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Contes tendres

Chapter 20: MORALE EN ACTION
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

MORALE EN ACTION

L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure du thé, je causais morale avec ma vieille amie Mme C…, pendant qu’au dehors l’ouragan secouait les fenêtres et décoiffait les cheminées. Nous en étions venus à constater que l’institution du mariage subissait pour le quart d’heure une crise tempêtueuse semblable à celle qui en ce moment, dans la rue, semait des ardoises sur la tête des passants ; — et nous comptions sur nos doigts les désastres récents que ce coup de tempête avait produits dans plusieurs ménages de notre connaissance…

Mme C… est une aimable vieille qui a eu le talent rare de savoir vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq ans sonnés elle paraît plus jeune que son âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels yeux bleus donnent à sa figure rosée une harmonie douce qui fait songer à des violettes écloses sous la neige. Tout en étant naturellement bonne et indulgente, elle a son franc parler et elle exprime ses opinions sur les choses et les gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve une originale saveur de terroir, car, étant née entre Chinon et Tours, ma vieille amie est la compatriote de Rabelais et de Balzac.

— Quand on songe, me dit-elle, que les trois quarts du temps la machine conjugale est détraquée par un vulgaire grain de sable tombé par hasard dans l’engrenage ! Un misérable gravier qu’un charitable et clairvoyant ami n’aurait eu qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait !…

— C’est que, repris-je, vous savez… il y a un proverbe qui prétend qu’« entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt ».

— Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde s’en est bien trouvé… Voici comment, ajouta-t-elle :


Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la Touraine et j’avais pour voisin de campagne un charmant jeune ménage. La femme était une bonne petite créature, très aimante, très sérieuse et s’occupant beaucoup de son intérieur ; le mari, un honnête garçon, un peu vain, un peu léger, excellent musicien et très répandu dans la société bourgeoise des environs. Le ménage, très uni, marchait à merveille, et jamais Robert (le mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte matrimonial ; non pas qu’il valût mieux que les autres, mais parce que, se trouvant bien de son ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage du voisin. Je voyais intimement les deux époux, et même le mari m’avait prise pour confidente, ce qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter ombrage à sa jeune femme. — Un jour Robert accourut chez moi tout ému ; rien qu’à son air à la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai qu’il y avait quelque anguille sous roche et qu’il grillait de me confier un secret. En effet, deux minutes après, il se déboutonnait la conscience et me contait son affaire.

— Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une aventure renversante… Vous connaissez la fille du propriétaire de la Grangerie ? Elle s’est mariée il y a quinze jours à un avocat de Loches, un M. Pontenier, et hier on a célébré à la Grangerie le retour de noces. Comme j’avais fait souvent de la musique avec Mme Pontenier avant son mariage, on m’avait invité au dîner. — Un repas plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi capiteux que parfumés !… J’avoue qu’en sortant de table j’étais un peu lancé et que j’entendais, comme on dit, des violons dans le ciel. En traversant un couloir assez sombre pour me rendre au fumoir, je me trouvai nez à nez avec la jeune mariée. Mme Pontenier était fort appétissante dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. Nous étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray m’avait entrepris le cerveau. Je ne sais quel diable me poussant, je lui pris les mains et je la complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y entendais pas malice, mais il me sembla que mes innocentes galanteries produisaient sur elle un effet plus sérieux, car ses mains serraient les miennes très amoureusement, ses yeux me regardaient d’une façon très tendre et, — c’est là que commence l’extraordinaire, — tout à coup, elle m’avoua qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on l’avait mariée contre son gré et qu’elle détestait son mari. Puis, au moment où j’étais encore ébaubi de cette déclaration, voilà une femme qui me tombe dans les bras et qui applique ses lèvres sur les miennes… Nous n’avions pas le temps de nous en dire long ; elle m’apprit que son mari repartait le lendemain, qu’elle s’en retournerait seule à Loches, et il fut convenu que nous nous arrangerions pour faire le voyage en tête à tête… Qu’en dites-vous ?

Il me contait cela avec une pointe de fatuité étonnée ; il avait l’air un peu confus, mais au fond il paraissait sottement fier de sa bonne fortune, comme si c’était une rare et précieuse denrée qu’une fille à moitié hystérique, qui se jette ainsi au cou du premier venu.

— Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et j’espère bien que vous allez en rester là !

En même temps je le dévisageais. Je vis bien vite que cette effrontée lui avait mis l’eau à la bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se croyant déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa conquête.

— Mon cher garçon, lui représentai-je, vous allez faire une sottise. Supposons que vous poussiez voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez pas de votre intrigue aussi facilement que vous y êtes entré. En province, tout se sait ; Mme Robert apprendra un jour que vous la trompez et, comme elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, votre bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau… Et tout ça pour une donzelle dont vous serez dégoûté avant huit jours !… Croyez-moi, le feu n’en vaut pas la chandelle…

Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de mordre au fruit défendu et ne me répondait que par des faux-fuyants :

« Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air d’un Joseph, etc. » ; bref, un tas de turlutaines…

— A votre aise ! lui criai-je impatientée. Et quand comptez-vous mettre votre beau projet à exécution ?

— Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de sa prouesse, nous prendrons la voiture de neuf heures… J’ai retenu tout le coupé, afin que nous ne soyons pas dérangés.

— Bonne chance ! grommelai-je entre mes dents.

Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur domestique de mes voisins, et j’avais décidé in petto que mons Robert n’aurait pas le dernier…


Le lendemain matin, enveloppée dans mon manteau de voyage, j’allai me mettre en sentinelle sur la route. A cette époque, il n’y avait pas de chemin de fer de Tours à Loches et le service était fait par une diligence qui traversait le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un quart, j’entendis les grelots des chevaux ; je vis venir la lourde caisse peinte en jaune, et à mesure qu’elle s’approchait, je distinguai dans le coupé les silhouettes de mes deux coupables qui s’apprêtaient à goûter les douceurs du tête-à-tête.

— Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous me conduire à Loches ?

— Impossible, madame, répondit-il en arrêtant ses chevaux, tout est plein. Pourtant il y a encore une place dans le coupé, et M. Robert, qui l’a louée, ne se refusera pas sans doute à vous la céder.

Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, j’ouvris la portière et j’adressai ma requête au naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court, n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter des mines allongées du couple amoureux, je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de perfides remerciements et nous partîmes.

Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences ! Ils durent me supporter jusqu’à Loches, sans compter qu’en route je chantai tout le temps les louanges de Mme Robert. Cette effrontée de Mme Pontenier n’était pas assez sotte pour n’avoir pas deviné ma manœuvre, et, dans son dépit, elle commençait à prendre en grippe son complice, qu’elle soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant à Loches, elle le quitta assez sèchement. Quant à moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai au bourg, honteux et confus, mais converti…

Ce que devint Mme Pontenier, peu importe. C’était une de ces créatures qui n’aiment dans l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les consolateurs ne manquent pas.

L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle qui menaçait de détruire le bon accord de mon jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à me repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et l’écorce…

— Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant son thé, la morale qui prêche, c’est très bien ; mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore.