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Contes tendres

Chapter 18: MARCOUSSIS
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

MARCOUSSIS

Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse puissance évocatrice. Marcoussis a, l’autre jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une envolée de souvenirs. — Ce rustique village, dont l’unique rue s’enfonce comme un coin au milieu des bois, forme depuis quelque temps la tête de ligne d’un modeste tramway à vapeur, qui a révélé aux Parisiens une portion de banlieue jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était guère autrefois connu que des paysagistes, épris de l’intimité fraîche de ses sites boisés ; mais les peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration du petit tramway dont je parle pour redonner un peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité d’une étroite vallée. L’endroit est riant ; les bords de la route plantés de vignes, de champs d’asperges, de potirons et de tomates, lui donnent l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois du fond touchent presque aux dernières habitations et les encadrent de leur pacifique verdure, tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry découpe finement sur le ciel son élégante silhouette.

Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est moins dans le paysage que dans les souvenirs déjà lointains réveillés par ce joli nom de village. Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour la première fois, le prononça devant moi, et je revois en même temps tout un milieu mondain depuis longtemps évanoui.

Cet aimable compagnon était un peintre doublé d’un poète et s’appelait Eugène Tourneux. Il habitait Marcoussis dans la belle saison ; il y a peint une série de délicates études, ignorées du public et maintenant éparpillées je ne sais où. Il possédait aussi un joli talent de rimeur et c’est lui qui a écrit les paroles de cette Chanson du printemps de Gounod, devenue si rapidement populaire :

Viens, enfant, la terre s’éveille…
La neige des pommiers
Parfume les sentiers……

Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs du Barrois, notre commun pays d’origine, nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de 1866, dans un salon depuis longtemps fermé, où une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et hospitalière demeure, et que d’exquises jouissances d’art j’y ai goûtées !… Ce soir de 1866, la maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa table : Gounod, dans le plein de sa gloire ; Amédée Achard, dont les romans étaient encore très lus en ce temps-là ; Gustave Nadaud, le chansonnier à la mode ; Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts : Sully-Prudhomme, qui venait de publier ses Stances et Poèmes et dont le nom commençait à franchir le cercle étroit des gens du métier, pour éveiller et retenir l’attention du public lettré. — Ce fut une fête rare, où la poésie alternait avec la musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une fantaisie sur des motifs de Faust ; Sully, pour se mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait faire partie de son livre des Épreuves, et dont j’entends encore vibrer les beaux vers :

La note est comme une aile au pied du vers posée ;
Comme l’aile du vent fait trembler la rosée,
Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais.

Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie encore inédite de Medjé. Il avait une voix faible et voilée ; on était obligé d’emmailloter le piano dans une couverture de laine pour que l’accompagnement n’étouffât pas cette voix assourdie ; mais sous ses voiles combien elle était pénétrante et passionnée ! L’entretien ensuite tomba sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces deux maîtres avec un enthousiasme qui nous remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps, il interrompait, courait au piano, esquissait un air de Don Juan ou un fragment de la Symphonie en ut mineur, puis revenait à son fauteuil et reprenait son éloquente causerie…

Comme les heures coulaient, enchantées et trop brèves, dans ce modeste quatrième de la rue Saint-Augustin ! Tous ceux qui alors étaient jeunes, bien doués, avides de se faire un nom dans les lettres ou dans l’art, ont passé par ce salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de l’École des Beaux-Arts ; Coppée, Jean Lahor, Villiers de l’Isle-Adam y lisaient leurs premiers vers ; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat de sa jeune beauté blonde et de ses profonds yeux noirs, y chantait avec une verve grisante des mélodies illuminées de soleil.

Et que de discussions passionnées retentissaient sous le plafond un peu bas ; que de joyeuses promenades en bandes, dans les bois de Versailles et dans la gorge de Cernay !…

Toutes ces choses sont loin maintenant. Le salon hospitalier est depuis longtemps fermé. La mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes qui s’y groupaient avec tant de plaisir. — Eugène Tourneux s’en est allé, le premier ; on l’a trouvé un matin dans son atelier, — foudroyé par l’apoplexie. — Regnault a été tué au coin d’un bois par une balle prussienne. Morts aussi, Gounod, Achard, Nadaud et cet étrange Villiers de l’Isle-Adam !…

De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté.

Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis, ce vers mélancolique, par un mélancolique coucher de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi les paysans épars ramassaient à pleins paniers dans les champs leurs tomates couleur d’aurore, — et dans la brume crépusculaire je voyais se lever autour de moi les apparitions du temps jadis, pâlies déjà mais attirantes encore, ayant gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que donnent l’amour de l’Art et de la Poésie.