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Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants cover

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants

Chapter 14: TABLE DES MATIÈRES
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About This Book

The narrator is an elderly bibliophile who presents a series of short literary and historical tales addressed to his grandchildren, framing each anecdote as instructive entertainment and adapting episodes from history, literature, and personal reminiscence into accessible narratives that aim to cultivate curiosity and moral reflection in young readers. The collection mixes reminiscence, didactic commentary, and narrative sketches, often explaining the storyteller's motives, his convalescence, and his philosophy of early education, emphasizing memory, imagination, and the use of the past to instruct the present. Tone alternates between intimate family address and concise historical recounting, with occasional illustrative vignettes and a consistent aim to inform as well as amuse.

—C'est donc toi qui veux m'étrangler, mauvais sujet? lui cria-t-il d'une voix haletante.

—Moi, vous étrangler, Monsieur! répondit Valentin, stupéfait d'une pareille accusation: moi, vouloir vous faire du mal, lorsque sans mon assistance vous alliez périr!

—Je te conseille, petit fourbe, de me donner le change! murmurait le fermier qui n'était pas encore sorti de l'eau, mais qui ne courait plus aucun danger. Tu as voulu m'assassiner, pour m'empêcher de te punir, comme un voleur que tu es!

—Moi, un voleur! repartit Valentin, avec indignation: moi qui viens de vous sauver la vie!

—Attends-moi, friponneau! s'écria le fermier, dont la colère n'avait fait que s'accroître. Je vais te payer ma vieille dette, voleur de dindons, et je me servirai, pour ton châtiment, de la corde avec laquelle tu as essayé de m'étrangler, après avoir effrayé mon cheval, qui m'a fait tomber dans l'eau. C'est moi qui te pendrai, au premier arbre de la route.

Valentin eut une telle peur de cette menace, qu'il ramassa son bâton et s'enfuit à toutes jambes, sans regarder derrière lui. Il courut ainsi, le long de la route, pendant un quart d'heure, et ne ralentit sa course qu'en perdant haleine. Le fermier n'avait pas songé à le poursuivre et s'en était retourné, pour se sécher, à la ferme.

Le pauvre enfant se mit à pleurer à chaudes larmes, en pensant à l'ingratitude et à la méchanceté de ce vilain homme, qui l'aurait récompensé de sa bonne action, croyait-il, en le pendant à un arbre. Il n'eût jamais imaginé qu'un chrétien pût être aussi injuste et aussi mauvais à l'égard de ses semblables: il tira de sa poche son Catéchisme et il en parcourut quelques pages, afin de se réconforter, en élevant son âme à Dieu. Ses yeux s'étaient fixés machinalement sur des maximes morales et religieuses, que le curé de Monglas avait écrites sur la couverture du livre, et, quoiqu'il ne fût pas encore très capable de déchiffrer les écritures faites à la plume, il lut presque couramment cette maxime, qui lui rendit toute sa confiance dans la Providence:

[Illustration: Valentin lança si adroitement la corde an milieu de la rivière, que le noeud coulant saisit par le cou le malheureux qui se noyait.]

Le bien qu'on fait sur la terre nous est rendu au centuple dans le ciel.

Il avait continué sa route, en marchant d'un bon pas; il ne voyait sur son chemin aucun village, et il allait toujours en avant, dans l'espoir d'en trouver un. Il avait fait au moins cinq lieues, quand il arriva devant une maison de poste. Le lieu lui paraissait bon, pour demander les renseignements dont il avait besoin, afin de se diriger plus sûrement vers le but plus ou moins éloigné qu'il se proposait d'atteindre.

Il sentait son estomac vide, et il s'aperçut alors qu'il avait laissé son havresac et ses provisions à l'endroit où il déjeunait, quand son repas fut interrompu par la chute du fermier dans la rivière. Il possédait bien dans sa poche deux écus qui composaient toute sa fortune et que le vieux berger l'avait forcé d'accepter, mais cet argent lui semblait indispensable pour achever son long voyage. Une carriole, couverte en toile cirée, stationnait à la porte de la poste; le cheval, à moitié dételé, mangeait son picotin d'avoine, mais la voiture, remplie de ballots et de paquets, n'était gardée par personne. Valentin entra résolument dans le bureau de la poste.

Le conducteur de la carriole était là, qui se reposait en buvant un verre de vin avec le maître de poste. Valentin salua poliment les deux buveurs, en ôtant son bonnet à deux mains, et adressa la parole à celui qui avait la figure la plus avenante. C'était un gros homme, à la mine rubiconde et à l'air réjoui, vêtu d'une blouse de laine grise et coiffé d'un chapeau de feutre gris à larges bords.

