* * * * *
Cette conspiration de Cellamare, qui eût fait tomber plus d'une tête sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientôt, entre les mains bienveillantes de M. le régent, une entreprise assez ridicule, et plutôt faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes d'État. M. le régent se contenta du nouvel abaissement imposé aux princes légitimés, et quand on lui rapportait les vociférations de Mme la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de la princesse en dédommagement des humiliations qu'elle lui avait fait subir dans le salon de Mme de Maintenon.
Puis, dans ce plaisant pays de France, on n'est pas fâché de changer chaque matin de héros et d'aventure; au bout de trois mois, quiconque eût parlé des conspirateurs dans un salon de Paris, eût été regardé comme un sot; si bien que, même à la Bastille, le juge instructeur avait fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur laissait déjà toutes sortes de libertés inaccoutumées en ce lieu de plaisance: ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d'abord, furent relâchés l'un après l'autre: aujourd'hui M. de Malézieu le fils, M. Bargeton le lendemain; plus tard encore, elle se rappelait qu'il y avait déjà six mois on était venu chercher M. de Silly, et que l'ingrat était parti oubliant de prendre congé de cette humble amie, et ne se doutant pas que peut-être elle avait sauvé sa tête en brûlant la pièce la plus compromettante du procès.
Que vous dirais-je? Après tant d'angoisses et d'inquiétudes, la prisonnière resta seule à la Bastille, et ne comprenant guère comment la moins coupable était détenue, à l'heure où l'indulgence et le pardon s'étaient étendus sur tous ses complices. C'est une chose étrange et pourtant vraie: aussitôt que le danger a disparu dans une affaire d'État, la captivité devient insupportable. Autant le prisonnier mettait de zèle et d'ardeur à sauver sa vie, autant il reste inerte à présent qu'il se demande quand finira sa captivité. Il en est à regretter même les heures pénibles de l'interrogatoire, et l'aspect du juge, et les bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier qui n'est que cela, n'est plus rien, même à la Bastille. On l'oublie, on le néglige, et si Mlle de Launay n'eût pas rencontré parmi ses gardiens le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle eût été bien malheureuse.
Mais le chevalier de Maison-Rouge était si tendre et si bon, avec tant de probité, tant d'honneur, tant de petites recherches pour distraire un peu sa captive; il oubliait si souvent de fermer la porte à double tour; il avait chaque matin un nouveau livre à lui prêter, non pas les vieux romans poudreux de la Bastille, mais le livre à la mode ou la comédie à peine éclose. Dans ses jours de sortie, il s'en allait par la ville, en quête des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se débitent dans les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis, tout ce qu'il avait appris, il le racontait avec mille grâces, ajoutant ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette prison, très étonnée et scandalisée, on pourrait le dire, de toutes ces joies.
Il y eut un jour où le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute espèce de discipline, s'en vint présenter à Mlle de Launay les hommages d'un prisonnier logé dans la tour de la Liberté, ainsi nommée par une aimable ironie à laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots de leur façon. Ce prisonnier était un beau jeune homme, à la fleur de l'âge, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-même. Il s'était plongé, comme un étourdi et pour le vain plaisir d'une nouveauté qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare, et peu s'en fallut qu'il ne payât son étourderie un peu cher. Mais le moyen de livrer au bourreau le dernier héritier du cardinal de Richelieu? Il était déjà le bienvenu du jeune roi; il était l'ornement de la cour; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait en sa faveur.
Mais la Bastille lui était insupportable, et quand il apprit par le chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du Maine était logée à la Bertandière, une tour qui faisait face à la Liberté, M. de Richelieu n'eut pas de cesse et de fin qu'on n'eût enlevé les clôtures de l'une et de l'autre fenêtre, et le voilà qui se met à chanter à haute voix, mieux que n'eût fait le fameux Lambert ou le célèbre Cocherot de l'Opéra, l'opéra d'Iphigénie. Il chantait le rôle d'Oreste, et Mlle de Launay fut bientôt Iphigénie. On n'avait rien entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens détenus, ceux qui étaient au secret depuis vingt ans, se demandaient s'ils n'étaient pas le jouet d'un songe. Ah! les malheureux! c'était la première et la dernière chanson qu'ils devaient entendre avant de mourir.
On touchait à l'automne, et les brouillards plus épais tombaient du haut des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe. Une des filles de M. le régent s'était jetée aux pieds de son père en demandant la grâce du jeune homme, et le régent s'était laissé fléchir. Le départ de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay, et plus attristée à mesure que l'hiver était plus proche et la solitude plus profonde, elle écrivit à M. Leblanc le billet suivant:
«MONSEIGNEUR,
«Ce n'est ni l'impatience ni l'ennui qui me forcent à vous importuner. Ce qui m'y détermine est la juste appréhension qu'une personne aussi obscure que moi ne soit totalement oubliée. Cette crainte est d'autant mieux fondée, qu'il est peu vraisemblable que les motifs de ma détention en rappellent le souvenir; je me flatte qu'ils sont aussi peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j'ai trouvé quelque espèce de nécessité de vous remettre en mémoire que j'ai été amenée à la Bastille à la fin de l'année 1718, et que j'y suis encore. Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai du reste sur votre équité et sur votre humeur bienfaisante, contente, en quelque état que je sois, d'obéir aux lois qu'on m'impose et de révérer le pouvoir souverain par une soumission volontaire à ses ordres.»
Sa lettre écrite, elle attendit sa délivrance, ou tout au moins l'espérance d'être délivrée. Hélas! rien ne vint, que l'hiver sombre et menaçant. La prisonnière était à bout de courage. Un temps vient où les heures comptent pour des années; la rêverie est impossible; on ne peut plus lire, on ne dort plus; chaque journée est un long supplice, et pourtant la captivité de la jeune lectrice était un plaisir, comparée au séjour de la duchesse du Maine dans la citadelle où elle était enfermée. Elle était seule, et complètement ignorante du sort de tous les siens; pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse, heureuse de toutes les choses de l'esprit, en était réduite à supplier M. Leblanc à peu près dans les termes que Mlle de Launay employait pour elle-même. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue à la liberté, et qu'il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa captivité ne pouvait pas se prolonger davantage. D'abord elle se trouva bien isolée en ces lieux privés de leur ancienne splendeur. La disgrâce est contagieuse, et de tous ces courtisans empressés à leur plaire il vint un bien petit nombre. Ah! désormais, plus de fêtes, de comédies, de belles nuits enjouées, aux sons des musiques.
Ils avaient payé leur liberté assez cher; M. le régent, qui n'était pas sans pitié, mais qui ne voulait pas être exposé aux récriminations violentes de ses ennemis, comme il n'avait pu rien tirer des principaux complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d'un bout à l'autre en sa qualité de secrétaire intime de la princesse, absolument se refusait à parler, M. le régent avait exigé de la principale accusée un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse, elle avait signé tout ce qu'on voulait. Ainsi la princesse y laissa beaucoup de sa considération, et le prince, un peu de son propre honneur. Il en avait conservé un si grand ressentiment, qu'il refusa longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s'était soumise la maîtresse, et il s'indignait qu'une servante eût plus de courage et d'honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes, trop pressés de racheter leur liberté par des lâchetés misérables.
Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honnêtes, condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants avec eux-mêmes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se tournaient du côté de la captive. «Ah! disait-on, en voilà une au moins qui ne cède pas aux menaces, et qui maintient ce qu'elle a dit tout d'abord.» Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles franchissent les fossés les plus profonds, elles pénètrent dans les plus hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un pressentiment de l'admiration dont elle était l'objet légitime; elle en était tout encouragée à résister à la violence. Aussi, ni les menaces d'une captivité sans fin, ni l'espérance d'une délivrance prochaine, ni les peines et les infirmités de la prison, qui finit presque toujours par dompter les volontés les plus fermes, ne vinrent à bout de ce grand courage, et la prisonnière fut plus forte que ses geôliers.
