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Contes tendres

Chapter 13: LA SAINT-SYLVESTRE
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

LA SAINT-SYLVESTRE

Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, après avoir silencieusement dîné à sa table d’hôte de la Rose d’or, regagnait d’un pied leste la rue des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. La rue était solitaire, mal éclairée par un lointain bec de gaz ; le vent du nord, soufflant directement entre les deux rangées de façades noires, coupait la figure de Jacobus, et, malgré le pardessus étroitement boutonné, faisait sentir à notre ami que son sang de quadragénaire n’avait plus les vertus réchauffantes de la prime jeunesse. Aussi agita-t-il d’une main impatiente le marteau qui décorait la porte de sa propriétaire. Ce fut la fille de la maison, Mlle Franceline Bigeard, qui vint lui ouvrir, tenant d’une main les plis de son tablier plein de marrons, et de l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné et ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, les cheveux bruns frisottants et le clair sourire de Mlle Franceline donnaient encore un attrait piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à mûrir et à passer, ayant eu vingt-huit ans à la Sainte-Catherine.

— Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle au locataire morfondu, mais j’étais en train de fendre des marrons… Nous avons retenu à souper deux de mes amies et, ce soir, nous finirons l’année en grillant des châtaignes et en les arrosant d’un verre de fignolette… A votre service, monsieur Jacobus !…

— Merci, répondit-il en prenant un air pressé ; merci, mademoiselle.

S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de Franceline lui déplût, au contraire ; mais il se tenait sur la réserve, craignant de s’engager trop avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, et ne voulant pas qu’une trop grande familiarité le fît glisser peu à peu sur une pente dangereuse. Il n’était pas insensible aux yeux bleus et au sourire de la demoiselle, mais il avait peur du mariage. Il ressemblait à ces enfants qui vont prendre un bain froid, qui trempent un pied dans l’eau, puis le retirent et ne peuvent pas se décider au plongeon final.

— Merci ! répéta-t-il encore en montant l’escalier. Il n’est pas venu de lettres pour moi ?

— Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien apporté.

— Allons ! décidément on m’oublie ! songea mélancoliquement Jacobus en introduisant la clé dans sa serrure ; le monde entier a désappris le chemin de mon domicile…


Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie d’un accès d’humeur noire. Ce soir-là, tout allait de travers : les bûches de son feu fumaient au lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de clarté, un vent coulis passait sous la porte et le glaçait jusqu’aux moelles.

— Un penseur, murmurait-il en allumant sa pipe, a dit que « le soir de la vie apporte avec lui sa lampe » ; la mienne éclaire bien mal et mon crépuscule est diantrement maussade. Cet affaiblissement de la lumière intérieure est une des conséquences fatales du célibat. La maturité et le célibat ! Deux milieux malsains où germent un tas de mauvaises graines qu’on croyait mortes et qui se mettent à pousser de vilaines fleurs aux parfums amers : remords tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs de vieillards.

La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue d’agir, qui vous détourne de toutes les résolutions généreuses, de toutes les fructueuses audaces… Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, au moment où j’allais gravir une pente abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme mûr et déjà cassé ; et comme je l’interrogeais sur le chemin à suivre, il me cria :

— Ne montez pas là-haut : le sentier est une véritable fondrière, vous vous essoufflerez en pure perte !

Je haussai les épaules et je poursuivis ma route en riant de la pusillanimité de ce quinquagénaire… Et pourtant voilà où j’en suis ! Le moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine difficulté prend les proportions d’une impossibilité. Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et je me morfonds dans ma cellule de célibataire en regrettant les occasions que j’ai laissé échapper à l’époque où ma vingtième année fleurissait dans sa verte nouveauté.


A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent du rez-de-chaussée, et dans ce gai tapage Jacobus distingua le rire clair de Franceline.

— Ils s’amusent en bas ! songea-t-il de nouveau avec un soupir ; ils boivent à l’année qui finit et à celle qui va naître… Pour eux, une année qui passe et une année qui commence n’éveillent point de pensées mélancoliques. Ils ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. Ils y viendront cependant, et Franceline comme les autres ! Elle court sur ses vingt-huit ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille ! peu à peu ses joues se faneront, ses bleus regards perdront de leur éclat, son rire échangera ses notes claires contre des intonations aigres et sèches, et elle connaîtra aussi les solitudes du célibat, le regret des occasions envolées, les peurs de l’âge mûr. Oh ! les vieilles filles, je les plains encore plus que les vieux garçons !… La prison de l’isolement est pour elles plus obscure et plus étroite ; le monde est plus sévère. Un sang vif a beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir muré, elles doivent en étouffer les bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient voulu s’épanouir au dehors, la religion, le devoir, les convenances sont là comme des grilles austères. Quelle lutte douloureuse et cachée ! Et, quand chaque printemps revient, quelle amère raillerie ! quelles cruelles tentations ! quels troubles secrets !… Ainsi de charmantes filles se dessèchent et tournent à l’aigre ; et c’est ce qui arrivera à Franceline, s’il ne se rencontre pas un brave garçon assez aimant et assez courageux pour transplanter dans un milieu tendre et réchauffant cette jolie plante qui s’étiole… Mais alors, misérable, puisque tu te rends si bien compte des choses, pourquoi n’es-tu pas ce brave garçon ? Tu es las de ton foyer glacé, comme elle est lasse de sa chambre de vierge : pourquoi ne fais-tu pas d’elle une compagne heureuse et rajeunissante ?… Ah ! voilà, c’est que précisément je ne sais plus oser !


Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires et désenchantées, Jacobus perdait la notion des phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut que son feu s’était consumé sans jeter de chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la fermer plus hermétiquement, de nouveau des rumeurs joyeuses montèrent du rez-de-chaussée et de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à ses oreilles. — Il eut encore un moment d’hésitation, puis le froid de cette nuit de décembre le décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons son escalier et, guidé par les rires, il alla frapper timidement à la porte de sa propriétaire.

L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une belle flambée, il vit autour de la cheminée un cercle de jeunes gens en train d’éplucher des marrons.

— Ma foi ! dit Jacobus, je vous entendais rire de là-haut et votre joie m’a mis l’eau à la bouche… Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me faire une petite place à côté de vous ?

Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, il vit tout à coup que cette place était prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un forestier, était assis sur le même banc que la jeune fille et la serrait de très près.

Tandis que mon ami écarquillait ses yeux ébaubis, la propriétaire lui dit en avançant une chaise :

— Venez près de moi, monsieur Jacobus, je vais vous apprendre une nouvelle ; nous faisons d’une pierre deux coups : nous fêtons la Saint-Sylvestre et nous arrosons les fiançailles de notre Franceline avec M. le garde général Saudax… Prenez donc un verre et trinquez avec nous… Ils se marieront après la Chandeleur !