—Monsieur, lui demanda Valentin, en restant la tête découverte, auriez-vous l'extrême bonté de me dire si je suis bien sur la route qui mène à Langres?

—Sans doute, mon petit, répondit le gros homme en riant, mais Langres n'est pas près d'ici, et il faut encore neuf ou dix heures de voiture pour y arriver.

—Dix heures de voiture! répéta l'enfant avec inquiétude. Il faudrait donc quasi le double de temps pour faire la route à pied?

—A pied? repartit le gros homme, en riant plus fort; c'est toi, mon petit, qui voudrais faire à pied douze grandes lieues de pays?

—Dix-sept lieues de poste, ajouta flegmatiquement l'autre homme qui remplissait son verre de vin et qui le vida d'un trait.

—Il reste trois ou quatre heures de jour, dit le gros homme qui avala aussi un grand verre de vin. Un homme, qui marcherait bien et sans traîner la patte, arriverait dans deux heures à Rolampont et dans quatre heures à Humes, pour passer la nuit. Puis, demain, il y aurait à faire neuf bonnes lieues dans la journée, pour arriver à Langres vers la tombée du jour. Diable! je plaindrais celui qui aurait demain ces neuf lieues-là dans les jambes.

—Il faut pourtant que je les fasse, dit l'enfant avec simplicité, mais je coucherai en route, soit à Rolampont, soit à Humes, et le lendemain j'irai jusqu'à Langres, où je compte me reposer, avant de me remettre en route pour la Lorraine.

—C'est en Lorraine que tu vas, petit? répliqua le gros homme, qui parut s'intéresser davantage à l'enfant. Et moi aussi, je vais en Lorraine, mais je n'y vais pas à pied comme toi, mon pauvre garçon; j'ai une bonne voiture, un bon cheval, et si je savais ce que tu vas faire en Lorraine, je pourrais bien t'y conduire.

—Oh! Monsieur, vous êtes bien bon! dit Valentin, en rougissant de surprise et de joie. Mais vous ne me connaissez pas!

—Tu as une honnête frimousse, qui me plaît et me donne confiance, répondit le gros homme. Je ne te connais pas, en effet, mais, tous les jours, on fait connaissance et bonne connaissance. D'ailleurs, tu me rendras quelques services. Tu donneras l'avoine au cheval, tu l'attelleras et le dételleras, tu lui feras sa toilette, et quand nous serons en ville, tu porteras mes paquets de livres….

—Eh quoi! Monsieur, vous avez des livres à porter? interrompit
Valentin. Je serais si heureux de voir des livres!

—Tu en verras, dans ma voiture, plus que tu n'en as jamais vu, dit le gros homme, car je suis colporteur et marchand de livres. Est-il possible qu'un marmot de ton âge s'avise d'aimer les livres? Mais tu ne sais pas lire?

—Je ne sais pas lire aussi bien que vous, sans doute, repartit l'enfant avec modestie; plus tard, je lirai mieux, sans doute, quand M. le curé de Monglas m'aura donné encore quelques leçons.

—Puisque tu connais un curé, petit, je n'ai pas besoin d'autre recommandation, dit gaiement le gros homme. Nous allons partir. Va mettre ton bagage dans la voiture, attelle le cheval, et attends-moi.

—Je n'ai pas de bagage, Monsieur! reprit Valentin, qui regardait d'un oeil d'envie le pain et le fromage sur la table. Mais j'ai bien faim!

—Que ne le disais-tu plus tôt? s'écria le gros homme: tu aurais déjà le ventre plein. Allons, assieds-toi là, et mange, et bois! ajouta-t-il, en lui versant un grand verre de vin. Il a vraiment faim, le pauvre diable! répétait-il, en voyant que l'enfant ne s'était pas fait prier pour faire honneur à cette collation inattendue. Dépêche-toi de tordre et d'avaler, mon petit affamé et souhaitons le bonsoir à la compagnie.

Valentin n'avait pas eu le temps de satisfaire son appétit, mais son compagnon de voyage lui permit d'emporter ce qui restait de pain et de fromage, en l'invitant à boire un second verre de vin. L'enfant, qui n'en avait pas bu une goutte, depuis son souper chez le curé de Monglas, eut l'esprit plus éveillé que troublé, en finissant à la hâte le bon repas qu'on lui avait fait faire. Il avait encore la bouche pleine, en montant dans la voiture du colporteur, et il continuait à dévorer son pain et son fromage.

—Et tout cela, ce sont des livres? demanda-t-il au colporteur, quand il fut assis au milieu des ballots soigneusement ficelés. Quel plaisir on aurait à lire tout cela! Et comme on serait savant, après avoir lu tant de livres!

Il était en humeur de parler et il parla autant que le voulut son compagnon déroute, qui lui avait demandé le récit de ses aventures et qui en apprit les détails avec intérêt, car ce compagnon de route, le père Lalure, colporteur de livres imprimés à Troyes et à Nancy, d'images en couleur fabriquées à Épinal, et d'ouvrages de piété vendus dans les couvents, était un excellent homme, quoique très ignare, assez grossier et souvent ivrogne.

—Écoute, petit, dit-il à Valentin: tu as besoin de gagner ta vie, et comme on ne gagne qu'en travaillant, je t'offre de travailler avec moi; tu sais lire, tu es intelligent et tu seras bientôt plus instruit que moi. Mon métier est d'aller de ville en ville vendre en détail les livres et les images, que j'achète en gros; le métier n'est pas très mauvais, puisqu'il me donne de quoi entretenir ma voiture, nourrir mon cheval et me nourrir moi-même, en faisant de jolies économies. L'an dernier, j'ai pu mettre de côté trois mille francs. Je gagnerais davantage, si je faisais plus d'affaires, et pour faire plus d'affaires, il me faut un aide. J'ai pensé à toi: si tu veux faire un marché avec moi et le bien tenir, tu auras du pain cuit pour le reste de tes jours, et ce pain-là, tu pourras le partager dès à présent avec ta pauvre vieille mère, qui en manque peut-être; tu seras nourri, habillé, logé, voituré, comme le patron, en recevant un écu par mois pour tes menus plaisirs, et de plus, trente écus d'honoraires à la fin de l'année. Cela vaut mieux que de gueuser sur les routes, de n'avoir que des guenilles sur le corps et de marcher sur les semelles du père Adam.

Valentin ne répondait pas; il baissait la tête et avait l'air de réfléchir, mais il était bien résolu à suivre sa vocation et à n'être qu'un savant. Il craignait, néanmoins, de blesser et d'irriter le père Lalure, en n'acceptant pas ses offres. Il se disait, tout bas, que ce serait un avantage pour lui de se trouver au milieu des livres, et de pouvoir lire jour et nuit, s'il en avait le temps; mais il n'eut pas de peine à se persuader que des relations journalières avec le curé de Monglas profiteraient mieux à son instruction générale, que son association avec cet homme bon et généreux, sans doute, mais ignorant, dépourvu d'éducation, et incapable de s'élever au dessus de sa naissance par l'intelligence et le savoir.

—Ce n'est pas tout, mon garçon! ajouta le père Lalure, pour achever de le séduire et de le décider; je n'ai ni femme, ni enfant, ni famille, et par conséquent, dans le cas où je viendrais à m'en aller dans l'autre monde, tu hériterais de tout ce que j'ai, de ma voiture, de mon cheval, de mes marchandises et de ma réserve, qui monte bien à neuf ou dix mille livres…

—Vous avez neuf ou dix mille livres en réserve! s'écria Valentin, émerveillé de ce qu'il prenait pour une bibliothèque.

—Dix mille livres, ce sont des francs! reprit le colporteur, qui n'avait garde de confondre une livre monnaie avec un livre imprimé; oui, je possède au moins dix mille livres en bon argent, et tout cela pour toi, petit, sauf à me faire enterrer chrétiennement et à payer quelques messes pour le repos de mon âme.

—Je suis bien touché de vos propositions, M. Lalure, répondit enfin l'enfant dont la résolution n'avait pas fléchi; vous êtes bien bon et bien honnête: je vous conserverai une éternelle reconnaissance, mais je veux être un savant, et pas autre chose. Tant que je serai avec vous, je vous rendrai de grand coeur tous les services qui sont en mon pouvoir, je vous aiderai à vendre vos livres et je serai votre dévoué serviteur, jusqu'à ce que nous soyons en Lorraine, où M. le curé de Monglas m'attend à l'Ermitage de Sainte-Anne. Je ne réclame de vous qu'une seule faveur, c'est que vous me permettiez de lire dans vos livres, pendant la route, et quand vous n'aurez pas besoin de mes services.