Au bout de six mois encore de cette courageuse résistance, elle vit s'ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse, elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle était entrée en grande cérémonie à la Bastille, accusée et complice d'un crime d'État, autant, à cette heure, elle était une simple bourgeoise, et l'on n'eût jamais dit, à la voir, quel grand rôle elle avait joué dans cette illustre tragédie, où les têtes les plus hautes avaient couru un vrai péril. Comme elle respirait en ce moment l'air pur de la liberté! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous les jours dans le véhicule de tout le monde! A chaque tour de la roue indolente, elle se demandait: «Que dira ma princesse, et comment donc en serai-je reçue?» Elle arrive enfin; la porte est ouverte; elle entre. On lui dit que Mme la princesse du Maine se promène dans ses jardins. Elle y court. La dame était en calèche, à demi couchée, et voyant venir cette confidente si fidèle, la seule qui n'eût pas trahi son secret:
—Ah! dit-elle, vous voilà, j'en suis bien aise!
Et voilà tout ce qu'elle en eut. Pas d'autre explication, pas de récompense, à peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble service, à lire, à veiller, à jouer avec Son Altesse, et peu s'en fallut qu'elle ne regrettât le calme et la paix de sa prison. Ces grands seigneurs d'autrefois, ces fils des dieux, s'imaginaient que les petites gens étaient trop heureux de les servir et trouvaient leur récompense dans leur dévouement même. Elle avait rapporté de la Bastille du linge et des robes en méchant état, sa princesse ne songea point à remplacer ces nippes usées dans la prison. Désormais Mlle de Launay comprit qu'elle ne devait rien attendre que d'elle-même, et, bien décidée à sortir de cette captivité déguisée, elle s'en fut visiter ses amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Hélas! l'aimable poète, ami des doctes soeurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons avaient été le charme et la gaieté de tout un monde évanoui, Mlle de Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des anciens chevaliers du Temple.
Quand elle eut prié pour M. de Chaulieu, ce fidèle ami de sa jeunesse, qui lui était resté fidèle même aux heures sombres de la Bastille, elle s'en fut chez M. Dacier… Il avait perdu dans l'intervalle l'illustre et vaillante épouse dont le nom est resté parmi les gloires suprêmes du siècle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier! un éloquent et rare esprit, ami des chefs-d'oeuvre, interprète fidèle de l'antiquité. Fille d'Homère, elle avait traduit de la plus digne façon l'Iliade et l'Odyssée, et sa traduction sans rivale n'a pas été dépassée. Elle à traduit des Latins, Plaute et Térence, et si M. Dacier a mis son nom à la traduction d'Horace, il y fut grandement aidé par cette compagne active de ses travaux.
Malgré sa douleur profonde, et tout pénétré de la perte irréparable qu'il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay tant de grâce et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de la femme qu'il avait perdue, qu'il envoya M. de Valincourt, leur ami commun, demander à cette fille parfaite, c'est ainsi qu'il l'appelait, l'honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Académies; il était célèbre et fort riche et jeune encore; et Mlle de Launay, que la prison avait faite sérieuse, à qui le malheur avait enseigné la prudence et la résignation, accepta la main qui lui était offerte. Elle mit cependant une condition à ce mariage, à savoir le consentement de Mme la duchesse du Maine, espérant que la princesse n'y trouverait aucun obstacle. Elle comptait qu'elle ne serait pas refusée, elle comptait mal.
A la première ouverture qu'on lui fit de ce mariage, la princesse, hors d'elle-même, se récrie; elle ne saurait se passer, disait-elle, des soins et des services de sa lectrice et de sa confidente; elle ne veut pas que son secret transpira au dehors; elle promet, du reste, de s'occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de Launay représentèrent à cette fille des rois le nom de M. Dacier, son illustration, sa fortune et le bien qu'il pouvait faire à sa nouvelle épouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile à retrouver, elle n'en fut que plus décidée à ne rien entendre, et le mariage fut rompu.
Cependant M. le duc du Maine, après avoir résisté de toutes ses forces au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. Là, il menait une vie austère et retirée, appelant la prière à son aide, et trouvant une grande force à se souvenir des leçons de Mme de Maintenon et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortuné, dont l'enfance et la jeunesse s'étaient passées dans une abondance infinie et une prospérité de toute chose voisine des fables, quand il eut passé par toutes ces épreuves d'une humiliation sans cesse et sans fin, se vit frapper d'un mal sans remède et grandissant chaque jour. Une lèpre, horrible à voir, s'étendit peu à peu sur son visage, et bientôt il fut impossible de le contempler sans dégoût. Plus il se sentait frappé, plus il s'enfonçait dans l'ombre et dans la solitude, et, cette fois encore, Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle priait avec lui; elle écoutait sa plainte, et parfois elle le ramenait au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles resplendissait de toutes ses grandeurs.
Que vous dirai-je? Il avait, tout malheureux qu'il était, conservé un coeur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa dernière heure, il déclara qu'il voulait établir Mlle de Launay avant de mourir. Mais M. Dacier était mort sur l'entrefaite, et M. de Silly, qui parfois semblait regretter sa conduite passée, avait laissé dans le coeur de la délaissée un si cruel souvenir, que son nom seul était pour elle une épouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherché une récompense à sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa maison, un honnête homme, d'un esprit médiocre et d'une humble fortune; il avait passé cinquante ans, et toujours vécu de son épée; une petite ferme à Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d'autre ambition que d'être enfin le capitaine et maréchal de camp aux gardes suisses d'une compagnie dont il était depuis longtemps le lieutenant.
Et si lasse était Mlle de Launay de tant d'émotions et de révolutions dans cette petite cour, qu'elle accepta volontiers la main de ce brave homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine dont il faisait les fonctions depuis tantôt deux années. Cette fois encore, il fallut s'attaquer à la duchesse du Maine, implorer sa bonne grâce, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, très sage et très prudent, qui voulait bien se marier, mais à condition qu'au préalable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin, et comme aussi le duc du Maine l'exigeait, la princesse accepta cette alliance; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du baron de Staal, donna à la mariée une belle tabatière, une belle robe et sa main à baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au maître de Sceaux un agneau de sa bergerie.
A la fin les voilà mariés et retirés bientôt dans leur maison des environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la limite était bien étroite, à côté de ce mari qui ne savait que raconter les petites guerres qu'il avait faites et les petits événements dont il avait été le témoin, Mme de Launay, calme et résignée, écrivit les Mémoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tâche assez dangereuse, de n'en montrer que les beaux côtés; elle voulait paraître aimable, afin de laisser d'elle-même et de son passage ici-bas un bon souvenir. Cependant nous avons retrouvé un portrait qu'elle avait écrit de sa main, et qui la montre à peu près telle qu'elle était, l'heure n'étant pas venue encore où l'on arriverait à écrire en toutes lettres et sans y rien omettre, non pas même la honte et le mépris, ses propres confessions. On ne lira pas sans intérêt les deux pages que voici:
«Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et désagréable au premier abord. Son caractère et son esprit sont comme sa figure; il n'y a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup contribué à la faire valoir. La prévention où l'on est que les gens dépourvus de naissance et de bien ont manqué d'éducation fait qu'on leur sait gré du peu qu'ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et justement elle en a tiré ce qu'elle a de bon, les principes de vertu, les sentiments élevés, et les droits sentiers d'une conduite exacte que l'habitude à les suivre lui a rendus faciles et naturels.
«Sa folie a toujours été de vouloir dominer par la logique et la raison; et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'imaginent être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Toutefois elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité, ce qui souvent l'a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société, et tout à fait insupportable aux gens de sa dépendance. Heureusement la fortune ne l'a pas mise en état d'en envelopper plusieurs dans cette disgrâce. Avec tous ces défauts, elle n'a pas laissé que d'acquérir une véritable réputation, qu'elle doit uniquement à deux occasions fortuites: l'une a mis au jour ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et l'autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté. Ces événements, ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même, malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attiré une considération au-dessus de son état. Elle a tâché de n'en être pas plus vaine; mais déjà la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de vanité en est une.
«Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marché. Aucune opinion ne se présente à son esprit avec assez de clarté pour qu'elle s'y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir; ce qui fait qu'elle ne disputa guère, si ce n'est par humeur. Elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs et les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s'est autorisée du peu de conplaisance qu'elle a pour elle-même à n'en avoir pour personne; en quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressort.
«L'amour de la liberté est sa passion dominante, passion très malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la servitude; aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré les agréments inespérés qu'elle a pu trouver.
