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Contes irrévérencieux

Chapter 35: L'ORAGE
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About This Book

A series of short, humorous tales offers irreverent portraits of provincial life as assorted residents seek social recognition, culinary pleasures, and romantic gratifications. Episodes hinge on invitations, dinners, and domestic encounters that expose vanity, hypocrisy, and petty cruelties, while sudden reversals and embarrassing misunderstandings produce comic misfortune. Rich descriptive detail and an ironic voice illuminate manners and appetites, and narrative variety moves from burlesque sketches to pointed social satire, each story mining human foibles for wry amusement.

Sentant donc le problème insoluble, notre ami Rodolphe fit une nouvelle fouille dans son naturel génie et trouva infiniment mieux. Ce n'était pas à la montagne qu'il fallait ressembler, mais à un autre izard, ces animaux pacifiques ne se défiant pas les uns des autres. Et, laborieusement, il se mit à rechercher pour le ton des étoffes qu'il adopterait pour son costume de chasse, le ton exact de la robe de son gibier et du poil de sa victime. Il essaya toutes les laines des moutons de divers pelages, sans arriver à l'identité qu'il rêvait. Il y avait toujours, dans la fourrure de l'izard, une pointe de rouge qu'il n'arrivait pas à donner à son propre habit. Un instant, il crut avoir trouvé; mais la découverte faillit lui être funeste. Il avait eu l'idée de mêler un peu de poil de renard très roux, comme vous le savez, au tissu de son molleton. C'était parfait comme couleur. Mais il n'avait pas pensé que l'odeur persistante du renard, dont le fumet est le plus terrible du monde, a un effet immédiatement diurétique sur les chiens. Le premier jour où il fit son essai, tous les chiens de la région accoururent à ses talons et se mirent à «compisser fort aigrement», comme dit Rabelais au chapitre III de Pantagruel, son pantalon. Impossible de se défendre de ce bain de pieds chaud et parfumé! Une première meute se forma à Lutz, dont il partait, laquelle s'enrichit, en chemin, de celle de Saint-Sauveur, de Saligos, de Pierrefitte, d'Argelès, si bien qu'il traînait un régiment de gentilshommes uriniers à ses trousses et qu'il n'était si petit roquet, dans toute la région, qui ne tint à honneur de grossir le cortège et de venir apporter sa goutte au déluge dont ruisselaient ses souliers. Il fallut que notre ami Chaigne, en ce moment-là encore procureur de la République à Lourdes, envoyât un peloton de gendarmerie départementale à son secours. Le changement d'arôme dépista assez les chiens pour que la maréchaussée n'eût pas à sabrer les délinquants qui firent une retraite en bon ordre et rentrèrent tranquillement chez eux, la queue en trompette, sans en sonner, toutefois, pour simuler un rendez-vous de chasse.

Notre ami Rodolphe, qui en fut quitte pour un fort rhume de cerveau, ne se découragea pas.

—Au fait, se dit-il, qu'est-ce qui peut ressembler plus à la peau de l'izard qu'une étoffe tissée de son poil même?

Oui, mais voyez la difficulté de tisser des poils aussi courts et menus! Notre ami trouva cependant un tisserand assez habile pour mêler un nombre considérable de ces fils précieux et vivants à la trame du nouveau vêtement que se fit faire le chasseur pour se rendre invisible à son ennemi. Et c'est ici que l'attendrissement du drame vient se mêler aux gaietés de la comédie. Le jour même où il inaugura ce nouveau et perfide uniforme, Rodolphe alla chasser du côté où vous l'engagiez, hier, à aller poursuivre son gibier favori. Après une journée tout entière d'embuscades inutiles et de vaines embûches, s'étant réconforté d'un verre de délicieux genièvre qu'il fabrique lui-même dans son laboratoire municipal de Barèges, il s'endormit dans un coin charmant de montagne, sous une caresse bleue du ciel où filtraient quelques larmes d'étoiles, au bord d'un tout petit torrent qui lui chantait une berceuse argentine, au milieu de grands iris sauvages, d'un bleu éclatant, et qui se balançaient autour de son visage au moindre souffle, comme des éventails embaumés. O la délicieuse nuit de pasteur chaldéen, sous le regard ému de la lune! Une fraîcheur étrange, pénétrante, comme d'un baiser discret, avec un arôme de fleurs des montagnes, attiédi par une haleine, le réveilla très doucement, à la première lumière rose du matin. Et de ses yeux, de ses yeux bons enfants, il vit un izard, un véritable izard, qui, trompé par l'illusion si complète de son costume, passant sur l'absence de cornes indiquant les moeurs célibataires de notre ami, le prenait pour un collègue et le flairait affectueusement pour l'inviter, sans doute, à déjeuner avec lui en broutant le thym du voisinage. Ah! Rodolphe eut un premier sursaut de chasseur qui lui fit poser tout doucement la main sur sa carabine. Mais il eut honte bien vite de ce mauvais et lâche mouvement a l'endroit d'un camarade si confiant. Pour s'excuser, il essaya même de bêler un peu à la mode izardine, mais ses longues moustaches altérèrent la pureté du son, et l'izard s'éloigna prestement, en reconnaissant, avec une loyauté parfaite, qu'il s'était trompé.

Mais maintenant, pour rien au monde, vous ne décideriez notre ami Rodolphe à aller tirer l'izard dans cette région pyrénéenne. Il a trop peur de tuer son ami!




DÉMOCRATIE


DÉMOCRATIE

Il y avait assez longtemps que le département désirait avoir sa statue de grand homme comme tous les autres. Le malheur est qu'il n'avait pas produit de grands hommes. Après avoir épuisé tous les Bottins historiques, on pensa à l'annuaire de l'Académie française. On y trouva, sans peine, une quinzaine de compatriotes qui y avaient tenu un siège depuis la fondation Richelieu, et qui semblaient, d'ailleurs, y avoir couru le record de l'obscurité. On fit un tri parmi ces nébuleuses. Les nommés Landouillet, Puy-Bavard et Rocantin demeurèrent sur le volet. Landouillet avait écrit des vers; Puy-Bavard de la prose, et Rocantin rien du tout. Comme de son vivant, ce fut ce qui lui valut d'être élu une seconde fois, pour l'immortalité. Il sortit deux fois de suite au doigt mouillé et trois fois au zanzibar. La volonté du destin était claire, l'intention de la Providence formelle. Un marbre fut commandé au sculpteur Michalou qui n'avait jamais eu aucune récompense, mais qui était du département. Il représenta l'illustre Rocantin portant à sa bouche un rameau de laurier qui ressemblait à une branche de persil. Et il souriait débonnairement à la postérité, comme pour dire: «Vous voyez que, malgré mon habit vert, mon nez crochu et mon air suffisant, je ne suis pas comme tout le monde le pourrait croire, un perroquet.»