—Je suis fâché de n'avoir pas réussi à faire de toi un bon marchand de livres, dit le colporteur: on s'enrichit plutôt en vendant des livres, qu'en les lisant. Eh bien! tu peux lire maintenant à ton aise tout ce qu'il y a dans ma voiture. Aie l'oeil seulement sur le cheval, qui a l'habitude du chemin et qui va son petit train, la bride sur le cou. Bien du plaisir, Monsieur le liseur! Moi, je dors!

Il s'endormait déjà, en parlant, et il ne tarda pas à dormir d'un profond sommeil. Valentin, au contraire, n'avait jamais été mieux éveillé; pour la première fois de sa vie, il se trouvait au milieu des livres et il ouvrit tous ceux qui étaient à sa portée, comme pour faire connaissance avec eux: il en lisait les titres et il en parcourait quelques pages. Le hasard lui mit d'abord entre les mains des ouvrages traitant de matières qui ne lui étaient pas tout à fait étrangères, et qui se rapportaient à ses longs entretiens avec le vieux berger de Monglas. C'étaient surtout ces petits livres que l'imprimerie de Troyes répandait par milliers chez le peuple des campagnes: le célèbre Calendrier des Bergers, la Grande pronostication des laboureurs, la Chasse du loup, le Parfait Bouvier, etc. Valentin se délectait à feuilleter ces volumes, et sa passion pour la lecture se manifestait spontanément par l'amour des livres. Il eût voulu déjà connaître tout ce qu'il y avait de livres imprimés dans la carriole du colporteur.

Celui-ci dormait toujours, comme il en avait l'habitude, en se confiant à la marche sûre et à la direction routinière de son cheval. Valentin continua ses lectures, sans interruption et sans distraction, tant qu'elles furent favorisées par le jour, qui allait diminuant et qui finit par s'éteindre tout à fait. Il repassa d'abord dans son esprit ce qu'il avait lu, et il occupa sa mémoire des sujets divers qu'il avait abordés tour à tour dans cette première excursion à travers les livres; puis, ses idées devinrent moins nettes et moins suivies: de la réflexion il passa dans la rêverie et tomba par degrés dans le sommeil.

Ce fut le père Lalure qui s'éveilla le premier en sursaut, au bruit d'un grognement effaré de son cheval, qui secoua rudement la voiture par une triple ruade et commença une course folle, comme s'il s'emportait à l'aventure. Le colporteur n'eut que le temps de serrer les rênes et de maintenir le cheval sur la chaussée, au moment où il se jetait hors de la route, au risque de se précipiter dans un ravin. Il faisait pleine nuit et l'on pouvait à peine distinguer les objets environnants. Le cheval, qu'il aurait été impossible d'arrêter sur place, ralentit un peu son galop, toujours grognant et hennissant, sous l'empire d'une peur ou d'un vertige.

L'enfant s'était éveillé aussi, et ses regards se portaient de tous côtés avec inquiétude, pour chercher la cause de l'effarement subit du cheval, si paisible et si indolent d'ordinaire. Le père Lalure regardait, comme lui, en dehors de la carriole, qui avait failli verser et qui oscillait à droite et à gauche, selon les mouvements désordonnés que lui imprimait la course effrénée du cheval. Il y avait danger certain d'un accident inappréciable, et ce danger pouvait renaître d'un moment à l'autre. La route, alternativement montueuse et déclive, était bordée tantôt par des clairières et tantôt par de grands bois touffus.

Tout à coup Valentin, qui se penchait hors de la carriole pour savoir s'il n'apercevrait pas sur la voie quelque chose d'insolite, vit briller dans les ténèbres doux points lumineux, semblables à des charbons ardents.

—Monsieur! dit-il au colporteur, en baissant la voix: Monsieur, n'avez-vous pas un briquet, je vous prie?

—Un briquet? repartit le père Lalure, qui ne comprit pas le but de cette question inattendue. Nous avons bien affaire d'un briquet, quand notre cheval s'emporte! Il s'en est fallu de peu que la voiture ne versât.

—Au nom du Ciel, Monsieur, reprit l'enfant, avec des gestes d'impatience, prêtez-moi un briquet! Il n'est que temps!

—Tiens, le voici! dit le colporteur, en le lui donnant. Mais, pour
Dieu! qu'en veux-tu faire?

—Je veux, dit tranquillement l'enfant, en battant le briquet, je veux chasser le loup.

—Quel loup? s'écria le père Lalure, qui ne parvenait pas à modérer le galop emporté de son cheval. Il y a un loup? ajouta-t-il avec épouvante. Est-ce possible? Je ne m'étonne plus de l'effroi de ma pauvre bête!