«Elle a toujours été fort sensible à l'amitié, cependant plus touchée du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle; indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se manquent pas à eux-mêmes.»
Certes, le portrait n'est pas flatté, mais il est simple et vrai; il nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s'est trouvée mêlée à de grands événements qu'elle a dominés de la hauteur de son courage et de la sagacité de son esprit. Par un bonheur inespéré, le succès de la vie et des Mémoires de Mme de Staal et le renom de bel esprit qu'elle a laissé l'ont fait confondre, à cinquante ans de distance, avec un des plus grands génies du commencement de l'empire, Mme la baronne de Staël, l'illustre auteur de Corinne et des Considérations sur la Révolution française. Heureuse confusion; elle ne saurait attenter à la gloire de Mme de Staël; elle jette une clarté très grande et très heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s'en va s'amoindrissant et s'effaçant toujours.
ZÉMIRE
Au bout du pont Royal, sur le quai d'Orsay, non loin de l'ancien hôtel de MM. les gardes du corps du roi, un café de sérieuse apparence est rempli tout le jour d'une foule d'honnêtes gens qui viennent prendre en ce lieu leur repas du matin et leur repas du soir. On y parle à voix basse, et, si parfois quelque étranger s'égare en ces salons bien hantés, il prend soudain le diapason des habitués du café de la rue du Bac; si bien que les femmes les plus distinguées ne redoutent pas d'y venir, en compagnie de leur frère ou de leur mari.
Un beau jour du mois de juin (il avait plu dans la matinée et le pavé était encore humide), un carrosse à l'ancienne marque, sorti des ateliers d'Erlher, et conduit par un cocher aux cheveux blancs, déposa sur le seuil du café une vénérable dame du faubourg Saint-Germain, accompagnée de sa nièce, une personne sérieuse, qui avait déjà dépassé la vingtième année. Elle-même, la nièce, avait pour chaperon, mieux qu'une servante, une amie, uns soeur de lait. Celle-ci s'appelait Mariette; elle avait dix ans de plus que sa compagne; elles se tutoyaient l'une et l'autre, avec une certaine déférence du côté de Mariette. Elle était vêtue en paysanne cossue; à sa tête le vaste bonnet normand ourlé de dentelles, à son cou la croix martelée à Fécamp par les anciens orfèvres de l'antique province. Autant la demoiselle était frêle et d'une apparence chétive, autant la Mariette était d'une opulente et vivace santé. Rien ne gênait son beau rire et son grand art de ne s'étonner de rien. Il y avait déjà trois ou quatre jours que ces dames avaient fait le projet de venir déjeuner en garçons dans cette maison, voisine de leur hôtel; elles s'en faisaient une grande fête. A leur entrée, il y eut parmi les habitués un mouvement de curiosité discrète et bientôt réprimée, chacun ayant compris que les nouvelles venues appartenaient évidemment au meilleur monde.
A peine elles furent assises:
—Ah! mon Dieu, s'écria Mariette, Zémire est perdue! Où donc est-elle?
Elle m'est échappée, et Dieu sait si la pauvrette est en peine!
En même temps, elle se levait en criant:
—Zémire! Zémire!
Or Zémire avait retrouvé la piste, et si contente et si gaie elle allait à travers les deux salons, disant à chaque gambade, en petits cris joyeux:
—Rassurez-vous, chères amies, me voilà!
Zémire était une bête charmante de la plus belle race écossaise et grosse à peine comme le poing. Elle avait les grâces et les gaietés de la première jeunesse; ignorante de toute malice, il n'y avait rien de plus leste et de plus enjoué. La nuit venue, elle couchait sur les pieds de Mariette; toute la famille en raffolait; tout le quartier savait son nom. Sa jeune maîtresse l'appelait l'oiseau. Que de morceaux de sucre à son intention dans toutes les poches d'alentour! et tendre à l'avenant, un doigt levé lui faisait peur, la grosse voix remplissait son coeur de remords. Mais le moyen de se fâcher contre un si frêle animal qui vous regardait, sous sa chevelure soyeuse, avec ses deux yeux d'escarboucles?
Cependant elle fut grondée:
—O la laide! disait Mariette.
Et la pauvrette, humiliée, se traînait aux pieds de ses trois maîtresses. La plus jeune, enfin, lui pardonna, et soudain ces trois mains bienveillantes la couvrirent de caresses. Alors la voilà ressuscitée, et plus que jamais bondissante à travers ces hommes d'habitudes et d'humeur si différentes. Mais, quoi! dans le premier salon son succès fut complet. Elle, alors, se voyant encouragée, eut la curiosité, disons mieux, l'imprudence de traverser la grande salle par où elle était entrée. Elle arracha le journal de celui-ci, juste au moment où son ministre était traité de Turc à More; elle enleva la serviette de celui-là, comme il allait s'essuyer les mains. Elle eut même l'audace d'effleurer de sa patte, où restait un brin de poussière, le pantalon blanc du sous-lieutenant Joli-Coeur, et le sous-lieutenant se contenta de grogner: «La vilaine bête!»
Oui-da, mais il y avait dans le fond de la salle, au coin de la porte d'entrée, un peu dans l'ombre et prenant une glace panachée autant qu'elle-même, une dame attifée et trop parée. Elle portait une robe à longue traîne, et la malheureuse Zémire, qui ne connaissait pas chez sa maîtresse ces sortes d'embarras, laissa sur l'étoffe traînante l'empreinte légère de ses trois pattes, la quatrième étant essuyée sur le pantalon blanc de Joli-Coeur. Mais, juste ciel! les grands cris que poussa la dame! Elle jurait que sa robe était perdue. Eh! comment finir cette journée? il fallait rentrer au logis. Plus la dame aux riches atours semblait irritée, plus la bestiole implorait son pardon, sans sa douter que cette robe était un phénomène. Enfin un jeune homme qui était avec cette femme irritable asséna sur la tête et sur les deux pattes de la triste Zémire un violent coup de ses deux gants. Tout le café retentit du cri de Zémire.
Hélas! c'était la première fois qu'elle était battue! Elle revint en toute hâte au groupe où sa plainte avait soulevé tant d'angoisses… Un doute arrêta la triste Zémire: elle se demanda si ses trois gardiennes, épouvantées de l'accident, auraient assez de force pour la défendre et de volonté pour la protéger contre un nouvel attentat. Alors, s'étant décidée et, d'un bond plein de grâce, elle se mit à l'abri du commandant Martin, qui déjeunait paisiblement en face de Mariette, Mariette ayant déjà remarqué que son voisin respirait à la fois le calme austère et la bonté d'un homme habitué au commandement.
Martin commandait à tout un escadron de cavalerie légère et pas un de ses officiers qui passât devant lui sans lui présenter ses respects.
Il ne comprit pas, tout d'abord, les malheurs de Zémire, et pourtant, flatté de sa préférence, il l'adopta d'un geste paternel:
—On nous a donc fait un gros chagrin! dit-il, quelque brutal aura marché sur la patte à Zémire! Allons, consolons-nous!
Il disait ces tendres paroles d'une vois si douce, que Zémire en fut toute rassurée, et que les trois dames en furent touchées jusqu'aux larmes. Quand il vit que le mal était dissipé et qu'il pouvait toucher à la tête endolorie:
—Eh bien, ça ne sera rien, reprit-il, et maintenant, qu'en dis-tu, si nous déjeunions?
Ce brave homme avait devant lui une tasse de café au lait, où il mouillait un petit pain qu'il présenta à Zémire. Elle était plus délicate que lui, et refusa le pain, non pas sans tremper sa langue dans la tasse. Il l'encourageait de son mieux. Quand il eut achevé son pain, il offrit dans sa cuiller un peu de brioche à Zémire. Elle avait faim, elle ne fit pas la rechignée et mangea la moitié de la brioche. Alors ce brave homme acheva sa tasse de café au lait sans honte et sans perdre une miette. Il était sobre et vivait de peu. Les trois femmes, qui le regardaient à la dérobée et le dévoraient du regard, se disaient d'un signe imperceptible:
—Il n'y a rien de plus simple et de meilleur que cet homme-là.