Or, le jour de l'inauguration solennelle était venue et M. le préfet était sur les dents, ayant fait grandement les choses. Concours de gymnastique, jeux académiques et vaguement floraux, tir à la carabine, essais de pompes, record de cyclistes, rien n'y manquait. Un véritable apéritif aux jeux olympiques dont on nous promet la résurrection.

Et Mme la Préfète avait dit au godelureau des Andives, surnuméraire de l'enregistrement et qui se mourait d'amour pour elle, en pure perte, croyez-le bien, car la femme d'un fonctionnaire de ce rang ne doit même pas être soupçonnée: «Anatole, si vous le voulez, nous occuperons le temps, pendant que mon mari fera à ses hôtes campagnards les honneurs du musée où il n'y a d'ailleurs aucun tableau, à une rêverie, au fond du parc, près de la fontaine.» C'était le coin le plus charmant et le plus mystérieux du grand jardin de la Préfecture. Le godelureau Anatole des Andives crut que l'heure du berger sonnait pour lui et faillit s'évanouir de joie. Petit fat! L'amour qu'une honnête femme inspire ne doit-il pas être autrement immatériel et quintessencié! On vous promettait, monsieur, une promenade à deux, avec peut-être, me votre bras, la plus jolie main de femme de l'Administration Française, à l'heure crépusculaire où les vers luisants allument leurs intestinales lanternes pour faire croire aux étoiles que la terre est un ciel aussi, dans l'embaumement des parterres voisins tout, fleuris de roses aux pétales retroussés, à l'ombre tutélaire, mais déjà lointaine, d'un bâtiment civil, et cette perspective enchanteresse ne vous suffit pas!

En vérité, on ne sait plus ce qu'il faut aux jeunes gens d'aujourd'hui.

Huit discours, pas un de moins, avaient été prononcés. Le néant littéraire de Rocantin avait été magnifié sous toutes les formes. Mais, de l'avis de toutes les dames surtout, la palme de ce concours oratoire revenait à l'inspecteur général de l'Instruction primaire Ledodu, enfant du pays aussi, qui venait triompher dans son berceau, après en être sorti chaussé des légendaires sabots dont tant de gens ont mangé la paille déjà qu'ils doivent être bien durs aujourd'hui. Un bon gros homme, comme la vie politique nous en a montré un, il n'y a pas longtemps encore, souriant à lui-même, franchement vaniteux, ayant gardé l'air pion que ne dépouillent jamais ceux qui ont bourré de pensums la studieuse jeunesse, bon prince au demeurant, tenant beaucoup de place sur le globe, mais pas cependant peut-être assez pour le faire tourner rien qu'en marchant. Il félicita, dans un heureux parallèle, le pays qui avait produit, à moins de deux siècles de distance, deux hommes comme Rocantin et lui. On eût dit que c'était de sa propre statue qu'it parlait déjà. M. le préfet l'embrassa comme le plus pur gruau, quand il eut fini, et cette accolade, saluée de bans et de vivats unanimes, fut une conclusion magnifique à ce débordement d'éloquence provinciale dont les oiseaux eux-mêmes étaient incommodés sur les arbustes dépouillés de la place qu'enveloppait une tiède poussière chargée de parfums humains.

C'était le moment de la visite aux collections artistiques et scientifiques du chef-lieu que la municipalité venait d'enrichir de deux autographes de Rocantin, dont une note de son linge sale complètement écrite de sa main. M. le préfet dirigeait le cortège, prenant affectueusement le bras de chacune des autorités, tour à tour, comme pour sceller, aux yeux des populations, l'accord de toutes les branches de notre puissante administration. Mais quand il chercha le cubitus de Ledodu, pour y poser un instant son gant blanc, Ledodu avait disparu.

Et où était-il allé, je vous prie?

Justement, dans le coin du parc où était la fontaine, sous les ombrages mêmes où Mme la Préfète, tendrement sévère, cruellement indulgente, faisait de la morale, mais une morale très douce, au godelureau des Andives, qui s'émancipait. Flirt délicieux, au demeurant, autant qu'irréprochable, que le leur. Car il avait pour décor d'odorants berceaux de verdure et, pour accompagnement, l'orchestre des fauvettes et des rossignols qui, pour les amoureux bien sages, gardent leurs plus belles chansons.

Mais quelle note soudaine, discordante et plusieurs fois répétée dans ce concert?

Eole, mêlant sa voix au dialogue divin de Roméo et de Juliette, Crépitus donnant, à Héro et à Léandre, son opinion sur leur tendresse.

Quelque méchant faune raillard, sans doute, qui, avec malhonnêteté, faisait bruyamment se fendre l'écorce de l'arbre où il avait élu domicile; ou encore quelque Hamadryade laissant éclater son beau rire sonore à travers une bulle d'écume bleue cueillie, au bout d'un pipeau, en passant près de la fontaine; ou peut-être la nymphe Écho attardée, après un entretien trop long, avec des gens indiscrets.

Non! tout simplement ce sacré Ledodu, qui avait remplacé, à son déjeuner, les cailloux de Démosthènes par d'excellents haricots de Montastruc—ce Soissons languedocien,—particulièrement bavards; et qui, par un sentiment tout à son honneur, avait cherché la solitude pour cette seconde partie de son discours.

Du coup, Mme la Préfète, bien que fille d'un colonel d'artillerie, devint rouge comme une belle pivoine, et le godelureau Anatole des Andives pâle comme un narcisse. D'un commun accord, tous les deux fermèrent le livre des tendres confidences et, silencieusement, pour se purifier l'ouïe, rentrèrent à l'hôtel de la préfecture, véhémentement indignés contre le destin.

Mme la Préfète, surtout, l'avouerai-je. Bien que parfaitement décidée, comme il convient à une vertueuse épouse, à ne rien accorder à son platonique galant, il lui avait tout à fait déplu que celui-ci fût interrompu, par une ridicule musique, en pleine déclaration. Une femme est toujours furieuse quand on lui vole un peu de l'occasion de nous faire souffrir. Et sa colère ne s'adressait pas inutilement aux dieux, car elle avait fort bien aperçu, dans le mystérieux enlacement des taillis, l'auteur de cette malencontreuse symphonie en plein vent, si j'ose m'exprimer ainsi.

Quel redoublement de fureur n'eut-elle donc pas quand, au banquet d'honneur qui suivit la visite du musée, elle vit que son mari avait précisément mis à sa gauche, à elle, ce musical Ledodu. Le repas fut magnifique et elle sut contenir son courroux pendant toute sa durée, pleine d'hypocrites attentions et d'ironiques soins pour son cruel voisin.

Au dessert, M. le Préfet se leva et porta un toast à l'avènement des couches nouvelles, proclamant que la bourgeoisie contemporaine dépassait déjà, de cent coudées, par l'urbanité, le bon ton et la distinction des manières, celle des preux et les rejetons des croisés, ce qui promettait pour la bourgeoisie à venir.

—Ce que dit votre mari est infiniment juste, affirma M. Ledodu, en se penchant vers Mme la Préfète, avec son plus gracieux sourire. Ainsi, moi qui vous parle, Madame, auriez-vous jamais deviné que mon père était boucher?

—Ça, non! Monsieur, répondit avec conviction Mme la Préfète.




PASIE


PASIE

Pour Aspasie, vraisemblablement, et croyez bien que ce n'était pas son vrai nom. J'ai su, depuis, qu'elle s'appelait Sidonie Lascoumette. Elle portait un front perdu dans le bouillonnement fauve de ses cheveux; des coulées d'or traversaient ses yeux bruns; le nez droit et toujours frémissant aux narines, n'avait aucune des irrégularités charmantes qui impliquent la bonté; un peu charnues, les lèvres s'ouvraient sur de petites dents blanches et coupantes; une fossette trouait le menton césarien que soutenait un cou un peu large s'épanouissant, sans brisures, aux épaules. Par prudence, arrêterai-je là son signalement. Au moral, elle était tout à fait dépourvue d'esprit. Qu'en avait-elle, d'ailleurs, besoin? Avec un peu de génie seulement, une telle femme eût bouleversé le monde. Mais elle n'avait pas plus de génie que d'esprit.

Bête comme une oie, alors? Vous exagérez sensiblement. On ne s'ennuyait pas avec elle. C'est l'essentiel, n'est-ce pas? Il est vrai qu'on ne s'ennuie pas non plus avec une oie quand elle est tendre et ingénieusement farcie par un cuisinier consciencieux. J'en étais, pour ma part, très amoureux, et n'éprouvais à cela qu'un petit ennui, celui de contrarier beaucoup mon camarade Peyrolade, qui n'en était pas moins amoureux que moi, et qu'à regret je voyais berner par cette jolie drôlesse qui me gardait toutes ses faveurs. J'en étais, à la fois, flatté et humilié, car il lui avait fait la cour bien avant moi. J'avais précisément dans ma poche un billet d'elle, un rendez-vous pour dix heures. Charmant, ce billet, et plein de promesses, mais empoisonné par mon amitié. Elle y blaguait encore ce malheureux Peyrolade. Ah! que les femmes sont peu généreuses quand elles n'aiment pas!

Il n'est pas d'heure plus lente à venir que celle dite du Berger. Je me l'imagine traînant, après soi, un troupeau d'impatiences et de doutes sur un chemin très montant, vers une étoile qui va toujours s'enfonçant plus profondément dans l'azur. Ce que le temps me devait paraître long jusqu'à dix heures! Une circonstance insignifiante en apparence en compliquait encore l'emploi. Je n'osai aller, comme tous les jours, le tuer au café où j'avais mes habitudes. C'était aussi celui de Peyrolade et j'avais quelque honte à le rencontrer au moment de lui faire une crasse. Et puis, j'aurais eu à lui inventer quelque mensonge expliquant mon départ avant l'heure accoutumée. L'innocent, il était déjà, sans doute, à m'attendre assis derrière le joli quadrilatère de drap vert et les cartes apprêtées pour la manille coutumière. Demain, j'aurais certainement à lui donner des explications. Mais mon imposture était retardée de quelques heures.

Je me mis donc à arpenter les allées Lafayette—car nous sommes à Toulouse—le gaz commençant à clignoter dans les rues transversales, des nappes circulaires de lumière blanche tombant, par places, sur le sable estompé de bleu aux contours. Les mélancolies du soir descendaient des feuillages déjà frissonnants sous un souffle automnal et, tout au bout, un carrousel de chevaux de bois tournait aux sons énervants d'un orchestre barbaresque. La monotonie de ces allées et venues trompant mal mon impatience, je pris le parti d'entrer dans un simple estaminet qui avait l'avantage d'être très voisin de la demeure de Pasie. J'y lisais les journaux parmi des inconnus. Par une fatalité touchant à l'invraisemblance, c'est Peyrolade que j'y aperçus, le premier, tournant le dos fort heureusement à la porte... plus un ami commun qui me le montra, pendant que je lui faisais: chut!—Êtes-vous donc brouillé avec lui? me demanda-t-il.—Non! fus-je obligé de lui répondre, mais je ne veux pas qu'il me voie ici. Puis, n'osant sortir, de crainte de le faire retourner, je me renfrognai dans un coin. Quand il se lèverait pour partir, je plongerais mon visage entre mes mains, comme un homme qui fait semblant de penser.

Mais je t'en fiche! Mon gaillard était bien là pour un bon moment. Je vis son pardessus à une patère, son pardessus qu'il avait remis au garçon pour se mieux installer. Le diable soit des piliers d'estaminet! Jamais je ne fis de plus salutaires réflexions sur la dignité de la vie chez soi, au coin d'un bon feu, entre le ronronnement d'un chat familier et le tic-tac de l'horloge qui vient des grands-parents, dans son armoire de noyer pareille à un cercueil. Les brumes du soir sont mauvaises à tout le monde, et Peyrolade n'avait déjà pas une si bonne santé.

Je m'étais assis, lui tournant aussi le dos; je m'étais fait servir une consommation chimérique et un journal que je ne lisais pas, mais qui me servirait de paravent, et le supplice commença pour moi, le voyant rester, de ne plus oser sortir. Je le voyais déjà brusquement changé de sens et me criant de sa bonne voix joyeuse: «Eh! où vas-tu?» Ce n'est vraiment pas la peine d'être un honnête homme pour souffrir toutes les angoisses d'un malfaiteur qui se sent filé.

Et il était dix heures moins cinq; et je l'entendais toujours pérorer derrière moi; et il fallait bien pourtant se décider à se lever. Je ne pouvais pas cependant renoncer au seul bonheur qui soit au monde, parce qu'il avait plu à cet animal de venir s'asphyxier, dans l'ignoble fumée des bières et des cigarettes, ailleurs qu'à l'endroit accoutumé?