Valentin avait fait jaillir l'étincelle sur l'amadou et il s'empressa d'en approcher une allumette, qu'il lança tout enflammée en dehors de la voiture. On entendit un hurlement, et le cheval se mit à ruer, en courant plus fort.

—Dieu fasse qu'il n'y en ait pas une bande! dit Valentin. Vite, vite, donnez-moi des papiers bons à brûler!

Le père Lalure chercha de vieux papiers, qui avaient servi à envelopper ses livres, et il les tendit à Valentin qui lui dit de les rouler en boule et de faire une provision de ces boules destinées à mettre en fuite les loups. Il y avait, en effet, trois ou quatre loups, qui suivaient la voiture et qui menaçaient de s'attaquer au cheval, dès que le moment leur semblerait propice à cette agression. Le malheureux cheval avait conscience du péril, qui devenait plus sérieux à chaque instant, mais Valentin était prêt à le conjurer. Il alluma successivement plusieurs des boules de papier chiffonné, que le colporteur avait préparées, et il les jetait l'une après l'autre sous les pieds du cheval pour tenir à distance les loups qui voulaient s'élancer sur lui. Il semblait que le pauvre animal avait compris qu'on lui venait en aide et que les projectiles enflammés n'avaient pas d'autre objet que d'éloigner ces animaux féroces. Il hennissait de joie et galopait de meilleur coeur, toutes les fois qu'une boule de feu traçait dans l'air un sillon de lumière et tombait, enflammée, à ses pieds.

Les loups, en revanche, perdaient de leur audace et restaient en arrière; ils ne renoncèrent pourtant à suivre la carriole, que quand elle fut sortie des bois et que la route se prolongea à découvert dans la plaine. Alors seulement le père Lalure fut rassuré, et il embrassa cordialement l'enfant, qui l'avait sauvé d'un danger presque inévitable, avec tant de présence d'esprit et tant de courage.

—Ah! mon cher petit! lui dit-il sympathiquement, combien je regrette de ne pouvoir te garder avec moi! Je te traiterais comme mon fils et tu serais plus tard la consolation de ma vieillesse. Je te marierais, un jour, à une bonne femme, qui te donnerait des enfants et qui nous ferait une famille.

—Un savant n'est pas fait pour se marier, répondit l'enfant, qui avait des idées aussi arrêtées et aussi mûries que s'il eût atteint déjà l'âge de la raison. Je ne veux pas d'autre famille que beaucoup, beaucoup, beaucoup de livres.

Le voyage du colporteur et de son petit compagnon s'acheva de la manière la plus heureuse. Ce dernier avait rendu à son patron les plus grands services, pour la vente des livres et des images qui faisaient le commerce du père Lalure. Cette vente avait été si prospère, que le colporteur voulut récompenser son jeune commis, en lui offrant une somme de vingt-cinq écus, comme témoignage de satisfaction. Valentin ne les accepta que pour les envoyer à sa mère, et il demanda au brave colporteur, en arrivant à Sainte-Anne, quelques volumes qui feraient le fonds de sa première bibliothèque. Le père Lalure se fit un plaisir de lui en donner une centaine à son choix, et ne quitta pas sans émotion cet enfant ingénieux et intelligent, en lui répétant qu'il perdait la meilleure occasion d'avoir autant de livres qu'il en voudrait et plus qu'il n'en pourrait jamais lire.

Valentin avait hésité à se séparer du père Lalure, car il apprit, à son entrée dans l'ermitage de Sainte-Anne, que le digne Curé de Monglas était mort, quelques jours auparavant; mais ce bon Curé ne l'avait oublié, en mourant: il avait recommandé, par testament, aux Pères ermites, de faire bon accueil à un enfant, nommé Valentin Jameray Duval, qui devait venir, un jour ou l'autre, à l'ermitage, pour y faire son éducation religieuse. L'enfant fut donc accueilli avec la plus gracieuse bienveillance, comme un élève du défunt curé de Monglas. On s'informa du genre de vie qu'il avait mené et du genre d'emploi qu'il exerçait, avant de venir chercher chez les Ermites une retraite hospitalière; Valentin raconta naïvement son histoire, et l'on crut qu'il se trouverait très honoré de garder les vaches, après avoir gardé les dindons….

L'ermitage de Sainte-Anne, à une demi-lieue de Lunéville, était pauvre, malgré son ancienne origine, qui lui assurait la protection des ducs de Lorraine; mais les trois ou quatre ermites qui vivaient dans cette sainte maison n'avaient pas besoin des biens de la terre: ils ne mangeaient pas de viande, ne buvaient pas de vin, et se nourrissaient de pain noir, de fromage et de lait, quand ils ne jeûnaient pas. Valentin n'eut pas à se faire violence pour se soumettre à ce régime, n'ayant pas été accoutumé à une nourriture moins frugale et plus abondante. Il s'astreignit volontiers à ces privations, d'autant plus que les ermites, absorbés par leur vie ascétique, le laissaient entièrement libre de son temps, et ne lui imposaient pas d'autre devoir que de soigner les quatre vaches de l'ermitage, de les mener au pâturage, de les traire et d'employer une partie de leur lait à faire des fromages. Il était même dispensé d'assister aux offices, excepté le dimanche.

Depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit, il donnait à l'étude, c'est-à-dire à la lecture la plus attentive et la mieux méditée, tous les moments dont il pouvait disposer. Les six heures qu'il passait tous les jours avec ses bêtes, dans un pâturage solitaire, sur la lisière d'une forêt immense, n'étaient pas les moins bien remplies: il ne faisait son métier de vacher qu'entouré de livres; il les lisait avec une telle ardeur, qu'il oubliait souvent de rentrer à l'ermitage pour le souper et qu'il devait alors se coucher à jeun. Il eut bientôt lu et relu tous les livres que le père Lalure lui avait donnés en prenant congé de lui; il fut obligé alors, pour fournir des aliments à son insatiable amour de la lecture, de s'adresser à la bibliothèque des Pères ermites. Malheureusement cette bibliothèque, composée d'une centaine de gros volumes de théologie, écrits en latin la plupart, ne lui offrait pas les ressources qu'il eût souhaitées pour travailler seul à son instruction: il y découvrit cependant quatre ou cinq ouvrages français, qui convenaient à ses goûts et à ses aptitudes: l'un sur l'astronomie, l'autre sur la géographie, et les derniers sur la numismatique. Il prit en si grande affection cette dernière science, qu'il en devina les principes et les différents caractères, avant même d'avoir appris le latin. Ce fut un des ermites, auquel il demanda de lui donner les premières notions de la langue latine, et dès qu'il en eut acquis les éléments, presque à lui seul et sans maître, il fit des progrès rapides dans cette langue, qu'il lut bientôt à livre ouvert. Il était moins avancé sous les rapports de l'écriture, faute de bons modèles et de bonne direction; aussi son écriture, imitée bizarrement des types d'impression qu'il avait sous les yeux, fut-elle toujours mauvaise, étrange et illisible.

—Mon frère, lui dit un matin l'ermite qui lui avait donné des leçons de latin, nous avons été avertis, hier soir, qu'un juif allemand vole tout le bétail du pays et va le vendre aux marchés d'Alsace: je vous prie de veiller avec soin sur nos pauvres vaches.

—J'espère, répondit Valentin, que ce voleur ne commet pas ses larcins à main armée, car, dans ce cas-là, le plus sage serait de ne pas faire sortir les bêtes et de les garder quelques jours à l'étable.

—Non, reprit l'ermite, cet homme a, dit-on, un secret pour endormir le gardien, et c'est à la faveur du sommeil de celui-ci qu'il peut emmener les bêtes et quelquefois tout un troupeau.

—Mon père, dit en riant Valentin, s'il ne faut que résister au sommeil, pour n'avoir rien à craindre du voleur de bestiaux, je saurai bien lui tenir tête, et au moindre danger, je cornerai si fort, avec mon cornet, qu'on m'entendra de l'ermitage et que vous me viendrez en aide avec des bâtons et des chiens.

Valentin sortit donc, ce jour-là, comme à l'ordinaire, avec les quatre vaches des ermites et s'en alla dans la prairie sur la lisière de la grande forêt, où le duc de Lorraine Léopold venait souvent chasser avec les princes et les seigneurs de la cour.

Il faisait une chaleur extraordinaire: les rayons du soleil tombaient d'aplomb sur la terre desséchée, et les herbes semblaient prêtes à s'enflammer. Les vaches que Valentin menait paître s'étaient rapprochées de la forêt, pour trouver un peu d'ombre. On voyait passer, dans les airs, des essaims d'abeilles qui avaient quitté les roches voisines et qui allaient chercher ailleurs de nouvelles demeures. Valentin prenait un vif intérêt à ces émigrations des jeunes abeilles, et il en avait étudié plus d'une fois les curieux épisodes, en admirant le merveilleux instinct de ces mouches industrieuses. Il vit un de ces essaims, qui s'abaissait vers le sol avec des bourdonnements confus et qui semblait vouloir s'arrêter quelque part, pour se mettre en groupe et pour attendre le moment favorable d'achever son voyage. Il suivit à distance, en s'avançant avec lenteur, l'essaim qui se portait d'un endroit à un autre, et cherchait la meilleure place où il pourrait camper et se reposer; mais l'essaim, après avoir choisi successivement plusieurs arbres autour desquels il se rassemblait comme pour tenir conseil, reprit tout à coup son vol, en s'élevant dans les airs et en s'éparpillant à travers la forêt.

Valentin, à son insu, avait employé plus d'une heure à cette étude de naturaliste; lorsqu'il revint au pâturage, où il avait laissé les quatre vaches; il ne les retrouva pas, et, s'imaginant qu'elles étaient entrées dans le bois pour y prendre le frais et pour paître à l'ombre, il y entra aussi, en les appelant par leurs noms et par des sifflements qu'elles avaient l'habitude d'entendre et de comprendre. Pas le moindre beuglement ne répondit à ces appels redoublés, que lui renvoyaient seulement les échos de la forêt.

Alors il se rappela l'avertissement que le Père ermite lui avait communiqué la veille, et il se demanda anxieusement si les vaches n'avaient pas été volées par ce juif allemand, qu'il regardait comme un être imaginaire créé par la peur des pâtres et des bergers. Les vaches ne pouvaient être que dans les bois, puisqu'il ne les avait point aperçues dans la prairie, et ce fut dans les bois qu'il se mit à les chercher çà et là, en cornant de toutes ses forces. Enfin, il entendit ou crut entendre loin, bien loin, quelques beuglements qui se turent presqu'aussitôt. Il corna de nouveau et de plus belle, sans obtenir aucun résultat; il se dirigeait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, cornant, appelant, criant. Cette fois, ce n'était pas une illusion: une vache avait beuglé, et ce beuglement fut suivi de plusieurs autres. Les vaches devaient se trouver à une portée de fusil, et Valentin resta convaincu que quelqu'un les emmenait en grande hâte, puisque les beuglements s'éloignaient de minute en minute. Il cessa d'appeler et de corner, afin de mieux suivre le voleur qui lui avait enlevé ses bêtes. Il espérait ainsi le rejoindre là où bêtes et voleur viendraient à stationner jusqu'à la nuit.

Son plan de poursuite réussit complètement; il parvint à franchir la distance qui le séparait du voleur de vaches, sans que celui-ci dût supposer qu'on pouvait l'atteindre. Il ne voyait pas encore ses bêtes, mais il les entendait souffler entres les branchages qu'elles brisaient en passant. Puis, il jugea tout à coup qu'elles s'étaient arrêtées et que le voleur, fatigué à une longue fuite à travers bois, reprenait haleine. Valentin n'avait pas d'arme, ni aucun moyen de défense: il ne devait donc pas songer à user de vive force pour revendiquer son bien et pour ramener ses vaches à l'étable. Il résolut de se borner à surveiller le voleur et à le suivre pas à pas.

La prudence lui conseilla de ne pas s'approcher davantage et d'éviter de faire le plus léger bruit, d'autant plus que le voleur n'avait pas encore choisi l'endroit où il serait le mieux caché avec son butin. Valentin eut alors l'idée de monter sur un arbre et d'y rester en observation; il monta donc le plus doucement possible sur un grand orme, qui s'élevait au milieu d'un emplacement dégarni d'arbrisseaux et de broussailles, mais tapissé de gazon et de plantes bocagères. Du haut de cet arbre, il dominait les environs, et il aperçut à travers la feuillée ses quatre vaches, qui ruminaient en fourrageant dans les taillis; mais il ne voyait pas l'homme qui les gardait, et il fut tenté de croire qu'elles étaient en liberté. Son attention fut détournée par le bruit des bourdonnements d'abeilles, qui voltigeaient au-dessus de lui et qu'il n'avait pas remarquées, en montant sur cet arbre, où l'essaim était venu se poser à l'extrémité d'une des branches les plus basses.

En même temps, il constata un mouvement décisif dans la station des vaches qui avaient quitté leur gîte et qui venaient de son côté, conduites par un homme de mauvaise mine, qui les tirait par la longe, en maugréant contre elles.

—Ces maudites bêtes ne veulent pas se tenir tranquilles! disait-il à part lui. Mais voici justement ce qu'elles cherchent: de l'herbe à brouter. Il y en a là de quoi paître jusqu'au soir.

[Illustration: Valentin monta donc sur un grand orme.]

Il avait attaché à son bras les quatre cordes qui pendaient aux cornes des vaches, et il les empêchait ainsi de s'écarter. Il s'assit par terre, sous l'orme, dans lequel Valentin était monté; il bourra et alluma sa pipe, puis il commença de fumer un affreux tabac, dont les exhalaisons nauséabondes arrivaient à l'enfant caché dans l'épais feuillage de l'arbre.

La fumée du tabac n'avait pas tardé à envelopper l'essaim d'abeilles, suspendu en boule à une des branches inférieures de l'orme, et cette fumée acre et soporative agit de telle sorte sur les mouches, qu'elles tombèrent en masse, à moitié étourdies, mais furieuses, sur le fumeur, en s'attachant à ses mains et à son visage, qu'elles criblaient de piqûres. Il poussa de terribles cris d'effroi et de douleur, auxquels Valentin répondit en cornant à plein gosier, tandis que les vaches essayaient de s'enfuir en beuglant et brisaient le bras du voleur en serrant les noeuds coulants des cordes qui les retenaient.

Cet horrible vacarme fit accourir des bûcherons, qui travaillaient dans la forêt, et qui vinrent aider Valentin à reprendre possession de ses vaches, pendant qu'on transportait à l'hôpital le malheureux voleur, cruellement blessé et défiguré.

L'aventure eut quelque éclat dans le pays et l'honneur en revint à Valentin qui avait fait preuve de tant de persévérance, d'adresse et de courage. On lui attribua même l'invention d'avoir lancé sur le voleur un essaim d'abeilles, qui en avaient fait justice.

A peu de jours de là, le duc de Lorraine chassait dans la forêt. Valentin n'avait pas mené paître ses vaches à cause des agitations et des tumultes de la chasse ducale, mais il s'était revêtu de son habit d'ermite, comme pour un jour de fête, et il avait emporté avec lui des livres et des cartes de géographie, pour aller lire et étudier dans les bois. Il était donc assis au pied d'un arbre, les yeux attachés tantôt sur un livre et tantôt sur une carte, et paraissait absorbé dans ses études, lorsqu'un inconnu, en costume de chasseur tout galonné d'or, s'approche de lui et lui demande ce qu'il fait là.

—Vous le voyez, Monsieur, répond Valentin avec déférence: j'étudie la géographie.

—La géographie! reprend l'inconnu, en souriant avec bonté: est-ce que vous y entendez quelque chose?

—Je ne m'occupe que des choses que j'entends, répliqua l'enfant sans lever les yeux de la carte qu'il étudiait.

—C'est une carte d'Allemagne? dit l'inconnu. Que cherchez-vous dans cette carte?

—Je cherche la route qui conduit à Heidelberg, reprend Valentin, car je songe à me rendre à la célèbre université de cette ville, pour y continuer mes études.

—Pourquoi penser à l'université d'Heidelberg, quand vous êtes en Lorraine, mon enfant? dit l'inconnu. Nous a avons le collège des jésuites de Pont-à-Mousson, où l'on fait d'excellentes études, et c'est là que vous irez achever les vôtres.

[Illustration: Il était assis au pied d'un arbre, les yeux attachés sur un livre.]

C'était le duc de Lorraine en personne, et Valentin, qui ne l'avait pas reconnu, se vit tout à coup entouré des chasseurs revenant de la chasse. On lui fit mille questions; le duc fut enchanté de ses réponses et déclara qu'il le prenait sous sa protection. Valentin entra donc au collège de Pont-à-Mousson; il s'y appliqua, de préférence, à la géographie, à l'histoire et à l'archéologie; il en sortit avec une pension qui lui était payée sur la cassette du duc Léopold.

Valentin était désormais un savant, comme il l'avait souhaité; le premier usage qu'il fit de ses économies fut d'envoyer de l'argent à sa mère, de reconstruire la chapelle de l'ermitage de Sainte-Anne, et de dédier un tombeau monumental à la mémoire du curé de Monglas. Il fut plus tard bibliothécaire du duc de Lorraine.

—Son Altesse sérénissime, disait-il avec modestie, daigne me payer honorablement pour ce que je sais; mais, si 1'on devait me payer pour ce que j'ignore, tous les trésors du duc de Lorraine ne suffiraient pas.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction.—La convalescence du vieux conteur

Une bonne action de Rabelais

Les pressentiments maternels

Les premières armes

Les hauts faits de Charles d'Assoucy

La mascarade de Scarron

Le revenant du château de la Garde

Madame de Sévigné et ses enfants à la cour de Versailles

Les espiègleries de Crébillon

La vocation de Jameray Duval