Quand tout fut bu et mangé, Zémire s'endormit paisiblement sur le bras de son hôte, et le commandant, retenant son souffle, se mit à lire une revue. Nos trois femmes, qui n'étaient pas non plus que Zémire habituées à tant d'émotions, attendirent assez longtemps leur modeste déjeuner; mais elles se consolèrent de leur attente, quand le commandant fut arrêté dans sa lecture par un de ses frères d'armes. Ils ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps, et celui-ci disait à celui-là:
—Qu'êtes-vous devenu, mon commandant? Nous vous avons laissé mort sur le champ de Solférino, et nous vous avons bien pleuré.
—Mon cher lieutenant, reprenait le commandant Martin, la guerre et la gloire ont leur mauvaise chance, et tout autre mort que le commandant Martin se fût relevé colonel, avec la croix d'officier de la Légion d'honneur. Mais les uns et les autres, vous m'avez trop pleuré, et mes lanciers, petits et grands, ont été quittes avec moi en disant: «C'est dommage!» Revenu de si loin, j'ai retrouvé mon grade et mon escadron, et ma louange étant épuisée, on n'a plus parlé de moi. Cependant je suis fatigué; j'en ai assez de la guerre. Ah! si j'avais seulement quelque bout de ferme où je pourrais, en travaillant, gagner douze cents francs de rentes… Mais je suis pauvre et fils d'une humble famille. Il me faut attendre absolument la croix d'or et le titre de colonel. Toutes ces fortunes réunies, j'irai retrouver mon père, un capitaine marchand du port de Honfleur. Voilà toute mon espérance. Acceptez cependant que je vous offre une modeste absinthe, comme autrefois, quand nous étions à l'École militaire et que la cantinière nous refusait le crédit.
La jeune fille ne perdait pas un mot de cette conversation, où se montraient, dans un jour si modeste, le courage et la bonté du soldat. Mariette aussi enfouissait dans son coeur tous les rêves de son commandant. A la fin, le lieutenant prit congé de Martin, et voyant Zémire endormie:
—Au moins, dit-il, vous avez là un joli camarade, et vous êtes sûr d'être aimé.
—Ce n'est pas à moi, répondit Martin, ça dort comme un enfant sur le premier venu. C'est vraiment une bête charmante.
Ce fut en ce moment que Mariette ayant soldé la carte à payer, les trois dames se levèrent pour sortir, non pas sans faire un beau salut au commandant Martin. La jeune fille, en rougissant, balbutia quelques excuses; la vieille dame entreprit d'expliquer comment elle s'appelait la marquise d'Escars, et qu'elle serait heureuse d'ouvrir au commandant les portes de son hôtel de la rue de l'Université. Mariette eût voulu pour beaucoup embrasser le blessé de Solférino et lui donner sa croix d'or, qui brillait comme un rendez-vous de soleils; mais, avec des allures décidées, Mariette était timide et n'osa pas; elle finit par appeler:
—Zémire!
Alors Zémire, ouvrant un oeil languissant, et comprenant qu'il fallait traverser de nouveau la grande salle où elle avait été si malheureuse, se rejeta d'instinct dans les bras du capitaine. Elle ne reconnaissait plus Mariette elle-même; elle se serait fait tuer plutôt que d'aller rejoindre la porte où se tenait la dame au jupon traînant. Ses trois maîtresses s'étonnaient de cette résistance:
—Allons, je vois ce que c'est, reprit le bon commandant en frottant la tête de Zémire; il faut à mademoiselle un garde du corps.
Puis, sans dire mot et tête nue, il suivit ces dames, qui traversèrent tout le café, et quand elles furent rentrées dans le carrosse, il déposa Zémire sur le giron de la jeune demoiselle.
—Adieu, ma chère petite bête, disait-il, je le laisse entre de belles et bonnes mains.
Puis il rougit d'avoir fait un si long compliment.
Ne vous étonnez pas qu'une humble bestiole ait soulevé tant de sympathies en de si nobles coeurs, et s'il vous fallait un exemple, un témoignage en l'honneur de l'un de ces animaux, qui sont en train de prendre «leurs degrés de naturalisation dans l'espèce humaine», c'est un mot de M. Buffon lui-même, il vous suffirait de lire un admirable passage à la date du 13 novembre 1675:
«Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien; voici l'aventure: J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui demeure au bout du parc; Mme de Tarente me dit: «Quoi! vous savez appeler un chien? Je veux vous envoyer le plus joli chien du monde.» Je la remerciai et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans cette sottise; cela se passe, on n'y pense plus. Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de Chine toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire; des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un blondin. Jamais je ne fus plus étonnée; je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. C'est ma petite servante Marie qui s'est mise au service du petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m'y attache point encore, mais il commence à m'aimer et je crains de succomber. Voilà l'histoire, que je vous prie de ne point demander à Marphise, car je crains les bouderies. Au reste, une propreté extraordinaire; il s'appelle Fidèle; c'est un nom que les amants des plus belles princesses ont bien rarement mérité…»
Depuis toute une semaine, le commandant Martin et ses bontés pour Zémire furent le sujet des conversations les plus suivies dans l'hôtel d'Escars. On en parlait tout le jour et tous les jours; il n'était pas un habitué de la maison, entre deux parties de whist, qui ne fût forcé d'entendre une oraison presque funèbre du chevalier sans peur et sans reproche. La tante et la nièce, et surtout Mariette, se disputaient pour savoir si le commandant était le bien invité à venir chez la marquise. Elle soutenait que oui; elles disaient que non, et qu'il fallait plus de cérémonie. Il fut enfin décidé qu'une belle lettre serait écrite au commandant Martin par la dame de céans, et que Mariette, qui ne doutait de rien, la porterait à la caserne.
—On te conduira jusque-là, disaient la tante et la nièce.
Au fait, à quatre heures sonnantes, on pouvait les voir qui longeaient, en leur carrosse, le quai d'Orsay, plongé dans la consternation. Il y avait, autour de la caserne, des femmes et des enfants qui pleuraient, des créanciers désolés, des amis au désespoir. On se disait adieu, on se serrait les mains. Les lanciers saluaient de la lance et les dames de leurs mouchoirs. La musique sonnait de toutes ses sonneries: trompettes, clairons et bassons. Le drapeau déployait sa flamme à tous les vents; les chevaux hennissaient, les sous-officiers juraient, les lanciers riaient, les chiens hurlaient. Sur un cheval blanc se tenait un grand corbeau les ailes étendues; il appelait la tempête, et la tempête ne venait pas.
Tout disparut dans les lointains poudreux du Champ de Mars. Les officiers venaient à la suite, et, le dernier de tous, le commandant Martin, simple et calme à son habitude. Il reconnut ces dames, et la petite bête à la portière, qui regardait, curieuse, tout ce départ. Le capitaine alors les saluant de l'épée:
—Adieu, Zémire!
Et Zémire aboya douloureusement.
Sur l'entrefaite revint Mariette. Un maréchal des logis chef, interrogé par l'intelligente servante, répondit que c'était tout au plus si le commandant savait à l'avance la destination du régiment, et Mariette, attristée, avait pensé qu'il était inutile de remettre la lettre d'invitation.
Tout fit silence.
—Ah! ma tante, s'écria la nièce, je suis bien malheureuse, et que nous avons de reproches à nous faire! Au moins devais-je lui dire le nom de notre famille et que mon père était un des chefs de l'armée. Hélas! le voilà parti sans se soucier de ces ingrates… Adieu, Zémire!
Et Zémire, voyant pleurer sa jeune maîtresse, essuya ces beaux yeux qui n'avaient pas souvent pleuré.
