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Contes tendres

Chapter 21: LA PETITE NORINE
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About This Book

Recueil de nouvelles et de vignettes qui décrit la vie rurale et suburbane par des scènes quotidiennes et des portraits de gens modestes. L'écriture scrute les paysages, les saisons et les gestes de compassion, évoquant la fatigue, la vieillesse, la pauvreté et la solitude sans dramatisation. Le ton mêle observation naturaliste et méditation sobre sur le temps qui passe, privilégiant les rencontres furtives, les solidarités fragiles et les petites consolations qui éclairent les existences ordinaires.

LA PETITE NORINE

Dans un dizain des Promenades et Intérieurs, Coppée se demande où les oiseaux « se cachent pour mourir » ! Ne vous êtes-vous jamais fait la même question à l’occasion de ces jolis oiseaux de passage, — ces éphémères comédiennes qui ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et qui, après avoir traversé le ciel parisien avec l’éclat d’une étoile filante, disparaissent sans laisser de traces ? — Combien sommes-nous aujourd’hui qui ayons gardé le souvenir de la petite Norine ? A peine trois ou quatre. Et cependant Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie et le beau temps dans un théâtre de genre du boulevard. Elle était la comédienne à la mode, les petits journaux ne tarissaient pas sur son compte et dans les salons du second Empire il n’y avait pas de fête réussie sans elle. Je la vois encore jouant le Zanetto du Passant devant la fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant à un souper de centième, drapée dans une robe couleur de blé mûr qui moulait son mignon corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne de ses cheveux bouclés. Elle avait alors vingt ans et, sans être régulièrement jolie, elle était charmante avec ses yeux couleur noisette, sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de lancer d’une voix mordante des mots drôles et des plaisanteries terriblement salées, et elle chantait très gaillardement la chansonnette.


Norine m’intéressait doublement : d’abord à cause de ses beaux yeux, puis parce que nous étions compatriotes. Elle avait une origine assez obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle avait été enlevée à dix-huit ans par un vieux journaliste qui l’avait emmenée à Paris et l’avait fait débuter au théâtre. La première fois que je la revis, j’eus la maladresse de lui rappeler que nous étions du même pays. J’arrivais de ma province et j’en rapportais une fleur de gaucherie qui — pour me servir de l’argot en usage aujourd’hui — m’exposait à commettre les gaffes les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à Norine et que je l’eus saluée, je lui décochai mon plus aimable sourire et lui dis de mon air le plus triomphant : « Nous sommes compatriotes, Mademoiselle, et j’ai eu le plaisir de vous connaître tout enfant. » — Elle me toisa d’un air effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut qu’après réflexion que je compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard, j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je fis celui qui ignorait absolument son origine et son nom de famille. De son côté, elle n’eut pas l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, un soir, rappelé des souvenirs désagréables, et nous devînmes les meilleurs amis du monde. Je la voyais souvent au théâtre et dans des réunions d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se fût établie entre nous, jamais plus nous ne fîmes allusion au passé ; jamais je ne surpris dans ses yeux un de ces involontaires regards qui trahissent une mystérieuse complicité, entre deux personnes possédant un commun secret qu’elles ne veulent pas laisser deviner.


Après la guerre, elle fit partie de ces troupes nomades qui exploitent, en province et à l’étranger, les pièces en vogue ; elle joua dans les villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte et ne reparut plus sur la scène à Paris. Peu à peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux de ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, et la nouvelle génération ignora jusqu’au nom de la comédienne. D’autres jolies filles, jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient maintenant les applaudissements et les sourires sur ce même théâtre où Norine avait débuté. Parfois, à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes, évoquant leurs souvenirs de jeunesse, s’écriaient tout à coup : « Et la petite Norine, savez-vous ce qu’elle est devenue ? » La plupart du temps on secouait la tête et on passait à un sujet plus intéressant. Un jour, comme la question était renouvelée devant des comédiens, l’un d’eux répondit : « Norine ? Elle a quitté le théâtre, elle est poitrinaire et elle se soigne je ne sais où, dans le Midi. » Une année ou deux s’écoulèrent, puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler le nom de ma compatriote dans un article de journal, je reçus par la poste une boîte pleine de mimosas et de violettes, avec ces simples mots sur une carte : « Remerciements et amitiés de la petite Norine. »


Un mois après, j’eus devant moi trois semaines de loisirs, et, comme cette année-là l’hiver était détestable, je résolus d’en profiter pour aller humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque j’arrivai à Menton, je songeai tout à coup que le petit mot de Norine était daté de cette ville et je résolus de me mettre en quête de son domicile. La chose fut moins aisée que je ne pensais ; la comédienne était peu connue ; pourtant, à force de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle se cachait et je lui écrivis pour lui demander la permission de l’aller voir. Elle me reçut le lendemain et, bien qu’elle eût mis quelque coquetterie à l’arrangement de sa toilette et de son visage, je ne pus réprimer assez vite une expression de surprise en constatant les ravages de la maladie. Quelle différence entre la moribonde qui gisait là, perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice d’autrefois ! Hâve sous son maquillage, maigre à faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine secouée à chaque instant par une toux rauque et creuse, la comédienne semblait avoir honte d’elle-même.

— Vous me trouvez changée, hein ? murmura-t-elle en me tendant sa main émaciée ; je suis devenue une belle horreur et je n’ose plus me regarder dans une glace… N’importe, c’est gentil à vous d’être venu voir ce qui reste de la petite Norine !… D’ailleurs, vous, je vous ai toujours aimé, parce que vous avez été toujours bon pour moi, malgré le mauvais accueil que je vous ai fait tout d’abord, quand nous nous sommes revus à Paris…

Je la regardai, un peu étonné ; c’était la première fois que je lui entendais faire allusion à ma fameuse gaffe de jadis.

— Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire maladif, vous croyiez que j’avais oublié notre première rencontre ?… Eh bien ! non, et je vous ai toujours su gré ensuite de votre discrétion. Voyez-vous, au théâtre, j’avais raconté des tas d’histoires sur ma famille et j’avais peur d’être blaguée par les camarades, si elles venaient à savoir que je sortais de la boutique d’un fripier… Mais, malgré ça, au fond, j’aimais mon pays et ça me faisait plaisir de me trouver de temps en temps avec quelqu’un de là-bas… Vous aviez dans les yeux et dans l’accent quelque chose de chez nous, et quand vous étiez près de moi, il me semblait que je revoyais nos vignes et que je sentais l’odeur de nos bois… Ah ! les bois de chez nous ! je donnerais je ne sais quoi pour être encore au temps où j’y allais cueillir des muguets !… Quand vous irez à V…, souvenez-vous de faire une promenade en forêt à mon intention… Et maintenant, adieu, je n’en puis plus… Merci de votre visite, mais ne revenez pas… Je ne ne veux pas qu’on me voie mourir en détail… C’est trop laid… Adieu !

Je la quittai après l’avoir embrassée et je n’eus pas de peine à lui obéir, car elle mourut de consomption le lendemain.

Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans un obscur oubli, après avoir, pendant deux ans, émerveillé et ensorcelé tout le Paris boulevardier.

Avant de quitter Menton, j’allai porter des fleurs sur sa tombe, et tout en longeant l’allée de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée bleuir, je songeais combien cette réputation après laquelle nous courons tous est peu de chose en somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà un rêve, où nous sommes incertains de demain et où nous sommes sûrs d’être oubliés après-demain.