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Contes tendres

Chapter 15: THÉATRE D’AMATEURS
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

THÉATRE D’AMATEURS

En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais mon cours de philosophie ; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre que de psychologie et de logique ; je lisais les drames de Victor Hugo plus amoureusement que le Discours sur la méthode. Je n’étais jamais sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle étroite et enfumée ; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu représenter la Ciguë, ou Claudie, la prose de George Sand ou les vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre. L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge avec une joie mélancolique à notre théâtricule ; je revois, comme si j’y étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits.


Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de toile. D’un côté était le « foyer des acteurs » ; de l’autre s’étendait, au fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions deux décors : un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement : l’absence de femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes, nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles. Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés. — Après de tumultueux débats, je proposai Passé minuit où deux hommes seulement sont en scène, et le quatrième acte de Ruy-Blas, où il n’existe qu’un rôle de femme, la duègne,

affreuse compagnonne
Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.

Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades, dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne accomplie. — Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent.


Oh ! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je m’en souviens avec délices ! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais dans mon rôle de don César, et je m’y délectais. Le grenier aux murs humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me croyais à Madrid, au fond de la petite chambre « somptueuse et sombre » de la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate mélancolie en débitant ces vers :

Buvons ! Tous tes doublons
Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe !…

D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services comme souffleuse. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux, et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles épaules ; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous lassions pas de la regarder, — plus attentifs à ses œillades qu’aux répliques qu’elle nous soufflait. — Elle s’apercevait bien de l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de coquetterie. — Hélas ! comme dit un vieux proverbe latin : Ubi Helena, ibi Troja ; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux acteurs les plus âgés, celui qui jouait don Guritan et celui qui faisait la duègne, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour les empêcher de se prendre aux cheveux.


Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on convia les parents et les amis. — On avait frappé les trois coups, le rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue ; moi, je m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler, quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse :

Le sort trouble nos têtes
Dans la rapidité des choses sitôt faites !

Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était don Guritan qui avait surpris la duègne en train de baiser la main de la souffleuse, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil, tous les parents et amis avaient envahi la scène : — scandale, cris de réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume, évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau. — Le pis fut que le lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le Danger des spectacles : après quoi, il consigna tous les acteurs.

Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs.