissent les précipices comme en un vol d'oiseau, l'izard possède, sous son petit front étroit et bas coupé de deux petites cornes luisantes, des yeux d'une puissance défiant les instruments eux-mêmes de l'Observatoire. Sur le fond, la montagne qui fait, avec des morceaux de ciel, tout son horizon, il distingue de très loin le moindre point qui bouge, et le premier soin du chasseur qui le poursuit doit être de se confondre avec les accidents de la nature, pour ne pas attirer son attention.
De cela donc, notre ami Rodolphe s'était avant tout préoccupé, et le souci qu'il apportait à la couleur neutre de son vêtement, où se retrouvaient les tons de granit roux et les caprices presque blancs de la pierre, n'avait jamais eu d'autre but. Une expérience souvent répétée le convainquit que cette lutte avec les fantaisies picturales de la montagne ne pouvait aboutir qu'à une défaite. Se perdre dans la tonalité générale de la montagne! Mais elle était tout à l'heure violette comme une immense améthyste, et la voici teintée de jaune clair comme un champ qu'on moissonnera demain. Cette cime qui n'était, il n'y a qu'un instant, qu'une flèche de saphyr, est maintenant pareille à un bouton de rose! C'est la palette tout entière du soleil qui s'exerce sur la montagne, et voilà pourquoi elle est, au fond, cent fois plus diverse que la mer, et plus ressemblante à madame Protée. De quelque façon qu'il s'y prenne, l'homme qui s'était assorti à sa couleur fait maintenant tache sur elle.