C'est une tâche ingrate, une entreprise difficile, de conduire à cent lieues de distance une troupe de cavaliers. La route est longue, les étapes sont désignées à l'avance, les rafraîchissements sont rares. Chemin faisant, plus d'un cheval se déferre, et plus d'un homme en proie au soleil tombe et se blesse dans la poussière du grand chemin. Toutes ces responsabilités, petites et grandes, pèsent sur la tête du commandant. Il répond de la santé de ses bêtes et de ses hommes. Il faut qu'il improvise à chaque instant une ambulance, un hôpital; c'est pis que la guerre une pareille marche, et sitôt que nos soldats n'ont plus qui les regarde, à peine ils ont traversé les cités curieuses et les hameaux étonnés, soudain s'en va toute gaieté; plus de rire et plus de chanson. Rien de triste et de sérieux comme un grand chemin qui n'en finit pas; surtout l'heure était mauvaise et mal choisie au mois de juin. Pas un brin d'herbe à la prairie et pas une ombre aux arbres languissants. Les anciens se montraient là-bas une longue vallée où murmuraient l'an passé tant de ruisseaux sur des rives hospitalières. O misère! les eaux limpides avaient disparu; le ruisseau était plein de cailloux; le cheval, harassé, cherche en vain sur les pommiers du sentier quelques fruits verts pour apaiser la soif qui le dévore. Le pommier n'a plus de fruits, le soleil plus de nuages. Elle-même, la nuit, favorable au repos, la nuit était brûlante. Il fallut huit jours pour trouver à Vernon un répit dont ces malheureux avaient si grand besoin.
Hommes et cavaliers, Vernon leur fut un véritable Paris. Bientôt rafraîchis par deux jours de repos, ils gagnèrent Rouen, la capitale de la Normandie, et Rouen les garda trois mois pour remplacer un régiment de cuirassiers qui tenait garnison dans l'antique Évreux, sous les murs hospitaliers de Saint-Taurin. Enfin toutes ces forces étant réparées, hommes et bêtes en bon état, le jour vint où le commandant Martin, faisant l'inspection de ses lanciers, les trouva si beaux et dans un état si prospère:
—Enfants, dit-il, nous entrerons demain dans la capitale du Calvados. La ville appartient à des magistrats qui nous feront bonne mine d'hôtes, et j'espère que nous nous conduirons tous en honnêtes gens.
Le commandant ne haïssait pas les bonheurs d'une courte harangue. Il était content d'avoir accompli toute sa tâche; il se disait que l'heure du repos était venue et que maintenant sa destinée était accomplie, ayant renoncé à toute espérance d'avancement; puis il se sentait chez lui. Il chantonnait entre ses dents la chanson nationale:
J'irai revoir ma Normandie,
C'est le pays qui m'a donné le jour.
Ainsi songeant, ils entrèrent, en bon ordre et rendus à la discipline austère, dans l'antique cité de Guillaume le Conquérant. La ville de Caen est l'une des plus vieilles de la grande province. A chaque pas vous rencontrez une maison curieuse et vous foulez une longue histoire. La ville est sévère, et les habitants, silencieux, respectent le passage des gens de guerre. Toutefois chaque habitant s'en vint sur le seuil de son logis saluer ces nouveaux arrivés. Il y eut même (et c'étaient des joies à n'en pas finir) plus d'un père et plus d'une mère qui reconnurent leur fils le brigadier, leur fils le trompette ou le sous-lieutenant. La troupe alors s'arrêtait un instant pour les premières effusions; puis les passants continuaient leur chemin aux hennissements des chevaux, qui comprenaient enfin qu'ils étaient arrivés. Le commandant allait cette fois le premier, cherchant, mais en vain, quelque visage connu. Il entendit cependant à la fenêtre d'une grande maison, gardée par une sentinelle, un cri de surprise et de joie, et même il lui sembla qu'une main bienveillante envoyait à son adresse un baiser qui se sentait dans les airs:
—Si c'était pour moi! se disait le commandant.
Il se sentait déjà moins seul et moins perdu dans cette illustre cité, où l'église et la magistrature, la science et le droit avaient posé leurs tabernacles.
Ils arrivèrent ainsi à la porte de la caserne où les attendait l'état-major du régiment.
—Soyez le bienvenu, commandant, disait le colonel, mais vous avez diablement tardé! nous sommes ici depuis quinze jours.
Ce colonel n'était pas un méchant homme; il était un officier de fortune. Il n'avait pas trouvé d'obstacle en son chemin: tout lui avait réussi, et surtout la faveur des inspecteurs généraux, pas un de ces messieurs ne voulant déranger un contentement si parfait. Il faut dire aussi que ce colonel trop heureux était plus jeune de dix années que le commandant Martin. Il n'avait pas dans tout son corps une seule blessure; il se portait à merveille, et M. son père lui faisait une haute paye de deux cents louis, ce qui représente une grosse somme au régiment le mieux tenu. Quand toutes les formalités furent accomplies, chaque homme à sa place et le cheval à la provende, les officiers de tout le régiment dînèrent ensemble, et les premiers arrivés portèrent la santé des nouveaux venus.
—Nous voilà bien loin de Paris, disait le lieutenant Charlier, et Dieu sait quand nous déjeunerons au café de la rue du Bac.
Alors chacun raconta son histoire, et, chose étrange, le commandant Martin, le seul homme qui eut une histoire à raconter, ne la raconta pas.
La fin de la soirée fut consacrée aux principaux fonctionnaires, non moins qu'aux plus belles personnes de la ville de Caen. M. le premier président d'Orival et Mme Morton, la jeune femme de l'avocat général, furent cités pour leur hospitalité généreuse. Plusieurs jeunes gens, d'une seule épaulette, plus redoutable que les épaulettes étoilées, proclamèrent le nom des belles danseuses: Mlle Sophie et Mlle Marie, enfants de l'Hôtel de ville, et la belle entre les belles, Mlle Amélie avec sa soeur Aurore.
—Quant à moi, disait un sous-officier de la veille, je ne trouve rien de plus charmant que Mlle Mariette, l'honneur et la grâce de la maison du général de Beaulieu.
Et la conversation s'empara du général; les uns disaient que c'était l'un de nos meilleurs officiers généraux, les autres affirmaient qu'il était dur et sans pitié.
—Il n'est pas juste.
—Il n'a fait de bien à personne.
—Il a brisé les plus belles carrières, disaient ceux-ci.
—Au contraire, affirmaient ceux-là, le général de Beaulieu est la bonté même…
Au demeurant, les uns et les autres se rappelèrent qu'ils devaient le lendemain leur première visite au général commandant la ville de Caen.
Le lendemain, sur le midi, à l'heure militaire, le colonel, suivi des officiers en grande tenue, frappait à la porte de M. le lieutenant général comte de Beaulieu. Ces messieurs furent reçus dans le grand salon, orné d'une vieille tapisserie où l'on voyait l'histoire de Macette. L'appartement était vaste et sombre. Le colonel présentait ses officiers; ceux-ci saluaient, et le général disait un mot agréable à chacun. Quand vint le tour du commandant Martin, le colonel le présenta au général en le nommant d'une voix brève:
—Et si vous n'avez pas reçu plus tôt la visite du régiment, mon général, la faute en est au commandant, qui s'est fait attendre.
Ce manque inusité de courtoisie, à propos d'un tel homme en un pareil moment, fut assez mal reçu dans toute la compagnie. Heureusement le général, très brave homme et très juste en dépit de tous les discours, s'approchant du commandant:
—A coup sur, lui dit-il, vous êtes l'officier Martin, le ressuscité de Solférino. Faites-moi l'honneur de me donner la main. Si vous êtes arrivé trop tard dans notre garnison, au moins vous avez ramené tout votre monde, bêtes et gens, sans oublier le corbeau du régiment. Vos devanciers ont laissé vingt hommes dans les hôpitaux civils et militaires. Soyez donc le bienvenu, mon cher commandant. Mais comment se fait-il qu'après vos belles actions d'Italie vous ayez été si mal récompensé? Je suis-là, Dieu merci, pour rappeler vos droits et vos services. Comptez donc sur mon zèle et mon amitié.
Ces nobles paroles furent accueillies par un murmure approbateur.
—Mon général, répondit le commandant Martin, me voilà payé de toutes mes peines. A quoi bon la récompense? elle ne peut rien ajouter à l'honneur que vous me faites. Tant pis pour moi, qui n'ai pas trouvé pour me défendre et me protéger quelque protectrice à la mode. Elles font les colonels, elles défont les capitaines.
Comme il achevait de parler, la gardienne du logis, se précipitant dans le salon avec des cris joyeux, monta sur la table et couvrit le bon Martin de ses plus vives tendresses. Sa joie allait jusqu'au spasme, et, pour peu qu'on ne l'eût pas ménagée, elle touchait à la folie. Un instant le général parut très étonné, mais il se remit bien vite.
