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Contes tendres

Chapter 17: LE MARCHAND DE CRESSON
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

LE MARCHAND DE CRESSON

J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce soleil d’avril qui se montre si rarement cette année, pour aller de bonne heure visiter mon ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin du feu, dans son cabinet de travail, dont les fenêtres haut perchées s’ouvrent au levant, au-dessus d’une rue populeuse et bruyante. Au long des murs, de massifs corps de bibliothèque dressaient leurs rayons encombrés de livres, et, sur la tablette de la cheminée, une majolique de Minton pleine de jonquilles et d’anémones faisait croire à la réalité de la venue du printemps, en dépit du vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus, enveloppé dans sa houppelande grise, le dos renversé dans son fauteuil et les pieds sur les chenets, était en train de lire un volume de Ronsard. En me voyant entrer, il releva la tête, et sa figure, où des yeux vifs surmontés d’épais sourcils noirs contrastent avec des cheveux et une barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu mélancolique.

— Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des vers printaniers. Je fais comme ces pauvres diables qui trompent leur faim en feuilletant des livres de cuisine ; je me crée un faux semblant de renouveau en récitant l’odelette de Ronsard :

Quand ce beau printemps je vois,
J’aperçois
Rajeunir la terre et l’onde,
Il me semble que le jour
Et l’amour
Comme enfants naissent au monde…

Plus je vieillis et plus je découvre que cette façon de se donner des illusions est encore la méthode de vivre la plus pratique et la plus consolante.

Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes fleuries de Ronsard, le feu crépitait doucement dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée, exhalaient une fine odeur de printemps, et vraiment, grâce à l’enchantement de la poésie du quinzième siècle, on eût pu croire qu’avril était revenu pour tout de bon.


A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante, monta jusqu’à nous la traînante mélopée du marchand de cresson : « Du cresson, du beau cresson, la santé du corps ! »

— Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture, j’aime aussi cette chanson de la rue. Je l’aime d’abord parce qu’elle est également une créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle retentit sous mes fenêtres, elle me ramène en pleine nature ; elle suscite des images rajeunissantes de sources vives et de ruisseaux limpides, qui courent sous les aulnes en berçant dans leur lit des touffes de cresson aux sucs fortifiants. Je revois les modestes cours d’eau de mon pays avec leurs berges fleuries de boutons d’or, et j’entends résonner les brèves roulades des fauvettes à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans le plaisir que me procure le cri de ce marchand de cresson : — il y a vingt-cinq ans que j’habite ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de certaines saisons, cette même voix me jette à la même heure sa traînante mélopée, évocatrice de paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce marchand de cresson au gosier encore robuste m’aide à remonter le cours de mes jeunes années. Je me replonge dans le temps passé comme en de vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums amers et toniques. Grâce à ce cri de la rue, je me retrouve, ainsi que le poète du prologue de Faust, « revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où une source de chants longtemps comprimée jaillissait intarissable de mon cœur, où des nuages me voilaient le monde, où les boutons me promettaient encore des maturités, où je moissonnais les moissons opulentes qui fleurissaient dans toutes les vallées. Je ne possédais rien, et pourtant j’avais assez ! »


… Plus le temps marche, continua Jacobus en allumant sa pipe, plus cette chanson du marchand de cresson me devient précieuse, parce que j’éprouve davantage le besoin de me réfugier dans le château-fort du Souvenir. Je ne suis pas enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de goût pour les louangeurs du temps passé ; néanmoins, en dépit de mes dispositions à envisager de préférence le bon côté des choses, je ne puis m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais quoi de détraqué dans le monde actuel. De plus en plus je me réjouis de vieillir, afin d’être aussi peu que possible témoin de la piteuse faillite de cette fin de siècle. — Il y a vingt-cinq ans et même vingt ans, alors que ce même vendeur de cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous mes fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs qu’aujourd’hui, mais les caractères étaient, je crois, mieux trempés. Les générations qui arrivaient à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain d’enthousiasme : elles étaient encore idéalistes et espéraient dans l’avenir. On avait conscience des fautes passées, on se promettait de ne les plus commettre : on était épris de liberté et on se jurait qu’une fois qu’on l’aurait reconquise on ne se la laisserait plus confisquer par un soldat heureux ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient le cœur vraiment jeune et croyaient encore naïvement à un certain idéal dans le domaine de l’art comme dans le domaine de la politique. Que tout cela semble loin aujourd’hui ! Quel émiettement dans les esprits ! Quel affaiblissement des volontés et des caractères ! Nous possédons la liberté et nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset disait de la vérité :

Quand je l’ai comprise et sentie,
J’en étais déjà dégoûté.

Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser de toutes les sottises que nous avons faites en son nom ; encore un peu, et nous la trahirons au profit du premier dictateur empanaché dont nous aurons fait un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont plus ni gaieté, ni verdeur, ni enthousiasme ; ils colorent du nom de pessimisme je ne sais quelle féroce indifférence, je ne sais quel égoïste besoin de jouir de l’heure présente sans se préoccuper du lendemain. J’entendais l’autre jour une femme du monde, nouvellement mariée, s’écrier : « Oh ! vraiment non, je ne veux pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve !… » Quand j’écoute ces aimables propos de mes jeunes contemporains, je me demande si ce ne sont pas eux qui sont les vieux, et si je ne suis pas plus jeune qu’eux tous, — et en même temps je me réjouis de vieillir.


… Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres de sa pipe, je me réjouis de vieillir afin de ne plus voir le joli monde que tout cela nous prépare ; et, en attendant, je me plonge dans le passé, je relis les livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie du vieux Ronsard, qui n’était, lui, ni un pessimiste, ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson ; il me reporte à un temps où l’espérance chantait encore dans mon cœur comme l’alouette dans les blés verts.

A ce moment, la traînante mélopée du marchand ambulant monta de nouveau vers nous du fond de la rue : « Du cresson, du cresson, la santé du corps ! »

— Ah ! s’écria Jacobus, avec son mélancolique sourire, si son cresson donnait aussi la santé de l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de faire en l’administrant à mes concitoyens !