Sortir de trois quarts, en détournant la tête, en profitant même du revêtissement obligatoire—car, moi aussi, ne voulant pas mourir étouffé dans ce taudis, j'avais déposé mon paletot—pour engloutir son profil perdu dans un collet. Ce fut mon plan.—Mon paletot! fis-je au garçon, en donnant à ma voix un léger accent marseillais qui dut aggraver encore, d'un vague relent d'ail, les parfums déjà très composés de la pièce. L'esclave aux escarpins traînant dans la sciure de bois obéit. Toujours sans regarder, je me dressai; je plantai un bras dans l'une des manches du paletot et je fis une demi-pirouette dans le sens de la sortie, tandis que le vêtement, lui-même, accomplissait une révolution autour de moi pour me tendre son autre manche. Le succès fut complet! J'avais disparu momentanément dans un tourbillon de draps, comme un oiseau disparaît dans l'élargissement de ses ailes au moment de l'envolée. Il me semblait que je sortais d'un cachot et que c'était l'âme de Latude qu'on délivrait en moi. Le brouillard léger qui avait prêté ses ailes de gaz au crépuscule s'était dissipé. Une belle nuit d'automne, comme elles sont là-bas, pleines de petits astres semblant des grains de givre semés, par une invisible main, dans une coupe de lapis. J'étais, je l'ai dit, tout près de Pasie. La route me parut délicieuse et faite de fraîcheur apéritive. Que ce serait doux et charmant, dans quelques instants! Il semblait que l'arome des dernières roses mourantes dans la chambre tiède, parvint jusqu'à moi et m'indiquât le chemin que je savais pourtant si bien!

Dix heures sonnaient aux couvents perchés sur les collines, aux fenêtres éteintes déjà. Au dernier réverbère, avant de toucher au seuil de la bien-aimée, je pris machinalement, dans la poche de mon pardessus, le billet qu'elle m'avait écrit, pour me bien assurer de mon bonheur et en relire les derniers mots, tant j'avais peur de vivre dans un rêve.

Hein! je n'en croyais plus mes yeux! Comment m'étais-je trompé à ce point? Mon impatience m'avait donné la berlue. Je n'étais attendu qu'à onze heures!

L'heure du Berger avait emmené plus loin encore son troupeau.

Oh! ce que cette heure me parut composée de soixante siècles, tous glorieusement chargés d'historiques événements! Il me parut que Salomon, Charlemagne et Louis XIV auraient pu y trouver la place de leurs longs et mémorables règnes! Les secondes s'allongeaient interminables. Je les traînai jusqu'au bord de la Garonne qui courait, sous son pont à dos d'âne, dans un scintillement d'or, entre les quais d'où montaient des chansons attardées, vers les dômes jumeaux de la Daurade et de la Dalbade, païennement assises au bord du fleuve. A onze heures moins dix seulement, je quittai cette contemplation véhémente des écumes venant émousser d'argent les plus basses pierres des piles. Onze heures, enfin! Je touchais la porte de Pasie, quand un animal se jeta à travers moi.—Idiot!—Crétin! Nous nous étions déjà reconnus, au seul timbre de nos voix, je l'espère. Cet animal, c'était Peyrolade.

—Alors, tu me mouchardes?

—Alors, tu entends m'empêcher d'aller à mes affaires?

—Tant pis pour toi. Eh bien! je vais chez Pasie qui m'attend. Ouf!

—Moi aussi, fit Peyrolade, lis, plutôt....

Et il me tendit un chiffon de papier dont je reconnus immédiatement l'écriture. C'était aussi un rendez-vous de Pasie, mais pour dix heures, celui-là.

—Et je suis en retard d'une heure, continua Peyrolade, parce qu'un bougre m'a triché à la manille. Donc, bonsoir!

J'étais abasourdi.

Une fenêtre de Pasie s'étant subitement éclairée, il se fit, dans la rue, plus de lumière, et je remarquai, avec stupeur, que Peyrolade avait mon paletot. Par un juste retour sur moi-même, je dus constater que j'avais le sien. Le garçon s'était trompé en nous les rendant. C'est le rendez-vous de Peyrolade que je traînais depuis une heure dans ma poche. Notre commune amie m'avait attendu à dix heures et l'attendait à onze.

Silencieusement nous nous serrâmes les mains.

Oh! que M. Bérenger aura donc de peine à décider les dames à n'avoir qu'un amoureux!




L'ORAGE


L'ORAGE

A B. Marcel.


Je l'ai revu, ce coin charmant de Croix-Daurade, le seul un peu boisé de la banlieue Toulousaine et qui offre l'ombre de ses ramiers, comme on dit là-bas, aux promeneurs que les chaudes haleines de l'autan chassent de la Cité. J'ai contourné le Mont Aventin qui domine, de ce côté, la Rome Languedocienne, et où se dresse l'héroïque colonne qu'enveloppe, la nuit, un si grand silence bercé par l'ondoiement léger des cyprès du cimetière, et par la rue faubourienne que bordent des maisons basses vêtues de brique rose, je suis parvenu jusqu'aux haies touffues enfermant les petites propriétés, d'où émerge l'inégale frondaison des acacias. Et plus loin, c'est un enchevêtrement de ronces autour de jardins à peine cultivés, ayant pour seuils des carrés de vignes très ravagés des polissons, et toujours vendangés bien avant le temps des vendanges. Et, comme j'accomplissais ce pèlerinage au pays de mes plus vieux souvenirs, le soleil couchant rayait de pourpre les horizons et allumait comme un incendie aux dômes de pierre ondulant dans la lumière poudreuse dont la ville était enveloppée déjà.

Et, sur mon chemin, montueux par endroits, pierreux partout, de belles filles passaient, toutes ayant un air de famille, très brunes, avec des retroussis de cheveux noirs sur leurs nuques ambrées, riantes à pleines dents blanches, portant sur leur front étroit tout l'orgueil du sang latin, le cou et les hanches un peu épais comme ceux des vierges des Panathénées, fières et moqueuses, toutes une fleur au corsage et une raillerie aux lèvres, et je pensai que Marinette était ainsi. Qui donc, Marinette? Ah! ne me demandez pas son vrai nom. Je n'ai jamais connu que celui-là. La fillette, très brune et très moqueuse, dont je me croyais absolument épris, quand je venais passer, dans ce paysage, mes vacances de collégien. Épris comme peut l'être un garçonnet très timide auprès d'une créature dévotement élevée par d'honnêtes parents et qui était sage encore, par pure terreur de l'enfer, au sujet de quoi je n'étais pas, d'ailleurs, moi-même, absolument rassuré. Car, en ce temps-là, ma vieille tante ne m'eût pas laissé manquer la messe, et, pour être franc jusqu'au bout dans ce lambeau de confession, c'est à l'église, le dimanche, en la regardant penchée sur son livre, qu'elle faisait semblant de lire avec une délicieuse hypocrisie, que j'étais devenu amoureux de Marinette, au bruit de l'orgue et dans la fumée bleue des encens qui lui mettaient comme une auréole.

Bien entendu que nous croyions faire un gros péché on nous voyant en secret, pendant la semaine. Sans cela, y aurions-nous trouvé tant de charme? Moi peut-être qui, très sincèrement, trouvais une joie infinie, toute païenne, chastement voluptueuse à respirer ce parfum de jeunesse en fleur et d'une fleur déjà presque en épanouissement de beauté. Car, dans les pays du soleil, les jeunes filles sont plus tôt femmes, et maintenant que je me remémore Marinette, il me semble que mon platonisme, si doux d'ailleurs, frisait le ridicule et pouvait compter pour une débauche de respect. Elle ne chercha plus à me revoir ensuite, ce qui me fait vaguement craindre qu'elle ne m'ait pris pour un incorrigible serin. En quoi elle s'est trompée. Car je me suis parfaitement enhardi, dans la suite du temps, et n'ai pas envie de m'en repentir.

Donc, nous nous cachions, croyant mal faire, et n'y trouvant, elle du moins, que plus de plaisir. Comme ses parents, peu aisés, lui donnaient souvent des courses à faire, le soir, et qu'on ne me chicanait pas, moi-même, sur l'heure de mes promenades, c'est le soleil couché que nous nous rencontrions le plus souvent, et jamais par hasard, moi très ému en me retrouvant auprès d'elle, elle gaie comme un pinson et trouvant à me taquiner des délices infinies. Je lui contais très sérieusement ma tendresse; je lui donnais les fleurs cueillies, le jour même, et, le diable m'emporte, je lui lisais mes premiers vers inspirés par elle. Du tout elle s'amusait, en bonne fille, avec une troublante appréhension d'au-delà dans son regard sombre et perçant tout ensemble, tel une flèche empennée de velours. Et je buvais son haleine quand elle laissait ma tête se rapprocher de la sienne, le pollen tiède de sa joue—tel celui de l'aile d'un papillon ou le duvet d'une pêche—me mettant un frémissement à la joue.

Or, il avait fait ce jour-là, une chaleur comme celles que nous traversons en ces premiers jours de septembre, et la nuit était venue, admirablement translucide et caressée de souffles tièdes encore; le ciel, admirablement pur, d'un bleu très sombre, semblait un immense lapis-lazuli aux cassures d'argent, égratigné parfois subitement par la course de quelque étoile filante. Et jamais une telle sérénité de beau temps n'avait engagé aux promenades lointaines sous cette haleine caressante où mouraient, en même temps que les derniers parfums des roses sauvages, les dernières rumeurs du jour. Et nous étions allés, Marinette et moi, plus loin que de coutume, dans un enchevêtrement plus mystérieux de feuillages, et sous de plus lointains enlacements de vignes, jusqu'aux bords mystérieux d'une fontaine presque tarie et qui ne coulait plus que goutte à goutte, comme un bruit de larmes à demi consolées. Et jamais je ne m'étais senti plus troublé près d'elle, et jamais elle ne m'avait paru écouter avec un recueillement aussi attendri mes paroles d'amour. Nous nous étions vraiment perdus dans un dédale de frondaisons qui nous enveloppait délicieusement du frémissement de ses ténèbres.

Qu'avais-je dit à Marinette et pourquoi étions-nous silencieux depuis un instant, quand cette ombre fut rayée d'une vive lueur?—Un éclair, fit ma petite amie. Et comme j'allais, à mon tour, la railler, toute idée d'orage me semblant ridicule sous la sérénité d'horizon que nous venions de quitter, un roulement étrange se fit entendre, et quand Marinette répéta d'une voix déjà tremblante:—Le tonnerre! je n'eus plus aucune envie de me moquer d'elle. D'autant qu'une seconde clarté subite passa dans les branches que suivit un grondement plus caractéristique encore que le premier. Comme nous restions atterrés tous les deux, une troisième lampée de feu dévora l'ombre et un troisième mugissement d'éléments déchaînés épouvanta le silence qui nous était si doux.

—L'orage! l'orage! fit Marinette d'une voix affolée. Et je suis tête nue, et je n'ai rien à jeter sur mes épaules!

Et, s'arrachant de mes bras, tout éperdue, elle traversa les ronces en y déchirant peut-être ses jolis bras, malgré mes efforts pour la retenir, malgré mes supplications. Moins adroit qu'elle, pendant d'ailleurs que les flammes intermittentes continuaient se rapprochant de notre retraite, et aussi ces bruits de foudre devenus étourdissants, je ne pus me dégager aussi rapidement de ce dédale de feuillages et, quand je me retrouvai sur le chemin, le visage cinglé par les églantiers défleuris, elle avait disparu; en vain mes regards fouillèrent l'espace pour retrouver sa trace, bien que, par une nouvelle surprise, par un second enchantement aussi inexplicable que le premier, le temps fût d'une limpidité admirable, l'atmosphère merveilleusement lumineuse et le paysage, éclairé presque comme en plein jour, par le scintillement des étoiles et le rayonnement majestueux de la lune. Alors, ce faux orage que j'entendais encore cependant gronder sous les feuillées désertées? Je ne fus pas éloigné de croire, avec un peu de présomption sans doute, que le ciel était venu, ce soir-là, au secours de la vertu de Marinette. Et franchement, je lui en voulais un peu.

Je passai une nuit déplorable, après avoir vainement tenté de la rejoindre, très las de cette course folle, hanté de mille visions bêtes, tourmenté de désirs vagues et aussi de quelques remords inquiétants pour mon salut. Je dus dire un Pater et un Ave pour désarmer le courroux évident du ciel contre mes concupiscences innocentes pourtant d'adolescent.

Le lendemain, à déjeuner, ma vieille tante, qui était fort gourmande, avait un air singulièrement réjoui, comme lorsqu'un plat très à son goût figurait sur le menu familial. Et, de fait, elle ne put retenir son admiration expansive, quand la cuisinière, en personne, apporta, sur la table, un véritable Hymalaya d'escargots dont je me détournai personnellement avec horreur, n'ayant jamais pu vaincre mon dégoût irraisonné pour ce comestible bon enfant dont on fait grand cas dans les environs de Toulouse.

—Des escargots! Et comme ceux-là, en pleine sécheresse! s'écriait l'excellente vieille en pourléchant ses babines légèrement moustachues par le fait des ans.

Et, comme je demeurais visiblement insensible à cette joie, elle voulut, du moins, m'intéresser au côté miraculeux de cet événement.

—Ce Rodamour est tout simplement un homme de génie! poursuivit-elle avec enthousiasme.

Or, Rodamour était le jardinier qu'elle trouvait ordinairement bête comme une oie.

Donc, voici, comme elle me le conta un instant après, ce que ce Rodamour avait imaginé. Ayant remarqué que les escargots, dont les retraites sont invisibles absolument pendant le beau temps, en sortaient au moindre bruit d'orage, assoiffés de l'ondée qui allait suivre le tonnerre et les éclairs, il avait inventé les préludes d'un orage artificiel, en balançant rapidement, sous les feuillées, une lanterne qu'il cachait ensuite rapidement sous son manteau, de façon à ne donner à cette lumineuse apparition que la durée d'un éclair, tandis que des gamins qui lui faisaient escorte exécutaient ensuite des roulements imitant la foudre sur des tambours de vingt-cinq sous. L'effet était immédiat. De derrière chaque branche, sortaient des paires de cornes inquiètes qui dénonçaient au chasseur la présence de son gibier.

Et voilà la musique de foire dont j'avais été dupe! Et, pour prix de mon amour mystifié, on m'offrait un plat qui me faisait dresser, sur ma tête, les cheveux d'horreur! Et ce plat-là me coûtait peut-être la tendresse éternelle de Marinette!

Ainsi pensai-je encore, avec un regain de rancune contre le destin, en quittant ce joli chemin de Croix-Daurade, mon premier calvaire passionnel en ce temps-là!




VIEUX AMIS


VIEUX AMIS

La petite ville était de celles où les fonctionnaires en retraite aiment à finir leurs jours, exagérément provinciale, avec un charme de tranquillité qui tentait, au passage, les voyageurs lassés et les amoureux fervents. Rien ne lui manquait des grâces départementales, un peu lointaines de Paris, qui font respirer à l'aise les Parisiens en vacances, avec des propos idylliques sur les lèvres. Un joli clocher roman aux teintes grises et dont les sonneries s'égrenaient à l'heure des Angelus, mélancoliques et joyeuses à la fois; une mairie qui avait été un vieux château féodal, enfouissant aujourd'hui ses pierres vaguement sculptées, sous des guirlandes de lierre; un mail longeant une rivière à l'eau courante, sous une double avenue de platanes aux feuilles doublées d'argent clair; un petit jardin de ville où les amateurs venaient chanter, par les belles soirées d'été. Ajoutez que la rivière était poissonneuse, navigable au loin entre de jolies haies de roseaux, et, ce qui ne gâte rien, que les filles du pays étaient belles, avec de riants et naïfs visages, les hommes affables et les commerçants aussi peu voleurs que possible. La vie était donc facile dans ce Paradis et il n'y avait rien d'étonnant à ce que les vieux militaires, hors d'emploi, y fissent leur dernière garnison terrestre, comme le capitaine Landrimol et le capitaine Bidache qui, d'ailleurs, ne s'étaient guère quittés de leur vie.

Deux vieux braves, sortis des rangs, qui avaient commencé en Crimée, à gagner leurs premiers grades sur le même champ de bataille. Ils avaient conquis les autres dans le même régiment, lentement mais justement, et ils avaient été de la même promotion dans la Légion d'honneur; tous les deux demeurés aujourd'hui d'aspect violemment professionnel, dans leur redingote serrée à la taille et largement fleurie à la boutonnière, le petit chapeau sur l'oreille comme un képi les jours de crânerie ou de mauvaise humeur, et les moustaches en brosse jaunies au bord par la cigarette, telle la neige où ont fait pipi de petits chiens. On n'en eût pu faire cependant deux Ménechmes, car ils étaient inégalement conservés. Landrimol était demeuré un gaillard sec comme une trique, nerveux comme un cep de vigne, étonnamment vigoureux au fond et de belles ressources pour son âge. Par contre, Bidache avait pas mal grossi et roulait, sur ses petites jambes, un bedonnement qui lui donnait plutôt l'air d'un chapon du Mans que d'un bon coq.

C'était lui qui avait découvert cette oasis, quand l'oreille lui avait été fendue—ce qui avait demandé du temps, car il les avait longues—et qui, tout de suite, l'avait signalée à Landrimol comme l'olympique séjour où ils pourraient—tels les péripatéticiens—pérambuler, en commun, leurs dernières promenades. Tout de suite, ils avaient compris, dans sa plénitude, la vie de délices qui s'ouvrait devant eux, comme un jardin parfumé de roses automnales. La pêche à la ligne dans le même bateau, un peu loin dans la campagne, sans se parler de la journée pour ne pas effrayer le goujon; les parties de billard dans les cabarets des bourgs voisins, où la consommation coûte vingt centimes et où l'usage des boules d'ivoire sur le drap vert ne coûte rien; les absinthes voluptueuses sous les soleils couchants qui mêlent quelques rubis à leurs émeraudes; enfin, les bons souvenirs de campagne sur les bancs où l'on est assis l'un près de l'autre, mariant les fumées de ses pipes en un petit brouillard bleu où semble monter l'âme des heures passées.

Rien au monde était-il plus sage que ce programme et mieux réalisable?

Mais voilà! Bidache gâta tout. Sans comprendre ce que la vie ainsi recommencée avait d'exquis, n'annonça-t-il pas un jour, à Landrimol stupéfait, qu'il se mariait. Je dois dire que celui-ci—et c'est essentiel à la dignité de son caractère—jeta les hauts cris et fit ce qu'il put pour le détourner de ce stupide dessein. A son âge!—Nous avons le même, avait répondu Bidache, piqué.—Avec ce qui lui restait de santé!—Je ne me marie justement que pour être bien soigné et bien dorloté, avait répliqué Bidache avec conviction, pour avoir toujours des boutons à ma chemise et mon café au lait prêt à huit heures.—Et tu épouses?—Une des plus jolies filles du pays tout simplement. Et, cette fois, Bidache avait un sourire presque impertinent sous la paille grise de ses moustaches: on n'est pas parfait. Landrimol ne fit plus aucune objection et, dans l'éclair de franchise qui déchira la nuée d'émeraude des apéritifs pris en commun, il finit par trouver que son ami avait, au fond, raison. Et lui aussi,—on ne sait pourquoi—se mit a frisoter sa moustache d'un air conquérant.—Ça ne changera pas grand'chose à nos habitudes, mon vieux, lui dit Bidache comme conclusion et avec infiniment de bonhomie.—Parle pour toi, répondit Landrimol sur un faux air de reproche affectueux.

Et ce fut, ma foi, un mariage tout à fait joyeux que celui-là, par une belle journée de printemps où les oiseaux se poursuivaient dans les branches des platanes, devant l'église, d'où filtraient, par le porche entre-bâillé seulement, à cause des curieux, parmi l'odeur des roses grimpantes, un vague arôme d'encens, et les plaintes de l'orgue parmi les cris joyeux des passereaux énamourés. Quand le portail se rouvrit sur le cortège, les cierges flambant encore sous la nef, dans de petites vapeurs d'azur que rayaient largement, par places, des bandes de lumière colorées par les vitraux, semblaient une constellation prisonnière, un microcosme d'étoiles qui avaient fait quelque sottise et que le bon Dieu avait enfermées dans cette cage de pierre. Et Bidache avait dit vrai. L'épousée était une admirable personne délicieusement virginale dans sa toilette blanche, avec de beaux yeux bleus, qui regardaient sous le voile, et un sourire clair qui semblait suspendre, au tulle, quelques gouttes de lait. Comme il convenait, Landrimol avait été témoin de son ami, et développait, autour de la jeune femme, un peu de cette galanterie de bon goût qui demeure, avec l'héroïsme dans les combats, le secret des hommes de guerre. Madame Bidache paraissait enchantée de cette cour innocente et cependant audacieuse par instants, sans jamais excéder les règles de la courtoisie permise, et de la plus parfaite tenue.—Tu vois bien que j'ai eu raison! dit Bidache, enchanté, à son vieux camarade.—Absolument! répondit Landrimol, qui était volontiers monosyllabique dans ses Propos.

Et, en apparence, en effet, sauf à l'heure du dîner que Bidache faisait chez lui—mais encore invitait-il souvent Landrimol—et à l'heure du coucher que Bidache avait avancée dans un sentiment qu'on peut supposer bien naturel, rien ne sembla changé d'abord dans l'existence de nos deux amis. Les pêches dans le même bateau, les parties de billard dans les cabarets, les apéritifs dans la même fumée continuèrent à scander la double vie de ces deux héros. Cependant, arriva un moment où Landrimol parut quelque peu las de l'entretien de Bidache et il devint visiblement moins expansif. Il prenait un bateau à lui tout seul, refusait de jouer au billard, éloignait son verre de celui de Bidache dans les cafés. Il devenait brusque et narquois dans la causerie, et la brusquait volontiers au moment où son ami semblait y prendre le plus grand intérêt. Car à ce refroidissement très net dans les relations affectueuses, de la part de Landrimol, correspondait, comme presque toujours, un redoublement de tendresse de Bidache. Mais sacrédié! un vieux militaire a sa dignité. Il ne pouvait pourtant pas continuer à faire, tout seul, les frais d'une intimité qui semblait à charge à son partenaire. Avec une véritable douleur, au fond de l'âme, lui aussi devint hautain et sec. Un jour, ils se dirent: au revoir! comme de coutume. Mais le lendemain ils ne se revirent pas. Et le surlendemain non plus. C'était fini.

Le destin ne devait pas cependant leur permettre de s'oublier l'un l'autre, après une si longue et si fidèle amitié.

J'ai dit que Bidache, qui avait grossi, avait besoin d'un régime. Le médecin lui avait prescrit une promenade de trois heures tous les matins. Homme d'habitude, de discipline et de devoir, Bidache avait immédiatement organisé celle-ci d'après des lois immuables. Il partait de chez lui à cinq heures, prenait à droite, toujours par la même route, et rentrait ponctuellement à huit heures, pour son café au lait. Or, Landrimol, lui aussi, avait adopté un règlement matinal. Habitant sur la droite de la maison de Bidache, sur la route même que prenait celui-ci, il faisait, en partant à cinq heures un quart, un détour par derrière la petite ville, de façon à ne pas rencontrer son ancien ami. Dix minutes après on ne le rencontrait plus nulle part. Mais, à huit heures moins un quart, il revenait par le chemin que Bidache avait pris deux heures trois quarts auparavant, si bien que, comme celui-ci rentrait chez lui par la même voie, ils se rencontraient, en se croisant, toujours à la même place, à cent mètres de la maison de Bidache, à huit heures moins cinq.

Et Bidache, à qui ça faisait du mal de ne pas lui parler, se frottait les mains en le rencontrant, comme un homme à qui sa promenade hygiénique a fait grand bien, et qui se sent plus solide du bon air respiré. Et il lui criait de tout le souffle de ses poumons rajeunis:

—Hein! c'est bon, le matin!

—Excellent! lui répondait le monosyllabique Landrimol, en filant, et sur le même ton triomphant.

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L'INVITÉ


Vous me permettrez, pour une fois, une pointe de gauloiserie. J'ai été bien sage depuis si longtemps! Et puis, Paris est rempli, en ce moment, d'étrangers très graves, et on y entend rire si peu qu'on s'y pourrait croire à Londres ou à Berlin. Et c'est bon de rire, quelquefois, à la mode des aïeux, voire des aïeules, qui étaient moins raffinées que nous en plaisanteries. Lisez plutôt les lettres écrites au grand siècle par de grandes dames! Je n'excéderai pas, d'ailleurs, un genre de gaieté qui fut familier à Molière. Deux circonstances atténuantes encore. Mon conte est miraculeusement scientifique, et l'aventure m'étant arrivée à moi-même, comme nous ne manquons jamais de le faire remarquer à Toulouse, est d'une parfaite authenticité.

Donc c'est moi, oui, moi, qui avais résolu d'aller déjeuner à l'improviste chez mon vieux camarade, l'explorateur Pipedru, de passage à Paris pour quelques jours. J'ai peu de sympathie, en général, pour ces hardis pionniers de la civilisation européenne, qui viennent troubler de tranquilles sauvages et leur offrent hypocritement des verroteries, ayant déjà, aux talons, les canons de la conquête. Je n'apprends jamais, sans quelque plaisir, qu'ils ont été dévorés par de sages cannibales. Mais mon vieux camarade Pipedru n'est pas de cette race d'oiseaux de proie au long vol. Il explore par curiosité, par amour de la science, et sans jamais commettre, à son retour, aucune indiscrétion au profit d'un gouvernement quelconque, de la France, surtout, dont il désapprouve hautement la politique coloniale, ne rêvant, le brave homme! que le retour des chères provinces perdues à la mère patrie! Un sympathique, vous le voyez. Et hospitalier! Vous ne sauriez croire sa joie quand je viens ainsi le surprendre, à l'heure du repas, dans son petit appartement de la rue Pigalle, lequel est un musée véritable où se pourraient instruire vingt générations.

On entre dans son cabinet de travail en traversant la salle à manger. Quand je le vis, ce jour-là, un seul couvert était sur la table déjà mise. Le sien certainement. Allons, tant mieux! Il n'y aura pas de fâcheux entre nous. J'ouvre brusquement la porte de son laborieux asile. Comme à l'ordinaire, il vient à moi, les deux mains ouvertes. Mais soudain, sa bonne figure, déjà très hâlée par les exotiques soleils, se rembrunit:—Tu ne viens pas déjeuner, au moins?—Mais si, et j'ai grand'faim.—Impossible aujourd'hui.—Comment cela?—J'ai un invité que je ne peux recevoir que seul. Tiens!... j'aurais cru, en voyant une seule assiette sur la nappe....

Pipedru referma la porte et, me forçant à m'asseoir, malgré ma mauvaise humeur:—Il n'est que onze heures, fit-il, et nous avons trois quarts d'heure avant son arrivée. C'en est assez pour m'excuser et te dire la mystérieuse raison qui m'empêche d'être, en même temps, votre amphitryon à tous les deux. Mais, d'abord, as-tu lu Darwin?—Un peu légèrement, avouai-je en reprenant ma sérénité en face de l'air bon enfant et sincère de Pipedru.

—Alors, continua-t-il, tu es de ceux qui lui reprochent d'avoir fait descendre l'homme du singe, ce qu'il n'a jamais dit. Ce pauvre Darwin, tant calomnié de ceux qui ne l'ont pas lu, ne fit qu'apporter sa petite pierre à l'édifice physiologique commencé par Maillet en 1748, poursuivi par Robinet en 1768, continué par Lamarck en 1809 et auquel Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire a lui-même travaillé depuis. Darwin a infiniment plus parlé des pigeons que des hommes, et on ne sape pas les bases de la religion pour avoir affirmé que les cent cinquante variétés de pigeons qu'il a dénombrées n'avaient qu'un type originel: le bizet. Sais-tu maintenant en quoi consiste la «sélection naturelle», la plus belle découverte de son génie?—Vaguement.—Eh bien! c'est le principe, en vertu duquel, dans chaque espèce animale, les individus ayant une faculté particulière, et particulièrement robuste, font seuls souche durable, les autres succombant dans l'implacable lutte pour la vie qui est la loi terrible des êtres. Cette faculté, à laquelle ils doivent la supériorité qui leur permet de subsister parmi les ruines de leurs congénères, va s'exagérant chez leurs descendants, au point de devenir chez eux, plus que l'habitude même, une nouvelle nature.—En sorte que si, par l'exagération d'une habitude journalière, des hommes étaient arrivés à se créer artificiellement un besoin, ce besoin revivrait plus actif, plus impérieux, plus dominateur chez leur progéniture et pourrait devenir le signe caractéristique d'une race?—Parfaitement. Eh bien! maintenant que tu as compris, je puis te dire pourquoi je ne puis te garder à déjeuner. Mon invité, le premier insulaire de son lointain pays qui ait pénétré en Europe, fait prisonnier par un pasteur presbytérien à qui il a heureusement échappé, ne peut supporter d'autre convive avec lui parce qu'il appartient à la tribu des Arganautes.—Comprends pas.—Je vais te l'expliquer. Les Arganautes, qu'il faut bien se garder de confondre avec les compagnons de Jason à la conquête de la Toison d'Or, descendent d'un nommé Argan qui leur a donné son nom. Or, j'ai découvert que cet Argan n'est autre que celui dont notre grand Poquelin a parlé dans son Malade imaginaire, lequel Argan, étant huguenot, avait été exilé de France, à l'époque de la Révocation de l'Édit de Nantes, et était venu s'installer, par-delà les mers, dans une île lointaine, ce que Molière, par un bas sentiment de flatterie, s'était bien gardé de nous conter. Or, tu sais, comme moi, la manie de ce pauvre homme et qu'il avait coutume de compter les heures du jour par ses ablutions intérieures, renouvelant ainsi les merveilles de la clepsydre qui marquait, avec de l'eau, la fuite du temps. Cette passion pour les politesses hydrauliques de M. Fleurant devait, en vertu de la loi que je t'énonçais tout à l'heure, prendre chez ses descendants un développement tout à fait anormal. Et, en effet, le clystère était devenu, dans sa nombreuse postérité, le principe fondamental (c'est le mot propre) de toute alimentation et de toute gourmandise. Les facultés du goût s'étaient complètement déplacées chez cette race d'hommes, singulière, mais dont le teint est d'une fraîcheur et d'une beauté remarquables.

—Les repas devaient être singuliers.

—Mais ils se composent, comme chez nous, de plusieurs plats qu'on prend autrement, voilà tout. Les visages friands ne s'en épanouissent pas moins quand des parfums de vanille ou de chaudes odeurs de truffe montent des magnifiques appareils aquatiques dont les tables de famille sont surchargées. Nulle part même, je ne vis un tel luxe dans les services de table. J'assistai à un dîner officiel qui me donna tout à fait l'impression d'un concours de pompes à incendie en or. La menue vaisselle remplaçant la cuiller était en ambre, en turquoise et en saphir.

—Tu devais avoir une envie de rire....

—La moindre plaisanterie de mauvais goût m'eût coûté la vie. Les Arganautes, comme presque tous les hommes qu'a respectés le travail sacrilège de la civilisation, sont remarquablement doux et bons enfants. Mais il ne faut pas se ficher de leurs coutumes patriarcales. D'ailleurs, cela eût été d'autant plus déplacé de ma part, que j'étais leur invité.

—Comment, toi aussi!...

—Il convient, à un explorateur sérieux, d'adopter les coutumes de tous les peuples qu'il visite, au moins pendant la durée de son séjour. Les Romains étaient plus libéraux encore. Non contents de servir, à l'étranger, les dieux qu'on y adorait, ils les ramenaient à Rome et leur donnaient une place dans leur mythologique Panthéon.

—Et tu te fis à ce régime?...

—A contre-coeur, j'en conviens. C'est le mot ou jamais. C'est ce qui me fit même rester moins longtemps dans cette île, bien que la végétation y fût, tout naturellement, magnifique. J'y restai même d'autant moins que les gens, très hospitaliers de tempérament, me fêtèrent tout le temps comme un compatriote de leur ancêtre et que, là, l'abus des dîners en ville, sans m'exposer à une gastralgie, me parut, toutefois, particulièrement fatigant. Après un dernier toast à la santé du Roi....

—Comment, on trinque?

—A chaque service. Ce peuple, au cerveau toujours libre, est d'un extraordinaire entrain dans toutes les choses joyeuses de la vie. Mais va-t'en, il est onze heures et demie. Mon invité va arriver et ta présence le gênerait affreusement. Elle lui couperait certainement l'appétit.

J'avoue que ma curiosité à l'endroit de cet Arganaute était singulièrement piquée. N'étais-je pas, pour mon vieux camarade Pipedru, un autre lui-même? En me présentant comme son plus proche parent? J'insistai pour rester, pour être présenté à l'invité, pour déjeuner en sa compagnie. Mais Pipedru fut inflexible. Tout en me reconduisant doucement vers la porte:

—Je te dis que tu l'intimiderais. C'est une vraie sensitive. L'autre jour, ma bonne étant entrée un peu brusquement, il a failli mourir en avalant de travers.

Et il me fallut partir, sans avoir vu l'invité mystérieux de mon vieux camarade l'explorateur Pipedru. Le lendemain, d'ailleurs, le journal m'apprenait un accident affreux. En allant faire une visite au quatrième d'une des plus élégantes maisons du quartier Marigny, le malheureux Arganaute, entraîné par la force de l'habitude, avait avalé l'ascenseur et s'était broyé la mâchoire en tombant de dix mètres de haut dans la vide. Et, maintenant, toutes mes excuses, n'est-ce pas?