—Pardieu, commandant, que disiez-vous de la cruauté des dames? En voici une qui vous compromet devant tout le monde, et vous pouvez en être fier; vous êtes le premier pour qui Mlle Zémire ait jamais montré une si grande passion.
—Elle et moi, reprit Martin, nous avons déjeuné un jour au quai d'Orsay, à la même table, et je suis bien content qu'elle ait daigné s'en souvenir.
—Après la recommandation de ma fille, reprit le général, je n'en sais pas de plus puissante que l'amitié de ma petite Zémire. Elle est la joie de la maison.
Le colonel fut reconduit chez lui par tous les officiers, mais les vrais saluts et les félicitations de ces braves gens s'adressèrent surtout à leur exemple, à leur ami le commandant Martin. Cette fois donc justice était rendue, et pas un ne s'étonna lorsqu'aux premiers jours de juillet un officier d'ordonnance apporta sous un pli cacheté aux armes du général l'invitation que voici:
«Mlle Louise et Zémire de Beaulieu et M. le général de Beaulieu prient M. le colonel Martin de leur faire l'honneur de dîner, demain mardi, à l'hôtel du général.»
Le lecteur a deviné que dans l'intervalle une grande amitié s'était établie entre le colonel Martin et le général de Beaulieu. Le colonel était reçu comme un ami de tous les jours, et c'était dans ce logis bien tenu à qui s'empresserait de lui faire oublier son isolement. Quant à s'inquiéter des sentiments qu'il pouvait inspirer à Mlle Louise de Beaulieu, il ne s'en inquiétait pas le moins du monde. Il entourait la jeune fille de ses meilleures déférences et de tous ses respects. Pensez donc s'il fut étonné lorsque Mlle Mariette, l'interrogeant à la façon du juge d'instruction:
—Nous voudrions savoir, Monsieur le colonel, dans quelles intentions vous venez si souvent dans notre maison. Il serait temps de le dire, surtout si c'est notre jeune demoiselle qui vous attire. A vous parler franchement, il ne dépend que de vous d'obtenir la main de Mlle de Beaulieu. Il nous a semblé que vous n'étiez pas mal vu de Mlle Louise, et que votre mariage serait facile avec elle, n'était le chagrin que son père en ressentirait.
A cette déclaration inattendue, qui fut bien étonné? Le bon Martin. Il resta quelque temps confondu et pénétré du bonheur qui l'épouvantait. Mais enfin, d'une voix très émue il répondit:
—Pensez-vous donc, Mademoiselle Mariette, que je pourrais oublier la dette que j'ai contractée envers le général de Beaulieu, mon bienfaiteur, en lui dérobant le coeur de sa fille? Je serais son père, avec plusieurs années par-dessus le marché. Non, non, à Dieu ne plaise que j'oublie ainsi tous mes devoirs! Moindre est mon ambition, et cependant j'ai bien peur qu'elle ne soit encore au-dessus de mes espérances. Maintenant que j'ai de quoi vivre, avec un beau grade, il me semble que je pourrais obtenir la main d'une belle fille de Normandie, avenante et bonne, qui me permettrait de l'aimer et peut-être aussi de fonder une famille avec son aide et sa protection. Vous m'avez raconté plusieurs fois, Mariette, que du chef de votre père et de votre mère vous étiez propriétaire d'une ferme à dix lieues d'ici. Ajoutée à mes pensions, qui seront réglées avant peu, cette ferme est une fortune. Enfin, si vous êtes plus jeune que moi, je puis du moins, sans trahir les lois naturelles, solliciter une si belle union.
Il parlait encore; en ce moment parut Louise au bras de son père et, les voyant qui se tenaient par la main, Mlle de Beaulieu comprit toutes les choses qu'ils venaient de se dire. Elle passa tour à tour d'une grande pâleur à l'incarnat de la pivoine, et pour cacher sa rougeur elle se jeta dans les bras de son père. Alors, prenant son courage à deux mains, le colonel Martin, tête nue et debout:
—Mon général, dit-il, avec la permission de sa jeune maîtresse, accordez-moi la main de Mlle Mariette. Elle ne m'a rien dit encore; c'est la première fois que je lui parle mariage, et cependant je sais qu'elle ne me refusera pas d'unir sa destinée à celle d'un officier de fortune.
On eût pu voir en ce moment, sur le visage du général, un contentement qu'il ne cherchait pas à cacher.
—Qu'il soit fait ainsi que vous le désirez, mon cher camarade. Apprenez que je marie en même temps Mlle de Beaulieu avec son cousin le comte d'Escars, un des plus beaux noms de France, et j'en suis bien heureux.
Le mariage de Mariette et du colonel Martin fut un mariage à la hussarde. On y mit de part et d'autre un grand empressement. L'église et le régiment firent de leur mieux pour cette heureuse cérémonie. On eût dit que le ciel même avait voulu sa part dans ces justes noces. Depuis tantôt trois mois le soleil brûlait la plaine, et la terre, au désespoir, subissait nuit et jour des astres implacables. Les premières gouttes de la pluie, appelée à grand renfort de prières, tombèrent juste au moment où Mariette, au bras du général, touchait le seuil de Saint-Étienne. Alors la fiancée, avec un geste pieux, offrit son voile à la pluie et le consacra, tout mouillé, à la Vierge de la chapelle où fut béni son mariage. Oh! la charmante offrande! Il y avait encore à sa couronne de la salutaire rosée, et plus d'un parmi le peuple, aujourd'hui, vous racontera que cette couronne d'oranger offerte à la sainte Vierge a décidé du grand orage. Il grondait terrible et fulgurant, lorsque Mariette et son mari montèrent dans le chariot de leur fermier, pour se rendre à leur maison des champs. Comme ils longeaient la rue où le général les avait précédés, Louise apparut, tenant dans ses bras la petite Zémire et disant:
—Je ne veux pas séparer ces trois êtres, désormais inséparables. Adieu, ma bonne Mariette, embrassez-moi; et vous, Monsieur le colonel, ayez grand soin de Zémire et de ma soeur de lait.
La pluie, en cet adieu, tombait à verse, et Louise en toute hâte rentra dans la maison paternelle. Mariette et son mari firent un beau voyage à travers ces plaines, par ces collines vivifiées et ranimées. L'écho redisait, joyeux, le bruit de ce tonnerre heurtant le nuage et le précipitant sur la maison à demi brûlée. A chaque pas se relevait la plante; on entendait dans le sillon le boeuf aspirer de ses naseaux la fraîcheur de ces belles ondées. L'oiseau chantait son cantique à la Providence; au-devant de l'orage accouraient tête nue le laboureur, le vigneron, le jardinier, rendant grâce à la saison clémente, et la joie universelle et l'orage allaient grandissant toujours. Le sol fécondé s'enivrait de la divine rosée; on entendait déjà bruire entre ses rives rajeunies le ruisseau tari si longtemps. La bénédiction de là-haut s'unissait aux bénédictions d'ici-bas.
Mariette et son mari, silencieux et charmés, s'enivraient de ce grand miracle. Ils ne disaient rien, se disant tant de choses; ils avaient oublié même Zémire. Elle perdit toute patience, et fit un appel à ses deux compagnons. Ils s'aperçurent alors qu'elle portait, en guise de collier, le bracelet favori de Mlle de Beaulieu.
Comme ils gravissaient la dernière montagne et qu'ils approchaient de l'humble maison où leur destinée allait s'accomplir, soudain un grand corbeau, les ailes étendues, et partageant la joie universelle, entoura de trois grands cercles le char rustique.
—Il m'a semblé, disait Martin, reconnaître un ancien ami, don Corbeau?
Le voilà bien content d'échapper à l'amitié de MM. du 3e lanciers…
En effet, c'était don Corbeau. Il chantait d'une voix rauque, à la nature entière, un cantique d'actions de grâces.
—Il est parti à notre droite, et c'est d'un bon présage, disait le colonel à sa jeune femme.
Ils arrivèrent enfin dans cet enclos voisin de la ferme.
—On y peut nourrir deux vaches et un petit cheval, disait Mariette.
A peine entrés chez eux, l'orage, qui s'était un peu calmé, recommença de plus belle, et les torrents desséchés se montrèrent plus limpides que jamais. Debout à sa fenêtre, et tout pénétré de bonheur, Martin contemplait ces glorieuses tempêtes, et s'abandonnait doublement au bonheur de la sécurité présente, à tous les bonheurs de l'avenir.
VERSAILLES
O miracle de l'histoire! grandeur des souvenirs! on aurait grand'peine à vous retrouver, aujourd'hui qu'il est consacré à toutes les gloires nationales, ce palais qui avait peine à contenir la gloire d'un seul homme. Eh bien, quels que soient l'intérêt et la majesté du palais changé en musée, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre, qui regrettent les tristesses, les douleurs, la pitié, le charme enfin de l'ancien château de Versailles dans ses beaux jours. Un abîme et, que dis-je? une suite imposante de révolutions séparent le Versailles d'aujourd'hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient étonnées si elles pouvaient se reporter par la pensée et par le souvenir à leurs premiers jours de grandeur, quand il n'y avait à cette place chargée de pierres et de marbres que des chênes séculaires! Henri IV venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chênes de Saint-Germain pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi couchait dans un cabaret, sur la route.
Enfin, en 1660, le véritable enchanteur du palais de Versailles, celui qui devait élever ces murailles et les peupler d'hôtes de génie, Louis XIV paraît. A sa voix cet immense chaos est remplacé par une magnificence pleine d'art et de goût. En vain la nature, et la disposition des lieux, et l'aridité du terrain semblent mettre autant d'obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque; présidé par Louis XIV, un conseil d'hommes de génie se réunit pour édifier ces superbes demeures. Mansart élève les plafonds que Lebrun charge de chefs-d'oeuvre; Le Nôtre dispose les jardins et répand dans ces terrains stériles des fleuves entiers, détournés de leur cours naturel par une armée de travailleurs; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces bosquets, ces grottes humides, d'une armée de nymphes, de tritons, de satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie; et quand enfin le palais fut bâti et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Condé, tous les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle époque, les rois de la pensée et de la poésie. Et n'oublions pas d'autres puissances qui voyaient à leurs pieds les rois ainsi que les poètes: Henriette d'Angleterre et Mlle de La Vallière, Mme de Montespan et Mme de Maintenon.
Louis XIV, le roi de toutes les grâces et de toutes les élégances, le tout-puissant qui avait en lui-même le sentiment de toutes les grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui fût digne de sa gloire, le seul abri de ses travaux et des sévères préoccupations de sa vieillesse empreinte de majesté, de tristesse et de résignation. Sa vie entière, sa florissante jeunesse, son âge mûr respecté, son déclin, derniers rayons du soleil, elle s'est écoulée dans ces murs. Eaux jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers chargés de fleurs, vaste pelouse foulée par tant de rois, de reines, tant d'ambassadeurs, tant de saints évêques, tant de béantes profanes, royauté d'autrefois qui se peut suivre à la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l'on fait dans ces sombres allées est un souvenir, chaque pas que l'on fait dans ce château funèbre est une élégie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles; en vain sont-ils chargés de bas-reliefs et d'emblèmes; en vain toutes sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides…; on respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui épouvante.
Voici la chambre auguste où devait mourir le grand roi; le lit est orné de la draperie brodée à Saint-Cyr par Mme de Maintenon; le portrait de Madame, «une des têtes de morts les plus touchantes de Bossuet,» sourit, comme autrefois, de ce sourire attristé par tant de malheurs. La balustrade où si peu de gens avaient le droit de pénétrer, la voilà fermée à jamais; sur le prie-Dieu, une main pieuse a posé le livre de prières; le précieux couvre-pieds, en deux morceaux, a été retrouvé, une moitié en Allemagne, et l'autre part en Italie. Les deux tableaux, de chaque côté du lit, représentent une Sainte Famille de Raphaël, une Sainte Cécile du Dominiquin; le plafond peut compter parmi les miracles du grand Vénitien, Paul Véronèse; l'empereur Napoléon lui-même, au plus beau moment de ses conquêtes, a rapporté cette toile superbe de la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a signés.
Si plus loin, encore ébloui de ces splendeurs, vous entr'ouvrez d'une main pieuse cette porte à demi cachée, aussitôt quelle retraite austère! Là s'agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur! Quelle vie bien remplie! quelle vieillesse abreuvée de chagrins! quelle mort ferme et chrétienne!
Dans cet autre appartement, qui a conservé je ne sais quel aspect funèbre malgré les peintures riantes, expira, non pas sans peines et surtout sans remords, le roi Louis XV.
C'est ainsi que, dans ce long voyage à travers les magnificences du vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe à la défaite, de la royauté au néant. Ce roi si jeune et si brillant, adoré plus qu'un dieu, le même tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au bruit de tant de jets d'eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le verrez tout à l'heure étendu sur son lit de mort.
Vanité des vanités! vanité de la ruine et de la résurrection! Regardez! on dit que cette dévastation est l'Oeil-de-Boeuf, l'Oeil-de-Boeuf, cette antichambre à l'usage des plus humbles courtisans… Quelle solitude après tant de foule, et quel silence après tant de bruits! Où donc êtes-vous, rois du génie et de l'esprit français, Bossuet, Corneille, La Fontaine, Molière, Fénelon, Despréaux, Racine? Autant de rêves!
Nous voilà maintenant dans la chapelle, à l'heure où Bourdaloue et Massillon remplissaient ces voûtes dorées de leur voix éloquente. En vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire… Autant de fantômes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas; Massillon ne viendra pas; le roi n'est plus même dans son cercueil de plomb des caveaux de Saint-Denis; Mme de Maintenon dort depuis plus d'un siècle du sommeil éternel. Chapelle inutile! et pourtant la revoilà tout entière. En ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre; le maître-autel est de marbre et de bronze, les murs sont chargés de bas-reliefs. La tribune a conservé ses vitraux; la voûte, à son sommet lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah! comme un seul homme du grand siècle remplirait ce silence, animerait ces solitudes! comme on croirait alors à cette résurrection!
Qui voyait Versailles, autrefois, assistait à la vie entière de Louis XIV. De même qu'il disait: L'État, c'est moi, le maître souverain de tant de millions d'hommes aurait pu dire: Versailles, c'est tout mon règne. Or, c'est justement ce grand règne et ce grand roi que nous allons rechercher avec le zèle et le respect de sujet fidèle et d'honnête historien.
Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres détails, obéissait à des règles tracées à l'avance, qu'il était impossible de franchir. Chaque homme ici présent,—et chaque dame,—avait son droit et son devoir.
Tous les pas étaient comptés; chaque place était indiquée; il y avait les grandes et les petites entrées, les privances, les capitaineries, la domesticité, les services et les honneurs.
Il ne fallait pas confondre le domestique et l'officier, les grandes charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande écurie et la petite écurie, les chiens du grand veneur avec les chiens du cabinet. L'aumônerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes. Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des dépêches.
Le tabouret, le carreau, le tapis, le fauteuil, le pliant, la chaise longue, représentaient un chapitre à part. C'était une grande question de savoir si Monsieur, en reconduisant Mademoiselle sa fille, après le mariage, irait à droite ou prendrait à gauche. Les dames d'honneur et les demoiselles d'honneur n'avaient pas les mêmes privilèges. La question du carrosse! il fallait avoir fait certaines preuves de noblesse pour monter dans les carrosses du roi. Il y avait le grand coucher, le petit coucher, où le roi faisait donner le bougeoir à qui lui plaisait; le grand lever et le petit lever, et si le roi se levait de mauvaise humeur, tant pis pour le capitaine des gardes qui avait l'honneur d'ouvrir les rideaux.
La maison militaire du roi était une grosse affaire. Brevet pour toute chose: il y avait même des justaucorps à brevet.
Mme la Dauphine, au commencement de chaque bal, nommait les cavaliers qui devaient conduire les princesses. Le carrousel même avait ses juges du camp, ses chefs de quadrille et ses livrées désignées: or et vert, noir et or, orange et ponceau, tant de trompettes et de timbaliers, et tant d'aubades.
Quand le doge arriva à Versailles, où ce qui l'étonna le plus, c'était de s'y voir, le cérémonial était réglé à l'avance: il devait entrer par telle porte; il devait avoir un maréchal de France à sa gauche, et tant de sénateurs génois à sa suite. Il devait être aussi reconduit par les princes et les princesses, mais les princesses du sang restèrent sur leur lit, pour ne pas avoir à le reconduire. Partout des cérémonies: cérémonie à Versailles, à Trianon, à la Ménagerie, au dîner du roi, à la collation; cérémonie pour les fontaines du jardin. Un grand honneur, c'était de donner au roi sa chemise, et le roi lui-même donnait la chemise aux princes du sang, le soir de leur mariage.
Chaque cour avait son nom: la cour de la chapelle, la cour du balcon. Cérémonies à Marly. Le roi voulait qu'on lui demandât une invitation pour Marly; on saluait jusqu'à terre en disant: «Marly, Sire.» Heureux les invités! mais le refus même était accompagné d'un sourire.
Celui-là eût été perdu de réputation qui, parmi les divers officiers du roi, n'eût pas distingué le premier gentilhomme de la chambre du grand chambellan, le premier écuyer du chevalier d'honneur, les menins des gardes de la manche. Même aux sceaux, il y avait la cire verte pour les arrêts, la jaune pour les expéditions courantes, et la rouge pour la Provence et le Dauphiné. La cire blanche était réservée à l'ordre du Saint-Esprit, qui avait son chancelier à part. Le grand deuil était en noir. Une princesse, en dînant avec Mme la Dauphine, témoigna un jour quelque chagrin de ce que Mme de Biron n'eût pas baisé le bas de sa robe…; il fut décidé que la princesse avait tort. Premier carrosse et second carrosse, où chaque dame avait sa place désignée.
Il y avait un cérémonial pour les premières audiences des nonces du pape et des ambassadeurs des têtes couronnées. Quand le roi admettait un cardinal à sa table, il le faisait asseoir sur un pliant et servir par le contrôleur général de sa maison. Ce n'était pas le même honneur d'être introduit par le grand maître des cérémonies et par l'introducteur des ambassadeurs. Le roi, buvant à la santé du pape, ôtait son chapeau et se levait de son siège. Le pape n'écrit jamais le premier à personne, et les princes qui n'ont pas encore écrit à Sa Sainteté, le nonce ne leur doit pas de visite.
On ferait un gros tome avec la seule charge de capitaine des gardes du corps du roi. C'était une question considérable, en ce temps-là, de savoir si le roi allant dîner à la maison de ville, la femme du prévôt des marchands aurait l'honneur de dîner avec Sa Majesté. Le roi décida qu'elle dînerait à sa table, et la pauvre femme en mourut de joie. Il y avait un capitaine des becs-de-corbin, qui tenait à son emploi tout autant que le premier gentilhomme de la chambre. Il y avait le confesseur du roi, qui tenait une place immense en ce château de Versailles. La préséance et l'ancienneté, pour être reconnues, exigeaient des lettres patentes. Quand la question était en doute et qu'il fallait la décider tout de suite, on écrivait dans les registres: A la prière du roi. Si nous voulions réunir dans un seul exemple les difficultés de cette préséance qui tenaient la cour attentive, il nous suffirait de relater la réception de M. le duc du Maine au Parlement de Paris. Quand il fut en âge d'être établi, et même un peu plus tôt, les ducs et les pairs s'inquiétèrent fort du rang qu'il allait prendre, et voici ce qui fut décidé après maintes délibérations:
«M. le duc du Maine, au Parlement, aura beaucoup des traitements qu'on fait aux princes du sang; mais, en beaucoup de choses aussi, il ne sera traité que comme pair, car il prêtera le serment ordinaire; il ne passera point dans le parquet, et le premier président, en lui demandant son avis, le traitera de comte d'Eu; on ne nomme les princes du sang par aucune qualité; les traitements de prince du sang qu'on lui fera seront que le premier président le haranguera au nom du Parlement, qu'il lui ôtera son chapeau en lui demandant son avis. M. du Maine, avant d'être reçu, ira voir le premier président, tous les présidents à mortier, les avocats généraux, le procureur général, le doyen du Parlement et le rapporteur; mais il les fera avertir avant que d'y aller; il n'ira voir aucun des ducs.»
La mort de Mme la Dauphine, au milieu de cette grande et sincère douleur, est entourée à tel point de cérémonies funèbres, qu'on la peut citer comme un exemple de l'étiquette consacrée à la cour. Mme la Dauphine, après avoir essayé des remèdes de tous les charlatans, expire après une agonie de sept heures et demie, et le roi lui ferme les yeux. Puis on la transporte de son petit lit dans le grand lit d'honneur, et, la dame d'atour ayant réclamé le droit de donner la chemise à la défunte, le roi décide qu'il en doit être ainsi:
«Le roi a réglé qu'on rende les mêmes honneurs à Mme la Dauphine qu'à la feue reine; il n'en prendra point le deuil, parce que c'étoit sa belle-fille, et qu'un père ne porte point le deuil de ses enfants; elle étoit sa parente par beaucoup d'endroits; mais la qualité de fille efface toutes les autres parentés. Comme le roi ne prend pas le deuil, les princes étrangers et les officiers de la couronne ne feront point draper, il n'y aura que les princes du sang et les domestiques. Les dames ont commencé à garder le corps de Mme la Dauphine aujourd'hui à neuf heures du matin, et elles se relèvent d'heure en heure; il y en a quatre auprès d'elle; il y a toujours auprès du corps les aumôniers, les pères de la Mission, les récollets de Versailles et les feuillants de Paris, qui ont le droit d'assister; le clergé est à la droite du lit; on a mis deux autels dans sa chambre, où on a commencé à dire la messe dès le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures après la mort, on fit l'ouverture du corps, la dame d'honneur et la dame d'atour étant présentes. Quand le chevalier d'honneur, la dame d'honneur, la dame d'atour, les duchesses, les maréchales de France viennent pour donner de l'eau bénite, les hérauts d'armes leur donnent des carreaux, la femme du chevalier d'honneur en a aussi. Mme la Dauphine a eu le visage découvert jusqu'à ce qu'on l'ait ouverte, et on a fait une faute; c'est que pendant ce temps-là les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle pendant sa vie, ont été devant son corps à visage découvert, ce qui ne devoit pas être.
«Jusqu'ici les dames ont été garder le corps de Mme la Dauphine sans être nommées par le grand maître des cérémonies, ce qui est contre l'étiquette.»
Tout est réglé, tout est compté. On ne tendra pas la porte de l'avant-cour, parce que l'on ne tend que pour le maître ou la maîtresse de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d'évêques; tant d'intervalle entre le duc d'Anjou et le duc de Berri, entre la grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux, à Bossuet, appartient l'honneur de donner le goupillon à toute la famille royale; mais c'est l'aumônier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci fait, l'aumônier de quartier remet la goupillon au héraut d'armes, et le héraut d'armes le donne à son tour aux ducs et pairs.
Tout ceci est de la pure étiquette; mais faites éloigner un instant le maître des cérémonies, le second maître, les dames d'atour, les dames d'honneur, faites entrer Bossuet, le maître de l'éloquence et l'un des Pères du l'Église française, et contiez à ses mains tremblantes d'une indicible émotion le coeur de l'illustre princesse: aussitôt nous ne voyons plus que le grand spectacle d'une immense douleur. Peu nous importe en ce moment que l'évêque de Meaux soit accompagné de la vieille princesse et de la jeune princesse de Conti, que la dame d'honneur et la dame d'atour occupent les deux portières, et que ce carrosse plein de deuil ait un cortège de trente-six gardes à cheval portant des flambeaux, sans compter les pages, les valets de pied et les laquais de la princesse expirée: il nous semble, à cette heure de minuit, que nous voyons entrer sous les voûtes du Val-de-Grâce, où l'attendent l'abbesse et les religieuses, ce noble coeur qui ne bat plus. Quelles ont été, en ce moment, les paroles de l'illustre orateur? quelles ont été ses prières sur cet autel improvisé où il déposa le coeur de Mme la Dauphine? Ici, la plus simple expression est la meilleure, et l'étiquette même a son éloquence: